‹ La vie au desertChapitre 14 sur 175 · DE CHERVILLE · texte numérisé non relu

DE CHERVILLE

Je donnai à ma cuisinière la recette d'une marinade de mon ami Willemot, l’un des propriétaires de la Cloche et de la Bouteille à Compiègne; et je me remis à mon travail.

Le soir, à neuf heures, on annonça MM. de Cherville et Hetzel.

Les triomphateurs entrérent au bruit d’une fanfare.

Les premières questions furent pour demander des nouvelles de Joigneaux,

Joigneaux mariait sa fille au fils du bourgmestre.

Les chasseurs étaient arrivés au beau milieu de la noce.

Au bout d'un instant, Hetzel, qui paraissait jouir d'avance de l'effet qu'allait produire le narrateur, secoua la sonneile qui était destinée à appeler Joseph

et dit:

— Cherville a la parole.

— Mon cher Dumas, dit Cherville, je crois que je vous apporte un volume assez amusant.

— Allons, part à nous deux, mon cher ami.

— Ma foi, oui! Écoutez-moi cela.

— C’est à vous que l’aventure est arrivée ?

— Non, c’est tout simplement au grand-père de maitre Denis Palan, propriétaire de l'auberge des Trois-Rois, à Saint-Hubert,

— Et quel âge a maitre Denis Palan?

— Dam! c’est un homme de quarante-cinq à cinquante ans.

— Alors la scène se passe vers la fin du dix-huitième siècle?

— Justement,

— Nous écoutons.

— Je dois d’abord vous dire, n'est-ce pas? comment Denis Palan a été amené à nous raconter cette aventure?

— Mon cher ami, je crois que vous tirez à la ligne.

— Non, parole d'honneur ! la chose est nécessaire; yous ne comprendriez rien à l'événement si j’entrais en matiére sans préparation.

— Prépare done, mon ami, prépare; c’est le grand art des romanciers et des auteurs dramatiques; seulement, pas de longueur!

-—iSoyez tranquille.

— Allez!

— Mes enfants, dit Hetzel, il est permis de dormir, mais il est malhonnéte de ronfler, Va, Cherville, |

Cherville commença,

— La circonstance de la noce de la fille de Joigneaux avait fait qu'au lieu de loger chez lui, nous avions, malgré ses invitations réitérées, insisté pour loger à l'auberge des Trois-Rois.

À peine y fûmes-nous entrés que nous reconnûmes

la faute que nous avions commise, Au point de vue

de l’égoïsme, mieux eût valu être indiscrets et loger chez Joigneaux.

Je ne sais si jamais trois rois, en logeant chez Denis Palan, lui ont donné le droit de dresser au-dessus de sa porte son aristocratique enseigne; mais si jamais trois rois, fat-ce des rois maures, comme Balthazar, Gaspard et Melchior, ont été pris à ce traquenard, c’est une charité, mon cher Dumas, tout républicain que vous êtes, de prévenir les têtes couronnées qui passeraient par Saint-Hubert de ne pas se laisser séduire par ce tableau qui représente les trois souverains dans leurs costumes royaux. A tout prendre, les rois sont des hommes, quoique M. de

Voltaire ait dit :

Pour être plus qu’un roi, te crois-tu quelque chose?

Or, à l'hôtellerie des Trois-Rois, tenez-vous cela pour dit, et bien dit, on ne fait ni noces ni feslins, on ne loge ni à pied ni à cheval.

On mange sur le pouce et on dort sur sa chaise,

Il faut dire aussi, à la louange du digne hôtelier, qu'il ne promet pas plus qu'il ne tient,

Au-dessous de la flamboyante portraiture des trois images qui lui servent d’enseigne, le peintre chargé de cette œuvre d’art s’est contenté, pour toute réclame, de faire figurer un petit verre et une tasse de café.

Maintenant vous me demanderez comment nous avions, le colonel, Hetzel et moi, choisi un pareil logis,

C'est ce à quoi je vous répondrai que nous ne sommes pas, au bout du comple, aussi niais que nous en avons l'air au premier abord.

Nous avions choisi celui-là; cher ami, parce qu'il n'y en avail pas d'autre,

Permettez-moi d'entrer dans la topographie de l'auberge,

La descriplion ne sera pas longue,

L'intérieur se compose de trois pièces.

La première est la cuisine, et sert en même temps de chambre à coucher à l’aubergiste et à sa famille.

La seconde est une salle basse et enfumée, meublée de deux tables et de quelques escabeaux de chéne, polis par l'usage plutôt que par le rabot du menuisier.

Cette salle est destinée aux consommateurs.

La troisième est une espèce de hangar-écurie où lon parque péle-méle les chevaux, les anes, les beeufs et les cochons.

Or, quand, le matin, on nous avait montré cette salle comme la chambre unique où il nous faudrait diner et coucher, nous avions dit, avec le laisser-aller babituel à des chasseurs :

— Bon! avec un grand feu, un bol de punch et et trois matelas, une nuit est bientôt passée.

Ce n’est que lorsque la nuit est venue que l’on s’aperçoit combien certaines nuits sont longues.

Ce fat une chose dont nous nous aperetimes dès onze heures du soir, — quand notre feu commença de s'éteindre, quand notre bouteille de geniévre fut vidée, et quand il nous fut positivement démontré qu'il n’y avait pas d’autres matelas dans l’auberge que celui qui élait au lit de l’aubergiste, et sur lequel grouillaient sa femme et ses trois enfants.

Quant à lui, il élait resté debout pour contenter, antant qu'il était possible, messieurs les Parisiens.

Tant que le souper avait duré, bon ou mauvais, la gaieté avail survécu,

Tant qu'il était resté une goutte de skiedam dans la bouteille, la conversalion avait surnagé.

Tant que le feu avait duré, l'esprit francais avait, comme le foyer, jeté de temps en temps des éclairs,

Puis il s'était fait de grands silences,

Puis chacun, en regardant autour de soi, avait s'accommoder de son mieux

sayÉ de pour

dormir,

Puis, enfin, un instant on avait pu eroire que tout le monde dormait.

On n’entendait plus que le tic-tac monotone d’une grande horloge de bois qui ornait un des coins de la salle.

Il n’en était rien.

Chacun faisait ce qu'il pouvait pour cela, mais personne n'y réussissait.

Tout à coup la grande horloge vacilla depuis son piédestal jusqu’à son cadran.

Un grand bruit de chaînes, un atroce grincement de rouages en sortit, et le marteau tomba onze fois sur le timbre.

En supposant que tout le monde eût dormi, un pareil bruit suffisait bien à réveiller tout le monde.

— Sacrebleu! ronflä le colonel.

— Ce qui signifie?... demandai-je.

— Que nous allons passer une jolie petite nuit, dit Hetzel, sans compter qu'il ne fait pas chaud. Voyons, Cherville, toi qui es le plus jeune et le plus joli de la société, appelle l’aubergiste.

— Pourquoi faire?

— Pour qu'il nous donne du bois. On ne peut pas toujours manger, on ne peut pas toujours boire; on peut toujours se chauffer.

Je me levai, j'allai à la porte et j’appelai l’aubergiste.

Dans ce mouvement, je remarquai un tableau auquel, je dois le dire, je n’avais fait jusque-là aucune attention, et qui me fdt resté complétement indifférent dans une position moins précaire que ne lett élé la nôtre.

Mais l'homme qui se noie, soit dans l’eau, soit dans l'ennui, se raccroche à tout.

Je me noyais dans l'ennui, je me racerochai au tableau,

J'en approchai, j'allais dire la bougie, fat que je

suis! j'en approchai la chandelle,

C'était une espèce de gouache peinte sur bois de Spa. Elle était enfermée dans un cadre doré autrefois, mais dont la pâte boursouflée avait pris une teinte noirâtre, qu’elle devait à la poussière et à la fumée qui, pendant longues années, s’étaient fixées sur elle.

Ce tableau représentait un saint Hubert dans les nuages.

Le saint était reconnaissable à son cor de chasse, l’un de ses emblèmes les plus habituels, et surtout à son cerf à la croix lumineuse agenouillé devant lui.

Le saint occupait l'angle droit du haut du tableau.

Le cerf occupait l’angle gauche du bas du tableau.

Le lointain représentait un paysage.

Dans ce paysage, un homme, vêtu d’une veste verte, d’une culotte de velours à côtes et chaussé de grandes guétres de chasse, fuyait, poursuivi par un animal qui pouvait indifféremment représenter ou un petit âne ou un lièvre gigantesque.

— Ma foi! messieurs, dis-je, en décrochant le tableau et le déposant sur la table, ce n’est pas bien amusant de deviner des rébus, mais enfin, quand on n’a rien à faire, mieux vaut deviner les rébus que de dire du mal de son prochain.

— Je ne trouve pas, moi, dit Hetzel.

— Eh bien! dis du mal de ton prochain, et tâche de le bien dire; le colonel et moi nous allons deviner le rébus.

— Ah! quant à moi, je vous déclare que je ne devine rien; devine tout seul,

— Voyons : un lièvre ou un âne qui court après un chasseur, avec la date du 8 novembre 178...

— Bon, dit l'aubergiste en entrant, c'est le tableau de mon grand-père que vous tenez là.

— Comment, demanda Hetzel, vous êtes le petit-

fils de saint Hubert?

— Non, je suis le petit-fils de Jérôme Palan,

— Qu'est-ce que c’est que Jérôme Palan ?

— Jérôme Palan, c’est le chasseur que vous voyez dans le passage, fuyant à toutes jambes et poursuivi par un lièvre.

— Jusqu'à présent, mon brave homme, nous avions vu des lièvres poursuivis par des chasseurs ; nous voyons aujourd'hui un chasseur poursuivi par un lièvre. Je ne demande pas mieux.

— Vous, parce que vous êtes de composition commode, mon cher ami; mais moi, il me faut à toute chose la raison du pourquoi.

— Dam ! si c’est le grand-père de notre hôte que ce tableau représente, notre hôte doit connaître l’histoire de son grand-père.

— Qu'il nous la dise, alors.

— Vous entendez, mon brave homme? du feu et l’histoire de votre grand-père.

— Je vais d’abord aller vous chercher du bois...

— Parfailement raisonné.

— Attendu que l’histoire de mon grand-père est longue.

— Et... amusante ?

— Terrible, monsieur.

— Ah! mon brave homme, dit Hetzel, comme c’est bien là ce qu'il nous faut : du bois, et l'histoire! l'histoire !

— Vous allez être servis à la minute, messieurs, dit l’aubergiste.

Et en effet, il sortit, mais pour reparaitre, en effet, cing secondes aprés, avec une charge de bois, dont le sixiéme & peu prés fut déposé sur le feu et le reste mis en réserve dans l'angle dela cheminée.

— Ainsi, dit notre hôte, vous voulez absolument que je vous raconte l'histoire à laquelle ce tableau de famille fait allusion ?

— Avez-vous quelque chose de plus amusant à

nous offrir? demanda Hetzel,

L’aubergiste parut chercher un instant dans son esprit.

— Non, dit-il, ma foi non!

— Eh bien alors, narrez, mon ami,

— Narrez, ditle colonel.

— Narrez, répétai-je après eux.

L’aubergiste commença.

— Si jamais, dit l’aubergiste, vous écrivez ou racontez à votre tour cette histoire, vous pourrez l’intituler ;

— Peste! je n’y manquerai pas, répondis-je au diene homme ; par le temps qui court, où souvent on se préoccupe plus du titre que du roman, ce titre-là en vaut bien un autre. Nous vous écoutons, mon cher ami.

Nous fimes tous silence, comme trois ‘mille ans auparavant avaient fait les auditeurs d’Enée.

L’aubergiste commenca.

Mon grand-père, sans être riche, exercait une profession qui est lucrative, ou qui, s’il faut en croire cerlain proverbe, passe pour l'être : il était ce que l'on appelle aujourd’hui pharmacien, et ce que l’on appelait autrefois apothicaire.

Autrefois correspondra, si vous le voulez bien, à l'année 1788.

Il habitait la petite ville de Theux, située à six milles de Liége.

Trois

= mille habitants, interrompit Hetzel; nous la connaissons comme si nous l’avions bâtie, allez,

Le narrateur reprit :

Son père exerçait la même profession que lui, et

mm

comme mon grand-père était fils unique, il avait laissé à ce fils une boutique parfaitement achalandée et quelques milliers de francs qu'il avait amassés à acheter des herbes pour du cuivre et à les revendre pour de l’argent, car un remords me prend, et je dois dire que mon aïeul n'était pas précisément apothicaire, mais herboriste.

Mon grand-père eut pu bien certainement arrondir cette somme en lui faisant faire la boule de neige, mais il avait deux abominables défauts.

Il était chasseur et savant,

— Hola! maitre! m’écriai-je, faites attention à ce que vous dites. Personne de nous n’a la prétention d’être savant, Dieu merci! mais nous avons tous celle d'être chasseurs.

— Vous m'excuserez, monsieur, reprit l’aubergiste; et si vous m’aviez laissé achever ma phrase, ou plutôt la compléter par quelques mots, vous m'eussiez vu établir ce fait, que l'amour de la chasse est une vertu chez l’homme qui n’a rien à faire, puisque, n’ayant rien à faire, il pourrait faire du mal à ses semblables, au lieu d’en faire aux animaux; mais que c’est un grand vice, un ‘abominable vice, le plus fatal de tous les vices, pour l’homme que le travail de ses mains doit nourrir.

Or, ces deux vices produisirent chez mon grandpère un double résultat :

L'un tua son corps, — la science,

L'autre perdit son âme, — la chasse.

— Voyons, dis-je, cher hôle, il ne s’agit pas de s'improviser romancier pour venir avancer de pareilles théories, ou, quand on les avance, on les explique.

— C'est ce que j'allais faire cette fois encore, monsieur, si vous ne m'aviez pas interrompu.

— Mais, tais-loi donc, animal! dit Hetzel. Nous étions dans cette douce période qui précède le

sommeil, quand le changement d’intonation nous

a réveillés. Continuez, mon brave homme, continuez.

— Si cependant ces messieurs préfèrent dormir? répliqua l’aubergiste, plus piqué encore de l'interruption d’Hetzel que de la mienne.

— Mais non! mais non! me hatai-je de répondre. Ne faites pas attention à ce que dit mon camarade; il appartient à une classe particulière de nos compatriotes que les naturalistes ont rangée dans une catégorie spéciale, genus homo species, blagueur. Continuez, nous vous écoutons. Vous en étiez à la mort du corps et à la perte de l’ame de votre grandpère.

Le narrateur avait bonne envie de s’arréter là.

Cependant, sur mon insistance, il reprit :

— Je disais donc qu’à force de lire, mon grandpère douta de tout, même des saints, même de Dieu, et qu’à force de chasser, il entama la petite fortune que ma pauvre grand’mére amassait ou plutôt conservait avec tant de soin; car, nous l’avons déjà dit, la meilleure part de cette fortune venait de mon aieul.

Au fur et & mesure que mon pére s’enfoncait dans Virréligion,—plus il étudiait, plus il devenait savant, et plus il s’y enfonçait, —le malheureux état de son ame se manifestait au dehors par des signes visibles,

D'abord il défendit à ma mère d'aller à la messe les autres jours que le dimanche, et encore ne lui permit-il que la messe basse,

Il l'invita à parler de qui elle voudrait dans ses prières, excepté de lui, prétendant qu'aux grands du ciel comme aux grands de la terre, il faut, autant que possible, faire oublier son existence, attendu que le plus souvent ils ne se souviennent de nous que pour nous faire du mal,

Ensuite il défendit à elle et à ses enfants de s’agenouiller le soir autour de son lit et de faire la prière

en commun, comme, depuis un temps immémorial,

il était dans les habitudes patriarcales de Ja famille de le faire.

Enfin on n’eut plus la liberté, quand tintait la sonnette de l’extréme-onction, de sortir, de se mettre à la suite du saint-sacrement et de l'accompagner dans la maison où il était appelé par la religion des fidèles, qui croyaient qu’il n’existe de bonne mort que dans les bras du Seigneur. :

Pendant quelque temps, il est vrai, mon grandpère permit encore qu’au tintement sacré, la grand’mère et ses deux enfants, qui étaient mon père et ma tante, sortissent'et s'agenouillassent sur le seuil de la porte, tandis que le saint-sacrement passait,

Mas bientôt cette dernière démonstration religieuse leur fut elle-même interdite.

Il est vrai que mon grand-père était si souvent dehors, sortait de si bonne heure et rentrait si tard, les dimanches surtout, que ma mère était parfaitement libre ces jours-là d'entendre, non-seulement la messe basse, mais la grand’messe, les yépres et le salut, et, les autres jours, de suivre le saint-sacrement partout où il allait.

Elle ne manquait ‘pas de le faire, comme yous le comprenez bien, car elle espérait qu'elle serait pardonnée par le Seigneur à cause de la bonne intention.

Mais tout en accomplissant ses actes de piété, comme sa crainte pour son époux était grande, elle ne manquait pas de dire aux voisines :

— Ne dites pas à mon mari que je suis sortie pour aller à la messe ou pour suivre le saint-sacrement.

Etàses connaissances qu'elle trouvait dans l'église ou dans la maison mortuaire :

— Ne dites pas à Jérôme que vous m'avez vue ici.

De sorle que cette recommandation, faite dans la vue de la paix intérieure, paix à laquelle ma grand'mère eût tout sacrifié, donnait à toute la

ville de Theux la mesure des sentiments religieux

ou plutôt des sentiments irréligieux de mon grandpère.

— Pas mal! pas mal! murmura Hetzel; un peu prolixe, mais si nous imprimons cela, nous ferons d'habiles coupures.

— Tiens, lui dis-je, ton malheur, à toi, cher ami, c’est d’avoir lu les livres que tu imprimais, et de ne pas t’en être rapporté à l'étiquette du sac. Quant à moi, je trouve l’histoire charmante; et vous colonel?

— Oui, dit le colonel; cependan je voudrais voir le narrateur entrer dans le sujet.

— Ah ! colonel, pour un guerrier, pour un faiseur de siéges, pour un preneur de villes, ne savez-vous donc pas que c’est un hasard quand les citadelles s’emportent par une escalade, par un conp de main? Que diable ! avant d’ouvrir la tranchée, il faut ouvrir

des parallèles, creuser des boyaux. Eh bien! mais

notre hôte creuse ses boyaux, trace ses paral-

léles!

Rappelez-vous que le siége de Troie a duré neuf ans, et celui d’Anyers trois mois. Continuez,

maitre, continuez.

Malgré mon encouragement, mon hôte secoua la tête; et comme il tenait sans doute à me montrer clairement le peu de cas qu'il faisait de mes compagnons comme auditeurs :

— Oui, monsieur, me dit-il, je continue; mais vous pouvez bien vous vanter que c’est pour vous, et pour vous seul.

Et il appuya sur ce dernier mot, comme pour ne laisser aucun doute à mes compagnons,

Après quoi il continua en effet :

— J'ai dit que les absences de mon grand-père, qui s’élaient peu à peu étendues des dimanches aux autres jours de la semaine, laissaient toute facilité à ma grand'mère de demeurer bounechrétienne, malgré les injonctions de son mari,

Mais si elles ne portaient point atteinte à la

vie future et spirituelle de leurs âmes, ces absences faisaient un tort inoui à la vie matérielle et présente,

D'abord, mon grand-père n'avait consacré à la chasse que le dimanche, et jusque-là, pourvu qu'il ne chassat pas sur les terres du prince-évéque, ou sur celles des seigneurs de Theux et des environs, personne n’avait rien à dire, et en effet personne ne disait rien.

Mais bientôt mon père posa cet axiôme, que ce n’était pas trop (puisqu'il restait assis dans son magasin les six autres jours de la semaine) de se donner un peu de distraction, non-seulement le dimanche, mais encore le jeudi.

En vertu de cet axiôme, que personne, pas même ma grand’mére, ne chercha à contester, le jeudi fut adjoint au dimanche.

Puis le mardi.

Puis enfin les autres jours, comme entraînés à la suite des premiers, passèrent par le laminoir de cette affreuse passion,

De sorte qu'il arriva un moment où, au lieu que ce fût un jour que mon grand-père allat à la chasse, et six jours qu’il restat à la maison, ce fut un jour qu'il resta à la maison et six jours qu'il alla à la chasse.

Et encore le septième jour finit-il par y passer comme les autres.

De manière que mon grand-père se détacha de plus en plus, non-seulement de ses devoirs envers Dieu, mais encore de ses devoirs envers sa femme et ses enfants.

Car non-seulement il passait les journées dans les bois, dans les champs, dans les marais, bravant la pluie, les tempêtes et les neiges, qui, dans nos pays, sont plus terribles que les tempêtes, mais encore les soirées, au lieu de rentrer à la maison, de se réchauf-

fer au coin du feu, de se restaurer à la table de la

famille, les soirées, il les passait A boire au cabaret, à trinquer avec ses compagnons et à raconter ses prouesses au premier venu.

Et il racontait, non-seulement ses prouesses de la veille, non-seulement ses prouesses du jour, mais encore celles qu’il comptait faire le lendemain.

Et ces veillées, arrosées d’abord de bière, puis de vin du pays, puis de vin du Rhin, se prolongèrent de telle facon, qu’il arriva souvent qu'il ne rentrait même plus à la maison pour donner de ses nouvelles à ma grand’mére et à ses enfants.

Il repartait le lendemain au point du jour, quelquefois même avant, de l’auberge où il était entré la veille au soir.

Mais comme les malheurs s’enchainent les uns aux autres et que les passions ont en elles, non-seulement le germe du mal, mais encore ses développements, voici ce qui arriva tout naturellement,

Nous avons établi que personne n’avait rien à dire tant que mon grand-père ne sortait que le dimanche et ne chassait que sur les terres où il avait le droit de chasser.

Mais vous avez vu que peu à peu il était sorti tous les jours, et même qu’à force de sortir, il en était venu à ne plus rentrer.

Bientôt il arriva bien pis.

— Diable ! diable ! diable ! murmura Hetzel, qu’arriva-t-il? Je commence à trouver que l'histoire est du plus haut intérêt. Et toi, colonel ?

— Tais-toi done, maudit bavard, dit le colonel; si l'intérêt faiblit, c’est grâce à tes éternelles interruptions; Télémaque lui-même n’y résisterait pas, Continuez, mon brave, continuez.

Je joignis mes instances à celles du colonel, et

notre hôte continua,

IE

— Il arriva que mon grand-père chassa tant, chassa tant, que le gibier commença à devenir rare, rare sur les terres et dans les bois de la commune ot il avait permission, et dans les propriétés particulières où on le tolérait.

Aussi, peu à peu en arriva-t-il à faire des excursions dans les domaines seigneuriaux qui les entouraient.

Excursions timides d’abord, et qui se bornérent à des affûts, à des pointes dans les lisières et à d’autres bagatelles semblables,

Or, dans le temps où vivait mon grand-père, ces sortes de bagatelles étaient déjà des tentatives plus que hasardeuses. La justice ne plaisantait pas avec les délits de chasse; les seigneurs étaient encore toutpuissants, leur volonté faisait jugement, et ils vous envoyaient, sans broncher, un pauvre diable aux galères pour un lapin. Mais comme mon grand-père était ce que l’on appelle un bon vivant, qu'il avait toujours dans sa cave, à côté d’une tonne de lambic ou de faro, une barrique de vin du Rhin, et, sur sa table, à côté de son verre plein, un verre vide qui n’attendait qu'un camarade pour se remplir et se vider à son tour; comme il n’était jamais plus heureux que lorsqu'un des gardes du voisinage venait s'asseoir à côté de lui sous la haute cheminée et trinquer en devisant de faits de chasse, ceux-ci ne lui étaient ni durs ni sévères. Autant qu'il élait en leur pouvoir, ils fermaient les yeux sur ses méfaits, et quand ils entendaient la détonation de son fusil ou l’aboi de ses chiens d’un côté, ils allaient de l'autre.

Cependant, comme il n'y a pas de règle sans exception, il y avait une exception, parmi les forestiers, à cette bienveillance générale que l'on portait à mon

grand-père,

Un des gardes du seigneur-évéque ne pouyait le souffrir.

Il s'appelait Thomas Pichet.

D'où venait cette haine ? |

D'une de ces antipathies instinctives dont on ne peut pas plus se rendre compte que de certaines sympathies.

— Oui, dit Hetzel, c’est ce que nous autres savants appelons la force centrifuge et la force centripète.

— Plait-il, monsieur? demanda I’aubergiste.

— Rien, rien; continuez, mon ami.

L’aubergiste reprit :

— Il se nommait Thomas Pichet.

Tout enfants qu'ils étaient et si enfants qu'ils fussent, le petit Thomas et le petit Jérôme n’ayaient jamais pu se souffrir. A l’école, ils se battaient comme deux cogs de combat ou comme deux dogues de barriére; et comme ils étaient de force égale, quoique de complexion différente, ces combats n’avaient de fin que lorsque la force manquait aux combattants.

Peut-être, au reste, cette antipathie dont nous avons parlé tenait-elle plus encore à des dissemblances physiques qu’à des oppositions morales,

Thomas était court, roux, trapu.

Jérôme était grand, brun et mince,

Thomas louchait légèrement et était plutôt laid que beau.

Jérôme avait les yeux exactement pareils, et était plutôt beau que laid,

Thomas avait été amoureux de ma grand’mére.

Ma grand’mére avait épousé Jérôme.

Toutes ces circonstances et une foule d’autres ivaient donc amené entre Jérôme et Thomas une véritable haine,

Cependant, devenus hommes, ils étaient devenus plus raisonnables, mon grand-père surtout,

Cela tenait à ce qu'en toute circonstance, tantôt

le hasard, tantôt la bonne éducation, lui avaient donné la supériorité sur son rival.

Enfin Thomas s'était lassé de cette supériorité qui l’écrasait, et avait quitté le pays.

Il était passé garde dans le Luxembourg, justement dans le pays où nous sommes.

Mais le malheur voulut que le seigneur chez lequel il servait en cette qualité mourût.

Le malheur voulut encore qu’un de ses camarades lui écrivit qu’une place pareille à celle qu'il venait de perdre était vacante chez le princeévêque.

Enfin ,le malheur voulut toujours qu'ayant demandé cette place, il l’obtint et revint habiter Franchimont, qui, comme vous le savez ou ne le savez pas, est à peu de distance de Theux.

De sorte que Jérôme et Thomas se retrouvèrent voisins.

On verra plus tard si la haine s'était éteinte dans le cœur de mon grand-père. Mais dès ce moment, je crois pouvoir dire, sans crainte de nuire à l'intérêt de la narration, qu’elle était plus vivante que jamais dans le cœur de Thomas Pichet.

Aussi, apprenant par la voix publique que mon’ grand-père était devenu aussi grand chasseur devant Dieu que feu Nemrod, et qu’entrainé par une passion désordonnée pour la chasse, il fermait presque toujours les yeux lorsqu'il se trouvait en face des fossés ou des bornes qui servaient à marquer la limite des biens de la commune et le commencement des terres des seigneurs, il se promit, à la première occasion qui lui en Serait fournie par mon grand-père, de lui prouver que si deux montagnes ne se rencontrent pas, il n’en est pas de même de deux hommes.

Mon grand-père ignorait la chose. Quand il avait appris que Thomas Pichet revenait dans le pays, il en avait éprouvé une vive contrariété; puis, au bout

du compte, comme il était brave homme au fond, la

première fois qu’assis à une table, en face d’une bonne bouteille de vin, il avait vu passer Thomas Pichet, il s'était levé, et allant à la porte :

— Hé! Thomas! avait-il dit.

Thomas s'était retourné, et devenant pale comme un mort:

— Quoi? avait-il demandé.

Jérôme était rentré, avait rempli deux verres, et, revenant sur le seuil de la porte, un verre à chaque main :

— Le cœur t’en dit-il, Thomas? avait-il demandé.

Mais Thomas avait répondu en secouant la tête :

— Pas avec toi, Jérôme. — Et il avait passé,

Mon grand-père était venu reprendre sa place, avait bu les deux verres l’un après l’autre, et avait secoué la tête en disant :

— Ca finira mal, Thomas; ça finira mal !

Hélas! pauvre grand-père, il ne croyait pas dire si juste!

On comprend qu'avec la disposition d'esprit des deux individus, l’un comme chasseur, l’autre comme garde-chasse, une catastrophe ne pouvait manquer d'éclater un jour ou l’autre.

C'était l'avis de tout le monde, et encore éclatat-elle plus vite qu’on ne s’y attendait.

Nous avons dit que, grace aux sympathies des gardes du prince-évêque de Liége et des seigneurs des environs, tous les petits méfaits de mon grandpère étaient restés impunis.

Mais cette impunité l’enhardit au point qu'il ne se contenta plus de pénétrer dans les seigneuries ou principautés riveraines quand ses chiens l'y entrainaient, mais qu'il en arriva, lorsqu'il faisait buisson creux dans les bois de la commune, à aller bravement attaquer le gibier jusque dans les propriétés du prince-évêque, trouvant non-seulement un malin plaisir à braver du même coup l'autorité spirituelle

et temporelle du prélat souverain.

Vous comprenez que les choses ne pouvaient durer ainsi.

Or, un jour que monseigneur chassait avéé de jeunes seigneurs et de belles dames dans ce qu’on appelle les haies de Franchimont, — les princesévêques de Liége avaient toujours été des princes fort galants, — monseigneur l’évêque se trouva être de très-maussade humeur, malgré la belle compagnie, et peut-être même à cause de la belle compagnie dans laquelle il se trouvait.

Et cette mauvaise humeur, on va le voir, était suffisamment justifiée par les circonstances.

Lés chiens de monseigneur le prince-évêque avaient pris change trois fois dans la matinée.

La première, d'un dix-cors sur une deuxième tête.

La seconde, dela deuxième tête sur une biche,

Enfin, — il y a des jours de malheur, — ils avaient laissé la biche se forlonger.

On sonnait la retraite manquée, et le prélat, qui avait promis à sa compagnie le spectacle d’un hallali, était furieux.

Tout à coup, et au moment où l'on tournait bride pour regagner le palais, un magnifique dix-cors traversa d’un bond l'allée que les chasseurs désappointés suivaient l'oreille basse.

— Ah! voyez donc, monseigneur, eria une des dames en calmant de la voix et de la main son cheval, que la brusque irruption du cerf avait fait cabrer; voyez done, on dirait le cerf du lancer.

— Par saint Hubert, madame, répondit l'évêque, non-seulement vous êtes une admirable écuyère, car toute autre que vous eût été désarconnée par un pareil écart, mais encore une habile chasseresse. Champagne, voyez done si c'est notre dix-cors.

Le piqueur interpellé était en train de coupler les chiens lorsqu'il reçut cette invitation du prince-

évêque. appel: de ses camarades, lui remi véque. Il appela un d » marad lui remit

les laisses et se courba sur les fumées de l’animal. — Ma foi! oui, monseigneur, dit-il, c’est lui-même.

— Vous êtes sûr ?

— Parfaitement sûr; j'avais fait remarquer à Votre Grandeur qu’il avait la pince usée jusqu'au talon, et voilà bien mon affaire; voyez plutôt.

Le prince poussa son cheval vers l’endroit indiqué et se pencha pour examiner la passée de l’animal.

C'était bien le même.

Tout à coup il releva la tête et préta l'oreille.

— Mais, Champagne, dit-il, ce cerf est chassé.

En effet, la brise commencait d'apporter jusqu’à la troupe de chasseurs le bruit d’un aboi lointain.

— Ce sont quelques-uns de nos chiens qui rabachent, dit un novice.

— Point du tout, point du tout, dit l’évêque; ce sont des chiens qui chassent, pardieu! bel et bien.

Les piqueurs écoutèrent, se regardèrent et échangèrent un signe.

— Eh bien! qu'est-ce? demanda l’évéque.

— Ce sont, en effet, des chiens, non pas qui rabachent, mais qui sont en pleine voie,

— À qui ces chiens? demanda le prinee-évéque, pälissant de colère.

Tout le monde se tut.

— Morbleu ! continua-t-il, voyant qu’on ne lui répondait pas, je voudrais bien savoir qui se permet de chasser sur mes apanages.

— D'ailleurs, nous verrons bien, continua l’éveque, où le cerf a passé les chiens passeront,

Puis, comme il se faisait un mouvement parmi les gardes forestiers, et que l'un d'entre eux, justement un des amis de mon grand-père, s'apprétait pour rentrer dans le bois :

— Que personne ne bouge! dit le prince-évêque

en fronçant le sourcil,

Personne ne bougea.

On attendit.

— Vous avez déjà deviné, n’est-ce pas, messieurs, dit l’aubergiste en s’interrompant, que ces chiens qui chassaient le dix-cors dont les chiens du princeévêque avaient perdu la piste, étaient les chiens de mon grand-père ?

— Notre intelligence va jusque-là, répondit Hetzel. Continuez, mon cher ami.

Et l’aubergiste continua.

Le]

L’aubergiste continua ainsi :

— Disons quelques mots des chiens de mon grandpère, qui vont jouer un si grand rôle dans l’histoire que j’ai l'honneur de vous raconter.

C’étaient d’admirables chiens, de magnifiques bétes, dont chacune valait son pesant d’or, au manteau d’un noir de jais, au poitrail et au ventre couleur de feu, au poil sec et dur comme celui d’un loup, à la patte longue, mince et sèche; des chiens qui chassaient un animal, lièvre, daim ou cerf, huit ou dix heures de suite, qui, par un bon temps, ne faisaient jamais un défaut, et qui, quand la voie était fraiche, eussent tenu tous les quatre sur cette table.

Enfin, desmeryeilles de chiens, comme je yous en souhaiterais, messieurs, si lon en rencontrait encore comme ceux-là.

Bientôt ils apparurent, et, sans le moins du monde s’embarraser de l'évêque, de sa compagnie et de sa meute, ils santérent du taillis dans le chemin, flairèrent la place où le cerf avait posé ses pieds et s’enfoncèrent dans le taillis opposé en redoublant leurs

abois,

— À quices houzets? s'écria monseigneur, ""

Les gardes se turent comme s’ils ne connaissaient ni les chiens ni le maitre.

Par malheur, Thomas Pichet était 1a.

Il pensa que le moment était bon de satisfaire sa rancune contre mon grand-pére, tout en faisant sa cour à monseigneur.

— Jérôme Palan, l’apothicaire de Theux, monseigneur, répondit-il.

— Qu'on tue les chiens, dit le prince-évêque, et que l’on garrotte le maître!

L'ordre était précis; il n’y avait pas deux façons de le comprendre.

— Bon, dit Pichet à ses camarades, chargez-yous du maître, moi, je me charge des chiens.

Quoique cela fit gros cœur aux braves forestiers d’arrêter Jérôme Palan, ils préférèrent la mission que leur déférait Thomas Pichet à celle qu’il se réseryait à lui-même.

Et, en effet, pas un qui ne sût que mon grandpère garderait une bien autre rancune à celui qui tirerait sur ses chiens qu’à ceux qui l’arrêteraient et qui même tireraient sur lui.

Ils tournérent done les talons et s’enfoncérent dans le taillis à droite, tandis que Thomas Pichet, s’enfoncant dans une haie à gauche, partait à toutes jambes dans la direction qu’ayaient suivie les chiens de son ennemi.

Les gardes se consultèrent un instant lorsqu'ils furent hors de la portée de la vue du prince-éyéque.

Ils étaient cinq en tout,

Trois qui étaient célibataires.

Deux qui élaient mariés,

Les trois garçons furent d'avis de prévenir mon grand-père au lieu de l'arrêter. Mon grand-père, prévenu, gagnerait au pied, et ils diraient qu'ils ne l’avaient pas vu, et que sans doute les chiens s'étaient échappés du chenil et chassaient seuls,

Mais les deux hommes mariés secoudrent la tête,

— Eh bien, quoi? dirent les autres.

— Que le prince-évêque sache cela, et nous perdons nos places, en supposant même qu'il ne nous arrive pas pis que cela. i

—Mieux vaut s’exposer à perdre sa place et même à aller en prison, répondirent les gardes célibataires, que de dénoncer un bon camarade comme Jérôme Palan.

— Nous avons femmes et enfants, objectèrent les hommes mariés.

Il n’y avait rien à répondre à cela. Le salut de la femme et des enfants passe avant celui des étrangers.

Malgré la bonne volonté des trois célibataires, la raison des hommes mariés l’emporta donc.

Mon grand-père, une fois cette résolution prise, ne fut pas difficile à rejoindre, car il avait l’habitude de toujours suivre ses chiens, trouvant, disait-il, plus d'occasions de tirer en agissant de la sorte, que prendre les devants.

Les gerdes n'avaient pas fait trois cents pas, qu'ils se trouvèrent-nez à nez avec lui, et force leur fut, à leur grand regret, célibataires comme hommes mariés, de l’empoigner, de le désarmer, de le garrotter et de l’entrainer du côté de Liége.

Pendant ce temps, Thomas Pichet courait comme un homme à qui le diable souffle un mauvais conseil.

Lui, tout au contraire de Jérôme Palan, avait résolu de prendre les devants. Guidé par la voix des chiens, il était allé se poster, en conséquence, sur le versant d’un petit monticule surmonté d'un moulin.

C'était une passée bien connue, D'ailleurs, il reconnut sur la terre la trace toute fraiche du cerf; il n’y avait pas de doute que les chiens ne suivissent le même chemin,

Il s'abaissa derrière une haie,

A la voix rapprochée des chiens, Thomas comprit

qu'il était temps, Ils commencaient à malmener le dix-cors, tout dix-cors qu'il était, et il était probable qu’avant une heure ils l’eussent forcé.

Les voix s'approchaient toujours. Jamais, à l'affût d’un gibier quelconque, le eœur n’avait battu à Thomas Pichet comme il lui battait en ce moment.

Les chiens parurent.

Thomas ajusta celui qui tenait la tête, et fit feu.

Du premier coup, il abattit Flambeau.

Du second, Ramette.

Flambeau était le meilleur :des chiens de mon grand-père, Ramette était la lice.

Les deux autres étaient deux chiens. Ramoneau et Spiron.

Thomas avait méchamment tué la chienne, de préférence à tous autres, pour que mon grand-père ne put plus jamais avoir de la même race.

Ce bel exploit consommé, Thomas laissa Flambeau et Ramette gisant sur le sol, et tandis que Ramoneau et Spiron continuaient de chasser le cerf, il regagna sa demeure.

Les autres gardes, comme nous l'avons dit, avaient arrêté mon grand-père et le conduisaient à Liége, où étaient les prisons seigneuriales, et, chemin faisant, ils causaient, non pas comme un prisonnier avec ses gendarmes, mais comme de bons amis qui regagneraient la ville après une promenade dans les bois.

Au reste, mon grand-père semblait complétement oublieux de sa situation personnelle et, chemin faisant, il ne se préoccupait que de ses chiens et du cerf qu'ils chassaient.

— C'était, par ma foi! un bel animal, disait-il au garde Jonas Deshayes qui marchait à sa gauche, une noble bête et bien faite, je vous le dis, pour tenter un chasseur,

— Oui, mais plût au ciel qu'elle vous eût tenté un

autre jour qu'aujourd'hui, monsieur Palan | répondit

Jonas. Comment diable étes-vous done venu vous fourrer dans la gueule du loup ? N'’avez-vous donc pas entendu nos chiens qui chassaient ?

— Bon! ditmon grand-père, ils chassaient si mal, vos malheureux briquets, que je les ai pris pour des chiens de bergers ralliant un troupeau. Écoutez, écoutez. A la bonne heure! voilà ce qui s'appelle chasser!

Et mon*grand-père écoutait avec ravissement le bruit de ses chiens, qui menaient le cerf que c'était merveille.

— Voyons, franchement, comment cela s'est-il fait? demanda le garde de droite, qui se nommait Lue Thévelin.

— Vous voulez le savoir? demanda mon grandpère.

— Oui, répondirent les gardes, cela nous fera plaisir,

— Eh bien! voilà les faits. Mes chiens menaient un lièvre ; moi, je l’attendais blotti dans un fossé. Tout à coup, je vois venir votre dix-cors; à cent pas de moi, il entre dans le taillis. Dix minutes après, je l'en vois sortir chassant devant lui à grands coups d’andouillers un pauvre daguet qu'il forçait de se donner à sa place à vos chiens. C'était un vieux rusé, comme vous voyez, que votre dix-cors. Pendant que le daguet allait se faire chasser à sa place, lui allait prendre la sienne à la reposée. Ma foi! cela m'a semblé amusant de ne pas laisser jouir ce drôle-là du fruit de sa ruse, J'ai été enlever mes chiens et je les ai mis sur sa piste. Ah ! eux n’ont pas fait fausse voie comme les vôtres. Il est vrai que Flambeau tenait la tête. Sais-tu, Thévelin, qu'il y a trois heures qu'ils le chassent? Tiens, les entends-tu, les entends-tu? Quelle gorge |

— Pardieu! dit Jonas, c'est connu que ce sont les meilleurs chiens du pays; mais c’est égal, voilà une affaire qui va vous les manger, monsieur Palan, Mau-

vaise affaire | mauvaise affaire !

roo?

Mais mon grand-pére n’écoutait pas Jonas Deshayes, il écoutait ses chiens.

— Oh! ilsne le lacheront que quand il sera forcé. Les entends-tu, Jonas? les entends-tu, Luc? Ils sont sur Royaumont. Bravo, Flambeau, bravo, Ramette! bravo, Ramoneau! bravo, Spiron! Tayaut! tayaut !

Et mon grand-père, oubliant qu’il était prisonnier, se frottait les mains en sifflant de toute la vigueur de ses poumons son plus joyeux bien aller.

Dans ce moment-là, on entendit deux coups de fusil.

— Tiens, dit mon grand-père, voilà vos chasseurs qui n’ont pas la patience d'attendre l’hallali et qui envoient du plomb au dix-cors.

Puis, comme on continuait d'entendre aboyer les chiens :

— Ah çà! dit mon grand-père , quelle est done la oe qui vient de tirer et qui a manqué un pareil animal ? Je lui conseille de tirer la première fois sur un éléphant.

Les gardes se regardèrent avec inquiétude, car eux se doutaient d'où venaient les deux coups de fusil.

Tout à coup la figure de mon grand-père changea d'expression et devint soucieuse.

— Luc, Jonas!s’écria-t-il en s'adressant à ses deux voisins, combien entendez-vous de chiens?

— Je ne sais, répondirent-ils ensemble,

— Altendez donc, attendez donc, fit-il en les arrélant, je n’en entends plus que deux, moi, Ramoneau et Spiron. Où est donc Flambeau? où est done Ramelte ? Oh! oh!

— Vous les confondez les uns avec les autres, maitre Jérôme, direntles deux gardes.

— Moi?allons donc! je connais la voix de mes chiens comme un amoureux celle de ses maïlresses,

Mordieu ! je le répète, il n'y a plus sur Je cerf que

Ramoneau et Spiron. Serait-il arrivé quelque chose aux deux autres ?

— Allons donc! maître Jérôme, reprit Jonas, que voulez-vous qu'il leur soit arrivé, à vos chiens? Vous êtes un grand enfant de dire des choses pareilles. Flambeau et Ramette ont mis bas, ou bien ont pris change sur quelque lièvre qui les a emportés avec lui après leur avoir sauté à la vue.

— Mes chiens, dit mon grand-père, ne mettent bas que quand je les rappelle, entends-tu, Jonas? et ils ne prennent pas change sur un lièvre quand ils chassent un cerf, le lièvre leur sautat-il non-seulement à la vue, mais aux yeux. Bien sûr, il leur est arrivé quelque chose, et c’est à Ramette et à Flambeau encore!

Et mon pauvre grand-père, un instant auparavant si joyeux, se sentit tout prêt à pleurer.

De dix en dix pas, il s’arrétait et écoutait.

Puis, toujours plus désolé :

— Il n’y plus, vous avez beau dire, que Spiron et Ramoneau! s’écriait-il. Que sont devenus les autres, que sont-ils devenus? je vous le demande.

Ses amis les gardes le réconforlaient de leur mieux et essayaient de lui persuader que les deux chiens, ne se sentant plus appuyés, avaient regagné la maison. Mais lui ne se donnait plus même la peine de répondre.

Il se contentait de secouer la lêle en disant avec de gros soupirs :

— Je vous dis qu'il leur est arrivé malheur, je vous le dis.

Ce fut ainsi que se fit le trajet de Franchimont à Liége, où les gardes de monseigneur le prince-évèque remirent leur prisonnier entre les mains de la maréchaussée,

On jeta mon pauvre grand-père dans une cellule de huit pieds carrés, située dans la partie du palais

qui servait de prison,

La porte se referma sur lui avee un grand bruit de verrous; mais l'horreur de ce gîte lui eût été bien indifférente s’il eût été rassuré sur le sort de Flam-

beau et de Ramette.

Le lendemain , tout en pensant encore à ses deux chiens favoris, Jérôme Palan ne tarda pas à sentir tout le poids de son infortune personnelle, et comme il n’ayait pas la foi qui donne la résignation, il ne tarda point à y succomber.

Accoutumé à la vie active, habitué au grand air des montagnes, à l'exercice quotidien, à la vie joyeuse et en communauté, il ne pnt résister à l’isolement de la claustration,

En vain montait-il sur son escabeau, en vain se suspendait-il aux barreaux de sa prison pour humer au passage une bouffée de l’air que le vent lui apportait des Ardennes; en vain cherchait-il à l'horizon perdu dans la brume, bien loin au delà de la Meuse, qui se déroulaitautour de la ville comme un immense ruban d'argent, ses chers bois de Theux; en vain s’y transportait-il en imagination; en vain retrouyait-il dans ses souvenirs leurs fraîches senteurs, leurs cascatelles de lumière perçant le feuillage, les bruits

onfus des branches agilées par la brise et murmurant dans la nuit, bientôt la sombre réalité soufflait ur ses songes dorés et les chassait comme le vent chasse les feuilles d'automne, et mon grand-père se retrouvant tout à coup dans sa chambre froide et nue, aux murs humides et gris, se désespérait et se amentait,

ll se désespéra et se lamenta si bien qu'il tomba rnalade,

Un médecin reçut l’autorisation de le venir visiter,

Par esprit de corps, ce médecin s’intéressa naturellement à un apothicaire.

Il exagéra l’intensité de la maladie et lui fit donner un cachot moins triste que le premier, une nourriture plus abondante que celle qu’il avait eue jusque- Ja; et comme mon grand-père s’ennuyait beaucoup, il lui promit de lui apporter des livres clandestinement.

En méme temps il entreprit des démarches pour obtenir du prince-évêque que mon grand-père en fût quitte pour une forte amende, et fut, l'amende payée, rendu à la liberté.

Comme, d’après les sollicitations de ma grand’ mère, le bourgmestre et les échevins de la ville de Theux avaient présenté la même requête à monseigneur, au bout d’un mois de captivité mon grandpère apprit de son ami le médecin que, moyennant la somme la somme de deux mille florins, il serait libre incessamment.

Une lettre fut promptement écrite à ma grand’mère pour lui apprendre cette heureuse nouvelle et lui enjoindre d’apporter cette somme, qui faisait à peu près le total des économies du ménage.

La lettre, disait dans un post-scriptum, que plus tôt ma grand’mére viendrait, plus tôt son mari serait libre.

Ma grand’mére répondit par un exprès que le lendemain, à deux heures, elle serait au palais épiscopal.

Cette bonne nouvelle rendit mon grand-père si

Joyeux, qu'il ne put fermér l'œil de la nuit.

I] allait done revoir sa maison, retrouver son grand fauteuil au coin de l’âtre, son fusil pendu à la cheminée, ce bon fusil avec lequel il était si rare qu'il manquât son coup; il allait entendre saluer sa bienvenue par les jappements joyeux de ses chiens que, dans ce moment, il comptait bien retrouver tous les

quatre, se rangeant à l'avis de Lue el de Jonas, pe-

dé dé die il

sant comme eux qu'ils avaient peut-être bien pris le change, en disant, pour se consoler de leur faute, comme ce président du tribunal de Toulouse au roi Louis XV : Il n’y a si bon cheval qui ne choppe ; enfin, il songeait aussi, et ce c’était pas sa moindre joie, pu’il allait pouvoir embrasser sa femme et ses enfants. :

Mais, si riantes que fussent ses idées, elles n’empéchaient pas gue mon grand-père ne trouyat le temps horriblement long; aussi, pour l’abréger, eutil la fatale idée de sortir de leur cachette un des livres que le médecin lui avait prétés, et ayant allumé sa petite lampe, il se mit à lire.

Le malheur voulut, si intéressant que fut le livre que mon grand-père lisait, qu’il s’endormit dessus , et cela si profondément, qu’un guichetier, ayant vu de la lumière dans la cellule du prisonnier, put entrer et lui enlever tout doucement, et sans qu'il se réyeillat, le volume des mains.

Le guichetier ne savait point lire, et ce fut un malheur de plus.

Il porta le livre au trésorier de monseigneur le prince-éyéque , qui avait l’intendance du palais.

Le trésorier trouva le cas grave.

Il remitle volume à monseigneur le prince-évéque, qui, sur la seule inspection du titre, jeta le livre au feu et décida immédiatement que l’apothicaire de Theux payerait double amende, c’est-à-dire l’une pour son délit de chasse, et l’autre pour ses lectures anti-chrétiennes.

Ce n'était plus seulement le sacrifice de sa petite fortune qui Glait exigé de mon grand-père, c'était celui de sa profession, car, pour réaliser la somme de quatre mille florins, il fallut vendre la pharmacie.

Cela prit du temps.

Pendant ce temps, mon grand-père restait toujours en prison,

Enfin, ma grand'mère étant parvenue à réaliser

cette vente et à en toucher le prix, vint délivrer le pauvre prisonnier, qui, bien qu'il sit à quelle condition la liberté allait lui être rendue, ne l'en trouva pas moins longue à venir, quoique avec elle, et par la main, elle amenat sa ruine complète.

Et mon grana-pére était d'autant plus pressé de sortir, que, depuis qu'il avait été pris en flagrant délit de lecture irréligieuse, il avait été réintégré dans son ancien cachot.

Un jour les verrous de la triste prison grincérent, la porte massive roula sur ses gonds, et ma grand’mére se laissa tomber dans les bras de son mari,

— Enfin! enfin! te voilà donc libre, mon pauvre Jérôme! cria-t-elle, en couvrant de baisers le visage amaigti de son mari; tu es libre! Il est vrai que nous sommes ruinés sans ressource.

— Bah! répondit mon grand-père tout joyeux, si nous sommes ruinés, je suis libre : je travaillerai, sois tranquille, femme; et cette fortune que j’ai détruite, eh bien ! je la reconstruirai. Mais bâtons-nous de sortir d'ici, femme, car j'y étouffe.

On compta les espèces au trésorier de monseigneur.

Pendant tout le temps que dura l'opération, Jérôme Palan ne put s'empêcher de le regarder de travers.

Puis il écouta, en frémissant intérieurement de rage, la petite mercuriale dont l'abbé jugea à propos d’accompagner le reçu de l'amende, et une fois ce récépissé entre les mains, prenant le bras de ma grand’mère, il se hata de sortir de la prison et de quitter la ville.

Chemin faisant, ma grand'mère, sansadresser aucun reproche à son mari, parla beaucoup du dénûment dans lequel allaient se trouver leurs enfants,

Il était facile de voir qu'elle désirait que mon grandpère entrat chez lui bien pénétré de la gravité de la

situation et songedt à ne plus donner à un exercice

aussi coûteux que la chasse une si large part de sa vie.

Mais mon grand-père, à mesure qu’il se rapprochait de Theux, était de moins en moins à ce que disait sa femme, et, tout préoccupé d’une pensée incessante, semblait l’écouter à peine.

En humant lair de la rue, auquel avait succédé bientôt celui de la campagne, il avait repris les inquiétudes qu'il avait laissées au seuil de la prison.

C'est-à-dire qu'il tremblait de nouveau qu'il ne fut arrivé quelque chose de facheux aux deux chiens qu'il avait cessé d'entendre le jour où les forestiers l'emmenaient captif dans les cachots de Liége.

Et cependant, si inquiet qu'il fût, pas une fois il ne demanda à sa femme des nouvelles de ses chiens.

Seulement, en rentrant au logis, il ne jeta pas un seul coup d'œil sur sa pharmacie vide et sur son laboratoire désert, qui, dans quelques jours, après avoir été, de père en fils, plus de cent ans dans la famille, allaient passer aux mains d’un étranger.

Il embrassa ses deux petits enfants, qu’il trouva sur son chemin l’attendant.

Puis, après les avoir arrachés de son cou, où ils s’élaient jetés, il courut droit à son chenil.

Quelques instants après, il rentrait l'œil hagard, les traits bouleversés, le visage pale comme celui d'un mort.

— Mes chiens! cria-t-il, où sont mes chiens?

— (Quels chiens? demanda ma grand’mére toute tremblante.

— Viambeau et Ramette, pardieu!

— Mais nc sais-lu done pas?,.. hasarda ma grand’roére,

— Réponds! où sont-ils? les as-tu vendus pour urossir l'escarcelle de ce maudit évêque? Sont-ils morts? réponds!

Ml sf (|

i père, c'était l'enfant gâté, répondit pour ma

grand’mére, que la colère de son mari rendait muelle de terreur et de désespoir :

— Ils sont morts, papa.

— Morts ! et comment?

— Ils ont été tués.

Mon père aimait beaucoup Flambeau, avec lequel il jouait d'habitude, de sorte que ce fut en pleurant à chaudes larmes qu'il apprit à mon grand-père la mort de son bon ami.

— Ah! ils sont morts! ah! ils sont tués! dit mon grand-père en attirant l’enfant sur ses genoux et en le baisant au front.

— Oui, papa, répéta l'enfant, en éclatant en sanglots.

— Mais comment sont-ils morts, mon petit ami? qui les a tués?

L'enfant se faisait.

— Voyons, qui? s’écria mon grand-père, qui commençait à s’emporter, et qui jusque-là avait à grand’peine conservé une apparence de sangfroid.

— Mon Dieu! mon pauvre homme, hasarda alors ma grand’mére, je croyais que tu savais que monseigneur avait ordonné qu'on tuat tes chiens.

Mon grand-père devint livide.

— Il a ordonné cela? dit-il.

— Oui.

— Et qui a osé obéir?

Tout à coup un éclair passa dans son esprit,

— Il n’y a qu'un homme, ditl, il n’y en a qu'un au monde qui ait pu commettre une si méchante action.

— Oh! il le regrette bien, va!

— Ainsi, interrompit mon grand-père, c’est Thomas Pichet?

— Depuis ce temps, tout le monde dans le bourg, continua ma grand’mére, se détourne de lui comme d'un pesliféré.

— Ah! l'évêque, je ne sais qui me vengera de lui!

s'écria mon grand-père; mais, quant à Thomas Pichet, c’est moi qui lui réglerai son comple, aussi vrai que je ne crois pas en Dieu!

- Ma mère frissonna de la tête aux pieds, encore moins de la menace que du blasphéme.

— Oh! mon homme, mon pauvre ami, mon cher Jérôme, ne dis pas de pareilles choses, je t'en prie, si tu ne veux pas te faire maudire, toi, ta femme et tes enfants!

Mais mon grand-père ne répondit point.

Il s’assit tout pensif à sa place ordinaire.

Il soupa sans demander un seul détail sur un événement qui cependantavait paru lui être bien sensible.

Jamais il n’en reparla depuis.

Dès le lendemain, comme il l'avait promis à sa femme, il se mit à chercher de l'ouvrage.

Or, comme je vous l'ai déjà dit, mon grand-père était un homme trés-savant; il n’eut pas de peine à en trouver.

La société Leviez, de Spa, lui confia ses comptes à régler, et comme elle payait largement, l’aisance

commença peu à peu de rentrer dans la maison,

Mais le caractère de mon grand-père était bien changé.

Autant il était autrefois gai et insouciant, autant il élait devenu triste et morose. Il ne riait jamais, lui, le joyeux rieur; il ne parlait plus, lui, le conteur interminable; il rudoyait mon père, lui qui n'avait jamais eu un mot désagréable, même pour un enfant étranger.

Ce n'était point tout, Parfois, et sans aucune raison, il s'emportait en paroles violentes et amères contre l'humanité en général et contre ses voisins en

particulier,

Aussi, ceux-ci peu 4 peu se retirerent-ils de lui, sans que mon père dit un mot, fit un signe pour les

retenir.

Quant à son irréligion, elle avait grandi encore.

Autrefois elle ne se manifestait guère que par des plaisanteries, par les couplets qu’il chantait à ses soirées de chasse; il trinquait alors volontiers avec le curé de Theux, et faisait méme enrager ma grand’mère, lui disant que c’étaient les beaux yeux de la nièce du pasteur qui l’attiraient au presbytère.

Mais, après sa sortie de prison, il cessa même de saluer M. le doyen.

La vue d'une soufane le mettait en fureur.

S'il passait devant un crucifix et qu’à cause de la chaleur il tint son chapeau à la main, il le remettait avec affectation sur sa tête, et non-seulement il se répandait en invectives contre les ministres du Seigneur, mais encore contre toutes les croyances divines, qu'il attaquait en blasphémant.

Ce qui attristait surtout ma pauvre grand’mére, c'est que comme, depuis son retour à Theux, mon grand-père n'avait pas élé une seule fois à la chasse, elle n’avait pas élé une seule fois à la messe.

Eile recommandait bien à ses enfants, lorsqu'ils allaient à l'école, ou qu'ils en reyenaient, ou qu'ils sortaient simplement pour jouer, d'entrer à l'église et de prier pour eux, pour elle, et surtout pour leur père.

Les enfants disaient bien qu'ils le faisaient, mais ses inquiétudes n’en étaient pas moins grandes; ses enfants disaient-ils à Dieu tout ce qu'elle lui eût dit elle-même, si elle eût pu entrer dans son saiut temple?

IL est vrai qu'aussitôt qu'elle était seule à la maison ou à sa chambre, elle se hatait de dire au Soigneu toutes les prières qu'elle savait,

Mais ces prières dites ainsi à la maison et à bâtons

rompus avaient-elles la valeur qu’elles eussent eue dans une église?

Aussi ma pauvre grand'mère pleurait-elle sans cesse; mais elle était forcée de dévorer même ses larmes.

Leur vue, comme celle des robes noires, avait le don d’exaspérer son mari,

— Que me reproches-tu, voyons? disait-il, quand il la surprenait pleurant ainsi. Je travaille, n'est-ce

— Ce n’est pas cela, mon cher Jérôme, répondait la pauvre femme.

— Tu ne manques de rien, ni tes enfants non plus?

— Non, Dieu merci! mais ce n’est pas cela.

— Je ne chasse plus, continuait mon grand-pèré ; je n’ai pas touché à mon fusil, ni lâché mes chiens depuis mon retour.

— Je le sais, je le sais, disait ma grand'mère ; mais, je le répète, Jérôme, ce n’est pas cela.

— Qu'est-ce donc, alors, et que veux-tu? Parle, explique-toi clairement, Tu sais bien que je ne te mangerai pas.

— Eh bien! répondait la pauvre femme, je voudrais que tu ne te fisses pas des ennemis de tous tes anciens amis; je voudrais que tu reprisses un peu de ta gaielé d'autrefois, quitte à chasser, non pas tous les jours comme tu faisais, le Seigneur nous en garde! mais les fêtes et les dimanches ; je voudrais enfin, et cela c’est mon suprême désir, je voudrais que tu ne blasphémasses plus ni Dieu, ni les saints.

— Pour ce qui est de nos amis, répondit mon père, je les oblige en me détournant d'eux, car nul d’entre eux ne se soucie de l'amitié d’un homme pauvre,

— Jérôme !

— Je sais ce que je dis, femme; quant à ma gaieté, elle est défunte depuis six mois : elle a été tuée dans les bois de Franchimont, et rien ne peut

Ja ressusciter,

— Mais... murmura ma grand’mére, et elle n’osa achever.

— Oui, je comprends, dit en s’assombrissant Jérôme Palan, tu veux parler de Dieu et des saints.

— Hélas! mon bon Jérôme, je vois avec douleur.

— La facon dont je parle d’eux, n’est-ce pas?

La bonne femme fit de la tête un signe affirmatif.

— Eh bien! reprit mon grand-père, si la façon dont je parle d’eux les contrarie, qu'ils me le fassent savoir eux-mêmes,

Ma grand’mére frémit de la tête aux pieds.

— Pourtant, se hasarda-t-elle à dire, il en est un dans lequel tu avais toute dévotion, au temps jadis, tu te le rappelles?

— Non, je ne me le rappelle pas, répondit mon grand-père.

— Saint Hubert.

— Bon! je l’aimais comme mes amis m’aimaient, à cause des bons diners dont il était le prétexte ; seulement, dans ces diners-là, c'était moi qui payais l’écot, et quoique l’on ne manquat jamais de boire à la santé du saint, il a toujours oublié, lui, de demander la carte; aussi, j'ai rompu avec lui comme avec les autres,

Puis, avec un mouvement bien visible d'impatience :

— Tiens, femme, continua-t-il, cessons de plaisanter; je t'aime, toi et nos enfants, mais je n'ai pas besoin d'aimer autre chose, et, en effet, je n’aimerai que vous, Je travaillerai radement, et c’est doublement méritant, car je n’en avais pas I'Habitudes je travaillerai pour vous faire la vie douce; mais, éeoute-moi, c’est à une condition.

— Laquelle?

— C'est à condition que tu laisseras ma conscience en repos, et que tu ne me rompras plus la cervelle de tes momerics,

Il n'y avail rien à répondre,

— eee

Ma grand’mére connaissait son mari.

Elle soupira et se tut.

Mon grand-pére alors prit son fils et sa fille sur ses genoux, et se mit à les faire sauter en imitant le mouvement du cheval,

Ma grand’mére releva la tête et le regarda avec étonnement.

Jamais, depuis six mois, son mari n’avait été de si belle humeur.

— Femme, dit-il, voyant l’étonnement de ma grand’mère, c’est demain dimanche, jour de chasse, comme tu le disais tout à l'heure. Eh bien! sur ce point du moins, tu me yerras suivre tes conseils. Quant à la gaieté, que veux-tu? faut espérer qu’elle reviendra à son tour.

Et il se frottait les mains.

— Tu vois, tu vois, disait-il, je m’égaye.

Ma grand’mére ne sayait point ce que youlait dire cette espéce de surexcitation.

— Tiens, femme, lui dit mon grand-pére, donnemoi une goutte de geniévre, il y a longtemps que je n’en ai bu. 1

Ma grand’mére lui apporta un petit verre pareil à ceux où d'habitude on boit les liqueurs.

— Qu'est-ce que cela? qu'est-ce que cela? s’écria mon grand-père; un verre à vin de Bordeaux ! je veux rattraper le temps perdu.

Et comme sa femme hésitait, il déposa les enfants à terre, se leva et alla chercher le verre, qu’il choisit de la taille qui lui convenait.

Puis il le tendit à sa femme.

Ma grand'mère le lui remplit bord à bord, sur son ordre trois fois réitéré,

— Femme, dit-il, c'est demain dimanche, et, de plus, c'est demain le 4 novembre : par conséquent, c'est demain la Saint-Hubert. Je suis décidé à me conformer entièrement i tes instructions; en consé-

quence, je vide ce verre à la santé du saint, à sa

gloire éternelle en ce monde et dans l’autre, c: nous verrons un peu quel gibier sa reconnaissance nous enverra. Celui-là, femme, quel qu’il soit, nous ne le vendrons pas; nous le mangerons en famille. n'est-ce pas, les enfants? Voyons, qu’aimez-yous le mieux, mes mioches?

— Moi, dit le garçon, je voudrais un lièvre, avec une de ces bonnes sauces au sirop comme maman sait si bien les faire.

— Oh! oui, oui, papa, dit la petite fille, qui était fort gourmande; c’est cela, un lièvre au sirop, il y a si longtemps que nous n’en avons mangé !

— Eh bien! de par le diable! vous aurez votre lièvre, enfants! s’écria le grand-père en embrassant les deux mioches, comme il les appelait; ‘et voilà Liégeois, qui est là-haut, — il montrait son fusil suspendu à la cheminée, — voilà Liégeois qui saura bien en dénicher un. Tu entends, grand saint Hubert? un lièvre ! un lièvre ! Il nous faut un lièvre; les enfants le demandent, et, sacrebleu! j'en rapporterai un, dussé-je aller relancer jusque entre tes deux jambes celui qui y est caché!

En effet, au-dessous du fusil de mon grand-père était un portrait de saint Hubert ayant un lièvre au gite entre ses jambes.

On comprend que la fin de l’oraison de mon grandpère avait gâté le commencement.

Rentrée dans sa chambre, ma grand’mére se mit à genoux pour réciter sa prière, plus dévotement encore que de coutume.

Mais sans doute l’insolence du blasphéme de son mari empêcha le doux murmure qui s'échappait de ses lèvres de monter jusqu'à Dieu.

Le lendemain, fidèle à sa parole, mon grand-père était levé avant le soleil, et, suivi des deux chiens qui lui restaient, c'est-à-dire de Ramoneau et Spiron, il ballait la campagne.

Bien qu'on ne fût qu'au 3 novembre, comme

aujourd'hui, la terre était couverle de neige.

Les chiens enfoncaient jusqu'au poitrail et ne pouvaient courir.

En outre, comme c'était pendant la nuit précédente que cette neige était tombée, les lièvres n’a-

aient pas bougé et n’avaient point, par conséquent, laissé de traces.

Mon grand-père alors essaya d'en découvrir au gite.

Mais quoique d'habitude fort habile 4 cet exercice, il fit cing ou six lieues et battit la campagne une partie de la journée sans en apercevoir un seul.

Il rentra done à la maison le carnier vide.

Il était néanmoins d’assez bonne humeur encore, grâce à ses bonnes dispositions de la veille,

Après souper, il alla renfermer ses chiens, décrocha de nouveau son fusil, embrassa sa femme et ses deux enfants.

— Que vas-tu donc faire, Jérôme? lui demanda ma erand'mère tout étonnée.

— Ce que je vais faire?

— Oui, je te le demande.

— Aller à Vaffut, femme, n’ai-je pas promis un iéyre aux enfants?

— Tu le tueras dimanche prochain, Jérôme.

— Je le leur ai promis pour aujourd'hui et non pas pour dimanche prochain, femme. Eh bien! ce serait joli que je leur manquasse de parole, n'est-ce pas, les petiots ?

Les enfants lui sautèrent au cou en criant :

— Oh! oui, papa, un lièvre! un lièvre!

— Un lièvre gros comme Ramoneau, ajouta le garcon en riant,.

— Un lièvre gros comme l'ânon de Simonne, amplifla la petite fille en viant plus fort,

— Soyez tranquilles, dit Jérôme en les embras-

saut tendrement, vous aurez votre livre: ils vont

remuer ce soir, les drôles ! et, au clair de la lune, je les verrai sur la neige, gros comme des éléphants.

Et mon grand-père sortit, le fusil sur l’épaule.

Il sifflait en sortant ce même bien aller qu'il sifflait

le jour où Thomas Pichet lui tua ses chiens.

Mon grand-père prit le chemin de Remouchamps.

Comme il pensait que, la neige persistant, les lièvres descendraient dans les bas-fonds, il alla se poster entre fa vallée qui s'étend de Remouchamps à Sprimont.

Arrivé à un carrefour, il s'arrêta.

La place était bien choisie.

Aujourd’hui un chasseur ne s’y posterait pas, attendu qu'il y a une croix.

Mais à cette époque il n’y avait encore que des buissons.

Il était là depuis un quart d'heure à peu près, et neuf heures venaient de sonner, lorsqu'il entendit, venant dans la direction des Ayvailles à Louvaègnez, une voix qui chantait un refrain bachique.

— Ah! diable! fit mon grand-père, voilà un drôle qui va effaroucher le lièvre, en supposant qu'il y en ait un dans les environs.

La voix se rapprochait de plus en plus.

Le bruit de la neige qui craquait sous les pas

du chanteur arriva bientôt distinctement à l'oreille

de mon grand-père, qui ne bougea point de sa ca-

chette,

La lune était dans son plein.

La réverbéralion de la neige qui couvrait la terre en redoublait l'éclat,

Aussi mon grand-père reconnut-il facilement

l'homme qui venait à lui,

ns

C’était Thomas Pichet.

Il était allé faire la veillée chez le magister d’Ayvailles et rentrait à Franchimont. Le magister d’Ayyailles était le beau-père de Thomas Pichet.

Tant que Jérôme Palan douta encore que ce fût Thomas Pichet qui s’avancait vers lui, il retint son haleine, percant du regard l'obscurité de la nuit.

Mais lorsqu'il fut bien certain que c'était l'assassin de Flambeau et de Ramette qui allait passer dans ce carrefour près duquel il était embusqué, son cœur battit à lui briser les côtes, son regard commenca de se troubler, et il serra convulsivement de ses doigts crispés le canon et le bois de son fusil.

Cependant, au fond, mon grand-père n’était point méchant, et n'avait point le cœur au mal.

Il était donc décidé à laisser passer Thomas Pichet, si Thomas Pichet passait sans rien dire.

Thomas Pichet passa rien dire.

Il n'avait pas même aperçu mon grand-père.

Mais le malheur voulut qu’il prit pour s’en aller le même chemin que mon grand-père avait pris pour venir.

Or, il vit les pas de mon grand-père marqués sur la neige.

La trace était fraîche.

Il ne Vayait pas vue de l'autre côté du carrefour.

Il se retourna, aperçut les buissons, et soupconna un affüteur d’être caché dans ces buissons.

Il en résulla que, désirant savoir quel était cet affateur, il revint sur ses pas,

En revenant sur ses pas, il revenait sur mon grandpère.

Celui-ci se sentit découvert.

Ne voulant pas donner à son ennemi la salisfaction de le prendre dans sa cachette, il se dressa tout

debout,

Thomas Pichet n'avait auéunement pensé à lui,

Mais, du premier coup d'œil, il vit bien à qui il avait affaire.

Alors, agité sans doute par le remords de la méchante action qu'il avait commise, il sembla tout déconcerté.

— Eb bien! monsieur Palan, dit-il d’une voix presque caressante, nous voilà donc à l’affat?

Mon grand-père ne répondit pas.

Seulement, il s'essuya le front avec sa manche.

La sueur lui coulait du front.

— J'aime mieux que vous y soyez que moi, continua Thomas Pichet, car la bise est aigre cette nuit à roussir le cuir d’un loup.

— Passezau large ! cria mon grand-père pour toute réponse.

— Comment! passez au large? demanda Thomas Pichet. Et pourquoi dois-je passer au large, et de quel droit me l’ordonnez-vous ?

— Passe au large, te dis-je! répéta mon grand-père en frappant la terre de la crosse de son fusil ; je te dis de passer au large!

— Oui, reprit Thomas, que je passe au large! Je comprends, je dois passer au large parce que je vous trouve en contravention en vous mettant à l'affût, en faisant le métier de braconnier, en chassant dans la neige.

— Encore une fois, s'écria mon grand-père, passe au large, Thomas Pichet! C'est un conseil que je te

donne, passe au large !

Celui-ci hésila un instant.

Mais sans doute il eut honte de céder.

— Eh bien! non, dit-il, je n'y passerai pas! Quand ie vous ai reconnu, j'ai été sur le point de m’éloigner, attendu que depuis votre prison vous êtes toqué, à ce que l'on assure, et qu'aux fous comme aux enfants il faut bien leur passer quelque chose. Mais puisque

vous le prenez sur ce ton, je vous arréterai, mon-

sieur Jérôme Palan, et vous montrerai une seconde fois que je sais faire mon devoir.

Et il marcha droit sur mon grand-père.

— Par le diable! Thomas, ne fais pas un pas de plus! Thomas, ne me tente pas! s’écria mon grandpère d’une voix fiévreuse.

— Bon! tu crois me faire peur, Jérôme Palan, dit Thomas en secouant la tête, mais je ne suis point si facile effrayer que cela !

— Pas un pas de plus, je te dis! s’écria mon grandpère d’une voix qui devenait de plus en plus menacante; il y a déjà du sang entre nous, prends garde! ou ia neige boira le tien comme la terre a bu celui de mes pauvres chiens!

— Des menaces! s’écria le garde; c’est par des menaces que tu crois m’arréter!... Oh! oh! oh! il faut autre chose que des menaces et un autre homme que toi pour cela, mon bel ami.

Et faisant tournoyer son baton sur sa tête, il avanca sur mon grand-père.

— Tu le veux! tu le veux donc? dit celui-ci, eh bien! que le sang qui va couler retombe sur celui de nous deux qui sera véritablement coupable!

Et portant rapidement son fusil à son épaule, il fit feu des deux coups à la fois.

Les deux coups n’en firent qu'un seul.

Et encore l'explosion fut-elle si faible, que mon grand-père qui, en ce moment, ne réfléchissait pas que la neige avait la propriété d’amortir complétement les sons, crut que l’amorce seulement avait brûlé,

I saisit done son fusil par le canon pour s’en faire une massue et recevoir son ennemi.

Tout à coup, il le vit lâcher son bâton, battre lair de ses mains, pivoter sur lui-même, et tomber la face dans la neige.

Son premier mouvement fut de courir à lui,

Thomas Pichet était mort!

Il était mort sans pousser une plainte.

La double charge lui avait traversé la poitrine.

Mon grand-père resta quelques instants debout, muet, immobile à côté de cet homme, dont en une seconde il venait de faire un cadavre.

Il pensait alors que Thomas Pichet avait une femme et des enfants qui attendaient son retour.

Il les voyait anxieux, courant au moindre bruit vers la porte, et devant l’immense douleur qu'il prévoyait pour les innocents, il sentait la haine qu'il arati eue pour Thomas vivant s’effacer et disparaître.

Alors il lui sembla qu'une simple manifestation de sa volonté serait suffisante pour rendre Thomas à la vie, puisque c'était lui qui l’en avait privé.

— Allons! Thomas, lui dit-il, allons, Thomas, relève-toi !

Il va sans dire que non-seuiement le cadavre ne se releva point, mais encore ne répondit point une parole.

— Mais relève-toi donc! dit mon grand-père.

Et il se baissait pour le prendre par-dessous les épaules et l’aider à se relever.

Seulement alors, le sang qui s’échappait de la poitrine du garde, et qui, leignant la neige autour de lui, entourait le corps d’une auréole rougeatre, seulement alors, ce sang, dis-je, ramena mon grand-père à l’effroyable réalité.

Il pensa à sa femme à lui, à ses enfants, et pour eux, pour ne pas faire deux femmes veuves et quatre orphelins, il désira de vivre:

Mais pour vivre, il fallait dérober à tous les yeux ce cadavre, qui allait attirer sur lui la vengeance des hommes.

* Il prit sa course du côté de Theux.

Il longea les haies de la ville, entra dans son jardin

en escaladant une muraille, et, sans réveiller per-

sonne, après avoir mis son fusil en bandoulière, prit une pioche et une pelle et revint à grands pas vers le carrefour.

En s’approchant du théâtre du meurtre, il tremblait comme si, à côté du cadavre, il devait trouver le juge et le bourreau.

Guand il ne fut plus qu'à une centaine de pas, la lune, qui depuis quelques instants était voilée, se dégagea des nuages bas et . dans lesquels elle était ensevelie, et éclaira vivement le tapis blanc qui couvrait la campagne.

Tout était muet, désert, désolé.

Alors mon grand-pére, tout frissonnant, ramena son regard sur le carrefour.

A Vendroit qu'il ne connaissait que trop bien, une forme noire se détachait sur le sol.

C'était le cadavre de Thomas Pichet,

Or, chose inouïe, chose incompréhensible, chose inexplicable, continua l’aubergiste, sur cette masse noire, sur ce cadayre, un objet, un étre inanimé, un quadrupède semblait être assis et reposer.

Le pauvre Jérôme Palan était inondé d’une sueur froide,

Ses cheveux se dressaient sur sa tête.

Il se disait à lui-même qu'il était le jouet de son imagination, la dupe d'une hallucination quelcouque ; il voulait continuer sa route.

Ses pieds semblaient attachés à la terre,

Cependant les moments étaient précieux.

Pendant cette nuit de la Saint-Hubert, où abondent les réunions de chasseurs, quelqu'un de ces chasseurs pouvait passer et découvrir le cadavre,

Jérôme Palan fit done un effort surhumain,

Il rassembla tout son courage pour surmonter la terreur qui l’accablait, et fit quelques pas en avant, chancelant comme un homme ivre.

Mais quand il ne fut plus qu’à cinq ou six enjambées du cadavre, les formes confuses de l’objet qu'il apercevait grimpé sur ce corps devinrent plus distinctes. ”

A ses longues oreilles oscillantes, à ses pattes de devant plus courtes que celles de derrière, 1l reconnut que c'était un lièvre.

Seulement, ce qui faisait hésiter sa vieille expérience de chasseur, c’est que, non-seulement l'animal, qui appartenait à la race des êtres les plus craintifs de la terre, paraissait n'avoir peur ni du mort ni du vivant, mais encore paraissait avoir trois ou quatre fois la taille d’un lièvre ordinaire.

Un vague souvenir lui passa dans l'esprit.

Le petit garçon lui avait dit de lui rapporter un lièvre de la taille de Ramoneau.

La petite fille lui avait dit de lui rapporter un lièvre de la taille de l’ânon de la mère Simonne.

Est-ce que, comme dans le conte des fées, le souhait des enfants se trouvait exaucé?

Tout cela paraissait si absurde à Jérôme Palan, que l’idée lui vint qu'il faisait un rêve, et qu'il se mit à rire.

Mais un écho terrible répondit à ce rire.

C'était le lièvre qui riait de son côté, en se renversant sur ses pattes de derrière, et en se tenant les côtes avec les pattes de devant.

Mon grand-père cessa de rire,

Il se secoua, se regarda, se pinça.

Il était bien éveillé,

Ses yeux se reportèrent sur l'étrange vision.

Elle était toujours présente :

Contre terre, le cadavre couché;

Sur le cadavre, le lièvre;

Le lièvre, nous l'avons dit trois fois gros comme un lièvre ordinaire;

Le lièvre couvert d’un pelage presque blanc ;

Le lièvre avec des yeux qui, dans l'obscurité, brillaient comme des yeux de chat ou de panthère.

Malgré ces apparences surnaturelles, la certitude qu’il n'avait affaire qu'à un animal d'ordinaire fort inoffensif calma la frayeur de mon grand-père.

Il pensa qu’en le voyant plus près de lui, le lièvre prendrait la fuite.

Il s’'approcha donc jusqu’à toucher le cadavre.

Le lièvre tint bon.

Mon grand-père touchait du pied le corps de Thomas Pichet.

Le lièvre ne bougeait pas.

Seulement ses yeux miroitaient plus quejamais aux rayons de la lune, et miroitaient de préférence quand ils rencontraient ceux de mon grand-père.

Mon grand-père se mit à tourner autour du cadavre.

Le lièvre pivota sur lui-même et suivit toutes ses évolutions, de façon à ce que mon grand-père ne pit perdre un seul des regards fascinateurs que lancaicnt ses ardentes prunelles.

Mon grand-pére cria, agita les bras, fit des brrrrou, brrrroul au bruit desquels, fût-ce l’Alexandre, l’Annibal ou le César des lièvres, aucun n'eût tenu dans son gile.

Tout fut inutile.

Alors la terreur du misérable assassin fut plus profonde que jamais.

Il voulut se jeter à genoux et prier.

Son pied glissa et il tomba sur ses mains,

Il se redressa et tenta de faire au moins le signe de la croix,

Mais, en approchant ses doigts de son front, il s'apergut que sa main élait rouge de sang.

On ne fait point le signe de la croix avec une main

lante,

Alors cette bonne pensée de s’humilier devant Dieu l’abandonna.

Une fièvre furieuse s’empara de mon grand-père,

Il jeta loin de lui pelle et pioche,

fl arracha son fusil qu'il avait mis en bandoulière, Varma, ajusta le liéyre et fit feu.

Des milliers d’étincelles jaillirent de l’acier, mais le coup ne partit point.

Mon grand-pére alors se rappela qu’il avait déchargé les deux coups sur Thomas Pichet, et, dans sa terreur, avait oublié de les recharger.

Alors il saisit l'arme par le canon, et, la levant sur le lièvre toujours impassible, il lui assena un coup de erosse à toute volée.

L'animal se contenta de faire un bond de côté,

La masse de bois, tombant sur le cadavre, renditun son mat et sourd.

Puis le grand lièvre se mit dé lui-même à décrire

des cercles autour du meurtrier et de la victime.

Ces cercles allaient toujours s’élargissant.

Et, chose bizarre, plus l'animal qui les traçait s’éloignait, plus il semblait grandir aux yeux de mon grand-père, qui, incapable de supporter plus longtemps de si terribles émotions, s’éyanouit près du

cadavre.

Lorsque mon grand-père revint à lui, la neige tombait à flocons épais et serrés.

IL souleya la tête, comme ferait un mort hors de son linceul.

Son premier regard se porta sur le cadavre de Thomas.

La neige qui tombait le couvrait de son blanc

suaire. Il avait déjà à peu près disparu, et sous les plis de l’enveloppe on ne faisait plus que deviner à peu près des formes humaines.

Mais, il faut le dire, ce n’était pas dans le cadavre de Thomas Pichet qu'était la plus grande terreur de Jérôme Palan.

C'était dans le grand lièvre blanc.

Par bonheur, il avait disparu.

Mon grand-père, voyant que de ses deux ennemis le plus terrible n’était plus là, se releva comme mu par un ressort.

Il avait déjà renoncé à ensevelir le corps de Thomas.

il n’en avait plus ni la force ni le courage.

Plus que tout cela, il avait hâte de s'éloigner. S'il restait, le grand lièvre ne pouvait-il pas revenir ?

Il regarda autour de lui, ramassa son fusil, sa pelle et sa pioche, et, chancelant comme un homme ivre, la tête basse, le dos courbé, il reprit le chemin de Theux.

Cette fois, il rentra par la porte, déposa pelle, pioche et fusil dans la cuisine, gagna sa chambre à {Atons, et se fourra dans son lit, où une fièvre horrible le tint éveillé toute la nuit.

Le lendemain, à travers les carreaux, il vit la neige qui continuait de tomber.

Il se leva et alla à la fenêtre.

La fenêtre donnait sur le jardin.

Au delà du jardin s’étendait la plaine.

La neige couvrait la terre à plus d'un pied d’épaisseur.

Cela dura ainsi pendant quarante-huit heures,

La neige atteignit trente-six pouces de haut.

Pendant tout ce temps mon grand-père gardait le lit. Il n'avait pas besoin d'inventer un prétexte pour ne pas quiller sa chambre; et quoique sa fièvre se fût un peu calmée, il était facile de voir qu'il était loin d'être, comme on dit vulgairement, dans son as-

sielte ordinaire,

oO

Cependant, en y réfléchissant, en songeant combien ce qui lui était arrivé rentrait dans les choses impossibles, il avait fini par mettre sa vision de la nuit du meurtre sur le compte de son effroi.

Dès lors, il resiait sculement en face de son crime, et, à l'endroit de son crime, je dois dire que la conscience troublée de mon grand-père s’efforcait de lui fournir des excuses.

Puis, tout le servait.

Sans la neige qui était tombée, on etit déjà su que Thomas Pichet était mort, et la mort de Thomas Pichet était encore inconnue.

Mon grand-père faisait donc des vœux pour que cette neige providentielle conlinuat de couvrir la terre.

Mais cependant il comprenait que, si bien servi qu’il fût par cette neige, elle finirait par disparaitre un jour ou l’autre.

En attendant, comme il gelait, la neige tenail.

On en avait jusqu’au dégel.

Avant le dégel, on ne retrouverait pas le cadavre de Thomas Pichet.

Mon grand-père eut bien l’idée de fuir, mais il se trouvait complétement dépourvu d'argent, et d’ailleurs la misérable existence qu'il eit dQ mener à l'étranger, loin de sa femme et de ses enfants, lui faisait encore plus peur que l’échafaud.

Puis, la chose s’était passée dans la nuit, au milicu des champs, par la solitude la plus complète; le meurtre n’ayait eu aucun témoin, le meurtrier en était bien sûr.

Pourquoi le soupconnerail-on, lui plutôt qu'un autre ?

Selon toute probabilité même, on le soupçonnerail moins; on l'avait vu sortir dans la matinée du dimanche, et on l'avait vu rentrer à la tombée de la nuil.

Mais personne ne l'avait vu sortir pour la se-

conde fois; et, à sa seconde rentrée, personne ne l’ayait vu revenir.

Il est vrai qu'il avait eu la fièvre toute la nuit, qu'il avait été malade toute la journée du lundi. Mais parce qu’on est malade, parce qu'on a eu la fièvre, on n'est pas absolument obligé d'avoir assassiné son prochain.

Mon grand-père s’en remit donc au hasard du soin de le soustraire aux conséquences de son crime. Il est bien entendu que le mouvement de faiblesse qui s'était emparé de lui quand il avait voulu prier, quand il avait essayé de faire le signe de la croix, ne s'était jamais représenté. En tout cas, il se prépara une fable pour le cas où les soupçons se porteraient sur lui, et il attendit.

Un jour, en s’éveillant, — le premier regard de mon grand-père, depuis cette nuit terrible, était toujours pour interroger leciel, —un jour, en s’éyeillant, il s’aperçut que les nuages étaient bas et sombres,

Il alla à sa fenêtre et l’ouvrit.

Une bouffée d’un air épais et chaud lui vint au visage, puis la pluie se mit à tomber, d’abord fine et serrée, ensuite en gouttes larges et multiples,

C'était le dégel.

Le moment terrible approchait.

Malgré la fable qu’il avait préparée, la perplexilé de mon grand-père était si grande que sa fièvre le reprit et que force lui fut de se recoucher.

Il se mit toute la journée au lit, la couverture rabattue par-dessus le nez.

De temps en temps il se demandait s’il ne ferait pas mieux de devancer l'heure où son crime serait découvert, et d'aller Jui-même le dénoncer à la justice,

Le lendemain du jour où le dégel avait commencé, Ja neige avait presque disparu.

De son lit, mon grand-père voyait la campagne, et

ses yeux ne pouvaient s'en détacher,

Or, partout dans la campagne, de larges plaques de terre noire surgissaient au milieu de la neige comme des îles sur l'Océan. |

En ce moment même il se fit un grand bruit dans la rue.

Le cœur de mon grand-père se serra de belle façon, et la sueur perla à la racine de ses cheveux avec une telle violence, qu'il n’ent point de doute qu'il se passat quelque ehose de nouveau, et que ce quelque chose eût trait à la mort de Thomas Pichet.

Mon grand-père eut bien l’idée d'aller regarder avec précaution par une ouverture du rideau. Il se leva même pour accomplir ce dessein.

Mais, au premier pas qu'il fit, les jambes lui manquérent.

Il mourait d’envie d’interroger quelqu'un sur ce bruit qui allait croissant et qui passait juste en ce moment sous ses fenétres.

Mais il sentait bien que sa voix tremblerait si fort, que ce tremblementne paraîtrait aucunement naturel.

Il entendit des pas dans l'escalier, regagna vivement son lit, tourna le dos au mur, et remonta la couyerture jusqu’à son nez.

C'était ma grand’mére qui venait au-devant de sa curiosité.

Elle ouvrit la porte brusquement.

Mon grand-père jeta un cri; il crut qu’on l'enfonçait.

— Ah! mon ami, s’écria ma grand’mére, excusemoi!

— Jedormais, femme, dit mon grand-pére, et tu m'as réveillé,

— C'est que j'ai pensé que la nouvelle L'intéressait, vois-tu, Jérôme,

— Quelle nouvelle ?

— Tu sais que Thomas Pichet avait disparu depuis quelques jours ?

— Oui... non... c'est-à-dire...

Et mon grand-père essuya avec le drap son front

inondé de sueur.

— Eh bien, continua ma grand’mére, sans voir le mouvement de son mari, on rapporte son corps.

— Ah! murmura le malade d'une voix étouffée.

— Oh! mon Dieu, oui!

Mon grand-père avait bien envie de demander ce que l’on disait à l'endroit de la mort de Thomas Pichet, mais il n’osa.

Cette fois encore, sa femme alla au-devant de son désir.

— Voilà, dit-elle. I paraît qu'il a été pris par le froid et qu’il a misérablement péri dans la neige.

— Et... et... son cadavre? demanda mon grandpère avec un effort.

— A moitié dévoré par les loups, répondit la femme.

— Hein? s’écria Jérôme,

— Oui.

— A moitié dévoré!,.. Pauvre Thomas! la tête, les jambes, sans doute ?

— Presque tout le corps; on n’a réellement retrouvé qu’un squelette.

Mon grand-père respira. Il pensa que si l’on n’avail retrouvé qu'un squelette, ka trace de ses deux coups de fusil avait sans doute disparu avec les chairs.

Ma grand’mére continua d’un ton sentencieux :

— Tu vois, Jérôme, la justice de Dieu est lente, et ses voies sont inconnues des hommes. Mais tot ou tard sa main s’appesantit sur le coupable et va le chercher au milieu du calme et de l'impunité pour le punir.

Mon grand-père poussa un gémissement,

— Qu'as-tu, Jérôme? demanda ma grand'mère tout effrayée.

— Donne-moi un verre d'eau, femme; je ne me

sens pas bien,

— En effet, tu es livide.

— C'est cetie nouvelle, à laquelle je ne m'attendais

— Tiens, mon homme, tiens, bois.

Mon grand-père porta le verre à ses lèvres, ses dents claquaient le long du bord, et sa main tremblait de manière que la moitié de l’eau tomba sur ses draps.

— Ah! mon Dieu! mon Dieu! eria ma grand'mère, mais tu es peut-être plus malade que tu ne crois, Jérôme. Si j'allais chercher M. Desprez, le médecin ?

— Non, non! s’écria mon grand-père, n’en fais rien.

Et il arrêta sa femme par le poignet.

Sa main était humide de sueur.

Elle le regarda avec plus d'inquiétude que jamais.

Mais lui

— Ce n’est rien, ce n’est rien, dit-il, je suis dans l'accès de la fièvre; mais c’est le dernier, et je sens que je vais me guérir,

Et en effet, à partir de ce moment, grâce à la satisfaction que lui causait cet heureux dénodment, comme un malade qui vient d’avoir une crise terrible, mais salutaire, Jérôme Palan alla de mieux en mieux ; et le soir, ayant appris que le corps de Thomas Pichet avait été pieusement déposé dans le cimetière de la ville et qu’on avait jeté sur lui six bons pieds de terre, il se trouva tellement soulagé qu'il ordonna à sa femme de faire monter ses enfants, et qu'il les embrassa ainsi que leur mère, ce qui ne lui était pas arrivé depuis la terrible nuit du 3 novembre,

Mais la joie de la pauvre famille fut bien plus grande encore quand mon grand-père déclara qu'il se sentait si bien qu'il allait descendre.

On voulut le soutenir. Ma mère lui offrit le bras ; mais il se redressa de toute la hauteur de sa grande

taille,

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