‹ La vie artistiqueChapitre 12 sur 41 · I. — PLACE BRETEUIL · texte numérisé non relu

I. — PLACE BRETEUIL

Il devient difficile, dans Paris, bouleversé, creusé, démoli, rebâti, incendié, de retrouver les choses à leurs places habituelles. La Comédie-Française est à rOdéon, rOdéon est au Gymnase, le Gymnase est on ne sait où, le Salon est place Breteuil, près du Puits artésien de Grenelle. Il n'y a plus de Palais de l'Industrie, il a disparu comme si Ton avait soufflé dessus. La Galerie des Machines est transformée en Salle des Fêtes. La cent dix-huitième exposition annuelle de peinture, sculpture, gravure, archi-

une façade^ de décorer une fontaine, de dresser un surtout de table, d'occuper une place publique- On sait ce qu'il doit, en le déplorant, à TEcole des Beaux- Arts : la facilité toujours prête, ou plutôt une sorte d'indifférence caractérisa tique, le laissant sans défense contre rallégorie toute faite. On sait ce qu'il doit à CarpeauXj par lequel il se rattache directement àThistoire de la sculpture française ; une fine nervosité qui fournit ses preuves dans les bustes délicats, de passion sèche et contenue, une saveur charnelle qui a son épanouissement dans le Silène^ lequel rejoint Rubens à travers Carpeaux. On sait enfin ce qu^il doit à lui-même : la culture de tous les dons qui étaient en lui, la volonté souvent victorieuse de Thabitude, Tamour des formes vivantes, une fierté de ses origines, de ce Paris dont il est Tenfant, et auquel il vient d'offrir en hommage la jeune et charmante République du faubourg Saint-Antoine.

faire une fausse idée des distances, et les visiteurs du Salon, toujours et quand même, sauront bien trouver, pour s'y rendre, des bateaux, des tramways, des omnibus, et même des fiacres.

Une fois entrés, ils auront la même impression qu'ils auront toujours eue :

un jardin de sculpture, des galeries spacieuses, des tapis, des divans, et des tableaux aux cloisons. Moins de tableaux, moins d'œuvres de toutes sortes que les autres années, cependant. Il y a cette fois un modeste total de 2,872 œuvres. Songez aux chiffres effrayants du Salon monstre de Tannée dernière : 5,172 œuvres pour la Société des Artistes français, 2,707 pour la Société nationale des Beaux- Arts, en tout 7,879 !

Cette année, la Société nationale des Beaux- Arts s'est prudemment abstenue, et comme la place était mesurée, on n'a reçu qu'une œuvre de chaque artiste, excellente méthode à laquelle on ferait bien de se tenir.

tecture, miniature, est donc logée où elle a pu et comnie elle a pu.

Ce n*est pas un logis, à vrai dire, c'est un campement en boiSj en toile et en verre, avec des moyens de combattre l'incendie dans toutes les salles, des prises d'eau, des tuyaux, des haches pour abattre les cloisons, des grenades pour lancer dans les flammes, etc. Vraiment^ cesjours-ci,avecles cuisines improvisées, les rondes de pompiers, ces baraquements j ces boxes j on se serait cru aux grandes manœuvres de la peinture. Cest dire que toutes les précautions paraissent bien prises, et que les Parisiens, gens héroïques, d'ailleurs, prêts à affronter tous les dangers du plaisir, vont venir en foule à ce Salon de Grenelle qui est comme une préface à l'Exposition.

Je ne parle pas de la question d'éloignement. Le Puits artésien est un objet peu familier aux habitants du centre de la ville, et qui paraît situé fort loin^ comme on le disait de TOdéon avant qu'il ne fût installé au Gymnase. C'est se

M. Emile Wery prend ce rôle de peintre moderne par son tableau : Les pê^ cheiirs ; Amsterdam. Il a vu cet aspect mystérieux, ancien, de la ville de Rembrandt, avec ses larges canaux, l'eau vitreuse qui semble enfermer une lumière lointaine, les ruelles emplies d'ombre, les hautesmaisons étroites, rouges, roses, brunes. C'est le décor rigide de la vie. La vie est sur Teau même, encombrée de lourds bateaux à coques sombres, aux bordures vertes, bleues et rouges, avec leur peuple de bateliers, de femmes, d'enfants. Ces aspects sont rendus en traits d'une vive intelligence, ce mouvement est ordonné, ces gens sont pris par leur occupation, ne posent pas pour le peintre et pour le spectateur.

Est-ce à dire que le talent de l'artiste soit à son point définitif, qu'il n'ait plus à voir et à apprendre ? Ce serait lui faire injure que de lui parler ainsi. Il a, au contraire, à élargir son métier de peintre, à fuir l'opacité de certains tons, à pénétrer davantage la couleur de lumière.

Ceci dit^ sans plus tarder^ sans autres considérations généraleSj je vais tout droit aux œuvres exposées^ et d'abord à celles des peintres qui essayent, — ^ quelques-uns réassissent, — de faire de Thistoire, de la poésie, et même de la peinture, avec l'existence qu'ils contemplent, les spectacles qui tes émeuvent, la vie qu'ils vivent^ Cette transposition immédiate de la réalité, cette vision directe des choses^ cela est habituellement dénoncé comme besogne vulgaire, basse, terre à terre, par les professeurs d'idéal, par les pédants de Testhétique. L'art a pourtant toujours trouvé sa beauté dans cette besogne, qui n'est pas si simple et si facile qu'on le croit. Elle donne à résoudre, au contraire, la plus grande des difficultés, elle exige de l'artiste un sens général de la vie, elle l'oblige à une sorte de recul pour apercevoir la beauté, le caractère, des spectacles d'habitude.

geint, tout ce qui attend, tout ce qui se rue parfois dehors, sur la place publique, en brandissant des drapeaux, en jetant à l'espace des cris et des chants.

M. Jules Adler lésa vus tous, accablés et misérables, en résignés qui se révolteraient comme machinalement. Toutefois, lafemme qui marche en avant exprime d'un beau visage résolu et terrible qu'il y a en elle la conscience d'aujourd'hui et de demain. L'œuvre, malheureusement, a un défaut pictural que je vais dire tout net à son auteur. Cette foule ne passe pas, elle est immobile. Les gens sont fixés en leur attitude, leur expression, ils n'agissent pas, ils posent. Ils ont été faits l'un après Tautre, alors qu'il fallait les relier l'un à Tautre. Chacun pouvait garder un caractère distinctif, donner à entrevoir une expression, tout en participant à l'action d'ensemble. Il fallait, par le modelé, par le frisson de la peinture, animer chaque silhouette et non la durcir.

Je suis surpris que la vie ouvrière, avec

à se débarrasser enfin d'une certaine gentillesse dont H orne un peu toutes ses ligures. C'est un peintre gracieux sans doute ; je me souviens de son charmant Retour d'école à PlougasteL Mais la grâce peut avoir sa force. Tel qu'il est, ce tableau humide. avecsescanauXj ses bateaux animéSj ses visages fatigués de vieilles maisons^ sa distribution des plans, sa vision de campagne au loin, est un beau portrait de ville où s évoque Amsterdam, II faut aussi honorer Teffort de M, Jules Adler, qui a déjà marqué un sens de la vie ouvrière des vil les ^ et qui» cette fois, bravement, est allé à un grand spectacle tragique. Son tableau du Creusot témoigne pour la valeur de son esprit et l'anxiété de sa recherche. 11 a vu le triste paysage des collines basses, les constructions, la route d*usine, il a vu passer sur cette route le grand troupeau du travail sans espoir. C'est la procession farouche de la faim, les femmes en tête, les vieillards, lesjeuneshommes,les enfants, tout ce qui peine obscurément, tout ce qui

Bateliers j de M. Duvent ; le Soir en Lor^ raine, de M. Henry Royer ; V Homme à la vache, un paysan bien vu par M. Léon Félix ; une Vieille Briarde, de M. Sabatté ; les Derniers jours, une vieille fileuse très caractérisée, solidement peinte, de M""® Gonyn de Lurieux; un Départ (Vislandais, où M . Dabadie a marqué de traits différents et justes des physionomies de marins; une Morlaisienne de M. Carré, vieille femme usée, affaissée, et encore finaude ; un Falot, de M. Jean-Pierre, haute silhouette d'homme qui s'en va, de nuit, une lanterne à la main : par la porte qu'il ouvre, on aperçoit la noirceur du temps et la première vague livide de la mer.

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