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CAZIN

18 avril 1901

J'apporte à Cazin Thommage de mon souvenir et de mon regret. L'homme fut de ceux que Ton n'oublie pas. Chez lui.

dans son atelier, ou pendant ces déjeuners qui rassemblaient quelques-uns de ceux que leur besogne appelle au Salon, ou bien encore au hasard des rencontres, il avait toujours une conversation affectueuse et particulière, où ce qu'il ne disait pas, et qu'il indiquait si finement, du regard et du sourire, avait autant de prix que ce qu'il disait. Cazin manquera toujours à ceux qui l'ont connu, parmi tant d'allants et venants de Paris, tou-

jurs on re verra son buste de roi mérovingien» sa silhouette massive enveloppée de couvertures, ses longs cheveux blancs^ sa barbe blanche, son teint coloré et ses yeux bleus d'homme du Nord. Cet homme du Nord est mort dans le Midi, il repose maintenant loin de la mer glauque et des dunes blondes de son pays. Il dut souffrir, — car il a su qu'il s'en allait, — de cette fin hors de chez lui^ dans une chambre d'hôtel ^ au milieu d'un paysage qui ressemblait à un décor à grand spectacle. Sapensée^en même temps qu'elle évoquait les siens, devait revoir aussi les endroits familiers où il vécut sa vie, où il créa son art.

Je songe à certaines toiles de lui.

Celle-ci, d'abord, La Ville morte : la grand'place d'une ville de province avec ses maisons basses, son hôtel, une ou deux boutiques, la diligence dételée.

C'est le soir. Une molle clarté lunaire se reflète dans les flaques d'eau. Les réverbères sont allumés. Aucun passant, aucun bruit. Tout ne dort pas, mais tout

va dormir. Un grand ciel calme s'étend au-dessus de cette somnolence de petite ville, éclairée par ses lanternes comme par des veilleuses. Qn sent, au delà des maisons, les jardins paisibles, les champs recouverts d'ombre. Cazin est un peintre du silence.

La Journée faite, c'est un homme, un terrassier, qui converse paisiblement avec une femme qui allaite, autrement simple et maternelle que les mères puériles et démonstratives. L^homme se confond avec Tatmosphère et les plans qui l'entourent. C'est surtout un pa)^sage et une heure que Cazin a voulu montrer, et il a réussi, il a évoqué une campagne humide, des maisons à toits rouges lavés par la pluie, une terre sablonneuse où s'endorment, dans la vapeur du soir, Therbe sombre et les maladifs coquelicots. Cazin est un peintre de la vie humble et paisible.

Novembre : les premières maisons d'un village, des chamips parsemés de toits de tuiles, des haies, des arbres dé-

vastes par la bise, des verdures d'automne tachées de jaune et de rouge^ des flaques d'eau boueuse sur le chemin sablonneux. Presque confondus avec les choses, deux enfants au bord du chemin.

Sur tout cela, les mélancolies du jour sombre et de la nuit froide qui va venir.

Et c'est' tout* Et de ce paysage entrevu, et de cette scène déjà rencontrée^ se lève une longue et balbutiante émotion, comme au rappel d'un souvenir ancien, d*un air de musique qui laisse palpitant et muet* Cazin est un peintre du souvenir et du mystère.

Ce n'est pas que de nouveaux sites nous soient révélés, que de nouvelles combinaisons de lignes et de couleurs nous apparaissent subitement et s'imposent à nous avec la force de Tévidence. Nous avons, peut-être, déjà vu cette entrée de village, cette maison, cet arbre au bord du chemin. Nous connaissons le charme de cette heure intermédiaire où le jour lutte avec la nuit^ et la clarté de cette lumière si faible qui s'allume

derrière la vitre obscure de la triste maison, nous avons regardé passer ces enfants mal vêtus qui mordent dans du pain. D'où vient que le déjà vu de la scène et du paysage n'est même pas mis en question ? D'où vient que l'humble et banal chemin, trempé de pluie, l'arbre maigre et jauni, le toit de tuile rosé par le jour tremblant, prennent subitement un aspect inattendu et frappent nos yeux et notre esprit comme si une soudaine création s'était faite devant nous?

Les dédaigneux de réalité, les tenants de l'idéalisme ne seraient pas embarrassés pour répondre à la question. C'est, diraient-ils, que l'observation n'est rien, que l'interprétation est tout, que la chose représentée vaut peu, que la façon de la représenter est seule importante, et il pourrait en être dit long sur ce sujet, surla non-valeurdes choses et leur seule existence cérébrale, sur la complète subordination de la nature à l'art... Mais qui ne s'aperçoit que l'explication ne serait qu^à moitié satisfaisante, qui ne

t clairement que rinterprétation sup-

se la chose interprétée, etquerœuvre

d'art qui veut représenter la nature ne

peut naître que d'un contact absolu de

Tartiste avec la réalité ? La définition

vmile Zola ; € Une œuvre d*art est un

n de la nature vu à travers un tempe-

nnent », reste irrépn ible, prise dans

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le reconnaître, su faut le tempe-

eût, il faut aussi nature : le men-

î qui prétend à la vérité est aussi

né de Tart que le report pho-

tograpliique.

Le monde physique est assez vaste et assez varié pour que chacun puisse trouver à y contenter le besoin de formuler le vague et de dire l'inexprimé qu'il porte en lui. 11 y a dans les nuées, dans les flots, dans les feuillages, dans les saisons, dans les heures, assez de lumières et d'ombres, assez de lignes et de couleurs, pour que chacun puisse rencontrer les aspects qui répondent à la qualité de son esprit, qui conviennent à la tournure de sa songerie.

Ribot qui voit Thomme dans la nuit, et Manet épris de clarté blonde, sont tous deux vrais. Millet, Rousseau, Corot nous ont dit, en des langages différents, quelles campagnes différentes ils voyaient, et toutes ces campagnes sont également vraies.

L'artiste ne copie pas la naturecomme un devoir, il s*ajoute à elle, c'est son histoire, à lui, qu'il nous raconte, en même temps que son histoire, à elle. Et l'histoire ne finit pas. Devant les mêmes choses, déjà cent fois expliquées, il viendra toujours quelqu'un qui les découvrira à son tour, et nous serons surpris, comme à une musique nouvelle, en entendant le son de voix nouveau.

Le paysage de Cazin est donc fait tout autant d'observation sincère que d'émotion intellectuelle. Les objets sont scrupuleusement vrais, et ils expriment des impressions personnelles. Nous sommes en présence d'une manière neuve de voir la nature, cette nature qui ne change pas.

Nousécoutonsun sensitifnous disant des paroles que nous ignorions. Et la vérité,

une vérité autre que la vérité d'hier, et aussi vraie qu'elle, se révèle à nous à raudition des confldences de cette ame d'artiste qui se raconte en celangage inattendu.

Cazin a peint, non pas seulement les choses, mais leur union complète avec leur milieu. Il a pénétré la nature et nous Ta révélée par quelques traita^ par quelques touches synthétiques. Ses tableaux^ qui montrent les vapeurs cuivrées du temps d*orage, les voiles bleus de la nuit, les scintillements d*or des étoiles, la paisible tombée de clarté de la lune, les ombres mouvantes du sol, nous disent, sommairement et complètement, avec un accent vrai et ému qui nous prend tout entiers, un état du ciel, la façon dont la lumière caresse les choses, la paix qui règne autour d'une ferme par une nuitclaire,lecreux que faitun sillon, les lignes qu'une meule, qu'un coteau, qu'un chaume, dessinent sur un ciel profond comme un regard. Pas d'habitants autour des chaumières, pas de mouve-

ment, et une vie inexprimable se dégage, et par une magie que Ton ne peut analyser, l'artiste nous fait deviner tout l'homme et toute la nature. L'existence menée aux champs tient là, dans ce carré de blé, dans ces instruments de labour qui semblent euxaussi se reposer d'avoir déchiré la terre et cassé la pierre. Tout un horizon est derrière ce monticule où s'accrochent quelques pâles fleurs. Toute la mer chante son éternelle chanson, va et vient de son éternel mouvement, derrière cette motte de terre et cette barque.

C'est dans le pays du Nord, prèsBoulogne-sur-Mer, où il habitait pendant la plus grande partie de l'année, que Cazin s'est emparé de la poésie des choses fami • Hères. Tous les jours, il revoyait les mêmes spectacles : un groupe de maisons juchées au haut d'une côte, sur un terrain bossue et raviné, et tout enveloppées d'une grise lumière, — une femme qui apparaît à un pignon, — une herbe indécise, qui n'a jamais eu l'éclat des belles verdures, qui ne s'est épaissie sous les

ondées que pour se courber sous les rafales, — un peu de merdécoupée par une échancrure de dunes, — un peu de lumière qui brille dans un ciel morose.

Pourquoi tout cela est-il à la fois d'une douceur si sereine et d'une âpreté si mélancolique? Pourquoi la pensée emportet-elle l'image inoubliable de ces masures sans cesse en proie à fassaut du vent, à l'enveloppement de la brume, aux me* naces de la mer? C'est parce que ce ne sont pas seulement là des habiletés de peintre, des trouvailles de palette. C'est parce qu'il y a de rhumanité éparse au^ dessus de ce sol pauvre^ dans cette froide atmosphère. Le peintre a aimé ce lieu pour son aspect, et la persistance de sa réflexion a pénétré les choses muettes, a évoqué l'existence des êtres. Cette simple tache, à peine fixée, qui est une femme, cet humble herbage, cette basse chauraine disent, par des formes sommaires et des couleurs pâlies, un des états de la nature et de la vie, mis en contact avec la vision d'un artiste et la pensée d'un poète.

De grandes scènes décoratives ont révélé chez Cazinun sens singulier deThistoire et du symbole. Mais Tartiste, là encore, s'en tenait à la nature et aux gens qu'il savait, et vraiment il a raconté complètement cette nature du Nord, de champs, de dunes, de nuages. Il connaissait d'une façon absolue tous les accidents et toutes les monotonies de la contrée, les souples mouvements des terrains, les lentes ondulations des sables et les courbes molles des talus, les physionomies des broussaillesrousses et le charme des fleurs solitaires, l'humble attitude des maisons dont les toits touchent presque la terre, et la familiarité d'habitudes racontée parle pont de pierre à une seule arche, par le mince cours d'eau, par la clôture d'un champ. Toute son attention est allée aux phénomènes atmosphériques, auxpluies qui coupent obliquement un ciel cuivré, aux vapeurs qui pèsent sur la mer, aux marches des nuées, à la lente descente vers l'horizon d'un soleil rouge et rond comme un boulet, à la

montée de lumière qui précède le surgissèment de la lune derrière les chaumières d'un village.

Cette certitude de visionet un goût spécial d'arrangement ont ainsi créé chez Cazin un parti pris d'artiste qui alla s'augmentant. On voyait nettement qu'il fixait de mémoire, à l'exemple de Millet^ les traits principaux des paysages entrevus au cours de ses promenades. Cela ramenait à se répéter, à perdre de la force que donne le contact de la nature. Ces toiles décolorées^ où toutes les couleurs sont éteintes au profit des nuances, sont plus des évocations que des observations.

Evocations des mêmes lieux, presque des mêmes heures, presque des mêmes saisons, puisque toujours s'affirme la tendance à ramener à quelques tons les infiniesvariations subies par les couleurs, sous l'influence de la lumière. Ici, le printemps annonce déjà l'automne, les midis sont déjà assombris par les teintes des soirs, le beau temps même est mélancolique. Toujours, par les mêmes

moyens restreints, le paysagiste s'efforce de nous faire partager les émotions qui impressionnent son âme de poète.

Cazin a voulu s'en tenir à un coin de terre, il a voulu choisir pour peindre certains moments et certaines combinaisons qui correspondaient à son goût intime. Qu'il en soit loué et remercié, il a fait sa tâche, nous lui sommes redevables de fines émotions et de douceurs contemplatives impossibles à oublier.

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