‹ La vie au desertChapitre 155 sur 175 · EN ROUTE · texte numérisé non relu

EN ROUTE

Pendant que Julius et Lothario se prenaient ainsi au piége préparé par Samuel Gelb, Frédérique, en compagnie de madame Trichter, roulait vers Strasbourg.

Frédérique était triste et inquiète : triste à cause de Lothario, inquiète à cause du comte.

Quelle impression tous deux allaient-ils ressentir de son brusque départ? Elle était sûre que Lothario en souffrirait, et elle n'était pas sûre que le comte d'Eberbach s'en réjouirait, Si monsieur Samuel Gelb s'était trompé ? Si ce n'élait pas par discrétion et réserve, mais par nécessité, que Julius restait à Paris? S'il avait, en réalité, quelque intérêt essentiel qui lui interdit de quitter la France ? Ne serait-il pas mécontent alors de se voir arraché de force du centre de sa vie et de ses préoccupations, malgré sa volonté formellement exprimée à diverses reprises ?

A mesure qu'elle s'éloignait, elle se sentait envahie par lo repentir, presque par lo remords, Cette sorte de fuite la troublait, Elle se demandait jusqu'à quel point l'amourpropre et la tendresse du comte d'Eberbach seraient satisfaits de la voir avouer, en quelque sorte, par le fait même de sa fuile, qu'elle était obligée de se séparer de Lothario, comme si elle ne se sentait pas capable de lui résister de près ot de ne pas continuer à le voir malgré la volonté de son mari? Son départ lui apparaissait mainteant sous une face tout autre, et ce qu'elle avait fait par

délicatesse pour le comte, lui paraissait une offense dont il avait droit dese choquer.

Et c'était pour cela qu’elle avait affligé le cœur de Lothario!

Elle regrettait de n’avoir pas tout dit au comte d’Eberbach, de ne pas lui avoir parlé à cœur ouvert, de ne pas lui avoir demandé s’il lui serait agréable d’aller vivre au château d’Éberbach.

— Mais vous le lui avez demandé vingt fois, lui disait madame Tritchter, et monsieur Samuel Gelb vous a expliqué pourquoi monsieur le comte vous cachait son vrai désir, de crainte d’abuser de votre dévouement. Il ne faut pas vous tourmenter comme vous le faites. Ce n’est pas par caprice et par coup de tête que vous êtes partie, c’est d’après l'avis d’un homme qui vous a élevée, qui a toujours été votre meilleur ami, qui connaissait monsieur le comte d’Eberbach mieux que vous. Doutez-vous de monsieur Gelb?

— Non, certes! répondit Frédérique. J’ai pleine confiance en monsieur Samuel Gelb, qui a toujours été bon pour moi. Mais, qu'est-ce que vous voulez, ma bonne madame Trichter ? je ne suis pas habituée à voyager, surtout seule, Je n'ai jamais quitté Paris, et je suis toute surprise, je suis effrayée de me trouver ainsi seule courant les grands chemins,

— Encore quelques relais, dit madame Tritcher, et cela vous passera.

Les relais se succédaient, et les inquiétudes de Frédérique ne passaient pas. Madame Trichter faisait ce qu’elle pouvait pour la rassurer.

— Vous rirez bien demain de vos transes d'aujourd'hui. Monsieur Samuel Gelb, dans ce moment, se met en route pour nous rejoindre. Vous le verrez demain, et il vous donnera des nouvelles de monsieur le comte. Alors, vous vous repentirez de n’avoir pas joui de ce charmant voyage, fait dans cette bonne chaise de poste. Comment! monsieur Samuel Gelb a si bien arrangé les choses que nous n'avons presque à nous occuper de ricn, que nous trouvons tout préparé, que les relais nous attendent, et que les postillons nous recommandent les uns aux autres. Et vous n'êtes pas contente! Monsieur Samuel est bien capable d'arriver avant nous. Que diriez-vous, si c'était lui qui ouvrit la portière de notre voiture lorsque nous allons arriver à Strasbourg ? S'il tarde un peu, nous visiterons Strasbourg! C’est mon pays. Je vous mènerai partout, Vous verrez la belle cathédrale, Mais, vraiment, vous avez l’air triste comme si l'on vous emmenait en pays sauvage. Strasbourg est une ville aussi belle que Paris, entendez-vous bien ?

Mais les consolations de madame Trichter ne parvenaient pas à dissiper le nuage de plus en plus épaissi sur lo beau front de Frédérique.

La nuit, elle ne dormit pas, et, baissant les glaces pour que l'air raffraichit un peu son front brûlant, elle regarda, tout le temps, les fantômes des arbres noirs courir le long des chemins,

Le lendemain, vers dix heures un quart, elle éprouva tout à coup un grand serrement de cœur, Elle tressaillit,

comme atteinte d'une commotion inexplicable,

C'était juste le moment où le comte d’Eberbach, à l’ambassade de Prusse, jetait son gant au visage de Lothario,

Sympathie étrange! Cette indicible souffrance dura à Frédérique jusqu’à la nuit tombante, jusqu’à l'heure du duel.

Alors il lui sembla que sa fièvre tombait brusquement, et les battements de son cœur s’arrélérent, comme si tout était fini.

Elle tomba dans une sorte d’engourdissement, dont ella fut tirée tout à coup par madame Trichter, qui la réveillait et qui disait :

— Descendons ; nous sommes arrivées.

La chaise de poste était en effet à Strasbourg, à la porte de l'hôtel du Soleil, que Samuel avait indiqué à Frédérique, et où il devait la rejoindre.

Samuel n’était pas arrivé. Mais il n’y avait pas de temps perdu. Il n'avait promis d’arriver que dans la soirée ou dans la nuit.

Frédérique n’avait pas faim. Mais les instances de ma= dame Trichter la forcèrent à prendre quelque chose. Elle mangea à peine et se retira aussitôt dans sa chambre.

Elle attendit jusqu’à minuit.

A minuit, Samuel n’élant pas venu, fatiguée par la route et par l'émotion, elle se coucha et s’endormit.

L’impatience la réveilla de très-bonne heure.

Elle sonna. Madame Trichter accourut.

— Monsieur Samuel est-il arrivé? demanda Frédérique,

— Pas encore, madame. Mais voici une lettre de lui.

— Une lettre de lui? s'écria Frédérique. Pourquoi une lettre, lorsque c’est lui qui devait venir? Donnez vile.

Elle prit la lettre, et lut tout haut :

« Ma chère enfant,

» Je complais bien, ainsi que je vous en avais fait la promesse, partir vers midi pour vous rejoindre. Mais voici qu’il me tombe sur les bras une affaire imprévue dans laquelle toutes mes convictions politiques sont engagées. Je vais Ôtre retenu ici jusqu'à ce soir assez tard, jusqu’à de= main peut-être. Ne m’attendez donc pas à Strasbourg.

» Au recu de ma lettre, continuez tout de suite votro route jusqu'à Eberbach, où vous êtes annoncée, et où vous serez reçue comme une reine.

» Soyez tranquille quant à Julius. Dans quelques heures, et avant même qu'il se soit aperçu de votre départ, je lui dirai la généreuse résolution qu’a prise votre dévouement, J'ai une espérance. Qui sait s’il ne voudra pas partir avec moi, et vous porter lui-même ses actions de grâces? Pour cette raison encore, il vaut mieux que je reste à Paris quelques heures de plus.

» En arrivant à Eberbach, ou le lendemain de votre arrivée au plus tard, vous aurez une lettre qui vous avertira de tout ce qui aura été fait, dit ot résolu.

» Soignez-vous bien. Dites à madame Trichter que je vous recommande absolument à elle, et que je la fais res

ponsable du moindre accident ou du moindre malaise que vous pourrez éprouver.

» A bientôt, » Votre ami,

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