VILLA POLITIQUE
Deux heures après être sortie de l'hôtel ducomte d'Ebcrbach, la voiture de Samuel Gelb franchissait, à Maisons, la grille d’un vaste chateau, dont le parc énorme, adossé à la forêt, n’était borné, de l’autre côté, que par le fleuve.
C'était dans ce riche et ample château qu’un banquier populaire parmi la bourgeoisie réunissait à diner, une ou deux fois par semaine, les principaux représentants de l'opinion générale.
Samuel Gelb s'était fait présenter au maître de la maison par cet intermédiaire qui lui avait demandé de le mettre en rapport avec les chefs de la Tugendbund, et auquel il avait demandé, en revanche, de le mettre en rappor avec ics chefs du libéralisme.
Deux jours après sa présentation, Samuel avait reçu une invitation à diner pour le lendemain.
En sortant de chez Julius, Samuel était allé prendre son interlocuteur, et ils s'étaient rendus ensemble à Maisons.
Il y avait, ce jour-là grand diner.
Une partie des convives étaient arrivés; les autres arrivaient. Le banquier salué, Samuel et son compagnon rejoignirent dans les allées du parc les invités, qui, en attendant l'heure de se mettre à table, s'y promenaicnt par couples ou par groupes.
L'introducteur de Samuel abordait ¢& et là quelques= uns des causeurs, et leur nommait Samuel.
On échangeait trois ou quatre phrases banales et l’on se serrait la main.
Mais, sous cette apparence d'accueil fraternel que les meneurs libéraux faisaient au compagnon de Samuel, il y avait une géne et une réserve sensibles,
Lui-méme le fit remarquer à Samuel Gelb.
— Je ne me trompe pas à leurs poignées de main, lui dit-il, je sais qu'ils ne m’aiment pas.
— Pourquoi donc? demanda Samuel.
— Parce qu'ils sont ambitieux et que je ne le suis. pas; parce que je sers la cause pour elle et qu'ils la servent pour eux. Dès lors ils me regardent comme une sorte de vivant reproche, Mon abnégation fait honte à leur cupidité. Je suis un déserteur de l'intérêt, un traître à l'égoisme. Hélas! hélas! si vous saviez combien il y ena peu, parmi ces tribuns et parmi ces avocats, qui désirent autre chose que leur propre influence! Je les ai pratiqués, et la rougeur m'en est venue au front. Ils me redoutent etils m'évitent, comme leur conscience. Mais je ne leur en veux pas de ne pas m'aimer; je leur rends bien leur indifférence, Ce n'est pas pour eux que je travaille,
— Ni moi non plus, certes, dit Samuel, Ni le peuple non plus. Laissons-les mac hiner leurs petites intrigues souterraines; laissons les taupes faire leur trou sous les priviléges chancelants et sous les institutions décrépites
du passé; l'écroulement les écraseral La révolution que
préparent ces hommes sans foi et sans force n'aura pas de peine à venir à bout de leurs misérables calculs. Lais= sons-les lever l’écluse, le fleuve les emportera. ,
La cloche sonna, et l’on passa dans une immense salle à manger, toute ruisselante de lumière et d’argenteries ciselées.
Le dîner fut splendide.
Une profusion de vins rares, de poissons inouis et de fruits chimériques, des fleurs monstres dans des vases monstres de Sèvres et du Japon, un peuple de valets, et, dans un massif du jardin, un orchestre dont la musique arrivait par vagues bouffées, de manière à accompagner la conversation sans la couvrir; tout collaborait à l'entière satisfaction des sens. Avec ce qu'avait pu coûter cette fête, on aurait nourri trois familles pendant une année.
— Qui est-ce qui croirait, dit Samuel à l'oreille de son interlocuteur, que nous sommes en train de fonder une démocratie?
Pendant le diner, il y avait trop d’oreilles ouvertes au= tour des convives pour que la conversation ne se tint pas dans les termes généraux.
Samuel prit sa revanche de ce silence forcé en étudiant, sur leur figure même, lame de ces hommes qui avaient la prétention de faire, puis de dominer une révolution,
Il y avait à cctie table, en effet, une collection de personnages qui valaient la peine d’être examinés par un observateur sérieux.
Le maître de la maison d’abord.
C'est bien 1a l’homme d'affaires d’une révolution, l'en= tremetteur souple et charmant des opinions accoupler, ic trait-d’union entre les idées et les hommes. Habitué par la banque aux spéculations, et ayant toujours réussi, il était prêt aux spéculations politiques, et il y apportait la hardiesse et la largeur qu'il avait dans ses opérations commerciales. Il était le type du bourgeois populaire. II n'avait pas cette vigueur passionnée qui entraîne les masses sur les places publiques; mais il était impossible de lui résister dans un salon. Samuel sonda d’un coup d'œil la puissance superficielle et la domination féminine de cet homme, dont on a dit si justement qu’il avait non pas conspiré, mais causé en faveur du duc d'Orléans.
A la droite du banquier, il y avait un chansonnier célèbre, académicien, député, ministre de par le refus, génie, gloire de par le dédain, installé dans le château depuis un mois, et qui parlait de sa mansarde et de ses sabots en dégustant un verre de vin de Tokai.
En face de Samuel, un petit avocat-historien-journaliste, papotant incessamment, d’une petite voix aigre el criarde qui déchirait l'oreille de ses voisins, Il bavardait à tout propos de lui, de l’article qu'il avait fait le matin dans le National, de l'histoire où il avail réduit à sa taille les grandes figures de 1789.
Le reste du personnel se composait de journalistes, do manufacturiers, de députés, tous appartenant à l'opinion libérale, les uns à la fraction révolutionnaire, dont la {émérité allait presque jusqu'à rêver de renverser le roi pour mettre un autre roi à sa place; les autres, à la fraction doctrinaire, laquelle voulait changer la politique et non les
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hommes, et ne demandait pas micux que de garder Charles X, à la condition qu’il ne garderait pas son principe.
Car, parmi ccs farouches volontaires ce la liberté, il n’y en avait pas un seul qui eût l’audace de regarder au delà de la Charte.
Après le dîner, on passa dans le jardin.
Lair tiède des soirs de mai se parfumait aux charmantes exhalaisons des lilas en fleurs.
Le café élait servi dans un cabinet de verdure où les flambeaux et les lampes faisaient comme une île de lumière au milieu de la nuit qui baignait les allées.
La causeric se maintint encore quelque temps dans Ics généralités. Puis, peu à peu, la plupart des convives se retirèrent et reprirent la route de Paris.
Quand il ne resta plus que les intimes et les principaux meneurs, sept ou huit en tout, on renvoya les domestiques, et la conversation s’engagea sur la politique et sur la conduite à tenir par l'opposition, dans les journaux et dans les chambres.
Il va sans dire que Samuel Gelb était resté.
Il n'était pas venu pour la cuisine ni pour la cave du
banquier. Personne n'eut l'air surpris ni embarrassé de sa
présence. Au contraire, les chefs de la révolution bourgeoise n'étaient pas fachés d’étaler leur rôle et leur importance devant un étranger affilié à la Tugendbund.
— Eh bien! monsieur Samuel Gelb, dit le banquier en s'adressant directement à lui, comme pour l’autoriser à resler dans cette conversation plus intime ; ch bien! comment trouvez-vous que nous nous comportons en France ? J'espère que vous n’avez pas été trop mécontent de notre audacieuse adresse des deux cent vingt et un!
— Je n’y ai trouvé qu'un mot de trop, dit Samuel,
— Quel mot, s’il vous plaît? demanda le petit historien- Journaliste.
— L'adresse des deux cent vingt et un, reprit Samuel,
finissait, si je m'en souviens bien, par cette phrase assez digne et fière : « La charte a fait du concours permanent des vues politiques de votre gouvernement avec les vœux de votre peuple la condition indispensable de la marche régulière des affaires publiques... »
— «Sire, continua le banquier, achevant complaisamment la phrase, notre dévouement, notre loyauté nous condamnent à vous dire que ce concours n'existe pas, »
— Oui, le fonds est assez ferme, Mais je suis fâché de ce mot : votre peuple. Est-ce au dix-neuvième siècle qu’on peut dire qu'un peuple appartient à un homme, et est sa chose, comme un troupeau de moulons ou un sac d'écus qu’il est libre de vendre ou de dépenser?
— Vous avez peut-être raison, dil le journaliste, Mais bah! qu'importe un mot?
— En temps de révolutions, dit Samuel, un mot est un acte. Et ce n'est pas à vous à nier la toute-puissance des mots, quand vous n'avez contre Charles X, ses soldats et ses prêtres, qu'un mot : la Charte,
2 Chorles X n'a pas été de volvo avis, répliqua un des assistants, et n'a pas trouvé l'adresse trop douce et trop déférente, 1 y a répondu d'abord on prorogeant la chambre, et, cela no lui suffisant pas, il est en co moment ep train de la dissoudre,
— La dissolution est-elle réeliement décidée? demanda le banquier.
— Elle sera ces jourcs-ci au Moniteur, dit le petit hislorien. Je l'ai annoncée ce soir dans le National. Guernon- Ranville s’y était opposé avec énergie, et avait dit au roi qu’il se compromettait en déclarant la guerre à la chambre sur une question où la chambre avait l'opinion pour clle. Mais le roi a passé outre, et Guernon-Ranville, obligé de céder, n’a pas même osé donner sa démission, de peur de paraître abandonner le roi au moment du péril.
— Mais, dit Samuel à l'historien, qu’il voulait faire causer, si la chambre est dissoute, il va y avoir de nouvelles élections. Est-ce que vous ne pensez pas à vous faire élire quelque part?
— Je ne suis pas même électeur, répondit aigrement le petit avocat,
— Bah! dit Samuel, il est avec le cens des accommodements. Et vous avez cette chance de n'être pas Parisien. Paris, c'est la mer, et personne ne s'y retrouve. Mais dans une ville de province, le mérite est tout de suite en vue. Il est impossible qu'un homme comme vous n’emplisse pas de sa gloire la petite ville d’Aix.
— Vous êtes mille fois bon, dit l'avocat provencal, doucement chatouillé dans son amour-prepre. Je crois, en effet, que je ne suis pas tout à fait inconnu ni impopulaire dans ma ville natale, et que ma candidature ne serait pas mal accueillie dans la Provence. Mais, pour entrer à la chambre, il faut passer par le cens, et je n'ai pour toute fortune qu'une action du Constitutionnel. Et pauvre Constiltutionnel! ajouta-t-il en se tournant vers le banquier, il est bien tombé depuis que, grâce à votre aide et à votre généreuse caisse, nous avons pu, Mignet, Carrel et moi, fonder le National.
— Ne vous inquiétez pas, mon cher ami, reprit à demivoix le banquier. Puisque le talent ne suffit pas pour re= présenter le pays, et qu'il faut de l'argent avant tout, eh bien! j'ai de l'argent. Je m’arrangerai, soyez tranquillo, de façon à ce que vous soyez éligible aux premières élections, Ne me remerciez pas, c'est dans notre intérêt à tous, c'est dans l'intérêt de la cause que nous servons quo j'axirai en faisant arriver à la tribune un des hommes les plus capables d'y combattre et d'y vaincre, A propos, comment vont les affaires du National,
— Admirablement. Nous faisons un bruit d'erfer. Mon article d'hier, intitulé : Le rot règne et ne gouverne pas, a fait jeter les hauts cris à la presse ministérielle,
— Et Armand Carrel, quel homme est-ce? demanda Samuel, qui commençait à en avoir assez do la personnalité du petit homme.
— Armand Carrel, un bretteur d'épée, un bfetteur de plume. Il est très-brave ; soit! et ne recule pas plus dovant uno idée que devant un homme, C'est même quelquefois un peu génant pour nous, Il nous compromet, et nous engage plus loin que nous no voulons aller, Mais, après tout, comme il ne demande pas mioux que de se battre et de rendre raison de ses articles, nous le laissons aller,
— Vous pouvez même lo faire battre pour les voures, dit Samuel,
— C’est un peu ce que nous faisons, dit naïvement Je journaliste,
Samuel eut aux lèvres le sourire amer qui lui était particulier, en examjnant l'âme de ce conducteur d’un grand peuple,
— Je m’associe, reprit-il, à l'opinion que vous avez du National. Cependant, j’oserai lui faire un reproche, si vous me le permettez.
— Parlez, parlez; j'aime la discussion, moi.
— Je lis le National tous les jours depuis qu’il paraît. Mais, malgré mon assiduité et mon attention, je n’ai pu parvenir encore à comprendre distinctement ce qu’il veut. Je vois bien qu’il attaque Ie gouvernement. Mais, le gouvernement à bas, qu’entend-il mettre à la place? Est-ce la république?
— La républiquel! se récria le journaliste, la république!
— Pourquoi pas? dit tranquillement Samuel Gelb. Vous vous ruez dans ce moment contre le trône, ce n’est probablement pas dans l'intention de le consolider?
— La république! reprit le journaliste, effaré; mais pour que la république fût possible. il faudrait qu’il y eût des républicains. Et qui est-ce qui est républicain en France? Lafayelte, et encore! quelques songe-creux, quelques exaltés. Et puis, nous sommes trop près de la révolution de 1793 ; l’échafaud, la bangucroute, la guerre avec l'Europe, Danton, Robespierre et Marat, agiteraient leurs fantômes sanglants, et pas un honnête homme ne suivrait celui qui Oserait arborer le drapeau sanglant de la République.
— Mais, objecta Samuel, il me semblait que vous aviez été moins sévère, dans votre Histoire, pour les terribles figures et les formidables événements de 93, et que yous aviez excusé, sinon loué, la plupart des excès de cette grande et sinistre époque.
— J'ai fait Voraison funèbre des morts, dit l'historien, mais je ne veux pas qu’ils ressuscitent.
— On ne ressuscite plus depuis Lazare, répliqua Samucl, et je ne crois pas aux revenants, C’est bon pour les enfants d’avoir peur que Robespierre et Marat ne sortent de leur sépulcre. lis y sont solidement scellés, et n’en lèveront pas la pierre avant le jugement dernier. Ne tremblons donc pas de les voir reparaitre à l'angle de toutes les rues. Il ne s’agit pas d’eux, mais des principes qu’ils ont souteaus à leur manière, Manière sanglante, impitoyable, je ne la défends pas, et je vous accorde même, si vous voulez, qu’elle a plutôt nui que profité à l’idée qu’ils prétendaicnt servir, Le sang qu'ils ont versé tache encore la démocralie, et vous voyez que vous-même, un esprit si libre, vous n'osez pas encore, après quarante ans, vous hasarder dans la république, de crainte de les y rencontrer, Mais, je vous lo répète, ils sont morts, et bien morts. Leurs violences, possibles dans l'ardeur de la première lutte, auraient aujourd'hui plus que l'horreur du crime; elles auraient le ridicule de Vanachronisme. Laissons à la révolution ses œuvres et prenons-lui ses idées,
— Pas de république, dit vivement un rédacteur du Globe, philosophe connu pas ses calembourgs, penseur ai-
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mé pour sa gaminerie, et qui, pendant que Samuel parlait, avait échangé avec le rédacteur du National des haussements d’épaules. La république, c’est le gouverne= ment de tout le monde; c’est comme si les moutons se gouvernaient,
— Il vaut mieux que ce soit le boucher qui les gouverne, n'est-ce pas? dit Samuel.
— Il faut un berger et des chiens,
— C'est-à-dire un roi et une aristocratie? demanda Sa= muel.
— Un roi, oui, répondit le rédacteur du Globe. Quant à l'aristocratie, malheureusement nous ne sommes pas en Angleterre. La révolution, en morcelant les terres et les fortunes, a tué Varistocratie francaise. Mais à défaut du lingot d’or, nous avons la monnaie. La monnaie de Varistocratie, c’est la bourgeoisie.
Samuel ne put retenir un mouvement de dédain.
— Vous avez eu raison de le dire, reprit-il. La bourgeoisie, c’estla monnaie. Ainsi quand vous attaquez une monarchie de quatorze siècles, un droit ancien comme la France, un gouvernement qui est presque une religion, c’est pour lui substituer la royauté de l'argent, l’aristocratie du comptoir, la souveraineté de la boutique ?
— Mieux vaut la boutique que la rue, dit le petit historien. Nous ne nous rallierons jamais au gouvernement de la populace.
— Ils en sont encore à dire: la popv'! cel murmura Samuel.
Et, tout haut : Ved
— Et que ferez-vous du peuple, dans Le combinaison? demanda-t-il.
— Que voulez-vous qu'on en fasse? dit le banquer.
— Nous n'avons pas à nous occuper de ce que vous ap= pelez le peuple, ajouta l'avocat provençal. Nous n’y pou= vons rien. Cest à ceux qui ont de l’activité et de l’intelli= gence à sortir, comme ils peuvent, des couches inférieures, et à monter à la lumière. La société ne peut pas s'occuper de tout le monde, et, en dépit de toutes les chartes et de toutes les constitutions, il y aura toujours une notable porlion des citoyens qui seront malheurenx. C'est une nécessité dont on peut gémir, mais à laquelle il faut se résigner. À quoi bon tourner nos yeux vers une multitude confuse, ignorante et vile, au fond de laquelle nous trouvons des misères que nous ne pourrions soulager ou des crimes que nous devons punir? Nous ne nous occupons pas du peuple, c’est tout ce que nous pouvons faire pour lui.
— Je vous demande pardon de vous interroger, reprit Samuel avec une ironie demi-voilée, mais je suis un étranger qui cherche à s’instruire, et j'ai besoin d’être au cou= rant de vos intentions pour y conformer ce que nous faisons dans la Tugendbund. Ainsi, votre unique but est de substituer la bourgeoisie à la noblesse dans le maniement des affaires du pays ?
— C'est au moins notre but principal, répondit 16 pan« quicr. a
— Mais par quel moyen espérez-vous décider Charles X à accepter cello transformation qui, de chef de la noblesse
qu’il est, ferait de lui le serviteur de la classe moyenne?
— Oh! si tout le monde était comme moi, dit le petit journaliste, il n’y aurait pas besoin de décider Charles X.
— Comment vous passeriez-vous donc de son consentement?
— Rien ne sera possible, reprit doctoralement le jourpaliste, tant que nous aurons pour roi un héritier direct des droits et préjugés des vieilles races. Le malheur est que nous n’ayons pas sur le trône un roi mêlé à nos idées, à demi-révolutionnaire pour plaire au peuple, et à demi- Bourbon pour rassurer les puissances étrangères, un roi que nous aurions fait nous-mêmes et qui serait le débiteur de nos idées.
— Ce roi, ilexiste, dit le banquier, avec un soupir d’aspiration.
— Qui est-ce donc? demanda Samuel.
— Eh!S. A. R. le duc d'Orléans, lui dit à l'oreille et en clignant d’un air aimable, l’'amphytrion.
— Ah! cest donc vrai ce qu'on m'avait dit, reprit Samuel, que le National avait 6té fondé dans ce but.
— Malheureusement, dit l’avocat d’Aix en regardant le rédacteur du Globe, nos amis ne sont pas tous d'accord avec nous. Ils croient à la possibilité de conserver la branche aînée, en la pliant aux progrès du temps, ils tiennent à leur vicille dynastie desséchée, qui n’a plus de feuilles ni de fleurs
— Si «ost nour moi, mon cher, que vous dites cela, répondit le rétfa@itur du Globe, vous savez bien que je me dispute toute’ journée avec mes collaborateurs, Je vous les abande ien volontiers, depuis Cousin jusqu’à Guizot, deptiay groglie jusqu’à Royer-Collard. Des gens qui ne savent ce qu'ils veulent, des théoriciens amphibies qui font le grand écart, un pied sur l'avenir et l’autre sur le passé, et qui tombent par terre entre les deux. Moi, j'écris comme eux, mais je pense comme vous.
— Oli! dit le rédacteur du National, laissons ces vieux s'user. Nous sommes la jeune garde, nous autres.
— En attendant que yous donniez, intervint Samuel, quelle alliude comptez-vous prendre ?
— Nous nous abriterons sous l'étendard du pacte consenti entre le roi et la nation, Tout pour la légalité et par la légalité.
— Rien par la révolution ? demanda Samuel,
— Les révolutions se dévorent elles-mêmes, répondit lo petit journaliste, 1793 a amené 1815. Je hais les révolutions, parce que je hais les réactions. Nous lutterons au nom des principes. Cela nous suffira pour vaincre. Il faudra que le trône cède ou tombe. Nous renfermerons la dynastie dans la charte, comme dans la tour d'Ugolin.
La conversation se poursuivit quelques temps encore dans ces termes.
Et Samuel Gelb étudia toujours do plus près ces hommes habiles et corrompus, aux demi-convictions et aux demitalents, médiocrités du cœur et de l'esprit,
Il vit la finance et le talent so servant l'un de l'autre, se flattant en dessus et se dédaignant en dessous, Le banquier croyait duper le journaliste, qui exploilait le banquier.
Samuel examina profondément, sous leur masque, ces
ambitieux au jour le jour, qui ne voyaicnt que leur intérêt ou leur vanité dans la révolution qu’ils préparaient, et qui allaient renverser un trône de quatorze cents ans pour s’en faire un marchepied à un ministère de six mois.
On se sépara très-tard.
Samuel, seul dans sa voiture, revint vers Ménilmontant.
— Allons! tout va bien, se dit-il. En dépit de ces petits hommes, de grandes choses se préparent. C'est la grandeur de la démocratie de n’avoir pas besoin de meilleurs instruments que cela. Le potier d’Horace, en rêvant une amphore, produisait une marmite. Ceux-ci, en révant un chassé-croisé de princes, produiront une révolution sociale. Comme je m’amuserai de leur étonnement !
Je me souviens, moi, de la grande révolution française, je me souviens de la Bastille et du peuple du 10 août. Oui, c’est dans ce grand flot que je veux que l'avenir se retrempe. Ils ont beau calomnier le peuple, j'ai foi en lui. Parce que le peuple, depuis la prise de la Bastille, a fait les miracles héroïques de l'empire, ce n’est pas une raison pour qu’il soit dégénéré. Comme il vous balayera tous ces médiocres et impuissants révolutionnaires du palais, qui ont pour suprême ambition d’opérer un déménagement du Palais-Royal aux Tuileries !
Le peuple que Mirabeau et Danton n’ont pas pu mener, que Napoléon a seul pu dominer à force degloire, ce peuple-colosse ne se laissera pas conduire par ces nains.
Tout me réussit dans ce moment. Les petites habiletés de ces banquiers et de ces avocats travaillent pour mon ambition grandiose, comme les petites passions de Julius et de Lothario travaillent à cette heure pour mon amour surhumain.
Et revenant à son autre machination, Samuel se demandait :
— Ques'est-il passé ce soir chez Julius ? Qu’a-t-il pensé, qu’a-t-il fait, en apprenant la disparition de Frédérique? Il sera venu ou il aura envoyé chez moi, très-probablement. Je vais sans doule apprendre quelque chose en arrivant.
Samuel était plongé dans ces réflexions, lorsque la voiture s'arrêta.
Il était devant sa porte.