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VAN DYCK A LONDRES

15 janvier 1900

La Royal Acadèmy of Arts a réuni dans ses galeries, du i®^ janvier au 10 mars, un ensemble de peintures, de petits portraits en grisaille, d'esquisses, de dessins, qui font un catalogue de deux cent trente-cinq numéros. L'Angleterre seule pouvait fournir en l'honneur de Van Dyck un tel nombre de toiles, sinon ignorées, du moins rarement entrevues. On a déjà remarqué bien souvent que les œuvres d'art, une fois entrées en Angleterre, n'en sor-

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taientplus^ restaient prisonnières s:r :e sol défendu par les flots. Il en e<: i:=?:.

à plus forte raison, lorsqu'il s'azî: i' :e ivres créées pour la gloire Je rADzIr-.errr..

et celles de Van Dyck, exécanees ie 1632 à 1641, de sa troisième et ié5z:::ve venue à Londres jusqu'à sa non. sor:

devenues anglaises par le f;îît de leur destination et de leur influence. Elles n'ont guère changé de place depuis :e jour où l'artiste acheva de les peir.ire.

Beaucoup d'entre elles sont même toujours suspendues où Van Dyck les suspendit lui-même : # Ce sont, en général, disait Thoré en 1857, les cadres du cnstel familial, qui n'avaient pas bougé de leur muraille depuis le jour où Van Dyck les avait fait accrocher chez raieul. I.a plupart sont sous crasse, sans vernis.

On n'y a pas touché depuis plus de deux aîècles; et la poussière y a formé un voile qui empêche qu'on les puisse admirer dans tout leur éclat ; mais ce voile, gênant aujourd'hui, est ce qui les a préservés si longtemps et ce qui les conser-

vera encore. Quel plaisir on aurait à décrasser respectueusement un de ces chefsd'œuvre, pour voir un peu la peinture de Van Dyck, very genuine^ dans sa primitive pureté (i) ! >

Ce sont là des actes de naissance difficiles à contester, des certificats bien en règle. Est-ce à dire que les cent vingtneuf peintures rassemblées cette année soient entièrement de la main de Van Dyck ? C'est une autre affirmation qu'il ne faut pas risquer. Van Dyck, élève de Rubens, parvenu à son tour au sommet, accablé de commandes, maître sollicité, employa les mêmes pratiques qui lui avaient été enseignées par le glorieux peintre d'Anvers. Il avait, lui. Van Dyck, préparé, ébauché nombre de toiles de Rubens, et il ne se fit pas faute de distribuer autour de lui la besogne, lorsque cette besogne, devenue trop considérable pour ses forces, ne put s'accorder avec la vie de représentation et de plaisir qui

(i) Trésors d'Art en Angleterre^ par W. Burger (Th. Thoréj. Paris, 1857.

fut la sienne pendant les neuf années de son séjour à Londres. Nous aurons tout à rheure, en circulant à travers les salles de la Royal Academy, à nous souvenir de quelle façon il put mènera leur fin tant de travaux. Pour le moment, il suffit d'établir que l'authenticité dont il est question ici est une authenticité d'atelier. Les œuvres absolument personnelles, caressées, choyées, sont rares, et d'une beauté vraiment particulière et rayonnante.

Telle quelle, l'exposition de cette année est logique, l'hommage rendu à Van Dyck est légitime. L'Angleterre peut saluer en ce Flamand le véritable initiateur, le fondateur de l'école anglaise de peinture. Avant lui, il n y a rien : pas un grand artiste national, à peine quelques miniaturistes inspirés par les miniatures flamandes et françaises. Ce qui fait la force de l'Angleterre fait aussi sa faiblesse. Elle est enfermée chez elle, concentre ses forces en un foyer ardent, mais aussi sa vitalité

risque de brûler et de se consumer sur place. Les éléments du dehors sont néces^sairesaux nations comme aux individus.

Les familles qui se marient entre elles s'anémient, s'étiolent et disparaissent.

Ces éléments du dehors, que l'Angleterre va chercher plus difficilement que les nations du continent, lui vinrent avec les personnes d'artistes illustres qui apportèrent à son ignorance ravie ces oeuvres savantes et belles. Ces artistes, délégués magnifiques des civilisations environnantes, furent : au xvi® siècle, Holbein ; au xvii^ siècle, Rubens et Van Dyck. Mais c'est ce dernier qui exerça la grande séduction. Van Dyck, on peut TafiFirmer à voir les choses à distance, fut le délicat magicien qui dégagea l'élégance anglaise de sa gangue barbare et orna sa richesse de distinction.

L'histoire de ses relations avec l'Angleterre vaut d'être résumée à propos de cette belle exhibition de ses œuvres.

Sa venue était préparée, cela va sans dire. La situation insulaire de la Grande-

Bretagne, son culte qui proscrivait les images des temples, n'avaient pas empêché l'esprit d'inquiétude qui cherche à comprendre et à connaître la vie, à l'exprimer par l'art.

Avant Holbein, il y avait eu Mabuse pour provoquer les recherches et les tâtonnements. M. Feuillet de Couches, qui a fait une étude attentive de ces premiers âges de l'art anglais, dans son Histoire de V école anglaise de peinture ^ trouve la mention, parmi les Anecdotes of painting in England que réunit Horace Walpole, d'un nommé Robert Cook, second maîtres d'armes du royaume sous Henri VII, qui était aussi peintre à Cokfield Hall, dans le Suifolk, et fut l'auteur de portraits de Henri VII, de Henri VIII, de la reine Catherine, et de quelques seigneurs. Il note l'introduction, au XV® siècle, des tapisseries. Il rappelle les efforts de Henri VIII pour attirer le Primatice, Raphaël, Titien, mais les grands artistes d'Italie n'abordèrent pas aux rivages britanniques, et ce furent

les Flamands qui débarquèrent, les communications étant plus faciles entre les ports du nord, et le dépaysement moins sensible : Gérard Lucas Hornebolt, Marc Garrard, Lucas de Heere, Cornélius Ketel, Antonio Moro, etc. Des Français aussi, quelques Italiens, et enfin Holbein, qui domine tout et suscite quelques essais indigènes.

Sous Jacques P% ce travail d'infiltration continue avec des artistes d'Anvers, d'Amsterdam, de la Haye, et lorsque le prince Henri, fils de Jacques P'', meurt, il laisse à son frère, qui sera Charles I®% une collection déjà considérable, qui va être continuée et embellie. C'est le moment, celui de la naissance du goût, de Tardeur qui s'éveille, du désir qui vainc les obstacles. L'action des amateurs s'annonce. Les États s'envoient des présents qui sont des œuvres d'art. La Hollande offre des Titien et des Tintoret, le roi d'Espagne expédie un Titien et un Jean de Bologne. Charles P^ achète les cartons de Raphaël, les collections du

duc de Mantoue, de Rubens. Le comte d'Arundel fait venir des statues antiques d'Asie Mineure. Rubens, envoyé en mission par rinfante Isabelle, redevient peintre après avoir été ambassadeur et décore le plafond de la salle des banquets à Whitehall.

A cette heure favorable, Van Dyck fait son entrée.

L'histoire de ses voyages en Angleterre a été éclaircie en partie, et les documents qui s'y rapportent, découverts par Carpenter, semblent prouver que Thomas Howard, comte d'Arundel, le premier, conçut l'idée d'attirer le jeune peintre.

Un de ses correspondants lui écrit le 17 janvier 1620, — nous sommes encore sous Jacques l^^ : « Van Dyck habite avec Rubens, et ses ouvrages commencent à être presque aussi estimés que

ceux de son maître. C'est un jeune homme de vingt à vingt-deux ans ; sa famille est regardée comme une des plus riches de cette ville ; il sera donc difficile de le décider à la quitter, surtout comme il doit remarquer quelle fortune Rubens est en train de ramasser. » Van Dyck pourtant, cette même année 1620, quitta sa ville, comme le prouve une lettre adressée d'Anvers, le 25 novembre 1620, par Toby Mathews à sir Dudley Carleton, ambassadeur d'Angleterre à la Haye, en relation avec Arundel :

€ Votre Seigneurie a sans doute été informée que Van Dyck, le fameux élève de Rubens, est parti pour l'Angleterre et que le roi lui a donné une pension de cent livres par an. » Il resta trois mois à Londres. Les registres de l'Échiquier portent, à la date du 26 février 1621, le paiement d'une somme de cent livres à Antoine Van Dyck, à titre de récompense pour un service particulier rendu par lui à Sa Majesté, et on a retrouvé également, à la date du 28 février 1621, la

mention d'un passeport au nom de messire Antoine Van Dyck, sujet de sa Majesté, pour voyager durant huit mois.

Ce n'était pas pour huit mois, mais pour sept ans, que Van Dyck s'en allait.

Il revenait à Anvers, et bientôt, sur le conseil de Rubens, et animé deson propre désir, il partait pour l'Italie, s'enthousiasmait de la splendeur vénitienne, prenait Giorgione et Titien comme nouveaux maîtres, peignait la magnifique série de portraits de Gênes, résumée par une admirable pièce à la Royal Academy.

C'est probablement la plus belle époque de la vie de Van Dyck, celle de l'enivrement de sa jeunesse, de l'épanouissement de son esprit dans la lumière dorée. Au retour de ce voyage, à la fin de 1627, il serait retourné en Angleterre, mais les renseignements font défaut, et l'on est réduit à des conjectures sur sa brève apparition et sur son brusque départ. On suppose qu'il n'obtint pas le poste officiel qu'il croyait emporter sans lutte, qu'il se heurta à des artistes médiocres

jaloux de leurs fonctions à la cour, inquiets des projets de ce jeune homme déjà glorieux, et qu'il ne put finalement pénétrer jusqu'auprès du roi.

Cinq années se passèrent avant qu'il se décidât à refaire le voyage.

Mais, cette fois, il avait pris ses précautions et reçu des garanties. Charles P' avait voulu posséder un tableau de lui, et un gentilhomme de sa chambre, Endymion Porter, avec lequel Van Dyck s'est représenté sur une toile qui est au musée de Madrid, lui fit la commande d'une peinture des Amours de Renaud et d'Armide, qui est au Louvre, et dont il y a une réplique à l'exposition de la Royal Academy. De même, un artiste anversois, Balthazar Gerbier, pourvu d'une situation à la cour, s'employa, pour le compte de Charles I®^ à l'acquisition d'un tableau de Notre-Dame et Saint e-Catherine. Le résultat de ces combinaisons, c'est qu'au i®' avril 1632, Van Dyck est à Londres, et qu'il y est pour jusqu'à la fin de sa vie, qui fut brève,

comme on le sait, terminée en 1641.

Il y a un ordre du sceau privé, daté du 21 mai, qui enjoint de payer au sieur Edouard Norgate une somme de quinze shillings par jour à partir du i®*^ avril 1633 pour la nourriture d'Antoine Van Dyck.

Il y a une note manuscrite de Charles I*' qui témoigne de la sollicitude du monarque : € Parler à Inigo Jones d'une maison pour Van Dyck. » Cette maison est bientôt désignée, et doublée: Thiver, à Blackfriars, sur la rive droite de la Tamise, en face de Whitehall, où Charles réside, et l'été, à Eltham, dans le comté de Kent. Van Dyck est nommé peintre ordinaire de Leurs Majestés, il est inscrit pour une pension annuelle de deux cents livres sterling, ses portraits lui sont payés en plus, vingt cinq livres pour une figure en pied, vingt livres pour une figure en buste, et plus tard le prix de la figure en pied sera porté à quarante livres. Il est vrai que Van Dyck resta encore le créancier de Charles P^, et que la rentrée de la dette traînait encore sous Charles II.

Quoi qu'il en soit, Tartîste put mener à Blackfriars et à Eltham la vie fastueuse de peintre de cour qu'il rêvait, et il put se croire enfin l'égal de Rubens. Il a des chevaux, six domestiques, il est fait chevalier le 5 juillet 1632, il porte à son col la chaîne d'or avec un médaillon enrichi de diamants qui est un présent du roi Charles. Celui-ci passe souvent la Tamise pour venir oublier le souci politique auprès de son peintre. Les courtisans suivent leur maître. « L'installation de l'artiste lui permettait de recevoir convenablement de pareils hôtes, — dit l'un de ses biographes, M. GuiflFrey. — Des musiciens à gages étaient chargés de distraire ses aristocratiques modèles pendant les heures de travail. 11 parvenait ainsi à attirer et à retenir chez lui la meilleure compagnie de Londres. A sa table s'asseyaient chaque jour de nombreux convives choisis dans l'élite des artistes et des littérateurs, confondus avec les plus grands personnages. > Comment Van Dyck travaillait au

milieu de cette agitation, il est intéressant de le rappeler. Fort heureusement, nous avons sur ce sujet un document de première main. Le banquier Eberhart Jabach, un des fameux collectionneurs du XVII® siècle, acheteur de la plus grande partie de la galerie de Charles !•*" lorsqu'elle fut mise en vente par Cromwel, a confié à De Piles, qui Ta publié dans son Cours de peinture par principes, un récit détaillé de la manière dont Van Dyck put satisfaire aux commandes reçues de toutes parts : « Le fameux Jabach, homme connu de tout ce qu'il y a d'amateurs dans les arts, qui était des amis de Van Dyck, et qui lui a fait faire trois fois son portrait, m'a raconté qu'un jour, parlant à ce peintre du peu de temps qu'il employait à faire ses portraits, il lui répondit qu'au commencement il avait beaucoup travaillé et peiné ses ouvrages pour sa réputation et pour apprendre à les faire vite, dans un temps où il travaillait pour sa cuisine. Voici quelle conduite Van Dyck tenait ordi-

nairement. Ce peintre donnait jour et heure aux personnes qu'il devait peindre et ne travaillait jamais plus d'une heure par fois à chaque portrait, soit à ébaucher, soit à finir, et son horloge l'avertissait de l'heure, il se levait et faisait la révérence à la personne comme pour lui dire que c'en était assez pour ce jour-là, et convenait avec elle d'un autre jour et d'une autre heure. Après quoi, son valet de chambre nettoyait ses pinceaux et lui apprêtait une autre palette, pendant qu'il recevait une autre personne à qui il .avait donné heure. Il travaillait ainsi à plusieurs portraits en un même jour d'une vitesse extraordinaire... Après avoir légèrement ébauché un portrait, il faisait mettre la personne dans l'attitude qu'il avait auparavant méditée, et, avec du papier gris et des crayons blanc et noir, il dessinait en un quart d'heure sa taille et ses habits qu'il disposait d'une manière grande et d'un goût exquis. II donnait ensuite ce dessin à d'habiles gens qu'il avait chez lui pour le peindre

d'après les habits mêmes que la personne avait envoyés exprès à la prière de Van Djxk. Les élèves ayant fait d'après nature ce qu'ils pouvaient aux draperies, il repassait légèrement dessus et y mettait en très peu de temps par son intelligence, l'art et la vérité que nous y admirons. Pour ce qui est des mains, il avait chez lui des personnes de l'un et de l'autre sexe, qui lui servaient de modèles. >

Rien ne peut être plus explicite, rien ne peut mieux expliquer le nombre considérable et l'inégalité flagrante des œuvres de Van Dyck. Cette façon méthodique et hâtive d'opérer ce travail distribué à des sous-ordres, lui étaient imposés par les nécessitésde sa vie mondaine. Cette vie avait ses complications de tous genres : aux assemblées, aux festins, aux conversations, à la musique, ajoutez l'amour, — Anne Carlisle, élève de Van Dyck, d'autres noms que rhistoire chuchote avec des sourires.

Que n'a-t-on pas supposé, quelles

aventures n'a-t-on pas prêtées au joli Anversois, au cavalier de Gênes, au peintre grand seigneur de Londres ? L'érudition et le raisonnement font aujourd'hui justice de quelques-uns de ces commérages qui ont traversé les siècles.

N'a-t-on pas prétendu que Van Dyck avait été amoureux accueilli de la première femme de Rubens, Isabelle Brandt, sans que rien soit venu confirmer ce malfaisant soupçon ? Ne Ta-t-on pas montré arrêtant aux premiers pas son voyage vers l'Italie pour rester de longs mois à Saventhem, près Bruxelles, avec Isabelle van Ophem, alors qu'il a passé seulement quelques jours à Saventhem ?

Ne Ta-t-on pas désigné comme l'amant de la plupart des belles femmes d'Italie et d'Angleterre dont il fut le portraitiste : Paola Adorno, marquise de Brignole- Sale ; lady Venetia, épouse de sir Kenelm Digby, un de ceux qui s'employèrent chaleureusement à faire venir l'artiste de Flandre en Angleterre ; lady Stanhope ; Marguerite Lemon, etc. ?

Ce sont là des énigmes difficiles à débrouiller et à résoudre. On a cette lettre de lord Conway à lord Wentworth, datée du 22 janvier 1636, et qui est peu à l'honneur du peintre : « On croyait que lord Cottington aurait épousé lady Stanhope; je pense qu'il en avait quelque intention; mais la noble dame est, à ce qu'on dit, amoureuse de Carey Raleigh. Vous avez eu des relations si fréquente avec Van Dyck que vous avez dû remarquer ses démarches pour obtenir l'affection de cette dame ; mais il a fini par une coglioneria (qui n'a pas eu de suite), car il a disputé avec elle sur le prix de son portrait et lui a fait dire que, si elle ne voulait point payer la somme demandée, il enverrait le tableau à quelqu'un qui lui en donnerait davantage. > On croit savoir encore ceci, c'est que Marguerite Lemon, violemment éprise de Van Dyck, ne supporta — courageusement — la douleur du mariage de l'artiste qu'en partant pour les Pays-Bas avec un nouvel amant. Charles P', en effet, in-

quiet de la vie menée par son peintre, le maria, vers 1640, à Marie Ruthven, descendante d'un Stuart, pauvre, dotée par le roi.

Ce que fut le ménage de Van Dyck, on ne sait.

Il lui naquit une fille, le i®^ décembre 1641, quelques jours avant sa mort, survenue le 13 décembre. Il avait une autre fille, une fille naturelle, Marie- Thérèse, née en Flandre, que sa sœur élevait, et qui s'était mariée en cette même année 1641. Le nom delà mère de cette Marie-Thérèse est resté inconnu.

Aucune des femmes qui ont occupé un instant de la vie de l'ariste n'a laissé un mot, jeté un cri avouant la profondeur d'une passion : seule, Marguerite Lemon apparaît douloureuse et furieuse dans la légende. Van Dyck, non plus, n'a rien dit. Il n'a pas dit s'il avait aimé ses maîtresses, s'il avait aimé sa femme, qui se remarie peu de temps après sa mort.

Cherchez, érudits. Donnez-nous un peu du frémissement de la vie évanouie.

Rien. On laisse le récit de cette existence, toute d'apparat, on se dit que Van Dyck a eu des amours et pas d'amour, on voit en lui une brillante victime du plaisir, un Don Juan de Flandre, ivre des enchantements de ritalie, qui vient changer son ardeur de jeunesse en spleen de Tâge mûr, sous le ciel chagrin de Londres et les pleurs de la brume. Et Ton s'en va vers les œuvres chercher le secret de la séduction et de la morosité de ce portraitiste de la grâce, de ce poète de la galanterie, de cet historien de cour.

Un historien, oui. Brusquement, il prend un rôle auquel il ne songeait pas.

Un voile se déchire, et une tragédie apparaît.

Il se trouve que dans Tatelier de Blackfriars ont défilé les premiers rôles et les figurants d'un drame qui allait étonner le monde. Van Dyck est arrivé à

Londres à l'heure menaçante qui pré" cède Torage, au moment où les nuages s'amoncellent, où l'atmosphère devient lourde et brûlante, où la foudre commence de rouler au loin derrière les collines. Comment le léger artiste qui cherchait honneur et fortune aurait-il pu supposer qu'une catastrophe se préparait, que réclair et le tonnerre allaient sortir de la foule obscure, que des inconnus allaient se dresser devant les maîtres du jour et mettre en ruines l'édifice qui paraissait si solide.

Tous ces grands seigneurs, ces diplomates, ces capitaines, et ces jeunes gentilshommes frivoles occupés de rubans et de dentelles, qui viennent trouver Van Dyck parmi ses amies, ses familiers, ses musiciens, sont des victimes vouées à la mort prochaine, et ce sont des portraits de spectres que l'artiste livre à ses clients du jour. Lorsque Ton pénètre dans les salles delà Royal Academy et que Ton met les noms surles personnages de cette assemblée chatoyante, une subite hor-

reur se dégage de Taspect joli, des apparences heureuses, et la réunion charmante devient un cimetière des suppliciés. La plupart de ceux qui sont là ont des plaies béantes sous leurs pourpoints de satin et sous leurs cuirasses dorées.

Ces têtes qui sourient sont des têtes coupées, et Ton cherche machinalement la ligne de sang d'un collier rouge sous l'empois et le tuyauté des collerettes.

Voici Thomas Wentworth comte de Strafford, président du conseil et lordlieutenant d'Irlande, le premier atteint, décapité àTower-Hill le 12 mai 1641, — sir Edmund Verney, tué à la première bataille de la guerre civile, à Edge-Hill, le 23 octobre 1642, — William, vicomte Grandison, mort d'une blessure reçue au siège de Bristol, en 1643, — le colonel Charles Cavendish, tué le 31 juillet 1643, à l'engagement de Gainsborow où Olivier Cromwell fit ses débuts de chef militaire, — Lucîus Cary, vicomte Falkland, secrétaire d'État, tué à la bataille de Newbury le 20 septembre 1643, —

John et Bernard Stuart, les deux frères, tués, le premier,"en 1644, à Cheriton, le second, en 1645, à Rowton Heath, — William Laud, archevêque de Canterbury, décapité à Londres le 12 juillet 1645, — Francis Villiers, second fils du duc de Buckingham, tué en 1648, à Kingston...

Voici le roi Charles P% décapité devant Whitehall, le 30 janvier 1649. Et voici encore lord Capell, pris au siège de Colchester, décapité le 9 mars 1649, — le duc d'Hamilton, fait prisonnier à Preston et décapité devant Westminster- Hall en 1649, — James Graham, marquis de Montrose, commandant en chef des forces royales en Ecosse, pendu à Edimbourg le 21 mai 1650, — le comte de Derby, fait prisonnier à la bataille de Worcester, exécuté à Bolton, en 1651.

Combien il est regrettable" que Van Dyck ait traité avec une visible insouciance la plupart de ces personnages I Une image de la jeune noblesse de la cour de Charles I" se voit bien dans le double portrait des deux frères, John et

Bernard Stuart, aux airs gourmés et farauds, montrant avec une ostentation puérile leurs collerettes brodées, le revers de satin d'un manteau de velours, leurs culottes aux précieuses passementeries, leurs bottes molles chaussées de patins. L'homme de guerre se dresse avec le portrait de sir Edmund Verney, enfermé dans une cuirasse luisante, une main sur son casque, l'autre tenant le bâton de commandement. On entrevoit la finesse de l'intelligence et la faculté poétique sur le jeune visage de Falkland, et un bel air de suffisance émane de toute la personne d'Hamilton, au costume noir de velours mat et de soie brillante éclairci par le ruban bleu de la Jarretière.

Mais tout cela, très bien mis en place, très fini, très adroit, garde une signification d'effleurement, d'application banale, de besogne bâclée avec soin, si l'on veut permettre cette baroque alliance de mots. Et je laisse de côté nombre d'œuvres sans aucun attrait, hommes et femmes certainement vite expédiés, où

la monotonie de la facture est vraiment déconcertante, où le remplissage est manifeste, où les attitudes sont à peu près semblables, où les variantes mêmes du port de la tête et de la tenue des mains donnent un agacement au spectateur. Il est trop évident que le banquier Jabach a dit la vérité, que Van Dyck appliquait à la plupart de ses clients son procédé d'un dessin sommaire, parfois d'une ébauche rapide, abandonnait à ses élèves la tâche de copiersur des mannequinslescostumes de gala essentiels à représenter, faisait enfin donner à tous indifféremment les mains masculines et les mains féminines des modèles qui étaient à demeure dans son atelier. Véritablement, presque toutes les mains de ces portraits se ressemblent, ces mains célèbres, grasses de paume et de dos, les doigts fins, ces mains un peu molles et efféminées, qui disent le goût du peintre et équivalent à sa signature.

Par toute cette partie de son œuvre, Van Dyck a mis à la mode un genre qui a cruellement sévi depuis, le genre cos-

tumier, par lequel le modèle est mensongèrement travesti, le caractère humain du visage, des mains, de l'attitude, sacrifié sans vergogne à l'appareil ostentateur des plis du velours, des cassures du satin, des feux des bijoux. Les portraits ainsi conçus, qui sont des portraits de robes et de manteaux, sont fréquents dans les salles de la Royal Academy, des jupes ont un éclat de trompe-l'œil vraiment excessif. Il se peut que Van Dyck ait lui-même peint les visages qui accompagnent ces trop somptueux échantillons, et que tous ces visages présentent la ressemblance pauvrement exacte au delà de laquelle les modèles ne voyaient et ne cherchaient rien, mais il faut bien convenir que toutes ces faces ainsi rassemblées ont surtout la ressemblance commune d'être molles, blafardes, convenues, sans une illumination d'intelligence ou d'instinct.

Je me hâte de dire que ce n'est pas toute ma conclusion, et que je ne rapporterai pas du charmant et glorieux peintre

une impression si décevante. Van Dyck, au contraire, lorsqu'il travaille seul, qu'il a pris le temps de la réflexion à fréquenter son modèle, lorsqu'un intérêt de curiosité, d'amitié, de passion, Tanime. Van Dyck est un très admirable portraitiste, et l'exposition de Londres ne le diminue pas, l'augmente, le révèle plus complètement, par quelques pages incomparables, où le costume lui-même, mis à son plan, devient un poème de forme, de couleur, prend un sens que seul un grand artiste pouvait trouver.

Le motif delà querelle que je me permets de chercher à l'ombre du maître délicieux, c'est une déception éprouvée à voir un tel être insensible aux préliminaires de ce grand drame dont il aurait dû scruter les premières scènes et suivre les développements.

Il n'a pas vu, ou il a exprimé avec indifférence, donnant à tous, à peu près, la même attitude, les mêmes mains, les mêmes airs de tête, la même chair, tous ces hommes qui commençaient à se dé-

battre contre la montée perceptible de la révolution. Il s'acquitte étroitement de son devoir de portraitiste, il fait sa tâche, il se débarrasse de sa besogne en plaçant le modèle devant la draperie, auprès de la colonne, sur le fond de feuillages, qui composent le décor à peu près immuable au milieu duquel se dressent ses personnages. Ah! sans doute, il ne pouvait pas prévoir leur destin, tirer leur horoscope ! Pourtant, s'il s'était appliqué à les voir tels qu'ils étaient, il aurait fixé des caractères qui se trouveraient aujourd'hui en accord avec les événements survenus. Combien l'on voudrait voir un homme comme Montrose, hardi général, cruel vainqueur, héroïque vaincu, apprenant sans pâlir € qu'il serait transporté le jour suivant à la croix d'Edimbourg, pour y être pendu à un gibet haut de trente pieds, où il demeurerait exposé l'espace de trois heures; qu'ensuite sa tète serait coupée sur un échafaud et clouée à la porte de la prison; que ses jambes et ses bras seraient dis-

tribués et attachés dans les quatre principales villes du royaume, et que son corps serait enterré dans le lieu destiné à la sépulture des malfaiteurs ordinaires ». Il fut de fer, comme dans les combats, répondit : « Je suis plus fier d'avoir ma tête dans le lieu marqué pour la sentence que d'avoir mon portrait dans la chambre du roi. Loin d'être affligé que mes bras et mes jambes soient envoyés dans quatre villes du royaume, je souhaiterais d'avoir assez de membres pour être dispersés dans toutes les villes de la chrétienté, et pour servir de témoignage en faveur de la cause pour laquelle je meurs. » Il subit la potence, et sa tête fut tranchée, et son corps dépecé. Lorsque le roi Charles II, un mois après, fit voile pour l'Ecosse, il trouva encore exposé un des membres de Montrose dans la ville d'Aberdeen. Rembrandt ou Velasquez auraient vu Montrose. Van Dyckne l'a pas vu.

Il en a vu d'autres, heureusement!

Voici la série des portraits de Charles P%

OÙ le destin du prince est écrit mélancoliquement sur la figure aux longs cheveux, aux moustaches effilées, à la barbiche pointue. Celui-là, si bien étiqueté « tyran morose » par Macaulay, Van Dyck Ta vu et bien vu, avec sa mine triste et hautaine, sa pensée courte, son hésitation devant les événements, sa lâcheté de roi faible qui lui fait livrer son complice Strafford aux juges du Parlement.

Il a vu aussi la reine Henriette-Marie, fille de Henri IV et de Marie de Médicis, et il semble bien, encore ici, que son œil ait été scrupuleux et son pinceau attentif.

11 a fait d'elle un portrait qui est un chef-d'œuvre : c'est celui qui appartient au comte Fitzwilliam. Il montre ce qu'était Van Dyck et ce qu'il pouvait lorsqu'il étudiait àfond un caractère et qu'il donnait à la vérité toutes les parures harmonieuses de son art.

La reine Henriette est vêtue d'une robe de satin bleu, d'un bleu délicieux qui paraît vert sous je ne sais quelle influence

— codes couleurs environnantes et de Vidmosphère qui enveloppe le personnage.

L'atmosphère, cette condition de la vie magique et splendide de l'œuvre peinte, est réalisée avec une maîtrise incomparable. Cette réalisation est la grande rareté. Seuls les maîtres qui ont pénétré la nature, deviné la loi de la vie, savent transporter dans les limites d'un cadre un fragment de l'espace avec sa fluidité, sa densité, sa profondeur. On accusa Van Dyck, sur la fin de sa vie, de se livrer aux pratiques de l'alchimie et de jeter au creuset ce qu'il possédait pour créer de l'or. Le jour où il peignit ce portrait d'Henriette-Marie, il fut alchimiste, et il aurait pu répondre comme Rubens qu'il avait découvert le vrai moyen de faire de l'or. C'est bien plus que de Tor, c'est de la vie pareille à la vie. Henriette-Marie, dans cette robe bleue où passe le frisson d'une flamme verte, deux fleurs rouges à son corsage parmi la gaze légère et les galons d'or, Henriette-Marie est immobile comme

une sainte dans une châsse. Il semble que ce soit la lourde étoffe qui tienne debout son corps si visible, indiqué par de justes accents, la taille courte, le ventre gros. Elle est immobile, mais elle respire, elle pense, son regard agile illumine son visage délicat, d'un petit ovale où se dessinent hardiment une grande bouche et le nez accentué des Bourbons, de ressemblance vive avec son frère Louis XIII. De ce raide appareil de toilette sortent deux bras fins, avec deux petites mains, qui n'ont pas été faites, celles-là, d'après le modèle féminin à la journée. La reine n'est pas seule. Elle caresse un singe qui s^agite sur Tépaule désir Geofïrey Hudson, le nain qui lui fut donné par le duc de Buckingham.

Celui-ci se trémousse en son costume rouge, se tourne avec vivacité vers la reine, qui songe à autre chose qu'à ses animaux familiers, et qui regarde ailleurs.

Cette harmonie de la robe, des fleurs, du costume du nain, est soutenue par la beauté du décor, un écroulement de ri-

deau, une colonne cannelée sur laquelle brille la couronne, un paysage de vapeurs et de feuillages, d'où vient cette atmosphère qui se colore avec tant de douceur et de subtilité autour des chairs et des étoffes.

J'ai vu sept autres portraits de la reine d'Angleterre dans les salles de la Royal Academy, l'un avec son mari, un autre avec son mari et ses enfants, cinq autres où elle est seule : aucun n'équivaut à ce portrait en bleu, et même certaine robe en satin reluit d'une façon brutale.

Mais Van Dyck s'est intéressé à son modèle royal, et i! en a laissé des images saisissantes, celles qui appartiennent au marquis de Lansdowne, à lord Wantage, une Henriette-Marie chlorotique au teint blatard, rougi aux pommettes, une Henriette-Marie qui semble vue à diverses heures de liberté ou d'apparat, de fatigue abandonnée ou raidie, et qui vraiment, en ses costumes blancs engrisaillés et bleuis d ombre, avivés de rubans de feu, donne à penser que Velasquez, passant

à Gênes, jeune, se cherchant, a fort bien pu tressaillir à la vue de la peinture de Van Dyck, connaître l'éveil de son génie espagnol au contact de cette vitalité flamande affinée par Venise.

S'il a vu Charles P"^ et Henriette- Marie, Van Dyck a vu aussi leurs enfants et s'est complu au fleurisseraent des jeunes chairs blanches et rosées, à la gentillesse instinctive des petits mouvements, comme aussi à la comédie de costumes, d'attitudes, où s'essayent gravement les aînés. Une œuvre est célèbre, c'est celle de 1637, où sont les cinq enfants : le prince de Galles, depuis Charles II, — le duc d'York, depuis Jacques II, dernier des Stuart, — la princesse Mary, depuis princesse d'Orange, — la princesse Elisabeth, morte à quinze ans, — la princesse Anne, morte en bas âge. L'aîné, debout au centre du tableau, accoudé sur la tête d'un énorme dogue, est déjà conscient de son importance :

c'est un petit homme à grande collerette, à souliers à bouffettes, qui joue au petit

roi. La princesse Mary est une dame à robe longue, montrant sa main, portant clignement la tête. James, en bonnet et en robe, et les deux derniers, groupés ensemble, Anne, demi-nue, grassouillette, se débattant entre les bras d'Elisabeth, sont au contraire tout naturels. Au fond, la draperie, le paysage, les accessoires, que Van Dyck ne change guère, qui révèlent trop souvent Tindustrie réglée du peintrede portraits, maisquin'empêchent pas la beauté savante et l'harmonie des figures, des costumes, des détails multiples. Un autre tableau, prêté par le château de Windsor comme le précédent, est une œuvre plus parfaite encore, un témoignage absolu de la maîtrise de Van Dyck, comme THenriette-Marie en robe bleue. La date est ici 1635, et il n'y a que trois enfa nts, Charles, Mary et James, les deux aînés sérieux, gourmés, extraordinaires de morgue, et le plus jeune qui se glisse entre son frère et sa sœur avec un délicieux mouvement, gracieux et timide. Si les caractères sont mieux

écrits que dans le tableau de 1637, avec une visible volonté d'observation comique, l'art est aussi profond, d'une caresse de couleur et d'une subtilité de lumière incomparables. C'est réel et flottant, épars et précis, infiniment analysé et nettement rassemblé, oui, tout cela à la fois.

Il n'a pas vu seulement la famille royale, les grâces cavalières, la frêle chair féminine, les travestissements enfantins.

Il a deviné Strafford, non pas le jour où il représente Thomme couvert de son armure, ni le jour où il le représente avec son chien, mais cet autre jour où il le surprend dictant une lettre à son secrétaire sir Philip Mainwaring.

C'est une tragédie que cette dictée. Le comte, vêtu de noir, la face pâle, est crispé et terrible. II a ce regard qui ne regarde pas, qui est absorbé en dedans, qui se perd dans l'abîme que chaque homme porte en soi. Le visage est beau, régulier, jeune de cette jeunesse qui persiste si longtemps, toujours, chez les

forts, mais il y a une fatalité sur ce fron plein, une barre d'entêtement, et Tor sent que la bouche serrée ne peut s'ou vrir que pour prononcer quelque mo irréparable. Le secrétaire sait cela, e attend anxieusement.

A quel moment Van Dyck a-t-il faii ce singulier portrait ? Un érudit anglaif ne nous le dira-til pas ? Il y a là un problème passionnant. Est-ce à la fin de 1 640, pendant que les ennemis de Strafford le cernaient, alors qu'il savait le danger, qu'il prévenait le roi, lui demandant de le laisser se retirer dans son gouvernement, ou dans le comté d'York à la tête de l'armée ? Est-ce après son arrestation, pendant son procès, alors qu'il dut faire tête, seul, contre les accusations des commissaires, contre la dialectique de Pym et de Vane ? Cette seconde supposition n'est guère possible. Strafford incarcéré n'était pas en situation de donner des séances à son peintre ordinaire, et Van Dyck, sûrement effrayé par les événements, s'apercevant que l'Angleterre

devenait peu sûre, songeant à trouver quelque travail en France, n'était pas non plus d'humeur à se risquer dans les cours fortifiées et les couloirs verrouillés de la Tour de Londres. Strafford, d'ailleurs, n'a pas l'air d'un prisonnier, il est libre devant l'éternel fond d'architecture et de paysage. Van Dyck auraitil fait ce tableau après l'exécution du comte, en se servantdesétudesqui étaient certainement en sa possession ? Straflford a été décapité le 1 2 mai 1 04 1 , et Van Dyck est mort le 15 décembre de la même année. A-t-il eu, en cet intervalle de sept mois, un retour de pensée vers rhomme d'État sacrifié par Charles !•% et sommes-nous en présence d'une scène reconstituée de souvenir.

Van Dyck fut trop occupé des soucis de son établissement et des soins de sa santé pendant ces sept mois pour que rhypothèse soit acceptable, et j'incline à croire que c'est bien au moment où Straflford commença d'être traqué, terré de pris par ses ennemis, que le peintre

eut de lui cette vision qui devait acquérir une telle force d'Histoire.

Quel malheur que Van Dyck, rarement exalté, si peu souvent expressif, et qui connut une telle fièvre d'émoi et de vérité devant ce Strafford, quel malheur que Van Dyck n'ait pas été plus peintre ce jour-là, peintre comme il savait l'être, — peintre comme il le fut, par exemple, dans le double portrait de Thomas Killigrew, page de Charles P"", et du poète Thomas Carew, gentilhomme de la chambre privée du roi, l'un pâle et blond, l'autre sanguin et roux, tous deux graves, vêtus de noir, causant et lisant sur une terrasse, devant un paysage chagrin qui les enveloppe de sa mélancolie.

Ils posent encore un peu trop, à mon avis, dans Tatelier du peintre qui se résout si rarement à prendre directement ce que lui offre la vie, qui arrange, combine, comme s'il avait toujours en vue le portrait à grand spectacle. Malgré cela, la peinture de ce Killigrew et de ce Carew

est de tout premier ordre, profonde, savoureuse, avec on ne sait quel sentiment de confidence, d'amertume, d'appréhension, qui émane de ces hommes noirs, de ces visages secrets, de ce ciel soucieux.

Ah ! peintre, certes, il l'était, ce séduisant Van Dyck, et nombre de belles toiles révèlent la sûreté du métier, l'aisance de la brosse, la sûre combinaison de la forme vivante apprise en Flandre auprès de Rubens avec la coulée de pâte dorée de lumière apprise à Venise auprès de Titien.

Cette science qui lui vient de son pays, cette science qu'il prend en voyage, elles lui font produire des pages vivantes où la chair est animée, où la couleur est légère: le portrait du comte d'Arundel ; le portrait d'un Artiste ; la petite figurine noire d'une dame assise entre deux

colonnes ; la double apparition rouge et noire du comte de Bristol et du comte de Bedford ; le lord Wharton, tout en satin doré, qui vient du musée de l'Ermitage ; Kenelm Digby, d'un relief particulier ; Béatrix de Cusance (madame de Sainte-Croix), grasse et onduleuse, qui monte un escalier avec un mouvement d'effort si visible sous sa lourde robe ; la comtesse de Clanbrassil, en robe bleue, dans un parc ; un fin duc de Richmond.

Il y d'autres portraits encore que les portraits anglais : le peintre Snyders avec sa femme et son enfant, qui fait regretter l'absence d'un autre Snyders, célébré par Thoré comme le plus beau portrait de Van Dyck ; Andréa Spinola, doge de Gênes, sous l'écroulement de sa robe rouge ; un abbé Scaglia, tout noir, avec une tête cavalière à la Mazarin ou à la Gondi, avec de longues mains prenantes ; un Vitelleschi, jésuite.

Il y a d'autres tableaux que des portraits : une Sainte Familley un fésus

— lOI —

trahi, une magnifique répétition des Amours de Renaud et Armide qui sont au Louvre.

Il y a la série des quarante portraits en grisaille appartenant au duc de Buccleuch, collection qui fut détournée de la succession de Van Dyck, qui vint entre les mains de Peter Lely, et qui est tout à fait précieuse pour montrer le premier travail de l'artiste d'après ses modèles. Ces grisailles sont faites en vue de la gravure, toutes en bustes, avec les mains, ets'ily a une presque perpétuelle ressemblance d'arrangement et d'attitude qui est significative de la manière négligente et monotone du portraitiste, du moins le caractère des visages est-il écrit du trait le plus ferme et avec une jolie et perspicace intelligence de ces types très divers : Charles I®', le prince d'Orange, l'infante Isabelle, le marquis de Moncade, Gaston d'Orléans, puis tous ces artistes que Van Dyck semble avoir eu tant de plaisir à représenter et dont les libres effigies le reposaient sans

doute des travaux commandés : Pierre- Paul Rubens, Adrien Brouwer, Jan van Ravenstein, Van Balen, etc., etc.

Il y a Van Dyck lui-même, tout jeune, imberbe (au duc de Grafton) et le Van Dyck de la fin, fané, souffrant, amer, (le Van Dyck au tournesol). On mesure sa vie entre ces deux portraits. Celui du joli garçon blond, sensuel, les lèvres rouges, les mains blanches et longues, donne l'explication de sa vie sentimentale. Accoudé languissamment, enveloppé dans son manteau noir, c'est un romantique d'avant le romantisme, un frère de Musset, pâle et blond comme lui, comme lui tout de désir et d'inquiétude.

Où s'est-il le mieux exprimé, ce Van Dyck avide de vivre, amoureux d'une ligne de beauté dont il ne peut s'empêcher, quel que soit le modèle, d'indiquer la flexibilité, la courbe voluptueuse, la séduisante arabesque. J'ai bien regardé, au cours des trois visites que j'ai faites à la Royal Academy, j'ai essayé

de voir distinctement les parties de talent qui viennent de la Flandre, celles qui sont acquises en Angleterre, j'ai trouvé le peintre admirable surtout dans les portraits de la reine en bleu, des trois enfants royaux, des deux causeurs crépusculaires Killigrew et Carew, j'ai senti l'émotion que l'artiste eut un instant devant Strafford, voué à l'abandon d'en haut et à la fureur d'en bas. Mais Van Dyck épanoui, Van Dyck heureux de vivre et de peindre, Van Dyck ivre de la possession des choses, adorant le charme de la femme et la parure de la lumière, c'est Van Dyck à Gênes, Van Dyck à trente ans, voyant tout le monde venir à lui, à la grâce de sa personne, à la fête de sa peinture.

J'en atteste la page la plus belle, la plus frémissante, parmi celles qui viennent d'être exposées à Londres : Paola Adorno, marquise de Brignole-Sale, princesse de la Renaissance ressuscitée au XVII® siècle, belle nymphe aux Ion-

gués jambes, à la tête petite, au fin visage régulier, divinité païenne qui s^avance hardiment dans la galerie de son palais comme Diane chasseresse surgit des halliers. Elle est vêtue des pieds au col, mais on la devine souple, la taille courte, le ventre large comme la reine en bleu. Ce corps est drapé d'une robe de conte de fées, couleur de soleil et couleur de clair de lune, étoffe tissée d'une peinture qui semble faite de fils d*or et de fils d'argent, peinture en vermeil qui coule, miroite, resplendit avec la douceur d'une eau tranquille visitée par des reflets d'astres. Cette robe tient tout le tableau, traîne sur le sol, dore de ses lueurs la lourde draperie rouge, le fauteuil massifj et pourtant, par un beau prodige d art^ elle n*éclate pas, ne déchire pas Tatmosphère^ elle est domijjée par la vie tranquille, fine et subtile, qui émane de la petite tête volontaire, du visage où resplendissent l'assurance, la sécurité de la beauté, des mains

Mmm

menues que Ton sent si puissantes.

Cette dorure d'astre éclaire l'œuvre de Van Dyck. Ce cosmopolite avait trouvé sa vraie patrie et son refuge dans la tiède Italie. Comparez le froid portrait de l'indifférente Marie Ruthven à cette triomphante Brignole, vous apercevrez que ce voluptueux et faible Van Dyck, ambitieux, vite découragé, gracieux, féminin, avait mal choisi son gîte de Blackfriars dans cette rude Angleterre, frivole à la surface, barbare et piétiste au fond, où les Têtes-Rondes de Cromwell allaient briser les Royaux de Charles P% et vous soupçonnerez que Van Dyck a vécu de Gênes, est mort de Londres.

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