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— Pourquoi faire? dit-il. Ah çà! mais on me croyait dore mort?
Et, en effet, il descendit l'escalier sans broncher.
La iable était mise pour la mère et les enfants.
— Eb bien ! demanda-t-il gaiement en voyant qu’il n’y ayail que trois couverts, et moi, je ne soupe donc pas?
Ma grand’mére se hata de mettre un quatrième couyert et d'approcher une chaise de la table.
Mon grand-père s’assit et se mit à tambouriner une marche sur son assiette ayec sa fourchette et son couleau.
— Ma foi! puisqu'il en est ainsi, dit ma grand’mére, il reste à la cave une vieille bouteille de vin de Bourgogne que je réservais pour une grande occasion. Voilà l’occasion venue.
Et la bonne femme descendit à la cave pour y prendre sa bouteille de vin de Bourgogne,
On se mit à souper.
Ma grand’mére était si joyeuse qu’elle versait ra-
: des sur rasades à mon grand-père.
Tout à coup elle le vit palir et frissonner à la fois.
Puis courir à son fusil dans le coin de la cheminée,
Puis ajuster quelque chose dans l’angle le plus sombre de la maison.
Mais, sans faire feu, mon grand-père releva son arme d’un air découragé et la jeta dans un coin de la salle à manger.
Il se rappelait que son fusil n'avait pas été rechargé depuis la nuit du 3 novembre.
Ma grand'mère interrogea son mari sur les molifs de cette singulière action,
Mais mon grand-père refusa de répondre.
Il se promena pendant plus d'une demi-heure de long en large dans l'appartement,
Puis il remonta dans sa chambre et se coucha sans
prononcer une seule parole,
Pendant la nuit, son sommeil fut sans doute agité par quelque affreux cauchemar, car il se réveilla plusieurs fois en sursaut, en poussant des cris d'angoisse et en agitant ses bras comme pour chasser quelqu'un ou quelque chose qui l’importunait.
Jérôme Palan avait revu le grand lièvre!
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Ainsi, continua l’aubergiste, le meurtre de Thomas Pichet n’était point resté, comme mon grand-père Vespérait, un secret entre lui et Dieu.
Ainsi, vainement le corps de la victime avait été déposé dans la fosse et la terre de l'oubli avait roulé sur le cadavre.
Le terrible animal venait, à chaque instant du jour et de la nuit, reprocher à Jérôme Palan qu'il était en tiers, et que la tombe qui se refermait sur la victime n’enfermail pas avec elle le remords de l’assassin.
Cette vie de mon grand-père, à laquelle, le soir de
l'enterrement de Thomas Pichet, il s'était reprisavec
une si grande joie, était, grâce à l'étrange apparition qui à chaque instant surgissait sur ses pas, devenue un suppice.
Tantôt mon grand-père voyait cet abominable lièvre au coin du feu, se chauffant avec lui à l’âtre, et lui envoyant de ces regards de flamme dont, si esprit fort qu'il fat, mon grand-père ne pouvait ni supporter la vue ni perdre le souvenir,
Tantôt, pendant qu'il mangeait, le grand lièvre se glissait sous la table et lui grattait les jambes de ses evilfes acérées.
S'il voulait se mettre à son bureau pour écrire, 1
le sentait derrière lui, appuyant ses pattes sur les bâtons de sa chaise.
Pendant la nuit, la tête monstrueuse de l'animal apparaissait dans la ruelle, éternuant et secouant ses oreilles.
Mon grand-père avait eu beau se tourner et se retourner du côté gauche sur le côté droit, et du côté droit sur le côté gauche, le grand lièvre était toujours là, en face de lui.
Enfin, ee pauvre homme parvenait à surmonter les angoisses de la terrible vision et finissait par s'endormir, il se réveillait au bout de quelques instants, suffoqué par un poids énorme qui lui pesait sur la poitrine.
Et c'était encore le grand lièvre qui élait accroupi sur l'estomac de Jérôme Palan, et qui, assis sur son derrière, se débarbouillait tranquillement le museau avec ses pattes de devant.
Ma grand’mére et les enfants ne voyaient rien.
Et comme le pauvre homme paraissait se débattre contre des persécutions imaginaires, on crut qu'il élail en train de devenir fou.
De sorte qu'il se répandit une grande affliction dans le logis.
Un matin enfin, après avoir été cauchemardé toute Ja nuit, mon grand-père se leva avec le oalme de l'homme qui a pris un parti définitif.
Il chaussa ses souliers ferrés, boucla ses grandes guétres de cuir, prit son fusil, le nettoya, souffla dans les canons, le flamba, le chargea avec une attention particulière, s’assurant d’abord que la poudre était bien sèche, l'introduisant dans le canon de son arme de facon à n’en pas laisser tomber un grain dehors, mettant par-dessus une bourre de feutre dont il graissa les bords, l'assujettissant fortement à l'aide de la baguette, versant dessus une copieuse charge de plomb, dont les grains, du numéro trois, étaient
d'une rondeur et d'une égalité parfaites, enfin, bour-
rant le tout avec la même attention de détail qu’i! gvait mise à celte besogne depuis le commencement.
Puis il amorça les bassinets de son fusil et établit la communication de la poudre du bassinet avec celle du canon au moyen de l'épinglette.
Enfin, jetant son fusil sur son épaule, il alla déta= cher les chiens, qui bondirent tout joyeux hors de li niche, et s’achemina avec eux vers Ramouchamps.
Le lecteur se rappelle que c’était le chemin qu’il avait suivi pour aller se mettre à l’affit dans la nuit du 3 novembre,
Ma grand’mére, qui avait suivi tous Jes mouvements de son mari, fut bien joyeuse, car elle pensait que les distractions qu’allait lui procurer son exercice favori pourraient tirer mon grand-père de l'hypocondrie bizarre à laquelle il était en proie.
Elle l’accompagna jusque sur le senil de la porte.
Du seuil de la porte, elle le suivit des yeux. jusqu'à ce qu'il eut disparu.
… On était à la fin de janvier.
Un brouillard épais couvrait la campagne, plus épais encore dans la vallée ; mais les champs et les chemins élaient si familiers au brave homme, que, sans avoir hésité une fois, malgré le voile de vapeur qui couvrait la terre, il alla droit au carrefour où avait eu lieu la scène du 3 novembre.
Déjà, à dix pas de lui, comme une forme confuse,
il entrevoyait les buissons derrière lesquels il s'était
caché pendant cette nuit falale, quand, de l'autre côté du buisson, à l'endroit même où était tombé Thomas Pichet, bondit un lièvre
qu'il reconnut à l'instant même à sa haute taille pour l'animal qui avait à tout jamais détruit son repos.
Avant que mon grand-père, qui cependant devait
s'attendre à cetle apparition, eût épaulé son fisil, le
lièvre s’était perdu dans la brume, et Ramioneau et Spiron étaient partis tout couplés après lui.
Mon grand-père les suivit, haletant.
Arrivé sur le plateau de Sprimont, comme une forte brise soufflait sur les hauteurs, le brouillard se dissipa ; là, le chasseur put apercevoir ses chiens.
Ils avaient rompu la corde qui les aftachait l’un à l’autre.
{ls chassaient à pleine gorge.
A deux cents pas devant eux courait le lièvre, dont le pelage blanchatre se détachait parfaitement sur le tapis rougeatre des bruyères.
— Mais, s’écria mon grand-pére, il me semble qu'il perd sur eux? Morbleu! ils vont le prendre! Tayaut, Ramoneau ! tayaut, Spiron !
Et mon grand-père se mit à courir avec une nouvelle ardeur.
Ce fut une chasse fiéyreuse que celle-là, je vous en réponds !
Chasseur, lièvre et chiens semblaient avoir des muscles d’acier.
Les champs, les bois, les prés, les vallons, les collines, les ruisseaux, les rochers, ils franchissaient tout comme s’ils eussent eu des ailes.
Et cela sans reprendre haleine un instant, sans qu'un défaut de cinq secondes vint leur donner le temps de souffler, °
Ce qu'il y avait de singulier, c’est que le grand lièvre fuyait devant lui comme un vieux loup.
Il ne doublait point, il ne croisait point les voies, il ne suivait pas les ruisseaux, les fossés, les Sillons de charrue, il ne cherchait point à trouver un change, et ne semblait nullement inquiet des suites de cette terrible poursuite.
Ii marchait au petit galop,
Toujours à une centaine de pas des chiens, qui,
humant ses voies chaudes et fumantes, redoublaient
de cris et de vitesse, sans cependant rien gagner sur
la distance qui les séparait de la bête. ; Mon grand-père, de son côté, allait toujours der-
rière les chiens, comme les chiens allaient derriére
le liévre, les excitant par ses :
a — Tayaut ! tayaut! sans cesse répétés. #
Son carnier l’embarrassant dans cette course insen- F i : F
sée, il le jeta loin de lui. ie # -
‘eh D)
Une branche lui enleva son chapeau. |
Fr, Il ne perdit pas de temps à le ramasser. tes
Par bonheur, le lièvre avait décrit un grater D
comme s’il eût voulu revenir à son lancer.
Il avait passé D sur les terroirs de Sprimont, de Tilff, de Freneux et de Seny.
Vers midi, il revint sur Ayvailles.
Mon grand-père, qui avait perdu un peu de terrain dans cette course de cing heures, était encore sur la montagne, quand les chiens, débouchant dans la vallée, arrivèrent au bord de l’Ourthe.
Il pensa que Vanimal n’oserait jamais se hasarder à traverser la rivière, alors fort grossie par les pluies, qu’il reviendrait sur ses pas, et qu’enfin il se trouverait à la portée de son fusil.
Quant à ce qu'il fit forcé par les chiens, mon grand-père, à la façon dont le lièvre semblait se moquer d’eax, après cing heures de chasse, en avait complétement perdu Vespoir.
Mon grand-père, comptant sur un retour,
se placa done à mi-côle, au coin d’un bois, ne quittant pas son lièvre des yeux, et prêt à changer de position selon la tactique qu'il verrait adopter à l'animal, qui, de son côté, en attendant les chiens, s'était assis au bord de la rivière, sur une touffe de roseaux dont ilbroutait les extrémilés.
Les chiens allaient toujours s'approchant.
Le lièvre ne paraissait point s'occuper d'eux.
Bientôt ils ne furent qu'à dix pas de lui,
~~ Le, coeur de mon grand-pére battait si fort, qu’il . ne pouvait plus respirer, ne + La distance qui séparait les chiens de la bête di-
” minua encore. ana “ : Ramoneau, qui tenait la tête, se précipita pour À —* es
s’élanca dans le torrent, qui roulait s et menaçantes.
: de Ramoneau ne happa done que
“Sw
1 pour le coup, il va se noyer! s’écria mon as grand-père; bravo! bravo! di ad Figg it il s’élanca sur la tleelivits de la montagne avec une telle rapidité, qa'il eut toute la peine du monde à ne pas aller, emporté par l'élan de sa course fu- . HUE se précipiter dans l’Ourthe.
Ps Et, tout en courant, il répétait :
— Il va se noyer! il va se noyer! il va se “noyer! : | aa, J) Maisde lièvre, coupant adroitement le courant dans ? la direction diagonale, parvint sans encombre à prendre terre sur la rive opposée.
. En le voyant reparaitre sain et sauf sur le gazon, les chiens, qui s'étaient comme leur maître arrêtés | Tor le bord, et qui ae attendre
= . une catastrophe, voyant que, ¢
tre toute probabilité,
cette catastrophe n'avait pas lieu, les chiens se jetérent
» “la rivière à leur tour.
LA
Mais ils furent moins heureux que leur en- ; nemi.
Emporté par son ardeur, Ramoneau ne sut pas
maîtriser la rapidité du courant.
J Le pauvre animal s’épuisa à lutter contre sa violence; au tiers de la rivière les forces l'abandonnévent,
Il disparut, puis revint à la surface de la rivière, mais ses pattes ne battant plus que faiblement l'eau qu'il fallait franchir,
Malgrajgts efforts et ses peines, il s’enfonca une seconde fois.
Mon grand-père alors descendit, ou plutôt roula le long de la berge de la rivière, et se jeta lui-même az milieu du courant pour porter seçours à so chien.
En ce moment Ramoneau revenait une troisième
fois sur l’eau.
Il l’appela.
Le pauvre animal tourna vers lui sa tête intelligente et fit entendre un gémissement.
Il avait alors franchi les deux tiers de la rivière à peu près.
Mais à la voix de son maitre il voulut revenir à lui.
Ce mouyement lui fut fatal.
Dr
Il donna le travers à une lame.
Alors, vaincu par le courant, il roula plusieurs fois sur lui-méme, poussa encore un cri lamentable, se tourna douloureusement, par un effort suprême, vers son maître, puis s’en alla à la dérive.
Mon grand-père était entré jusqu'aux genoux dans ce torrent.
Il y entra tout à fait, .
Il nagea vers son chien, le saisit et le traina sur l'herbe, .
Là, il essaya vainement de le réchauffer, de rendre quelque élasticité à ses membres roides et froids.
Le pauvre Ramoneau poussa un dernier gémissement. ,
Il avait vécu.
Au moment où le chasseur désespéré éssayait de rendre son chien à la vie, des aboiements partant du bord opposé frappèrent sés oreilles,
Mon grand-pére leva les yeux.
Alors il apergut de l'autre côté de l'eau le grand lièvre qui, ayant fait un crochet, élait reyenu
sur ses pas, o"mme s'il avait trouvé un malin plaish
à assister à la mort d'un de ceux qui le poursuivaient.
Plus heureux que Ramoneau, Spiron était parvenu à traverser l’Ourthe, et il continuait à chasser la bête maudite.
Mon grand-père jeta un dernier regard sur son pauvre et fidèle compagnon.
Puis il se mit avec un nouvel acharnement à la poursuite du grand lièvre.
Celte poursuite dura jusqu’au soir.
Il va sans dire que ce fut inutilement.
Lorsque la nuit commença à tomber, Spiron, dont depuis une heure les jappements devenaient plus rares et plus faibles, se coucha, refusant de marcher, ou plutôt dans l'impossibilité de faire un pas de plus.
Mon grand-père le chargea sur ses épaules, et cher-
cha à s'orienter pour regagner le logis.
et ee eee,
a ial
Mon grand-père était en ce moment du côté de Freneux, à huit ou neuf lieues de Theux.
A la fin de Ja chasse, il avait paru prendre un grand parti, et s’élait écarté plus qu'il n'avait fait jusque-là.
Mais il était tellement bouleversé que, quoiqu'il efit couru toute la journée, quoiqu'il eût peut-être fait vingt ou vingt-cinq lieues dans cette course, il ne entait point sa fatigue.
Ou s’il la sentait, il la surmonta et se mit bravement en route pour revenir à Theux.
Devant lui s’étendait, sombre et seulement coupée des sentiers, la forêt du val Saint-Lambert, Il s'y engagea sans hésiter, Il y était À peine depuis cing minutes, et y avait ut-être fait cing cents pas, quand il entendit der-
riére lui un craquement de feuilles sèches,
Il se retourna pour voir qui venait derrière lui.
Le grand lièvre le suivait. * .
Il allongea le pas. LA à
Le lièvre régla son pas sur celui de mon grand- . père. ge nc 4
Mon grand-père s’arréta. de 3 "1
Le lièvre s'arrêta. . re: eh .
Mon grand-pére déposa Spiron à ei .
ay ee ae
Mais le malheureux Spiron se contenta de hnme oa.
le lièvre, l’excita à sa poursuite.
les émanalions qui venaient à lui, et, sn gémissement, il se coucha et se mit en rond pour s’endormir. a FO .
Alors mon grand-père résolut d’avoir recours à son fusil.
Cette fois, il était chargé, et bien chargé. '
Il arma les deux coups, appuyant le doigt sur la
gichette, afin que les chiens ne fissent pas de bruit : .
en s’armant, et épaula. .
Mais quand le fusil fut à son épaule, il chercha — ; vainement le grand lièvre au bout de son point de mire, è os
Le grand lièvre avait disparu.
A moitié fou de terreur ct de désespoir, mon
grand-père ramassa Spiron, qui s’était déjà endgrmis . a? A
et qui, tout en dormant, aboyait, révant sans doute ~~ qu'il chassait le grand lièvre, replaça son ehien D" » ses épaules, ef continua sa route d’un pas insensé, ¢ sans oser se retourner ni regarder derrière lui.
Il était trois heures du matin quand il rentra. ;
La grand’mére, inquièle, altendait son retour avec l'intention de le gronder doucement.
Mais quand elle vit l'état où il était, elle ne le gronda ni doucement ni fort : elle le plaignit.
Puis, comme il avait laissé glisser Spiron de dessus son épaule, elle lui prit son fusil des mains.
On se rappelle qu'il n'avait plus ni carnier ni cha=
peau,
Il avait jeté son carnier, son chapeau avait été emporté par une branche.
Elle le fit coucher à l'instant méme.
Puis lui fit prendre un grand bol de bon vin chauffé avec des épices, et s’assit sur le bord de son lit.
Là elle lui prit les deux mains, et, sans lui rien dire, se mit à pleurer doucement.
Mon grand-père fut touché des soins et des larmes de la bonne femme.
Puis, à force d’y songer, il lui sembla qu’en la mettant de moitié dans son secret, il soulagerait ses peines de moilié.
Il était sir de sa tendresse et de sa discrétion.
Il lui avoua tout.
Oh! c'était une digne femme que ma grand’mére
Palan, allez!
Elle ne s’emporta point en reproches, elle n’éclata point en invectives et en malédictions sur cette fatale passion de la chasse, cause de tous leurs malheurs.
Non, elle ne dit pas un seul mot qui eût trait au passé.
‘Elle excusa au contraire la violence qui avait amené le meurtre.
Sans condamner le mort, elle fit valoir les justes griefs que le meurtrier avait contre lui.
Enfin, elie embrassa et consola mon grand-père, comme une mère embrasserail et consolerail son enfant bien-aimé, ét tacha par ses paroles de lui rendre un peu de tranquillité et de repos.
Enfin, quand la reconnaissance que lui témoignait mon graund-pére l'eut enhardie :
— Tiens, Jérôme, lui dit-elle, tu aurais dû reconnailre dans tout cela la main de Dieu, yois-tu; c'est lui qui a amené le malheureux Thomas au bout de ton fusil pour le punir de sa méchancelé avec toi;
mais c'est lui aussi qui, pour te frapper dans ton in-
crédulité, permet au malin esprit de te tourmenter,
Jérôme Palan poussa un soupir, mais ne la railla point comme il eût certes fait autrefois,
Aussi continua-t-elle :
— Va trouver notre curé, mon homme; jette-toi à ses genoux; raconte-lui ton malheur, et il Vaideraa chasser le démon qui, bien sûr, est dans ce méchant lièvre.
Mais, à cette proposition, mon grand-père se révolta.
— Ah! oui, dit-il, aller trouver le curé, pour qu'il me dénonce aux justiciers de son évêque! En voilà une idée! Non, ma foi, j'ai eu affaire à eux et ne me soucie aucunement de retomber dans leurs griffes; d’ailleurs, tu es folle, femme, il n’y a dans tout ceci ni Dieu ni diable.
— Qu’y a-t-il donc, alors? s’écria la bonne femme désespérée.
— Il ya le hasard et mon imagination frappée; il faut que je tue ce démon de lièvre, il le faut! Et quand je l'aurai vu à mes pieds sans mouvement, mort, bien mort, mon esprit se calmera tout seul, et je ne songerai plus à tout cela.
Ma pauvre grand’mére se résigna, sachant que sur ce point il était inulile d'essayer de vaincre l'obstina-
tion de son mari.
Mon grand-père ayant pris deux jours d'un repos dont lui et son chien avaient grand besoin, son chien plus encore que lui, partit une seconde fois,
Comme la première, il lança le lièvre au même
endroit, Chose d'autant plus étrange, que le gite, bien marqué, parbleu! était dans un carrefour où passaient
plus de trente personnes par journée,
Comme la première fois, le lièvre déjoua sa poursuite. ”
Comme la première fois, mon grand-père rentra triste et harassé, avec sa gibecière neuve et vide.
Pendant un mois entier, tous les deux ou trois jours, il recemmenca cette lutte acharnée.
Toujours aussi inutilement.
Au bout d’un mois, le pauvre Spiron mourut d’épuisement.
Et mon grand-père, à bout de forces, dut renoncer à ses chasses fantastiques.
Mais pendant qu’elles avaient duré, son travail avait complétement cessé, et la misère était entrée dans le pauvre ménage.
Ma grand’mére avait soutenu la maison, d’abord par son ordre et par son économie.
Ensuite en vendant tantôt un bijou, tantôt un meuble, débris de leur ancienne opulence.
Mais bientôt cette économie et cet ordre devinrent impuissants.
Les tiroirs étaient vides et les murs Gégarnis.
Il ne restait plus dans Ja maison un seul objet ayant une valeur quelconque, et le soir où expira Spiron, force fut bien à la bonne femme d’avouer à son mari qu’il n’y avait pas de pain à Ja maison.
Mon grand-père tira de son gousset une montre de famille, en or, & laquelle il tenait tant, que ma grand’meére, qui savait sa yénération pour ce bijou, s'était défait d'objets bien nécessaires, sans oser jamais lui en demander le sacrifice.
Eh bien! mon grand-père la lui remit sans dire un mot.
Ma grand’mére s'en alla à Liége, où la montre fut vendue pour neuf louis d’or,
A son retour, elle posa les neuf louis étalés sur la
able.
Le pére Palan se mit & les considérer avec con-
voitise, et en même temps cependant avec hésitation.
Puis, prenant quatre de ces louis et appelant ma grand’mére :
— Femme, dit-il. |
Elle accourut vivement.
— Tu m’appelles, notre homme ?
— Oui. Combien de temps penses-tu nous faire vivre avec les cing louis qui restent là ? ™
— Dam! dit ma grand’mére, en calculant, avec économie, je puis vous faire vivre deux mois.
— Deux mois, repartit mon grand-pére, deux mois, c'est plus qu'il ne me faut. Avant deux mois, j'aurai fait un civet du grand lièvre, ou le chagrin m’aura mis en terre.
Ma grand’mére se prit à pleurer.
— Sois tranquille, ajouta son mari, c’est le lièvre — qui aura son affaire, Avec ces quatre louis, je vais aller dans le Luxembourg. Je sais un braconnier qui a encore de la race de mon pauvre Flambeau et de ma pauvre Ramette, et s’il lui reste deux chiens de leur espèce à me vendre, du diable si, avant quinze jours, je ne te fais pas un manchon avec la peau de mon persécuteur.
Ma grand’mére, qui suivait tous les jours avec anxié(é, sur le visage de son mari, les progrès que le mal faisait chez lui depuis qu'il avait perdu le repos, ma grand’mére n’osa s’opposer à son dessein.
Jérôme Palan partit done un beau matin pour le Luxembourg, vint droit à Saint-Hubert, et descendit dans cette même auberge où nous sommes, et qui alors élait tenue par son frère, Chrysostome Palan, c'est-à-dire par mon grand-onele,
Jl retrouva son braconnier, qui avait conservé de la race de Flambeau et de Ramette, lui acheta un chien et une chienne, Rocador et Tambelle, et, cing jours après son départ, rentva triomphant à la maison.
Le lendemain, dès l'aube, il était aux champs.
Mais le liévre était plus fin et plus vigoureux qu’aucun chien, de quelque race qu'il fat.
Il distanca les descendants de Flambeau et de Ramette, comme il ayait distancé Ramoneau et Spiron.
Seulement, mon grand-pére, rendu plus prudent par l’expérience, les ménageait, comprenant bien que si le grand lièvre les lui forçait comme il avait forcé les autres, il lui serait impossible de les remplacer.
Il ne les laissait pas chasser l’animal maudit plus de trois ou quatre heures, et, convaincu que la force était inutile contre lui, il avait recours à la ruse.
Il bouchait avec soin toutes les coulées de haies que le liévre traversait d’habitude, n’en laissait qu’une ou deux ouvertes, et à celles-là il placait des lacets préparés avec le plus grand soin.
Puis il s’embusquait aux environs, autant pour secourir les chiens, s'ils venaient à se prendre euxmêmes dans les nœuds coulants, que pour avoir l’occasion de faire feu sur le lièvre.
Mais l'animal damné se moquait de tous les engins.
Il les flairait, les éventait, les devinait, faisait une nouvelle trouée dans la haie à côté du passage resté béant, et traversait les ronces et les épines sans y laisser un poil.
Puis, de quelque côté que vint la brise, il éventait mon grand-père, et ne se montrait à lui que hors de la portée de son fusil.
C'était à en devenir fou,
Les deux mois auxquels devaient suffire les cing louis de la montre étaient écoulés, et le lièvre n'était pas mort,
Les enfants n'avaient pas le civet.
La mère n'avait pas le manchon,
Le bonhomme, de son côté, vivait toujours, si
| toutefois l'existence qu'il menait pouvait s'appeler la
vie.
Il n’avait de repos ni nuit ni jour, il était devenu jaune comme un vieux citron; sa peau, pareille à un parchemin, semblait adhérer à sesos; mais une force surbumaine le soutenait, et les terribles chasses qu'il accomplissait presque ious les jours attestaient de sa vigueur.
Deux autres mois s’écoulérent.
Pendant ces deux mois, on vécut de dettes et d’emprunt.
Enfin, un beau matin, toute ia malheureuse famille dut déguerpir devant les garnisaires.
— Ah! disait mon grand-pére, tout cela ne serait
rien si je pouvais mettre la main sur ce damné
lièvre!
Mon grand-père loua une misérable cabane à l'entrée du village.
Il mit son fusil sur son épaule, comme lorsqu'il partait pour la chasse, il prit un enfant de chaque main, siffla ses chiens, fit signe à sa femme de le suivre, et quitta son ancienne maison sans regarder derrière lui.
Ma grand’mére le suivait en sanglotant.
Elle ne pouvait se décider, elle, à abandonner cette chère demeure, où elle avait donné le jour à ses deux pauvres enfants, et où elle avait été si longtemps heureuse.
ll lui semblait que la vie se retirait d'elle,
Arrivée dans le misérable gite où ils allaient s'établir, elle crut le moment favorable pour hasarder
une prière,
Joignant les mains et s'agenouïiant devant son mari, elle le supplia d'ouvrir les yeux à l'évidence, de reconnaître la main de Dieu qui le frappait, de donner du repos à sa conscience troublée, en s’approchant du tribunal de la pénitence, enfin de conjurer, par tous les moyens que l'Église meltait à sa disposition, le démon, dont il semblait être victime.
Mon grand-père, dont le malheur n’avait fait qu’aigrir le caractère, la reçut assez brutalement, et lui montrant son fusil :
— Que ce gredin de lièvre me passe seulement à quarante pas, dit-il, et voilà qui me donnera Vabsolution.
Hélas! plus de dix fois depuis, mon grand-pére put tirer sur le lièvre à quarante pas, à trente et même à vingt, et plus de dix fois mon grand-père le manqua,
On arriva ainsi à l’automne.
Bientôt allait venir l'anniversaire du terrible drame qui avait bouleversé toute l'existence de mon grand-
C'était, on se le rappelle, le 3 novembre.
Le 2, mon grand-père était en train de méditer quelque nouvelle machination contre son cauchemar.
Il était sept heures du soir.
IL était assis près d’un maigre feu de tourbe, auquel ma grand-mère, assise en face de lui, et ayant les deux enfants sur ses genoux, essayait de se réchauffer.
Tout à coup la porte s’ouvrit.
Le maitre de l'auberge des Armes de Liége entra dans la chambre.
— Monsieur Palan, demanda-t-il à mon grandpère, voulez-vous gagner une bonne journée demain?
Les bonnes journées étaient si rares que mon
grand-père ne crut point à une semblable aubaine.
Il répondit par un hochement de tête.
— Vous refusez?
— Je ne refuse pas, mais je demande comment je puis gagner une bonne journée.
— C’est bien facile : vous allez voir.
— Voyons.
— J'ai chez moi deux étrangers, continua le maitre de l’auberge ; ils sont venus à Theux pour chasser; voulez-vous leur servir de guide et mener leur chasse ?
Mon grand-père, qui comptait sans doute consacrer la journée du lendemain à la poursuite du grand lièvre, allait répondre par un non bien sec.
Mais sa femme, qui devinait ce qui se passait en lui, poussa entre ses genoux ses deux enfants, hâves ettristes, car ils n’avaient fait dans toute la journée qu'un maigre repas, et le non expira sur les lèvres de mon grand-père.
— Allons! dit-il avec un soupir, je le veux bien.
— En ce cas, demain, à huit heures et demie, venez les prendre, maître Palan; je n’ai pas besoin de yous dire d’être exact. Il me souvient que vous ne Vétiez que trop, quand vous étiez apothicaire, et qu'il s'agissait de me pratiquer certaines opérations que je redoutais fièrement dans ma jeunesse. Donc, à huit heures et demie.
— A huit heures et demie; c’est convenu
— On peut y compter ?
— On peut y compter.
— Bonsoir !
— Bonne nuit!
L’aubergiste sortit, reconduit par ma grand’mére, qui lui faisait toutes sortes de remerciments.
Mon grand-père se mil à faire ses préparatifs pour le lendemain.
il emplit sa corne de poudre, et son sac de plomb,
netloya son fusil et le coucha sur la table.
Ma grand’mére le regardait faire toute pensive.
On eût dit que, de son côté, elle méditait un projet.
Enfin ils se couchèrent.
Mon grand-père dormit mieux, et s’éveilla plus tard que d’habitude.
Lorsqu’il ouvrit les yeux, il était seul dans son lit.
1] appela sa femme et ses enfants.
Personne ne répondit.
Pensant alors qu'ils étaient dans le petit jardin altenant à la maison, il se leva et s’habilla à la hâte.
Le coucou marquait huit heures, et il avait peur de manquer le rendez-vous.
Quand il eut revêtu sa culotte, ses guétres et sa veste, il chercha ses ustensiles de chasse.
Il ne trouva ni fusil, ni poire à poudre, ni sac à plomb, ni carnier.
Ilse rappelaic cependant bien avoir mis tout cela sur la table.
Il fureta dans tous les coins, bouleversa tout ce qui se trouvait sous sa main; mais il eut beau chercher, il ne découvrit rien.
Il courut au jardin, appelant ma grand’mere à son aide,
Ni la bonne femme ni lés enfants n’y étaient.
En outre, en traversant la cour, il vit toute grande ouverte la niche de Rocador et de Tambelle.
Rocador et Tambelle étaient absents.
En ce moment l'horloge sonna huit heures et demie,
Il n'y avait pas une minute à perdre.
Ne voulant pas laisser échapper la bonne aubaine que l'aubergiste lui avait promise, il courut vers l'hôtel des Armes de Lidge, décidé à emprunter de l'hôtelier ce qui lui manquait.
En effet, trouvant les deux chasseurs debout, prêts
à partir, et n’attendant plus que lui pour se melire en route, il leur raconta sa mésaventure.
Ils lui firent donner un fusil et un havre-sac.
Ils allaient quitter l’auberge.
Du seuil de la porte, mon grand-père vit accourir sa femme.
Elle tenait à la main le fusil, le sac à plombet la poire à poudre.
Rocador et Tambelle bondissaient à ses côtés.
— Comment! lui dit-elle tout essoufflée et du plus loin qu’elle put lui parler, tu t’en vas sans ton fusil et sans tes chiens?
— Où étaient-ils donc? je n'ai jamais pu mettre la main dessus.
— Je le crois bien; j'avais serré le fusil et les :stensiles de chasse pour que les enfants n'y touchassent point, et j'avais emmené les chiens chez le boucher qui, hier, m'avait offert des rogatons pour eux.
— Mais les enfants ?
— Ils étaient venus avec moi, les pauvres petits;
nais voici ces messieurs qui s’impalientent. Va, mon pauvre homme, va; je ne te souhaite pas bonne chasse, puisque l’on dit que cela porte malheur; mais quelque chose m’assure que tu reviendras plus joyeux que tu ne pars.
Mon grand-pére la remercia, mais avec un geste de doute.
Il était payé pour ne pas espérer trop facilement.
Il avait, au reste, tellement l'habitude de se rendre au carrefour, qu'il dirigea de ce côté-là la chasse des deux étrangers.
Les chiens furent découplés et se mirent en quête.
Mais pour la première fois, en arrivant au carre four, ils semblérent avoir quelque peine à trouver une piste.
Enfin ils partirent assez chaudement en rappro-
chant une yoie, et mon grand-pére, accoutumé aux façons de son grand lièvre, qui se donnait tout d’abord et si bravement aux chiens, supposa qu'il n'avait pas fait sa nuit dans le canton, et que Rocador et Tambelle étaient sur la trace de quelque autre.
Mais un des chasseurs s’étant baissé pour regarder la piste, au moment où l’on traversait un chemin tout
étrempé :
— Hé! voyez donc, dit-il, l'animal est debout, il se dérobe. Voici son pied tout frais dans la boue. Eh! eh! avez-vous jamais vu pareil lièvre, monsieur Palan?,
Oui certes, M. Palan avait vu pareil lièvre, puisque c'était son lièvre à lui.
Un coup d’eil lui suffit donc pour reconnaître à qui appartenait ce pas gigantesque.
Sa figure se rembrunit.
Il pensa que si la mauvaise chance voulait que les deux étrangers fissent aussi mauvaise chasse qu'il avait l'habitude de la faire, lui, il ne devait point s'attendre à recevoir la gratification sur laquelle il comptait.
Pendant qu'il faisait ces réflexions, les chiens s’étaient rapprochés du lièvre.
Leurs aboiements devenaient plus vifs et mieux nourris.
Les deux chasseurs se séparèrent pour aller attendre l'animal au passage.
Mon grand-père conduisit le plus âgé des deux élrangers à un carrefour que maintes fois son lièvre avail traversé, car il était curieux de voir un autre que lui tirer sur l'animal.
Il commençait à croire sérieusement qu'il avait affaire à quelque béte enchantée.
li espérait qu'une demi-once de plomb sortie de la main d'un indifférent pouvait parfaitement rompre le
charme,
Et cependant, s’il avait reconnu le pied du lièvre pour être celui de la bête qu'il chassait depuis un an, il n'avait pas reconnu ses façons.
Le grand lièvre filait droit comme un loup;
Celui-ci, après une rondonnée, revenait sur ses voies comme un lapin.
L'un s’inguiétait peu du terrain sur lequel il marchait ;
L’auire choisissait de préférence les terres détrempées qui, adhérant au poil de ses pattes, empéchaient celles-ci de communiquer au sol leur chaleur et leur fumet.
En outre, dans les derniers jours, les chiens ne chassaient qu’en rechignant leur lièvre fantastique, comme s'ils eussent compris d'avance que leurs peines étaient perdues; cette fois, au contraire, ils paraissaient animés d’une force et d’une ardeur incompréhensibles.
Les aboiements étaient furieux.
L'animal avait beau accumuler les ruses sur ses voies, la sagacité des chiens les déjouait aisément.
Mon grand-père n’en pouvait croire ni ses yeux ni ses oreilles.
De temps en temps, il quittait l'étranger pour aller consulter les traces, tant il lui paraissait impossible que ce fat son ennemi qui rusat ainsi devant ses chiens.
Enfin, il Vapergut par corps, à l'extrémité d’une des routes qui aboutissaient au carrefour.
Décidément, c’élait bien lui.
C'était sa taille colossale, c'était son pelage d'un fauve blanchatre.
Ii venait droit sur les chasseurs.
Mon grand-père toucha du coude l'étranger et lui montra l'animal,
— Je le vois, dit celui-ci.
Le grand lièvre ayangait toujours,
ff er
— À trente pas, et aux pattes de devant! murmura tout bas mon grand-père à l'oreille de son compagnon.
— Soyez tranquille, dit le chasseur.
Et il porta lentement son fusil à son épaule.
Le lièvre n’était plus qu'à la distance voulue,
Il s'arrêta.
Il s’assit et se mit à écouter.
C'était la donner belle à l'étranger.
Le cœur de mon grand-père battait drôlement, je vous le jure. ;
Le chasseur fit feu.
Comme le vent venait du côté où était le lièvre, il se passa quelques instants avant que l’on put juger de l'effet du coup.
— Mille tonnerres ! cria mon grand-père,
— Quoi? demanda le chasseur. Est-ce que je l’aurais manqué ?
— Je crois bien. Tenez, le voyez-vous ?
Et il lui montra le grand lièvre qui grimpait lestement un talus,
L’étranger lui envoya un second coup de fusil.
Il fut inutile comme le premier.
Mon grand-père restait immobile.
On eût dit qu'il avait oublié qu'il avait, lui aussi, aux mains une arme dont il pouvait se servir.
— Mais tirez done! tirez donc! lui ceria le chasseur.
Mon grand-père parut se réveiller, mit en joue et ajusta.
— Bah! maintenant, dit l'étranger, il est trop loin.
Comme l'étranger prononçait ce dernier mot, mon grand-père fit feu.
Bien que la distance de lui au lièvre fat effectivement de plus de cent pas, l'animal foudroyé roula
plusieurs fois sur lui-même et resta étendu sur
ic sol,
Les chasseurs coururent à lui.
Le grand lièvre se débattait et criait comme un diable.
Un d’eux le prit par les pattes de derrière, et mon grand-père, tout haletant, insensé de joie, ne pouvant er croire ses yeux, l’acheva d’un coup de poing sur la nuque.
Hl est vrai que c'était un coup de poing à tuer un
bœuf,
Les deux voyageurs s’extasiaient sur la grosseur démesurée de l'animal, et paraissaient enchantés du début de leur journée.
Mon grand-père ne disait mot, mais je vous engage ma parole qu'il élait bien autrement joyeux qu'eux encore.
Tl lui semblait qu’on lui avait enlevé une montagne de dessus la poitrine. Il respirait librement et à pleins poumons; la terre, les arbres, le ciel, tout avait pris une teinte rose qui lui était d'un agrément sans pareil.
Il reprit le grand lièvre des mains du chasseur qui le tenait, le fourra dans son carnier, et bien qu'il pesdt rudement à ses épaules, il commença de le porter allégrement.
De temps en temps seulement il retournait la gibecière pour s'assurer que le gredin n'avait pas disparu.
Hélas! le grand lièvre, tout cousin du diable qu'il eût été de son vivant, ne faisait pas meilleure figure qu'un autre dans son dernier gîte.
1] était la, l'œil vitreux, tout pelotonnésur lui-même, ses pattes de derrière sortant seules de la poche de cuir et atteignant, tant elles étaient longues, jusqu'au
haut de l'échine de mon grand-père,
Les deux chiens aussi, Rocador et Tambelle, paraissaient fort contents.
Ils manifestaient leur joie par leurs bonds et leurs «boiements.
Ils suivaient mon grand-père sur leurs pattes de derrière pour atteindre à la hauteur de la carnassière et pour lécher le sang qui en sortait.
Le reste de la journée répondit au commencement.
Jérôme Palan se montra digne de son ancienne réputation. Il conduisait les chasseurs sur le gibier mieux que le meilleur chien braque ou épagneul n’eût pu le faire, et, quoique l’on se trouyat déjà fort avancé dans la saison, il leur fit tuer cinq cogs de bruyère et une grande quantité d’autre gibier.
Les deux étrangers furent si enchantés de cetle chasse miraculeuse, qu’ils mirent un louis d’or dans la main de mon grand-père, et l’invitérent à souper avec eux à l’auberge des Armes de Liége.
La veille, mon grand-père eût certainement refusé, vu la préoccupation de son esprit, qui ne lui permettait de se livrer à aucune distraction.
Mais la mort du grand lièvre avait complétement changé sa manière de voir, et il lui semblait qu’il ne pouvait finir trop joyeusement sa joyeuse journée.
Seulement il s’arrangea de manière à rentrer 4 Theux par le côté du village où était sa petite maison.
Les étrangers en furent quiltes pour un détour dont ils ne s’apercurent même pas.
En effet, mon grand-père tenait à deux choses :
D'abord, à donner à sa femme la pièce d’or, afin qu'il y eût fête dans la chaumiére comme à l'auberge.
Ensuite, il voulait montrer à toute sa chère nichée abominable grand lièvre, désormais inoffensif,
Le bonne femme se tenait sur le seuil de la chaumicre, comime si elle edt attendu quelque grande
nouvelle, .
nnn ES EINE =e — ———
D’aussi loin qu’elle aperçut son mari, elle courut à sa rencontre.
— Eh bien? lui cria-t-elle.
Mon grand-père fit passer l'ouverture de la carnassière sous son bras droit, en tira le grand lièvre, qu'il montra à sa femme en le secouant par les pattes.
— Eh bien! répondit-il, tu vois.
— Le grand lièvre! s’écria-t-elle toute joyeuse.
— Mon Dieu! oui, il ne viendra plus m’égratigner les jambes sous la table.
— Oh! vraiment! vraiment! Et qui la tué? Un de ces messieurs ?
— Non, moi.
— Toi!
— Oui, et à une fière portée, je te jure; il faut que mon plomb ait été poussé par le souffle du diabie pour arriver jusqu’à lui.
— Non, Jérôme, mais par le souffle du bon Dieu.
— Comment dis-tu cela?
— Écoute, Jérôme, et repens-toi. Ce matin, sai: Ven rien dire, j'avais été à la messe de Saint-Hubert pour y faire bénir ton fusil et tes chiens, et c’est l’eau sainte qui a conjuré le maléfice et qui a communiqué à ton plomb cette force miraculeuse.
— Ah! ah! fit mon grand-père.
— Eh bien! douteras-tu encore? demanda la bonne femme.
Mon grand-père hocha la tête ironiquement
Cependant il n’eut pas le courage de répondre de vive voix.
— Jérôme! Jérome ! reprit ma grand’mére, j'espère qu'après le miracle qu'il vient de faire en ta faveur, tu ne douteras plus de la miséricorde du Seigneur,
— Je n’en doute pas non plus, répondit Jérème.
Ma grand’mére fit semblant de ne pas comprendre le sens dans lequel la réponse était faite.
— Kh bien! dit-elle, si tu n’en doutes point, ac-
corde-moi une grâce qui me rendra bien heureuse!
— Laquelle?
— L'église est sur ton chemin, Jérôme; entres-y en passant, et mets tes deux genoux en terre, voila tout ce que je te demande.
— Je ne sais plus de prières, répondit Jérôme. Qu'irais-je faire dans l’église ne sachant prier?
— Tu diras seulement: «Mon Dieu, je vous remer-
-cie! » et tu feras le signe de la croix.
— Demain, dit mon grand-pére, demain, je ne dis pas.
— Mais, malheureux ! s’écria la bonne femme,dése+ pérée, sais-tu ce qu'il y a entre aujourd’hui et demain? Un abime, peut-être. Sait-on jamais dans la vie si l’on entendra sonner l'heure qui va suivre? Jérôme! Jérôme ! fais ce que je te demande; entre dans l'église, mon ami, entre dans l’église, au nom de ta femme et de tes enfants! dis la prière que je t’ai dite, fais le signe de la croix, je ne te demande pas autre chose, ni Dieu non plus; mais entres-y.
— Demain, tu me donneras ton livre, et je lirai {out ce que tu voudras.
— Les prières ne sont pas dans les livres, Jérôme, elles sont dans le cœur. Trempe tes doigts dans l’eau sainte et dis seulement : « Merci. » N'as-tu pas dit merci quand ces messieurs l'ont donné la pièce d’or? Diras-tu moins à Dieu, qui te donne la santé, la vie, le repos de la conscience, que tu n’as dit à ces étrangers qui l'ont donné vingt-quatre livres?
Et ma grand’mére prit son mari par le bras et le tira du côté de l'église.
= — Non, pas ce soir, dit mon grand-père, impatienté de cette persistance; plus tard, plus tard; ces messieurs m'attendent à l'auberge, et je ne veux pas leur faire manger leur souper froid. Tiens, voilà les vingt-quatre livres de gratification qu'ils m'ont données; achète du pain, du vin, de la viande; fais un bon souper aux enfants, mais tranquillise-toi : je te
promets d'aller demain à la messe basse, dimanche à
la grand’messe, et à confesse à Paques prochain. Là, es-tu contente ?
La pauvre femme poussa un soupir et lächa le bras de son mari.
Puis elle se tint debout, immobile, à l'endroit où ii lui avait échappé, le suivant des yeux jusqu’à ce qu’i! eût disparu.
Alors elle rentra chez elle, le cœur gros.
Et, au lieu de souper, elle se mit en prières.
On était trés-gai, le soir, aux Armes de Liège.
Les chasseurs sont, en général, des gaillards de très-bon appétit.
Les deux étrangers auxquels mon grand-père avait servi de guide méritaient parfaitement sous ce rappor! de faire partie de la grande confrérie de Saint-Hubert.
Les flacons se succédaient sans relâche, et le braunberger et le johannisberg coulaient à flots.
Mon grand-pére se laissait aller au plaisir de renonyeler connaissance avec cette bonne liqueur qu'il avait dignement appréciée aux jours de son opulence, et il tenait tête aux deux étrangers,
Le temps passe vite quand il plane au-dessus de pareilles occupations.
Et, en effet, il passa si vite pour les trois convives, que l'horloge tinta douze coups, lorsque ceux-ci eussent juré qu’il était à peine dix heures.
Le timbre de la cloche vibrait encore, quand tout à coup un souffle puissant comme l'haleine de la tempôle agita la flamme de la lampe,
Les trois compagnons, les étrangers comme mon grand-père, sentirent une impression de froid leur traverser le corps, et sous cette impression gla ciale, leurs cheveux se dressèrent sur leurs têtes,
Par un mouvement simultané, ils se levèrent,
En ce moment, il leur sembla entendre comme un
4e LE PÈRE
grand soupir dans l'angle de la salle où ils avaient déposé leurs armes et leur gibier.
— Qu'est-ce là? demanda un des étrangers.
— Je ne sais, dit l’autre,
— As-tu entendu?
— Oui.
— Qu’as-tu entendu?
— Quelque chose comme la plainte d’une ème en peine.
— Allons-y voir.
Et ils firent un mouvement pour s’avancer vers l'angle, tout en regardant si mon grand-père les accompagnait.
Mais mon grand-père était debout, pâle, muet et tremblant comme la feuille.
Son regard était fixe et s’arrétait sur son carnier, qui s’agitait dans ’ombre d’un singulier mouvement.
Tout à coup, de pale il devint livide.
Sa main crispée saisit ke bras d’un des chasseurs.
De l’autre il cachait ses yeux.
Le grand lièvre passait son nez par l’ouverture de la carnassiére, entre les deux boutons qui la tenaient fermée.
Puis, après le nez, il passa la tête.
Puis, après la tête, le corps.
Puis, comme s’il était sur la bruyère, dans quelque lande déserte, il se mit à brouter la chevelure verte d’une botte de carottes.
Et, tout en broutant, à lancer à mon grand-père ces terribles et fulgurants regards qui avaient failli le rendre fou,
Mon grand-père écartait les doigts pour voir si la terrible apparition était toujours là, et rencontra un de ces regards,
Il poussa un cri comme si la flamme qui sortait de ce regard lui eût traversé le cœur,
Puis, sans rien dire, il bondit jusqu'à la porte,
l'ouvrit et s'enfuit à travers champs, »