‹ La vie au desertChapitre 152 sur 175 · L'AFFRONT · texte numérisé non relu

L'AFFRONT

— Lothario! le misérable ! avait crié Julius,

Et il était tombé à la renverse en achovant la lecture de cette lettre fatale dans laquelle Frédérique annonçait l'heure de son départ à un ami qu'elle ne nommait pas.

Un domestique qui se tenait dans la pièce voisine de la chambre do Julius, accourut au bruit, et appela du so cours,

Quelques gouttes d'éther firent revenir Julius.

— Monsieur le comte se couche-t-i1? demanda Daniel.

— Non !s'écria Julius, qui, avec sa connais

sance, avait

retrouvé toute sa fureur et tout son désespoir: Non! ce n’est pas le moment de dormir! J'ai autre chose à faire, par le ciel! La voiture est-elle encore attelée ?

— Je crois que oui, répondit Daniel, mais les chevaux n’en peuvent plus.

— Qu’on en mette d’autres, allez}

Daniel sortit.

— Je n’ai besoin de personne, dit Julius aux autres domestiques.

Tous sortirent.

I] avait besoin d’être seul. Tous ces yeux sur son visage le génaient et l’offensaient.

En attendant que la voiture fût prête, il se promena de long en large, impatient et frémissant, serrant les dents et les poings et laissant échapper par intervalles des mots sans suite.

Lothario 1... c’est bien 1... Ils verront!... Et elle, avec son air de vierge ! 1

Daniel vint le prévenir que les chevaux étaient attelés.

Il prit son chapeau et descendit précipitamment.

Il cria au cocher: ¢ ;

— À Enghien! et brûlez le pavé 2

Pourquoi allait-il à Enghien ? Il savait bien qu’il ne retrouverait pas Frédérique. Malgré le délire et la fièvre que cette brusque commotion avait mis dans ses idées, il n’espérait pas que Frédérique se serait ravisée au premier relai, qu’elle aurait pensé au coup de poignard qu’elle enfonçait en pleine poitrine à un homme qui ne lui avait jamais fait que du bien, et dont le seul tort était de avoir trop aimée, qu’elle aurait été honteuse de son ingratitude, qu’elle serait revenue sur ses pas, et que c'était elle qui allait lui ouvrir la porte, humble et confuse, et prête à le désarmer par l’aveu de sa mauvaise pensée.

li n’espérait rien de cela, mais il avait besoin d’agir, de remuer, d'aller. Il lui semblait que le cahotement et le bruit des chevaux et des roues l’empécheraient d'entendre autant le tumulte intérieur de sa pensée, Ce dur bercement endormirait un peu de sa rage.

Et puis, à défaut de Frédérique, il retrouverait peut-être quelque chose d’elle, quelques traces, quelque indice qui lui dirait la route qu’elle avait pu prendre. Ce flegmatique etindifférent Daniel n’avait du rien voir.

De temps en temps il abaissait la glace de devant, et disait au cocher qu’il allait trop lentement,

Le cocher, en effet, n'allait qu’au triple galop.

Cependant, on arriva.

En entrant dans la cour, Julius ne put s'empêcher do ressentir un étrange serrement de cœur. Dans ce moment, malgré tous les raisonnements, malgré l'évidence, malgré la certitude, il ne put se défendre de l'idée superstiticuse et chimérique que Frédérique n’était pas partie ou clait revenue, et qu’elle allait lui apparaître souriante, au haut du perron.

Hélas! sur le perron, il ne trouva qu'un domestique, attiré dehors par le bruit de la voiture,

Julius n'osa jamais demander à ce domestique si Frédé-

rique était dans la maison.

ee

Il prit son courage à deux mains, et entra, en défendant que personne le suivit.

Alors, il alla de pièce en pièce, espérant toujours que Frédérique était dans quelque coin, qu’elle ne l'avait pas entendu, ou qu’elle était en train de s'habiller et qu’elle n'avait pas fini de passer sa robe.

Mais il en fut pour ses frais d'espérance, la maison était vide.

fl entra dans l’appartement de Frédérique et s’y enferma. Il fouilla tout, secrétaire, table, boîtes, il ne trouva rien ; pas une lettre, pas un mot. Les armoires étaient ouvertes et dégarnies. Frédérique était partie comme quel= qu’un qui ne doit pas revenir.

Le comte d’Eberbach eut un accès de découragement lugubre. Dans cet appartement désert et nu, il se rappela que ce qui lui arrivait aujourd'hui avec Frédérique, lui était déjà arrivé, presque dans les mêmes conditions, avec Olympia, et que c’était la seconde fois qu’il se heurtait contre des meubles abandonnés,

— Oui, pensa-t-il avec amertume, je ne suis plus fait que pour trouver des chambres et des cœurs vides !

I laissa tomber sa tête dans ses mains. Quelques larmes mouillèrent ses doigts amaigris, et son cœur se dégonfla un peu.

— Quelle folie à moi, se dit-il, de m'être mis à aimer cette enfant? Moi qui meurs; elle qui naît ! cest l'hiver amoureux du printemps. Imbécile! il faut que je finisse pour qu’elle commence ! Nous ne pourrons pas nous ren— contrer.

Mais tout à coup, il changea de dispositions, et, se relevant brusquement :

— C'est une misérable ! s’écria-t-il avec fureur. Jai tout fait pour elle, elle a tout fait contre moi. Elle a empoisonné les rares jours qui me restaient, lorsque je lui préparais, à elle, une longue existence de richesse, d'amour et de joie. Elle n’a pas pu avoir patience quelques semaines. Elle et son complice se sont mis à deux pour me frapper, pour m’assassiner. Mais qu’ils prennent garde à eux! je les punirai. Elle, je profiterai qu'elle est ma femme, je l'enfermerai, je la ferai souffrir, je lui apprendrai ce que c'est qu'un mari qu'on a offensé! Je serai sans pitié comme elle. Et l’infâme qui me l’a enlevée, je le tuerai !

fl redescendit et alla à sa voiture.

Les domestiques d’Enghien causaient avec le cocher. Ce départ si imprévu de Frédérique et de madame Trichter, ces allées et venues de Daniel, puis du comte, la pâleur du comte en arrivant, tout leur avait fait soupçonner une révolution de ménage, et ils avaient cet air à la fois curieux et indifférent avec lequel les domestiques assistent aux catastrophes de leurs maîtres.

— À Paris ! dit Julius.

Quand il arriva à Saint-Denis, la nuit commençait à tomber, Un peu après Saint-Denis, à côté du pont qui enjambe la Seine, Julius, saisi d'une idée subite, ceria au co= cher d'arrêter et descendit étonné,

— Allendez-moi ici, dit-il au cocher.

I s'éloigna, et longea quelque temps le fleuve, très-désert à cet endroit et à cette heure,

Les dernières lueurs du jour, que l’ombre éloignait peu à peu, donnaient à l’eau l'éclat sombre de l'acier bruni.

Julius marcha environ dix minutes.

A une place où l’eau faisait un coude, il s'arrêta et regarda autour de lui.

A ses pieds, une sorte de petit promontoire, commode aux pêcheurs à la ligne, échancrait le fleuve.

Derrière lui, un renflement du terrain protégeait cette étroite langue de terre, que dissimulait encore, par sur= croît de précaution, un rideau de peupliers.

Pas une maison, aussi loin que la vue pouvait s’étendre.

Julius eut un rire amer.

— L'endroit est bon, l’eau est profonde, dit-il,

Et, après avoir jeté autour de lui un dernier regard de satisfaction, il retourna tranquillement à sa voiture,

— Vite! dit-il,

<— À l’hôtel? demanda le cocher.

— Nonreprit-il, à Ménilmontant, chez monsieur Samuel Gelb.

Il était nuit close quand il arriva à Ménilmontant. Le petit domestique de Samuel vint ouvrir,

— Ton maitre? dit Julius.

— Monsieur Gelb n’est pas ici, répondit le petit domestique.

— Où est-il donc ? demanda Juiius.

— Il dine à la campagne.

— Où cela ?

— Je ne sais pas. Il m’a dit de ne pas l’attendre, qu’il ne rentrerait que fort tard,

— Ah! c’est vrai, dit Julius, se rappelant le diner de Maisons, dont Samuel lui avait parlé. Ce n’était donc pas hier, ce diner ?

— Non, monsieur, c’est aujourd’hui.

Il s'était accompli un si profond bouleversement dans la vie de Julius, qu'il ne pouvait croire que tout cela se fût passé en une seule journée. Il lui semblait impossible qu'il n’y eût que quelques heures entre sa situation passée ct sa situation actuelle.

— À l'ambassade de Prusse dit Julius au cocher,

Avriyé dans la cour de l'hôtel, il descendit et alla droit à l'appartement de Lothario.

ll sonna. Personne ne vint ouvrir,

Un domestique de l'ambassade passa.

— Jisl-ce qu'il n'y a personne chez mon neveu ? demanda Julius,

— Monsieur le comte doit savoir que monsieur Lothario est au Havre,

— El son domestique ?

— Monsieur Lothario l'a emmené,

— Savez-vous quand il doit revenir ?

— Je ne sais pas,

— Jo ne pourrais pas entrer dans la chambre de mon neyou ?

—Jo vais voir, monsiour lo comte, si le portier à la clef.

Le domestique descendit. Julius se disait qu'il trouverait peut-être dans la chambre de Lothario quelque papier qui le renseignerait.

Mais le domestique revint dire que le portier n’avait pas la clef.

— Monsieur l'ambassadeur de Prusse est-il ici? demanda Julius.

— Non, monsieur le comte, il est en soirée chez le ministre des affaires étrangères.

— Il est écrit que je ne trouverai personne nulle part ! se dit Julius.

Il se fit reconduire chez lui, et s’enferma dans sa chambre.

Il ne se coucha pas. A quoi bon? Dormir, avec les idées qui tourbillonnaient dans sa tête, il ne lui vint méme pas la pensée d'essayer. Il prit un livre et voulut lire. Mais il s'apercut bientôt qu'il en était toujours à la même ligne, et qu'il ne pouvait pas parvenir à attacher un sens aux phrases qui tremblaient confusément sous ses yeux.

Il jeta le livre, et accepta résolument le tête-à-têle avec sa pensée.

Toute la nuit, la fièvre, la douleur et la colère secouèrent cette pauvre nature vacillante et moribonde. Les senti= ments et les résolutions les plus contradictoires traversaient sa cervelle troublée et souffrante. Par moments, le désir de la vengeance Vempoignait terriblement. Il révait les violences les plus extrêmes; toute punition lui semblait trop douce pour cette monstrueuse ingratitude dont il avait été payé par ceux auxquels il avait dévoué et sacrifié sa fortune et sa joie. Il se disait que la bonté était une duperie, que c'était parce qu'il avait été généreux qu’il souffrait maintenant; que s'il avait gardé Frédérique auprès de lui on ne la lui aurait pas enlevée; que, s'il n'avait pas eu la loyauté délicate de la traiter en fille, elle se serait habituée à être sa femme; qu'il avait éte absurde et stupide, qu'il s'en apecervait trop tard pour prévenir le mal, mais qu’il en avait bien fini avec l'abnégation et la générosité ; que désormais il serait pour les autres ce que les autres étaient pour lui; qu'il n'aurait pas de pitié, qu'il rendrait blessure pour blessure, qu'il serait méchant, qu'il serait implacable, qu'il serait sans cœur.

Et puis, brusquement, sans transition, sa colère tom bait. Il se disait que tout était de sa faute, qu'il n'aurait pas dû épouser Frédérique; qu'il aurait dû comparer les âges, qu'il aurait dû comprendre la tristesse et le départ de Lothario; qu’ensuite, ayant épousé cette enfant, et ayant promis de n'être pour elle qu'un père, il n'avait pas lo droit d'être jaloux: qu'un père ne s'offonse pas parce que sa fille aime un jeune homme et qn est aimée; que c'était lui qui avait eu tort de se Mcher d'un amour qu'il avait autorisé et encouragé lui-même, que c'était lui qui avait manqué à la foi jurée en ne respectant pas les conven= tions faites, et que Frédérique et Lothario avaient bien pu se croire dégagés d'un pacte qu'il avait rompu le promier,

Mais bientôt la fureur et la vengeance rovenaiont, Les larmes so séchaient dans les youx do Julius, dont les ro-

gards se remettaient À brûler d'un feu aride,

Quand l’aube hasarda ses premières blancheurs à travers les volets, Julius n’avait pas fermé l’œil, et cependant il n’éprouvait pas la moindre impression de fatigue.

Une énergie fébrile surexcitait son organisation affaiblie. Dans ce moment de passion, son corps n'existait plus, et il était tout âme.

— Je sens bien, pensait-il, que cette crise va me tuer; mais tant mieux! Seulement, avant qu’elle m'’ait tué, je tuerai.

Le matin venu, il se mit à écrire plusieurs lettres.

Puis, il ouvrit son secrétaire, y prit son testament et le brûla.

Il se mit à en écrire un autre. De temps en lempsil s’interrompait avec un rire amer.

— ils n’y auront pas tant gagné qu’ils croient, disait-il. Ils m'ont fait malheureux, je les fais pauvres, Ils ont vidé ma maison, je vide leur bourse. Ils n’hériteront pas, les voleurs qu’ils sont,

Son nouveau testament fini et cacheté, serré à la place de l’autre, il était dix heures.

Julius s’habilla et se fit conduire à l'ambassade.

Nl croyait encore qu’il y trouverait Lothario.

— Oui, pensait-il, il n’aura pas été assez inepte pour s’embarquer avec elle, et pour l'emmener en Amérique. Il aura craint de se faire déshériter. Il l'aura menée dans quelque coin profond, dans quelque trou de village, à une trentaine de lieues, où il espère que je ne la découvrirai pas. Il laura installée là sous un faux nom, et il sera bien vite revenu ici pour se montrer et détourner tous les soupçons. Quand je lui parlerai de la disparition de Frédérique, il sera plus étonné que moi. Et puis, quand je l'aurai vu, quand je saurai par mes yeux qu'il n’est pas avec elle, il prétextera encore quelque voyage à faire pour l'ambassade, quelque embarquement d'émigrants au Havre, pour quitter Paris et aller la rejoindre. Mais s’il compte que je laisserai les choses se passer ainsi, il se trompe. Qu'il revienne, et je jure qu’il ne repartira pas!

La voiture s'arrêta dans la ceur de l'ambassade.

Le domestique vint ouvrir au coup de sonnette.

— Mon neveu? demanda le comte d’Eberbach.

— Il est avec l'ambassadeur! dit le domestique.

— Ah! pensa Julius en redescendant, mes prévisions ne me trompaient pas, il est revenu!

Dans la chambre de l'ambassadeur, il trouva un huissicr.

— Je vais annoncer monsieur le comte, dit celui-ci.

— C’est inutile!

EL Julius, traversant Vantichambre, entra dans une petile pièce qui précédait le cabinet de l'ambassadeur.

Li, il s'arrêta : il venait d’entendre, par la porte entr'ouverte, la voix de Lothario,

— Voilà pourquoi je suis revenu, disait Lothario. Je me suis hûté de venir rendre compte de ma mission. Mais Votre Excellence voit à quel point il est urgent que je reparte aussitôt,

— C'est bien cela! pensa Julius.

— Ma présence, poursuivit Lothario, est nécessaire là

bas pour demain,

————— rm,

— Je le crois bien, s’écria Julius éclatant.

Et, poussant brusquement la porte, il entra, pâle, sombre, les dents serrées.

Lothario et l'ambassadeur se retournèrent,

— Le comte d’Eberbach, dit l'ambassadeur en saluant.

— Mon oncle! dit Lothario en s’avancant pour serrer la main de Julius. ‘

Mais il recula en s’apercevant de la figure défaite, irritée et sinistre du comte d’Eberbach.

— Ainsi, reprit Julius en fixant sur Lothario des yeux ardents, vous repartez demain,

— Mon Dieu! ce soir méme, dit Lothario, qui avait lair de ne pas comprendre le ton de cette question.

— Ce soir! répéta Julius avec une fureur concentrée, et en retirant le gant de sa main gauche.

— Y voyez-vous quelque empêchement? demanda Lo= thario.

— Aucun! dit Julius, si vous êtes en vic!

Et d’un accent terrible :

— Vous êtes un misérable!

Et il jeta son gant au visage de Lothario.

Lothario, frappé à la face, bondit sur le comte.

Mais, par un effort immense, il s'arrêta tout à coup.

— Vous êtes mon oncle et mon supérieur, dit-il, les dents serrées.

— Je ne suis plus ni l’un ni l’autre, répondit Julius d’une voix éclatante, J'avais épousé, c’est vrai, la sœur de votre mère; mais elle est morte, et la mort a rompu l’alliance. J'ai donné ma démission, je ne suis plus votre supérieur. Il n’y à plus devant vous qu’un gentilhomme qui, en présence d’un autre gentilhomme, vous a insulté, vous insulte encore, et vous répète que vous êtes un misérable | Entendez-vous, un misérable!

— Monsieur le comte ! dit l'ambassadeur.

— Assez! s’écria Lothario menaçant.

— Ah! tu commences à sentir l'affront? dit Julius. Eh bien, dans un quart d'heure vous recevrez un mot de moi. Vous ferez ce que ce mot vous prescrira. Au revoir.

Et se tournant vers l'ambassadeur :

— Je demande pardon à Votre Excellence d'avoir choisi sa maison pour cette scène nécessaire. Mais il fallait qu'un homme d'honneur fût présent pour que l’offense fût entière, et, en cherchant un homme d'honneur, c’est votre nom qui m'est venu le premiçre

Il salua ct sortit,

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