‹ La vie au desertChapitre 153 sur 175 · LION GUETTANT SA PROIE · texte numérisé non relu

LION GUETTANT SA PROIE

IL était minuit et demi lorsque Samuel Gelb rentra de son diner à Maisons, dans sa tanière de Ménilmontant.

Il sonna deux ou trois fois sans que son domestique vint lui ouvrir.

— Holàl Marcel ! cria-t-il, aidant de sa voix le bruit de

la sonnelle,

Le petit domestique finit par venir. Il avait à la main une lanterne sourde dont il dirigea la lumiére sur le visage de son maitre.

— C’est moi, dit Samuel. Allons vite.

Marcel ouvrit la grille.

— J'ai cru, dit Samuel en traversant le jardin, que tu allais me faire coucher à la belle étoile. Heureux âge, ajouta-l-il avec ironie, où l’on n’a pas de remords qui nous empêchent de dormir comme une souche ! Mais sache que ces sommeils de plomb sont plus permis aux innocents qu’aux domestiques. As-tu bientôt achevé de te ré veiller?

L'enfant avait beau s’écarquiller les yeux, ses paupières retombaient bru.guement, et il chancelait, prêt à choir par terre, comme ivre de sommeil. Mais la fraicheur de la nuit surmontait peu à peu sa somnolence.

Ils entrèrent dans la maison.

— Ferme la porte, dit Samuel. Et mainlenant, viens dans ma chambre, j'ai à te parler.

Ils montèrent, et Samuel alluma une bougie.

— Personne n’est venu pour me voir? demanda-t-il.

— Oh! que oui, monsieur, dit Marcel, il est venu un monsieur.

— Qui?

— Monsieur le comte d’Eberbach.

Samuel ne témoigna pas le moindre étonnement.

Bien qu'il eût, à trois heures, laissé Julius inquiet de Frédérique, et qu’il dût se dire que cette visite, sitôt après que Julius l'avait vu, devait avoir trait à cette inquiétude, il n’eut pas l’air de s’en préoccuper le moins du monde,

— Le comte n’a rien dit pour moi? demanda-t-il avec indifférence.

— Non, monsieur. Je lui ai dit que vous diniez dehors, et que vous ne rentreriez pas de bonne heure. Il a fait une figure contrari¢e de ne pas vous trouver, et puis il est remonté dans sa voiture.

— Il n’est venu que le comte?

— Oui, monsieur.

— C'est bien. Écoute maintenant, et ouvre tes plus grandes oreilles. Je vais te donner mes instructions pour demain. Et fais bien attention que, si tu te trompes d’un seul geste ou d'une seule syllabe dans ce que tu dois faire et dire, je te chasse. En revanche, si tu exécutes ponctuellement et adroitement mes ordres, il y a cent francs pour toi.

— Cent francs! s'écria Marcel tout à fait réveillé,

— Cent francs que tu toucheras dès demain soir,

Samuel, alors, expliqua au petit domestique co qu'il avait à faire.

L’explication fit dans l'esprit de Marcel une entrée triomphale, accompagnée d'un joyeux carillon de pièces de cent sous.

— Soyez tranquille, monsieur, jo vous promets que vous serez bien servi, Les cent francs vous répondent de Moi ; je mentirai tant que vous voudrez,

— Va dormir, maintenant.

Marcel monta à son grenier, et Samuel so coucha tranquillement,

Il dormit jusqu’au jour.

Mais, dès que le premier rayon du soleil entra dans sa chambre, il ouvrit les yeux, sauta à bas de son lit et s’habilla.

Il poussa légèrement son volet, de manière à voir dans le jardin sans être vu. Il aperçut Marcel qui, déjà levé, attendait.

— Psitt ! fit-il.

Marcel leva la tête.

— Tu te souviens bien de tout? demanda Samucl

— Oh! que oui, s’écria le petit domestique.

— C’est bien.

Samuel referma le volet; puis il entra dans son cabinet ct y prit des livres, un encrier et des plumes.

Ainsi équipé, il monta à une des mansardes, où il s'en ferma à clef et au verrou.

La mansarde avait une étroite ouverture, à travers la quelle l'œil plongeait sur le jardin et sur la rue.

Par cette imperceptibie lucarne, Samuel, comme un témoin invisible, pouvait assister à toutes les allées et les venues de quiconque viendrait le voir.

Il se mit à lire et à écrire, prenant des notes. Mais, évidemment, ce n’était pour lui qu’une distraction, une ma nière de passer Je temps et d’escamoter l'attente.

Qu’attendait-il ? Quelqu'un qui l'aurait vu, tâchant de faire attention au livre qu’il lisait, et, par saccades, s'interrompant brusquement pour jeter un regard sombre avide sur la rue; quelqu'un qui, le connaissant, l'aurait vu tapi là comme dans son antre, aurait involontairement songé à une béte fauve gucttant sa proie.

Les heures se passaient, et rien ne survenait. L’impatience commençait à agiter, par intervalles, les muscles de marbre de Samuel.

Ce joueur terrible, qui avait tant de fois hasardé sa vie ou celle des autres sur la carte de son ambition ou de son orgueil, jouait assurément, dans ce moment, une de ces parties sinistres et formidables où son intelligence essayait de tricher la destinée,

Mais ce qui redoublait son anxiété, ce qui lui donnait une émotion qu'il n'avait jamais éprouvée jusque-là; ce qui allumait le sang dans ses veines et le regard dans sa prunelle, c’est que, pour la première fois de sa vie, lui, l'homme d'action par excellence, il était réduit à un rôle passif, C’est qu'il n'avait qu'à so croiser les bras ; c'est que ce chasseur infatigable et acharné, habitué à traquer le gibier à travers les ronces et les fondrières, il était cotte

ois obligé de rester là, immobile dans son trou, comme l'araignée, attendant que les mouches vinssent se jotor dans sa toile.

Au resto, quoiqu'il fat seul et que personne ne pdt la voir, son impatience et ses transes profondes ne se trahissaient qu'à d'imperceptibles contractions de la lèvre et du sourcil.

Et puis, il se remettait à lire et à écrire,

Cefut ainsi jusqu'à midi.

Tout à coup il tressaillit, comme alleint d'une commotion électrique.

118 DIRU DISPOSE.

EE EEE Te 1

On venait de sonner à la grille du jardin,

Samuel regarda par la lucarne,

Il y avait à la grille une voiture, de laquelle venait de descendre Lothario.

Marcel alla ouvrir,

Samuel tendit son oreille, mais il ne put rien entendre.

i] vit seulement que Lothario fit un geste de désespoir, et qu’il avait Pair d’insister beaucoup auprès du domestique.

Puis, au bout de quelques intants, Lothario et le domestique entrèrent dans le jardin et se dirigèrent vers la maison.

Samuel eut un moment de crainte. !

— Ab ça, est-ce que l'imbécile me l'amène ? dit-il,

Il regarda si sa porte était bien fermée, et il se placa de facon à ne pouvoir être vu par le trou de la serrure. Alors, il ne bougea plus et ne fit plus le moindre bruit,

Personne ne monia l’escalier,

Cinq minutes après, il entendit dans le jardin la voix de Lothario.

Marcel reconduisit le neveu du comte d'Eberbach, gui remonta dans sa voiture et repartit. :

Presqu’au même instant, on frappa à la porte de la mansarde.

— C’est moi, dit la voix de Marcel,

Samuel alla tirer le verrou.

— Eh bien ? dit-il.

— Monsieur Lothario vient de venir.

— Qn’est-ce qu’il Pa dit?

— Il voulait vous voir, Il était tout troublé. fl avait absolument besoin de vous parler, qu’il disait. Alors, moi, comme vous me lavez ordonné, je lui ai dit que vous veniez de sortir. Il m’a demandé si vous aviez dit où vous alliez; alors je lui ai répondu que non. Il a été vivement contrarié ; mais je lui ai dit: Je n’y peux rien. Vrai, il était si affligé que ça m’a donné envie de rire,

— Qu'est-ce que ce papier? demanda Samuel en apercevant une lettre dans la main de Marcel,

— Ne vous trouvant pas, il m'a demandé de quoi écrire.

— Donne donc vite!

Il arracha la lettre des mains du domestique.

— Redescends à ton poste, dit-il, et continue comme tu as commencé. Tu as déjà gagné cinquante francs.

— Oh! monsieur.

Marcel sortit, Samuel referma sa porte etouvrit le billet.

Il lut,

« Monsieur et bien cher ami,

» Je venais vous demander conseil et protection, Il m’arrive un grand malheur; vous seul pouvez nous sauver tous. I] y a entre mon oncle et moi je ne sais quel térrible malentendu, Ce qu'on lui a dit contre moi, je Vignore; mais je sais que je n'ai rien fait contre lui, Et cependant, si vous saviez! en public, oui, devant l'ambassadeur de Prusse, le comte d’Eberbach m'a offensé d'une telle façon, que, si l'honneur ne m'est pas rendu, je n'ai plus qu’y mo battre ou à me tuer... »

Samuel ici ne put s'emplcher de sourire,

Ii reprit :

« Il est impossible que je reste sous le coup d’un affront pareil. Tenez, je puis tout vous dire à vous : le comte d’Eberbach m'a jeté son gant au visage! et je vous répète que l'ambassadeur de Prusse était là! Vous voyez. Malheureusement, le comte d’Eberbach est mon oncle : il faudrait qu'un ami commun intervint. J'ai pensé d’abord à vous. L’ambassadeur de Prusse, témoin de l’outrage, ne peut, à cause de son caractère officiel, se mêler de cette affaire de famille. Et puis vous avez bien plus d'autorité que lui sur l'esprit du comte d’Eberbach. Vous m'avez déjà donné tant de preuves d’attachement, que je vous demande encore celle-là. Je perds la tête.

» A qui m'adresser, si vous ne rentrez pas à temps? Aller à Enghien prévenir Frédérique ? Mais ce sont là des affaires qui ne se laissent pas arranger par les femmes. Vous voyez bien que je n’ai que vous. Vous parlerez à mon oncle ; vous saurez ce qu'il a, et vous n’aurez pas de peine à faire le jour dans les ténèbres où nous sommes. Moi, je ne peux rien, je ne sais rien. Pour tout éclaircissement, ie comte d’Eberbach m’a envoyé une provocation et l'indication d’un rendez-vous : à deux cents pas du pont de Saint-Denis. Je n’y comprends rien. C'est à devenir fou de honte et de douleur.

« Si vous rentrez, je vous conjure d’accourir; sinon, je n’ai plus de choix qu'entre le duel et le suicide.

Page 1