‹ La vie artistiqueChapitre 13 sur 41 · III. — ANECDOTES · texte numérisé non relu

III. — ANECDOTES

UnSalon est forcément Tasilede l'anecdote. Les peintres qui ne se contentent pas d'être peintres, et qui ne savent pas que toute Timagination de l'artiste doit s'employer à amplifier le caractère et à

ses spectacles pittoresques, ses forces naturelles, ses instincts visibles^ ne tente pas davantage d'artistes. Peu d'œuvres de cette inspiration auSalonde 1900, L'une des meilleures est Bà lissant une villt\ de M, Schumacher, qui a vraiment vu la forme et le mouvement de ces terrassiers poussant des moellons avec de si extraordinaires attitudes rasant le sol> s'adaptant aux choses, sans rien, toutefois, d'inventé et d'excessif,

La vie des travailleurs des champs est représentée avec autrement d'abondance que la vie des travailleurs des villes. Il est aisé de s'apercevoir que nos peintres passent volontiers la belle saison à la campagne. Tout naturellement, ils nous font part de leurs impressions de villégiatures, impressions souvent bien rapides, légères, indifférentes. Il y a beaucoup de bergers et de moutons, de gardeurs de vaches, de laboureurs, qui ne se distinguent pas des figurants ordinaires du genre. Je cherche des exceptions, sur la terre et sur Teau, et je trouve les

maises, ils montent jusqu'au plafond.

Anecdotes, — les chats de M.Lambert qui jouent un vaudeville : La meilleure place y — la Psyché consolée par le dieu Pan^ de M. Albitzky, un vieux tout ébaubi de trouver une femme à cheveux jaunes, très maigre, trop maigre, étendue sur une plage.

Anecdote, — la réunion assez comique des gens de la famille conviés à critiquer le portait d'un important, pendant que le peintre s^assied, découragé, dans un coin de son atelier : auteur, M. Brispot. Anecdotes, — la Sortie des prix à Vécole maternelle^ de M. GeofTroy; Première audace y premier frisson y de M™** Demont- Breton. Anecdotes encore, hélas! les tristes scènes de misère et de mort que nous présentent MM. Pouzargues et Chocarne-Moreau, et aussi MM. Mar cel Beronneau, Basson, que je voudrais voir employer autrement le talent déjà prouvé.

Anecdotes, — la Convalescence y de M. Troncy,et Fin du jour ^ fin de Vété^fin

approfondir Texpression, se creusent (a tête pour trouver des « sujets », ils dédaignent l'immense viequi les environne, ou plutôt ils ne la voient paSj et ils confectionnent à grand'peine des anecdotes.

C'est un Salon des Anecdotes quMl faudrait écrirej pour montrer le faiseur de tableaux avec les singularités, les manies, les lubies, qui hantent sa cervelle.

De quelle conception particulière relève, par exempte, l'art de celui-ci qui représente une fillette s'ingéniant à représenter un lapin sur la muraille par l'ombre de ses mains, et de cet autre qui reprend le sujet du péage, le galant hussard qui arrête sur une passerelle la muse même de rOpéra-Comique, et de ce troisième qui s'écrie : « Tiens! c'est la garde ! » au passage de nos municipaux, et de ce quatrième qui attache encore le pauvre Mazeppa sur son cheval fougueux, et de ce cinquième qui ajoute la revanche de la Cigale à la fable de La Fontaine, et d'autres, et d'autres, à l'infini, car ils sont légion, ils garnissent toutes les ci-

grande scène vue sur la côte, à Dinard :

la route, les voitures, les promeneurs, la cale, le bateau à vapeur. Le trait est parfois un peu sec, la forme trop soulignée, mais la mise en place, la valeur des taches, l'harmonie de noir et de vert découverte et suivie dans tous les détails, ravira ceux qui aiment la peinture d'Edouard Manet, que M. Smith-Levis nous fait le plaisir de rappeler.

M. Charles Sims rassemble sous le titre <ïe V Enfance j quantité d'enfants dans un verger. Il y en a de toutes les couleurs, de tous les tempéraments, de tous les genres, et chaque petite silhouette est charmante, s'agite, vit dans la lumière irerdàtre et blonde de ce tableau aéré et harmonieux.

M. Hugues de Beaumont réunit toute une famille, une vieille femme, une jeune, des enfants, autour de la table du Goûter. L'ensemble est d'aspect gris, les chairs n'ont pas toutes la luminosité particulière qu'elles ont parmi les choses inanimées. Néanmoins, c'est ici œuvre

de la vie, de M, H, Mouren, mais il y a en tout des degrés^ et ici il y a du talent- La minutie de robservatioUj la juste mise en valeur des objets, la commode, la pendule, le vase bleu, et aussi Tallure des personnages, recommandent le tableau de M, Troncy,et le titre compliqué de M. Mouren n'empêche que le châle où il enveloppe sa dolente créature ne soit très bien peint,

§ lY, — UN PEU DE PEINTURE

Il était tempsj d'ailleurs, de trouver un peu de peinture, après avoir écouté le récit de tant de petites histoires. Les peintres qui sont peintres ne sont pas si fréquents. Sans cela, le Salon serait une joie. Il y en a quelques-uns, tout de même, et nous en trouverons dans tous les genres, le nu, le portrait, le paysage, la nature morte, etc. Parmi ceux qui observent les choses, les êtres, tout proches d'eux, en voici trois.

M. J. Smith-Lévis nous montre une

autre chose que des costumes, la robe blanche du roi, le manteau de velours du seigneur qui se jette à genoux. Au fond, un assemblage d'autres costumes. Je crois voir des mannequins faisant des gestes : l'un lève la main, l'autre tire Tépée. Cette grande page est, si vous voulez, très appliquée et consciencieuse, mais je ne puis arriver à concevoir un tableau d'histoire où manquent le drame des passions, le sens humain, la signification de la forme et de la couleur. La figuration des gens costumés ne suffit pas.

Il faut avoir en soi un génie visionnaire pour toucher à l'Histoire, pour la ressusciter sur une toile, et je ne vois guère que des exercices de rhétorique, froidement accomplis par ceux qui ont cherché un « sujet » dans le passé. Chez M. Rouault, qui est un artiste, et qui a prouvé son talent, je ne vois même rien du tout, mais littéralement rien : il expose une Salomé dont on aperçoit l'épaule ambrée au centre d'une toile enduite d'un noir épais, et l'on est obligé de se

de peinture : observez la femme âgée, les fonds, rétoffe du divan, du tapis de la table, le cadre, les cuivres, la tasse, tout mis à sa place, discrètement et fermement coloré.

g V. — HISTOIRE

Remontons les âgeSj parcourons PHistoire : nous y trouverons encore des anec* dotes. C'en est une que VEnlèvetnent de M. Paul Jamin : a Les hommes bruns venus de TO rient avec des armes et des outils de bronze, qui construisaient leurs habitations au bord du lac sur des pilotis, volèrent des femmes aux grands blonds qui n'avaient que des arm.es de pierre et habitaient le creux de la montagne. Ce fut la cause de batailles acharnées et sans nombre. » Cette notice décrit suffisamment le tableau. Voulez-vous passer à la Proclamation de Georges de Podie" hard comme roi de Bohème? C'est une grande composition calme, froide, de M. Brozik, où je ne puis arriver à voir

allégorie la Ville de Paris, un bateau mené par des chevaux marins, entouré de naïades et de tritons, naviguant entre THôtel de Ville et le Palais de Justice.

C'était même fort beau à représenter. Mais raccord n'a pas été trouvé entre les figures et le paysage. Je comprends aussi que M. Lalire, dit La Lyre (je copie le catalogue), ait voulu nous donner à contempler Les Sirènes vaincues par les Muses j mais je ne vois guère que des flots et des chairs de théâtre dans son immense toile, où s'ébattent des modèles, et rien que des modèles, ou plutôt le même modèle multiplié. Ces femmes m'amusent tout de même. J'ai un ami, le graveur Victor Focillon, qui habite un appartement jadis occupé par M. Lalire, et je ne puis y pénétrer une fois sans songer qu'entre ces murs aujourd'hui tranquilles il y avait hier de tels tableaux vivants et de telles apothéoses. Mais passons, et revenons à l'Allégorie.

J'ai admiré le corps d'Eve dans le triptyque de la Faute^ de M. Moulin. Et j'ai,

récuser, A propos de M, Rouifetj qui a fourni une somme de travail énorme avec V£popée,qui a représenté toute une armée au jour d'une victoire, je ferai la même remarque qu*à propos de M J ules Ad 1er, à savoir que tous les personnages de cette masse sont vus séparément. Regardez ensuite à quelques pas, la Retraite (1812), de M. Faber du Faur^ et sans prendre cette simple pochade comme type d'une œuvre définitive, vous ferez la différence entre Tartiste qui peint également immobiles toutes les parties d'un tableau et celui qui a le don du mouvement, de la vie animée.

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