IL — CAZIN
Cazîn, mort à la veille du Salon, et que tous les souvenirs cherchaient et retrouvaient, ces jours-ci, à travers les salles, est honoré de manière touchante.
On a placé^au milieu de six paysages où s'exprime sa vision paisible des champs et des routes de son paySj une de ses grandes toiles les plus significatives, le Souvenir de fête à Paris, Qui n'aura plaisir à revoir ces pures figures écloses dans l'atmosphère lumineuse, ces images de vertus viriles, debout sur le monument en construction, parmi les verdureséclairées où brillent les lanternes des fêtes populaires, en face de Thorizon où se dressent les dômes delagrande ville. Quel beau ciel d'été, profond et doux! Quel apaisement au-dessus de la foule et de la fournaise! Cazin ne pouvait être mieux présent que par cette belle page fière et recueillie qu'il a léguée aux hommes de
son temps et aux hommes qui viendront demain.
Promenez-vous ensuite avec lui sur ce chemin où la charrette va cahotant; goûtez le charme de ce ciel gris où passe une averse, où brille un arc-en-ciel, de cette herbe pâle, de ces fleurs jaunes, de ces maisons tranquilles à Torée d'un bois.
Regardezse lever la lune et dormir l'étang.
C'est la dernière fois que vous aurez au Salon le spectacle de ce charme de nature, de ce fin talent contemplatif, heureux de solitude et de silence. Cazin va vivre désormais dans la paix des musées, où ses oeuvres converseront avec celles de ses aînés, le doux Corot, le mélancolique et sauvage Ruysdaël, le tendre Van der Neer.
§ m. — EUGÈNE CARRIÈRE
Je ne crois pas que Carrière ait jamais réalisé mieux sa conception du portrait que par ceux-ci, celui de la femme brune au large visage, aux traits accusés sous
le voile d'ombre qui les couvre, le colj entouré d*une fourrure, le corsage fleorij d'une rose pourpre, et par cet autre^ d'une] femme jeune et blonde, qui cligne des] yeux malicieux et gentils, et dont le bou^J che est prêle au sourire. Deux antres en-î core, d*une vie ardente, sont de cetteï même science de plans^ de cette même( ampleur de forme, qui font ressembler les peintures de Carrière à des scul-j ptures.
On pourra trouver ces œuvres, de mo- !
delé sî large, de style si grandiose, dan-^ gereusespour ce qui les entoure, et de fait, après les avoir vues, pénétrées, comprises, on découvre aux figures les plus consciencieusement traitées, un aspect mesquin, de même que la sculpture de Rodin appauvrit ce qui l'entoure. J'avoue, toutefois, que je ne vois pas là un danger, mais un exemple bienfaisant. Un artiste comme Carrière, qui cherche, qui apprend sans cesse, qui diminue et rature lui-même de charmantes œuvres anciennes par de puissantes œuvres nou-
velles, est infiniment utile à tous les artistes qui ont, comme lui, le souci d'exprimer la vie et d'agrandir leur art.
La toile, tout à fait admirable, du Bai^ ser du 5^/r qu'il ajoute, cette année, à la série de ses Maternités, fait voir visiblement à tous que ce maître est un écolier très soumis à l'expérience, à la leçon de chaque jour. Tl ne se croit jamais quitte envers lui-même, il ne se confine nullement dans une manière, comme tant d'autres qui ne font que répéter un même tableau. On le juge superficiellement, si Ton s'en tient à l'atmosphère grise et mouvante dont il enveloppe ses personnages. C'est ce qu'il y a dans cette atmosphère qu'il faut regarder, c'est la forme d'aujourd'hui qu'il faut comparer à la forme d'hier. Le changement est immense. Carrière n'avait pas encore représenté d'une telle force l'étreinte de la mère et des enfants, cette mêlée de visages qui se cherchent, avec on ne sait quelle mélancolie dans le bonheur, quelle hâte tragique à vivre. Car l'expression grandit
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iciavecla beauté de la forme. La significa- i
tîon se précise et s'exalte. Le peintre est ■
un homme qui emploie son art à fixer ' Tamour de la vie qui est en lui.
g IV. — ALBERT BESNAKD
Certes^ le portait de M^^ X,.. avec son fin profil si particulier, sa gorge blanche grasse, ses mains souples, et le manteau jeté sur ses épaules qui Tenveloppe si légèrement, ce portait est d'une vraie beauté d'allure, déforme, malgré la disparité de facture entre le visage, très précisé, un peu durci, et les bras, les mains, si librement traités. Mais la grande curiosité va à la Féerie intime.
Imaginez, en effet, le plus féerique, le plus mystérieux, le plus sombre, le plus scintillant des tableaux, avec une brutalité soudaine et voulue, mais qui reste de Tart le plus raffiné. C'est une chambre luxueuse, d'une somptuosité étouffée, discrète, secrète, comme Baudelaire l'a maintes fois exprimée. Deux bougies
brûlent, d'une flamme fumeuse et bougeante, et çà et là, on voit, on cesse de voir, on revoit des surfaces luisantes de meubles de laque, des incrustations nacrées, des filets de cloisonnés précieux, un fleurissement de tapis, d'épaisses fourrures sur le sol. Le spectacle équivaut à celui d'une chaude nuit d'été, vaporeuse et orageuse, avec des lueurs d'astres entrevues à travers la course de sombres nuages. Là, au centre de cette obscurité faiblement illuminée, sur un large fauteuil, parmi desvoiles pailletésetdes dentelles légères, une femme nue, pelotonnée, ramassée sur elle-même. Elle est vue en raccourci, le visage de face, le corps de profil, la tète, le buste et les bras levés, dans l'ombre, tout le bas du corps éclairé par une lumière subite qui ne se projette, un peu singulièrement, que sur le bassin et les jambes repliées et laisse le premier plan du tableau dans le noir. C'est un effet arbitraire, et c'est la seule critique à faire de l'œuvre de Besnard.
11 corrigera, d'ailleurs^ facilement, cette erreur, et son œuvre deviendra tout à fait exquise, et mieux encore^ car je me sers là d'un mot trop coquet pour cette toile étrange où il me semble que Besnard exprime d'une façon fine et ardente toute la passion artiste qui est en lui. Il me semble que cette chambre close, à peine éclairée, où cette chair a illumine tout à coupj est un tableau comme il n'en avait pas encore été fait. Il y a bien en cette physionomie chétiv^e de la femme nue, en ce fin visage de chèvre, un caractère d'exotisme, de Salomé, de danseuse cruelle et lasse, et on pourrait songer peut-être à rattacher ceci à certaines œuvres de Gustave Moreau. Mais non, Moreau, qui voulait exprimer la richesse, faisait des inventaires trop complets, ne se résolvait pas à des sacrifices, et ses tableaux, semblables à de beaux émaux, à des pièces d'orfèvrerie, n'avaient pas, même lorsqu'ils exprimaient la tris* tesse de la volupté, ce mystère de vie qui respire dans l'œuvre deBesnard. J'ai sou-
vent réclamé, en visitant les Salons, une femme nue qui fut un triomphe de la peinture, une expression éternelle jaillie de la vision d'un moment. Cette femme nue est au Salon de 1901, c'est la créature bizarre, naïve et inquiétante, au visage de fillette, à la gorge naissante, aux bras graciles et mois, qui devient brusquement puissante et charnue, comme s'il y avait deux êtres en ce corps que l'artiste a environné d'ombre avant de le révéler dans la lumière.