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DEBUCOURT

2 mai 1894

Né à Paris, mort à Paris^ ayant vécu à Paris de 1755 a 1824, Philibert-Louis Debucourt, habile à représenter les spectacles de tous les jours qui distrayaient ses yeux et son esprit, restera dans rhistoire de Tart comme Tun des historiens familiers des mœurs de la grande ville, comme un artiste observateur et adroit, apte à voir et à exprimer les silhouettes des êtres dans la rue, dans les allées de promenade des jardins publics, dans les lieux de plaisirs. Il aura bien vu et bien fait voir l'homme et la femme en toilette, vêtus à la dernière

mode, et se donnant en représentation sociale à la foule de leurs pareils, qui sont comme eux acteurs et spectateurs.

Le montreur de ce défilé bigarré ne semble pas avoir adopté, pour son compte, les habitudes et les sujétions de tout ce public qu'il aime à observer dans la distraction de son ennui et la recherche de sa joie. Il apparaît, dans ses biographies, indépendant de caractère, affirmatif de ses goûts, peu soucieux de la vie bourgeoisement organisée. Il aima peut-être, dans sa jeunesse, à porter un habit bien fait, à s'asseoir à la table d'un café à la mode, à conduire une femme élégante par les avenues fréquentées, à travers une foule heureuse du beau temps. Mais il ne semble pas que sa vraie nature ait été là, dans les plaisirs acceptés de tous, dans le coquet apparat des jours de fête de l'existence civilisée. Pas très tard dans sa vie, au moment de son âge mûr, il mène une existence retirée et sans souci à la porte de Paris, barrière de la Chapelle.

Les Concourt nous le montrent là, en une de ces descriptions rapides et essentielles où ils sont maîtres : «A la tête de deux chevaux, de deux carrioles, il se mita mener largement etheureusementle grand train villageois d'un gentilhomme campagnard. Il s'entoura d'animaux ; il eut des lapins, des pigeons, des poules, mais qu'on ne tuait pas: ils étaient dans sa basse-cour pour y mourir de vieillesse.

Dans son jardin, il laissait tout fleurir et mûrir à la grâce de Dieu, tout cueillir à la maraude des enfants du voisinage.

N'y a-t-il pas là une charmante et douce tendresse à la nature? On se figurerait ainsi la maison des champs d'un La Fontaine ». Il quitte la Chapelle pour venir habiter le boulevard Saint-Denis, et puis, tout à la fin, auprès de son neveu, une maison de Belleville qui était alors, plus encore qu'aujourd'hui, un quartier fleuri de jardins, aux semaines tranquilles et aux bruyants dimanches. Mais ce bonhomme Debucourt qui est ainsi, par certains côtés de sa nature, un ancêtre de

Paul de Kock, aura surtout aimé à faire descendre sa verve et à promener son observation dans l'intérieur de Paris, aux endroits désignés par la mode pour servir de décors au plaisir. Il a été à la fois attentif et gouailleur devant ce Paris factice qui aime à changer d'allure et de costume en même temps qu'il change de place, et il a été assez heureux pour fixer définitivement par son art quelques traits significatifs de cette physionomie fugitive.

On a pu lui reprocher avec raison d'avoir abandonné, pendant une période de sa vie, l'étude précise et fine des mœurs de son temps, et de s'être adonné à des charges grimaçantes et enflées, puériles et faciles. Il faut mettre à son actif, toutefois, qu'il sut revenir à sa vraie nature et à sa manière logique, et qu'il ajouta, après interruption, la planche de Frascati aux planches sur le Palais-Royal où son talent avait trouvé sa vraie expression. Et même en l'an VIII, alors qu'il publie les Modes et manières

dujour^ il est fin et nuancé dans la représentation des personnages, dont il démêle les sentiments et souligne les particularités, sous prétexte de vêtements de saison et de coiffures d'un jour. II excelle à mettre en scène les élégants aux raideurs de mannequins, il s'amuse de la coquetterie des hommes autant que de la coquetterie des femmes. Celles-ci, ce sont les femmes blanches et fragiles, aux petits pieds, aux bras souples, aux airs de perversité ingénue. Tout ce dclilc est évidemment dominé par la Cruche cassée de Greuze, et c'est cette polissonnerie d'innocence que Ton trouve ilans le Prétexte^ Il va Vapi%lscr^ la Phfifsr changée, Acesoir^ Prends t7/r, et tant d'autres images où des sylphides à jupes longues, à taille courte, manœuvrent A l'entour de messieurs hellAtres (pii (Mit généralement l'air de ténors et de professeurs de danse. Il faut bien alors, si l'on veut conserver a Debucnurt s;i désignation de caricaturiste, préciser la signification du mot caricature et dfjuner A

in

son histoire l'extension qu'elle comporte.

Demêmequelescruautésdesjugements sur la vie et les intentions pamphlétaires doivent être classées ici, de même doivent être admises les véridiques observations et les études nuancées. Il ne s'agit pas seulement de la trivialité de pensée et d'expression, de la déformation appuyée des êtres et des choses, qui constituent strictement la caricature. En dehors de la non retenue du rire et de la grosseur des moyens employés, en dehors de l'enflure du dessin et du grotesque de la légende, la caricature a été jusqu'à l'allégorie, et a été aussi jusqu'à la peinture de mœurs. Il est donc possible, il est même juste de fixer ce déplacement de limites, cet accroissement déprogramme. Toutes choses s'expliquent mieux, il y a grandissement d'intérêt si avec la charge de l'humanité il y a Té-tude serrée du visage et de la gesticulation, si le lien est montré entre la fantaisie Imaginative des caricaturistes et

l'observation quasi médicale des artistes et des écrivains,

La Caricature, c'est alors un journalisme dessiné, expéditif, batailleur, prenant les yeux et la pensée en une rapide seconde. Les collections de journaux, de pamphlets, les articles dispersés, ou réunis en livres, seraient oubliés, que les planches lithographiques, les vignettes, les croquis, subsisteraient pour renseigner l'humanité de demain sur les habitudes d'esprit de l'humanité d'hier. C'est le récit des querelles littéraires et artistiques, patriotiques, politiques, religieuses, sociales. Le tableau de mœurs comporte les scènes d'intérieur, les distractions de la rue, les goûts changeants, les inventions, les réclames de couturières et de modistes, les allures féminines, tout ce qui est noté prestement par les faiseurs de comptes rendus de l'image.

Seulement, il faut le dire, et c'est la remarque la plus importante, la survie artistique et la hauteur de Tintelligence sont rarement constatées chez le carica-

turiste proprement dit. Elles n'existent que chez ceux qui ont été des observateurs scrupuleusement exacts ou de prodigieux évocateurs extraordinairement violents. Combien sont-ils, ceux-là ? Ils sont facilement comptés, et il n'est pas besoin de les nommer. De même que les chroniqueurs de courte haleine et de mince crayon qui leur sont injustement donnés comme congénères, ces maîtres ont regardé passer les hommes, ont suivi le cours des événements, ont transcrit, toutes les semaines, quelquefois tous les jours, les silhouettes qui passaient dans le champ de leur optique. Mais là se borne la ressemblance.

La légion des caricaturistes ne fournit guère comme résultat de son application et de son investigation que des images de dessin enfantin et des niaiseries cérébrales. Certaines ont une raideur amusante, une cocasserie inoffensive.

D'autres, qui ne faisaient pas du genre leurmétier, desdessinateurs, despeintres, ont crayonné des croquis de bonne hu-

meur avec une naïveté voulue et une science cachée. Mais, hélas ! le gros de la bande se présente avec la facture la plus médiocre et l'imagination la plus déplorable. Regardez, et vous ne trouverez pas un noble effort, une pensée haute, uneinventionsuperbe, sur lesquels ces parasites de l'actualité ne se soient acharnés pour les bafouer, les rapetisser, les dévorer. Les découvertes scientifiques ont excité leur verve grossière. Les manifestations dépensée etd'arlquidevaient triompher et conquérir l'avenir ont été assaillies par leur lâche bêtise. Apparition d'un livre, d'un drame, d'un tableau, tout leur était bon pour révéler leur ardeur rétrograde, pour courir sur l'originalité qui osait comparaître devant leur tribunal impitoyable. Contre le génie, le talent, la recherche, le nouveau, il n'est pas de traits injurieux, il n'est pas de légendes à basses calembredaines qui n'aient été employés par ces extraordinaires gens d'esprit.

Il serait absolument injuste d'inscrire

Debucourt parmi ces éreinteurs sans réflexion, ennemis sans choix de toutes les idées, abatteurs sans vergogne de toutes les originalités. Non, Debucoart est un artiste. Il essaye de garder, sur les feuilles volantes qu'il publie, le souci d'harmonie et la gracieuse allure de ses petits tableaux trop luisants, trop détaillés, mais où il affirme sa compréhension de la lumière, discrètetement éparse sur les objets, délicatement rassemblée sur un personnage, sur un visage rose, sur une robe blanche, satinée, argentée et bruissante. Le même amour de la jolie exécution est visible dans les estampes qu'il signe, dans ces planches à cinq cuivres, où il perfectionne les procédés de ses prédécesseurs pour l'entente et la juxtaposition des couleurs. Grâce à cette maîtrise de technique, à ce scrupule de perfection, rœuvre de Debucourt a gardé une importance historique et artistique, la vogue est restée aux épreuves où il a fixé un peu de la vie de son époque tumul-

tueuse. Et même il lui est advenu cette bonne fortune de faire surgir en des évocations qui n'ont pas d'équivalents dans son art le milieu aujourd'hui aboli où Paris vécut une vie inquiète, vicieuse et fiévreuse à la fin du xviii® siècle, aux années qui précédèrent la Révolution et pendant les premières années de cette Révolution. Il n'y a guère à retenir la Promenade du jardin du Palais-Royal^ de 1787, qui n'est pas signée, et qui ne peut être que très vaguement attribuée à Debucourt, mais la Promenade de la ga^ lerie du Palais-Royal^ de 1787 également, et \2i Promenade publique^ de 1792, sont deux pages véritablement complètes, où l'artiste a exprimé des mouvements de foules et des caractères individuels.

C'est le défilé spécial d'un temps, devant ces boutiques et sous ces arbres, c'est toute l'époque flâneuse et galante, les étrangers et les désœuvrés en quête, les officiers, les clercs, les élégants en fracs multicolores, et la promenade monotone et la cohue des filles, les grosses, les

maigres, les petites, les grandes, les robes de richesse et les robes de pauvreté, les reines admises et les tristes rôdeuses, tout un va-et-vient de prostitution et de marchandage, d'œillades^et d'étreintes, un étalage de chair, une ardeur de luxure, une inquiète avidité de l'argent. 11 est peu de documents d'art aussi renseignants, d'un résumé aussi net, d'une signification aussi philosophique. C'est le Palais-Royal d'hier. Comparez-lui le Palais-Royal d'aujourd'hui.

N'est-il pas évident que jamais la foule ne reviendra autour de ces pelouses, sous ces galeries froides, que jamais plus le jardin abandonné ne sera le lieu de plaisir, le centre de Paris. On a déjà essayé de remettre en faveur cette nécropole. Le canon de midi, la musique militaire de quatre heures n'étaient pas considérés comme des distractions suffisantes, capables de ramener les désœuvrés à l'endroit déserté. Plusieurs fois, il a été question d'établir là un jardin d'hiver, de donner des bals, d'installer

des fêtes foraines. Les essais tentés n'ont pas réussi. On ne remonte pas le passé, on ne réinvente pas le plaisir disparu.

La foule qui s'est dispersée de 1828 à 1836, pendant les huit années écoulées entre Tincendie des galeries de bois et la fermeture des maisons de jeux, cette foule là n'est jamais revenue. Depuis cinquante ans les boutiquiers et les industriels qui habitent sous les arcades autrefois bruyantes, aujourd'hui mortes comme des impasses, se plaignent de l'aspect mélancolique des galeries et de la stagnation des relations commerciales. Ils ont mauvaise grâce à se plaindre. Ce sont eux qui ont voulu que les choses soient ainsi. Après l'incendie des galeries de bois et l'installation de la galerie d'Orléans, ils n'ont pas compris, en voyant la foule fuir la bâtisse nouvelle, qu'il ne fallait rien changer aux aises du désoeuvrement et aux habitudes du vice. Ils ont insisté, il ont signé des pétitions contre les maisons de jeux et contre le trafic des filles

publiques. Ils ont cru ainsi faire disparaître une population gênante et attirer en même temps les honnêtes gens de la société tranquille. On leur a donné satisfaction, et il n'est plus venu personne.

D'où Ton pourrait déduire, que les gens tranquilles n'aiment pas la tranquillité, que les honnêtes gens se plaisent à fréquenter les salons de jeu et les maisons suspectes. Il ne faut pas reculer devant la conclusion. Le seul moyen de rendre au Palais-Royal le mouvement et la prospérité qu'il connut depuis les dernières années du xviii® siècle, jusqu'à la fin de la Restauration, serait de revenir sur ce qui a été fait, de recommencer des pétitions pour demander le retour à l'ancien état de choses. Que les marchands de décorations, les bijoutiers, les orfèvres, les restaurateurs, les cafetiers, les libraires, bref, que tous ceux qui exercent un négoce quelconque au rez-de-chaussée des galeries abandonnées, disent nettement qu'ils sont tout prêts à accepter la promenade perpé-

tuelle, devant leurs vitrines, des joueurs, des professeurs de jeu, des filous, des prostituées. Qu'ils réclament la réouverture des maisons où l'on pouvait jouer depuis quarante sous jusqu'à cinquante mille francs. Qu'ils se déclarent prêts à revoir les cinquante courtisanes commanditées par le Théâtre Montansier, et les innombrables servantes d'amour qui occupaient les maisons jusqu'aux greniers et qui descendaient dans le jardin, toutes à la même heure, décolletées, fardées, enrubannées, chargées de plumes et de verroteries, vêtues de costumes de théâtre fournis par les notables commerçants du quartier.

C'est à ce seul prix, en se déclarant partisans de la liberté du vice, que les marchands auraient chance de faire revenir ceux qui s'amusent et qui paient.

Le Palais-Royal reprendrait alors l'importance civilisatrice qui était la sienne sous le Directoire, sous Louis XVIII et sous Charles X. Mais le moyen est fait pour déplaire aux âmes vertueuses des

/,^1/tiquîers du jardin.

.^es ^\i jamais d'une prospérité ^^%e ^^^^oyens que la morale prohibe.

fûe ^ ^^^gretteront pas les pétitions de If^ f^j^a besoin, ils les approuveraient à ^^^ iour de leurs signatures. Plutôt que {^ refaire de leur chez eux le rendez-vous joueur et galant qui attirait l'argent de j'Europe, ils préfèrent le silence de petite ville, troublé par le passage inattendu d'un promeneur égaré, qui sévit désormais sur le quartier désaffecté.

Aujourd'hui, c'est le boulevard qui a hérité de la clientèle et il la gardera jusqu'à la prochaine oscillation qui portera la vie ailleurs, à la suite d'une émigration nouvelle de la galanterie parisienne.

C'est ce phénomène que Debucourt a rendu visible dans l'art, et ce n'est pas un mince mérite. Par lui, nous apercevons la formation, l'apogée et la décadence d'une existence spéciale aux grandes villes. Il fait surgir le jardin vivant, dans sa vérité familière, à la place

où dorment aujourd'hui les maisons régulières d'un coin d'abandon et de ruine.

Il donne à apercevoir l'activité humaine par ce même emplacement où ne se glissent plus que quelques ombres, aux heures indécises du soir, qui sonnaient jadis si allègrement dans la lumière.

C'est évidemment une gloire restreinte, et Debucourt ne peut prétendre au premier rang, mais c'est une gloire bien à lui, que personne ne s'avisera de discuter. Un peu du Paris d'alors marqué en quelques traits et en quelques taches sur deux feuilles de papier, et voilà une prise de possession établie. L'artiste a pu accumuler les efforts, entreprendre des séries, dessiner jusqu'à son dernier jour. Il aura trouvé d'autres inspirations, il aura été aussi sagace et ingénieux, apte à voir les silhouettes, à comprendre les expressions. Mais il donnera néanmoins la sensation qu'il lui a été impossible de se surpasser, de s'égaler même, et ces deux images excellentes d'exécution, si hautement intéressantes parleur

perspicacité d'observation, par leur connaissance d'humanité, auront assuré à l'artiste ce que les Concourt ont appelé avec certitude sa petite immortalité.

TASSAÊRT

22 janvier iboô

L'existence d'artiste et d'homme de Tassaërt fournit un triste récit.

Les biographes relatent que le peintre, né en 1799, était d'origine flamande, qu'il fut d'abord destiné à la gravure, puisqu'il étudia la peinture dans Tatelier de Lethière, et qu'il s'annonça au Salon de 1825 par un Louis XL II y eut quelques années de cette production de genre historique. On relève ces titres :

Scèpie de la Révolution de 1 8^0 j Dernier triomphe de Robespierre^ Mort du Corrège. C'est ensuite une longue série de lithographies, hâtivement faites, pas

trop bien payées. La misère commence, et l'homme manque de courage pour subir une vie de travail sans compensations. Il eut pourtant sous les yeux les exemples des paysagistes qui surent accepter l'isolement et la rusticité de la vie à^la^campagne pour rester maîtres de l'emploi de leur temps et de la réalisation de leur idéal. Mais toutes les âmes ne sont pas de même trempe, et il y eut toujours deux familles, chez les manieurs du pinceau ou de Tébauchoir.

Tassaërt fut de la seconde famille, de celle des bien doués, au travail heureux, qui attendent tout de la chance, qui croient à la^ réussite, et maudissent le sort s'ils échouent.

On peut croire que le désir d'être un artiste arrivé fut d'abord, chez Tassaërt, plus fort que le désir d'être un artiste.

Doué presque immédiatement d'une vraie habileté de la main et d'une vraie finesse de vision, il s'en tint à deux ou trois types de composition, à deux ou trois façons d'égratigner la pâte et de distribuer

la lumière, et il se refusa à sortir de ce programme de peinture, qu'il crut sans doute d'une mise en œuvre facile, socialement parlant. Ce /ut l'erreur du début qui empoisonna sa carrière, qui chagrina ses vieux jours. Tassaërt ne vendit pas ou vendit mal. Les temps n'étaient pas venus. Le public acheteur ne consentait pas encore à encourager le recommencement, à un nombre infini d'exemplaires, de la même peinture et de la même aquarelle. A un autre moment, Tassaërt, jeune, en possession de sa facture incontestablement brillante, eut ramassé une fortune à coups d'expositions particulières. Au lieu de cela, il passa sa vie à courir le marchand de tableaux et le hasard du billet de banque, bâclant une toile pour vivre pendant huit jours. Ce métier use vite. Tassaërt négligea de plus en plus le certain de son talent. Sur le tard, il connut de nouveau, et de façon plus cuisante, les dégoûts et les découragements des débuts. Il fut, hélas! le bohème vieux, l'homme qui a perdu son

chemin, qui tâtonne, qui erre parmi les fondrières, ou qui reste là où il est, perdu dans Tindifférence et l'hostilité de la foule.

Tassaërt délaissa la peinture, essaya d'écrire des tragédies. Il devint paresseux. Il devint, il faut tout dire, — ivrogne. Il s'enivra de gros vin après avoir connu peut-être le noble enfièvrement du désir de gloire. L'ivresse des cabarets endormit au coin des bornes le peintre des Nymphes joyeuses et des Lédas frémissantes. Il fut le dépenaillé, presque le mendiant. Enfin, un réveil de fierté, un suprême haut le cœur. A tâtons, de ses mains de vieux bonhomme presque aveugle, il alluma un réchaud dans le taudis qu'il habitait à la barrière du Maine. Les journaux de 1874 racontèrent ce suicide du vieil artiste, déplorèrent vaguement le peintre incompris, alors qu'il y avait surtout à s'apitoyer sur le malheur de l'homme.

Ce malheur, il a été, il est, il sera le malheur de bien d'autres. C'est, dans

nos milieux civilisés, un mal social autant qu'une maladie de l'individu. Il naît d'une fausse perception du bonheur, d'une erreur première qui place ce bonheur dans l'apparence, dans l'artificiel.

Le décor des grandes villes, le bruit joyeux, la lumière, le luxe, sont pour fausser l'esprit au premier contact de l'adolescent avec les choses. Ce n'est pas à l'âge où Ton veut d'abord vivre, et vivre vite, que Ton peut examiner bien savamment tous ces dehors combinés en trompe-l'œil. Le fameux luxe ne résiste pas à un examen un peu calme, et si l'on reçoit quelque avertissement des choses, selon une disposition naturelle et une expérience faite à temps, on a vite fait de prendre, d'abord en horreur, puis en sage indifférence, ce qui excite tant les désirs et les envies de presque tous«

C'est là de la vérité banale, de la philosophie vieille comme la philosophie, mais il ne faut passe lasser de répéter les redites, puisqu'elles n'ont été jusqu'à

présent entendues, comprises, et retenues, que par un si petit nombre. Dans le monde de la littérature et de l'art surtout, Terreur est trop souvent manifeste.

La littérature et Tart sont pris par beaucoup, par trop, comme des manières d'occuper un certain rang social, avec lesprétendus avantages 'de situations, de fréquentations, de fortune. C'est ne pas distinguer l'essentiel du secondaire. Non pas que soit assumé ici le rôle de cataloguer les individus, leurs goûts, leurs tendances. Ceci importe peu, et ceux qui se plaisent dans une atmosphère luxueuse, dans un décor d'élégance, n'ont à supporter aucun décri. Mais, en dehors de ceci : qu'il y a luxe et luxe, élégance et élégance, il faut simplement se demanderas! Jes raisons d'opter pour la fête souvent] frelatée sont des raisons vraiment supérieures et convaincantes pour rhomme qui prétend être un homme d'art et'de pensée. S'il risque d'y maquiller son art et d'y amoindrir sa pensée, on peut considérer, pour quel-

ques-uns tout au moins, la cause comme entendue. Pour les snobs de naissance, ils ne sont pas en question, et il relèvent seulement de la cruauté ou de la bonne humeur de nos amis les caricaturistes, ces assainisseurs.

Cette question a été ainsi indiquée, non pas pour reconnaître exactement le vice de l'existence d'Octave Tassaërt, mais pour indiquer la généralisation possible d'un cas particulier, et le développement utile d'une hypothèse. Tassaërt est un artiste qui s'est trompé sur les conditions de vie qui sont celles de l'artiste : cela peut être dit sans que Ton puisse reconnaître exactement l'étendue de son erreur, et cela suffit pour qu'il soit devenu la raison d'être de ces remarques.

Ce sujet effleuré, il reste que Tassaërt est un artiste.

Son inspiration est populaire et sensuelle. Nombre de ses tableaux sont des romances. Des romances noires et des romances roses. Il raconte tour à tour

les faits-divers de la mansarde et les aventures du boudoir. Trop souvent anecdotier, croyant à la nécessité du sujet, ne se résolvant pas à la seule expression, il apparaît puéril par des' images à la Greuze, et à la double manière de Greuze, celle des cruches cassées et celle des familles de mélodrame. Beaucoupdes œuvres qu'il a signées vivent sur trois ou quatre imaginations d'atelier, sur trois ou quatre effets déjà usités et combinés à nouveau par lui. C'est souvent la mythologie des « Lettres à Emilie », les drames de la misère, les polissonneries de l'amour. Des satyres, des amours, des femmesendormies,des Danaés,des Lédas, des mises au tombeau, des tentations de saint Antoine ; — des mères qui pleurent auprès du berceau de leur enfant malade, des aveux éplorés de pauvres filles, des âmes d'enfants qui s'envolent emportées par des anges gardiens, des mères malades, des grand'mères mourantes, des convalescences, des veuvages, des suicides, des rêves de jeunes filles, des ou-

vrières à petits oiseaux, des sommeils d'innocence, des aveugles de Bagnolet; — des vieillards libidineux, des petits chiens de femmes de bastringues, des grivoiseries d'alcôve ; — tel est le répertoire où puise incessam ment Tassaërt.

Et il faut ici bien s'entendre. Les sujets choisis ne seraient pas reprochés à Tartiste, s'il les avait découverts ou simptement renouvelés. La souplesse de sa pâte, la transparence de ses ombres, le poli de ses tons de chair parlent suffisamment pour lui, et font oublier le reste, lorsque ce sont des qualités bien à lui. Mais sa facture et son invention ne parlent pas toujours un langage inconnu. Les lumières argentées, les ombres roses, les avivements de rouge, mélangent Corrège, Rubens et Diaz. Les familles malheureuses, les sensibleries agaçantes, les couchers galants, les ébats lubriques, vont de Greuze à Fragonard et à Baudoin. Une ravissante chose, deux femmes qui regardent des bijoux, semble un calque de Gavarni.

Il faut pourtant arrêter cette critique qui finirait par ressembler à un réquisitoire pour dire ce qui sauve, malgré tout, Tassaërt de Toubli.

Il peut être un historien non convaincu de l'existence des pauvres, de la misère, du froid, delà faim,delamaladie.

Il peut y avoir, dans ses illustrations mythologiques, des assimilations et des courtes idées marchandes. Il a pu exploiter une veine, accommoder aux sauces des anciennes recettes, tout ce qu'il y a de factice dans le sentiment et d'excitant dans le sous-entendu. Il n'a guère regardé la vie, et la vie s'est vengée. C'est un peintre de second plan.

Mais c'est un peintre^ et des tableaux de lui, quand même, iront aux musées, vivront leur petite vie mystérieuse de petites œuvres, où il y a un peu de sève artistique, de quoi assurer leur persistance. Il a eu un sens de la volupté à l'aspect des femmes rencontrées par lui, suivies dans la rue, observées aux bals, aux lieux publics, prises comme modèles

d'ateliers. Cest la grisette de son temps, la grisette en passe de devenir lorette.

Tassaërt a vu ses mouvements félins, les grâces douillettes de son corps, et dans ses bons jours, il a exprimé cette vie qu'il aimait, par une peinture d'un doux modelé, caressante, fleurie, savoureuse.

A cette vision, il a le plus souvent mêlé le libertinage, mais au moins senton alors chez lui la conviction. Il se montre tel qu'il est. 11 ne croit pas avouer de fautes, il ne cherche pas de palliatifs, il ne dissimule pas ses intentions, il n'est pas hypocrite. Il s'exprime, simplement. On voit se manifester, par certaines toiles, une ardeur qui devient visiblement une ardeur de vieillard, on perçoit l'heureuse hâte et le tremblement amoureux, la caresse vive.

Baudelaire, écrivant le compte rendu du Salon de 1846, et louant les qualités de facture de Tassaërt, écrivait à propos de lui, sur les sujets amoureux, cette jolie page qui est bien le plus pénétrant

et le plus soupirant des commentaires :

€ Vous est-il arrivé, comme à moi, — disait le poète des Fleurs du mal , — de tomber dans de grandes mélancolies, après avoir passé de longues heures â feuilleter des estampes libertines ? Vous êtes-vous demandé la raison du charme qu'on trouve parfois à fouiller ces annales de la luxure, enfouies dans les bi« bliothèqueSy ou perdues dans les cartons des marchands, et parfois aussi la mauvaise humeur qu'elles vous donnent ?

Plaisir et douleur mêlés, amertume dont la lèvre a toujours soif! — Le plaisir est de voir représenté sous toutes ses formes le sentiment le plus important de la nature, et la colère, de le trouver souvent si mal imité, ou si sottement calomnié. Soit dans les interminables soirées d'hiver, au coin du feu, soit dans les lourds loisirs de la canicule^ au coin des boutiques de vitrier, la vue de ces dessins m'a mis sur des pentes de rêverie immense, à peu près comme un livre obscène nous précipite vers les océans

mystiques du bleu- Bien des fois, je me suis pris à désirer^ devant ces innom-* brabies échantillons du sentiment de chacun, que le poète, le curieux, le philosophe, pussent se donner la jouissance d'un musée de Tamour, où tout aurait sa place, depuis la tendresse inappliquée de sainte Thérèse jusqu'aux débauches sérieuses des siècles ennuyés. Sans doute la distance est immense qui sépare le Départ pour Vile de Çythère des misérables coloriages suspendus dans les chambres des filles, au-dessus d*un pot fêlé et d'une console branlante ; mais dans un sujet aussi important rien n'est à négliger. Et puis le génie sanctifie toutes choses, et si ces sujets étaient traités avec le soin et le recueillement nécessaires, ils ne seraient point souillés par cette obscénité révoltante, qui est plutôt une fanfaronnade qu'une vérité.

Que le moraliste ne s'effraye pas trop, je saurai garder les justes mesures, et mon rêve d'ailleurs se bornait à désirer ce poème immense de l'amour crayonné

par les mains les plus pures, par Ingres, par Watteau, par Rubens, par Delacroix!... »

Tassaërt, sentimental poncif, égrillard fébrile, apparaissait à Baudelaire comme un peintre dont le talent s'appliquerait le plus heureusement aux sujets amoureux.

Il restera ainsi plutôt que comme raconteur du tragique de la misère, quoiqu'il ait fini par le réchaud qu'il alluma parfois dans ses toiles. Ce qui sera le mieux conservé par ses sauces heureuses de cuisine picturale, c'est son amour des chairs déshabillées, des corps frissonnants, des linges blancs, des mousselines, des robes roses, de la galante parure des femmes et des fillettes qui charmèrent le peintre amoureux, et qui furent, après tout, la seule consolation du pauvre vieil homme.

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