‹ La vie artistiqueChapitre 23 sur 41 · V. — J.-F. RAFFAËLLI · texte numérisé non relu

V. — J.-F. RAFFAËLLI

Après ce drame sensuel, car l'atmosphère de la Féerie intime est infiniment dramatique, voici, avec J.-F. Raffaëlli, la comédie bourgeoise. La Demoiselle dUionnetir est de la même veine narquoise et bonhomme que tant de petits chefs-d'œuvre observés et sentis, représentés au Luxembourg par les Invités attendant la noce. La demoiselle, toute blanche, avec un grand chapeau noir,

velours et plumes» raumônière à la main, est assise bien droitej bien sérieuse, sur la banquette de velours rouge, pendant qu'au loin s'organise le défilé. Elle a une bonne et jeune figure ronde et saine, et les pensées qu'elle roule dans sa tête bien coiffée sont aisées à deviner. Elle a conscience de son rôle de second rangi elle songe à bien le remplir avant de passer en vedette à son tour. Les di[nensions font que Tœuvre ferait un magnifique panneau pour une salle de mairie, mais qui songera queRaffaelli auraitpu laisser à quelque édifice municipal la plus curieuse image de nos mœurs ? Le tableau, et c'est Timportant, est de belle allure.

La demoiselle, je Tai dit, est parfaite ; la grosse touffe de marguerites blanches est un rare et difficile morceau de peinture ; les invités, au loin, ont les silhouettes reconnaissables des personnages du peintre. La critique porterait sur le fond :

il serait légèrement engrisaillé que la belle toilette blanche n'en prendrait que plus de valeur.

Pour les quatre tableaux qui accompagnent celui-ci, ce sont des paysages de la banlieue et de Paris par lesquels Raffaëlli fixe non seulement l'image des décors de notre vie, mais cette vie ellemême, avec son en-dehors, son allée et venue. L'humanité joue son grand rôle de passante dans ces paysages, qu'il s'agisse de la belle Inondation à GennevillierSf des abords de la grave Notre- Dame de PariSy ou de ce Boulevard des Italiens^ si spirituel, si agité, si nerveux, si électrique.

§ VI. — ALBERT LEBOURG

Albert Lebourg a pris lentement, à force de travail et de volonté, sa place dans l'art contemporain. Il l'occupe aujourd'hui en maître. Ses cinq paysages sont d'une douceur et d'une beauté infinies. Ils ont été vus, je crois, aux environs de Rouen. Ce sont des berges, des quais, des maisons, des barques, des arbres, avec quelques apparitions de ma-

amuse sans tours de force et sans fatigue.

Ses Quatre saisons^ son Bébé bourreau^ son Assomption de la reine nous reportent, avec la malice de Montmartre en plus, à Tart de fantaisie décorative, d'opéra fleuri, d'humanité policée et enrubannée, qui inspira les artistes du dixhuitième siècle. Je voudrais le coloris moins cru, moins colorié^ moins égal, mais le dessin et l'arrangement m'enchantent. C'est un panneau délicieux que celui-ci : La France désarmée sera encore la plus belle, quoique la figure de la France soit un peu appuyée et fatiguée. Des amours lui enlèvent sa lourde armure, son casque, sa cuirasse, ses brassards, ses jambières, et elle apparaît nue comme la Vérité. Autour d'elle, d'autres amours, celui-ci occupé à embrocher le coq gaulois, cet autre à crever le tambour, cet autre à placer un bouquet d'épis, de bluets et de coquelicots, dans la gueule du canon. Willette se soucie peu d'appareil guerrier, des attributs et des mots. Ce vrai patriote aime

pouvoir, qui est grand, à concevoir et à exécuter un ensemble de compositions où l'image du Christ serait mêlée aux souffrances et aux joies de Thumanité.

S'il ne s'y trouve pas la ferveur et la naïveté d'un Fra Angelico, il est difficile d'en faire un reproche à Tartiste moderne. Sa bonne volonté est acquise, et Ton ne peut que louer la manière aisée dont il remplit ces grandes pages :

la Naissance, la Maladie, la Mort, la Résignation, l'Espérance, la Foi, la Charité, la Résurrection. Les figures bien venues et expressives ne manquent pas, et ce peintre d'élégances est parvenu à exprimer la souffrance et la misère, et \ même jusqu'à l'horreur, quoique Ten- ' semble ait un caractère voulu, appliqué, ^ dans sa facilité d'arabesque.

^ M. JamesTissot, qui est un espritchré- ^ tien et qui même, autrefois, il me semble, ^ crut obéira une révélation surnaturelle, '^ consacre une longue suite d'aquarelles à * l'Ancien Testament (Genèse). Je crois ^^ -obéir à la vérité en déniant à ce travail

tout caractère d'exaltation mystique et de vision inspirée. M, Tissot, il est vrai, n^a peut-être voulu que traduire ces scènes av^ec le sentiment de leur réalité, mais ici encore, en supposant qu'il n'y ait là que des paysages, des scènes, des types, rapprochés le plus possible des aspects de TOrient observés par Tauteur, la poésie de la vie manque- C'est net, propretj soigné^ uniforme. Le dessin de l'artiste était plus incisif lorsqu'il interprétait la beauté et rélégance féminines de Londres. Mais aussi quelle étrange idée, quelle tâche impossible de vouloix.-, faire un portrait exact de Dieu le père^ et comment éviter le poncif ?

§ IX. — MM. CAROLUS D URANET JEAN BÉRAUI>

M. Carolus Duran est un personnage de Paris, même en dehors de la peinture. Il est de ceux qui ont aimé l'apparat et la conversation du monde, et peutêtre les aime-t-ÎI encore^ ce dont je suis bien loin de lui faire un ret

réceptions, les rencontres, les causeries, sont parmi les agréments de la vie civilisée, mais c'est untravail difficile à mener de front avec V « autre » travail.

M. Carolus Duran a aimé aussi Tendehors de la vie artiste, l'atelier selon la tradition de Rubens, de Van Dyck, de Velasquez, où les princes ramassent le pinceau des peintres, où passent de belles personnes,où Ton se distrait du labeur des séances par des intermèdes de guitare, ou de bilboquet, ou par la noble hygiène de Tescrime. On a parlé de tout cela autrefois, comme de tout ce qui concerne les rôles en vedette de l'existence à la mode. Aujourd'hui, M. Carolus Duran est surtout le président de la Société nationale des Beaux-arts, successeur de Puvis de Chavannes, et forcément très surveillé comme peintre.

On a le droit de lui demander beaucoup. Il fut, à ses débuts, très savoureux et très robuste, et les tableaux de lui que Ton a vus à la Centennale, Tont montré voisinant avec Courbet. Je

riniers et de pêcheurs à la ligne, et la grandeur du fleuve, et la profondeur du ciel. Mais ce sont, aussi et surtout, des heures et des saisons : le Soir^ le Matins la NeigCy Temps de pluie^ Après-midi d'automnej Tétude délicate et harmonieuse des choses vues dans la transparence de l'atmosphère. Chaque détail est représenté par une tache fine et juste.

Les valeurs sont rapprochées et se suivent avec une science infinie qui se cache sous une liberté apparente. L'ensemble où rien, semble-t-il, ne pourrait être déplacé, supprimé, remplacé, est de la qualité soyeuse qui me semble la caractéristique de Lebourg. Ces paysages sont tissés avec des rayons de lumière.

§ vil.

A. WllLETTE

Willette reparaît bien aise. Son espi niant est nécessaire peu solennelles. "W

Salon, et j'eç^ pondeur etj es assembi

unifiée, comme il en faisait autrefois, à cette même époque où il peignait la jolie Enseigne du maître d'armes.

De M. Jean Béraud, j'ai vu aussi, il y a quelques années, des tableaux qui me plaisaient, despetitstableaux qui n'étaient pas des anecdotes, mais des scènes de mœurs rapidement vues et finement exécutées. Je me souviens d'un retour d'enterrement — des groupes noirs sur le paysage gris d'un boulevard extérieur — je me souviens d'intérieurs prestement exécutés (qui ont figuré au Salon d'il y a deux ou trois ans). Mais je ne puis suivre M. Jean Béraud dans la voie où il marche, s'éloignant de plus en plus de la peinture, ne cherchant que l'historiette et la polémique. Cest le succès de curiosité qui le grise. Ne sait-il donc pas que devant un tableautin comme le Christ lié à la colonne^ les visiteurs cherchent surtout à reconnaître des personnages publics ? L'un croit voir M. Reinach, l'autre M. Bourgeois, un troisième M. Loubet parmi les insulteurs du

la France sans panoplie et sans panache, pour elle-même, et il le dit en son art impertinent et léger, épris de la réalité masquée de fantaisie,

§ VIÎL — PIINTaRE RILIGIEUSE

M, Albert Besnard montre cette année toute l'étendue de ses aptitudes en exposant, avec les deux toiles dont j'ai parlé, les cartons décoratifs pour les peintures de la chapelle de Thôpital de Berck, Je crois qu'il est plus lui-même avec le Portrait de M"'* X,.. et la Féerie in t une y et qu'il prouve surtout sa souplesse, sa virtuosité, son éducation de dessinateur, avec les cartons pour Berck.

Ce n'est pas que ce travail lui ait été indifférent. Bien au contraire. Il ne s'agit pas d'une commande, d'un programme à remplir, mais d'un témoignage de reconnaissance offert par l'artiste à l'hospitalière et charitable maison. La pensée qui Ta inspiré est donc infiniment respectable, et il s'est appliqué de tout son

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pouvoir, qui est grand, à concevoir et à exécuter un ensemble de compositions où l'image du Christ serait mêlée aux souffrances et aux joies de Thumanité, S'il ne s'y trouve pas la ferveur et la naïveté d'un Fra Angelico, il est difficile d'en faire un reproche à Tartiste moderne. Sa bonne volonté est acquise, et Ton ne peut que louer la manière aisée dont il remplit ces grandes pages :

la Naissance, la Maladie, la Mort, la Résignation, l'Espérance, la Foi, la Charité, la Résurrection. Les figures bien venues et expressives ne manquent pas, et ce peintre d'élégances est parvenu à exprimer la souffrance et la misère, et même jusqu'à l'horreur, quoique l'ensemble ait un caractère voulu, appliqué, dans sa facilité d'arabesque.

M. JamesTissot, qui est un espritchrétien et qui même, autrefois, il me semble, crut obéira une révélation surnaturelle, consacre une longue suite d'aquarelles à l'Ancien Testament (Genèse), Je crois obéira la vérité en déniant à ce travail

tout caractère d'exaltation mystique et de vision inspirée, NLTissot, il est vrai, n'a peut-être voulu que traduire ces scènes avec le sentiment de leur réalité, mais ici encore, en supposant qu'il n'y ait là que des paysages, des scènes, des types, rapprochés le plus possible des aspects de rOrient observés parTauteur, la poésie de la vie manque. C'est net, propretj soigné, uniforme. Le dessin de Tartiste était plus incisif lorsqu'il interprétait la beauté et Télégance féminines de Londres. Mais aussi quelle étrange idée, quelle tache impossible de vouloir , faire un portrait exact de Dieu le père^ et comment éviter le poncif ?

§ IX. — MM. CAROLUS D URANET JEAN BÉRAUI>

M. Carolus Duran est un personnage de Paris, même en dehors de la peinture. Il est de ceux qui ont aimé l'apparat et la conversation du monde, et peutêtre les aime-t-il encore, ce dont je suis bien loin de lui faire un reproche. Les

des œuvres modernes, il y a eu, dans cet ordre d'idées et de sentiments, V Atelier de Courbet, où Ton pourrait observer que le maître franc-comtois s*est rendu hommage à lui-même, puisque c'est lui qui est au centre de la toile, entouré des écrivains avec lesquels il était en communauté de pensée, et de personnages symboliques qui représentaient ses préoccupations artistiques et sociales. Mais, vraiment, ce serait chercher une mauvaise querelle à Courbet, car son Atelier est admirable et constitue surtout un hommage à la nature et à la beauté. Le personnage principal n'est-il pas l'admirable femme nue qui dresse ici sa statue vivante et qui illumine l'atmosphère de sa chair radieuse PFantin-Latour a fait, lui aussi, deux chefs-d'œuvre de cet ordre:

V Atelier des Batignolles^ qui est au musée du Luxembourg, et qui rassemble Renoir, Bazille, Claude Monet, Duranty, Emile Zola, etc., autour d'Edouard Manet — et V Hommage à Delacroix^ qui fait partie de la collection Moreau-Nélaton

connais, pour ma part, d'autres mor* ceaux de belle facture : les portraits de Claude Monet, de Louis Mullem, de plusieurs amis de Lille, sa ville natale.

Après, il a sacrifié au fracas et au trom* pe-rœil des étoffes j mais il restait robuste, et je me souviens d'une femme rousse du Salon de 1872^ je crois, qui ravit mes yeux d'adolescent peu préoccupé de critique. Puis, j'en ai voulu longtemps à M. Carolus Duran de nous donner trop souvent des iaiages hâtives, des apparences théâtrales, de ne pas savoir, en Lin mot, résister à la vogue qui lui était venue. Il n'est pas de ceux qui refusent sottement le jugement qu'ils demandent en exposant leurs œuvres, si acerbe que soit ce jugement. Si je trouve aujourd'hui les paysages qu'il expose:

Matinée d or âge y les Pommiers ^ la Route^ trois aspects bien choisis, vastes et aérés, de la Savoie, je lui demanderai, devant la fîg-ure de femme, de nous donner des portraits moins gentils, plus vrais, c'està-dire d'une forme plus dense, plus

C'est ici un document à ajouter aux autres, et qui gardera sa valeur.

Il a, d'abord; et c'est l'essentiel, une valeur d'art. M. Maurice Denis,qui a débuté, au Salon des Indépendants de 1891, par de très jolies œuvres archaïques, par des représentations d'une vie dévote recueillie, attendrie, de décors de cloîtres, de jardins pieux où se promènent des anges et des enfants de chœur, des diacres et des béguines, ne pouvait rester confiné toute son existence d'artiste dans cette atmosphère odorante d'encens et de pain bénit. Au même Salon où est exposé V Hommage à Césanne, il fait figurer un Christ aux Enfants^ où le Christ est un peu € bonne femme »,où les personnages, agenouillés comme des donataires, sont d'expression un peu fade, mais où le fond de jardin est de la jolie manière tendre et aérée du Maurice Denis de 1891. Combien je préfère V Hommage à Cé^^anncy malgré l'uniformité des attitudes et l'ensemble opaque de tous les vêtements noirs. Un sens de la vie se révèle ici, les gestes sont

Christj alors qu'aucune ressemblance

n'autorise ces suppositions ; rallusion la plus vive que s'est permise KL Béraud est de faire figurer dans la foule un francmaçon orné de ses insignes. Mais il a oubliéj comme on le lui a fait remarquer, et Caïphe et Pilate, c'est-à-dire le grandprêtre et le fonctionnaire. Il a oublié aussi les chrétiens qui ne vivent pas chrétiennement, lesquels sont bien aussi nombreux que les francs-maçons.

g X, — l'hommage a CÉZA^'KE ~

V Hommage à Cé.^anne est exposé par M. Maurice Denis. Hommage à Cézanne ! Beaucoup seront indignés, et beaucoup ne comprendront pas, mais beaucoup d'autres aussi s'associeront à la pensée de Tartiste. M. Maurice Denis a précisément voulu, cela est hors de doute, honorer l'initiateur de tout un mouvement de peinture, un initiateur très admiré, très suivi, par ceux qui rêvent pour l'art une autre destinée que

M. Francisco Yturrino, qui a dressé un mendiant de sobre caractère, sans pittoresque inutile, en avant d'une foule et d'un village de la même manière juste et forte. Puis M. Hermenecildo Anglada, qui fait s'agiter, en de rapides pochades de jolie couleur, les danses de Paris et de Cordoue. Enfin, M. Ignacio Zuloaga expose la Promenade après la course de taureaux^ qui témoigne d'un grand effort et d'une belle ambition de peintre.

Je regrette tout de suite le manque d'ensemble de Tceuvre, les plans non reliés, les personnages mis les uns à côté des autres et restant séparés. C'est, si Ton veut un tableau décomposé : un paysage, une femme à cheval, des personnages au premier plan. Mais, ceci dit, que tout est agréable I que les morceaux sont d'une heureuse venue ! Qu'il y ait trois tableaux, ou dix, ou vingt, ils sont tous bien : les oranges sur un plateau, le grand chien, le cheval pomponné, la robe rouge, la robe grise, Téventail, et mieux, les visages des femmes, les bouches

iasufflé le courage, la patience ^ Tobstînation, cette magnifique activité qui lai fait peindre sans cesse et ne jamais regarder en arrière*

Des toiles de Cézanne ne sont pas terminées^ dira-t*on. Qu'importe, sî elles expriment la beauté, l'harmonie qu'il a ressenties si profondément. Qui dira à quel moment précis une toile est terminée ? L'art ne va pas sans un certain inachèvement, puisque la vie qu'il reproduit est en perpétuelle transformation- Il faut donner une idée de Tensemble et de la durée par l'apparition d'un instant.

C'est la vérité de l'art de partout et de toujours, vérité affirmée avec tant de puissance et de charme parTimpressionnisme.

Cézanne est un des représentants de cette vision fugitive et éternelle, et je loue M. Maurice Denis pour avoir rendu visible son admiration etcelle du groupe d'artistes auquel il appartient.

Il Ta fait d'une façon très simple, d'une manière déjà employée. Pour rappeler

C'est le Vojyage de Barbouillotte^ une vieille lancée à fond de train dans une charrette traînée par un mauvais diable qui a pris le mors aux dents.

C'est la scène des Buveurs, les trois types joyeux autour d'une table, et la servante qui accourt avec des bouteilles plein les mains. Il faut voir les visages et les mouvements. C'est joyeux et vif comme Ostade, ou plutôt comme Brouw^er.

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