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CLODION

9 mars 1894

Clodion, c'est le nom du sculpteur qui évoque le mieux la grâce charnelle du XVIII® siècle, la ronde des nymphes et des amours, la mythologie particulière, spirituelle et libertine, où se plaisaient le goût d'élégance, le sentiment de surface, la volupté riante, de l'époque à la fois si lassée et si vive, si indifférente et si tressaillante, où finit une société, où commence un monde.

L'artiste était venu un peu tard. Né en 1738, il devait vivre jusqu'en 1814, et il peut ainsi figurer sur la liste des maîtres du xix° siècle. Mais il appar-

tient vraiment tout entier au xviii® siècle.

Ce n'est pas une forte individualité solitaire, décidée à s'exprimer malgré tous les courants d'idées et toutes les conditions d'existence. C'est un merveilleux talent, qui est un talent daté, marqué de la marque d'un milieu, éclos et développé dans une atmosphère favorable, et inapte à supporter le grand air et le grand vent de l'espace.

Que pouvait-il devenir dans le souffle d'idées de la Révolution, dans l'ouragan militaire de l'Empire ? Ses fines bacchantes pouvaient-elles garder leur jeunesse heureuse, leur insouciance d'abnndon, alors que le sol de Paris tremblait sous les pas des multitudes, que les foules armées de mousquets et de piques couraient violemment vers les palais de la monarchie et de la noblesse, que la cavalerie et l'artillerie s'en allaient bruyamment et pesamment aux frontières ?

Les danses molles durent s'arrêter, les mouvements lascifs restèrent suspendus, les ébauches de glaise et les fines terres

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cuites se renfrognèrent et vécurent leur vie prohibée dans les encoignures sombres, sous la poussière de l'oubli.

Clodion, déconcerté, dut prendre la seule décision qui lui fut vraiment possible. Il partit. Malgré l'allocation de deux mille livres qui lui fut accordée par la Convention, malgré l'emploi de son savoir qu'il pouvait espérer trouver sous le régime nouveau, il ne se résigna pas à perdre les habitudes de son esprit, il refusa de forcer son talent à des raideurs et à des boursoulBures. Qu'aurait-il attendu de l'opinion qui se formulait ainsi, dans ce décret de critique d*art rendu par le rédacteur des Tableaux de la Révolution : « On faisait hier à Paris la visite des tableaux exposés au Salon du Louvre. L'affluence était moins considérable que les années précédentes. En ejffet, les allégories de l'amour, les portraits des courtisans, les flatteries des esclaves, nous intéresseront fort peu désormais. Brutus prononçant la mort de son fils ou Décius mourant pour sa

patrie, voilà ce qui pourra nous plaire et séduire. » Clodion, qui avait perdu sa clientèle, comprit ces avertissements, et s'en alla donc à Nancy, sa ville natale, où il resta pendant plusieurs années, entre 1793 et 1800, travaillant pour quelques amateurs, fournissant des modèles à la manufacture de céramique de Niederwiller. Quand il revint à Paris, ce fut pour mener, sous le Consulat et sous l'Empire, une précaire existence, gênée et endettée, et pour exécuter des travaux au rebours de son intelligence et de son goût. Il expose au Salon de 1800 une Scène du Déluge^ d'un arrangement et d'une musculature à la mode du temps, l'œuvre qui sert de prétexte à cette étonnante appréciation d'Emeric David en son Histoire de la sculpture française :

€ Clodion, dont la m.ain libertine s'est égarée longtemps dans des compositions qui manifestaient de l'esprit et du goût, sans servir en rien au progrès de l'art, modela, enfin, un groupe grand comme nature, représentant une scène du Déluge,

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où Ton découvrit un savoir qu'on ne lui avait pas soupçonné. » Cette révélation inattendue de sa personnalité lui valut d'exécuter, lui cinquième, quinze parties sur soixante-quinze parties, de la décoration de la colonne Vendôme. Les autres fragments furent confiés à Chaudet, Bartolini, Calamard, Beauvallet, Il doit être bien difficile de découvrir, au long de la « spirale de gloire », l'apport de chacun, et il faut, je crois, se résignera ignorer comment Clodion, habitué aux pampres, aux thyrses et aux guirlandes fleuries, se tira de Texécution des cuirasses, des sabretaches et des plumets.

Comme les autres, probablement. Le bas-relief sculpté par lui pour TArc de triomphe du Carrousel, VEntrée des Français à Munichj ne vaut, en eflfet, ni plus ni moins que les bas-reliefs de ses collaborateurs : \di Capitulation d'Ulm, de Cartellier, la Bataille d'Austerlit:(j d'Espercieux, VEntrée des Français à Vienne^ de Déveine, V Entrevue de îilsitt^ de Ramey, la Paix de Presbourg, de

Lesueur. Il eut, pendant les années ainsi employées, un prix d'encouragement de 3000 fr. et un logis à la Sorbonne. Il sculpta encore une Jeune fille assise donnant à manger à des petits oiseaux^ un Homère aveugle chassé par des pêcheurs^ il acheva la Jeune fille qui cherche à attrapper un papillon^ de son ami Monot, décédé, et enfin, oublié, solitaire, — il avait divorcé avec Catherine Flore, fille de Pajou, qu'il avait épousée en 1781 — il mourut d'une pneumonie, à Tâge de soixante-quinze ans, le 28 mars 18 14, au bruit de la bataille de Paris.

Mais tout cela, c'est l'épilogue de la vie de Clodion, c'est la mise à la retraite de son libre et facile génie, c'est le dépaysement de l'homme quia installé son existence et pris ses quartiers d'hiver, et qui se voit tout à coup hors de chez lui, ne reconnaissant plus les objets familiers, ayant perdu les habitudes de son esprit, n'ayant plus le sens du travail et du loisir d'autrefois. Pour connaître le vrai Clodion, il faut remonter

les années, lire le récit de son existence tel qu'il a été publié pour la première fois d'une façon complète dans ce beau et curieux volume d'histoire artistique :

Les Adam et Clodion^ d'un érudit compatriote des sculpteurs lorrains, M. H.

Thirion, — il faut rechercher les pièces antérieures à la Révolution, les statuettes et les bas-reliefs de production aisée, de grâce vive, disséminées dans les musées et chez les amateurs, et qui racontent avec une merveilleuse précision une tournure d'esprit abolie, qui était la tournure d'esprit d'une époque, et une vision de la forme, qui était une originale faculté individuelle.

Claude Michel, dit Clodion, le deuxième enfant de Thomas Michel, qui épousa Anne Adam, se trouva né et élevé dans une famille de sculpteurs, ces Adam qui tiennent des rôles actifs dans le mouvement d'art de leur province de Lorraine, et qui eurent à Paris une célébrité suffisante pour qu'on leur confiât les commandes des figures de Fleuves de

la cascade de Saint-Cloud et du groupe du bassin de Neptune à Versailles. Clodion, élevé à Nancy dans Tatelier de son grand-père maternel Jacob-Sigisbert Adam, envoyé à Paris, à dix-sept ans, chez son oncle Lambert-Sigisbert, et de là, élève chez Pigalle, emporte le grand prix de sculpture au concours de 1759, reste trois ans à TEcole des élèves protégés, sous la direction de Charles Van Loo, et s'en va à Rome au commencement de l'automne de 1762, passer quatre ans et demi au palais Mancini, régi par Natoire, quatre ans et demi de rude discipline, de vie retirée, de travail acharné.

Un rapport de Natoire, du 16 avril 1766, porte cette mention: « Le sieur Clodion, sculpteur, m'a fait voir une suite de petits modèles. Cet artiste est rempli de goût dans ses ouvrages et fait un très bon sujet. » Autre rapport, du 16 juillet 1 766 : < Je suis très content aussi du sieur Clodion. J'ai vu une suite de petits modèles qu'il a faits d'un très bon goût. Il a un groupe à faire pour M. le duc de

la Rochefoucauld, en marbre, d'une moyenne grandeur, et je crois qu'il s'en acquittera très bien. » Les années réglementaires terminées, l'élève libéré reste encore à Rome, par goût et par intérêt, pour ses études des marbres de l'antiquité et pour profiter d'une chance de succès qui lui est venue auprès de quelques amateurs. Il prolonge son séjour pendant trois ans et demi. Ce n'est que le 27 février 1771 que Natoire annonce son départ dans sa correspondance officielle :

€ Le sieur Clodion se détermine enfin à retourner en France, après neuf années de séjour à Rome. C'est un sculpteur qui, partout où il se trouvera, se fera estimer avec distinction pour son talent. Etant pensionnaire, il a rempli cette place avec honneuret il a fait beaucoup de progrès. J'espère qu'il méritera vos bontés. Il partira au commencement du mois prochain; je lui donnerai la gratification ordinaire de cinquante-six écus pour son voyage.»

Au retour, c'est la partie éclairée de

la biographie de Clodion, une quinzaine d'années de succès de Paris, une vogue charmante, un travail délicieux. L'artiste ne connaît pas d'acclamations bruyantes, il est ignoré de la foule, il a des succès d'estime aux Salons, les gazettes parlent aimablement, mais discrètement de lui.

Il est seulement agréé à l'Académie, et il restera agréé pendant toute sa vie.

Il n'assiège pas les bureaux, il n'a pas de commandes. Mais il se trouve que son art est en rapport avec le goût ^u temps, et qu'il conquiert, et qu'il gar<!te autour de lui jusqu'à la grande dispersion sociale, une cour d'amateurs admiratifs, enthousiastes empressés à se disputer les figurines et les bas-reliefs que sa pensée a conçus, que ses doigts ont caressés.

S'il arrive à obtenir, lui aussi, quelque commande pour l'ornementation d'un monument public, c'est par Tun de ces clients qu'il l'obtiendra, par un La Rochefoucauld qui a pour cousin un autre La Rochefoucauld, archevêque de Rouen. Il sera chargé d'exécuter une

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partie de la décoration du jubé de la cathédrale, un bas-relief de la Mort de sainte Cécile^ une statue de sainte Cécile, un Christ en croix, — le Christ, de la science ordinaire des sculpteurs du temps, la sainte Cécile construite sous sa robe de vierge comme les nymphes habituelles du sculpteur, la tête seule légèrement transformée, le visage qui chante, et qui prend alors l'expression théâtrale, — les anges du bas-relief semblables à des amours, les femmes qui pleurent autour de la mourante affichant des faux airs de bacchantes éplorées. Ce fut pour Clodion Toccasion d'un nouveau voyage en Italie, à Carrare, où il va chercher des marbres, et à Rome où il paraît avoir été invinciblementattiré.

Il est encore l'auteur d'un Montesquieu que Ton peut voir à l'Institut, et il confectionna pour les Etats de Languedoc un Turenne et un Condé qui devaient flanquer une statue de Louis XIV sur une place de Montpellier, mais qui en restèrent au plâtre, et furent désaffectées par la Révolution.

Tout cela, c'est un Clodion en dehors, qui consent à des tâches, qui exécute des pensums. Le Clodion vrai, intime, heureux de produire, est chez lui, place Louis XV, auprès du Garde-meuble, puis chaussée d'Antin, puis rue Thiroux, alors qu'il fait travailler ses frères auprès de lui, et qu'on se dispute les objets de rare élégance marqués à son chiflFre d'artiste.

Alors, ce sont des Bacchantes, des Satyres, des Enfants satyres, des Nymphes, des Grâces, des Néréides, toute une libre venue de la population errante, agreste et licencieuse, qui erre aux clairières des bois et aux entours des fontaines. C'est une inconscience de nature, c^est une joie de vivre, c'est un surgissement de formes assouplies par les courses et les danses, par les mouvements rapides et continus en plein air, c'est un enlacement et un contact amoureux des êtres, qui se rencontrent au détour des halliers, qui nagent dans les flots réguliers des mers tranquilles, dans la cha-

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leur du soleil et sous la caresse de Tair.

Il y a des repos de bacchantes couchées jouant avec des enfants, des baisers donnés à des Satyres, des baisers apportés de tout rélan amoureux du corps de la femme, dés danses aux jolis mouvements de jambes suspendues et de mains qui se tiennent, des jeux d'enfants gambadant autour de chèvres, traînant des chars, portant des grappes de raisins.

Les enfants courent, volent, se renversent, exhibent au hasard des culbutes leurs crânes ovales, leurs jambes et leurs bras potelés, leurs pieds ronds, leurs reins douillets. Les Satyres dressent des corps musclés, des anatomies élégantes et solides, des prestances de fins bellâtres à pieds de boucs. Les femmes, elles, les bacchantes et les nymphes, sont tendrement et luxurieusement modelées par des mains amoureuses qui savent les flexions des lignes et la délicatesse des plans. Elles ont des petites têtes naïves et rouées, les petites têtes du temps, ironiquement innocentes, les visages pro-

metteurs de plaisirs jeunes et de complaisances rieuses. Leurs bustes sont courts et sveltes, les seins légers, à peine naissants, à peine formés, placés haut, s' épanouissant et pointant sur la gorge comme d'aigus boutons de fleurs, La taille est fuselée, le bassin concentré, les jambes sont longues, de chair ferme et filant droit, des jambes pour marcher vite, pour courir, pour danser, nerveuses et vigoureuses, souples comme des lianes aux heures des étreintes, aptes aux voluptés. La facilité des mouvements agiles, l'allure instinctive, la grâce naturelle de la marche, le rythme de la danse, sont exprimés avec un bonheur inouï par ces femmes aux visages et aux corps heureux. Dans le jeu des muscles, dans le tressaillement de la chair, le frisson de la vie passe, la cadence d'une respiration égale s'aperçoit au soulèvement et à rabaissement de la gorge et du ventre. C'est ainsi pour les statuettes, et c'est ainsi pour les bas-reliefs. Là, dans les bas-reliefs, sur le morceau de pierre.

sur la plaque de bronze, où les personnages se suivent en un défilé de frise délicate, Tart de Clodion est à son maximum de compréhension et de mise en valeur des formes. L'artiste efface des plans, en fait apparaître d'autres, confond un bras, une jambe, une partie du torse, avec la matière du fond.

Une main surgit doucement au bout d'un bras vaguement indiqué, un sein est visible, l'autre est à peine distinct, les néréides baignées de lames transparaissent et disparaissent, à la fois précises et lointaines.

Par ces satyres, si réels, si souvent rencontrés dans les foules humaines, le profil en avant, la face maigre, la bouche lippue, le nez tourmenté, l'œil quêteur, par ces femmes aux lignes fluides, aux bras abandonnés, aux corps ardents, Clodion a été l'un des évocateurs de la belle matérialité païenne, de la volupté sans tristesse, il a donné à l'ivresse des sens l'apothéose de son art de distinction et de lumière. Les bêtes mythologiques et

les jolies filles coureuses de forêts qu'il rassemble participent de la vie obscure des choses, de la sève des végétaux, de la course chantante des ruisseaux, et aussi de 1 éveil furtif de la sensation de ranimai. La danse des enfants nus, des chèvrepieds ravisseurs, des nymphes chercheuses d'amour, des bacchantes enivrées, cette danse d'ardeurs et d'abandons, c'est la représentation des instincts permanents, des désirs dejoies charnelles, des forces naturelles en action. Loin des philosophieset loin des amertumes, loin des complications d'esprit et loin des passions qui se désolent, l'heureuse danse se forme, se disjoint et se reforme.

Comme aux sons d'une musique sereine, les corps dispos se rencontrent, se prennent, se quittent pour se reprendre.

La malice spirituelle d'un siècle qui s'en va et qui s'en moque se pare du bonheur vivace des jeunes chairs et des libres mouvements, cherche l'enivrement des vignes et la fraîcheur des antres.

moreàu le jeune

10 avril 1894

Jean Michel Moreau, qui fut appelé Moreau le Jeune pendant toute sa vie, jusqu'à la vieillesse, jusqu'au dernier soupir qu'il rendit le 30 novembre 18x4, doit en eiïet garder cette désignation comme marque de son œuvre. Son frère, Moreau Taîné, aîné de deux ans, fut aussi un artiste, peintre et aquarelliste, et mérite une mention d'existence auprès de la célébrité de petit-maître de son cadet. Le premier encouragea le second, l'excita au dessin, fit tant que Jean Michel Moreau, en 1758, s'en allait en Russie avec son maître le peintre Le

Lorrain, nommé directeur de TAcadémie des Beaux-arts de Saint Pétersbourg. Jean- Michel avait dix-sept ans. Il était né le 26 mars 1741, rue de Bussy. C'était un vrai Parisien, un Parisien de la rue étroite et bruyante, mêlé à tout le mouvement d'un quartier, occupé par tout ce qui se passait autour de la boutique de perruquier de son père. Ces souvenirs de l'enfancevécuesurle pas des portes, le long des maisons, parmi les allées et venues des passants, sous le ciel gris de la grande ville, ces souvenirs restent en l'esprit et se lèvent plus tard dans le champ de la mémoire, lorsque l'heure de la récolte d'art est venue. Moreau ne fut pas un enfant prodige, un dessinateur inouï à l'âge où l'on joue aux billes et au cerceau. Pendant longtemps même, sa vocation reconnue et choisie, il se traîna assez péniblement dans des essais d'un dessin lourd et embarrassé. Mais au jour où la compréhension des formes illumina son esprit, quand les lignes expressives lui jaillirent des doigts, ilre-

trouva, certes, les impressions et l'atmosphère de son enfance, et il fut un portraitiste renseigné et diligent des rues, des maisons, des monuments, de la foule.

En attendant, le voici, après ces premières années vécues dans un quartier de Paris, le voici à Saint-Pétersbourg à la suite de Le Lorrain. On sait comment les Français étaient alors en faveur à la cour et dans la haute société russes. Les barbares s'étaient engoués des civilisés, cherchaient à attirer tout ce qui représentait la pensée en vogue et l'art à la mode, et les artistes étaient recherchés comme les philosophes. Il ne tint donc qu'à Moreau de s'installer là-bas une situation brillante, de se préparer un avenir sérieux de places, d'honneurs et d'argent. Son âge n'est pas un obstacle à la réussite de tels projets. Il est à peine arrivé qu'il est nommé, — lui, l'élève !

— projfesseur de dessin à l'Académie impériale de peinture et de sculpture.

Mais il sait renoncera tout ce qui s'oflFre

ainsi à lui, aux places enviées, à la fortune rapide. Le Lorrain meurt en 1759, et Moreau, après les dix-huit mois passés en Russie, préfère quitter la Neva et revenir à son ruisseau de la rue de Bussy.

Il entre chez le graveur Le Bas qui l'emploie à des préparations, qui lui apprend la technique de son métier, qui lui assure un commencement d'existence. Il expose place Dauphine en 1761, il s'engage à des travaux d'après Rembrandt, d'après Greuze, d'après Vernet, il mène à bien trois planches qui ontgardé une valeur: le Coucher delà mariée^ d'après Baudouin, la Philosophie endormie^ d'après Greuze, et la Fondation des filles à marier^ d'après Gravelot.Mais c'est en 1769 qu'il apparaît tel qu'il doit être dans l'histoire de l'art au dix-huitième siècle, par ce grand dessin de La Revue du Roi à la plaine des Sablons, qui fait partie de la collection Goncourt.

Ce fut la preuve que l'apprentissage de l'artiste était terminé, qu'il avait su profiter de tout ce qu'il avait vu, des

Spectacles vivants et des transcriptions de l'art. Le paysage est construit solidement, clairement ordonné dans Tespace que circonscrit la montée des collines, la ligne d'arbres bordant Thorizon, le grand ciel mouvementé par lèvent. Tout un corps d'armée tient sur la page. Les régiments défilent, les cavaliers qui portent les ordres galopent entre les régiments, les fantassins marchent au pas cadencé, les caissons et les canons roulent, les chevaux caracolent, les tambours battent, les drapeaux claquent dans Tair. Le roi Louis XV, vieilli, le profil cassé finement indiqué, monté sur un cheval blanc à noble encolure de cheval de monument équestre, suit, un livre à la main, les exercices de sa maison militaire* Mais la pompe officielle du défilé, l'apparat monarchique de la fête, la régularité soldatesque de la promenade, tout cela est encadré, rendu amusant et vivant, par la présence des spectateurs, par Topposition mouvementée créée par les gens qui sont venus

à la revue comme ils vont à la comédie.

Un violent coup de vent met tous ces assistants en émoi, enlève les chapeaux, retrousse les jupes, retourne les ombrelles, fait tournoyer les rubans. Ce ne sont que physionomies surprises et effarées, bras qui gesticulent ou mains qui retiennent les vêtements fripés par la forte brise. Partout, au premier plan, dans les groupes, sur les voitures, les effets de ce coup de vent sont suivis, étudiés, dans l'allure des personnages et les plis envolés des étoffes. Le désordre de cette panique, ces rangs pressés qui se déforment, et que viennent contenir les soldats, cela fait de la Revue du Roi un tableau animé et contrasté de la vie du xviii® siècle, tout un remuement de noblesse, de bourgeoisie et de peuple autour des longs et minces soldats qui marchent en bon ordre, le pied en avant, au bruit des musiques. Il y aévidemment du tour de force dans l'exécution de ce grand dessin, dans la mise en œuvre de tous ces petits personnages partout dis-

tincts, qui font songera unearméeetà une population de Lilliput. Mais il ne fautpas trop demander à Moreau les beaux effets de runitéj la grandeur de l'harmonie, la science de renveloppe. Il veut représenter ses bonshommes un à un, il veut que celui qui se profile au loin, vers la ligne d'horizonj soit aussi nettement établi et aussi visible que les êtres du premier plan. La faculté qu'il cherche et qu^il acquiert, c*est de savoir mettre le détail à sa place dans la bonne tenue de Tensemble.

On comprend facilement, à la vue d'une telle oeuvre de goût et de science, que Cochin , désireux de repos, ait désigné Moreau son successeur possible au poste de dessinateur des Menus-Plaisirs, On donna la place au nouveau venu, en effet, et il eut bientôt à dessiner et à graver les fêtes des mariages royaux et des naissances princières. Depuis cinq ans, il était en ménage, il avait épousé la fille du sculpteur Pineau, et pour en terminer tout de suite avec son histoire fami-

liale et sa descendance artistique, il peut être noté ici qu'il eut de ce mariage une fille, laquelle épousa Carie Vernet et fut la mère d'Horace Vernet. Cest alors le commencement de sa vogue, l'achalandage de sa signature. Depuis 1770, jusqu'à la chute de la royauté, c'est lui le metteur en scène des fêtes intimes et publiques. Il dessine la Fête à LouvecienneSy le dîner d'apparat où Louis XV est assis auprès de la Dubarry. Il dessine le sacre de Louis XVI dans la Cathédrale de Reims. Il dessine, pour la naissance du Dauphin, V Arrivée de la reine sur la place de VHotel-de-Ville^ le Festin^ le Bal, le Feu d'artifice^ il dessine aussi le cortège de Marie Antoinette se rendant à Notre-Dame remercier le ciel de la naissance du Dauphin, Et toujours il est expert à marquer les formations de défilés, à indiquer l'allure des carrosses traînés à huit chevaux, l'arrangement d'un dîner de gala, le rythme d'un bal, et partout où il le peut, il fait intervenir la foule, le peuple de Paris aux milliers de visages

curieux, aux gestes qui montrentj et sans cesse il installe pour ces grandes pages les décors véridiques des salons^ des galeries^ des avenues, des places, de la verdure des villes et des nuages du ciel. Au milieu de cette série, en 1778, voici un écrivain qui apparaît, un souverain de la philosophie et des lettres* Entre deux spectacles de la royauté en fête, Moreau le jeune représente le Couronnement de Voltaire^ à la Comédie Françaîsejaprès lareprésentationd'/rrà^.

M^^ Vestris dit des vers et couronne le buste sculpté par Houdon. Tous les acteurs casqués et empanachés, toutes les actrices, en paniers, en chapeaux de bergères, regardent vers la loge où Voltaire est assis entre M""® Denis et M°** de Villette, et tous les gens de la salle que Ton aperçoit, les occupants des avantscènes, des baignoires, des loges de l'orchestre, désignent aussi le grand homme de leurs regards et battent des mains à sa vieillesse et à sa gloire.

Mais la diversité de l'œuvre de Moreau

n'apparaît pas seulement par ce compterendu fidèle d'une apothéose de Tesprlt.

Le titre de dessinateur des Menus-plaisirs nerestreignit pas l'artiste au rôle de l'hisriographe des faits et gestes officiels. Il fut aussi chroniqueurdemœurset illustrateur de livres. Dans la publication de l'imprimeur Prault classée sous ce titre de Monument du costume physique et moral, après une première série de Freudeberg, il y a deux séries de Moreau où revivent de la vraie vie de l'histoire les habitudes sociales et les sentiments de tèteetde cœur. C'est une première série sur le ménage et la maternité, où la femme du temps apparaît gentillette et sereine à travers les préoccupations de grossesse, de layette, et de naissance.

La déclaration de la grossesse, — Les précautions^ — fen accepte Vheureux présage^ — N'aye:^ pas peur^ ma bonne amie, — C'est un fils^ Monsieur ! — Les petits parrains^ — Les délices de la maternité, ce sont les titres des sept premières scènes de grâce mignarde et de

tranquillité bourgeoise. Mais on n'a pas assez remarqué le changement d'allure et la révélation brusque des cinq gravures qui terminent cette première scène. C'est là, pourtant, par cette continuation inattendue, que Moreau a montré sa force d'observation et son goût de vérité. C'est évidemment la même femme, la même jeune mère, qui prend la leçon de harpe de V Accord parfait^ élégante et souple dans son large vêtement aux manches flottantes, aimable et voluptueuse entre le professeur et le galant. C'est elle qui figure dans les Rende^l'Vous pour Marly et dans la Rencontre au hois de Boulogne. C'est elle, dans la planche des Adieux, qui entre dans sa loge d'Opéra, appuyée au poing de son mari et qui donne en arrière, d*un beau geste, sa main à baiser à un amant passionné. C'est elle enfin, la Dame du Palais de la Reine, parée, fleurie, en jupe ballonnante, qui s'en va orgueilleusement vers les champs de bataille de la coquetterie. — La seconde série n'est

pas moins explicite. La vie d'un seigneur à la mode y est racontée par le Lever, la Petite toilette^ la Grande toilette j la Course de chevaux^ le Pari gagné, la Partie de whist ^ Oui ou non^ le Seigneur che\ son fermier y la Petite loge, la Sortie de VOpéra, le Souper fin, le Vrai bonheur.

Il y a des apparitions de femmes de tous ordres et de tous genres dans ce récit d'une existence élégante. La parfumeuse, la danseuse, la mondaine défilent à travers les boudoirs, les loges, les bosquets, les petites maisons secrètes des rendez-vous et des soupers. « Et il n'y a pas seulement, disent les Concourt dans VArt au xviii® siècle, à admirer dans ces planches le dessinateur, le spirituel arrangeur de scènes, le peintre ingénieux de société. Moreau a encore un talent, un génie rare et qui lui est absolument personnel : il est exact, fidèle, attaché au vrai de l'ameublement, du milieu, consciencieux observateur de la réalité, de la spécialité et, pour ainsi dire, de l'actualité des objets et des choses. Il ne

donne pas seulement la scène, mais ce qui l'encadre, la physionomie et le caractère du lieu où elle se passe. Les meubles sont de Tannée même, les modes sont du jour. De là, cette précieuse illusion et les inappréciables renseignements de ses planches. Il n'invente ni un cabinet ni un salon : il les prend sur nature ; on pourrait exécutera Beauvais un paravent dont il dessine dans un fond de chambre les arabesques Louis XVI. Tailleur, modiste, tapissier, il se fait tout cela, pour donner comme l'impression nette, absolue, rigoureuse de son temps fixé dans la chambre noire d'un graveur. Tandis que les autres vignettistes se laissent aller à la fantaisie de leur imagination, à Tornementation qui vient au bout de leurs doigts, Moreau étudie, copie, prend des modèles, il fait poser une bergère ou une table de marqueterie. Ces t par cette étude patiente, scrupuleuse, appliquée, poussée à la dernière limite de l'observation et de la précision, que Moreau est un historien ».

Cette même manière de dessinateur s'affirme par les illustrations vraiment réfléchies, préparées,en accord avec le texte, que Moreau insère dans les livres qui lui sont confiés. Il est léger, badin, champêtre, dans le premier volume du Choix de chansons mises en musique par M. de la Borde, premier valet de chambre ordinaire du Roi, gouverneur du Louvre.

Son art de dessinateur, autrement savant et autrement expressif que l'art d'écrire des faiseurs de romances d'alors, s'ingénie pourtant par amour de l'exactitude à interpréter avec précision les couplets des Amd?wr5^^G//^^r^^/^'A/^A:/s, de la Dormeuse y des Plaisirs du printemps, de la Fête du Seigneur, de la Toilette, de V Ombre d^Eglé^ de V Heureuse nuit ^ de la Fille mal gardée, de V Ingénue, de V Effet de la peur, du Berger fidèle, de la Foire deGonesse. Les bergers vêtus de soie légère et de satin luisant courtisent les bergères aux houlettes et aux chapeaux enrubannés. Les moutons élégants et les chiens malicieux s'en vont par les prai-

ries, autour des chaumières d'amour.

Une nature à la mode du xviii* siècle se découpe en décors de théâtre, avec ses arbres de parc, ses charmilles françaises, ses bosquets où dorment les belles, où se réfugient les dames eflaréesparTorage.

Et de ces vignettes légères où il mettous ses soins, Moreau va jusqu'à la compréhension des livres de Rousseau» jusqu'à l'enseignement de VEmile^ jusqu'au sentiment de la Nouvelle Héloïse. Il comprend fort bien que Rousseau n'appartient pas au xviii® siècle badin, et qu'il y a une autre poésie que la poésie des confectionneurs de couplets dans cette imagination de passion et de souffrance. Il augmente donc la dose de sa réflexion et il indique la gravité des personnages. Son intellectualité se soumet à l'influence de Jean-Jacques et reste désormais marquée de ce contact de philosophie républicaine. On trouve encore le nom de l'artiste sur le Dictionnaire de Musique y sur le volume des Œuvres mêlées^ sur le volume des Œuvres pos^

thumes. Rousseau, c'est récrivain de son temps auquel il pense le plus, c'est le contemporain vers lequel monte sans cesse son hommage. Il le représente herborisant, il dessine avec émotion son agonie, il grave avec soin son tombeau, il représente son arrivée aux Champs- Elysées de la pensée, et il montre Diogène éteignant sa lanterne à la vue de Thomme qu'il attendait.

Cette fréquentation de Rousseau, cette interprétation de ses œuvres, peuvent sans doute servir à expliquer comment rhistoriographe des fêtes royales en vint à accepter la Révolution et à mettre son talent au service de la cause populaire.

On s'est étonné parfois de ce changement, mais cette évolution individuelle fit partie, en somme, de l'évolution de la France d'alors, et il n'y a pas lieu d'être surpris à voir ce même artiste, qui représenta le Sacre de Louis XVI, accepter les commandes, encore monarchiques d'ailleurs, des deux dessins de l'Assemblée des notables et de l'Ouverture des Etats-Gé-

néraux. Ce fut ainsi qu'il en arriva, tout naturellement, reçu académicien en 1 789, à prononcer des discours véhéments à l'Académie. Lui, le petit-maître des fastes d'hier, il se ressouvient de ses origines plébéiennes, il s'exprime comme David, peintre des Horaces, et il en vient à graver une médaille pour la Commune des arts de peinture, sculpture, architecture et gravure, constituée le 18 juillet 1793, et à fournir un projet de costume du Français républicain. Mais il se trouva que sa vision, sa main, son talent, n'étaient pas en accord avec les désirs de son esprit. Sans doute, il garde ses procédés, il continue ses dessins bistrés, ses dessins à l'encre de chine avec rehauts de blanc, ses mélanges de crayon et de sanguine, ses accentuations de crayon rouge et blanc sur de minces préparations de crayon noir. Mais vraiment, une flamme s'estéteinte. La destinée de l'artiste avait été celle d'un avisé et élégant maître des cérémonies de la cour de France à son déclin, et il ne peut

échapper à cette destinée. Il connut les avanies finales de l'existence, les mauvaises fortunes de la vieillesse. Ses places supprimées, le capital de ses économies épuisé, les librairies fermées, il dut, pour vivre, en 1797, accepter une place de professeur de dessin aux écoles centrales. Cette place aussi un jour lui manque, il obtient une pension insuffisante pour vivre et il lui faut, à la reprise des affaires, redevenir vignettiste, mais non plus de la façon large, aisée, somptueuse, d'autrefois. Il doit accepter des travaux, se plier à des besognes mal en rapport avec son instinct artistique.

Il publie les illustrations d'un Nouveau Testament^ d'une Histoire de France^ il recommence les dessins pour les œuvres de Molière, et même les dessins de la Nouvelle Héloïse. Lui aussi, comme tant d'autres, il envoie au Salon de 1806 des Adieux de Conolan à sa famille. C'est bien fini, et il est un peu tard quand Louis XVIII le rétablit dans sa charge de dessinateur du Cabinet du roi. llsonge

à dessiner un nouveau Sacre, mais il est bien las, bien inquiet, bien fatigué.

Moreau le jeune est devenu le vieux Moreau, et il meurt le 30 novembre 1814 d'un squirre cancéreux au bras, après des jours, des semaines et des mois de souffrance où il se lamentait toujours de ne pouvoir plus dessiner.

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