XI. — AU CONSEIL MUNICIPAL
Malgré les chiffres qui viennent d'être cités, et les interprétations diverses qu'ils provoquèrent, le vote de la Chambre n'a été nullement hostile à la proposition de M. Marcel Sembat. Il a été simplement un vote d'attente, signifiant que la majorité ne voulait pas déranger un chapitre du budget en retard. On ne vote de crédits d'urgence que pour les Tonkin et les Madagascar.
Pour !es œuvres de vie à longue échéance, on croit toujours avoir le temps devant soi.
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Ainsi en ont Jugé trois cent quinze députés, mais, je le répète, pour rester impartial, parmi ces trois cent quinze, presque tous, sinon tous, sont favorables à la création nouvelle.
D'ailleurs, l'aide de l'Etat peut se traduire par voie administrative : j'ai eu, sur ce point, après l'adhésion toute spontanée de M. Leygues, celle de son successeur, M. Poincaré, et celle aussi de M. Roujon, directeur des Beaux-Arts, ce dernier me donnant l'assurance que, dès l'annonce de l'ouverture du Musée du soir, toutes les pièces utiles, pouvant être retirées des palais nationaux, seraient mises à la disposition des organisateurs. De même, des collections de moulages, de photographies , appartenant à l'Etat, seraient immédiatement transportées dans le local choisi.
L'important, c'est cette question du local, c'est la première expérience. Or, il m'avait semblé, dès le premier jour, que le rôle initial en cette affaire devait être joué par le Conseil municipal de Paris, saisi di- S
rectement de la proposition le 14 février, comme on l'a vu par la lettre publiée plus haut, et qui fut déposée sur le bureau de la salle des séances, à l'Hôtel-de-Ville, par M. Lampuée, conseiller municipal du V arrondissement, venu à moi dès mes premiers articles.
Je ne m'étais pas trompé. Le Conseil municipal donna sa solution.
Le 22 mars, M. Pierre Baudin, l'un des conseillers municipaux du faubourg Saint- Antoine, déposa à la tribune une proposition d'ouvrir les séances du nouveau Musée « à la Bourse du travail, à titre provisoire, et en attendant que cet immeuble soit rendu à sa destination première. »
La proposition de M. Pierre Baudin fut envoyée à l'étude de l'administration de la Ville, et ajournée pour recevoir la solution du Conseil, après avis de la quatrième commission.
C'est au cours de la séance du 12 avril que la proposition fut ratifiée. Le Bulletin municipal officiel enregistre ainsi cette rati-
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fication, sous ce titre : Adoption cfune proposition relative au Musée du soir :
II. Pierre Baodin, au nom de la quatrième com^ mmion. Je vais vous parler mai otenant, Messieurs, du Musée du soir.
Depuis longtemps il comptait en dehors d'ici, et parmi nous, notamment mon ami M. Levraud, des partisans déterminés. Mais vous savez par quelle brillante campagne M. Gustave Geffroy a su lui donner la formule populaire et provoquer en sa faveur un véritable mouvement d'opinion.
Tous ceux qu'intéressent le développement de l'éducation populaire et l'essor de la pensée vers un avenir apaisant tournent les yeux sur la Ville de Paris. Le Musée du soir peut réunir des bonnes volontés éparses, mettre en contact ceui qui savent et ceux qui veulent apprendre : l'arttsan et
L'État ne peut que s'y associer. L'initiative nous appartient aujourd'hui. Je ne veux rien dire qui implique une décision déSnitive, mais la Commission des Musées, organe de la quatrième commission, a décidé de voter sans préambule un essai n'engageant aucune dépense sérieuse. M. Levraud vous présentera plus tard un rapport complet sur la création et le fonctionnement d'un Musée du
Pour le moment, il ne s'agit que de choisir un gîte provisoire. Un local s'offre à nous, très &cile à utiliser sans frais pour nos essais : c'est la Bourse du iraTail. D'une façon générale, je vous demande de nous ouvrir les immeiibles municipaux, et nous tenons ii vous demander la Bourse du travail pour ne l'occuper que très provisoirement, sans préjuger le moins du monde des décisions qui seront prises quant k la restitution de la Bourse à sa destination naturelle.
Ce n'est point à l'occasion d'une proposition incidente que nous pouvons prendre les décisions
J'ai consulté mes collègues de la Commission du tr.ivail, notamment M. Fourest, qui rapporte les araires concernant la Bourse du travail.
Personne ne s'oppose à l'autorisation que nous
En conséqueiice, je vous propose la délibération
• A titre purement provisoire et étant bien entendu que cela n'impliquera aucune insiallatioa définitive et aucun changement d'affectation,
a La Commission des Musées et des Bibliothèques pourra occuper la Bourse du travail pour le Musée du soir.»
H. Fonrest. J'ai consulté la plupart de mes collègues de la Commission du travail.
Aucun ne fait opposition aux propositions de la quatrième Commission, sous la réserve bien entendu que rien ne sera modifié aux aménagements existants.
Les conclusions de la Commission sont adoptées. (1895. C. 211).
g Xll. — SOLUTION
Le 18 novembre dernier, j'écrivais un premier article demandant la création d'un Musée du soir aux quartiers ouvriers. Nous sommes en avril, et voici que la graine semée à l'automne s'épanouit en fleur au printemps. La proposition du journaliste vient, en effet, d'être ratifiée parle Conseil municipal de Paris, sur la pressante demande qui lui en a été faite par l'un des conseillers municipaux du faubourg Saint-Antoine, M. Pierre Baudin.
La propagande a donc duré juste cinq mois. C'est peu, étant données nos habi-
tudes d'effleurement des questions, notre goût de l'actualité du jour qui nous fait délaisser si rapidement ce qui nous passionnait la veille , notre scepticisme devant toute manifestation agissante, notre crainte de passer pour naïfs, gobeurs, enthousiastes, etc. C'est peu, mais il est vrai que cette idée du Musée du soir a été immédiatement adoptée par tous ceux qui cherchent à préciser et à activer le mouvement d'art généralisé de notre époque. Écrivains de journaux et de revues, artistes de la peinture, de la statuaire, de l'objet, fabricants, amateurs, fonctionnaires, législateurs, ministres, ont immédiatement aperçu l'intérêt d'art et l'intérêt social de la création demandée. Toutes ces opinions en jeu ont produit la meilleure des études critiques par la sympathie, par la compréhension, par les objections, par les développements. Je n'avais pas à présenter un plan complet d'organisation avant de savoir si l'idée était viable, je n'avais qu'à la placer en lumière, offerte à l'examen de tous. Je l'ai fait, par le
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Journal, avec l'aide de mes ami«, de mes confrères, avec le concours de toutes les bonnes volontés, et aussi avec la force de l'opinion que j'ai immédiatement éprouvée, qui ne m'a pas fait défaut un seul jour.
Je remercie tous ces créateurs d'idées, tous ces collaborateurs actifs. Je les remercie, non pour moi, bien entendu, qui n'ai été en tout ceci qu'un porte-parole, mais pour la cause qu'ils ont épousée, et qui est une juste cause.
Il me faut, maintenant, compléter l'information précédente, faire savoir, à ceux que la chose intéresse, comment va se faire la première expérience du Musée du soir.
Le Conseil municipal de Paris, tout naturellement, prend l'initiative de la fondation. Sans préjuger en rien la décentralisation future, il faut bien voir oii sont, en ce moment, les éléments d'activité : c'est à Paris qu'ils se manifestent, c'est à Paris que se trouve une population ouvrière apte à profiter immédiatement d'une ressource
nouvelle pour son travail de chaque jour. II y a là une nécessité, il y a aussi un exemple que devait donner la municipalité parisienne.
Pour l'étude et la mise en pratique, il y a, à l'Hôtel-de- Ville, une commission des Musées. Cette commission a décidé l'envoi d'une délégation au ministre de l'Instruction publique, pour déterminer, avec lui, le concours de l'Etat à l'œuvre de la Ville. Et, pour ce qui concerne cette œuvre, on a vu comment M. Pierre Baudin avait été chargé de rapporter sa proposition relative « à l'occupation provisoire de la Bourse du travail, et généralement de tout immeuble municipal qui serait utile. >
Le Conseil, après avis de M. Fourest, rapporteur des affaires concernant la Bourse du travail, a donc approuvé.
Je ne vois pas comment cette décision pourrait être accueillie avec hostilité par les syndicats, puisqu'il s'agit d'une occupation provisoire. La Bourse du travail donnant la première hospitalité au Musée
du soir, qui est un Musée d'art et de travail, ne ment pas à sa destination. On a vraiment mieux à faire de l'immeuble municipal qu'un poste de police.
Ainsi placé, à quelques pas de la place de la République, le nouveau Musée intéressera directement la partie Est de Paris : il sera à la frontière des X" et XI' arrondissements,- le Temple et le Marais sont tout proches, et la Bastille n'est pas loin. Plus tard, — très prochainement, — on verra à créer de nouveaux centres, en plein Marais, en plein faubourg Saint-Antoine. Le nom du rapporteur choisi par la quatrième commission pour étudier et rédiger un rapport complet sur la création et le fonctionnement d'un Musée du soir, est un sûr garant du sérieux des conclusions et de l'avenir de l'idée. C'est M. Levraud qui sera ce rapporteur. Conseiller du XI" arrondissement, connaissant les mœurs et les besoins de la population ouvrière, ayant eu la pensée autrefois de faire transporter le Musée des Arts Décoratifs aux bâtiments du Temple, l'oc-
— fia — casion s'offre à lui d'une réalisation de projets qui lui sont chers, et il n'y faillira pas.
Voilà donc une idée en route. Elle a prouvé elle-même sa vitalité, sa force, en accomplissant une étape, en touchant un but. C'est un commencement, dont j'espère dire la suite.
Certes, il n'y a pas à croire avoir résolu la question sociale parce que l'on aura ouvert ce Musée de travail aux bonnes volontés inquiètes, aux intelligences et aux activités qui s'ignorent. Mais je voudrais bien savoir par quelle seule réforme, par quel magique décret, cette question sociale se trouverait résolue. Il faut voir la vie dans son ensemble, admettre que toutes les questions se tiennent, se commandent, et que tout est dans tout.
C'est ce que n'aperçoit pas le sculpteur Jean Baffier, dans quelques pages d'une brochure où il me fait l'honneur de citer et de discuter mon opinion et mon effort. Il proclame les musées inutiles et même nui-
-S5~ sibles, au point de vue de l'émulation créatrice. Il les dénomme : « Hôtels des Invalides de Tart, » tout en admettant qu'il faut visiter ces musées, y méditer, saluer avec respect, et se retirer. Pour créer, ajoute-t-il, il faut être dans le mouvement et la vie. Combien il a raison ! Mais j'imagine que lorsqu'il entre au musée et qu'il y médite, ce n'est pas pour découvrir le désaccord du musée avec l'existence. Tout au contraire, c'est pour trouver, chez ceux qui nous ont précédés, la preuve de l'amour de la vie, l'encouragement à chercher et à connaître, le réconfort, l'excitation. Celui qui entre au musée avec cette pensée n'y perd pas son temps. Pour celui-là , le musée n'est pas le cimetière : il est attenant à la vie, il relie les vivants d'aujourd'hui aux vivants d'hier, il se confond avec l'ordre social où nous cherchons tous réiément de force créatrice. Pour lesmoyens d'action, je ne sais vraiment paspourquoi je ne m'en soucierais pas.
■ Mais il faut une cause et vous n'en avez^
pas, — ajoute mon contradicteur, — du moins pour créer, car il y en a une grande pour détruire, et on détruit. »
Je n'aime pas cet éternel argument de l'inertie. La destruction, c'est la vie qui suit son cours. Ce qui doit mourir meurt, ou plutôt se transforme, et tous les regrets du passé sont superflus. Nous n'avons pas de cause, dites-vous. Voyez et comprenez qu'à travers tout, la même grande cause persiste, la cause de l'humanité : il n'y en a jamais eu d'autre. Tant pis pour ceux qui la méconnaissent : ils ignorent la joie de participer à la grande œuvre du travail collectif, de créer une parcelle de la conscience universelle.
Le Musée du soir, je l'ai rêvé ouvert sur la vie de la rue, sur la vie de la foule.
18 novembre 1694-20 avril 1895.
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AU CHAMP-DE-MARS § 1". — l'art réfléchi et la vie vécue
Un des usages de la conversation parisienne, aussitôt le Salon entr'ouvert, est de demander à celui qui a pu pénétrer dans les salles :
— Eh bien ! ce Salon ? Comment estil î Vaut-il mieux que celui de l'année dernière ?
Il y a comme une anxiété dans cette phrase que nous avons tous entendue ou dite cent fois.
Il semble que l'interrogé arrive du chevet d'un malade, vienne de lui tàter le pouls, de lui faire tirer la langue, d'assister à un conciliabule de médecins. On voudrait des pronostics, des détails, une 'opinion. Savoir si le sujet en réchappera! s'il a pris des forces depuis la saison dernière ! ou si c'est toujours la même chose!
Généralement, — j'en appelle aux interrogateurs et aux répondeurs, — il est dit qu'en effet c'est toujours la même chose, que cela ne va ni mieux ni plus mal. État stationnaire, il reste quelque espoir. Notez que ce sont les médecins tant-mieux qui répondent ainsi, les bienveillants, les optimistes. Les autres, les tant-pis, les pessimistes, proclament que c'est la fin, la dégénérescence sûre. Question de temps et voilà tout. Mais on ne trouve personne pour affirmer que le sujet est florissant, actif, débordant de vie, qu'il est vraiment étonnant pour son âge caduc, que c'est une nouvelle jeunesse qui commence.
Et ce n'est pas seulement avec les journa-
listes^ informateurs, critiques d'art, que cette petite comédie annuelle se joue ainsi.
Ceux-là, on les sait enclins à la sévérité, au débinage. Et d'ailleurs, ils auront eu beau, par goût, par désir, passer leur vie dans les musées et dans les expositions, on sait qu'ils n'entendent rien à la peinture, à la sculpture, à l'art, sitôt qu'ils se mêlent de présenter une objection, de formuler une critique négative. On sait aussi qu'ils n'ont droit qu'à la louange. Là, ils sont dans leur rôle, qu'ils oublient parfois.
Ce n'est donc pas seulement l'opinion de ces intrus qui est en jeu. Mais les peintres, les sculpteurs, ceux qui savent la technique de leur métier, et qui ont qualité pour se prononcer, ceux-là, pressentis sur la valeur d'un nouveau Salon, répondent de la façon qui a été dite, et nos jugements imprimés les plus excessifs sont des sucreries en comparaison de l'amertume de leurs jugements, du vitriol de leurs propos.
Toutefois, ce n'est pas de la psychologie
des artistes contemporains qu'il est question ici aujourd'hui. Le jeu des intérêts est éternel, et la lutte est aussi vive sur tous les points. Donc, laissons de côté la comédie et la tragédie de tous les jours. Je voudrais conduire, pour un instant, les lecteurs de ces pages dans une région plus sereine.
Ces nouvelles du Salon, que l'on se demande tous les ans, qu'est-ce que cela veut dire ?
Cela veut dire, qu'on le veuille ou non, tout sport, toute mode, défalqués, cela*veut dire: s Que nous apporte l'art cette année, quels motifs de réflexion, d'émotion, quelle joie de beauté, de pensée, quel encouragement à vivre P »
Le Salon se trouve dépassé, n'est qu'un prétexte. En réalité, c'est l'homme qui s'inquiète, qui s'enquiert de ce qui l'entoure et de lui-même, qui exige des artistes des preuves de solidarité humaine, qui veut apprendre quelle signification est découverte à la vie naturelle, à la vie sociale, à la vie des sentiments et des passions. Quel
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asile, quel réconfort pour notre esprit, si nous voyons s'ouvrir à la muraille un paysage de lumière oij se révèle à nous magiquement la poésie de l'univers, l'infini de matière et de peasée dont nous faisons partie, ai nous voyons surgir l'apparition d'un visage qui nous parle sans fin par ses yeux profonds et sa bouche énigmatique.
Notre compréhension, alors, devient une collaboratrice. II semble, à ce passant qui est entré là pour voir et pour savoir, que son existence confine à l'art, que ses jours éphémères aient une survie possible, et il garde de sa rencontre une exaltation intime, une force individuelle, en même temps que le sentiment de la nature toujours présente et de l'humanité agrandie.
Il est certain que ces rencontres sont rares, que les souveraines œuvres d'art sont des exceptions, puisque l'on a bâti des musées pour recueillir ces témoignages espacés à travers le temps, qu'un Salon
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— go — annuel ne peut être un Louvre qui rassemble les œuvres subsistantes des siècles, qu'il ne faut pas demander à ce Salon plus qu'il ne peut donner avec les habitudes d'aujourd'hui, satisfaites par un ensemble d'actualités, un résultat des modes régnantes. La question est de savoir si ces habitudes ne peuvent être changées ou modifiées.
Pour moi, — et pour d'autres, — car on doit bien penser que si je suis, en ce moment , seul à écrire, je ne suis pas seul à penser ceci, — les Salons sont trop fréquents. C'est la production forcée, c'est la course à la publicité, au succès, c'est la présence quand même, tous les ans, la place occupée, la garde montée devant la cimaise. Maintenez les Salons annuels si vous voulez, si vous croyez devoir cette distraction au public, mais ne soyez pas des artistes annuels si vous ne devez répéter, chaque fois, que ce que vous avez exprimé la fois dernière, si l'on doit vous retrouver redisant machinalement ce que vous nous
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— 9' — avez déjà dit et qui ne nous a pas toujours suffi.
C'est à ceux que l'on nomme les arrivés que ces réflexions s'adressent, à ceux qui ont fait connaître une manière, qui ont fait accepter une marque. Ils sont nombreux, au Champ-de-Mars et aux Champs-Elysées, membres de l'Institut, professeurs, producteurs achalandés, professionnels du portrait, du paysage, de la peinture militaire, ou de tout autre genre. Il en est sûrement, parmi eux, qui ont connu les difficultés de la vie et qui ont débuté en croyants. Il s'est trouvé que leur savoir et leur travail (je laisse de côté l'Ecole, les relations, les étapes officielles) leur ont donné assez vite une part de renommée, qu'ils ont été classés, acceptés, pour une trouvaille quelconque, une aubaine de pinceau ou d'ébauchoir.
Depuis, les voilà cantonnés , installés , habiles à faire fructifier la maison de rapport qu'ils se trouvent avoir fondée. C'est la grande cause de la monotonie reconnue des Salons annuels. Il semble que ces ar-
tistes récompensés, pourvus, célèbres, ne soient plus libres d'échapper à leur sort, et qu'il leur faille continuer, comme sous la menace d'une faillite, à rester les portraitistes, les costumiers, les peintres militaires, les paysagistes, etc., etc., d'uoe certaine manière qui leur a été reconnue un jour.
Quelle aberration ! quelle perversion du sens artiste, s'il a existé !
L'artiste est un être libre entre tous, qui ne peut rester soumis aiis corvées mondaines, aux corvées sociales. Qu'il sache bien que tous les avantages apparents qui lui sont proposés sont des leurres, que la clientèle est exigeante, que les commandes (le mot est assez significatif), font de lui un prisonnier. Sans doute, il sera objecté qu'il y a la vie, la vie qui coûte cher dans les grandes villes, le rang à tenir, le superflu devenu nécessaire, le décor du chez soi, le bel atelier, l'ameublement, le restaurant, le théâtre, les villégiatures, que sais-je encore ?
Il faut le dire nettement, — et pas seule-
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Rientpour les peintres, mais encore, et sans que les peintres y insistent, pour les littérateurs, pour nous tous, pour tout le monde, car tout le monde est atteint plus ou moins, — toutes ces raisons sont de pauvres raisons, des phrases creuses, des mensonges pour s'étourdir : la vie ainsi comprise, c'est le lâchage de la proie pour l'ombre. Allons aux faits. L'artiste sait bien que cette vie qui coûte cher ne vaut pas ce qu'elle coiite, que ce superflu si nécessaire abonde en désagréments, que les ameublements luxueux sont très souvent horribles, que la cuisine des restaurants est hostile à l'estomac, que les soirées passées au théâtre ne constituent pas toujours un emploi supérieur des heures nocturnes, que l'on a bien souvent regretté de ne pas s'être couché à dix heures du soir, que les villégiatures dans les endroits décrétés sont épouvantablement ennuyeuses. Et de tout ainsi, et que l'on se fait une vie de forçat en subissant ces formes diverses du plaisir changées en pénalités.
Car je ne jette, en disant cela, aucun discrédit sur les occupations de l'homme civilisé. 11 y a de bons meubles, de la cuisine agréable, des vins naturels, des chefsd'oeuvre de l'art dramatique , et des voyages que I'od aimerait bien faire. Mais la vraie vie coûte moins cher que la fausse, et il est inutile dé s'astreindre aux travaux forcés de n'importe quel genre pour ramer toute sa vie, sans conviction, sur la galère parisienne.
Tout ceci pour en revenir aux Salons, à leur fréquence, à cette discipline acceptée par tous, ou presque tous. Que ceux là qui sont en possession d'un renom prennent donc le temps de vivre la vie, de chercher sa signification, de nous la donner par leur art. Qu'ils viennent lorsqu'ils croiront avoir quelque confidence à nous faire, et non pour répéter, plus mal, avec une fatigue visible, les besognes auxquelles on les a encouragés. Qu'ils nous montrent leur effort et non leur lassitude. Le Salon devrait être, pour les nouveaux venus, un terrain d'ex-
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périence, et pour les anciens, un terrain d'épanouissement. Pour tous, une terre en travail, non une exposition périodique de produits, et si l'on veut une autre comparaison, un port ouvert sur la haute mer vivante et non sur une mare endormie.
§ n. — LE MIROIR SOaAL
Si l'on entre au Palais des Beaux-Arts du Champ-de-Mars et au Palais de l'Industrie des Champs-Elysées avec cette préoccupation de découvrir quelles œuvres expriment un sens supérieur d'humanité, se haussent au rôle de parler à tous, de renseigner l'être sur lui-même, sur sa compréhension et sa grandeur possibles, il est bien certain que le tour des galeries sera bientôt fait, que les arrêts ne seront pas fréquents. De toute évidence, l'immens'e majorité des artistes n'est pas exaltée par l'idée d'extraire de la réalité une essence significative, révélatrice de la durée, de la nature,
de réclusion furtive et incessante de la vie. L'art profond, qui montre les liens entre les choses, qui prolonge l'heure évanouie, qui donne une expression à un paysage, qui résume la grandeur et la mélancolie de l'homme par le mystère d'une physionomie, cet art-là ne peut se manifester avec abondance, tous les ans, à date fixe, sous prétexte de fête de vernissage.
Les solennités parisiennes de ce genre doivent surtout abonder en satisfactions données à la mode passagère. Les apparences peintes et sculptées donnent un peu une sensation visuelle, vague et non persistante, équivalente à la sensation auditive du verbiage, dissipé en rumeur, de la foule en promenade. On éprouve surtout le sentimentdu provisoire en parcourant ces salies.
L'affluence d'œuvres, chaque année, est croissante. Des forces, qui auraient peutêtre miedx leur emploi ailleurs, s'entassent et se stérilisent sur les chemins difficiles de l'art. Il y a là, qu'on n'en doute pas, le désir manifeste d'échapper à la dif-
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-r 97 — ficulté de la vie, à la besogne obscure et pénible, et c'est une des conséquences forcées de ta période transitoire d'évolution que nous vivons. Une rapide vue de l'ensemble social nous ramènera tout naturellement à la question artistique.
Depuis une centaine d'années, depuis le soubresaut, répercuté dans le monde entier, de la Révolution française, notre société cherche une orientation et une sécurité. Les ennemis de la Révolution l'accusent de cet état de choses incertain, comme si l'état nouveau n'était pas la conséquence forcée de l'état précédent. L'humanité est sortie violemment des règles et des catégories de l'ancien régime, elle a préféré l'aventure à l'ordonnance factice, elle cherche à vivre librement, à établir le terrain d'expériences où l'accord se fera entre la nature et la civilisation. C'est une immense époque historique au seuil de laquelle nous tâtonnons.
Comment pourrait-il en être autrement ? Et comment s'étonner des essais arrêtés
courts, des déceptions, des contradictions, des recommencements, de l'état fiévreux et morbide où nous apparaît fatalement la masse oscillante dans cette atmosphère d'orage, parmi ces destructions et ces reconstitutions. Toutes les digues sont ouvertes ou vont s'ouvrir, toutes les énergies sont éparses, courent follement, s'entêtent dans la logique d'agir, ou se désespèrent, s'encolèrent, ou sombrent dans l'atonie de la résignation. Siîrement, il n'est pas facile de retrouver un chemin, de dire comment les forces séparées vont se rejoindre et créer une harmonie. On voit les retours en arrière, la stagnation, et l'espoir de la marche en avant, mais dire le détail des étapes certaines est impossible. Il y aura toujours une élaboration de faits, une fabrique d'événements, produits des idées en présence, et créateurs d'idées à leur tour, dont l'inattendu nous échappera.
Tous ces faits, c'est la réserve de l'avenir, l'inconnu en formation. En réalité, la confusion apparente, c'est l'état permanent.
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99 — La marche n'est visible qu'à distance, et les siècles les mieux ordonnés ont vécu l'incertain des transitions perpétuelles. Pour la série d'événements qui constitue la Révolution française d'il y a cent ans, elle perd tout caractère d'exception si l'esprit fait effort pour la replacer dans la vie universelle, les événements deviennent alors des preuves toutes pareilles aux autres preuves de l'inquiétude et de la volonté de l'homme.
Pour nous, au point où nous sommes de notre histoire, ce serait méconnaître le génie du développement humain que de nous alarmer de cette situation mouvante où il semble que tout va chavirer, mais qui comporte néanmoins les contre-poids nécessaires. Faites l'expérience de l'Art, — comme celle du Théâtre ou du Livre, — et vous obtiendrez immédiatement la preuve que l'équilibre utile existe, ou que, tout au moins, les conditions d'équilibre sont là, toutes prêtes.
A première vue, au Salon, c'est le factice qui l'emporte. Tout naturellement, l'art de l'année reflète l'irrésolution, l'au-jour-le-jour, l'actualité d'un instant. Les artistes ont suivi le courant de mode et d'intérêt par lequel s'en vont à la dérive tant de forces vives de la nation. Comme beaucoup d'autres, ils cherchent des satisfactions immédiates de possession et de jouissance qui leur font délaisser leur vraie fonction.
Cette (onction, la plus élevée de toutes, serait de donner à l'homme, par les résumés de l'art, la signification de la vie, de hausser sans cesse, par plus de vérité et par plus de beauté, la notion de la nature et la notion de l'esprit, issu de cette nature. Chaque fois que l'art a été expressif, complet, à la mesure de son rôle, l'homme a trouvé en lui le réconfort et l'exaltation.
Ce n'est pas un prêche d'idées que je réclame, une peinture à intentions. Non, mille fois non. La profondeur d'observation et de réflexion chez un artiste issu d'un milieu, représentatif d'une société.
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m'émeUt bien davantage, et a toujours émil l'humanité, puisqu'elle conserve si précieusement ces témoignages d'elle-même. Que la vie apparaisse donc forte , joyeuse et épanouie, ou pensive et triste, et l'art, qui est la conscience des choses, aura rempli son but.
Mais si les productions d'art sont marquées de la fugitive marque commerciale, ne font que prouver le désir de leurs auteurs de prendre leur part des avantages sociaux alloués aux privilégiés, ces productions seront forcément classées parmi les symptômes non équivoques de la maladie de notre temps, qui est l'amour du gain. La recherche du succès elle-même ne vient qu'en seconde ligne, est subordonnée au gain, ne prend une importance que comme moyen de gain.
J'insiste sur ceci que la tare n'est pas signalée comme existante chez les seuls artistes et que sa présence pourrait être montrée dans tous les milieux, sans excep" tion. C'est la même impatience, la même
■ avidité, la même recherche des chimériques jouissances, qui fait aux ouvriers et aux employés jouer leur paie sur le champ de courses, et aux artistes bâcler leur œuvre avec l'espoir du prix fort. Cela prouve, d'ailleurs, à la décharge de tous, l'insuffisance du travail et l'insécurité de la vie.
S'il faut en croire la plupart des images de nos mœurs et de nos sentiments qui sont affichées aux murailles du Palais du Champde-Mars et du Palais des Champs-Elysées, la société dirigeante serait désormais en proie à toutes les affres de la nervosité et aux contorsions du mysticisme. Les artistes se font les servants des malaises et des manies du jour, et en nous donnant à contempler le portrait de leurs modèles, ils font aussi leur confession inconsciente. Ils exhibent donc les commérages de la névrose, les sensations décousues qui tombent de l'agitation à la torpeur. Le caractère distinctif de la grosse production d'aujourd'hui, c'est le souci théâtral de l'exhibition. Chacun se hisse, se montre, cherche à se faire aperce-
voir dans l'éclairage de la réclame. Les moyens les plus expéditifs sont naturellement choisis comme les meilleurs. De là, cette épidémie d'imitations si violemment propagée. A chaque pas, c'est la rencontre avec upe manière individuelle reconnaissable, obsédante, et en même temps, cela va de soi, diminuée, trahie, incomprise.
Tous les procèdes expressifs sont immédiatement assimilés par les bandes voraces des suiveurs, et tous les mouvements d'idées, viables ou non, immédiatement adoptés par les stériles.
Nous errons donc, à travers les salles, en quête d'un langage humain, et nous rencontrons surtout des formules de langage, depuis le plein air et la lumière des impressionnistes, jusqu'aux intérieurs et aux visages voilés des scrutateurs de la pénombre.
Toutes les manières classées dans les musées de tous les pays sont présentes, et même les découvertes de tout à l'heure sont absorbées. La tradition servilement acceptée et la nouveauté dégénérée en excentricité
marquent cet amas d'oeuvres de.hasard. Les jeux de l'année sont exploités avec une hâte fébrile. Les faits et gestes de Napoléon sont décornposés en innombrables et futiles anecdotes. Les larves de la religiosité se collent à toutes les murailles. A elles seules, cette imagerie du premier Empire et cette esthétique du quartier Saint-Sulpice suffiraient à prouver, jusqu'à l'excès, l'influence sociale ressentie par l'art. Toutes les idées trouvent leur véhicule, et le véhicule est en général médiocre. La curiosité bibelotière domine dans le mouvement napoléonien. Les peintures mystiques sont des alliages de puérilité enfantine et de métier appuyé avec je ne sais quoi de maladresse voulue, de lourdeur mystificatrice, de désir de duper, qui suffirait à motiver tous les éloignements.
1 m. — A TRAVERS LES SALLES
Ceux qui feront ces réflexions, ou des
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réflexions analogues, sur l'art et sur la vie, trouveront à les appliquer selon leur goiît particulier. Ici, chacun choisit son guide, ou se prend lui-même pour guide, et celui qui écrit sur l'art n'a pas à se faire le servant du goût public. Il doit des renseigaements et les raisons de ses préférences. Ces raisons, il les trouve dans les notions qu'il a acquises par études et comparaisons historiques, et il les trouve dans sa sensibilité. Voilà, semble-t-il, toute la profession de foi requise. Ceci dit, il n'y a plus qu'à franchir le seuil, qu'à entrer dans les salles.
Sur ce terrain d'expériences indiqué tout à l'heure, il y a quelques découvertes à faire et à enregistrer.
Voulez-vous une de ces expériences chez un artiste en possession d'une situation reconnue. Je crois la voir chez Roll. Il fut un moment hanté de parisianisme, et il semble aujourd'hui vouloir repartir pour le voyage de nature. 11 expose une série de femmes qui allaitent, l'une, campagnarde et de chair
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saine, les autres, vagabondes, misérables, qu'il présente comme des animaux traqués.
Il y a, ça et là, une accentuation mélodramatique, une mise en scène, une peinture inutilement appuyée, mais la nature est présente, la volonté se devine, un désir d'ex- . primer l'instinct farouche, le contact violent des mères et de leurs progénitures.
Cet exemple de RoU, révélant une inquiétude et une ardeur, prend toute sa valeur si l'on regarde les envois d'artistes qui sont de la même promotion. Il m'est impossible d'apercevoir une continuation, une tentative de renouvellement, quelque dextérité qu'il y ait eu là aux débuts, dans les toiles exposées par MM. Gervex, Carolus Duran, Priant, Béraud, Dagnan, et d'autres encore.
On ne s'arrêterait pas aux portraits de M. Gervex sans la signature. Les paysages de M. Carolus Duran sont des mystifications. Le Premier assaut de M. Priant blesse les yeux et l'esprit: c'est une grossière vérité de lainages, de chaussons de lisière, de mains qui tripotent, et un laid
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sentiment d'exhibition. M. Sargent, chez qui l'on peut constater une grâce vivace, expose, ou plutôt affiche, un portrait où domine le tapage du costume. M. Jean Béraud s'ingénie à la mysticité cocasse ou aux rébus vraiment déconcertants.
Je suis ensuite touché par le travail persistant, l'évolution visible de M. René Ménard et de M. Dinet. Toutefois, je les mets en garde contre eux-mêmes. Le premier se tient aux paysages ordonnés et voulus auxquels il nous a habitués, dont je ne nie pas le charme, mais que j'aimerais davantage pénétrés de la vie universelle. Il expose aussi deux portraits pénétrés et expressifs : une femme songeuse, et l'effigie de l'helléniste, poète et historien, Louis Ménard, que beaucoup ont pu voir dans sa chaire de professeur. Mais, sans mettre un nom audessous de ces traits, on s'arrêterait devant cette physionomie vivante et pensante, ces yeux qui ont lu et contemplé, ce front marqué par l'idée. — M. Dinet a étudié lon-
— loS — guement une scène d'un intérêt mixte, un fait-divers un peu court, mais il a vu avec un sens du mouvement, avec une faculté à extraire la signification du spectacle immédiat, un des soirs d'émeute de l'an dernier, au quartier latin, et il fait revivre la passion et la gesticulation de la foule, dans la nuit colorée, éclairée par le ciel d'été et par les reflets d'incendie.
La promenade continuée, je note le goût, la tournure jolie , des portraits de Jacques Blanche, sa nervosité personnelle, et sa parenté proche avec l'élégante peinture anglaise du xviti' siècle. Chez Besnard,sous l'apparat voulu des effets de couleur, persiste le dessin délié, la grâce des ports de tête, des bras souples. Lîebermann, sobrement, représente la vie des ateliers de dentelle, des hospices, des cabarets. Aman Jean expose unesériedeportraits{parmi lesquels celui de Jules Case), élégants de silhouettes, mais de la même peinture étouffée. Et pourquoi la lyre de sa Beatrix est-elle accrochée au buisson ? Je signale aussi la figure de
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Dora Hitz, une Espagnole rose de Dannat, une scèae de garrot de Casas et le tableau charmant d'observation et d'art de Jeanniot : les Conscrits.
Les paysagistes sont nombreux. Parmi eux, Cazin, qui signe encore des toiles crépusculaires infiniment douces, mais qui, trop souvent, se contente vite, aborde à peine la surface des choses. Je vais à Boudin, à ses fins linéaments, à ses reflets nuancés d'Antibes, de Juan-les-Pins, — à l'église de Sisley, — aux ébauches sûres, harmonieuses de. Lebourg, — aux paysages de Jeanniot,
— à la vigne de Barau, — aux villages de Thaulow, — au Versailles d'Heileu, -^ à l'automne, au Rouen, de Victor Binet, — aux grèves et aux baigneuses de Conder, — aux champs et aux montagnes de Blache,
— aux barques de Charles Cottet , — aux belles conceptions de peintre et de poète d'Ary Renan.