‹ La vie au desertChapitre 154 sur 175 · LOTHARIO. D · texte numérisé non relu

LOTHARIO. D

Samuel se frotta les mains.

— Le suicide! dit-il. Tiens, cette solution ne m’était pas venue à lesprit ; mais ce ne serait pas la plus mauvaise.

ll se remit à lire son livre.

Il y avait trois quarts d’heure que Lothario était venu ot reparti, lorsque la sonnette s’ébranla de nouveau.

Le regard de Samuel se replongea par la lucarne.

Cette fois, c'était un domestique. Samuel Gelb distingua la livrée du comte d’Eberbach. Marcel alla ouvrir. Samuel essaya encore d'écouter les voix, toujours inutilement.

Mais il eut moins longtemps à attendre. Il vit presque aussitôt le domestique de Julius donner une lettre à Marcel, ct repartir.

Marcel repoussa la grille, et, en quelques secondes, fut à la mansarde,

Il se nomma ; Samuel ouvrit.

— C'était un domestique du comte d’Eberbach, dit Marcel. Il avait ordre de vous remettre cette lettre à vousméme; mais, comme je lui ai dit que vous veniez de sorlir, il l’a laissée et s’en est allé.

— Donne, dit Samuel.

Marcel sortit encore, et Samuel, après s'ôtre enfermé, passa avec précaution une lame de canif sous le cachet de la lettre de Julius, en ayant soin de laisser la cire intacte; puis il souleva l'enveloppe et prit la lettre.

Cette lettre rappelait les faits avec une indignation saccadée et maintenue,

« Samuel savait que, la veille, Julius avait attendu Frédérique et s'était inquiété de ne pas la voir venir, Elle avait uno excellente raison pour no pas venir + elle était enlevéel

» Qui l’enlevait? Ce ne pouvait être, évidemment, que Lothario. Ils se dérobaient ainsi à la contrainte qui génait leur passion. Julius était sûr que c'était Lothario; il avait

intercepté un billet sans adresse où Frédérique disait à un ami, qui ne pouvait être que Lothario, de la rejoindre le plus vite possible au rendez-vous convenu.

» De plus, cette fuite de Frédérique coincidait avec le départ de Lothario, lequel avait disparu hier aussi, sous prétexte d’aller embarquer au Havre des émigrants allemands. Il était bien revenu le matin, après avoir installé Frédérique dans quelque mystérieux village; mais il n'éfait revenu que pour repartir le jour même, et Julius l'avait surpris demandant congé à l'ambassadeur.

» Mais, lui vivant, Lothario ne repartirait pas; ce misérable ne lui aurait pas volé impunément son bonheur, D'abord, Julius l'avait déshérité, lui etsa complice; et puis, il lui avait donné rendez-vous à la nuit tombante.

» Dans quelques heures, un seul des deux serait vivant,

» Samuel était le seul ami que Julius eût au monde; il avait pensé un moment à lui demander d’être son témoin dans ce duel à mort. Mais, s’il avait un témoin, il fallait que Lothario en eût un aussi. Personne m'aurait accepté d’être témoin d’un duel dont on ne lui aurait pas révélé le motif. 11 aurait donc fallu mettre un étranger dans la confidence de ces pénibles secrets, C'était impossible; ni lui, ni Lothario n’améneraient personne.

» Un seul pistolet chargé, Dieu pour témoin.

» Avant de courir cette chance terrible, Julius avait quelques recommandations suprèmes à faire au seul ami qui lui xestât. 11 suppliait donc Samuel de venir en hâte aussitôt qu’il aurait reçu la lettre; il Vattendrait à l'hôtel jusqu’à cing heures, »

Samuel éclata d’un rire sinistre.

— Tout marche à merveille, dit-il; mais, comme tous ces pauvres caractères humains ont peu de fantaisie et de personnalité, et comme le hasard a peu d'imagination! Tout se passe exactement comme je l'avais calculé : mes

‘acteurs ne manquent pas à un seul point de leurs rôles; pas une de ces marionnettes qui s’avise de déranger mon plan et d’y introduire une parcelle d'imprévul Comme j'ai voulu, ils agissent; où je les ai attachés, ils broutent. Et j'aurais pitié de ce bétail! et je ferais attention à la ficelle que je tire, de peur de leur casser le nez! Allons donc! je peux les entrecogner les uns contre les autres et les mettre en morceaux, sans craindre de blesser mon Ame; c'est mon esprit qui travaille en eux, et ils n'ont d'intelligence que la mionne... Quand serai-je à ce soir?

Il recacheta soigneusement la lettre de Julius, de manièroe à ce qu'on ne pdt pas s'apercevoir qu'il l'avait ouverte; puis, approchant sa bouche de la lucarne, il se mit aussitôt à siffler un air de la Muette.

C'était sans douto un signal convenu, car Marcel monta aussitôt.

— Reprends cette lettre, dit Samuel; et, si l'on revient de la part du comte d'Eberbach, tu diras que je ne suis pas rentré, et qu'ainsi tu n'as pu me la donner,

Marcel prit la lettre,

— Et maintenant, dit Samuel, monte-moi à déjeuner, car il commence à être l’heure d’avoir faim.

Dix minutes après, Marcel remonta avec une côtelette, du pain et du vin,

Samuel mangea et but avidement. Son appétit, retardé par l'émotion de l'incertitude, voulait regagner le temps perdu, à présent que Samuel était plus tranquille, sachant la provocation faite et l'affaire en train.

Quand il eut déjeuné, il se remit à lire et à attendre.

Vers cing heures et demie, une voiture encore s'arrêta à la grille.

Samuel en vit descendre le comte d’Eberbach.

Marcel alla ouvrir. Julius, au premier mot du petit domestique, eut un mouvement d’amer souci. Puis il entra dans le jardin et vint vers la maison.

Au bout de près d’une demi-heure, il ressortit et remonta en voiture.

Marcel monta vite à la mansarde de Samuel.

— C'était monsieur le comte d’Eberbach, dit-il,

— Qu'est-ce qu’il fa dit? demanda Samuel.

— Je lui ai dit que vous n’étiez pas rentré, Il a eu l'air tres-affligé et a voulu vous attendre. Comme vous me I’aviez recommandé, je lui ai rendu la lettre que vous avez reçue a midi, Il l’a froissée et l’a mise dans sa poche, Et puis il a marché de Jong en large, comme quelqu'un qui s'impatiente, regardant à la pendule et tirant sa montre. A la fin il a dit : Je ne peux pas attendre plus longtemps. Je lui ai demandé s’il fallait vous dire quelque chose. Il m'a répondu : Rien, il est trop tard, ce n’est plus la peine, Et il est parti.

— Tiens, dit Samuel tirant un rouleau de sa poche, voilà cinquante francs. Tu auras les cinquante autres après-demain, si ta discrétion est bien constatée.

Marcel eut un accès de joie qui lui coupa la parole,

— Retourne à ton poste, reprit Samuel; car il faut que nous continuions encore une heure, Je crois que tout est fini et qu'il ne viendra plus personne, mais veille encore un peu. Un excès de précaution n’est jamais inutile. Va, je suis content de toi.

Marcel redescendit,

Samuel attendit encore une heure. A six heures et demie :

Ils sont à Saint-Denis maintenant, dit-il, Je peux me montrer.

Il descendit.

— Si l'on venait par hasard, dit-il à Marcel, tu répondrais que jesuis rentré, que tu m'as dit la venue du comto d'Eberbach, que j'ai lu le billet de monsieur Lothario, et que je suis parti immédiatement pour l'hôtel du comte d'Eberbach, ù

Il sortit, prit un flacre, et so fit conduire en effet direc= tement chez Julius,

Daniel courut au-devant de lui.

— Oh! comme monsiour le comte vous a attendu f

— Il n'est pas ici? demanda Samuel,

— Non, monsieur, Il vous a attendu jusqu'à cing hou= res; mais il a 66 obligé do sortir, Il lait bien inquiet at bien triste de ne pas vous avoir vu auparavant, |l a dû passer par Ménilmontant,

a Se

— J'étais sorti quand il est venu, dit Samuel. Lorsque je suis rentré, on m’a dit qu’il était venu, et je suis accouru tout de suite. Savez-vous ce qu’il me veut?

— Je ne sais pas, répondit Daniel. Mais ila dQ arriver à monsieur le comte quelque chose d’extraordinaire. Je ne l'ai jamais vu agité comme depuis hier. Vous savez que madame la comtesse n’est plus à Enghien?

— peut-être, fit Samuel. Et le comte sait-il où elle est?

— Monsieur le comte nous a dit qu’il le savait, et que c'était par son ordre qu’elle était allée à une autre campagne dont l'air valait mieux pour elle. Mais comme l’agitation de monsieur le comte a commencé hier, juste au moment où je lui ai appris le départ de madame la comtesse, je crois bien que ce départ lui est bien plus pénibie qu’il n’a voulu nous le dire. Il est probable que c'était à cause de cela qu’il désirait vous voir.

— C’est probable, en effet, dit Samuel. Eh bien! puisqu'il désire me voir, je vais l’attendre. Ouvrez-moi son cabinet.

Daniel l’introduisit dans le cabinet de Julius, et l’y laissa en téte-a-téte avec des livres et Sa pensée.

— Dans ce moment, pensait Samuel en regardant l’ombre qui commençait à tomber, ma volonté s’accomplit, et ces deux automates qui se croient des hommes obéissent à impulsion que mon désir leur a donnée, Ils se battent à mort, Un seul des deux reviendra vivant.

Si Julius est tué par Lothario, celui-ci ne pourra décemment épouser sa veuve. Que dirait le monde, que dirait la sainte morale, d’une femme qui se remarierait avec le meurtrier de son mari. Il y aurait entre Frédérique et Lothario la plus infranchissable des barrières : un cadavre.

De plus, elle voudrait bien l’épouser, que je m’y opposerais, Je reprendrais ma parole, Je Jui avais permis de prendre Lothario pour mari par générosité, parce que c’é- {ait Je moyen de la faire riche, parce que c'était à cette condition que Julius leur laissait toute sa fortune. Mais main~ tenant Julius a déshérité Lothario, il me Ya écrit. Il m'a écrit aussi que j'étais le seul ami qu'il eût au monde. A qui donc at-il pu transmettre ses biens, sinon à moi?

Je parie que si j’ouvrais le testament qui doit être dans un des tiroirs de ce secrétaire, j'y trouverais mon nom en toutes lettres. En ce cas, en épousant Frédérique, je l’enrichis, et ma générosité, qui consistait auparavant à me sacrifier, consiste désormais à me présenter. Je retire mon autorisation et je rappelle à Frédérique son engagement par dévouement pour elle.

Donc, la mort de Julius produit ces deux résultats qui tous deux me donnent Frédérique : Lothario impossible, moi riche.

Si c'est le contraire qui arrive, si c'est Julius qui tue Lothario, tout s'arrange encore mieux. Nous revenons juste au point où nous étions le jour de la noce, Je n'ai plus qu'un rival faible et moribond, prêt à partir pour un monde meilleur, et auquel de telles émotions auront porté le dernier coup. D'ailleurs, je suis là, s'il a trop de peine à mourir, pour l'aider.

Dans ce cas, de deux choses l'une : ou, avant de mourir,

il aura le temps de se réconcilier avec Frédérique et de refaire son testament pour elle, et alors Frédérique m’ap= portera sa fortune; ou il mourra avant d’être réconcilié et je serai son héritier, et alors c’est moi qui apporterai sa fortune à Frédérique. Qu'il se réconcilie ou non, Frédérique et les millions m’appartiennent.

Eh! eh! tout cela est assez fortement combiné. Tu nas pas baissé, Samuel,

Au travers de ces méditations de Samuel, la nuit était tout à fait tombée, et Daniel était venu faire allumer les lampes,

Cependant l’heure passait, et Julius ne reparaissait pas. Pourtant, vivant ou mort, il était impossible qu’il ne re= vint pas ou qu’on ne le rapportât pas à son hôtel.

Lothario et Julius n'avaient pas dû attendre, pour se battre, l'obscurité complète. En supposant qu'ils se fussent battus à six heures et demie, un duel pareil, où il y a cet acharnement, ne dure que quelques secondes, Il était maintenant près de huit heures et demie. Julius avait eu deux fois le temps de tuer ou d'être tué, et d’être revenu.

Un moment, Samuel eut une idée qui le fit sourire de ce rire étrange qui lui était particulier. Julius et Lothario se rencontraient sans témoins; si, par hasard, Lothario refusait de se battre au pistolet, ils s'étaient battus à l'épée; s'ils s'étaient enferrés et tués tous deux du même coup, alors il n’y aurait pas eu de survivant pour mettre le mort en voiture, le retard s’expliquerait tout naturellement,

Samuel eut aux yeux un éclair de joie, mais cet éclair s'éteignit aussitôt. Il n’osa pas tant espérer. C'eût été trop exiger du sort.

Il rabaissa ses prétentions. I] se contenta d’un cadavre.

Mais qu’au moins Julius arrivat! qu’au moins le résultat de ses trames ne se fit pas si longtemps attendre! que le destin choisit celui des deux qu'il préférait supprimer, mais qu’il se décidat vite!

Neuf heures sonnérent.

Samuel commençait à s'inquiéter, révant quelque incident qui aurait dérangé ou ajourné la rencontre, lorsqu'une voiture roula dans la cour.

Samuel se précipita vers la fenêtre.

Mais la cour était sombre, et la voiture était masquée par la galerie qui protégeait le perron contre la pluie.

Il ne vit rien.

Il s’assit, affecta une figure impassible , et se plongea dans la lecture d'un journal.

La porte du cabinet s'ouvrit,

Samuel tourna la tête tranquillement,

Julius, pâle et chancelant, lui apparut, debout dans l'ombre, ombre lui-même,

eee LE

4 XLT EXPLICATION.

Quand le comte d’Eberbach apercut Samuel, sa pâleur redoubla. Une sueur froide inondait son front.

Samuel se leva sans que son visage trahît la moindre émotion.

— Tu avais à me parler? dit-il. Je t'ai attendu.

Julius ne répondit pas un mot.

Samuel poursuivit :

— On m'a dit que tu étais inquict. Je sais pourquoi. Je vicns te rassurer.

— Tu sais pourquoi? balbutia Julius.

Et lui tendant la lettre qu’il avait écrite le matin, il lui dit :

— List

Samuel fit semblant de lire la lettre qu’il avait déjà lue. Tout à coup il parut épouvanté.

— Malbeureux! s’écria-t-il, tu as soupçonné Lothario...

— Samuell dit violemment Julius en lui saisissant le bras, je te défends de jamais prononcer ce nom devant moi.

— Mais, dit Samuel, je veux savoir ce qui est arrivé. D'où viens-tu? qu’as-tu fait? Tu as provoqué Lothario. Mais, malheureux, il n'était pour rien dans le départ do Frédérique.

— Frédérique? dit Julius, tu sais où elle est?

— Sans doute, répondit Samuel.

— Où est-elle?

— Je vais l'expliquer cela. Mais vois ce que tu as fait avec ta précipitation. Lothario était innocent.

— Il ne s'agit pas de Lothario, dit Julius d’un air sombre. Parle-moi de Frédérique.

— L'histoire est toute simple, commenca Samuel.

— Je t'écoute.

Samuel alors raconta à Julius, impassible et morne, toutes les raisons et tous les détails du départ de Frédérique.

Depuis la scène d’Enghien, où le comte d’Eberbach était apparu d’une manière si brusque et si violente dans le tôte à tôte des deux jeunes gens, Frédérique sentait dans sa vie une gêne continuelle, qu’augmentait de jour en jour l'humeur de plus en plus sombre de Julius.

Cette Ame douce et timorée se reprochait d’attrister et de tourmenter involontairement un cœur qui l’aimait, un mourant, son bienfaiteur.

Au risque d’affliger Lothario qui, lui du moins, était jeune et fort, qui avait l'avenir pour compensation du présent, elle s'était imposé la loi de ne plus le voir jamais en l'absence du comte,

Môme, les deux ou trois fois que Lothario l'avait rencontrée sur la route d'Enghien à Paris et avait fait arréter sa voiture, les seuls mots qu'il eût obtenus d'elle avaient été des prières instantes do no plus chercher ces rencontres

qui pouvaient être rapportées au comte d’Eberbach, et mal interprétées, troubler les derniers jours de l’homme auquel ils devaient toutes leurs espérances de bonheur. Elle lui avait rappelé les devoirs que tous deux avaient envers Julius, et l'avait conjuré d'éviter tout ce qui pouvait mettre une ombre dans la pensée de son oncle

Comment Samuel savait cela? par Lothario lui-même dont il était l'ami et le confident le plus intime.

Frédérique aussi avait toute confiance en Samuel, et lui disait ses inquiétudes et ses doutes. Elle le consultait sur Ja conduite qu’elle devait tenir. Il allait souvent la voir à Enghien, et elle venait le voir à Ménilmontant.

Julius s'était fâché une fois que Samuel lui parlait de Frédérique et de Lothario; Samuel, dans sa délicatesse, avait cru devoir ne plus prononcer à l'avenir ces noms devant Julius. Cependant, il avait été bien des fois tenté, pour rassurer son ami, de lui répéter toutes les choses affectueuses et tendres que Frédérique venait de lui dire à l'endroit de Julius. La plus ardente préoccupation de Frédérique était la reconnaissance qu’elle devait au comte. Que faire pour le tranquilliser? Comment lui rendre quelque chose des bontés dont il l’avait comblée ?

A quoi Samuel répondait que, tant qu’elle serait à Enghien et Lothario à Paris, elle ne pourrait pas faire que Lothario ne poussât pas son cheval du côté de Saint-Denis, les jours où il savait qu’elle devait venir. Elle ne pourrait pas dire à son cocher, à moins de donner prise aux commentaires, de ne pas obéir au geste du neveu de son mari, qui lui disait d'arrêter. Elle ne pourrait pas empêcher le cocher de raconter la rencontre aux gens du comte, un passant de la voir causer avec Lothario, le comte d'apprendre que ses ordres avait été enfreints et de se créer des soupçons chimériques. i

Il n’y avait qu’un moyen: c’était de mettre entre elle et Lothario la distance.

Mais comment? Demander à Lothario de faire par dévouement ce qu'il avait fait par désespoir, de quitter Paris et de retourner en Allemagne, jusqu’à ce que la mort de son oncle lui rendit la liberté? C'était briser l'avenir de Lothario. Le mieux eût été que ce fût Frédérique qui s'éloignât de Paris avec Julius. Mais toutes les fois qu'elle avait parlé à son mari d'aller habiter avec lui le château d’Eberbach, Julius lui avait répété ce qu'il lui avait déjà dit à Enghien: il ne pouvait pas quitter Paris pour une raison qu'il lui était défendu de dire à personne.

Ainsi, impossibilité de rester à Paris et impossibilité de partir, voilà dans quelle situation fausse et douloureuse se trouvait la pauvre jeune fomme.

A cet endroit de son récit, Samuel s'arrôta pour observer l'effet qu'il produirait sur Julius. Il lo trouva muet, immobile et morne. Voulant à toute force lo faire parler et lui arracher son secret d'entre les dents, Samuel essaya des reproches et des questions directes,

— Vous vous plaigniez beaucoup, Lothario et toi, conti- (inua Samuel. Vous ne pensiez qu'à vous, et vous no fisiez pas attention qu'il y avait quelqu'un qui (lait plus à plaindre que vous : Frédérique, Elle subissait le contre-

coup de toutes vos passions jalouses et violentes. Elle, une femme, un enfant, une pauvre douce créature née d’hier, pure, irréprochable, vous vous efforciez l’un et l’autre de lui faire l'existence la plus triste qu’on puisse imaginer.

Toi! surtout! De quoi diable pouvais-tu lui en vouloir? Tu craignais qu’elle ne vit Lothario? Elle ne demandait pas mieux que de le quitter et de mettre entre elle ct lui trois cents lieues! C'était toi qui ne voulais pas partir. Et sans dire pourquoi encore! Une raison mystérieuse te retenait à Paris, Quand on a des raisons mystérieuses qui yous retiennent auprès d’un rival, c’est qu’on n’est guère jaloux. Pardieu! je ne suis pas curieux, mais je donnerais quelque chose pour savoir quel si impérieux molif pouvait empêcher de ten aller à Eberbach?

Julius ne répondit toujours pas une paroles il écoutait Samuel d’un air étrange, froid et sombre.

Samuel commençait à s’alarmer de cet air singulier de Julius.

Cependant, il se disait aussi qu’il était tout simple qu'au sortir de l’acte terrible qu’il venait d'accomplir, Julius fût absorbé et silencieux.

Samuel poursuivit son récit :

— Tout l'embarras de la situation de Frédérique résultait donc de ce fait inexplicable que tu ne voulais pas ou ne pouvais pas quitter Paris. Pourquoi t’obstinais-tu à rester en France ? Toute la question était 1a.

Puisque tu refusais de dire ton motif, force était de le deviner, A force de chercher, je crus l'avoir trouvé.

Si tu ne voulais pas emmener Frédérique à Eberbach, c'était par délicatesse et par réserve, Tu ne voulais pas pa~ raitre l'enlever et l’opprimer. Tu ne voulais pas l’enterrer dans la solitude avec un malade. La même raison qui t’avait empêché de la garder avec toi à Paris, ?empCchait d'aller avec elle à Eberbach. Il te répugnait d’en appeler à ton droit strict, de la séparer absolument de Lothario et d’abuser de l'offre dévouée qu’elle te faisait pour la rendre malheureuse.

Il était évident pour moi que c'était là le scrupule qui te relenait, En dehors de cela, quel lien avais-tu en Fran- 2? Tu n'étais plus ambassadeur, tu ne Voccupais pas de politique, tu avais rompu toutes tes relations depuis ta maladie. Tu n'avais donc rien à faire à Paris.

En posant toutes ses hypothèses, Samuel ne quittait pas des yeux Julius, sans pouvoir surprendre un mouyement, un signe, une impression sur ce visage de marbre,

— Alors, reprit-il, je conclus nécessairement ainsi : au fond Julius serait enchanté d'aller en Allemagne ; mais il est trog généreux pour exiger et même pour accepler 2 sacrifice de la part de Frédérique, Il ne veut pas lui faire du mariage un exil.

Autrement, s'il avait un motif de rester à Paris, pourquoi n'avouerait-il pas ce motif à Frédérique, Il ne le dit pas, parce qu'il n’en a pas.

— N'avais-je pas raison? demanda Samuel en essayant encore une fois de faire répondre Julius et en le regardant en face.

Mais le comte d’Eberbach ne fit attention ni à la ques-

tion ni au regard

Samuel continua a expliquer comment il avait été amené à conseiller à Frédérique de quitter Enghien et la France.

Julius donc, évidemment n’avait qu’une raison possi= ble pour ne pas vouloir partir : sa délicatesse.

Mais si Frédérique lui forçait la main, si elle prenait l'initiative, si la résolution venait d’elle, Julius en serait ravi et reconnaissant.

Frédérique avait donc une manière toute simple de sor= tir de sa position intolérable, c'était de quitter Paris sans rien dire à personne, de se réfugier à Eberbach, et d’é= crire de 14 à son mari qu’il vint la retrouver.

Julius n’était pas assez malade pour que le voyage, fait à petites journées, pût le fatiguer. Et puis la joie de voir le dévouement de Frédérique, et ensuite le changement d'air, lui redonnerait des forces et de la jeunesse,

Ce plan assurait le bonheur de Julius et la tranquillité de Frédérique, qu’il ne tourmenterait plus de ses soupcons et de ses scènes,

Et Samuel convenait qu’il avait conseillé énergiquement à Frédérique de prendre ce parti, le seul qui pût remettre la paix dans deux cœurs troublés.

Frédérique avait hésité longtemps. Puis, un jour que le comte d’Eberbach l'avait accueillie plus froidement encore que de coutume, par commisération pour lui autant que dans l'intérêt de sa tranquillité à elle, elle s'était décidée,

I avait été convenu qu’elle ne préviendrait pas Lothario, de crainte qu’il ne la détournât de son dessein, et aussi pour lui épargner la tristesse des derniers adicux et le déchirement de la séparation,

Samuel avait écrit d'avance à Eberbach, au nom de Julius, qu’on préparat tout pour recevoir la comtesse,

D'ailleurs, il devait la rejoindre à Strasbourg et aller l'installer.

Il n'était pas parti en même temps qu’elle, parce qu'il voulait être là au moment où Julius s’apercevrait du départ de Frédérique, afin de le tranquilliser et de tout lui dire. |

— Lorsque je suis venu hier et que je t'ai trouvé dja un peu inguict, dit Samuel à Julius, je savais bien que Frédérique était partie et qu’elle ne viendrait pas. Mais il était encore trop tôt pour Vavertir, Nous avions arrêté, elle et moi, que je Vapprendrais son départ le plus tard possible, quand elle serait loin et que tu ne pourrais plus faire courir après elle pour la ramener, Le sacrifice n’eût pas ét6 réel et sincère si nous Vavions prévenu à temps. Tu te serais cru obligé de lutter de générosité avec Frédérique, tu aurais exigé qu’elle revint, et tu aurais pu penser qu’elle avait voulu se donner le mérite d’un dévouement illusoire et pour rire, Nous voulions que tu susses bientôt que sa résolution était vraie et irrévocablo,

l'orcé inopinément, tu lo sais, d'aller diner à Maisons, je m'élais promis de tout te dire hier soir, Jo complais passer par ici en reyenant de ce diner. Malheureusement, j'ai été retenu bien plus tard quo je ne pensais, Je nesuis rentré que fort avant dans la nuit,

Et dès lors sont intervenues mille aubres petites fatalites

terribles,

D'abord, dans mon trouble, j'avais oublié hier d’enyoyer prendre à Enghien une lettre que Frédérique avait dû, selon nos conventions, laisser pour moi sans adresse, afin de m'indiquer l’heure de son départ. Cette lettre, je le vois, sera tombée entre tes mains, et, faute de mon nom sur l'enveloppe, tu l’auras crue adressée à Lothario.

Si j'avais soupçonné l'erreur qui est resultée de ce funeste oubli, je serais accouru ici à quelque heure que ce fût, et je l'aurais réveillé. Mais quand j'y ai songé ce matin je ne me suis pas imaginé que la chose pit avoir aucune conséquence grave, et j'ai pensé qu’il serait temps de tout te dire en te voyant.

Ce matin, j'ai quitté Ménilmontant de très-bonne heure, pour venir ici. Autre fatalité. J'ai rencontré en route quelqu'un qui était de ce diner de Maisons. Les événements politiques sont d’une telle gravité dans ce moment, que je nai pu remettre une commission extrêmement importante qu’il m’a chargé de remplir. Je ne pouvais deviner ta méprise, mais seulement ton inquiétude. Je tai écrit un mot qui aurait rassuré. Mais il paraît que le commissionnaire à qui j'ai remis ma lettre s’est trompé, ou s’est grisé, ou a perdu ma lettre, puisqu’elle ne test pas arrivée, és

Comme le fait politique qui m’a occupé toute la journée m'avait ramené du côté de Ménilmontant, j'ai repassé par chez moi avant de venir ici, Tu en sortais. Marcel m’a dit qu’un de tes domestiques m’avait apporté une lettre que tu avais reprise; que tu avais eu l'air contrarié de ne pas me trouver. Je suis accouru. Daniel m’a raconté ton agitation depuis hier, Cela ne m’a nullement inquiété, puisque j'étais certain de te calmer avec un mot. Mais {a lettre, que tu viens de me faire lire, m’épouvante. Je pressens, je redoute, je vois quelque malentendu effroyable, Julius, encore une fois, qu’est devenu Lothario ?

— Je tai dit déjà de ne pas prononcer ce nom, repri- Julius, d’une voix étranglée.

Samuel regarda fixement Julius.

Celui-ci avait écouté tout le récit de Samuel avec un air attéré, glacé, mort. Quo se passait-il derrière cetle phyl sionomie de bronze? Était-ce stupeur après un de ces actes sanglants qui brisent et épuisent les plus fermes caractères? Était-ce une arrière pensée que Samuel ne pénétrait pas?

Samuel avait beau épier, il n'avait pas pu découvrir une émotion sur ce visage de sphinx.

— Ainsi, reprit froidement Julius, Frédérique est maintenant près d'Eberbach?

— Oui. Veux-tu que je l'avertisse, que jo la rappelle, que je la rejoigne ?

— Non, merci, Samuel, Je me charge de tout, Tu m'as dit tout co que je voulais savoir,

Il reprit :

— Maintenant, je te serai obligé de me laisser, J'ai besoin de rester seul.

— Mais, objecta Samuel, après les secousses do cette journée. y

— J'ai besoin de repos et de solitude, insista Julius.

— Tu n'as rien à mo dire? demanda Samuel.

— Rien ce soir. Mais bientôt, sois tranquille, nous causerons.

Julius dit cela d’un ton singulier qui fit réver Samuel.

Mais devant l’insistance de Julius, il ne pouvait pas ne pas sortir.

— Je me retire, dit-il. A bientôt.

— À bientôt, dit Julius.

Et Samuel sortit.

—TIla unair étrange, pensa-t-il en descencant l'escalier et en traversant la cour, Bah! cela se comprend. Il sort de tuer. Quand on n’en a pas l'habitude! Il était morne et comme abruti. Il avait peut-être quelque arrièrepensée. Pourquoi veut-il rester seul, dans un moment où, d'ordinaire, on n’est pas fâché d’avoir quelqu'un qui vous tienne compagnie? Est-ce que par hasard il penserait à se brûler la cervelle? Eh! mais, ce ne serait pas une si mauvaise idée. Je ne l’en blamerais aucunement pour ma part, ce serait de la besogne qu’il m’épargnerait. Allons, Samuel, tu as fait un coup double, et décidément les événements ne sont que les très-humbles et très-obéissants serviteurs de la volonté humaine. Avec un peu d'intelligence, on se passe trés-bien de la Providence!

Nous allons voir maintenant comment la volonté et l’intelligence de Samuel Gelb avaient réussi à rapprocher Frédérique de Gretchen.

Page 1