‹ La vie artistiqueChapitre 36 sur 41 · DU SALON · texte numérisé non relu

DU SALON

Je citerais bien d'autres toiles historiques et militaires, mais nous ne sortirions plus de l'anecdote. Et là, je suis bien obligé d'employer la formule déjà employée au compte-rendu d'un Salon précédent. C'est l'anecdote qui règne et gouverne dans la plupart des salles, alors que nous cherchons à voir de la peinture.

Anecdote, Marbot à lénUy de M. Boutigny, comme le Général et son ordonnance^ de M. A. Chigot. Anecdote, les Rivales^ de M. Grinberghe, une femme qui en assassine une autre, comme la Date heu-reuse etEst-il gentil y de M. Samaran, où l'on cherche à voir deux chapitres à^ même histoire : c'est même ici miev l'anecdote, c'est le rébus.

Anecdote encore^ la scène espagnole de M. Worms, — et le curé qui prend un bain, de M. \\'eber, — et les ouvriers du Métropolitain qui regardent au-dessus de leur tête les mollets des femmes rieuseSj de M. Lemeunier — et la V^ierge qui arrive en bateau, à Boulogne-sar- Mer, de M. Tattegrain, — et les gens qui cherchent un sou sur le pavé, de M, Max Kahn — et le postillon qui annonce la victoire de Wagram, de M- Gi* gnoux, — et les gosses qui jouent à la main chaude, et les petits pâtissiers, et d'autres, et d*autres, et tant d'autres, qui vont faire la joie des enfants et des parents à la recherche des sujets à déchiffrer, des comédies et des drames de la peinture. Telles sont les préoccupations et la philosophie d'un nombre très imposant de peintres.

i^ VII. — l'observation directe

Quittons Tanecdote, laissons les vaches en bois et les lions empaillés, ne

nous occupons pas des imitations, qui abondent. Allons vers des artistes qui se donnent de tout leur esprit, de toute leur passion, à l'observation de la vie, à la poésie de la vérité.

Je mets au premier rang de ceux-ci M. Hugues de Beaumont, l'auteur du Goûter de Tan dernier. Il ne s'est pas aussi complètement exprimé avec les Confidences de cette année, où le souci, non de raconter une histoire, mais de trop préciser un sujet, Ta induit à une mise en scène appuyée, à un désaccord entre sa peinture franche et Tarrangement de ses personnages. Ce tableau-là ne vaut donc que par certains morceaux, mais l'artiste prend une ample revanche avec \2i Jeune fille en blanc^ une figure où 1 expression est donnée par la nature, où il n'y a nulle combinaison d'atelier.

C'est la vie qui s'offre directement au peintre, et que celui-ci goûte naïvement.

Cette jeune fille, dont la robe blanche est agrémentée d'un simple ruban noir, est d'une peinture nette et loyale, légère-

ment âpre, dont la signification a été trouvée sans effort par cette attitude d'un instant sî savamment fixée, parce visage irrégulier et charmant qui sourit à la vie, M, Henri Caro-Delvaille possède un métier assuré^ une habileté intelligente.

Il sait discerner, choîsirj couper sa scène, disposer ses objets. On peut lui reprocher d'avoir donné les proportions d'une fresque à la Manucure : une femme en peignoir clair^ allongée sur un canapéj couchée sur le ventre^ et qui aban* donne sa main à une dame en noir^ armée de tous les menus outils de sa profession. S'il me répondait que Rembrandt a donné le même format à une scène de lavage de pieds qu'il a intitulée Bethsabée^ je n'aurais à dire que ceci : c'est que, devant Belhsabée, j'oublie le sujet initial, et que devant la Manucure, je ne Toublie pas. Que M. Caro-Delvaille me le fasse oublier. Ceci dit, les qualités sont grandes, le dessin des formes est d'une jolie précision, les deux personnages sont savamment équilibrés, les

deux physionomies ont leur caractère: la manucure, indifférente et importante ; la patiente, une fine moderne qui pense peut-être à sa main blanche et à ses griffes délicates, mais qui pense aussi à autre chose, et ceci est très spirituel d'indication. Une autre toile de Tartiste, le Thé^ est de la même volonté, de visages de femmes très variés, les unes avec leur secret, les autres avec rien, et celle que l'on ne voit que de dos n'est pas la moins agréable : la dame qui verse le thé, et dont le corsage et la jupe beige, très simplement peints, ont l'agrément et le parlant d'un portrait.

M. Fernand Sabatté fréquente avec profit les églises : il sait exprimer la profondeur des édifices, la lumière froide qui va se perdre aux ténèbres des voûtes, la force des colonnes, et cette fois, avec la Confession^ il installe dans cette atmosphère particulière une humanité curieusement observée dans son état passif, son habitude, sa fixité. M. Ferdinand Bellan, lui aussi, avec la Chapelle de la

Vierge, a fait une bonne étude de décor et de physionomies, de lumière et de silence. M. Devambeznous mène ao théâtre:

salle de Première au Théâtre Mont* martre. Cest un peu gros, un peu caricatural, il y a plus de finesse à Montmartre. Ceci pour la manière de voir le sujet. Pour la manière de le traiter^^ il est trop évident que le peintre ne doit pas, ayant à représenter une foule, formuler avec tant de rigueur chaque portrait individuel, mais il n*ya qu'à excîterM. Devambez dans la voie où il s'engage, il y trouvera la vérité*

Vlntimité, de M. Camille Boiry, est une petite scène, réunion d'amis autour d'un piano, traitée avec une intelligence parfaite de la douceur de la lumière et des jeux de la pénombre. Encore que trop ressemblant aux tableaux du flamand Struijs, le tableau de M. Emile Troncy, Cœur simple, doit être vu pour sa solideinstallation, la finesse robuste de sa partie de nature morte : la commode, la pendule, les cadres de photographies.

L me

Au premier aspect, j'ai aimé le Repas des servantes de M. Joseph Bail, puis, tout en continuant à trouver l'œuvre plaisante, séduisante, j'ai eu des objections. Que la forme de M. Joseph Bail soit un mélange des Hollandais, de Chardin, de Ribotet de Bonvin, que la scène se passe, pour l'installation et les costumes, dans un pays d'opéra-comique où intervient une sorte de féerie bourgeoise, soit. Je voudrais alors que le peintre, son programme accepté, fît intervenir aussi la variété de la vie. Pourquoi les trois servantes sont-elles de tout point pareilles ? L'étude de trois visages, de trois expressions dissemblables, enlèverait à ce tableau blanc et doré un je ne sais quoi de morne qu'il a, et qui s'accroît si on le regarde longtemps, réveillerait les personnages de leur somnambulisme, ou de leur enchantement si Ton préfère, pour les animer de l'enchantement de la vie. — Je ne veux pas séparer 4e M. Joseph Bail son frère, M. Frank

il, d'autant que sa Méditation, un

homme enfoui dans Tombre grise et ho-

iTîide de quelque atelier au nord de TUe Saint-Louis, est un très excellent petit tableau de touche juste, de sourde et fine harmonie.

IVIIL — MAEINS ET PAYSANS

Le même désir de vérité, le même juste sentiment d'un art inspiré directetnent de la vie^ animent un groupe de peintres épris des formes différentes du rude labeur humain. M. Jean-Pierre, avec VArrîvée^ dît la beauté du bateau qui rentre au port, qui coupe les dernières lames après avoir affronté le mouvement violent de la mer; la voile est retombée, la barque glisse d'une avancée douce; les hommes, debout contre le bord, regardent la terre venir à eux. 11 y a ici de la gravité, une émotion en dedans, un spectacle de calme et de force. Le Départ des Islandais y de M. H.

Dabadie, est une évocation de ce beau paysage de la baie de Paimpol, que Texis-

tence de ses hommes qui partent, de ses femmes qui restent, pare d'une grâce douloureuse : Tartiste a senti et exprimé la mélancolie et l'inconnu qui planent sur l'eau, sur la verdure, sur les groupes noirs des femmes. Il y a presquetoujours, en Bretagne, même dans la gaieté, qui «st fréquente et vive, le goût de la rêverie, un penchant nostalgique indéfinissable, et M. J. Adler n'a pas manqué de voir ainsi les personnages du Retour du Pardon, que je préfère à son Aube, de paysage un peu vide, de silhouettes •ouvrières un peu théâtrales.

Quittons la mer pour les champs.

M. Constantin Le Roux ajoute, à la série de ses intérieurs rustiques, la grande toile des Vanneuses^ tout à fait belle de lumière, de formes solides, de gestes lents et sûrs. Aucun effet théâtral : la simple vérité, une atmosphère grise, une grande souplesse de peinture. Il y a une cuisine plus apprêtée, un ragoût de Rembrandt et d'Israëls, un arrangement scéjiique, chez M. Désiré Lucas, auteur du

Benedicite et d'une Légende bretonne^ qui sont aussi deux excellents tableaux, de léger coloris scintillant, d'ombre chaude^ de tonalités harmonieuses, de jolies silhouettes de petites filles. Et encore — un Intérieur d'église à Fresse'^ Unes [Creuse)^ de NL Fernand Maillaudj les pierres, les meubles rustiques en si parfait accord avec la vieille femme — les Bouilleurs de cru^ une de ces scènes trop durement écrites par M. Buland, mais avec une connaissance certaine des physionomies paysannes — le fin Intérieur de cuisine en Lorraine de M. Chauchet.

g IX. — LES PAYSAGISTES

Ils sont légion. A leur tête, M. Harpignies, toujours robuste, montrant les eaux, les collines, les nuages de Menton ou de Morlaix, à travers les beaux arbres aux fortes branches, aux feuillages déployés; M. Pointelin, poète du Jura, fidèle aux vallons où s'amasse l'ombre, aux

lents mouvements de terrains, aux grands ciels profonds emplis de lumière; M. Albert Gosselin, épris de la clarté lunaire, et qui note, en un juste effet, d'une couleur dense, sur les arbres verts, les toits rouges, le mélange de cette lumière des nuits avec le jour finissant. Il est d'autres peintres savants du crépuscule : M. A.

Bouché [La Marne \ Soir)) M. Morlot [Lever de lune); Mlle Valentine Pèpe (La Nuit qui vient) \ M. Moisset (les Etangs de Sacy à la tombée du jour) ; M. Enders, qui a choisi, pour son puscule sur la berge^ le paysage de l'Exposition, et qui Ta évoqué avec une certaine grandeur dans la dernière dorure du soleil.

Je regarde encore : l'Eté de la Saint- Martin, de M. Albert Wallet; les marines nocturnes et bleues de M. Ravanne ; la Matinée de juin et le Paysagiste au travail^ de M. Paul Sain; la neige de Novembre, de M. Marché ; les dramatiques usines de M. Cagniart; la route mouillée, les ornières, les feuillages d'au-

tamne, de M- Paulin Bertrand; la belle vision du Pont des Arts avec sa foule en mouvement, de M. Léon Félix; le matin à Bellevue,d'où M. Tauzin a fait surgir, dans les brumes et les fumées colorées, une image vivante de Paris; et le magnifique Soir, de M* Edmond Yarz, d'une forme ample^ d^une coloration riche et sourde, la fîn empourprée d*un beau jour.

? X. — LES PORTKAITISTIS

Des deux portraits de M. Hébert, une femme, un enfant, je préfère le portrait d'enfant, déforme plus sûre, de couleur charmante. M. Jules Lefebvre a fait une œuvre naturelle et fine, sans trop de sécheresse, avec le portrait de sa fille. Des artistes qui sont préoccupés de fixer des caractères ont envoyé des œuvres de valeur certaine : M. Ernest Laurent, M. Charles Maurin, et leurs portraits d'hommes et de femmes ; M. Fougerat et son portrait de chanoine normand.

Des portraits d'apparat, qui prouvent un joli sens de Tarrangement des étoffes, en même temps que de la nuance des physionomies, sont ceux de MM. F.

Humbert, Henry Royer, Lauth, Mlle Jeanne Boucher, MM. Abel Faivre, Marcel Baschet, Emile Wery. Le groupe de jeunes filles de M. François Flameng aurait pu être curieux d'arrangement et de physionomies avec un travail plus harmonisé. Voici deux magistrats : le président Labour, un beau nom, de M. Edouard Fournier, — le président Magnaud, une belle signification humaine, de M. Maxime Dastugue. Et je n'aurai garde d'oublier la jolie tête de petite fille de Mme Laura Leroux, ni le portrait que M. Déchenaud a fait de son père.

M. Roybet a envoyé avec un sobre Portrait de Gustave Gœtschy, le tableau des SavantSy portraits aussi, mais costumés, avec ce goût des étoffes, des arrangements pittoresques, auquel se subordonne Tétude des physionomies.

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