‹ La vie artistiqueChapitre 8 sur 41 · BESNARD · texte numérisé non relu

BESNARD

i^f septembre igoi

La biographie d'Albert Besnard s'accorde immédiatement avec son art pour affirmer que son talent^ qui procède naturellement, comme tous les talents réels, de Thistoire entière de la peinture, a pris Tune de ses origines particulières dans l'œuvre de Ingres. Songez aux portraits de femmes de Ingres, à M""® Rivière, à M°^® de Senones, etc. ; Besnard, sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, se rattache au groupe des artistes impressionnistes. Je crois que personne, aujourd'hui, ne manifestera d'étonnement, s'il est signalé des contacts de

Manet, Degas, Renoir, avec Ingres, tout autant qu'avec Delacroix. Je reviens à Besnard, aux renseignements qui ont été publiés sur son éducation artistique, et je trouve, tout d'abord, que son père fut élève d'Ingres. Son père mort jeune, il vit avec sa mère, miniaturiste, élève de M""® de Mirbel, mais qui ne pousse pas son fils vers la peinture. Elle eut, pourtant, on peut l'affirmer, une influence décisive sur son art, si j'en crois le biographe le plus complet, et sans doute le plus exact d'Albert Besnard, son ami Frantz Jourdain, qui a été le camarade de jeunesse de l'artiste et qui est resté tendrement fraternel à l'homme. Jourdain décrit le rezde-chaussée de la rue de l'Abbaye où il fut présenté à M"'® Besnard : intérieur demi-bourgeois, demi-artiste, ameublement d'acajou recouvert de velours grenat, garniture de cheminée en bronze doré, jardinière en faïence, et tout le reste à l'avenant, mais avec des dessins, des crayons,destubes de couleurs, desplâtres, des esquisses. Imaginez maintenant dans

; întérîeurune femme telle Jourdain. Je ne parle pas seulement de ga beauté classique, de son abord imposant, je parle surtout de son caractère qui nous estaînsî révélé : « M"^* Besnard était une nature anxieuse, passionnéCj violente, fantasque, et raisonnable pourtant jusqu'au calcul. Son adoration pour Albert la poussait à tout rapporter à lui; maiSj en revanche^ elle n'acceptait pas de partage dans une affection qu'elle prétendait posséder seule^ à Texclusion de tous autres. »

Je crois que voilà une note précieuse pour la formation d'un esprit. Jourdain dit encore queBesnard fut élevéen «jeune fille » dans une atmosphère saturée de « tiédeur féminine ». Je ne me trompe pas, il y a bien de cela dans l'art de Besnard. Il y a un tempérament de fond qui fait songer au produit d'une race ordonnée et raisonnable, à l'équilibre de la beauté classique, il y a la nervosité et la passion, mais tout cela dans une atmosphère de lumière et de couleur qui

a conservé la tiédeur féminine, et même par la sveltesse innée des formes, par une persistance juvénile, quelque chose de la grâce fleurie de la jeune fille.

Besnard eut aussi un professeur, M. Jean Brémond. Encore un élève d'Ingres, fanatique de Delacroix, — et d'Ingres aussi. « Il avait, ditFrantz Jourdain; le respect de la liberté cérébrale, du parti-pris, la haine de la formule, l'amour de Tindépendance. » Jean Brémond n'apprit pas seulement ses sentiments à son élève, il lui apprit son métier, sa manière de peindre délicate et légère, « car c'est de M. Brémond que Besnard tient sa façon de peindre en grisaille colorée de glacis. »

Lorsque le jeune artiste quitta ce maître sérieux, patient, bienfaisant, il connut l'incertitude à l'atelier Cabanel, s'égara dans les complications niaises de renseignement de l'Ecole des Beaux- Arts, mais en somme, il ne sombra pas, parce qu'il avait une personnalité qui ne pouvait pas sombrer. On ne peut pas

dire des médiocres qu'ils se perdent à TEcoIe des Beaux-Arts : ils ne se trouveraient nulle part. On en conclurait un peu vite que si TEcole des Beaux-Arts ne modifie ni les personnels ni les médiocreSj elle n'est pas nuisible. Il y a pourtant un certain nombre de preuves à Tappui de sa malfaîsance. Elle est nuisible, puisqu'elle fausse renseignement des arts du dessin, puisqu'elle crée un bouillon de culture où pullulent les ferments destructifs. Ce qui est inutile, dans cet ordre d'idées, est nuisible.

L'école des Beaux^-Arts est donc nuisible, dès que l'on accorde qu'elle crée des inutilités.

Besnard fit, comme tant d'autres, avec une habileté apprise et sans conviction, sa Mort de Timophane^ tyran deCorinthe^ et il obtint le prix de Rome. C'était en 1874. Il exposait déjà au Salon depuis six années : en 1868, le Portrait de M. J, TF... et un jeune Berger ; en 1869, Vliotnme qui court après la fortune et celui qui Vattend dans son lit, et une

Jeune Florentine ; en 1870, la Procession des Seigneurs de Vauhallan près Palaiseau et le Portrait de M. C... en costume deScapin; en 1872, deux portraits de jeunes filles, celui de Ai^^® G... et celui

Le séjour à Rome fut de quatre années, puisqu'en 1879. L'élève fut un sage élève, fit ses envois, de la Source, de Saint Benoit ressuscitant un enfant, de V Entrée de François i"^^ à Bologne après Marignan. J'ai vu cette dernière esquisse, elle ne manque ni de talent ni de grâce, sous le convenu obligatoire de la composition. Mais ce fut par son œuvre de dernière année : Après la défaite^ que Besnard montra son esprit de recherche et d'inquiétude. Il était temps pour lui de prendre pied dans la mêlée de Paris, de se trouver en contact avec la vie. Il venait de se marier avec une femme artiste comme lui, sculpteur de talent souple, attentif, d'expression concentrée et originale. Sa mère mourut à peu près à l'époque de son mariage et de sa sortie

d'Ecole. Il mena,dèsIors,la vie de travail ach^irné et de succès croissant pendant laquelle nous Tavons connu.

Tout d'abord il passa deux années à Londres, où M"'* Besnard fit des bustes pendant que son mari faisait des portraits: lord Wolseley, sir Bartle Frère, l'amiral sir Edmond Commerwell, le général sir Henry Green. Je n'ai pas vu ces portraits qui ont» dît le biographe de Besnard, beaucoup de vie, beaucoup de caractère, et qui ont le mérite de représenter vraiment des Anglais. L'assertion doit être exacte, car d'autres toiles de ce temps, visibles dans Tatelier de Tartiste^ ont bien l'accent anglaiSj ou mieux ratmosphère de Londres, une atmosphère obscure ou loi! faiblement la lumière du gaz, du colie et du charbon de terre. Il importe ici, où j'essaie de marquer les étapes de l'évolution de Besnard, de recueillir son opinion sur la peinture anglaise qu'il eut tout le loisir d'étudier et de pénétrer : « Là-bas, dît-il, le talent est rare, mais, en comparant les deux

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peuples, on chercherait peut-être longtemps avant de trouver des artistes équivalents à quelques hautes personnalités de la Grande-Bretagne. Les Anglais possèdent un don précieux : la rêverie, dont l'essence — quand elle n'est pas niaise — est plus élevée, plus noble, plus émue et plus émouvante que la nôtre.

Dans la stricte acception du mot, leurs coloristessont plus peintresqu'en France; ils dessinent avec de la couleur. »

On serait tenté de conclure,sur les deux ans de séjour à proximité des musées et des collections de l'Angleterre, et sur l'opinion qui vient d'être exprimée, que Tartiste a subi l'influence des artistes anglais de premier rang. C'est possible, mais ce ne serait exact, en tous cas, que d'une influence de goût et d'arrangement. Malgré le caractère de féminité qui a toujours été marqué chez Besnard et qui persistera sans doute, son art est essentiellement différent de Tart des peintres anglais. Chez ceux-ci, il y a toujours et quand même une diminution des maîtres

^M qui les ont éduqués, et Besnard vit très

^m clairement, à n'en pas douter, que, pictu-

^1 ralement, en dehors de la rêverie an-

^P glaise, il y a tout avantage à remonter à

^M rinfluence créatrice. Ce fut, en Angle-

^1 terre, celle de VanDyck^ laquelle prenait

^1 son point de départ chez Rubens^ un des

^M pères de la peinture. Van DycketRubens,

H voilà deux sources, deux influences pre-

H mières. Rubens est le plus grand, il

^Ê n'est pas besoin d'y insister. Il se fraie

^Ê sa voie à travers la nature entière^ il a

la majesté et la fougue d'un élément, et nul, même parmi ceux que Ton peut lui préférer, ne lui est comparable comme génie de conquête. Van Dyck vient de Rubens, et il en vient directement, puisqu'il a reçu son enseignement, puisqu'il a été son collaborateur, puisque sa manière apprise d'élève a dû se confondre sur les mêmes toiles avec la manière géniale de son maître. Mais Van Dyck, de par son tempérament particulier, son amoureuse complexion, élégante et passionnée, devait faire œuvre personnelle

avec les moyens trouvés chez Rubens. Le Van Dyck hors des Flandres, le Van Dyck de Gênes et de Londres, en proie au vertige des amours, a produit des œuvres qui ne sont qu'à lui, parce qu'il y a mis tout son élan du moment. Auprès de ces œuvres-là, les meilleurs chef-d'œuvres des peintres anglais ont quelque chose de timide, d'incomplètement exprimé.

Besnard eut donc avantage à s'éprendre plutôt des initiateurs que des continuateurs, et il est allé vers Van Dyck et Rubens, et là encore, il a fait, sans qu'il le veuille peut-être, la même opération qu'il venait de faire en éliminant les peintres anglais : il a, sans perdre le goût de Van Dyck, préféré Rubens. Mais dira-t-on, sa parenté est plus certaine avec nos peintres français du xviii® siècle qui n'ont pas été, eux non plus, sans influencer l'école anglaise. C'est encore vrai, il ne faut nier aucune influence, elles existent toutes, elles se croisent, elles s'ajoutent les unes aux autres, et elles

se renforcent, et Tindividualité de chaque nouveau venu se fait jour à travers tout celaj comme la plante vivace qui doit tout à la terre et qui ajoute son ornement à la terre* Entre Besnard et les peintres du ^viii^ siècle, et aussi les sculpteurs de portraits de la même époque^ il y a affinité et ressemblance de race, mais il ne faut pas non plus oublier que la peinture du xvin^ siècle relève de RubenSj qu'elle est imprégnée de son génie, qu'il lui a infusé son sang vif, Tardeur de son coloris généreux.

Je pensais à tout cela, à ces influences universelles et permanentes, à ces échanges mystérieux, à tout ce qui a aidé à la formation d'une personnalité, et enfin à cette personnalité elle-même, jaillissante enfin, faite de tout, et ne ressemblant à rien, je pensais à tout cela, disje, en parcourant la maison de Besnard, rue Guillaume Tell. J'avais vu nombre de toiles anciennes, des ébauches de l'École, des études de toutes sortes, des portraits, des paysages, des tons de chairs,

des silhouettes, des attitudes, des gestes, par où se révèle Tincessant travail d'observation et de création de Besnard. Et tout à coup, en haut d'un escalier, j'ai aperçu un portrait vraiment magnifique, un de ces portraits assurés, tranquilles, qui vous font deviner la ressemblance profonde sans que vous ayez besoin de connaître, de voir le modèle. C'est un portrait de femme, — la princesse M. . . , — qui n'a pas été considéré comme achevé et qui est resté chez le peintre. Il est très bien à cette place, car il représente tout l'art de l'artiste, autant que les toiles connues et célèbres. La femme est assise auprès d'une table sur laquelle sont les objets familiers qu'elle manie tout en causant avec ses visiteurs. Car elle a des visiteurs, on devine autour d'elle, à son air un peu d'apparat, l'hommage empressé et habituel. S'il y a un rien de théâtral, ce théâtral est simple, imprégné de bonhomie. C'est une façon de vivre de tous les jours. Il ne s'agit pas d'une jeune femme dans l'éclat et l'assurance

de sa beauté, et néanmoins, comme je l'ai dit, ce portrait est magnifique. Il s'agit tout de même de beauté* Tout d'abord cette beauté de sentiment et de rêverie que Besnard reconnaît à Técole anglaise, et qui est exprimée ici par Taccord mélancolique et délicieux entre le visage marqué par Tàge, la gorge ferme et jeune et les belles mains pâles et douces.

Mais cela ne ressemble pas aux oeuvres des peintres anglais. On songe alors à Van Dyck, pour la jolie manière déliée, à Rubens, pour la chaude atmosphère rouge et dorée, pour la plénitude des formes. Mais cela ne ressemble pas encore absolument à Van Dyckni àRubens, Force est donc de trouver Besnard, c'està-dire un homme de ce temps, héritier des siècles, et marchant droit devant lui, découvrant à son tour la nature avec son intelligence et avec ses sens.

Nous sommes ainsi ramenés au récit de révolution de Besnard, Lorqu'il revint, jeune homme, de la villa Médicis, en 1880, on peut affirmer qu'il vécut des

heures d'inquiétude et d'incertitude.

Comment pouvait-il en être autrement?

Tous les hommes qui ont affirmé une volonté en art ont connu l'hésitation et l'ignorance des débuts. Ce n'est pas à vingt ans, ni même à trente ans, que Ton peut dire son sentiment de la vie, on ne peut encore que bégayer sa sensation et chercher à la formuler. Besnard était à ce moment, comme les autres, à la recherche de lui-même. Il s'est heureusement trouvé. 11 a découvert son affinité avec le groupe des peintres alors discutés pour leur franchise, pour leur audace, qui paraissent aujourd'hui si raisonnables. Ces impressionnistes si honnis exerçaient néanmoins une influence considérable.

Ils l'exerçaient de deux façons, sur deux sortes d'artistes bien différents.

Ils l'exerçaient sur les habiles qui s'emparaient plus ou moins adroitement de ce qui était pour eux visible, des apparences, des procédés, et qui présentaient leurs découvertes avec tous les adoucis-

semeats propres a capter le public. On bafouait rinitiateur tel que Manet, on acclamait le suiveur tel que Bastien-Lepage. C'est riiistoire ordinaire.

Cette même infloence, les impressionnistes Texerçaient sur les artistes qui n'abandonnaient rien de leur personnalité, mais la laissaient pénétrer par cette lumière et cette chaleur nouvelles qui avaient envalii le ciel de Tart. Un seul exemple suffirait, en dehors de Bes^ nardj pour expliquer de quelle nature fut cette influence, c'est l'exemple de Puvîs de Chavannes. Il est certain que les admirables décors au milieu desquels le grand artiste ordonne les groupes de ses personnages se sont peu à peu modifiés, jusqu'à devenir ces beaux lointains de collines^ de fleuves, de bois, bleuis d'ombre et dorés de lumière, qui ont une analogie évidente avec les toiles d'un Claude jNlonet. Cette influence là, de Monet, pour l'enveloppe lumineuse des choseSj de Degas, d'Edourd Manet, pour la franchise de la former il est aussi cer-

tain qu'elle s'exerça sur Besnard. Et je ne veux pas encore là présenter les impressionnistes comme les inventeurs d'un art qui ne devrait rien à aucun devancier. Ce serait parfaitement absurde.

On a fait bien des efforts pour les tenir en dehors de Tart, et il importe, au contraire, de répéter sans cesse qu'ils y ont leur place, à leur date, qu'ils ont eu des prédécesseurs tels qu e Delacroix, Constable, Turner, Watteau, Rubens, toujours Rubens, et Ingres, et les Espagnols, et les Italiens, et toute la peinture.

Bien loin d'accuser Besnard d'imitation, il faut le louer au contraire, comme les autres, d'avoir accepté la leçon de nature qui lui venait de Tart, et d'avoir renforcé chaque jour de plus de science la fine poésie qui était en lui. Je Tai laissé au Salon de 1872. Entre 1872 et 1879, date de son départ de Rome, il expose, aux Salons de 1874, 1877 et 1878, des portraits, rAutomne, Une sourccy Saint Benoit. A partir de 1880, on peut suivre l'évolution, d'année en année plus

librâi qui nous mène à Tartiste d'aujourd'hui, en pleine possession de sa conscience d'art et de ses moyens d'artiste. Au salon de i8So: Après la défaite^ épisode d'une invasion au v^ siècle; portrait de M^^^ Melcyi du Gymnase* Puis, en ï88ij 1883, 1884, des portraits.

En 1885^ P^rî5, composition décorative poux* la mairie du IV arrondissement.

En 1886, le portrait de M"^^ R- J- fit scandale j puis fut trouvé très fin, très séduisant, très harmonieux, aux Expositions universelles de 1889 et de 1900, Qu'est-ce que ce portrait? Une mondaine en robe de bal sort d*un salon, par une porte-fenêtre donnant sur une terrasse.

La lumière des lampes éclaire un côté de son visage, les rayons bleus de la lune caressent, enveloppent déjà l'autre moitié de sa personne. Au loin, le jardin s'étend.

Sur une console, des fleurs jaunes dans un vase. Cest ce jardin lunaire, ce sont ces fleurs en or, c'est surtout ce visage en deux colorations, qui ont allumé les sarcasmes. C'était trop. Ce que Ton

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pouvait dire de cette peinture, c'est que les reflets ne doivent pas empêcher les colorations naturelles de se produire.

Un visage, un objet, ne perdent pas complètement leurs vrais aspects, à moins d'un violent artifice, ce qui n'est pas le cas avec la lumière de la lune et la clarté des lampes. Qu'il s'agisse du rougeoiement d'un feu, de la flambée du gaz, de l'étalement de la lumière électrique, de la verte filtration du jour à travers le feuillage, la chair d'un visage et Tétoffe d'une robe claire restent en partie visibles sous la réverbération. Besnard parut alors s'en être trop tenu à la tache de couleur, avoir trop marqué l'effet, mais cela n'empêche qu'il avait raison contre ceux qui niaient les actions et les réactions des reflets et qui niaient en même temps tout le reste, et la douceur du paysage entrevu, et la qualité de la robe légère et bruissante, et le départ aérien du corps de la femme, et son mouvement gracieux qui fait songer à l'envolée d'un oiseau.

Besnard portraitiste n^a rien des professionnels du portrait qui retracent avec la même indifférence tous les modèles qui viennent poser devant eux, sans souci des caractères, des révélations des physionomies, des symbolismes des toilettes. Les redingotes noires, les paletots marrons, les pantalons gris, les falbalas, des robes de soirée» les bras de fauteuils, les poitrines de femmes^ les crânes luisants, les chevelures, tout se résout en tons plus ou moins justes, I placés les uns à côté des autres. L'exprèssion est prévue d'avance. Tel monsieur s'est mis debout, un peu infléchi, les jambes croisées, une main appuyée sur une console, une main emboîtant la hanche, L'autre monsieur plus âgé, s'est assis avec bonhomie dans un fauteuil « ancien ». Celui-là se tient le front et médite. Celui-ci affirme par un regard fin et voilé que la vie n'a plus de secrets pour lui. Des boursiers prennent des allures de poètes. Des yeux arrondis par la stupeur regardent devant eux

comme des yeux d'enfants fixés sur Tappareil mystérieux du photographe.

Les jeunes filles exagèrent Tinnocence.

Les femmes du monde descendent un escalier ou soulèvent une portière, en arborant un demi-sourire. D\autres affirment avec rondeur qu'elles sont femmes de banquiers, qu'elles sont très riches, qu'elles ont des bijoux, des diamants en quantité, et qu'elles ne regardent pas à ajouter un volant à leur robe. Toutes sont majestueuses.

Le peintre de ces portraits ne se préoccupe pas de laisser un document significatif sur un tempérament d'individu, ou sur une classe de la société. 11 n'a souci que de faire un travail agréable au modèle, et il ne saurait en être autrement.

Il met donc des reflets dans les cheveux, rallume les yeux éteints, éclaircit et raffermit les chairs fanées, fait valoir les bonnes étoffes. 11 a soin que la chaise soit jolie, en ébène avec des filets d'or, qu'il y ait un tapis algérien sur la table. Il place en lumière quelques livres

à reliures de cuir, à tranches rouges, quelques bibelots- S'il s'agit d'un portrait de jeune fille^, il faut qu'on aperçoive la mâchoire d'un piano et que des fleurs trempent dans un vase.

Quant aux fonds, c'est le néant* Il y a un procédé à employer quand on veut isoler un personnage de tout milieu.

C'est le procédé de Carrière. C'est de montrer le sujet vivant dans Taîr, de créer autour de lai une atmosphère fine et vibrante. L*entreprise n'est pas, sans doute, à la portée de tous les pinceaux^ car elle est rarement tentée. On préfère matelasser le fond en gris, en soufre, en vert bouteille, en lie de vin. Tous les tons de sauce tournée peuvent être indéfiniment employés. On en barbouille la toile et on applique le bonhommeou labonne femme là-dessus. Qu'est-ce ? où sommes-nous ?

on ne sait. C'est dur par places, moelleux ailleurs, creux ici, gonflé là, et bien perpicace qui découvrirait si Ton est en face d'un mur de briques, d'unédredon, ou d'une ouverture de cave.

Les portraits ainsi conçus sont innombrables aux Salons. Il y en a dans toutes les salles, ils accablent toutes les cimaises de leur poids. Cest dans cet amas qu'a dû briller Tart subtil de Besnard. Je revois en pensée les portraits d'enfants de 1890, leportrait déjeune fille de 1896, les portraits de M"'® D. et de M. L. D...

en 1897, Vadmirsible Portrait de théâtre, qui est le portrait de Réjane en 1898. Je m'arrête à celui-ci, qui est vraiment un chef-d'œuvre, dense, vivant, généreux de couleur, la femme en marche sur la scène, la physionomie bougeante et riante, et la délicieuse robe rose plaquée sur le corps, toute envolée par le mouvement de Tactrice. Une telle toile n'a pas d'équivalent. J'ai écrit un jour, à propos de certaines peintures décoratives qui faisaient songer au xviii® siècle, qu'il y avait en Besnard un Boucher, qui échappait à Rubens, un Boucher touché de la fine grâce italienne. Mais le portrait de Réjane échappe à tout rapprochement, c'est de la poésie spontanée, qui ne

pouvait naître qu'aujourd'hui j c'est de l'art direct que ne gêne en rienTacquis des siècles.

Di

mëmej le portrait de femme qui était au Salon de 1901, que Ton peut placer à la suite de toutes les belles effigies de femmes, et qui en diffère. De même, la Féerie intime^ chef-d'œuvre de chair tiède, de volupté cruelle et triste.

En 1887, le Soir de la vie^ composition destinée à la salle des mariages du premier arrondissementj révélait pleinement Tartiste capable de résumer Texistence en images de douceur sur les murailles qui devront être contemplées par la foule. Deux vieillards, assis au seuil de leur maison, regardent les étoiles s'allumer une à une dans le ciel pâle, et les ombres bleues d'un soir d'été gagner les toits d'un village endormi.

Les figures sont classiques, le groupe est celui que forment habituellement les Philémon et les Baucis de la poésie et de la peinture. Mais ce groupe est re-

nouvelé par Tatmosphère qui enveloppe les êtres et les objets d'une étrange douceur, comme si d'innombrables et presque invisibles voiles s'élevaient du sol et tombaient du firmament pour exprimer le calme d'une fin d'existence et la douceur de Theure.

les décorations pour une salle de THôtel-de-Ville ont suivi : le plafond de la Vérité apportant la lumière, la femme nue qui parcourt l'espace à travers les sphères, suivie d'une foule, la poésie et le mystère de l'étendue, les fulgurations d'astres. Puis la décoration pour l'Ecole de Pharmacie, qui occupa des années de la vie de l'artiste et qui est dans le même sens d'imagination scientifique poétique, précise et rêveuse féerie du savoir qui va des temps où les plésiosaures erraient à la surface des eaux, où les mammouths pataugeaient dans le limon des marécages, jusqu'à nos jours où le savant travaille dans son laboratoire avec la fenêtre ouverte sur la nature. Puis la décoration de l'amphithéâtre de chimie de la Sor-

bonne, la Vie renaissant de la mort, le beau poème où Tidée de transformation est rendue sensible en expressions réfléctiies et profondes.

Puis un labeur qui n'est pas terminé^ la décoration de la chapelle de Thospi ce Cazin-Perrochaud, à Berck- plage.

Le motif de ce travail, tout de désintéressement et d'abnégation, est infini^ ment touchant, puisqu'il est un remerciement pour les soins donnés à un enfant de fartiste, venu malade vers cet air et ces sables bienfaisants, et rendu à la santé et à la vie. Je n'ai pasà chercher quelle somme de foi ces peintures contiennent. Je n'ai pas de preuves, ici ni ailleurs, que Tart chrétien puisse être renouvelé à notre époque. Besnard n'est pas, que je sache, de tournure d'esprit religieuse. Mais, pour mettre les choses au mieux, supposons à sa place un peintre de conviction catholique s'appliquant à réunir tous les éléments de la poésie catholique, mettant tous ses efforts pour faire œuvre de croyant que rien ne trouble.

Qu'il aitpeint bravement, mais non naïvement, l'absurde, ou qu'il ait traité la légende en homme bien renseigné qui sait exactement quelle dose de réel et quelle dose d'hallucination elle comporte, — dans Tun et Tautre cas, son tableau ne sera pas le tableau religieux. Il ne pourra pas être l'œuvre de l'homme qui croit, parce qu'ici l'effort et la sympathie ne suffisent pas. L'art chrétien est un art très défini, dont l'histoire tient entre des dates parfaitement fixées, et qui a eu ses origines, son apogée et sa décadence. On le vit disparaître peu à peu aux approches de la Renaissance, quand les artistes s'avisèrent de peindre des vierges bien portantes, des martyres aux joues fleuries comme des roses épanouies, des Madeleines au désert pourvues d'un embonpoint peu ascétique.

Les dénominations des figures, les sujets des tableaux restaient les mêmes, mais les personnages faisaient place à d'autres.

Junon, et Minerve, et Cérès, et Vénus elle-même, ressuscitaient et prenaient

possession du paradis clirétien. C*était fini, et depuis, si des cas isolés se sont produits, ils ont achevé de prouver que l'art correspondant à l'état d'esprit chrétien était en décroissance comme cet espritj disparaissait comme Jui. Le tableau religieux archaïque^ ne portant pas Tempreinte d'une conviction, apparaît réellement ce qu*il est : ou un pastiche ingénieux ou une inadmissible méprise.

Si, au contraire I Fartiste s'est attaché à montrer les côtés réels de Tanecdote mystique qu'il a entrepris de conter, s'il a voulu montrer Thomme dans le dieu et dans le saint, s'il a voulu expliquer l'apparition, faire voir les dessous du miracle, la religiosité sera plus que jamais absente de son œuvre. Le surnaturel est aussi incompatible avec ce qu'on appelle, dans la langue technique des ateliers, le « rendu du morceau », que le dogme avec la science historique et l'esprit critique. L'œuvre ainsi conçue est d'avance mise à l'index et serait con-

damnée par le concile le plus centregauche si elle était soumise à son examen.

Ce que Besnard a montré, c'est, sous une forme qui lui était commandée parla destination de rédifice, le poème de la douleur et de Tespoir. La maladie de son enfant lui a fait sentir la dureté du sort, lui a fait apercevoir le mallieur universel.

Pourquoi la souffrance lui aurait-elle été épargnée, puisqu'elle est partout, puisqu'elle est mêlée sans cesse à la trame de la vie ? C'est sous Tempire de cette pensée, qu*il a exprimé la fatalité et la tristesse des maux hérités et aggravés par IMmmanité inconsciente. Et c'est sous Timpression bienfaisante de la guérison, du retour à la lumière^ qu*il a mis en face de ces premières scènes, une seconde série de compositions, où la joie profonde n^est pas oublieuse du malheur des autres, garde la gravité de la douleur récente, donne à entrevoir la guérison possible et demande à tous, quelque soit le sort, la résignation. Le

Christ joue, à travers toutes ces scènes^ son rôle d'énergie bienfaisante.

Je rattacherai néanmoins Toeuvre de Berck-plage à l'art religieux incertain* Besnard est un épris de réalité, et toutes les scènes qu'il a peintes sur les murs delà chapelle valent par l*étude de vérité qu'elles contiennent. Ainsi la famille d'ouvriers sur le seuil de ^la maison, la femme qui fait l*aumône à un vieillard, les médecins et la sœur empressés autour de l'enfant opéréj la chambre de mort, la naissance de Tenfant, la grève, la colère, la misère, le crime, la résurrection de Thumanité incarnée par un Christ lumineux au milieu d'une nature en fête. Tout cela est net, de lignes harmonieuses, de colorations sobrement équilibrées. Mais je ne puis toujours me faire à cette fîgure de Christ, parfois douloureuse^ parfois un peu élégante, qui se promène librement ou chavire sur sa croix à travers ces compositions.

Il me semble qu'il y a là, souvent, deux arts, deux tableaux, qui n'arri-

vent pas à se confondre.

Je sais qu'il s'agit de la décoration d'une chapelle, je sais que l'artiste s'est fait la commande à lui-même, que rien ne le forçait à entreprendre un tel travail. Il est sûr pourtant qu'il n'y est pas tout-à-fait lui-même, malgré la tentative de rajeunissement du mythe chrétien, le caractère socialiste retrouvé dansTEvangile que l'artiste adonné à son Christ, Mais le socialisme chrétien apparaît une telle machine de guerre, un tel pis aller pour reconquérir les esprits, pour s'emparer du monde de demain I Je ne puis dire, bien entendu, comment s'orientera l'humanité, quel sort sera son sort. Rien n'indique toutefois qu'elle soit en route vers le mirage. Ses maîtres de toujours, les apôtres du Christ compris, lui ont appris l'intérêt immédiat, et elle veut, d'abord, vivre ici, prendre possession de la terre.

J'arrête ces réflexions où je me laisse aller à propos d'un parfait artiste, très épris de son métier, et très inquiet sur-

tout de rordonnance de la composition, du jeu éclatant et nuancé des couleurs, de rindication juste des modelés. Je ne puis que le rassurer sur ces points, pour ma faible part, non pas pour rien lui apprendre, mais parce que j'apprends d lui, au contraire, la force et la grâce v taies que peut receler la peinture.

Je ne le quitte pas encore pourtant sans dire quelques mots de Tœuvre qu'il mène à bien en ce moment, et qui n'est pas une œuvre de peintre, mais de graveur- C'est une série d'images, analogues par le point de départ aux danses des morts des artistes du Moyen Age et de la Renaissance. Je souhaite qu'elles soient un jour exposées, par une décision de Tamateurà qui elles appartiennent. On admirera, alors, combien, d sa fine pointe, en quelques centimètres carrés de cuivre, Besnarda mis de philosophie générale et profonde, d'observa tion pitoyable, de haute ironie. Même si je ne revois plus ces gravures, je me souviendrai de la Mort en costume de

soirée qui va désigner, dans un bal, une jeune fille aux jolies épaules tombantes, comme une maîtresse de maison qui engagerait son invitée à danser. De même, je garde en ma mémoire ^la face pale de ce voyageur qui se tourne inquiètement, pendant que son cheval continue la route, vers Tendroit^où il a cru voir remuer une forme, — et cette image hardie, à la fois brûlante et froide, où la mort prend la place de Tamant près du corps pâmé de sa maîtresse, — et ce dandymacabre perdu dans une foule^de fête, frôlantsesproies, — et lesquelettevêtu en courtisane que suit avidement! le passant, — et les représentations rapides, furtives, du vertige, de l'apoplexie, du duel, du coup de filet. Toutes ces images sont d'une élégance macabre, réalisent pleinement Tart d'illustrateur de/Besnard, prouvé déjà dans Jocelyn^ la Dame aux caméliaSy V Affaire Clemenceau^ la Lutte pour la vie^ la Force psychique.

Mais ici Tillustration peut se passer de texte. Forme et fond, Besnard a tou

tiré de lui- même. Cela achève sa physionomie, marque le chemin parcouru depuis TEcole des Beaux-Arts et la Villa Médicis. En somme, Tart de Besnard a grandi et grandira encore, parce que, en lui comme chez tous ceux qui ont affirmé leur passage à travers la vie, il y a un esprit qui voit, qui comprend^ qui a la force d'exprimer. Cela me paraît prouvé surabondamment par sa peinture décorativej savante et sereine, triste et pitoyable, par ses portraits de force élégante et joyeuse, par ses paysages de forme opulente et de parure radieuse, tels que ceux du lac d'Annecy, d'Algérie, des jardins et des plages où se plaît sa contemplation. Il est aujourd'hui en pleine possession de sa faculté de pensée et de peinture, il continue une oeuvre qui est l'image de la vie, une alternance de joie et de mélancolie.

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