‹ La vie au desertChapitre 101 sur 175 · —"——…—…”—”"—"—"—"——… "”"’ ——"——"—…——"—" EE · texte numérisé non relu

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coiffure habituelle ne pouvait donner une idée, tombaient presque jusqu'à terre... à

— 0 Edmée! murmural-je, que Je vous remercie el que je vous aime!

Le brui, d’une porle qui s’ouyrait força Edmée de retirer sa main; mais, avant que sa porte à elle fût refermée, elle eut le temps de tirer de sa poiirine un objet qu’elle me jeta.

C'était un mouchoir, un mouchoir tout imprégné de cette cdeur qui déjà deux ou trois fois m'avait enivré.

Ce petit billet y était attaché avec une épingle :

«Vous aimez, avez-vous dit, non-seulement la plante, mais encore son parfum; prenez ce mouchoir et essuyez-vous-en le front pendant cette journée de fatigue.

» Jé vous forcérai de penser à moi.

Je pressai contre mes lèvres ce mouchoir embaumé; j'y enfermai le billet de la veille et celui du matin, et je l’enfonçai dans ma poitrine.

Si Edmée ne voulait pas me rendre un jour le plus heureux des hommes, à coup sûr, elle devait m'en rendre le plus malheureux.

M. de Chamblay nous attendait dans la salle à manger,

On avala lestement deux ceufs et une tasse de thé ou de café, au choix des convives : on passa la carnassière, on jeta le fusil sur l’épaule et l’on sortit au milieu des abois des chiens.

La chambre d’Edmée donnait sur le jardin par lequel nous quiltions le chateau; je me retournai, espérant l’apercevoir; je ne me trompais pas: parson rideau entr’ouyert, je vis son visage souriant.

Puis un signe de tête imperceptible me dit que c’était pour moi seul qu’elle était là.

Personne que! moi ne la vit et, probablement, personne que moi ne pensait à elle.

M. de Chamblay avait eu un bonheur insolent pendant toute la soirée, et deux ou trois de nos chasseurs, qui étaient des environs, avaient été obligés d’envoyer leurs domestiquesichez eux pour pouvoir faire face aux éventualités de la seconde soirée.

Le comte avait dit vrai, la chasse commençait à la grille du pare; il me donna un de ses gardes avec son chien; le chien chassait pour moi, le garde ne tirant pas.

Il avail dil vrai encore en nous promettant une terre viboyeuse. Soit chance de chasseur, soit que le garde eût reçu ses instructions, je ne faisais pas cent pas sans tirer un coup de fusil. Lorsque nous arrivames au rendez-vous du déjeuner, j'avais trente pièces.

Le déjeuner était servi avec une admirable élégance; c'élait un grand art qu'avait M, de Chamblay, dans la situation gônée où il était, de maintenir de pareilles apparences de luxe. Les meilleurs vins de Bordeaux et de Bourgogne furent prodigués dans cette halte d'une heure, et pour cette collation en plein air, à laquelle le voisinage du château et même l'intérieur confortable d'une salle n’edt rien pu ajouter.

On se remit en chasse vers deux heures, c'esi-à= dire quand la grande chaleur du jour était déjà passée, M, de Chamblay avait tracé l'ilinéraire avec toute la science d'un chasseur, de sorte que nous trouvames constamment le coup de fusil à faire.

Je l’avais regardé avec attention pendant tout le déjeuner, et, pour la première fois, je m'étais aperçu d’un mouvement nerveux dans la partie gauche de son visage; cela m'avait, malgré moi, rappelé la recommandalion d'Alfred, de ne point parler devant lui d’épilepsie ni d’épileptique.

Vers cinq heures, nous nous rapprochames du château et nous trouvâmes au pelit bois les faisans et les chevreuils promis,

En arrivant au château, chacun accusa son gibier; j'avais tué soixante pièces, et j'étais le roi de la chasse, comme l'avait prédit notre hôte.

M. de Chamblay en avait tué cinquante-sept, et, par courtoisie, n’avait pas voulu atteindre mon chiffre ni le dépasser; car, vers la fin de la chasse, — plus rapproché de lui que je ne l'avais été de toule la journée, — je remarquai qu'il eut de très-beaux coups à faire et n’épaula même pas.

Le son du cor annonça notre entrée. Madame de Chamblay vint au-devant de nous sur le perron; elle avait la même toilette et la mème coiffure que le jour de la noce de Zoé.

Mon premier coup d'œil lui dit que je reconnaissais tout cela et que je la remerciais de se si bien souvenir. ICT

— Messieurs, nous dit M. de Chamblay, il est cing heures et demie; dans une heure, la cloche vous annoncera que le diner est servi; allez et pas de cérémonie, je vous en supplie; nous sommes à la campagne et c’est un dîner de chasseurs.

Chacun de nous, en rentrant dans sa chambre, trouva un bain préparé : c'était de l'hospitalité an: tique.

Le diner n’avail pas la savante ordonnance de celui de mon ami Alfred de Senonches; mais il avait la profusion et l'élégance d’un grand diner parisien. M. de Chamblay s’échauffa beaucoup en en faisant les honneurs, et but beaucoup en faisant boire les autres, Je remarquai que les mouvements nerveux de son visage devenaient plus fréquents et plus visibles, et je crus m’apercevoir que madame de Chamblay faisait la même remarque avec inquiétude, iY

Au dessert, avec des vins et des liqueurs de toute espèce, on apporla des cigares. Madame de Chamblay se leva,

J'étais fort embarrassé; l'odeur du cigare, vous le savez, m'est insupportable; puis je mourais d'envie de suivre Edmée, J'avais tant de choses à lui dire qui m'élaient venues à l'esprit depuis le malin, non pas en m'essuyant le front avec son mouchoir, mais en, le pressant sur mes lèvres.

M. de Chamblay me mit fort à mon aise.

— Monsieur de Villiers, me dit-il, je sais que ce serait abuser de votre courtoisie, vous qui ne fumez pas, que de vous faire assister à un dessert de fus meurs ; soyez donc assez bon pour tenir compagnie à la comtesse, laquelle partage votre antipathie pour le cigare.

Puis, arrélant la comtesse, qui, pour aller au sas lon, passait à la portée de sa main :

— Vous savez ce que je vous ai demandé, lui ditil à demi-voix, le visage souriant, mais d’un ton im: péralif qui démentail l'expression de son visage; roppelez-vous done ma prière.

Si bas qu'il eût prononcé ces paroles, comme je suivais de près madame de Chamblay, je les avais entendues,

Je saluai le comte en signe de remerciment et j'entrai au salon avec Edmée. —

La porte donnant sur le jardin en était ouverte; il faisait une magnifique soirée,

La comtesse alla s’appuyer sur la balustrade du perron ; jel’y suivis.

— O chère Edmée, lui dis-je, combien j'avais bate de me retrouver avec yous, et que de choses j'ai à vous dire!

Elle me regarda en souriant,

— J’ai bien peur, dit-elle, qu’en les récapitulant, toutes ces choses ne se bornent à trois mots.

— C’est vrai; mais, dans ces trois mots, Edmée, sont enfermés tout le bonheur et toutes les espérances de ma vie: Je vous aime! c’est yous dire: avant de vous voir, je n’ayais pas vécu; c’est vous dire : tous les instants que je passe loin de vous, je ne vis pas; c’est vous dire enfin : de ce monde ouvert à tant d’ambitions, je n’ambitionne, moi, qu’une chose, votre amour,

— Eh bien, Max, cet amour, vous l’avez, dit-elle en me tendant la main; je n’ai pas même essayé de vous le cacher. Le sentiment que vous m'avez fait éprouver, mon ami, a été tellement nouveau pour moi, que je vous l’ai avoué plus encore peut-être dans mon étonnement que dans mon abandon. Vous ne vivez pas quand vous êles loin de moi, ditesvous? Mais, moi aussi, je ne vis loin de vous que par votre pensée ; moi aussi, je n'ai qu’un désir en votre absence, c’est de vous revoir. Hier, je savais bien que vous ne vous çoucheriez pas sans venir un instant à votre balcon, et je vous attendais au mien, lorsqu'un mouvement du feuillage a trahi la présence de cette créature que l’on m'a donnée pour espion. Au bruit de voire fenêire qui s’ouvrait, j'ai refermé la mienne; mais l’idée m’est venue que, si vous enlendiez le bruit que j'avais fait en la fermant et que vous ne sachiez pas la cause de ma retraite, vous pourriez l’attribuer, non pas à mon indifférence, mais à-une. puérile soumission aux conyenances sociales. Alors, mon cher Max, j'ai pensé à votre nuit agitée, à tous ces serrements de cœur du doute que je n'ai jamais ressentis, mais que je devine ; je me suis dit que, quand la femme aime un homme supérieur comme vous, Max, il ne Jui suflit pas d’aimer, il faut qu’elle donne, par tous les moyens qui sont en son pouvoir, la preuve qu'elle aime; il faut que le sentiment que l'élu de son cœur lui a voué ne s’irrile point par de vaines coquetteries, mais s’augmente par toutes Jes prévenances que l’esprit peut mettre au service du cœur; alors je vous ai écrit, el il y avait moitié égoisme, moitié amour, dans Je sentiment qui m'a fait vous écrire, Je me suis dit — yaniteuse que j'étais peutêtre ; — «Il va être heureux en lisant mon billet, il va s'endormir en le serrant sur ses lèvres ou sur son cœur; » eL moi, dans cette conviction, j'ai été heureuse devotre bonheur. M’élais-je trompée, Max?

— Ob! non, non! m'écriai-je en serrant sa main contre ma poitrine, non, je vous le jure, Edmée !

— Laissez-moi finie,

— Oh ! je n'ai garde de vous interrompre.

— Je me suis dit ce malin; « Ils vont partir au

oint du jour; s'il ne me voil pas avant son départ, il aura une journée mauvaise, et, moi, j'aurai une journée triste; faisons-nous à tous deux une bonne journée; » el je me suis levée avant l'aube, et j'ai allendu votre passage. Ce n'est pas de la dignité d'une femme, comme on dit dans le monde, je le sais bien; mais pourquoi, quand elle aime, une femme serait-elle digne, c'est-h-dire fausse avec homme qu'elle aime? Non, je ne suis pas ainsi, je vous jure; je vous ai allendu, je vous ai donné nonseulement ma main que vous éliez forcé de me rendre, mais encore quelque chose que vous pouviez æmporler avec yous,

— Oh! oui, oui, ce mouchoir bien-aimé !,., m’écriai-je en le pressant sur mes lèvres, ce mouchoir marqué, non pas de votre nom de femme, mais de votre nom de jeune fille, E. J.

— Ah! vous vous en êtes aperçu? dit-elle en tressaillant de plaisir. A la bonne heure! il m'a toujours semblé, ami, que la véritable tendresse, que l’amour élevé au-dessus de la passion vulgaire à laquelle. on donne ce nom, non-seulement vivait, mais encore s’augmentait de toutes les petites délicalesses. Rien ne vous échappe, tant mieux! Vous m’aimez sincèrement,

— Ob! oui, oui, je vous aime, Edmée,

— Maintenant, écoutez-moi, continua-t-elle. Je mé suis débarrassée de Nathalie en l’envoyant à Caen; nous pourrons done, ce soir, causer deux bonnes heures, vous a votre fenétre, moi Ala mienne, Je ne vous reçois pas dans ma chambre pour deux raisons : d’abord, parce qu’on pourrait savoir que vous y êtes venu, et que votre présence dans ma chambre à coucher, tandis que mon mari et ses convives sont au salon, ne serait pas convenable; puis je vais vous dire ce qu'aucune femme ne vous dirait, mais ce que je vous dis franchement : je ne me défie pas de vous, je me défie de moi,

— Edmée, chère Edmée, que dites-vous là et quelle joie vous me faites!

— Du moment où je vous ai avoué que je vous aimais, Max, du moment où je vous ai donné mon cœur, c’est-à-dire la plus précieuse partie de moimême, il me semble que je n’ai plus la puissance de vous rien refuser. Mais laissez-moi dans la pleine disposition de mon libre arbitre ; je crois avoir un droit, celui de me donner; ne faites pas une chose d’entrainement, un acte de surprise, d’une décision de ma volonté; si j'ai tort et si je commets une faute, laissez-moi la responsabilité de cette faute devant les hommes et devant Dieu.

—0 Edmée, Edmée! m'écriai-je, je voudrais tomber à vos pieds pour yous dire non-seulement combien je vous aime, mais encore combien je vous admire. \

— Mon ami, je n'ai jamais volontairement fait de mal à personne ; pourquoi Dieu, par une chaine de circonstances dans lesquelles ma volonté n’est pour rien, vous eut-il amené sur mon chemin, si cette rencontre devail me faire commettre une faute ou causer mOn malheur? Non! — elle leva au ciel ses beaux yeux limpides, profonds et azurés comme lui, — non ! j'ai toute croyance dans le pouvoir infini de Dieu, mais j'ai toute foi dans son immense et éterpelle bonté. Depuis six ans, et pendant les six plus belles années de la femme, je suis malheureuse, malheureuse par la méchanceté des hommes; c'est au tour de la justice du Seigneur d'intervenir, Je sais bien qu'à la vue de ces mondes flamboyants et splendides qui roulent dans le firmament, nous, les habitants d’un des plus petits de ces mondes, nous sommes des atomes bien orgueilleux de croire que Dieu règle notre destinée; mais, s’il a créé ces mondes, s'il nous a créés, nous, s’il a créé l'insecte qui rampe à nos pieds, l'éphémère qui vit une seconde, il y aurait injustice de sa part à nous avoir créés éphémères, insectes, hommes et mondes, pour nous abandonner, une fois créés, au hasard, c'està-dire à ce qui est tout justement le contraire de la Providence, Non, mon ami, croyons, d'abord parce qu'il est plus facile de croire que de douter, et ensuite parce que la foi est la sœur de l'espérance et de la charité, Oh ! je vous le jure du plus profond de mon cœur, je eros |

J'éprouvais un véritable désir de presser Edmée

sur mon cœur, et j'allais céder à ce désir lorsque les convives firent bruyamment invasion dans le salon, où les attendaient le café et le jeu.

En passant devant sa femme, le comte sembla l'interroger impérativement du regard; mais, au lieu de répondre à cette muette interrogation, la comtesse détourna les yeux. {

M. de Chamblay fronça le sourcil et frappa du pied avec impalience ; mais la comtesse ne parut pas remarquer l’irritation de son mari.

Il n’en fut point ainsi de moi, et je me promis d'interroger Edmée sur les quelques mots que le comte lui avait adressés en sortant de la salle à manger et sur les signes de colère qu’il venait de donner en entrant au salon.

Je ne sais pourquoi il me semblait que j'étais pour quelque chose dans ces paroles et dans ces signes,

Aussitôt le café et les liqueurs pris, les joueurs se mirent autour du tapis vert.

Comme la veille, le comte prit la banque ; seulement, on avait changé le jeu : on jouait le trenteet-quarante au lieu de jouer le lansquenet.

Madame de Chamblay, qui était sortie un instant après sa muelle allercation avec son mari, rentra dans le salon aussitôt qu’il fut assis à la table de jeu.

Il avait pris deux poignées d’or dans ses poches ; il compta et compléla six mille francs.

Puis il commença de tailler.

Il était déjà tellement occupé, qu'il ne fit point, ou ne parut pas faire attention à la rentrée de sa femme.

Celle-ci vint, sans hésitation , s'asseoir à côté de moi,

I] me sembla que M. de Chamblay jetait un coup d’œil rapide de notre côté.

— Ne craignez-vous pas, lui demandai-je tout bas, que M. de Chamblay ne remarque celte bonté de votre part qui me rend si heureux?

— Non, dit-elle en secouant la tête, je sais ce que je fais et ce que je puis faire; M. de Chamblay n’est point jaloux, à la manière dont vous l’entendez, du moins.

Je la regardai avec étonnement.

— Écoutez, dit-elle, j'avais encore besoin de vous dire quelques mots. Lorsque je suis sortie tout à l'heure, mon intention était d’abord de ne pas rentrer; mais peut-être n’eussiez-vous rien compris à mon absence et m’eussiez-vous accusée de ne pas éprouver tout le bonheur qu'en réalité, je ressens à être auprès de vous. Je ne veux jamais que vous ayez un doute, mon ami, sur la persistance du senliment que j'éprouve pour vous, et ce sentiment est aussi présent à mon cœur que le sang qui l'alimente el sans lequel mon cœur ne saurail pas vivre. Je suis donc revenue pour vous dire : J'ai une puissante raison de ne pas rester ici; je vais monter à ma chambre, où je penserai à yous, Ne quittez pas trop lol le salon, mais ne vous croyez pas non plus obligé d'y rester trop tard. Quand vous verrez les joueurs tout entiers à leur jeu, montez à votre tour dans votre chambre; la lune se léve tard, nous aurons deux heures d’obseurité; éleignez vos bougies, et l'on croira que, faligué de votre journée de chasse, vous vous éles couché, Comme nos balcons sont un peu éloignés et que, de mon balcon au

vôlre, nos mains ne peuvent s’atteindre, vous trouverez, en traversant le corridor, ma main, ce soir, comme vous l’avez trouvée ce matin.

— Et trouverai-je aussi vos beaux cheveux défaits et pendants, comme ils étaient ce matin ?

— Vous les trouvez beaux?

— Oh! vous savez vous-même qu'ils sont d'une merveilleuse couleur et d’une magnifique richesse.

— Voulez-vous que je les coupe et que je vous les donne en passant, en même temps que je vous donnerai ma main.

— Dieu du ciel! ne commettez jamais un pareil crime,

Son visage prit une adorable expression de mélancolie.

— De ce moment, Max, dit-elle, ces cheveux que vous avez trouvés beaux sont à vous; le jour où vous les demanderez, je vous les donnerai.

— Oh! jamais, jamais, je vous le répète.

— Eh bien, alors, faites-moi une promesse, Max.

— Laquelle?

— Si je meurs avant vous...

Je l’interrompis.

— Que dites-vous là ! m’écriai-je.

Elle posa sa main sur la mienne, et, d’un ton doucement impérieux :

— Si je meurs avant vous, dit-elle, jurez-moi une chose.

— Mon Dieu! vous me faites frissonner, Edmée, de me parler ainsi. ©

— Jurez-moi une chose, c’est que, d’une façon ou de l’autre, ces cheveux seront à vous; si j'ai le temps de les couper, si je suis maîtresse de moimême au moment de ma mort, je les remettrai à Zoé, et Zoé vous les remettra.

— Edmée, Edmée, vous ne sentez done pas que vous me broyez le cœur?

— Si je meurs subitement, — et c’est là qu'il me faut un serment de vous qui me rassure, — si je meurs subitement et qu’on m'’ensevelisse sans que j'aie le temps de vous les envoyer, vous descendrez dans ce tombeau, où vous avez, comme je vous l’ai dit, le droit de dormir près de moi: vous rouvrirez ma bière et vous les couperez vous-même,

— Quelle lugubre pensée, Edmée!

— Pourquoi lugubre? Ai-je l’air triste? Voyez, mon ami : j'ai le sourire sur les lèvres. Regardez la pendule, il est dix heures du soir. Eh bien, aujourd’hui 4 septembre, à dix heures du soir, prometlez-moi que ces cheveux que vous avez trouvés beaux, vous viendrez les couper sur le front de la morte, si la mourante n’a pas eu le temps de vous les envoyer.

— Je vous le jure, Edmée, lui dis-je; et, à mon tour, ces cheveux dormiront sur mon cœur pendant l'éternité,

— Merci de la promesse. Le serment...

— Eh bien, le serment?

— Le serment doit être fait dans un lieu plus solennel; demain malin, à sept heures, vous le renouvellerez dans notre petile église, devant la Vierge au pied de laquelle j'étais agenouillée quand vous êtes entré, et que j'ai deviné que vous éliez là.

— Avec joie, Edmée.

— C'est bien; dans une heure, ou plutôt quand vous voudrez.

Au moment où madame de Chamblay se levait, il me sermbla que son mari lui jelait un second regard plus interrogatif et plus impérieux encore que le premier; mais la comtesse sortit avec son indilférence ou plutôt son impassibililé ordinaire,

Edmée sortie, je reportai mes yeux sur la table; la

MADAME DE CHAMBLAY. 89 a ERE eS ee ee eee

chance avait tourné, le comte perdait. Un desjoueurs avait fait sauler la banque et M. de Chamblay pontail à son tour; des poignées d’or sortaient de ses poches et étaient dévorées comme s'il les jetait dans un gouffre. Son visage, à part le mouvement nerveux que j'avais remarqué et qui devenait plus fréquent d'heure en heure, était impassible; à chaque plateau qu’apportaient les domestiques, et les plateaux se renouvelaient avec cette prodigalité particulière aux maîtres de la maison, il avalait ou un verre de vin de Champagne, ou une tasse de punch.

Bienlôt ses poches s’épuisérent, et je le vis, avec un mouvement fébrile, déchirer un jeu de cartes neuf, et, avec un crayon, écrire au dos des cartes des chiffres destinés à remplacer de l’or; il devait, approximalivement, et d’après l’or que j'avais vu passer devant lui, avoir perdu de quinze à vingt mille francs.

Il était si sérieusement occupé de son jeu, qu'il était évident que je pouvais aller où bon me semblerait sans qu'il s’occupat de moi. Je sortis du salon; pas un joueur, en effet, ne détourna la tête. Le château eût brûlé, que, pourvu que le feu n’atteignit point le salon, personne ne s’en fût occupé.

L’antichambre était déserte; les domestiques étaient aux cuisines, occupés du service sans doute. Je montai l’escalier sans être vu.

En passant par le corridor, je vis s'ouvrir la porte d’Edmée; elle attendait ma venue, et, comme elle me l'avait promis, me tendait la main avec son charmant sourire ; ses cheveux élaient dénoués comme le matin ; je l’en remerciai. |

— Ne me l’aviez-vous pas demandé? dit-elle.

Je pris dans mes bras, et j’appuyai contre mon cœur en les baisant, ces cheveux qui eussent pu servir de manteau à une reine, et je rentrai dans ma chambre enivré.

Oh! que peu de femmes savent combien la façon d'accorder une faveur ajoute à la faveur elle-même ! Les âmes délicates et aimantes donnent deux fois, tandis que les âmes ordinaires donnent à moilié; les unes vous rendent fou de bonheur, les autres simplément amoureux.

J’entrai dans ma chambre, et, selon la recommandation d’Edmée, je n’allumai point mes bougies; j'allai droit à ma fenêtre, que j'ouvris. Edmée était déjà à son balcon.

— Sommes-nous seuls ? lui demandai-je,

— Oh! bien seuls, dit-elle; autant qu'on est seul au milieu de la nature, où lout vit, où tout palpite,

— Et où Lout aime! ajoutai-je. Dieu me garde de ne pas sentir, surlout en ce moment où vous donnez à toutes mes facultés leur plus complète étendue, celle palpitation universelle de la nature que n’arréte pas la nuit, que n’interrompt pas le sommeil ; la moitié des êtres créés dort et se repose, l’autre moilié veille et agit; non, je vous demanduis prosaiquement, chère Edmée, si vous ne craigniez point d'être troublée, si vous aviez eu le soin de fermer volve porte. -

— J'ai fermé ma porte par une babitude de pensionnaire, mon ami, par une suite de ces terreurs d'enfant qui se croit Loujours poursuivi par un danger inconnu; la terreur a passé quand l'âge raisonnable est venu : le mouvement machinal est resté, Fermée ou ouverte, Max, ma porte est un rempart que personne ne franchit, et le seuil en est aussi vierge que celui de ma pelile chambre de Juvigny.

— Edmée, tui dis-je avec une violente palpitation de cœur, voilà déjà plusicurs lois que vous failes allusion à une chose impossible el qui me rend fou

quand j’y pense. Edmée, expliquez-moi, aunom du ciel, ce que vous voulez dire.

— Le moment n’est pas venu, ami; probablement, un jour, vous saurez {ous les mystères de mon existence; seulement, ne hâtez rien. Il me semble qu’en ce moment Dieu a la main sur nous; laissons Dieu agir. Que faisait M. de Chamblay au moment où vous avez quitté le salon? à

— Je ne sais si je dois vous dire cela, pauvre amie; car, si détachée que vous soyez “des biens de ce monde, le contre-coup de cette fatale passion du comte vous frappe toujours, M.-de Chamblay, lorsque je suis sorti du salon, perdait énormément.

— Le malheureux !

— Et maintenant, Edmée, à mon tour de vous interroger. Pendant toule la soirée, il m'a paru attendre de vous une chose à laquelle vous ne vouliez pas répondre.

— Vous avez remarqué cela, Max ?

— Oui, et, je l’avoue, ses regards et ses signes d’impatience ne m'ont pas laissé sans inquiétude. Que vous demandait-il ou plutôt qu’exigeait-il de vous?

— Je puis répondre à une partie de votre queslion, en vous demandant de laisser l’autre dans l'obscurité.

— Vous êtes mon porte-flambeau, Edmée; les endroits que vous éclairez sont dans la lumiere, tout le reste est ténèbres, je ne vois qu'avec votre permission.

— Eh bien, il veut que je consente à la vente de celte terre de Bernay, mon dernier bien personnel.

— Vous me l'avez dit pendant votre sommeil, et, à mon voyage à Paris, j'ai acquis la certitude que vous aviez bien yu.

— Voila done l'objet de sa préoccupation. En trois ans, il a dévoré deux millions! Eh bien, je vous avoue que j'hésite à me dépouiller de ce dernier héritage paternel et à revêtir la robe de mendiante, Bernay vendu, nous n’avons plus rien; et, porteur de ma procuration, il a déjà emprunté dessus une centaine de mille francs; mais ma procuration est expirée et je refuse d'en signer une aulre. ll a rapporté de Paris un acte de vente en blanc, et, hier et avant-hier, nous avons eu de graves conteslations à ce sujet. Avee l'homme que j'aime, avec vous, Max, je supporterais sans me plaindre la médiocrité, la misère même; mais, avec l’homme qu'on n'aime pas, la misère est une double infortune, et je n'aime pas M. de Chamblay. Demain, s'il a perdu, comme vous me le dites, nous aurons quelque nouvelle altercation, et ces altercalions, je les crains, non pas que j'aie peur d'y céder, je sais ma force morale, mais, physiquement, elles me brisent. :

Jallais répondre, quand je vis Edmée l'œil fixe, l'oreille Lournée du côté de sa chambre et écoutant avec inquiétude,

Au même moment, on frappa un coup sec, presque violent à la porte du corridor,

— Qui est là? demanda Edmée en tressaillant.

— Moi, madame, répondit la voix du comte,

— Max, me dit-elle, votre parole d'honneur que, quelque chose qui se passe chez moi, quelque menace que vous entendiez, vous ne parailrez pas, à moins que je ne vous appellé.

— Cependant, Edmée...

— Voire parole d'honneur? Ne me la faite. pas atlendre, Max.

— Ma parole d'honneur |

EEE UEE EDD nn NE Ens nESEN NERD UE SRE EE Eeeeeeeeeeeeeneeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeene

»—- C'est bien.

Puis, se retournant vers l’intérieur de la chambre:

— Me voici, monsieur, dit-elle.

— Vous reverrai-je ?

Et elle referma la fenêtre.

Je me rejetai moi-même dans ma chambre, les cheveux mouillés de sueur et le cœur bondissant,

Qu’allait-il se passer, et quelle sorte de danger courait cette femme qui était plus que ma vie, et à laquelle il m'était défendu de porter secours?

Mon premier mouvement fut de coller mon oreille à la porte de communication des deux chambres. Edmée m'avait défendu de paraitre, mais ne m'avait pas défendu d’écouter.

Par malheur, comme je l'ai dit, ma ‘chambre était séparée de celle de la comtesse par un cabinet de toileite, de sorte que les sons arrivaient jusqu'à moi sans que je pusse distinguer les paroles.

J'aurais pu aller écouter à la porte du corridor, et alors j’entendais tout; mais, si j'étais vu, à quel mouvement attribuerait-on ma curiosité?

Je repris ma place sur le balcon; mais, de là, jentendais encore moins distinctement que dela porte du cabinet de toilette.

Je revins a celle-ci.

J'essayai de l'ouvrir, chose que je n’eusse pas faite dans une autre circonstance ; je la trouvai fermée en dedans; cette dernière chance me manquant, je résolus d’attendre.

De seconde en seconde, la voix du comte augmentait de violence sans que celle d'Edmée montat au-dessus de son diapason ordinaire.

Il me sembla entendre mon nom deux ou trois fois prononcé par le comte, et, quoi que m’en eût dit Edmée, je commeneai à croire que j'étais le prétexte d’une scéne de jalousie. ‘

Il est difficile d’exprimer à quelle inquiétude j’étais en proie.

Bientôt la voix du comte — ce qui en parvenait jusqu'à moi du moins — prit l’accent de la menace. Je me rappelai ce que m'avait dit Alfred, du danger que courait la comtesse près de son mari, el, tout en écoutant, je reculai jusqu’au tiroir où, dans la prévision d'une semblable scène, j'avais enfermé les pistolets qu'il m'avait donnés.

Je les pris tout frissonnant et les mis dans les poches de mon pantalon.

Puis je revins,*

Tout à coup j’entendis distinctement et la voix d'Edmée et celle du comte; je compris que la porte du cabinet venait de s’ouyrir du côté de la chambre de madame de Chamblay.

— Si vous ne sortez pas de chez moi, monsieur, disait la comtesse, et si vous continuez à me menacer, je serai obligée d'appeler & mon aide un protecteur et de rendre un étranger témoin des excès indignes auxquels vous vous portez et de l'éfat où vous êles.

— kh bien, s'écria le comte, que notre destinée s'accomplisse jusqu'au ‘bout; vous n’appellerez pas.

J'entendis la détonation d'une arme à feu, je senlis une vive douleur au bras gauche, la porte s’ou-

vrit, Edmée se jeta dans ma chambre et je me trou vai en face du comte.

J'étais dans un état d’exaspération difficile à dés crire, non pas à cause de ma blessure, que je sentais être trés-légére, mais à cause du danger qu’avait couru Edmée.

Je marchai droit au comte, ne songeant pas même à tirer mes pistolets de ma poche; je me sentais fort à l’étouffer entre mes deux mains.

— Monsieur le comte, lui dis-je en marchant sur

lui et en le faisant reculer devant mon regard, vous êtes un misérable ! Vous êtes un lâche! Vous êtes un gentilhomme indigne du titre que vous portez ! entendez-vous? c'est moi qui vous dis cela, moi, Max de Villiers, et je vous le dis non-seulement au nom de la comtesse, non-seulement au mien, mais au nom de toute la noblesse de France.

En reculant, il se trouvait acculé à la muraille et ne pouvait faire un pas de plus en arrière.

Son visage était d'une paleur livide, ses lèvres crispées laissaient voir ses dents grincantes; sans prononcer une parole, il leva convulsivement un second pistolet sur moi, ;

— Tirez, lui dis-je, et vous ne serez plus justiciable de épée d’un honnête homme, mais de la

: hache du bourreau.

Et je lui présentai ma poitrine,

En ce moment, rapide comme l'éclair, Edmée s’élança entre son mari et moi. Le comte fit en tendre une imprécation étoufiée, un blasphème im: possible, et pressa la détente de l’arme presque à bout portant. '

Par un miracle du ciel, la capsule seul partit.

Je fis un mouyement pour m’élancer sur le comte.

— Au nom de nolre amour, Max, s’écria Edmée, ne touchez pas cet homme; il faut que nous puissions être heureux... D’ailleurs, regardez, Dieu nous venge || *

En effet, il venait de se faire un:effroyable bouleversement dans les traits du comte; il commença un éclat de rire insensé qui s’acheva dans un eri de douleur, et ils’abattit sur le plancher, où il se roula el se tordit, en proie à une effroyable attaque d’é+ pilepsie. 6

Je tenais Edmée serrée contre mon cœur et je regardais avec étonnement les progrès de ce mal si terrible, que nos pères, dans leur naïveté, pensaient qu'il ne pouvait être suscité que par le démon, et qu'il fallait le secours de Dieu lui-même pour le guérir.

Mon premier mouvement fut d’entrainer Edmée dans ma chambre et de la couvrir de baisers: Ne yenail-elle pas, sinon de tout m’accorder, du moins de tout me promettre?

Elle devina mon intention, et, avec un ton de doux reproche :

— Max, dit-elle, nous ne pouvons le laisser ainsi,

— Que faire alors? lui demandai-je,

— Appeler les domestiques et le faire transporter dans sa chambre,

— Vous avez raison, il souille la vôtre,

J’allai pour sonner, Edmée m’arréta.

— Mon ami, me dit-elle, avant tout, sortez de ma chambre; il ne faut pas que les domestiques vous trouvent ici, Toutes les portes el toutes les fenêtres élaient fermées ; on n'a entendu ni les evis ni la dé tonalion ; le conte est venu dans ma chambre pour y demander du secours, se sentant indisposés il s'est trouvé mal; voilà ce qu'il faut que je dises voilà ce qu'il faut que l’on croie. Son valet de chambre de confiance est habitué à ces allaques, qui le prennent deux ou trois fois par an; il l'ems

RE SSE ré pi Te À

portera dans sa chambre et nul ne saura ce qui s’est passé. Demain, le comte lui-même n’en aura aucune idée; à la suite de ces accès, il perd toute mémoire.

~~ Attendez, dis-je à Edmée, nous pouvons faire mieux encore. Je vais emporter le comte dans sa chambre, je le poserai sur son Jit; alors vous sonnerez les domestiques et vous direz ce que vous voudrez. Nul n’entrera dans votre chambre, ou

l'odeur de la poudre peut faire deviner ce qui s’est -

passé.

— Vous avez raison, Max. Pourrez-vous l’emporter, ou plutôt y consentirez-vous ?

— Pour éloigner cet homme de vous, Edmée, je Pemporterais jusqu’en enfer.

Je me baissai vers le comte : à la suite de l’accès effroyable auquel il venait d’être en proie, il était tombé dans un sommeil qui tenait de l'évanouissement;ses yeux étaient ouverts, mais sans regard ; les veines de son front et de son cou étaient gonflées comme si elles allaient se rompre; ses lèvres étaient blanches d’écume.

Je le pris dans mes bras et le soulevai comme j'eusse fait d’un enfant.

— Maintenant, guidez-moi, dis-je à Edmée; je ne sais pas où est la chambre du comte.

Edmée regarda dans le corridor; il était vide comme elle l'avait présumé, aucun bruit n’avait été entendu, les portes et la distance avaient tout absorbé,

Elle marcha devant moi, je la suivis.

A l'autre extrémité du corridor, elle ouvrit une porte, c'était celle du comte.

— Voici sa chambre, dit-elle, posez-le sur son lit et allez m’attendre chez moi; je vous rejoins aussitôt que je l’aurai£ semis à son valet de chambre; il sait ce qu'il faut lui faire en pareil cas.

J'obéis; je déposai le comte sur son lit et je me reliral. |

Arrivé au milieu du corridor, j’entendis retentir la sonnette; au moment où je refermais la porte d'Edmée, un bruit de pas retentissait dans l’escalier.

En entrant dans la chambre, je jetai un coup d'œil rapide autour de moi ; sur la tablette du secrétaire, deux bougies brûlaient et éclairaient un acte de vente sur papier timbré,

La date et les noms étaient en blanc; il était signé d'avance par M. de Chamblay, mais il ne l’étail point par la comtesse,

De là était venue la discussion.

J'entendis dans le corridor des pas légers et le froissement d’une robe; je courus à la porte et l’ouvris ; Edmée entra,

Je refermai la porte derrière elle et lui tendis les bras.

Elle me jeta les siens autour du cou en murmurant :

— Cher Max, que vous éles bon, el combien vous méritez d'être heureux !

Puis, tout à coup, poussant un eri d’effroi :

—Oh! mon Dieu, s'écria-t-elle , qu'avez-vous donc ? Vous êles couvert de sang!

Seulement alors, je me souvins de ma blessure,

— Ce n'est rien, lui dis-je en souriant,

— Comment! ce n'est rien? répliqua-t-elle en pâlissant et près de défaillir,

— Rien, vous dis-je, chère Edmée, ou presque rien; la balle du coup qu'il a tiré sur vous a tra~ versé la porte de ma chambre, et, comme j'étais derrière la porte, prêt À vous porter secours, elle m’a effleuré le haut du bras, Je vais rentrer dans

ma chambre, effacer toutes les taches de ce sang qui vous a fait si grand’peur, et je reviens à vous,

— Oh! que non! dit-elle. Max, vous êtes mon chevalier, et, comme les anciennes chatelaines. il est de mon devoir de panser vos blessures. Voyons vite cela.

Je voulus me défendre.

— Merci, Edmée, merci; vous êtes cent fois trop bonne, et, si l’on entrait...

— Je vous l'ai dit, mon cher Max, nul n’entre jamais dans ma chambre.

— Vous me disiez cela, Edmée, un quart d'heure avant que M. de Chamblay y entrat.

— Jetez les yeux sur ce papier, dit-elle en me montrant l’acte posé sur la tablette du secrétaire, et vous verrez pourquoi il y est entré. i

— Ob ! lui répondis-je, je le sais déjà.

— Eh bien done, vite, vite, et voyons ce que c’est que cette blessure,

Je rentrai dans ma chambre pour ôter mon habit, tandis qu’Edmée épaississait devant la fenêtre les doubles rideaux.

Les efforts que je fis pour ôter mon habit ravivèrent la blessure, dont le sang s’échappa avec une nouvelle violence, si bien qu’on eût pu la croire en réalité plus grave qu’elle n’était.

Lorsque je rentrai dans la chambre d’Edmée, quoique j’y rentrasse le visage souriant, elle fut effrayée; en effet, la manche de ma chemise était complétement ensanglantée,

Elle me fit asseoir sur le tapis, ouvrit la manche de ma chemise avec des ciseaux, et la détacha à la hauteur de l'épaule en mettant ma blessure à découvert.

La balle avait seulement effleuré les chairs, mais, dans son passage, avait ouvert une petite veine ; de là venait l'abondance du sang perdu.

Edmée lava elle-même la blessure, y appliqua une compresse d’eau glacée, la banda avec un mouchoir pareil à celui qu'elle m'avait donné, et assura la bande avec un de ses rubans.

Le meilleur chirurgien nett pas pu faire mieux, tant la femme qui aime a l’instinet de toutes les délicatesses.

Puis elle me fit asseoir dans un fauteuil, s'assit près de moi, posa mon bras blessé sur ses épaules ot prit ma main dans les siennes, -

Le moment de |’explication était venu.

Voici ce qui s'élail passé :

A son retour de Paris, M. de Chamblay avait renouvel ses tentatives pour obtenir de madame de Chamblay qu'elle signât ou une procuration nouvelle, ou un acte de vente en blanc; mais elle s'y élaiteomplétement refusée,

Alors, M, de Chamblay, dans son besoin de se procurer de l'argent pour faire face aux dépenses du chateau el surtout à celles du jeu, pendant les deux jours où il devait recevoir ses convives, ait allé faire une tournée chez ses fermiers; quelquesuns élaient en retard avec lui, il avait fait payer ceux-ci; d'autres, moins nécessiteux, avaient fait leur payement d'avance; d'autres enfin, pour renouveler leurs baux à de meilleures conditions, avaient consenti à donner dés pots-de-vin.

M, de Chamblay était revenu avec une douzaine de mille francs,

Malgré cette somme, qui lui permettait de faire face aux besoins du moment, il avait renouvelé ses tentatives auprès de madame de Chamblay, lui disant que j'étais tout disposé à acheter la terre de Bernay, et qu’aulant valait que je fusse propriétaire de Bernay, puisque je l’étais déjà de Juvigny.

Un mot de la comtesse, ajoutait M. de Chamblay, me déciderait si j’hésitais encore.

Mais la comtesse avait obstinément maintenu son refus, non-seulement pour m'inviter à acheter la terre de Bernay, mais même pour la vendre. à

De là les regards interrogateurs du comte, de la ses mouvements d’impatience en voyant l’impassibilité de la comtesse.

La première soirée s'était bien passée ; M. de Chamblay avait gagné une dizaine de mille francs et avait ainsi presque doublé son capital de jeu.

Mais la seconde soirée avait été orageuse. M. de Chamblay avait perdu, outre l’argent qu il possédait, trente mille francs sur parole. Madame de Chamblay devait consentir ou à un nouvel emprunt, ou à la vente de Bernay. 1

Sous le coup de cette nécessité, surexcité d’ailleurs par le vin de Champagne et le punch qu'il avait bu, il avait quitté la table de jeu, laissant les joueurs à leur partie, était monté à sa chambre, y avait pris ses pistolets, n'ayant sans doute aucune intention de s’en servir, mais voulant tenter de l'intimidation, et, son acte de vente à la main, était venu frapper à la porte de la comtesse.

Edmée avait ouvert à son mari.

Alors, la discussion interrompue avait recommencé, et il avait insisté pour que la comtesse, nonseulement signat l’acte de vente, mais encore me fit, le lendemain matin, la proposition d’achat.

La comtesse était restée calme, mais ferme dans ses refus,

Cependant, elle avait consenti, non point à me parler de l’acquisition de Bernay, mais à donner son consentement à la vente, si, sur cette vente, cent vingt mille franes étaient distraits pour racheter, en son nom à elle, la terre de Juvigny, dont elle me prierail de me défaire en sa faveur, et si une séparation complète de corps et de biens lui assurait sa liberté dans l’avenir.

Mais une pareille proposition entrainait trop de délais; d’ailleurs, M. de Chamblay devait déjà cent mille francs sur Bernay ; cent vingt mille qu'il donnérait à sa femme réduiraient la somme à toucher à celle de quatre-vingt mille francs, attendu qu'il ne pouvait guëre espérer toucher plus de trois cent mille francs comptant; sur ces quatre-vingt mille francs, il en devail trente mille; resteraient donc cinquante mille seulement. Or, la somme était insuffisante pour ses projets d'automne, qui étaient d'aller jouer à Hombourg et de faire sauter la quaque à l'aide d’une combinaison qu'il croyait sûre, et pour laquelle il lui fallait au moins cent mille francs,

La proposition n'avait donc fait que redoubler la colère du comte, Il avait pressé avec plus de violence; la comtesse avait refusé avec plus d’obstination. Il avait alors liré un pistolet de sa poche; vous savez le reste, ami.

Mon intervention, en redoublant encore l’état d'exaspéralion auquel le comte était arrivé, avait provoqué celle altaque d’épileps.e dont j'avais été lémoin el qui avait tout terminé,

Edmée me fil ce récit avec toute la sincérité et la simplicilé de son cœur ; puis, le récit terminé, elle se leva, alla au secrétaire, prit la plume et signa l'acte de vente,

— Que faites-vous donc Ja? lui dis-je.

— Mon ami, répondit Edmée, avec la résolation que j'ai prise, je ne veux plus rien avoir à moi que moi.

Puis, levant les yeux au ciel :

— Dieu pourvoira a tout, dit-elle.

Je la regardai avec une tendresse profonde.

— Et maintenant, dit-elle, mon bien-aimé Max, je Uaime et je te le dis sans remords et du plus profond de mon cœur.

Je la serrai dans mes bras, cherchant ses lèvres, qui vinrent au-devant des miennes, et je voulus l’entrainer dans ma chambre.

— Non, Max, dit-elle en résistant; à partir de cette heure, je suis à toi; mais laisse-moi me donner à toi comme je l’entends, mon bien-aimé.

— Edmée! Edmée ! m'écriai-je.

— Pas sous le toit de cet homme, pas à la suite de celte orageuse soirée, pas pendant qu'il soullre, pas pendant que des étrangers nous entourent! Notre amour, Max, par la situation étrange que Dieu m'a faite, sans doute pour que je puisse appartenir au seul bien-aimé de mon cœur, notre amour n’a rien d’un amour ordinaire. Quand je me donnerai à toi, qu'il n’y ait entre nous, je ne dirai pas aucun remords, je puis, je te le répète, disposer de moi sans remords, mais pas même un nuage. Rentre chez toi, ami, et laisse-moi seule avec mon amour; demain, à sept heures, nous nous irouverons, comme il est convenu, à l’église de Notre-Dame-dela-Culture ; je t’y renouvellerai le serment de t’appartenir, ettu me feras, de ton côté, celui que je l'ai demandé ce soir. Au revoir, mon Max bienaimé ; tu m'emportes dans ton cœur, je te garde le mien, nous ne nous séparons pas.

Et elle appuya de nouveau ses lèvres sur les miennes en me poussant doucement dans ma chambre.

J’y rentrai le paradis dans le cœur ; cette femme avait des persuasions célestes; ce n'étaient point des paroles ordinaires, c'était un miel enivrant qui sortait de ses lèvres. Elle semblait marcher dans la vie à la lueur d’une lumière en dehors de ce monde; elle avait pour moi quelque chose de l’essence d’un ange gardien que Dieu aurail envoyé sur la terre, les yeux couverts d’un bandeau et qui se guiderait à l’aide d’une flamme intérieure.

Oh! mon ami, la douce chose que de marcher aveuglément à la suite de la femme qu'on aime, d'abandonner son libre arbitre pour lui obéir en tout point et de mettre la volonté et la force de l'homme sous la protection de son instinct et de sa faiblesse!

Cette nuit du 4 au 5 septembre fut une des plus douces nuits de ma vie.

Je ne sais pas si je dormis ou si je veillai, si elle fut dans mon cœur en souvenir ou dans mes bras en rêve, ce que je sais, c’est que je ne la quittai pas ub instant,

Un peu avant sept heures, je m’habillai et je descendis; elle m'avait dit: «Nous nous verrons à l'église, » et c'élait à seulement que je voulais la revoir; personne n’étail levé au chateau, ni maitres ni domestiques, et l’on n’entendait pas le moindre bruit.

En passant devant les écuries, je trouvai un palefrenier; je lui dis de réveiller Georges, de lui donner en mon nom l'ordre d’atteler et d'aller m’attendre à la porte de Gratien.

Puis je sortis du château.

Apres la scène de la nuit, — le comte oubliat-il tout, comme me l'avait dit Edmée, — je ne pou-

vais revoir cet homme; lui serrer la main m’eût été chose complétement impossible. Et comment me souvenir, s’il oubliait, lui?

En moins de cing minutes, je fus à l’église; la porte en était ouverte; j'y entrai. A mon grand étonnement, quand je croyais arriver le premier, jy vis Edmée, agenouillée devant l'autel de la Vierge.

J’allai m’agenouiller à quelques pas d’elle; elle se retourna.

— Plus près de moi, dit-elle.

Je rapprochai ma chaise de la sienne.

— Déjà ici? lui demandai-je. :

— J'y suis depuis le point du jour, dit-elle; j’avais besoin, pour la paix de ma conscience, ajougut elle, de m’entretenir un peu seule à seul avec

ieu.

— Et la paix est faite? lui demandai-je.

— Oui, fit-elle, le cœur joyeux, l'âme pure et la conscience tranquille. Je vous jure, Max, que je serai à vous en ce monde et dans l’autre; à votre tour, jurez-moi... je ne sais pourquoi j’insiste sur ce point, mais quelque chose de plus fort que moi m'y pousse ; à votre tour, jurez-moi que, si je meurs sans avoir pu vous envoyer mes cheveux, vous descendrez dans mon tombeau pour les couper vousmême, en attendant qu’on vous y descende pour y reposer près de moi.

—Oh! m’écriai-je, je le jure et de toute mon âme!

— En voici la clef, dit-elle; à partir de cette beure, il est à nous deux.

Puis, se levant de la chaise où elle était agenouillée :

— Conduisez-moi jusqu’à la porte, dit-elle; à la porte, nous nous séparerons.

— Oh! pas pour longtemps? m’écriai-je.

— Non, je vous le promets; car, moi aussi, croyez-le bien, Max, j'ai hate de vous revoir. Retournez à Reuilly et attendez-y une leltre de moi.

Nous nous acheminâmes côte à côle vers la sortie de l’église; nous puisâmes de l’eau bénite au même bénitier ; nous fimes le signe de la croix ensemble ; puis, arrivée à la porte :

— À bientôt! me dit Edmée.

— Ainsi soit-il |

Et elle s’éloigna du côté du chateau, tandis que je descendais vers la maison de Gratien.

Je demandai au brave garçon une plume et du papier et j'écrivis à mon notaire :

« Mon cher monsieur Loubon, vous pouvez traiter du château et de la terre de Bernay avec le comte pour la somme de sept cent mille franes et lui donner trois cent mille francs comptant. Si vous ne pouvez pas, de vos propres ressources, réaliser cette somme, adressez-vous à Alfred de Senonches,

» Max DE VILLIERS.

» Bernay, 3 septembre. »

Je mis moi-même la lettre à la poste, et, le même jour, vers onze heures, j'élais de retour à

Yreux,

— Je parie que tu as acheté Bernay? me dit Alfred.

— Parie et tu gagneras, lui répondis-je en souriant,

— Alors, tu as besoin de ma bourse?

— Peut-être; M, Loubon Uécrira probablement à ce sujet.

— El en atlendant?

— En attendant, mon ami, je suis le plus heureux des hommes,

— On peut donc être heureux sans être préfet? dit Alfred. Parole d'honneur, je ne l'aurais pas cru.

Cinq jours après, c’est-h-dire le 9 septembre, je reçus de M. Loubon, mon notaire, une lettre qui me disait que tout était terminé pour l'achat de la terre de Bernay, et qu’il avait pu remettre deux cent mille francs à M. de Chamblay sans avoir recours à personne.

Quant aux autres cent mille francs, il les avait gardés par devers lui, comme la chose ayait été conyenue, pour purger l’hypothèque légale.

Le surlendemain, je reçus d’Edmée une lettre conçue en ces termes :

«M. de Chamblay part ce soir pour Hombourg ; demain, à cing heures de l'après-midi, je serai à Juvigny.

» Ton EDMÉE. »

Elle me tenait parole : la première, elle venait à moi.

Edmée, comme on le voit, ne me recommandait aucune précaulion ; peut-être se trouvail-elle libre et croyait-elle avoir payé assez cher une liberté qui lui coûtait sept cent mille francs.

Ces précautions qu’elle ne jugeait pas à propos de me recommander, je résolus de les prendre de moimême. J’arrétai que j'irais seul à Juvigny, que je ferais la route à cheval, et que je partirais pendant ia nuit afin d'arriver avant le jour.

De cette façon, et pourvu que je me tinsse dans l'intérieur du château, personne ne connailrait ma présence a Juvigny, el Joséphine seule serait dans le secret.

J'avais annoncé à Alfred ma nouvelle acquisition, et j'avais eu toutes les peines du monde à obtenir de lui qu'il ne me fit pas nommer membre du conseil général. Il affirmait que, si je consentais à cette nomination, je serais certainement une des lumières du département, Par malheur, ma vocation n'était point là.

J'avais habitué Alfred à me voir paraître à Reuilly et à m'en voir disparaître au moment où l'on s'y altendait le moins; je ne crus donc pas avoir à le prévenir de ma prochaine disparition, Au reste, grâce à sa police si bien faite, je n’espérais pas lui cacher quelque chose, mais je me fiais à sa discrélion,

Le soir, en dinant, Alfred me dit tout à coup :

— Quel malheur que tu ne sois pas joueur !

— Tu regardes cela comme un malheur? lui dis-je,

— Oui,

— Pourquoi cela?

— Parce que je regarde toujours comme un malheur qu'on ne connaisse pas une passion qui surexcite tellement la vie, qu'elle parvient à vous la faire oublier,

— El, si j'étais joueur, que m’arriverait-il?

— Qu'en partant pour Hombourg, tu trouverais un partenaire digne de toi

— M, de Chamblay?

— Justement; il doit partir, à l'heure qu'il est, pour Hombourg, Au reste, je ne crois rien l'apprendre de nouveau, n'est-ce pas ?

— Non, lui dis-je en riant, je le savais,

—————__—— TETTIInTTnET nee Smee

— Et tu ne me préviens pas que cette absence va nous séparer pour quelques jours, ingrat ami ?

— Et pourquoi cette absence nous séparerait-elle?

— Oh! un nouveau propriétaire, quand il est homme d’ordre comme toi, doit une visite à sa terre, et, quand il est homme du monde comme toi, toujours, il a la délicatesse d’attendre l’absence de l’ancien maitre pour faire cette visite.

— As-iu encore, dans le cas où ce serait mon intention, lui demandai-je en riant, quelque conseil de prudence à me donner?

— T'es-tu mal trouvé de ceux que tu as reçus de moi jusqu’à présent?

— Non pas, au contraire ! et c'est pour cela que je Ven demande de nouveaux.

— Pour lemoment, je ne crois pas que tu aies grand’chose à craindre; tant que ses deux cent mille francs dureront, M. de Chamblay restera à Hombourg. Seulement, le jour où ils seront épuisés, il tombera à Bernay comme une bombe. Quand je dis le jour, tu comprends, c'est peut-être la nuit. Or, un homme qui vient de perdre deux cent mille francs, quand il ne lui en reste plus que quatre cent mille à perdre,.est de très-mauvaise humeur, et mieux vaut être à côté de son chemin que sur son chemin. Combien de temps peut-il habiter Bernay, malgré la vente qu'il Ven a faite?

— Il avait demandé six mois, j'ai accordé un an; mais je suis prêt à prolonger l'autorisation tant qu’il voudra.

— Je comprends; cela Vest commode, qu'il loge ala porte de Juvigny: — car je présume que Juvigny -sera désormais ta terre de prédileclion; —un nouveau propriétaire, quand il a conservé de bonnes relations avec l'ancien, a toujours quelques renseienements utiles à lui demander. Maintenant, si tu peux te raccommoder sans affectation avec Vabbé Morin, — je ne te crois pas très-bien avec lui, — fais-le, à moins que tu ne puisses l’écraser sous ton pied comme une chenille. En ce cas-là, je Vaiderai. J'ai certains renseignements sur un couvent d’ursulines qui ne seraient pas sans intérét dans un procès scandaleux. D’ailleurs, une de mes tantes est cousine germaine de monseigneur |’archevéque de Paris.

— Ma foi, mon cher Alfred, à tout hasard, je te remercie, répondis-je, et tu lirais dans ma/pensée, que ta n’y répondrais pas plus catégoriquement. C’est vrai, je n’aime pas l'abbé Morin, et je crois qu’il me hait, Mais que veux-tu que cet homme puisse contre moi?

— Mon cher ami, il existe une pièce d’un certain Molière... je ne sais pas si tu la connais, on l’appelle Tartufe; il ya là un homme d’Église qui

convoite madame Elmire, femme de son hôle, et.

qui, alors, fait toute sorte d’infamies, je ne me rappelle plus lesquelles. Si tu les as oubliées comme moi, prends dans ma bibliothèque les OEuvres de Molière, et relis Tartufe dans tes moments perdus, c'est une bonne lecture. Au revoir!

Et, craignant de me gêner sans doute, Alfred se leva et sortit, Il me laissait libre de faire ce que bon me semblerait.

A onze heures du soir, j’allai aux écuries et je sellai moi-même un cheval, A deux heures du matin, j'étais à Juvigny, je réveillais la vieille Joséphine, et je m'inslallais dans la chambre verte, en recommandanta la bonne femme le secret sur mon arrivée,

Je passai la journée à courir par tout le pare et à reconnaitre les endroits dont m'avait parlé madame de Chamblay, Chose singulière et que je vous ai

déjà dite, je crois, c’est de: cette partie de sa vie que j'étais le plus préoccupé, et j'étais plus jaloux de M. de Montigny mort que de M. de Chamblay vivant.

. Je prévins Joséphine que madame de Chamblay arriverait pour le diner, et lui dis de se mettre en mesure de bien recevoir sa petiote, comme elle l’appelait.

La bonne femme fut au comble de la joie.

Dès quatre heures, j'étais à la grille, interrogeant des yeux l'horizon de la grande route.

A quatre heures et demie, j’apercus une voiture de louage, venant aussi vite que pouvait l’amener un maigre cheval, sur lequel son conducteur frappait à coups redoublés. |

Dans le conducteur, je reconnus Gratien; une femme, enveloppée d’une mantille noire, se tenait au fond de la voiture. - KY,

Mon premier mouvement fut de courir au-devant delle; mais alors je la rencontrais au milieu du village, et j'attirais l’attention sur elle et sur moi.

Certain qu’elle m'avait vu comme je l’avais vue, je me rejetai, aucontraire, de l’autre côté de lagrille, et j'attendis.

Cing minutes après, Gratien poussait la grille et s’arrétait en me voyant. Je sautai au marchepied de la voiture, et reçus Edmée dans mes bras.

Il y avait cinquante pas de la grille au perron; il y avait deux pas de la grille à un massif d’arbres. J’entrainai Edmée derrière le massif et la pressai sur mon Cœur.

Pour de pareilles émotions, la voix est impuissante; tous les sens y concourent avec une telle vier lence, qu'il n’y a que ce silence, entrecoupé de soupirs et de cris de joie, appelé à peindre les suprémes émotions, qui devienne l'interprète des sensations que l’on éprouve.

Nos noms dix fois répétés, le mot je ?aime murmuré et éteint sur nos lèvres, nos regards encore pleins de doute et cependant déjà pleins de bonheur, le frissonnement de nos deux cœurs appuyés l’un à l'autre, un sentiment d'indicible joie s’infiltrant dans nos veines, voilà tout ce que je merappelle, voilà ce qu’il m’est impossible d'exprimer.

Nous fames un quart d'heure, peut-être, sans que rien de suivi pat s'établir entre nous; enfin, le hasard nous conduisit à un bane; nous nousy assimes les bras enlacés, et seulement alors nous respirames,

Il faut renoncer à faire comprendre aux indifférents ces puissantes émotions du cœur qui font bouillir le sang et battre les artères ; quant à ceux qui les ont éprouvées, toute description leur serait inutile : ils ne les oublieront jamais.

Un bruit de pas nous rappela à nous-mêmes ; c’était Joséphine qui venait nous annoncer que le diner nous allendait,

Elle avait eu soin de dresser notre table à deux couverts, non pas dans la salle & manger, mais dans un petit boudoir au rez-de-chaussée donnant sur le jardin, et dont la fenêtre était littéralement obstruée par un rideau de rosiers qui tamisait le soleil couchant, n’en laissant parvenir jusqu'à nous que des rayons brisés par les feuilles et par les fleurs.

Ce diner est encore un de nos charmants souyenirs; changer de verre, manger dans la méme àssielle, mordre au même fruit, respirer la même fleur, oublier qu'on mange pour se regarder et se serrer la main, tout cela est le printemps del'amour et le mois de mai de la vie.

Pendant le diner, la nuit vint; il faisait une de ces ravissantes soirées du mois de septembre quimélent

aux derniers souffles ardents de l’été les premières brises fraîches de l’automne. Nous descendimes au

jardin. et bientôt l’obscurité fut si profonde, qu'à :

peine nous voyions-nous au milieu des ténèbres, rendues plus épaisses encore par le feuillage. des platanes.

» Je conduisis doucement Edmée vers le bane où, à notre dernier voyage, elle m'avait fait le récit de sa vie. Je le lui montrai en lui demandant si elle n’avail pas un second récit à me faire, touchant ce côté mystérieux de sa vie qu'elle m'avail dit ne pas lui appartenir à elle. Mais elle, en souriant et en s'amusant à effleurer mon visage avec les boucles de ses cheveux :

— Ce soir, mon bien-aimé Max, me dit-elle, je n'aurai plus de secrets pour toi, et, si je ne te raconte qu'à moitié ce que tu yeux savoir, tu devineras le reste.

Nous restames longtemps sous notre platane, moi appuyé contre l’arbre, elle contre mon cœur,

L’horloge du village sonna; je comptai les coups du timbre par des baisers sur le front et les yeux d’Edmée.

Le timbre résonna dix fois.

— Rentrons-nous? dis-je à Edmée.

— Quand tu voudras, mon bien-aimé, me dil-elle.

‘= Où veux-{u que je te conduise?

— Dans ma chambre de jeune fille.

— Sera-t-elle fermée en dedans?

— Oui. Ne ai-je pas dit que c’était moi qui voulais aller à toi?

— Et où attendrai-je mon Edmée?

— Dans la chambre verte.

— Mon Dieu! mon Dieu ! m’écriai-je, est-ce que je ne serai pas mort de bonheur d'ici là ?

Nous rentrâmes au chateau et montames l’escalier. Edmée prit un bougeoir et entra dans sa chambre, dont elle referma la porte sur elle, en me disant :

— Attends-moi.

Je tombai sur un fauteuil; mes jambes tremblaient à ne plus pouvoir me-soutenir, et je restai les yeux ardemment fixés sur cetle porte, ne pouvant me figurer que l’adorable créature qui venait d’y entrer en sortirail jamais.

Au bout d’un instant, mon émotion deyint si violente, que je fermai les yeux et appuyai ma main sur mon Cœur, et que, presque malgré moi, machinalement, je me mis à appeier tout bas :

— Edmée! Edmée! Edmée!

Comme si mes paroles ayaient eu la puissance de l'évocation, j'entendis, à un léger grincement, que la porte d'Edmée se rouyrail, et je la vis apparailre vêlue d’une robe blanche, la couronne au front, le bouquet d'oranger à la poitrine,

Je jetai un cri d’étonnement, de joie, de délire, et, n’osant parler, j'étendis ma main vers le symbole virginal,

— Comprends-lu maintenant, mon Max bienaimé, me dit-elle, comprends-tu pourquoi le prêtre m'a choisi cet homme et me l’a fait épouser ?

— Non, non, m'écriai-je, pas encore; achève.

— Eh bien, dit Edmée, c'est pour que, veuve et mariée, je pusse venir à mon seul époux, au bienaimé de mon cœur, avec la robe blanche et le bouquet virginal de la jeune fille,

— Edmée! Edméel répélai-je en ouvrant mes bras trefnblants,

— Me voilà, prends-moi! dit-elle,

Et elle se laissa tomber sur mon cœur,

Nous passâmes huit jours dans de suprémes délices,

Edmée ayait annoncé qu’elle allait faire un voyage à Paris. Elle avait, disait-elle, à reetifier l'acte de yente de son mari, et, comme personne ne pouyait se douter qu’elle l’eût signé pendant la nuit même où le comte avait eu son attaque d’épilepsie, son absence ne pouyail inspirer aucun soupcon,

Pendant la soirée du septième jour, Gratien était revenu à Juvigny avec une autre voiture de louage prise à Evreux ; la comtesse, au lieu de retourner tout droit à Bernay, devait s’en aller par Evreux ; à Evreux, elle prendrait la diligence de Paris à Cherbourg et descendrait à Bernay, comme si elle arrivait de Paris.

Nous étions si Heureux, qu'il était convenu, quoique nous fussions sûrs désormais de nous revoir, qu’elle me donnerait un jour de plus, et, au lieu de partir le huitième jour, ne partirait que le neuvième.

Mais, dans la matinée du huitième jour, je la vis inquièle et troublée; je l’interrogeai, et elle m’avoua qu'elle éprouvait un de ces malaises qui étaient chez elle l'annonce d’un danger quelconque. Je lui offris de l’endormir.

Elle accepta.

Cette fois, elle ne me fit pas de condition: elle élait tout entière à moi, et nous n’avions plus de secrets l’un pour l’autre.

Peut-être s’endormit-elle plus facilement encore celte seconde fois que la première,

— Ah! dit-elle, attends, baisse tes mains sur ma tôle, et exige que je voie; c'est du côté de Bernay qu'il faut que je regarde!

Je fis ce que disait Edmée, ,

Elle continua; ~

— fl n’y a rien au château; Zoé est dans ma chambre et plie mes dentelles; toutes les chambres sont vides, les domestiques sont à l’ofliee ou à l’écurie,

Elle sembla faire un effort pour voir.

- Que cherches-tu? lui demandai-je.

— Je cherche... je cherche Nathalie; je vois bien l'enfant qui joue sur la pelouse avec le terre-neuve, mais je ne vois pas Nathalie.

— ‘Tache de la voir; je suis prévenu que c'est d'elle surtout que tu dois te défier,

— Oui; aussi je cherche... Je suis sur sa trace... Je m'en doutais! s’écria-t-elle tout à coup.

— Eh bien? demandai-je aprés un moment de silence, pendant lequel le mouvement fébrile des paupières d’Edmée lémoignait des efforts qu'elle fuisait pour voir,

— Eh bien, dit-elle, répondant à mon interrogatoire, elle est chez lui.

— Chez qui?

— Chez le prêtre,

— Ah! c'est donc de ce côté que viendrait, cette fois, le danger?

— Je le crois... Mais, attends, attends, je vais le savoir...

Elle écouta,

— Oh! la méchante créature, murmura-t-elle, moi qui ne lui ai fail.que du bien!

— Peux-tu entendre ce qu'ils disent?

— Non; mais je vois le mouvement de leurs 1è-

vres, et je devine. Elle lui dit que je ne suis pas à Paris; que, le jour où j’ai annoncé que je parlais, Gratien a loué une voiture à Bernay, et n’est revenu que le lendemain; que, sans doute, il m'a conduite à Juvigny, et que, comme il a disparu de nouveau, il est probable qu'il est venu me chercher.

— Et que répond-il, lui?

— Rien; il est trés-pale, ses lèvres sont serrées, ses yeux ternes; il prend une résolution.

— Laquelle?

— Il ne l’a pas dite; mais, sois tranquille, je vais le suivre. Il congédie Nathalie, et lui donne une bourse. Elle sort. Il reste un instant à la même place; on dirait qu'il hésite à faire ce qu'il a résolu... Non, il se décide; il sonne. Son domestique entre. Il lui ordonne de mettre le cheval au cabriolet; il rentre dans la salle à manger, et déjeune à la hate. Le cheval est atlelé et attend à la porte. monte dans le cabriolet; il prend le fouet et les rênes, il est seul et conduit lui-même.

— Voyons où il va.

— C’est bien ce que je regarde... Ah! mon Dieu!

— Quoi?

— Il n’oserait jamais!

— Que fait-il?

— Il prend la route de Juvigny, il vient ici.

— Comment! ici, chez moi?

— Oh! oui, il n’y a plus à en douter; il vient, il est parti à huit heures du malin, il en est dix; dans une heure, il sera ici.

— Il ne faut pas qu’il t’y trouve, chère Edmée.

— Oh ! s’il y trouve Joséphine, c’est absolument la même chose; par Joséphine, il saura tout. La pauvre femme le tient pour saint.

— Eh bien, voyons, tandis que tu es endormie, pense toi-même à ce que tu dois faire.

— Oui, tu as raison, j'y pense... Voici. Je vais prendre Joséphine avec moi, je conduirai la voiture moi-même. Il comptait me rencontrer avec Gratien sur la route de Juvigny à Bernay, ou me surprendre ici. Moi, je pars pour Evreux avec Joséphine, et je te laisse Gratien; Joséphine absente, personne ne parlera; s’il vient jusqu’à toi...

— Il n’osera pas.

— Ob! il te hait bien; s'il vient à toi, tu sauras que lui répondre.

— Oh ! quant à cela, sois tranquille,

— Maintenant, réveille-moi, et raconte-moi tout.

Je la réveillai, et lui racontai tout.

Elle resta un instant pensive; puis :

— Ce doit être vrai, dit-elle; agissons donc comme si nous élions sûrs,

— Y a-t-il aulre chose à faire que ce que tu as dit pendant ton sommeil?

— Je ne crois pas.

En ce moment, Joséphine entra.

— Joséphine, dit la comtesse, je pars, et je 'emmène ayec moi,

— Pour toujours? s’écria la bonne femme toute joyeuse.

— Non, mais pour quelques jours; ne serais-tu pas contente de voir Zoé ?

— Oh! si fait; mais comment fera M. Max?

— Je lui laisse Gratien; d’ailleurs, M. Max va sans doule partir aujourd'hui ou demain.

— Et quand parlons-nous?

— Tout de suite,

— Comment! tu pars comme cela sans déjeuner, petiote?

— Tu me donneras une bonne tasse de lait que tu iras lraire toi-méme,

— J'y cours,

— Dis en même temps à Gratien d’atteler et d’amener la voiture devant le perron.

— Cela va être fait.

Et la bonne femme sortit, courant aussi fort que le lui permettait son age.

— Et maintenant, demandai-je à Edmée, nous, qu’allons-nous faire? Comment nous revoir? où nous réunir ?

— Laisse-moi réfléchir à cela, mon bien-aimé... Une lettre de moi te donnera des instructions.

— Et je la receyrai bientôt, cette lettre?

— Le temps qu’il faudra à la poste pour te l’apporter, je n’en demande pas davantage.

— Merci.

Nous restames un instant muets dans les bras l’un de l’autre; le roulement d’une voiture se fit entendre; Gralien entra.

— La! dit-il, tout est prêt.

— Déjà? murmurai-je. :

— Cette fois, tu sais que ce n’est pas pour longtemps que nous nous séparons, n’est-ce pas?

— Oh! je lespére, du moins.

— Et moi, j'en suis sûre.

Joséphine entra à son tour, tenant sa tasse de lait tout mousseux et tout fumant.

— Tiens, petiote, dit-elle.

Edmée prit la tasse, en but la moitié, et me donna l’autre.

Puis, me prenant le bras :

— Je le sens qui s'approche, dit-elle ; il est temps que je parte.

Je la soulevai et la fis asseoir dans la voiture; elle me prit la tête entre ses deux mains, et me baisa le front.

Joséphine monta, et s’assit près de la comtesse.

Je tournai de l’autre côté de la voiture pour lui prendre encore une fois la main.

— Tu le recevras au rez-de-chaussée, dit-elle, si toutefois il te convient de le recevoir; je ne veux pas que cet homme entre, ni dans la chambre verte, ni dans ma petite chambre.

— Tu as raison, lui dis-je, l’une est la nef, l’autre le tabernacle : pas d’impies dans les lieux saints.

— Vite, vile, vite! il entre dans le village, dit Edmée; Gratien, cours ouvrir la grille qui donne sur la route d'Evreux.

Et, m’envoyant un dernier adieu avec un dernier signe de main, elle fouetta son cheval, qui disparut au milieu de l'allée, juste au moment où la tête du cheval de Pabbé Morin s’arrétait à la grille donnant sur le village.

Tandis que, descendu de voiture, il altachait son cheval à l'anneau extérieur de l’un des piliers donnant passage dans le pare, j’eus le temps de rentrer au chateau, et de regagner le salon.

Comme l'avait prévu Edmée, il commença de s’acheminer vers la maison de Joséphine; mais, un instant après, il en sortit tout désappointeé, Il était évident qu'il comptait sur les indiscrélions de la bonne femme pour amasser ,des armes contre nous,

Il entra alors dans l’allée des platanes, et s’achemina vers le chateau, regardant à droite et à gauche s'il ne trouverait personne pour l’annoncer,

En ce moment, Gratien revenait de conduire Ja comtesse jusqu'à la grille,

La figure du prêtre s’éclaira d'un mauvais sourire; la présence de Gratien était déjà un Commencement de preuves sur la présence de la comlesse,

L'abbé l'interrogea; mais, quoique je ne pusse entendre la conversation, je devinai, aux gesles de Gratien, qu'il répondail négativement.

rent vers le perron. .

Un instant, j’entendis un bruit de pas qui allait se rapprochant, puis on frappa à la porte.

— Entrez, dis-je.

La porte s’ouvrit, démasquant la chétive personne du prêtre, et, derrière lui, la figure narquoise de Gratien.

Sur un signe de moi, Gratien referma la porte, et nous laissa seuls.

— Je fis un pas au-devant de l’abbé, et, avec le plus de courtoisie que je pus, quoique cette courtoisie fat mêlée de quelque peu de raillerie :

— Donnez-vous la peine de vous asseoir, monsieur l'abbé, lui dis-je; je vous altendais.

— Vous m’attendiez ?

— Oui.

— Puis-je savoir depuis quand?

— Mais depuis ce matin huit ou neuf heures.

— Depuis ce matin huit ou neuf heures! répétat-il tout étonné.

— Oui; enfin, depuis le moment où Nathalie est entrée chez vous, et, vous ayant dit que madame de Chamblay était partie seule avec Gratien pour Juvigny, vous avez décidé d’y venir pour vous assurer ‘si la chose était vraie... Mais asseyez-vous donc, monsieur l'abbé; soit fatigue, soit émotion, vos jambes ont l’air de ne plus vouloir vous porter.

L'abbé s’assit, ou plulôt se laissa tomber sur un canapé; j’amenai un fauleuil et je m’assis en face de lui.

— Vous dites que Nathalie est venue me trouver ce malin ?

— Oui, monsieur l’abbé, à neuf heures, chez vous; vous l'avez reçue dans la salle à manger; et, à la suite d’une conversation qui a duré près d’une demi-heure, vous avez mis vous-même le cheval au cabriolet, et vous êles parti, poussant si fort la pauvre bêle, que vous lui avez fait faire le chemin en moins de trois heures.

— Vous avez d’excellents espions, monsieur.

— Moins bons que les vôtres : les miens ne me rapporlent que ce qui est; les vôtres vous rapportent ce qui n’est pas.

— Alors, la comtesse n’est pas chez vous?

, — Je yous livre le château et le pare, monsieur Vabbé; cherchez.

— Elle est partie, alors?

— Demandez à Nathalie.

— Car elle y est venue, j'en suis sûr,

Je regardai l'abbé Morin en face.

— Mais enfin, lui dis-je, y fûüt-elle venue, monsieur l’abbé, en quoi cela vous vegarde-t-il?

— Monsieur, depuis Venfanee de mademoiselle de Juvigny, je suis son directeur spirituel.

— Je sais cela, monsieur, et même ce n'est pas voire faute si vous n'êles pas devenu son directeur temporel,

Le prêtre se redressa comme une vipère à qui l'on marche sur la queue, et ses petits yeux élincelèrent au fond de leurs creuses orbites.

— Que voulez-vous dire, monsieur? demanda-t-il.

— Je veux dire, monsieur, que, si vous avez eu la bonté de vous occuper de moi, j'ai eu la curiosité de m'occuper de vous, el que je sais, sans avoir eu besoin de vous espionner, beaucoup de choses que vous ne croyez connues que de yous seul,

— ll ces choses... me ferez-vous la grace de me les dire?

— Pourquoi pas? Je suis un ennemi loyal.

— Vous avouez être mon ennemi?

— Vous me haissez, pourquoi ne vous haïrai-je pas?

— Volontiers, monsieur l'abbé; d’abora, il y a une scène de sacristie assez scandaleuse, et qui a eu lieu le jour même où, tombée en ca‘alepsie par excès d’émotion, le jour de sa première communion, vous vous êtes trouvé seul avec mademoiselle de Juvigny.

— Si j'étais seul dans la sacristie avec mademoiselle de Juvigny, comment pouvez-vous savoir ce qui s’y est passé?

— Je vous ai promis de vous dire ce que je savais et non comment je le savais, monsieur l’abbé. ;

— Continuez.

— Il ya la scène du confessionnal, dans laquelle vous lui avez dit, revenu exprès de Bernay pour cette œuvre pieuse, que, si elle devenait la femme

«d’un hérétique, elle perdrait à la fois son corps et

son âme.

— Et, en cela, monsieur, je n’ai fait que suivre le devoir d’un bon pasteur qui craint de voir s’égarer ses brebis. Est-ce tout ?

— Oh! monsieur l'abbé, ce ne serait point la peine que je me fusse informé pour si peu... Il ya la scène qui s’est passée en haut, dans la chambre verte, tandis que vous ‘éliez caché derrière un rideau chez la vieille Joséphine, et que vous vous assuriez, de là, que vos deux billets déposés, l’un le matin, l’autre le soir, sous le socle de la Vierge, produisaient leur effet, effet déplorable, monsieur l'abbé, et dont le résultat fut la chute dans laquelle votre pénitente se brisa la tête en tombant du haut en bas d’un escalier; la séparation des deux nouveaux époux, qui, sans votre fatale intervention, eussent sans doute vécu heureux, et, enfin, l'exil et la mort de M. de Montigny, que l’on peut faire remonter à vous, puisque, sans vous, il restait en France, heureux et honoré.

— Pouyais-je laisser ma pupille aux mains d'un homme qui, la première nuit de ses noces, avait la brutalité de lui briser la tête à l’angle d'un escalier?

— Aussi élait-ce pour qu'elle ne pot pas fuir et se briser la tête une seconde fois, aux angles d'un autre escalier, que vous l'aviez enfermée aux Ursulines de Bernay, dans une cellule dont les fenêtres élaient grillées; ce qui edt bien pu arriver, la nuit où, Zoé élant absente, vous êtes venu avec une lanterne sourde pour crocheter sa porte, qui, heureusement, élait fermée au verrou.

. — Oh! quant à cela, monsieur, s’écria l'abbé en devenant livide et en essuyant son front couvert de sueur, oh! quant à cela...

— C'est vrai comme tout le reste, et Dieu, qui nous entend et nous jugera un jour, sait lequel de nous deux ment, ou plutôt essaye de mentir, Rasseyez-vous done el soyez patient, car je n'ai pas fini... C'est enfin, monsieur, parce que yous avez trouvé celle cellule obstinément fermée, que vous avez résolu de marier la recluse, dont la reclusion élait infruclueuse, à un homme épileplique, brutal, joueur, qui la ruine en délail, la dépouille pièce à pièce, mais qui surlout, car c'élait pour vous la chose essentielle, vous la saviez d'avance, vous, l’homme des secrets honteux, mais qui, sure tout, ne pouvail pas êlre son mari,

L'abbé ne pul relenir un eri de colère.

— Wh bien, monsieur, me dit-il, on échange de toutes les choses que vous savez, je n'en sais qu'une, moi: c'est que vous êles l'amunut de madame, de Chamblay, entendez-vous bien, el que J'ai a de puissance sur Ce mari que yous mepri faire mettre sa femme dans un couvent bien t

% lait pour ulte-

ment sévère que celui des Ursulines de Bernay. Voyons, osez me nier en face que vous soyez l'amant de madame de Chamblay.

— C’est à cette question que je vous attendais, monsieur, lui dis-je.

Et, me laissant tomber à ses genoux:

— Mon père, lui dis-je humblement, sous le sceau de la confession, je vous avoue que madame de Chamblay, restée, après deux mariages, mademoiselle de Juvigny, est ma maîtresse.

Puis, me rele,.at et passant de l'humilité à la menace :

— Vous savez tout ce que vous vouliez savoir, continuai-je; mais, si mauvais prêtre que vous soyez, vous êles prêtre, et, par conséquent, condamné à garder dans votre cœur ce secret qui le rongera; dites un mot de cette confession que je viens de vous faire, soit à M. de Chamblay, soit à tout autre, et je me porte votre accusateur devant l'archevêque de Paris. Maintenant, nous nous connaissons bien l’un l’autre, et n'avons plus rien à nous dire, n’est-ce pas? Sortez donc de chez moi; j'ai juré, le jour où j'ai acheté Juvigny, qu'il n’y entrerait que d’honnétes gens.

Et ce second Tartufe sortit comme le premier, mais n’osant pas dire : « Je me yengeral! »

Je restai seul avee ce sentiment si doux de la vengeance salisfaite, et le sentiment plus doux encore de l’amour heureux. Ce moment est peut-être celui de toute ma vie où, me sentant jouir de toutes les facultés humaines portées à leur plus haut degré d’exallation, je compris que celte terre n’élait qu’un pont’ conduisant au ciel et que l’enveloppe terrestre enfermait le dieu futur.

Puis, soudain, je fus pris d’un irrésistible désir de revoir Edmée; je laissai à Gratien le soin de revenir à Bernay comme il l’entendrail; je courus à l’écurie, je sellai le cheval moi-même, et je m’élangai sur la route d’Evreux.

Madame de Chamblay était partie depuis une demi-heure à peine; c'était tout au plus si, avec son cheval de louage, elle avait fait une lieue; un temps de galop me suffisait pour la rejoindre,

En effet, au bout d’une heure, j'aperçus sa voiture; elle allait traverser un pelit bois ombrageant un angle de la route, Je la rejoignis au lournant.

Elle jeta un cri de joie en me reconnaissant, et arréla la voiture,

J’arrélai mon cheval.

— Eh bien? me demanda-t-elle.

— Eh bien, je l'ai vu, tout s’est passé à merveille ; nous avons un ennemi mortel mais impuissant, à ce que je crois du moins,

— Je vous avoue que je suis curieuse de savoir ce qui s’est passé.

— Où puis-je vous le raconter?

— Ce soir, dans le jardin de Zoé, si vous voulez.

— J'y pensais,

— L'est probablement pour cela que j'y ai pensé moi-même, dit-elle en souriant; nous arriverons, je l'espère bien, à ne faire qu'un seul esprit, comme nous ne faisons déjà qu'un seul cœur. Gontinuez voire chemin, beau cavalier; que personne ne nous voie causer ensemble sur la grande route, et à ce soir sous le berceau,

— C'est là que je vous eusse attendue quand vous ne me l’eussiez pas dit ; et à quelle heure ?

— Soyez-y à l'heure que vous voudrez; moi, jy serai à la nuit.

— Oh! vous pouvez être tranquille, vous m’y trouverez.

Nous échangeñmes un de ces gestes qui portent un baiser avec eux, et je mis mon cheval au galop; la précéder, c'était un moyen de la voir plus longtemps.

J’arrivai à Reuilly vers une heure,

La route de Juvigry à Évreux passait à un demikilomètre de Reuilly. Je pris un livre, comme un solitaire qui médite, et j’allai attendre sur la route le passage d’'Edmée.

C'était une fois de plus que je la revoyais.

Oh! quand un amour réel est une fois entré dans le cœur, il n’y a que celle qui l’inspire qui puisse en comprendre toutes les tyrannies. Par bonheur, Edmée m’aimait d'une passion égale à la mienne; ce serait un supplice pire que la mort d'aimer ainsi et de n'être aimé que médiocrement.

Au bout d'une demi-heure, la voiture reparut.

— Quelque chose me disait que je te reverrais avant ce soir, fit Edmée en arrétant le cheval. Mais comment donc allons-nous faire maintenant pour être un jour sans nous voir?

Je lui fis signe qu’elle parlait un peu inconsidérément devant Joséphine.

— Oh! elle sait tout, dit-elle; elle sait que je l'aime, que tu es ma vie, ma joie, mon bonheur, et elle me gardera le secret, même devant l’abbé Morin. N'est-ce pas, nourrice, tu me l'as promis, demanda-t-elle en se retournant du côté de la vieille paysanne, el tu tiendras ta parole ?

— Je crois bien, ma pauvre petiote. Oh! mon Dieu! mon Dieu! ajouta-t-elle en levant les yeux au ciel et én poussant un soupir, qu’as-tu fail là ?

— Voyons, dit en riant Edmée, si c'était un si grand crime, me verrais-tu si heureuse ? Le bonheur va mal avec le remords. Non, j'ai la conscience tranquiile, ma chère Joséphine ; et, d’ailleurs, l'abbé Morin m'a donné l’absolution.

— Ilest si bon, le saint homme! dit la vieille Joséphine en joignantles mains.

J’échangeai un regard avec Edmée.

En ce moment, je vis une ombre noire s’avancer à travers les arbres; j’arrélai les yeux sur elle et je reconnus le curé du Hameau,

Edmée le vil en même temps que moi, et, par un mouvement instinclif, se rejeta en arrière,

— Ob! non, non, lui dis-je, au contraire; celuilà, chère Edmée, c’est notre bon génie ; descendez et allons au-devant de lui.

Sans me demander d’autre explication, Edmée descendit avee cette sainte confiance de la femme qui aime, dans la parole de celui qu’elle aime,

Le prêlre, voyant que nous allions à lui, vint à nous.

— Mon père, lui dis-je, votre bénédiclion m'a porté bonheur : je suis aussi heureux qu’on peut l'être en ce monde, presque aussi heureux qu'on Vest au ciel,

— Voilà des paroles d'autant plus douces à mon cœur qu’elles sont rares dans une bouche humaine.

— Amie, dis-je à Edmée, monsieur est le curé du Hameau ; c’est pour lui que je quêlais lorsque je vous ai vue pour la seconde fois. Mon père, conlinuai-je, madame a été pour cing cents franes dans l'argent que je vous ai remis pour vos pauvres.

— Madame, dit le prêtre, je ne puis que vous remercier; vous soubailer quelque chose me parait

inutile, votre sourire me dit que rien ne manque a votre bonheur.

—Vous avez l’artde lire dans les cœurs, mon père.

Et elle ajouta, avec un accent de profonde reconnaissance :

— En effet, je suis bien heureuse, mon père.

— Dieu vous bénisse tous deux dans votre félicité, qui, je n’en doute pas, vient de Dieu, dit le prêtre, et que cette félicité dure le plus longtemps possible !

Puis, avec son doux et triste sourire, il sembla nous demander s’il pouvait continuer son chemin.

Nous nous effacdmes; il passa, murmurant une prière sur nos fronts inclinés.

Il était plus pale et plus amaigri encore que la dernière fois que je l'avais vu.

— Il nous souhaite la félicité terrestre, dis-je à Edmée, tout en marchant à grands pas vers la félicité éternelle.

— Hélas! répondit Edmée, qui sait combien d'êtres bien portants et joyeux qui se croient sûrs d’une longue vie en ce monde, descendront au tombeau avant lui!

- Je tressaillis et la regardai.

— D'où te vient cette sombre pensée, mon cher amour? lui demandai-je.

— Ma pensée est-elle sombre? C’est possible; une idée m'a traversé le cerveau, je l'ai formulée, voilà tout. il ne faut pas altacher à cette pensée plus d’importance que je n’en attache moi-même. Et maintenant que nous nous sommes revus, ajouta-t-elle, que nous nous sommes dil encore une fois que nous nous aimions, quittons-nous pour nous revoir el nous le redire encore ce soir,

Edmée remonta dans sa voiture; je la suivis des yeux jusqu’à ce qu’elle eût disparu, et je rentrai au chAteau.

A cing heures, Alfred rentra à son tour; il y avait huit jours que je ne l’avais vu. “

Il vint à moi comme s’il m'avait quitté le matin,

— Ab! me dit-il, je suis bien aise de te voir; j'ai une bonne nouvelle à Uannoncer.

— À moi?

— Pourquoi pas? Toutes les bonnes nouvelles doivent-elles absolument te venir de Bernay ?

— Non; mais, comme je n'ai rien de caché pour toi, je l'avoue, cher ami, que celles qui m’arrivent de Bernay sont celles qui me préoccupent le plus.

— Oh! tuVintéresses bien un peu aussi à celles qui ont rapport à Bernay, n’esl-ce pas?

— Tu sais que c’est là le point aimanté.

— Eh bien, j'ai pu être agréable à une personne de Bernay que tu n'avais recommandée,

— Moi? je l'ai recommandé quelqu'un à Bernay?

— Tu ne m'as pasrecommandé l'abbé Morin ?

Je regardai Alfred,

— Comme c'est un saint homme plein de bons sentiments, je l'ai recommandé à ma tante, qui l'a recommandé à larcheyéque de Paris, lequel lui a donné, séance tenante, la cure de Villiers-le-Bel, qui élait vacante.

— El où est cela, Villiers-le-Bel?

— Oh! de l'autre côté de Caen, au diable au vert, à quinze ou vingt lieues de Bernay; tu peux être tranquille, Et devine qui j'ai fait mettre à sa place?

— Toul autre vaudra mieux que lui.

— El surtout celui dont il s'agit : le curé du Hameau,

— Oh! cet excellent homme!

— Oui, un vrai chrétien; tout prêt à dire comme le Christ : « Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre!»

oe ee CR

— En vérité, Alfred, repris-je en lui serrant la main, tu es un véritable ami.

— Et surtout un ami très-affamé.

— Alors, mettons-nous à table et dinons vite ; j’ai une course à faire après diner.

— Georges et le tilbury, hein? demanda Alfred.

— Oui, Georges et le tilbury, lui répondis-je. ù

Alfred sonna et donna l’ordre de mettre le cheval à la voiture.

Je dinai en homme pressé; à six heures, j'étais sur la route de Bernay; à huit heures moins quelques minutes, je m’arrétais au Lion dor.

Nous élions au 45 septembre; les jours commencaient à diminuer, il faisait nuit close quand j’arrivai chez Gratien.

Un instant je crus être en retard; mais, au moment où, sortant de la porte de la maison, j'entrais, par l’une des extrémités, sous le berceau, une ombre, qu’à sa démarche je reconnus pour Edmée, y entrait par l’autre bout.

Nous nous joignimes au milieu, chacun de nous ayant hâte de se rapprocher de l’autre, comme s’il y avait eu un siècle que nous ne nous fussions vus.

Là encore, il y avait un bane que nous eonnaissions; C’élait une des haltes que nous avions faites sur le chemin de notre amour. :

— Que se passe-t-il done? me demanda Edmée.

Il y a consternation au presbytère; Nathalie est rentrée vers les cinq heures, les lèvres pincées et les yeux rouges.

» — Madame la comtesse sait la nouvelle? m'at-elle dit.

» — Laquelle?

» — M. l'abbé s’en va.

» — Quel abbé? lui ai-je demandé,

» — L'abbé Morin, donc!

» — Ah! ai-je répondu indifféremment ; je crois que cela vous intéresse plus que moi, Nathalie.

» — Moi? Oh! mon Dieu, non; depuis quelque temps, je crois qu'il devient fou : il soupçonne tout le monde de le trahir.

» — Et sans doute vous excepte-t-il?

» — Moi pas plus que les autres.

» — Cela m'étonne; vous lui avez donné tant de preuves de dévouement, que, de sa part, c’est de Vingratitude.

» Et je lui ai tourné le dos sans lui demander où allait L'abbé Morin, quoiqu’elle mourût d'envie que je le lui demandasse et que j'eusse moi-même grand désir de le savoir.

— Eh bien, dis-je, chère Edmée, je puis vous renseigner là-dessus.

Et je lui racontai mon dialogue de Juvigny avec l'abbé Morin et la nouvelle de son changement de cure, que m'avait racontée Alfred à mon retour,

— En vérité, me dit-elle, c’est un charmant esprit et un excellent cœur que votre ami ; il vient de nous rendre un grand service, quoique le prétre soit peut-être encore plus dangereux de loin que de prés; mais c'est bien quelque chose de ne plus étre obsédé par son odieuse présence,

— Et vous savez qui le remplace à Notre-Damede-la-Culture ?

— Non,

— Le curé du Hameau, que nous avons rencontré ce malin... Mais il me semble, chère Edmée, que nous nous occupons un peu bien des autres, Si nous revenions à nous?

— Je ne demande pas mieux,

— Qu'as-lu décidé de nous?

— Oh! une chose bien simple: tous les ans, je vais prendre les bains de mer par ordre de la Faculté,

— Oh! je t'en supplie, n mon amour, pas de Dieppe, pas de Trouville; tout Paris est là.

— Qui vous parle de Dieppe? qui yous parle de Trouville, monsieur? Qui vous dit surtout que l’on ne déteste pas autant le monde que yous le détestez? Ce ne serait pas la peine d’être Normande, si l’on ne connaissait pas, sur la côte, de Honfieur à Cherbourg, quelque pelit coin inconnu, bien isolé, où nous pussions abriler notre amour.

— Nomme ce petit coin ; il y en a bien peu que, moi aussi, je ne connaisse.

— Que dites-vous de Courseuilles?

— Chez la mère Gervais, au Feu d'enfer ?

— Oh! prenez garde, cher Max!

— De quoi?

— De trop connaître, et d’être trop connu.

— Je n’y suis venu qu’une fois du Havre, en partie de mer, avec un de mes amis qui avait un petit brick; je connais l'hôtellerie pour une nuit et un jour que j’y ai passés; je puis y être votre frère, votre cousin, {out ce que vous voudrez.

— Vous y serez un ami, Max; j'aurai avec moi ma vieille Joséphine ; toutes les apparences seront gardées. Puis n’avons-nous pas notre double vue?

Elle me tendit la main,

— Et, continuai-je, quand mettons-nous à tion ce biehheureux projet?

— Quand vous voudrez, mon ami.

— Le plus tôt possible.

— J'ai élé si peu heureuse dans ma vie, que j’ai soif de bonheur; seulement...

— Quoi?

— Si l’abbé Morin fat resté, nous ne nous serions inquiétés ni de sa présence ni de son absence; mais, puisqu'il part, attendons le lendemain de son départ.

— Et où l’attendrai-je ?

— À Bernay, si vous voulez; croyez-vous que je n’aie pas autant besoin de votre présence que vous avez besoin de la mienne? quoique mieux vaudrait...

— Voyons ce qui vaudrait mieux.

— Mieux vaudrait attendre son départ ailleurs.

— Ce soir, si vous voulez, je retourne à Reuilly.

— Aurez-vous ce courage?

— C'est selon comment vous me renverrez.

Elle me pressa sur son cœur.

— Que je l'aime! dit-elle, et comment ai-je pu vivre vingl ans sans te connaître!

— Faut-il passer par Je détroit de Gibraltar pour aller à Courseuilles? Avec de pareilles paroles, vous me feriez faire le tour du monde!

exécu-

— Non; il faut retourner cette nuit à Evreux; aussilôt notre mauvais génie pari, je pars moi-

méme pour Caen; à Caen, je prends une voilure et j'arrive à Courseuilles par Ja Délivrande. Jusqu'à présent, yous m'avez loujours attendu, monsieur; laissez-moi un peu, à mon tour, la joie de yous altendre, de vous voir venir de loin el de vous faire le igne de bienvenue.

— Oh! chère Edmée!

— Quand un mot de moi, porté par Gratien, vous apprendra que je suis parlie, vous parlirez à votre tour.

— Comment et par où?

Var Bernay; de Bernay, vous irez à Villiers; à Villiers, vous prendrez une barque el vous viendrez par mer a Courseuilles : je vous verrai venir

de plus loin, — it, si vous alliez prendre une autre barque pour la mienne, eb ub inc onnu pout mol? ?

- Kt ma double vue, qu'en failes-yous donc,

won ami?

— C'est vrai, je suis ingrat envers elle.

Je serrai la main d’Edmée; puis, à voix basse et timidement :

— Ne l’interrogerons-nous pas un jour? lui demandai-je.

— Sur quoi?

— Sur ce danger que vous courez, et dans lequel je dois yous venir en aide.

Elle tressaillit.

— Oui, plus tard; ne parlons pas de cela main-

tenant ; nous sommes trop heureux et nous ne l'avons pas encore été assez longtemps.

— Vous y croyez donc toujours, à ce danger? lui

demandai-je avec inquiétude.

— Toujours, me répondit-elle gravement, sinon iristement; mais, puisque vous êtes là et que vous deyez me sauver ! ajouta-elle en souriant.

— Ne me diles point de pareilles choses, Edmée, ou je ne vous quitte plus d’une minute.

— Bon! une fois à Courseuilles, nous ne nous quitterons pas d’une seconde. Fy

— Combien de temps cela durera-t-il?

— Mon ami, dit Edmée avee un profond accent de tendresse, l’église que nous apercevons là dans l’ombre est ouverte; une lampe brûle au pied de la petite Vierge, devant laquelle yous m’avez vue prier le jour où vous êtes entré dans l’église, et où je vous ai, moi, senti y entrer. Allons-y, et, au milieu de celte double solennité, je vous ferai un serment que vous répéterez après moi.

— Oh! oui, m’écriai-je, allons-y; mais le prétre?...

— Eh bien?

— Si nous allions le rencontrer ?

Edmée sourit amèrement.

— Soyez tranquille, dit-elle, cet homme ne va dans une église que lersqu’il a absolument besoin d’y aller.

Nous sortimes par la porte du jardin, nous franchimes celle du cimetière, et nous entrâmes sous le porche. L'heure sonna lentement, solennellement, Je m’arrélai, appuyant, pour compter, Edmée sur mon cœur. L’horloge frappa dix fois.

— C’est l'heure bénie, dis-je en souriant à Edmée; je Vai comptée à Juvigny sur ton front, et je la comple ici aux battements réunis de ton cœur et du mien.

La dixième vibration s’éteignit.

— Entrons, dit-elle.

Vous ne pouvez, mon ami, vous faire une idée de la solennité de cette pelite église romane, qui date du xime siècle, vue à la seule lueur de la lampe qui bralail devant la Vierge, en l’éclairant, ainsi que les ex-volo de loule espèce dont elle était entourée ei qui faisaient à tout son corps une auréole d'or. Je laissai tomber en passant un louis dans le tronc des pauvres.

— Metlez pour moi, mon ami, dit Edmée.

Edmée entendit le son des pièces d’or.

— J'ai bien peur que la spleñdeur de votre aumone ne nous trahisse, mon ami; par bonheur, on n’ouvre le tronc que le samedi au soir; nous sommes le mardi; ’abbé Morin sera parti.

A son tour, elle trempa le doigt dans le bénitier et me donna de l’eau bénile.

Puis nous nous acheminâmes, silencieux et sans nous toucher, vers le pilier lumineux,

Arrivée devant la Vierge, Edmée s’agenouilla et fit tout bas une courte prière.

Puis, se relevant :

— Sainte More de Dieu, dit-elle d'une voix douce et solennelle à la fois, écoutez le serment sacré que je fais dévant vous; dans la croyance profonde

aujourd’hui de ne rien enlever à qui que ce soit au monde, je donne mon cœur et ma personne, dans le temps et dans l’éternité, à celui qui est là près de moi, lui faisant la promesse solennelle, si quelque puissance plus forte que ma volonté nous séparait, de rester sienne de corps et d'âme pendant cette séparation, et de le retrouver, si courte ou si longue que soit son absence, avec un bonheur égal au désespoir que j’auraiéprouyé en le quittant; et, si c'était pour le tombeau que je le quiltasse, je jure que ce qui survivra de moi à la mort se souyiendra de ce serment, fût-ce au pied de votre divin Fils, qui me pardonnera, ayant été fait par vous de miséricorde et d'amour... Et maintenant, à votre tour, me dit-elle.

Et je répétai, mot pour mot, le serment qu’elle venait de faire, convaincu que rien en lui ne pouvait faire rougir la Vierge auprès de laquelle il était prononcé

Tl y avait dans chaque détail, dans chaque expression de cet amour d’Edmée, si insolite dans notre monde, et, par conséquent, si nouveau pour moi, quelque chose de mystérieux, d’inconnu, quelque chose qui semblait appartenir tellement à une autre vie, que, tant que je demeurais près d’elle, je me sentais comme suspendu entre la terre et le ciel.

Puis, pour l'avoir quittée, le prestige ne diminuait pas, le souvenir se substiluait à l’action, le rêve à la réalité, et j’entrais dans un monde de visions plus poétique encore que celui d’où je sortais, en ce que, la vue et le toucher-me manquant, tout était remis en doute.

Il en résultait que, chaque fois que je quittais Edmée, je la quittais avec un ardent désir de la revoir, craignant toujours d’avoir eu affaire à quelque fantôme de mon imagination qui s’éyanouirait un jour et que je chercherais vainement à la place où je l’avais laissé.

Toutes ces croyances enfantines de l’ange gardien, données à l’homme par le Créateur sublime de toutes choses, me revenaient &l’espril, et si, à la fin d'une de ces entrevues qui me transportaient dans le monde des esprits, Edmée m'eût avoué son essence divine, eit tout à coup déployé ses ailes et se fût envolée, j’eusse été, je l'avoue, moins étonné que de la voir continuer à demeurer près de moi attachée à la terre comme les autres créatures humaines.

Aussi, dès qu'elle n’était plus là, dès que je ne la voyais plus de mes yeux, un grand trouble naissailil en moi; sa mission dans ce monde n'allait-elle pas finir en mon absence? Rappelée au ciel, d'où elle élait descendue, prendrait-elle même le temps de m'apparaitreune dernière fois, eme resterait-ild'elle autre chose que ce parfum étrange dont j'élais tout imprégné en la quitlant et qui, pareil à un souvenir infidèle, diminuait à chaque jour d'absence, finissait par devenir presque insaisissable, puis enfin s'evanouissait tout à fait?

Il n’y avail pasjusqu'à ce serment solennel qu'elle avail cru devoir me faire avant que de me quitter, qui, au lieu de me rassurer, ne me causât une nouvelle inquiétude; ce danger que sa science sibyllique lui révélait, cetle promesse de me rester fidèle méme dans la mort, ce serment qu'elle m'avait fait faire à moi, si elle n'avait pas le temps, au moment supréine, de m'envoyer ses cheveux, d'aller les lui

| couper moi-même dans son tombeau; tout cela mélait l’ombre du fantastique à la lumière de la vie réelle et me faisait tressaillir à tout instant malgré |‘ moi.

| Aussi, une fois de retour à Reuilly, je ne vécus plus que dans l’attente de ce mot qu’elle m'avait promis et qui devait m'appeler près d’elle à Courseuilles. Je ne sais pas de vie plus dévorante que celle de Vattente; si l’homme, chaque fois qu'il le désire, vieillissait du temps qui lui fait obstacle, la plus longue existence n’aurait pas, je crois, un an de durée.

Le lendemain de mon retour à Reuilly, nous eumes, Alfred et moi, la visite du curé du Hameau. Il venait remercier Alfred de ce qu'il avait fait pour lui, et lui recommander son pauvre pelit village, composé seulement de cent vingt âmes. Il y avait, au milieu de ces remerciments, un profond regret de quitter ces braves gens qu’il connaissait tous par leurs noms et dont il avait fait sa famille ; eux aussi le regrettaient comme on regrette un père, ignorant quel homme le hasard allait leur donner à la place de celui qui les quittait.

Quant à moi, j'étais profondément reconnaissant à Alfred de la nomination de M. Claudin — c'était le nom du curé du Hameau — à la cure de Bernay, et de sa substitution à ’abbé Morin; c'était un ami et, au besoin, un consolateur que je trouvais à la place d’un ennemi.

Il partait le lendemain, ayant recu avis que, le lendemain, le presbytère serait vacant.

Sans que je pusse deviner pourquoi, Alfred le pria de retarder son départ d’un jour.

Le prêtre y consentit : c'était un jour de plus à passer avec ses enfants.

M. Claudin parti, je demandai à Alfred dans quel but il lui avait fait prolonger de vingt-quatre heures son séjour au Hameau.

— Mon cher ami, me répondit Alfred, tu me demandes là le secret de l'État, et ce serait manquer à tous mes devoirs de préfet que de le trahir.

Je m'inelinai.

Le lendemain, vers la fin du déjeuner, je vis arriver Gralien ; il apportait une lettre d’Edmée contenant ce seul mot: « Viens! »

Alfred reconnut le messager et sourit.

— Au revoir ! me dit-il.

Et il me lendit la main; puis, sonnant, il prononça les mots sacramentels :

| — Georges et le tilbury !

— Pourquoi Georges et le tilbury ? lui demandai-je en riant,

— Parce que je garde M. Gratien, dit-il, à moins que tu n’en aies besoin absolument.

— Je n'ai pas besoin de M. Gratien.

— Alors, monsieur Gratien, faites-moi le plaisir de passer dans mon cabinet, dit Alfred,

Et, faisant passer Gratien le premier, ni plus ni moins que s’il eût eu affaire à un ministre, il le suivil et referma la porte derriére lui.

J'étais habilué aux facons d'Alfred et ne m'inquiélai done point de ce secret d'Etat qu'il n'avait pu me révéler et qu'il allait, selon toute probabilité, révéler à Gratien, et je courus au perron.

Alfred était obéi, comme les princes des fécries, sur un coup de sifflet; au moment où j'arrivais sur la première marche, Georges et le tilbury s'arrèaient à la déruière; au moment où je prenais les rênes, j'enlendis la voix d'Alfred qui me criait :

— Tu sais que si, par hasard, tu es pressé, tu peux faire Les douze lieues d'une traile et en quatre heures,

— Merei! lui dis-je.

Et je lachai la bride. | : | J'avais, en effet, affaire au meilleur trotteur des | écuries d’Alfred; en une heure un quart, nous”! fames à Bernay. Là, je le fis souffler pendant une | demi-heure ; il me restait sept lieues à faire de | Bernay à Villiers, |

Pendant cet instant de repos, et tandis que j’atténdais sur la porte le moment de repartir, un charretier conduisant une voiture de meubles s'arrêta au Lion d’or pour demander la roule du presbytère de Notre-Dame-de-la-Culture.

Cette demande atlira mon attention.

Je jetai les yeux sur la charrette et je vis tout un mobilier, simple mais neuf, depuis le lit et les matelas jusqu’à la poéle et aux casseroles.

— Ces meubles sont à M. Claudin? demandai-je au voiturier.

— Ils sont pour lui, du moins, répondit-il avec cet air narquois du paysan normand qui ne veut pas se compromettre.

Je devinai alors pourquoi Alfred avait demandé au curé du Hameau de ne partir que vingt-quatre heures plus tard; pensant que son chétif mobilier serait insuffisant pour le presbytère de l'abbé Morin, il avait voulu que le bon prêtre le trouvat tout garni.

Voilà quel était le secret d'Élat qu’il n’avait pas voulu me révéler.

Il y avait, dans le refus d’Alfred à mon endroit, une suprême délicatesse; je pouvais, en certains cas, avoir besoin de recourir à l’indulgence de M. Claudin, et il ne me mettait pas de moitié dans sa bonne action pour ne point placer un prêtre entre la reconnaissance et sa conscience. |

Le voilurier, ayant reçu les renseignements qu'il désirait, continua son chemin.

La demi-heure était écoulée: je remontai dans le tilbury et nous primes la route de Villiers.

Nous étions arrivés à deux heures moins un quart. |

Je pris congé de Georges, lui recommandai de | passer la nuit à Villiers et de retourner le lendemain à Reuilly au pas; puis je descendis vers la plage.

Mon marché fut bientôt fait; le vent était bon; moyennant un louis, un patron de barque s’engagea à me conduire à Courseuilles, que l’on distinguait à l'horizon, dans cet immense golfe que fait la côte normande en se courbant de Honfleur à Cherbourg.

Les préparatifs ne furent pas longs; on déploya la voile et nous nous éloignâmes du rivage.

Au fur ét à mesure que nous avancions au nordouest, le rivage vers lequel nous voguions, el qui ne m'avait apparu d’abord que comme une vapeur bleuâtre, prenait de la consistance et se tachail de petils points blanes presque imperceplibles encore, mais qui deyenaient de plus en plus visibles; enfin, je pus distinguer, s’élevant sur la plage, la silhouette du village de Courseuilles, puis, au bord de la mer, l'auberge de la mère Gervais dominant la grève, sur laquelle les barques échouées attendaient Je flux pour se remettre à flot.

Une fermme était à l'une des fenêtres, faisant des signes avec son mouchoir,

C'était Edmée ; elle avait vu la barque avant que je Veusse vue, elle; mais, moi, je l'avais devinée avant que de la voir,

Deux cœurs qui s'aiment véritablement ont quelque chose de plus qu'humain, en ce qu'ils se pressentent malgré les distances, qui n'existent plus, quand l'amcur a élendu entre eux ce filet magnélique qu'on appelle la sympathie. |

Lorsque je ne fus plus qu'à une centaine de pas |

du rivage, je la vis disparaître de la fenûtre pour reparaître à la porte et s’avancer sur la plage jusqu’à l'endroit où venait mourir le flot, qui commençait à monter. — Je fis, à l’aide d’un aviron, un saut d’une douzaine de pieds, et je me trouvai près d'elle.

Elle me tendit les bras; je la pressai sur mon cœur; les braves pêcheurs qui nous virent nous embrasser ne nous demandèrent pas si nous étions frère et sœur, ou mari et femme; ils dirent : « Ils s'aiment ! »

Oh! oui, nous nous aimions, comme nous nous aimons encore, mon ami, comme nous nous aimerous toujours !

Quelles soirées que celles que nous passAmes assis à celte fenêtre par laquelle elle m'avait vu venir, Ja main dans la main, silencieux et regardant éclore, comme autant de fleurs de feu, les étoiles dans l’azur du ciel légèrement teint de la pourpre du couchant!

En même temps que les étoiles s’allumaient, les phares du Havre apparaissaient dans le crépuscule du soir, comme ils s’effacaient en même temps qu'elles dans l’aube du matin.

Entre cette aube et ce crépuscule, il y avait pour nous des abimes de bonheur plus profonds que ceux de l'Océan.

Et cependant, malgré ce bonheur, quelque chose de triste planait au-dessus de nous; Edmée semblait parfois vouloir écarter avec sa main quelque chose comme un crêpe qui lui eût voilé le visage.

Alors, je lui demandais :

— Qu'as-tu ?

Et, en souriant, elle me répondait :

— Rien; je suis trop heureuse, et j'ai peur que le bonheur lui-même ne soit jaloux de moi.

Souvent aussi, réveillé par une plainte à demi étouflée, je me soulevais sur mon coude, et, à la lueur de la lampe de nuit, je regardais dormir Edmée.

Ce même voile que parfois je croyais voir sur son front pendant le jour s'y étendait pendant la nuit, mais plus obstiné et plus épais. Alors, le cœur de la dormeuse se gonflait et paraissait près d'éclater ; mais bientôt des larmes filtraient À trayers ses paupières fermées. Une ou deux fois, ne voulant pas la laisser sous l’étreinte d’un rêve douloureux, je la réveillaien lui demandant quel songe insensé faisait couler ses larmes ; mais, chaque fois, elle me répondait qu’au réveil elle n’avait plus aucun souvenir de celle tristesse qui l'avait oppressée endormie.

Je cessai de questionner Edmée sur sa tristesse de jour et sur ses agitalions nocturnes ; mais une conviction s’empara de moi, c’est que, chez cette organisation nerveuse, celle tristesse et ces agitations n'étaient rien autre chose que des pressentiments du danger inconnu qui la menagait.

Je pris une résolution : la première fois qu'Edmée me réveillerait par une de ces agitations noc- Lurnes, j’essayerais de la faire passer du sommeil naturel au sommeil magnétique, et alors je l’interrogerals,

L'occasion ne se fit pas attendre. Dans la nuit du 12 au 18 octobre, je fus éveillé par les sanglots d'Edmée ; ces sanglots étaient si réels, que je crus d'abord qu’elle était réveillée elle-même. Je me trompais, elle dormait,

Je lui pris les mains et me mis en communication magnétique avec elle, p

A peine ses mains furent-elles dans les miennes, que je la sentis tressaillir; je craignis qu'elle ne s'é-

veillat; je fis un effort de volonté pour qu’elle demeurat endormie, et, en effet, ses yeux restérent clos.

Bientôt elle donna tous les signes du sommeil magnétique ; son agitalion cessa ; son visage reprit sa sérénité, les larmes qui roulaient sur ses joues s’arrétérent.

— Dors-tu, mon enfant? lui demandai-je au bout d’un instant. :

— Oui, me répondit-elle, selon son habitude, d’une voix basse et calme.

J'hésitai; c'était moi qui étais devenu agité et tremblant.

— Qu’as-tu ? medemanda-t-elle, et pourquoi m’endors-tu sans que je te l’aie demandé ?

— Parce que je veux connaître d’une façon certaine quel est ce danger qui te menace et qui cause tes tristesses et tes tressaillements.

Edmée essaya de retirer ses mains des miennes; mais je les retins de force.

— Oh! mon Dieu! mon Dieu ! dit-elle en se débattant comme la pythie antique.

— Voyons, qu’y a-t-il ? insistai-je avec une douce violence. Ce secret est-il donc si terrible, que Dieu refuse de te le laisser lire, ou que tu ne veuilles pas me le faire connaître?

— Oui, murmura-t-elle, terrible, terrible !

Puis, avec un effort violent :

— Éveille-moi, Max, s’écria-t-elle, éveille-moi ! Ne tai-je pas juré de te rester fidèle jusque dans le tombeau ?

— Que veux-tu dire ? ta vie est-elle menacée ?

— Max, il me semble que nous tentons Dieu.

— S'il y a impiété, Edmée, je prends le fait sur moi, m'écriai-je à mon tour; mais je veux savoir ce que tu crains. Parle, je le veux!

— Oh ! tu sais qu’éveillée, je ne me souviens de rien; ne me répèle pas ce que je vais te dire; si nous n'avons plus que quelques jours à passer ensemble, du moins passons-les heureux.

— Que dis-tu là, Edmée? demandai-je tout frémissant; que parles-tu de quelques jours seulement que nous avons à passer ensemble ?

— Laisse-moi compter... Attends.

Elle compta.

— Je compte jusqu'au 7 novembre prochain ; mais je ne puis compter au delà.

— Comment! tu ne peux compter au delà ?

— Non. H

— Pourquoi ?

— Parce qu'il fait nuit,

— Tu vois cependant dans la nuit ?

— Oui, dans la nuit de la vie, mais non dans celle de la mort.

Edmée laissa échapper un sanglot auquel je répondis par un cri.

— De la mort! dans la nuit de la mort! de quoi s'agit-il? Voyons, parle! parle!

EL j'ajoutai avec un accent de volonté désespéré : .

— Je le veux.

— Tu le veux?

— Oui, parle !

Mes cheveux étaient hérissés sur mon front, une sueur glacée coulait de leur racine ; mais j'étais résolu à aller jusqu'au bout,

— Ordonne-moi de voir, et peut-être parviendrai-je à distinguer quelque chose dans celte nuit, si noire qu'elle soit.

— Au nom du Dieu vivant, lui dis-je, regarde et vois.

— Oh! murmura-t-elle, je vois une femme couchée dans ma chambre, sur mon lil; elle ne dort

pas... elle est morte! On l’ensevelit, on la cloue dans une bière, on la descend dans un caveau, c’est le mien... Pauvre Max! pauvre Max! combien tu dois souffrir !

— N'importe, n'importe, quand cela arriverat-il? Je veux savoir le jour, je veux savoir l'heure.

— Dans la matinée du 8 novembre, entre sept et huit heures, mon dernier soupir, mon dernier adieu sera pour toi, mon bien-aimé Max.

Puis, avec un effort et un gémissement aussi douloureux que si c’était l’effort et le gémissement suprêmes :

— Max, dit-elle en se soulevant, n'oublie pas mes cheveux.

Et elle retomba sans parole et sans mouvement.

Elle était évanouie.

Je me précipitai à bas du lit ; j'étais livide ; je me vis dans une glace et je reculai de terreur.

Je courus à la fenêtre, je l’ouvris ; puis, prenant Edinée entre mes bras, je l’apportai dans un fauteuil et l’exposai à l'air frais de la nuit.

Elle était pâle et inerte, et, dans son long peignoir, immobile, les bras pendant de chaque côté du fauteuil, elle semblait déjà morte.

Je lrempai mes mains dans l’eau et lui secouai l’eau au visage. Un instant, je crus que j'allais devenir fou. Enfin, elle poussa un soupir; à mon tour, je restai incliné vers elle comme j'étais.

Elle ouvrit les yeux, et, me reconnaissant, elle me sourit.

— Edmée ! Edmée ! m’écriai-je en tombant à ge- Doux.

— Eh bien, demanda-t-elle de sa voix douce, qu’y a-t-il donc ?

— ll y a, lui dis-je, que tu as fait, ou plutôt que j'ai fait un rêve affreux; mais, ajoutai-je en respirant, par bouheur, ce n’est qu’un rêve !

Et cédant aux émotions que je venais d’éprouver, je me jetai sur le lit en mordant Voreiller et en pleurant comme un enfant,

Vous comprenez, mon ami, ce que fut ma vie à partir de ce jour; obligé de sourire, de paraitre tranquille, de me dire heureux avec le spectre éternel de la mort devant les yeux.

De temps en temps, j’élais saisi d’une espèce de folie furieuse. Je voulais prendre Edmée dans mes bras, l'emporter hors de France, loin du monde, dans un désert; peut-être le danger qui la menaçait ressortait-il de la localité où nous vivions. Elle avait vu la morte couchée sur son lit, enterrée dans son tombeau; en l’éloignant de ce lit, en la mettant hors de la portée de ce tombeau, peut-être conjurerail-on la fatalité,

Deux ou trois fois j'essayai de l'amener à me parler encore de ce danger qu'un vague pressentiment lui avait laissé entrevoir ; mais à peine abordai-je ce sujet, que mon cœur se gonflait, que ma voix devenait tremblante, et qu'il m'était impossible de continuer.

Elle, de son côté, me répondait :

— Ne sommes-nous pas heureux, mon ami?

— Oh! si, trop heureux! m'écriai-je à mon tour,

Alors, elle aussi, soupirait en disant :

— En effet, mon bien-aimé Max, un pareil bonheur n'est pas de la terre,

Deux semaines se passèrent ainsi,

Souvent j’entendis parler des miracles que faisait Notre-Dame- de-la- Délivrande. Combien de batiments en perdition sauvés par elle! combien de mères conservées à leurs enfants!

Un jour que, ne pouvant dormir, j'étais descendu au point du jour, et que j’errais au bord de la mer, exposant mon front brûlant à l’apre brise qui vient des côtes d'Angleterre, j’entendis un pêcheur raconter que la Vierge de la Délivrande venait de sauver son enfant d’une maladie mortelle.

Je m’approchai de lui, et, lui saisissant les mains, je lui fis redire une seconde fois son récit; puis, au moment où il l’achevait, je m’élancai sur la route de Caen. Je courus pendantune lieue sans m’arréter, et, me précipitant dans l’église, je tombai aux pieds de la Vierge miraculeuse.

Que lui dis-je? Je l'ai oublié. Quelle prière s’échappa de mes lèvres? Je n’en sais rien; mais je sais que mes paroles étaient trempées des larmes de mes yeux, du sang de mon cœur.

Puis, tout à coup, je pensai qu'Edmée s'était réveillée, me cherchait, était inquiète de moi; je baisai le bas de la robe de la madone, je m’élangai hors de l’église, et je retournai à Courseuilles du même pas dont j'étais venu à la Délivrande.

J'étais couvert de poussière, mon front ruisselait de sueur. Dans l'escalier, je secouai la poussière et m’essuyai le front.

Puis j’écoutai sur le palier; Edmée avait reconnu mon pas.

— Entre donc! me dit-elle en s’avançant vers la porte.

J’obéis; elle jeta un cri en me voyant.

— Qu’as-tu, et que t’est-il arrivé? me demandat-elle.

— Moi? Rien, répondis-je en essayant de sourire,

Ce sourire paraissait si loin de mon cœur en ce moment, qu’il effraya Edmée.

Elle se jeta dans mes bras.

— D'ou viens-tu? me dit-elle. Ton cœur bat, tout ton corps tremble.

J’essayai de mentir; je sentis que je ne pouvais

— De la Délivrande, lui dis-je.

— Et qu’as-tu été faire à la Délivrande?

— Ne m’as-tu pas dit que c’étaitune Vierge trèsmiraculeuse, que celle qu'on y adore?

— Eh bien?

— Eh bien, j'ai été lui demander de veiller sur notre bonheur.

EL j'ajoutai vivement :

— Cur ce bonheur est notre effroi, tant il est grand!

— Pourquoi ne m’as-tu pas dit cela, mon ami?

Pourquoi ne m’as-tu pas attendue? Nous y eussions été ensemble; tu sais que ma conscience ne me reproche rien, et que je puis entrer et prier avec toi dans une église,

— Nous y retournerons, dis-je en tombant sur le fauteuil.

— Quand tu voudras... Que regardes-tu? demanda-t-elle,

Au moment où elle avait entendu etreconnu mon pas, Edmée élait occupée à peigner ses cheveux; elle élail venue à moi sans les renouer, et, dans leur Juxuriante abondance, ils tombaient jusqu’à terre; c’étaient eax que je regardais.

Je les pris et je les baisai, comme j'avais baisé le bas du la robe de la madone.

Elle fit un mouvement, et, les secouant sur ma téte, elle m'inonda de leurs flots parfumés.

Alors je pensai à la recommandalion qu'elle m'avait faite; je les enroulai autour de mon cou, je les pressai sur mes lèvres, je les baisai avec des cris d'angoisse. à

Edmée s’éloigna, je sortis littéralement de dessous sa chevelure; elle regarda avec étonnement mon visage bouleversé.

—Ami, dit-elle, tu as quelque secret que tu me caches; tu souffres ettutiens à souffrir seul; c’est mal.

Je fus obligé de faire un effort suprême pour ne pas éclater en sanglots.

En ce moment, on frappa doucement à la porte.

— Qui est 1A? demanda-t-elle,

— Moi, ma petiote. ; t

— C’est Joséphine, dit-elle en me faisant signe de m’éloigner.

Puis, à sa vieille nourrice :

— Que veux-tu?

— C'est Gratien, dit la bonne femme, qui vient en toute hate apporter une lettre.

— De qui?

— De M. le comte,

Edmée se retourna de mon côté.

— Tu vois, moi aussi, j'ai mes pressentiments.

Elle passa une robe de chambre, et, ouvrant la porte:

— Fais monter Gratien, dit-elle.

Quelques secondes après, Gratien paraissait limidement par l’entre-bâillement de la porte.

Il tenait une lettre à la main. E

— Pardon, madame la comtesse, dit-il, cette lettre est arrivée à quatre heures de l’aprés-midi; Zoé areconnu l'écriture de M. le comte, et elle m’a dit: « Gratien, mon garçon, il s’agit de prendre tes jambes à ton cou et de porter cette letire-là à madame. »

— Kt tues venu à pied, mon pauvre ami? dit la comtesse prenant tranquillement la lettre.

— De Caen ici, oui, madame la comtesse; mais, comme l’heure de la diligence n'était point passée, j'ai pris la diligence de Bernay à Caen.

— Vous êtes un bon et brave ami, Gratien, ditelle en lui tendant la main ; nous allons voir ce que dit cette lettre.

Gratien se relira discrétement; Joséphine, plus curieuse, eut besoin d’un signe qui la congédiat. La porte refermée, Edmée vint à moi et me présenta la lettre.

— Lis, dit-elle.

Je secouai la téte.

— Dieu me garde de toucher & un papier sur lequel s’est posée la main de cet homme!

Elle sourit.

— Tu le hais, et, moi, je lui pardonne, dit-elle; ce sont ses vices qui font notre bonheur.

Elle ouvrit la lettre et lut :

«Madame, j’arriyerai à Bernay vers le 2 novembre; j'espère que vous aurez oublié les petits dissentiments qui ont précédé mon départ. D'ailleurs, ma présence à Bernay ne sera ni longue ni pesante; ce n’est pas un mari qui revient prendre sa place, c’est un hôle qui vient vous demander une hospitalité de huit jours.

» Comte DE CHAMBLAY. »

J'avais écouté cette lecture, les dents serrées, les poings crispés.

— Eh bien, mon ami, demanda Edmée toujours calme, qu'y a-t-il dans cette lettre qui vous désespère si fort?

— Huit jours! N’entendez-vous pas, Edmée, qu'il revient pour huit jours?

— Avez-vous cru, mon bien-aimé Max, qu’il ne reviendrait jamais, et pensiez-vous en être débarrassé pour toujours ? :

. — Non; mais ces huit jours, justement, ces huit jours...

— Je ne vous comprends pas.

— Du 2 au 10, mon Dieu! les huit jours pendant lesquels j’eusse donné ma vie pour ne pas yous quilter un instant.

— Mon ami, ces huit jours passeront moins vite que ceux que nous passons ensemble; mais ils passeront, et nous nous retrouverons de nouveau libres et heureux.

Je tombai à ses pieds; j’appuyai ma tête sur ses genoux, el, heureux d’avoir un prétexte pour pleurer, je laissai abondamment couler mes larmes.

— Enfant, dit-elle en appuyant sa main sur ma tête, n’avais-tu pas prévu ce retour ?

— Oh! je ne veux rien prévoir, m’écriai-je. |

— Voyons, faut-il done queje t’explique tout cela?

— Parle, que j’entende ta voix.

— C’est tout simple : tu comprends, la saison des eaux ferme le 4 novembre; il était allé à Hombourg pour jouer; il a gagné-ou perdu, peu m’importe; s’il a gagné, il revient, non pas pour me voir, mais pour jouer; s’il a perdu, il revient pour se faire de l’argent et pour jouer encore.

— Il passera donc l’hiver à Paris?

— A quelle époque devais-tu lui faire ton second payement pour la terre de Chamblay ?

— Trois mois après le premier; mais peu importe la date! qu’il passe chez mon notaire, mon notaire lui donnera tout l'argent qu’il voudra, pourvu qu'il quitte Bernay.

— Eh bien, mon ami, alors, qu'est-ce que huit jours?

— Oh! rien, rien, je le sais; mais ces huit jours justement.

— Mais qu'ont donc de particulier ces huit jours?

— Rien; je suis fou. Que veux-tu! laisse-moi pleurer.

O mon ami, mon ami! je vous dirai comme Ugo Foscolo : « Dieu ne vous fasse jamais sentir le besoin de la solitude, des larmes et surtout d’une église! »

Cette lettre nous était arrivée le 31 octobre; nous avions done encore vingl-quatre heures à passer à Courseuilles, cette halle adorable que je venais de faire sur la route du ciel.

Pour nous quitter le plus tard possible, il avait été conyenu que, le lendemain, nous partirions de Courseuilles ensemble dans une voiture de louage, que nous calculerions notre temps de manière à

arriver à Caen pendant la nuit, c'est-à-dire vers six *

ou sept heures du soir; qu'un demi-kilomeétre avant Caen, je descendrais de voiture; qu’Edmée continuerait son chemin vers Bernay, el que, moi, je prendrais la poste pour Evreux. Le lendemain, nous arlimes vers trois heures; je baisai, les uns après es autres, lous les meubles de cette pauvre chambre d’auberge, comme pour prendre congé d'eux; n'élaient-ils pas des amis, mieux que des amis, des confidents ?

Je ne pouvais me décider à quitter celle chambre; j'y renlrai deux fois pour lui dire adieu, La, un mols el demi avail passé pour nous avec la rapidilé d'une heure,

Trois quarts d’heure aprés notre départ, nous

| arrivions à la Délivrande. Je fis arrêter la voiture

devant l’église; nous descendimes tous deux; pen-

dant qu’Edmée faisait sa prière, je glissai deux louis

dans la main du sacristain pour que deux cierges

briJassent chaque jour devant la Vierge pendant tout le mois de novembre,

Riez de ma superstition, si cela vous plait, mon cher poéte; mais, si jamais vous passez par les angoisses que j’ai éprouvées, peut-être serez-vous plus superstitieux encore que moi.

Nous repartimes. Gratien conduisait, ayant près de lui, sur la banquette de devant, la vieille Joséphine; Edmée et moi, nous étions au fond, Edmée appuyée à mon bras et à mon épaule.

Le moment où je me séparai d’elle fut un des plus douloureux de ma vie. Figurez-vous, mor ami, la situation d'un homme qui aime de toutes les puissances de son âme, qui sait laisser l’objet de ses amours sous le coup d’un danger terrible, quoique inconnu ; qui, sentant battre un cœur contre le sien, une main serrer sa main, des lèvres presser ses lèvres, se dit tout bas, sans oser éclater en sanglots : « C’est peut-être la dernière fois que je sens battre ce cœur; c’est peut-être la dernière fois que cette main presse la mienne; ce baiser que me donnérent ses lèvres est peut-être son dernier baiser!»

Et cependant je la quittai.

Il est vrai que je reslai écrasé à la même place; que, ne pouvant me tenir debout, j’allai, tout chancelant, m’appuyer contre un arbre, et que, quand la voiture eut disparudans la nuit, je tombai anéanti, me roulant sur l'herbe et pleurant.

| Au bout d’un instant, j’entendis mon nom pro- | noncé près de moi; je levai les yeux.

| Celui qui avait prononcé mon nom, c'était Gratien. |

Edmée avait passé sa tête par la portière, elle m'avait vu, dans l'ombre, appuyé à l'arbre, et elle avait envoyé Gratien pour savoir de mes nouvelles.

| — Oh! dis-je au brave garçon, est-ce que je puis la voir encore une fois?

| ome Sans doute, me dit-il; elle change de chevaux | et de voiture à l’holel d’Angleterre.

— Alors, viens, viens, lui dis-je, que je la revoie, ne füt-ce qu’une seconde.

Et je m’élancai vers la ville.

Gratien avail peine à me suivre; il faisait nuit, par bonheur; on m’edt pris pour un fou échappé de hospice du Bon-Pasteur, J’entrai dans la cour de l'hôtel d’Angleterre; la voiture qui nous avait

| amenés Glait dételée, on mettait des chevaux à une espèce de cabriolet; la vieille Joséphine était assise sur mes malles,

, — Ov est-elle? lui demandai-je.

Le ton dont je lui adressai cette question, la paleur de mon visage, effrayèrent la bonne femme.

— Oh! mon Dieu, qu’est-il arrivé? demanda-t-elle en joignant les mains.

— lien, lui dis-je, absolument rien; seulement, où est-elle?

— Au premier, à la chambre ne 3.

Je ne tis qu'un bond jusqu'à l'escalier ; une porte élait entr'ouverte à l'entrée du corridor; à travers entre-baillement, j'apergus Edmée écrivant à une table.

| — C'est moi, lui dis-je du corridor, pour ne point leflrayer par ma brusque apparition.

Elle m'ouvrit ses bras,

— Je le sentais venir, dit-elle, et je m'étais interrompue d'écrire, Pauvre fou! ajoula-t-elle en m’essuyant le front, crois-lu que je ne l'aie pas vu quand Ja voilure à disparu, crois-lu que je

ne t’aie pas vu tombant et te roulant au pied de - l’arbre*

— Comment m’as-tu vu quand je ne voyais plus la voiture, cachée à la fois par la descente de la route et par l’obscurité ?

— Avec les yeux du cœur, cher Max bien-aimé.

— C'est donc vrai, que tu vois? c’est done vrai ? m’écriai-je. Mon Dieu! mon Dieu!

Il y avait un accent tellement désespéré dans mes paroles, qu’Edmée se jeta à mon cou ets’y suspendit comme un enfant à celui de sa mère.

— Ecoute, me dit-elle, depuis quelque temps, je ne te reconnais plus; tu as quelque douleur que tu me caches.

— Non, non, m’écriai-je.

— Attends, laisse-moi te dire. Je suis à toi, rien qu’à toi, mon ami; que veux-tu de moi? Ordonne, j'obéirai.

Un instant, je fus près de lui dire : « Je veux te prendre, je veux t’emporter, je veux te disputer à la mort; » mais je songeai aux conséquences terribles de la disparition d’une femme de la condition de madame de Chamblay.

— Rien, lui répondis-je en réunissant toutes mes forces; je voulais te voir encore une fois, je voulais encore une fois te dire adieu. Ah! sita double vue te révélait quelque chose, si tu sentais le danger approcher de toi, appelle-moi, au nom du ciel, appelle-moi ! En attendant, cette lettre?...

Je lui montrai la lettre commencée.

— Pourquoi faire, puisque te voilà?

— Oh! non, tout ce qui me vient de toi m'est précieux; au moment où l’on va se quitter, on n’échange jamais assez de souvenirs.

Je pris la lettre, dont une page seulement était couverte : je la froissai dans ma main, je la pressai contre mes lèvres, je la mis sur mon cœur.

— Plus tard, quand je serai loin de toi, je la lirai, lui dis-je.

— Et tu y verras ce que je te dis quand tu es là, mon bien-aimé : je t'aime, Je t'aime dans ce monde, je Vaimerai dans l’autre; je t'aime dans le temps et dans l'éternité.

Des pas retentirent dans l'escalier; Gratien parut,

— La voiture de madame la comtesse est prête, dit-il.

— Puis-je rester dans cette chambre après que tu Vauras quittée? demandai-je à Edmée. Elle est tout embaumée de ton parfum, je serai encore avec toi.

— Et moi qui croyais l'aimer plus qu’il ne m'aimait, dit-elle,

Et, avec un charmant sourire :

— Max, ajouta-t-elle, je m’avoue vaincue ; es-tu content?

Oh ! oui, sans le serpent qui me mordait le cœur, oui, j'eusse élé content, oui, je me fussé cru le roi de la création.

— Va, lui dis-je, va, je n’aurais pas le courage de me séparer de Loi. Seulement...

— Quoi?

— Malgré la présence du comte au château, je pisserai la journée du 8 novembre près de toi, caché chez Gratien,

— Viens-y le 7 au soir, et, quoi qu’il arrive, j'irai l'y voir un instant.

— Oh! tu me le promets, n’est-ce pas?

— De toule mon Ame,

— Alors, va-l'en; je reste consolé, sûr de te voir une fois encore,

— Ami, dit-elle en me regardant et en secouant

| son front soucieux, je te le répète, tu sais quelque chose que tu ne veux pas me dire; mais qu’importe! je Vaime, tu m'aimes; le reste est dans les mains de Dieu.

Elle me baisa au front et sortit.

Je demeurai seul, écoutant le bruit de ses pas qui s’éloignaient, le bruit de sa robe soyeuse qui allait s’affaiblissant. J'étais resté assis sur le même siége où, un instant auparavant, elle m'avait enveloppé de ses bras. Comme je le lui avais dit, en fermant les yeux, j'aurais pu croire encore qu’elle était là.

En la suivant, mon cœur se fût déchiré au moment du départ, et qui sait si je ne me fusse pas jeté sous les roues de la voiture qui l’entrainait loin de moi!

Je restai done immobile au même endroit où elle m'avait quitté, j’entendis le bruit de la voiture qui passait sous la grande porte de l’hôtel en faisant trembler les vitres.

— Au revoir, murmurai-je , en attendant que je te dise adieu!

Le bruit s’éteignit.

A mesure que s’affaiblissait le bruit, mon cœur se serrait; j'avais quitté Edmée trois fois au lieu d’une : une fois sur la route, une fois dans ma chambre, enfin cette dernière fois, où le bruit des roues de sa voiture s’élait éteint. En voulant adoucir la séparation, je l'avais rendue plus douloureuse.

J'avais cru pouvoir rester dans cette chambre et y passer la nuit; au bout d’une demi-heure, je senlis que la chose me serait impossible; j'avais besoin d’air et de mouvement.

Séparé d'elle par quelques lieues seulement, j'avais besoin de mettre un plus grand espace

entre nous; tant qu'il y avait possibilité de la voir.

avant que son mari arrivât, je ne répondais pas de moi.

D'après ce qu’elle m'avait dit, sans doute M. de Chamblay aurait-il besoin d'argent pour la quitter de nouveau; je devais aller à Paris, arranger toutes mes affaires avec M. Loubon, pour que le comte pit prendre chez celui-ci les sommes dont il aurait besoin.

J'avais sur moi mon passe-port, qui ne me quit: tail jamais; j’allai à la poste, je louai un cabriolet et pris des chevaux.

Je courrais la poste toute la nuit; la fatigue physique Luerait, ou, du moins, adoucirait peut-être la douleur morale.

J'étais à Rouen pour le premier départ du chemin de fer; j'étais à Paris avant midi.

Il m'avait semblé, à l’une des stations, reconnaître M, de Chamblay dans un train qui eroisait le nôtre,

Au lieu de m’en assurer, je détournai la tête ; cet homme me causait un suprême dégoût.

| S'il pouvait partir avant le 8! si, pendant cette fatale journée, je pouvais ne pas quilter Edmée !

Mais, il l'avait dit, il revenait pour buit jours. N'importe ! je courus chez M. Loubon. M. Loubon avait cent mille francs à la disposition de M. de Chamblay.

| Je présumai que le joueur n'avait pas besoin de | plus que cela.

| Celle assurance reçue, je me trouvai n’avoir plus rien qui me relint à Paris; je fis quelques achats qui me prirent ma journée; si le malheur dont j’étais menacé arrivait et que je n'en mourusse pas, il était évident que je quitterais la France.

J'augrentai mes armes de deux fusils et d'une

carabine, je me fis confectionner un nécessaire de voyage; cela me prit la journée du 3 novembre.

Le soir, j’essayai d’aller à l'Opéra ; avant la fin de l'ouverture, j’avais quilté la salle. ;

Il m'était venu une idée : c'était d'emmener, à quelque prix que ce fat, un des meilleurs médecins de Paris; mais que lui dirais-je? la personne pour laquelle je le requerrais était pleine de vie et de santé; sur quoi appuierais-je ma prière? Sur une révélation magnétique, et, médicalement parlant, les médecins n’admettent pas le magnétisme.

Celui auquel je m’adresserais, quel qu’il fût, me prendrait pour un fou. a

Je retournai toutes ces idées dans ma téte, pendant une nuit des plus fiévreuses que j’eusse passées de ma vie. Le malin, j'étais brisé; mais nous étions arrivés au 4 novembre.

Je partis pour Rouen par le convoi de onze heures du matin. A Rouen, je retrouvai le cabriolet que j'avais loué à Caen; j’y fis mettre des chevaux de poste; le soir, j'étais à Reuilly.

Je devais étre horriblement changé; car, en m'apercevant, Alfred vint droit à moi en me disant:

— Tu souffres ?

— J'ai l'enfer dans le cœur, lui dis-je.

— M. de Chamblay est de retour depuis le 2.

— Je sais ; mais ce n’est point cela.

— Qu'est-ce donc, alors?

— Ob! tu n’y peux rien.

— Tu te trompes : je puis, si j'en connais la cause, partager ta douleur.

— Tu as raison, lui dis-je en me jetant dans ses bras; mon cœur déborde. Oh! mon ami |! mon ami!

Je lui racontai tout.

Je crus que le sceptique allait rire de mon désespoir ; je me trompais, il pleura avec moi.

— Tu aimes beaucoup cette femme ? me dit-il,

— Je te répondrais : «Plus que ma vie!» que cela ne signifierait rien,

— As-tu résolu quelque chose ?

— Rien ; que veux-tu résoudre contre un danger inconnu ?

— Et ce danger, tu le crois réel ?

— Mon ami, les révélations d’Edmée ne m’ont jamais trompé; ce danger, j'en suis sûr,

— Alors, il faut tout prévoir.

— J'ai tout prévu.

Et je lui dis toutes les précautions que j'avais prises.

Il examina mes lettres de recommandation, mes leltres de change, mon passe-port.

Arrivé & mon passe-port :

— Attends, dit-il, il est bon de prendre une précaution,

— Laquelle ?

Il sonna ; un domestique parut.

— Dites à mon secrétaire de m'envoyer un passeport en blanc.

Le domestique apporta l’imprimé,

— Mets-toi à celte table et écris ce passe-port de ta main.

— Pourquoi cela?

— Alin que, si tu avais quelque chose à y ajouter, l’adjonction fat de la même écriture,

J'obéis comme un enfant, sans savoir en quoi la chose pourrait m'être utile,

Puis, le passe-port rempli, Alfred le signa et déchira l’autre,

— Es-tu religieux? me demanda-t-il tout à coup.

— J'ai peur de n'être que superstitieux, lui répondis-je,

— Diable! fit-il, voilà qui m'inquiète : les gens religieux ont, contre le désespoir, des ressources inconnues aux autres hommes. En tout cas, je suis bien aise de t'avoir envoyé à Bernay le curé du Hameau ; il te sera un appui et un consolateur, en supposant que tu aies besoin de secours et de consolation.

— Je le sais et je compte bien sur lui.

— Si je pouvais t’étre bon à quelque chose, pauvre ami, je te dirais : « Je ne te quitterai pas; » mais je te génerais et voilà tout. Dans les circonstances suprémes comme celles où tu te trouves, le meilleur est d’étre seul et entiérement libre de sa volonté. Je ne te parle pas d’argent, et il est inutile de te dire que, si tu avais besoin de ma vie, je te la donnerais. Maintenant, souviens-toi que tu es homme et attends en homme les événements.

Et, me serrant la main une dernière fois, il sortit,

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