DALOU
15 février 1^00
Songez aux groupes et aux statues qu'exhibent nos jardins et nos places publiques. Rude, Carpeaux exceptés, rhommage légitime rendu au maréchal Ney de la place de TObservatoire, à la Fontaine du Luxembourg, à la Flore des Tuileries, à la Danse de TOpéra, combien de banalités et de contre-sens n'avons-nous pas à subir depuis le télégraphe de Chappe et la parade de Danton, jusqu'à tous les bonshommes qui dressent leurs redingotes d'après nature aux ronds-points de nos avenues ?
Avouons que l'Emile Augier de la place
de rOdéon et le Guy de Maupassant du parc Monceau ne nous donnent pas le frisson sacré, et que nos artistes se satisfont trop vite à exécuter les programmes officiels, à répéter les attitudes convenues du marbre et du bronze, à les agrémenter de fausses ingéniosités.
Et reconnaissons alors qu'un artiste tel que Dalou donne la preuve de sa réflexion, met en oeuvre consciencieusement les ressources de son art pour servir sa pensée et doter Paris de monuments durables.
L'occasion est favorable pour essayer une définition de l'artiste. Par l'inauguration de deux œuvres d'importance, il est de nouveau associé à l'histoire de Paris, et, on peut le dire aussi, à l'histoire de la France. A quelques jours d'intervalle, le Triomphe de la République et le Momiment d' A Iphand viennent de surgir du sol de la ville, d'apparaître dans le paysage de nos avenues, de nos maisons, sous notre ciel d'hiver gris et argenté. A la fin de novembre, les pou-
voirs publics, la population de Paris, les délégations nombreuses des départements, ont défilé place de la Nation, devant le groupe de bronze que domizie la figure delà République, et, malgré la destination autre rêvée par le statuaire, le lieu me paraît devoir être définitivement approuvé. En décembre, par un froid rigoureux et devant une assistance restreinte, le monument élevé au rôle et au labeur d'Alphand a été installé officiellement dans Tavenue du Bois de Boulogne, L'endroit était tout naturellement désigné, dans cette région surveillée, cho}^ée^ embellie par le goût d'Alphand. C'est Thommage que l'on devait à ce grand jardinier qui a sauvé tant d'aspects artificiels de nos promenades et de nos squares en leur prodiguant les couleurs, les parfums, les grâces des fleurs délicates et vivantes.
L'auteur et ses œuvres nous sollicitent maintenant, et c'est à leur recherche qu'il nous faut aller. La vision de l'homme et le rapide examen de sa vie
d'artiste nous aideront peut-être à deviner comment et pourquoi il a conçu ces deux monuments d'actualité.
Ce n'est pas hors de chez lui, au hasard des rencontres du Salon, de quelque séance de commission ou d'un tournant de rue, qu'il faut voir un artiste. Le plus simple revêt quand même un certain caractère représentatif, et, s'il n'est pas animé par une discussion et une émotion, il est distrait en songeant au travail qu'il a laissé en train, qui l'exalte ou qui le désespère, et dont Tobsession le suit partout où il va et à travers tous les sujets de conversation. Dalou, toutefois, pour l'avoir seulement entrevu, me parut toujours un actif, un inquiet, un ardent. lia les yeux perçants, le regard direct, la parole abondante, et s'il s'exprime avec bonhomie et accompagne souvent ce qu'il dit d'un sourire, il n'en garde pas moins, sur son visage émacié, une expression souffrante et amère. Cette expression, je ne me charge naturellement pas
de Texpliquer^ et même il est impossible de ne pas noter que si elle est vraiment inscrite sur la face intelligente de Thommej elle manque à [ses œuvres, sauf à une seule^ qui est, il est vrai, une œuvre forcément douloureuse, une statue de gisant : Auguste Blanqui couché sur la pierre du tombeau. Il faut bien ici, sans dire un mot de politique, en restant au seul point de vue historique, et dans le seul examen des rapports de Tart avec la vie, il faut bien, dis-je, remarquer qu'il y a en Dalou un homme de ce tempSj qui a connu, partagé les passions de ce temps^ qui est intervenu, pour sa part, dans les querelles sociales, et qui a pris, un certain jour, attitude de révolte et de combat. Si cela S3 passait sous silence, la biographie de Tartiste en perdrait sa significa- 'tion. II est évident que, comme beaucoup d'hommes de sa génération, Dalou a eu son grand tournant d'existence en 1870-71. La guerre franco-allemande, le siège de Paris, l'insurrection et la Corn-
mune Tontpris jeune homme, — il avait tout juste trente ans, — et il est sorti homme de cette fournaise. S'il a perdu des illusions, il a gardé le souvenir, et, on peut le dire à son honneur, il a gardé aussi des convictions et des passions.
Je n'oublierai jamais, parmi les rencontres que j'ai faites de Jules Dalou, celle du 2 décembre 1888, jour où Tagitation boulangiste avait provoqué la manifestation dite manifestation Baudin, un long défilé qui traversa Paris, de la place de l'Hôtel de ville au cimetière Montmartre: au premier rang de la foule, avenue Victoria, à une place que j'indiquerais, je crois bien, avec une pécision absolue, je vis Dalou, levant son chapeau d'une main fébrile, acclamant le cortège, et je fus frappé de la pâleur, de la violence et de Témotion de son visage. Il n'y a donc rien d'étonnant si un tel artiste, ayant gardé au profond de son cœur une animation de militant, a communiqué au bronze un tremblement, .une flamme et une
tristesse, le jour où il a dû représenter AugQste Blariquî, ce maudit de la démocratie, extraordinaire personnage de légende, méconnu de ceux-mèmes pour lesquels il combattait, et qui n'a trouvé justice pour sa pensée et son ca* ractère que dans la mort, le vers écrit pour Edgar Poe par Stéphane Mallarmé trouvant ici encore sa signification:
Tel qu'en lui-mê[ne eofin l^'éternîté le change.
Mais ce sentiment de révolte et de douleur que nous voyons se manifester par le bronze du Père-Lachaise ne do* mine pas l'œuvre de Dalou, et il ne faudrait pas, pour la raison qu'il a fait partie de la fédération des artistes en 1870 et qu'il a accepté, de concert avec le peintre Jules Héreau, le poste de conservateur du Louvre pendant l'insurrection de 187 1, il ne faudrait pas, dis-je, vouloir trouver dans ses œuvres, non seulement un caractère de protestation sociale, mais encore Taudace d'un art
révolutionnaire. Nullement* Ce qui se révèle clairement par les œuvres longtemps méditées et savammant exécutées de DaloUj c'est une sagesse, une prudence de composition, qui font de lui un traditionnel visiblement épris de rornemeetatîon acquise, de Téquilibre, de la raison de nos belles époques classiques. Mais ce goût de l'ordonnance ne suffirait pas à lui faire une personnalité. Fort heureusement pour lui et pour nous, îl a en partage une qualité plus précieuse, qui est l'amour de la vie épanouie, de la plénitude des formes, et c'est par là, par cette faculté de vision directe et d'émotion, que valent les monuments d'un arrangement à la fois correct et compliqué, dont les récents exemples nous sont fournis par le Triomphe de la République et le Monument d* Alpha nd.
Ajoutons encore à ceci qu'il y a certainement» chez Dalou, un effort vers la liberté, une volonté de ne pas rester Tesclave d'une formule, de vouloir di-
nous voudrions voir à l'humanité d'aujourd'hui et aux artistes qui la guident vers demain ?
C'est ainsi que, sans le buste de Delacroix qui domine si superbement le monument du Luxembourg, rien, chez les personnages allégoriques, n^inciterait à songer à l'œuvre de Delacroix, ni le Temps qui hausse la Renommée vers le socle, ni la Renommée qui tend ses palmes, ni le Génie qui applaudit. Heureusement, il y a ce Delacroix enveloppé d'un cache-nez, ce Delacroix frileux, sévère et hautain, qui réduit à une valeur conventionnelle les figures de son piédestal, et qui nous force à aimer le monument et son sculpteur. Cest ainsi encore que je craignais de trouver le Triomphe de la République une composition arrangée, ingénieuse et froide, au seul énoncé de la boule, du char, des lions, du génie portant une torche, et des personnages qui entourent le char :
le Travail, la Justice, la Fécondité, tout en supposant bien qu'il y aurait les com-
versifier les sujets. Bien certainement le sculpteur des Etats-Généraux^ de La Paix y do Silène^ do Delacroix, do projet de Fontaine du Salon de 1891, du Vase du mosée du Luxembourg, des bustes que nous avons vus depuis vingt ans aux expositions annuelles, et^ enfin, des deux œuvres qui viennent d'être dévoilées, ce sculpteur ne veut pas être Tesclave d'une manière, se refuse à répéter les mêmes eflets et se montre» devant chaque sujet nouveau, décidé à entreprendre une besogne nouvelle. On le voudrait moins enclin à rallégorie, se faisant à lui-même des objections lorsqu'il s'agit de remplir une composition.
Sans doute il est passé maître en ces remplissages^ il n'omet rien, il sait grouper, il joue en virtuose des accessoires. Mais est-ce notre faute s'il y a malgré tout quelque chose d'usé dans cette décoration qui a joué son rôle fastueux et utile au xvii^ siècle, au xviii* siècle, et qui ne satisfait plus aussi bien la tendance de simplicité et de force que
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celui de la République qui étend la main.
Trois gestes, pour un monument qui doit exprimer une seule pensée, c'est deux gestes de trop, et la figure de la République était là pour le seul geste utile et beau. De ce point de vue, d'ailleurs, les deux figures qui accompagnent le char : le Travail et la Justice, sont superbes de vie personnelle tout en donnant l'exemple de la subordination à ridée maîtresse qui les réunit. Le Travail, un forgeron, le marteau sur l'épaule, est un ouvrier des villes, image de force calme. La Justice, ample et musclée, de visage serein et loyal, laissant traîner son manteau d'hermine en un beau déroulement, a le port et l'allure des femmes de Véronèse. Et c'est d'une même beauté saine, charnue, vigoureuse, que se pare la femme nue qui représente la Fécondité. L'ensemble se résout en grâce plutôt qu'en force, mais surtout la juste sensation éprouvée est celle du mouvement. L'entrain de la jeunesse anime toutes les parties de cet ensemble
pensations de beaux morceaux savouj reux* Ces morceaux y sont. Je ne puis ml faire à ridée d^une boule juchée sur un char, et d'un personnage juché sur cette boule, tout cela net, précis, surprenant l'esprit par une exactitude de tour de force. Je ne puis non plus m'animer et m'émouvoir devant ces lions attelés, ni croire à la nécessité du Génie qui les guide, malgré la science, la pondération, la vigueur élégante de cette statue de Génie, Mais ici, c'est de l'ensemble du .
monument qu'il s'agit, et non de t^H biauté particulière du détail. Or, le mo^^ nument, vu de profil, se passerait aisément de cette figure penchée vers les lions et qui se retourne vers la République. Il y aurait alors là une échancrure, on grand vide, qui allongerait l'attelage et dresserait plus haut la République. De pluSj toujours avec la vision de profil, il y a trois grands gestes dans le monument de M. Dalou : cela|^| du Génie qui brandit la torche, celui de la Fécondité qui jette des fleurs à la fou le,
jeune, au visage charmant, au corps robuste, à l'allure rapide, c'est une femme aux formes gracieuses nettement accusées, les jambes longues, fines et fortes supportant les flancs larges, le ventre épanoui à porter un monde, la taille svelte, la poitrine solide, les seins jeunes. Tout frémit, vit, respire, et la déesse moderne s'avance, d*un pied assuré, étendant la main avec un geste d'assurance et de pacification. Le sentitiment est de juvénilité et d*espoir. Q ue la République était belle sous Tempire I disait Edouard Durranc» Que la République est belle aussi, de Fexil I Dalou a conçu celle*ci à Londres, où Tavait jeté la défaite de la Commune, et elle est vraiment douée d'un charme, gracieuse, aérienne» Elle nous change heureusement des formes simplement massives qui ne donnent à penser qu*au poids de la fonte. Mieux vaut la vraie grâce que la fausse force.
Cette République est bien où elle doit être, place de la Xation, à l'un des grands