‹ La vie au desertChapitre 156 sur 175 · D SAMUEL GELD. D · texte numérisé non relu

D SAMUEL GELD. D

— Je retourne à Paris, dit Frédérique, la lettre lue.

=- Comment! s’écria madame Trichter étonnée. Pourquoi donc?

— Oui, dit Frédérique. J'ai passé deux trop mauvaises journées, hicr et avant-hier. J’espérais qu’au moins aujourd’hui j'aurais quelqu'un pour me tranquilliser et pour me parler; mais, puisque monsieur Samuel Gelb n’est pas venu, je retourne auprès de monsieur le comte. Je ne veux pas recommencer à être livrée a moi toute seule. Deman= dez des chevaux.

— Je vais demander des chevaux, dit madame Trichter; mais j'espère que ce ne sera pas pour retourner à Paris.

— J'ai besoin de revoir le comte le plus tôt possible, dit Frédérique.

— Ce n’est peut-être pas en retournant à Paris que vous le verriez le plus tôt possible, répliqua mdame Tritcher.

— Où donc pourrai-je le voir plus tôt qu'à Paris?

— Monsieur Gelb vous écrit avant-hier qu’il ne partira que le lendemain matin, et que monsieur le comte l'accompagnera peut-être.

— Il dit : Peut-être, interrompit Frédérique.

— Supposez que monsieur le comte l’accompagne. En retournant à Paris, vous risquez de vous croiser avec eux, et d'aller chercher à Paris quelqu'un qui vous cherchera à Eberbach.

— C'est vrai, dit Frédérique découragée. Mais que faire?

— Déjeuner d'abord, répondit madame Trichter.

— Est-ce que j'ai faim?

— C'est moi que monsieur Samuel Gelb fait responsable de votre santé ; il faut donc que vous m’obéissiez. Et puis, lorsque vous aurez déjeuné, nous ferons ce que dit monsieur Gelb. Nous irons attendre, à Eberbach, sa lettre ct monsieur le comte.

— Donnez donc les ordres, dit la pauvre Frédérique anéantie,

Une demi-heure après, la chaise de poste sortait do Strasbourg,

NECEPTION AU CHATEAU,

Samuel n'avait pas trompé Frédérique, Elle était attendue au château d'Eberbach,

Il y avait même ou, à ce sujet, un conseil tenu par les domestiques, dont elle allait troubler la fainéantise.

Les domostiques avaient été informés du mariage de leur maitre. Julius leur avait fait envoyer une gratification pour qu'ils eussent leur part de la fMte, et il y avait

eu alors au château deux grands jours de festins et de danses, auxquels avaient été invités les notables habitants de Landeck.

Et puis, les domestiques n'avaient plus pensé à leur maitre ni à leur maîtresse, jusqu’au jour où la lettre de Samuel vint leur apprendre que la comtesse et probablement le comte d’Eberbach allaient habiter le château pendant la saison.

Un intrus qui, sans crier gare, entrerait dans la première maison venue à l'heure du diner, s'asscoirait à table, mangerait les meilleurs morceaux, et, après le diner, irait tranquillement se coucher dans la plus belle chambre, ne semblerait pas aux maîtres de la maison plus insolent et plus outrecuidant que ne le parurent aux domestiques du chateau ce comte et cette comtesse assez impertinents pour oser venir loger chez eux.

La lettre de Samuel fut comme le caillou qu’on jette dans un marais bien tranquille, et qui fait aussitôt coasser toutes les grenouilles. Il y eut une insurrection.

Mais un discours éloquent de Hans, qui était la forte téte, apaisa la révolution et abattit les commencements de barricades.

Hans parla à peu près dans ces termes :

— Sans doute, il est dur, quand on s'est accoutumé à vivre dans la solitude et dans le repos, quand on a conquis peut-être le droit de regarder comme à soi un château que ses propriétaires abandonnent, quand on a contracté la facile habitude de manger ce qu’il y a de mieux en fait de fruits et de légumes, et de vendre le reste, quand enfin on a tous les agréments de la vie des maîlres sans en avoir les inconvénients et les soucis; sans doute, il est dur de redevenir domestique, d’obéir, de se lever et de se coucher à l'heure qui plait aux autres, de faire la cuisine pour les autres, de cueillir les fruits pour les autres, de brosser des habits et de cirer des bottes ! Sans doute, il y a d'autres plaisirs que ceux-là dans l'existence. Mais, à insensés que vous êtes! toute cette fatigue que nous prendrons ne nous sera-t-elle pas payée? Une jeune femme qui vient de se marier est généralement prodigue. L'argent doit lui couler dans les mains. Que de dépenses, que de largesses, que de pourboires! Nous aurons plus de peine, mais nous aurons plus de profit. Il y a assez de fruils et de légumes pour que nous en ayons notre part, même après les maitres. On augmentera nos gages. Elsongez-vous sans délire au jour de joie où le comte et la comtesse, après l'été, retourneront à la ville, non sans nous combler de cadeaux, et où nous aurons ce double plaisir de voir les maitres partir et leur argent rester ?

La harangue de Hans obtint un succès complet, et lous, dès lors, mirent le plus grand zèle à préparer la réception de la jeune maitresse du chateau.

Le bruit do la prochaine arrivée de la nouvelle comtesse d'Eberbach ne tarda pas à se répandre à Landeck et lieux environnants,

Lo soir même de la lettre de Samuel, tout Landeck était sens dessus dessous, et la rumeur fut telle qu'elle vint aux oreilles de Gretchen,

La chevrière avait déjh cu un accès de tristesse amère

quand elle avait appris que le comte d’Eberbach s'était remarié. Il lui avait semblé que sa chère Christiane mourait une seconde fois.

Mais sa douleur et son amertume redoublérent quand elle apprit que la nouvelle comtesse d’Eberbach allait venir s'installer dans ce chateau tout plein de Christiane.

Cette arrivée d’une étrangère dans cette maison bâtie pour Christiane, habitée par elle seule autrefois, et maintenant par sa mémoire, faisait à Gretchen l’effet d’une impiété et d’un sacrilége,

Pour elle, ce château était comme la tombe de la chère morte; il lui semblait que c'était un lieu consacré et qui appartenait à la mort. Y introduire la vie, le train ordinaire des choses, les intéréts vulgaires, les fetes peut-étre, c'était pour elle quelque chose comme la violation d’une sépulture.

Elle ne voulut pas voir cela. Il lui répugnait d'assister à cette profanation. C'était justement l’époque où elle avait l'habitude d’aller à Paris tous les ans. Elle se décida à partir le jour même où la nouvelle comtesse devait arriver,

D'ailleurs, son voyage était plus nécessaire que jamais. Malgré la promesse que Frédérique lui avait faite à Ménilmontant l’année précédente, Gretchen n’avait reçu aucune nouvelle de la jeune fille.

Pourquoi Frédérique ne lui avait-elle pas écrit? se défiait-elle de cette étrangère qu’elle voyait apparaître un quart-d’heure chaque année, et qui refusait de se faire connaître? ou bien l’avait-elle oubliée, ou bien était-elle malade?

ll fallait donc que Gretchen allat s'assurer de ce qui en était,

Le jour même où Frédérique sortait de Strasbourg , Gretchen écrivit à Gamba qu’elle serait à Paris dans dix jours, dit adieu à ses chèvres, qu’elle confia à une autre gardeuse, et, le havresac sur le dos, se mit en route, par une belle après-midi de mai. Il fallait qu’elle fût, le soir, à Heidelberg.

Elle marcha tout d’un trait jusqu’à Neckarsteinach.

Là, elle s'arrêta pour reprendre haleine et manger un morceau de pain,

Elle s'assit sur le banc de pierres de l’hôtel de la poste.

Au moment où elle mordait dans son pain avec l'appétit que donne la marche au grand air, un galop de chevaux lui fit lever la tête.

Elle aperçut, à quelques centaines de pas, un tourbillon de poussière, à travers lequel elle ne tarda pas à distinguer une chaise de poste.

Elle eut involontairement une pensée de colère,

Cette chaise de poste venait d’Heidelberg et so dirigeait vers Eberbach,

— Si c'était la nouvelle comtesse! pensa-t-elle.

Et elle laissa tomber son morceau de pain. Elle n'avait plus faim.

Elle se leva pour fuir,

La voiture était déjà à la porte de l'hôtel, et l'auborgisto ouvrait la porlière,

Gretchen ramassa vite son petit bagage,

— Comment s'appelle ce pays? demanda une voix de femme de l’intérieur de la voiture,

— Neckarsteinach, madame, répondit l’aubergiste,

— Sommes-nous loin d’Eberbach?

— À quelques milles seulement.

— C’est bien cela, pensa Gretchen. C’est elle qui arrive. Vite! partons!

Elle se mit en route.

— Ces dames ne descendent pas? demanda l’aubergiste.

— Non, merci, répondit une autre voix dans la voi: :

ture.

A celte voix, Gretchen, qui avait déja fait quelques pas, se retourna subitement.

Elle revint a la voiture, regarda par la portière, et s’écria :

— Frédérique!

Frédérique regarda la femme qui lui parlait, et ne la reconnut pas d'abord.

— Et moi, s’écria la chevrière, qui allais vous chercher si loin, quand le bon Dieu vous envoyait au-deyant de moi! Vous ne me reconnaissez pas? ajouta-t-elle.

— Oh! si je vous reconnais maintenant, répondit Frédérique. Attendez, madame, je vais descendre.

Gretchen ouvrit la portière, Frédérique et madame Trichter descendirent.

— Pardonnez-moi, ma chère dame, dit Frédérique en serrant les mains de Gretchen, pardonnez-moi de ne pas vous avoir reconnue tout de suite. Mais je m'attendais si peu à vous rencontrer ici, et puis, j'ai tant de choses dans la téte!

Gretchen pâlit tout à coup.

— Vous me raconterez tout cela, dit-elle. Mais il y a une chose qu’il faut que je sache à l’instant même.

— Qu'est-ce donc?

— O mon Dieu ! dit la chevrière, j’ai peur de ce que je vais apprendre.

— Que craignez-vous ? interrogea Frédérique, inquiète.

— Où allez-vous? reprit la chevrière avec un effort.

— Au chateau d’Eberbach.

—O mon Dieu! Mais vous y allez comme curieuse, n'est-ce pas? ou comme amie? Le maître du château le prête à son ami Gelb? C'est seulement comme cela que vous y venez ?

— Que voulez-vous dire?

— Dans ce moment, les domestiques du château d'Eberbach attendent leur maîtresse qui va arriver d’un instant à l'autre, Oh! ce n’est pas vous!

— Si fait, c'est moi, répondit Frédérique.

— Jésus! Marie ! murmura la chevrière,

Et, chancelante, elle tomba sur le bane de pierre,

— Qu’avez-vous? demanda Frédérique stupéfaite. Mais qu'avez-vous donc ?

— Rien, répondit après un long silence Gretchen toute tremblante. Je vous dirai... jo vous expliquerai.... mais pas maintenant, Je ne m'attendais pas à co coup, Il me

ry np A TI A RS SS D

serait impossible de parler. Pius tard... ce soir, au chateau.

Les chevaux étaient changés, et le postillon attendait, faisant claquer son fouet, sonner les grelots de son attelage.

— Eh bien, revenez avec nous, dit Frédérique à Gretchen. Il y a une place dans la voiture. Montez, vous me direz d’où vient votre effroi.

Gretchen fit un geste désespéré qui semblait dire: A présent, au fait, je ne peux plus rien apprendre de pis! Et elle s’élanca dans la chaise de poste où la suivirent Frédérique et madame Trichter.

… Le postillon partit au grand galop de ses chevaux.

En chemin, Frédérique, sur Vinstante prière de Gretchen, raconta toute son histoire pendant cette dernière année.

A chaque instant la chevrière interrompait le récit par des exclamations de stupéfaction et de terreur.

— Vous m’aviez tant promis, lui disait-elle, de m’écrire et de ne jamais me laisser sans nouvelles! Pourquoi, quand je vous ai vue le printemps dernier, ne m’ayez-yous pas parlé du comte d’Eberbach ?

— Je ne le connaissais pas alors, dit Frédérique. Notre connaissance s’est faite d’une façon toute subite.

Elle raconta à Gretchen comment elle était allée chez le comte d’Eberbach pour lui sauver la vie, comment le comte était tombé malade le jour méme, et avait obtenu de monsieur Samuel Gelb qu’il restât avec Frédérique à l'hôtel de l'ambassade, comment il s’était habitué à la voir près de lui, comment il l'avait demandée en mariage, et comment elle l'avait accepté, se sentant portée vers lui par une sympathie étrange et inexplicable.

‘— Oh! ce n’est pas là ce qu'il y a d’inexplicable et d’étrange, interrompit Gretchen. Mais encore une fois, pourquoi, après tout ce que je vous avais dit, avez-vous pu accomplir un acte si grave avant de m'en avoir prévenue par un mot? Une lettre écrite à Heidelberg, à l'adresse que je vous avais indiquée, aurait tout sauvé.

— Tout cela s’est fait si vite que j'avais la tête perdue, Il ne faut pas n’en vouloir de n’avoir plus pensé à vous; je ne pensais plus à moi-même. Sortie de mon obscurité et de ma pauvreté pour épouser brusquement le comte d’Eberbach, avec son nom, sa fortune, son autorité et son âge, j'étais, de tous côlés, si loin de mes rêves de la veille, que j'allais comme dans un tourbillon, sans me rendre compte du but. Ah! vous avez raison; j'aurais dû parler, à vous et à tout le monde; au comte d’abord, qui est bon et qui n'aurait pas voulu le malheur de son neveu, Mais j'élais dans un tel trouble que je ne savais plus moi-mêmo ce que je désirais, ni si je désirais quelque chose,

Comme Frédérique achevait son récit, lo soir commençait à tomber.

Gretchen, que quelques incidents de celte singulière histoire avaient laissée réyeuse, ne questionnait plus Frédés rique et ne répondait plus à ses questions, La presence do madame Trichter la gônait sans doute, Le fouet du postillon causait seul avec le grelot des chevaux,

— Sommes-nous bientôt arrivées? demanda Frédérique,

— Tout à l'heure, dit Gretchen.

Dix minutes après, la voiture s’arrétait devant la grille du château.

Le portier vint ouvrir.

La nuit était close. [1 n’y avait pas une lumière au chateau, pas une voix, rien qui annonçât que la comtesse était attendue,

La grille tourna sur ses gonds, et la voiture entra dans l'allée ovale qui aboutissait au perron.

Au moment où les chevaux entraient sous les arbres, une formidable décharge de fusils éclata tout à coup, vingt torches débouchèrent de derrière les taillis et les murs, et un chœur sonore entonna, d'une voix plus douce à l'âme qu’à l'oreille :

— Vive madame la comtesse d’Eberbach!

Puis une seconde décharge revint épouvanter Frédérique,

Les domestiques étaient étagés en file sur les deux rampes du perron.

Hans vint ouvrir la portiére.

— Je yous remercie, mes amis, dit Frédérique. Mais, je vous en conjure, qu’on ne tire plus un coup de fusil.

Elle n’avait pas fini, qu’une troisième décharge, plus tonnante que les autres, fit trembler les vitres du château.

— Madame la comtesse nous excusera, dif Hans; ce sont les gens de Landeck qui ont cru lui être agréables en brûlant un peu de poudre a son intention. Mais on va leur dire de cesser,

— Je vous en serai obligée, répondit Frédérique.

Et, laissant madame Trichter payer le postillon, elle entra dans le château avec Gretchen.

— Madame soupera-t-elle? demanda le cuisinier,

— Tout à l'heure, dit Frédérique. Mais qu’on me mène d’abord à la chambre qu'on m'a préparée.

Une femme de chambre, la femme de Hans, prit une bougie allumée et mena Frédérique dans la chambre autrefois occupée par Christiane,

Gretchen monta avec elle.

— Laissez-nous, dit la comtesse à la servante,

TENREUR CONTAGIBUSE.

Quand la femme de Hans fut partie, Frédérique se tourna vers la chevrière :

— Nous sommes seules, Expliquez-moi ce que vous n'avez pas voulu me dire dans la voiture, Pourquoi la nouvelle de mon mariage avec le comte d'Éberbach a-t-elle paru vous combler ainsi de surprise ot de tristesse? Parlez.

— Pas ici! dit Gretchen. Il s'est passé dans celte chambre des choses trop atYreuses; leur souvenir nous porterail malheur, Venez dans la pièce d'à cole,

Et elle entratna Frédérique dans le petit salon qui atte-

nait à la chambre où Christiane avait tant souffert.

— Parlez, dit Frédérique. Mais comme vous êtes pâle |

— Oh! c’est que j'ai bien peur! répondit la chevriére.

— Peur de quoi?

= Vous, comtesse d’Eberbach! reprit Gretchen sans répondre. Ah! c’est ma faute! c’est la punition de ce que j'ai fait! J'aurais dû parler. Mais non, je ne le pouvais pas, puisque j'avais juré de me taire. Ah! Sainte-Vierge ! Sainte-Vierge! est-il possible que le bon Dieu accable d’un poids si lourd la pauvre conscience d’une humble créature?

— Mais, qu'est-ce que vous voulez dire?

— Frédérique. madame... Yous m’avez dit une chose qui m’a consternée, mais vous m’avez dit une chose qui m'a fait entrevoir une lueur d’espérance. Je vous supplie de ne pas vous offenser de la question que je vais vous faire.

— Oh! je ne moffenserais que de votre silence.

— Vous m'avez dit, dans la voiture, que lorsque vous aviez épousé le comte d’Eberbach, il était malade et presque mourant; vous m'avez dit que, le jour même de votre mariage, monsieur Lothario était arrivé, et que monsieur le comte d’Eberbach vous avait fiancée à son neveu, vous avait déclaré que vous éliez sa fille et non sa femme, et vous avait installée à la campagne pendant qu’il restait à Paris. Madame, pardonnez-moi de vous demander cela, mais il y va de la tranquillité d’une conscience; vous savez si je vous suis dévouée; le voyage que vous venez de faire en voiture, je lai fait dix fois à pied, rien que pour vous entrevoir et savoir de vos nouvelles. Eh bien, en récompense de mon dévouement et de mes fatigues, je ne vous demande qu’un mot. Tirez mon âme de l’enfer. Madame, le comte d’Eberbach n’a jamais été pour vous qu’un père, n’est-ce pas?

Frédérique rougit.

— Oh! par la tombe de votre mére, je vous conjure de ne pas vous arrêter à un misérable scrupule; les événements sont trop terribles, voyez-vous, pour ces vaines susceptibilités de paroles. Le comte d’Eberbach ne vous a jamais traitée, n’est-ce-pas, que comme sa fille? Répondezmoi comme au jugement dernier.

— Je vous Vai déjà dit, répondit Frédérique avec un embarras qui confirmait pour ainsi dire ses paroles: monsieur le comte d’Eberbach se mourait lorsqu'il a eu la pensée de m’épouser. J'ai su que, dans sa bonté paternelle, il n'avait songé à me donner son nom que pour avoir le droit de me donner une partie de ‘ses biens. C’est ainsi qu'il s'est offert et qu’il a été accepté, De plus, il a appris l'amour de son neveu, et ¢’a été pour lui une nouvelle raison de respecter Je pacte consenti avec monsieur Samuel et avec sa conscience. Il n’y a jamais manqué, et je ne crains pas qu'il y manque jamais. Le comte d'Eberbach a l'âme trop noble et trop pure pour que je concoive la moindre inquiétude à cet égard, Je n'ai jamais été et je ne sorai jamais plus pour lui que la fiancée de son neveu. — Ah! merci! s'écria Gretchen, Vous me retirez un poids de dessus la poitrine, Je recommence à respirer.

Et se jetant à genoux :

— Soyez béni, mon Dieu! dit-elle, Vous avez épargné une pauvre femme qui n’aurait pas résisté à cette dernière secousse,

Elle se releva, et baisa les mains de Frédérique.

— La miséricorde du bon Dieu nous a préservées dans le passé, dit-elle. Mais il faut songer à l'avenir.

— L'avenir sera comme le passé, dit Frédérique. Je serai la fille du comte d’Eberbach jusqu'au moment où je serai la femme de Lothario. Et, quoi que j'aie dans le cœur, je souhaite que ce moment vienne le plus tard possible. Je souhaite que le comte vivé, qu’il guérisse...

— Non pas! s'écria Gretchen farouche. I] ne faut pas qu'il guérisse. Vous l'avez épousé parce qu’il était malade et mourant; il ne faut pas que la santé lui revienne. Toute ma sécurité s’en irait. Pour vous décider, il vous a dit qu’il mourrait; eh bien! c’est lui qui s’est condamné.

Gretchen disait cela d’un air égaré et bizarre.

— Ne me croyez pas folle, dit-elle à Frédérique qui la regardait avec étonnement, c'est qu’il y a au fond de tout ceci des choses que je ne puis vous dire. Mais vous qui n'avez pas fait de scrment, et qui n’avez pas de secret horrible, rien ne vous empêche de tout dire. Ne recommencez plus ce que vous avez fait. Votre silence a failli perdre trois âmes, savez-vous? Mais pourquoi venez-vous ici, et pourquoi y venez-vous toute seule?

Frédérique raconta à Gretchen les ennuis que lui avaient suscités depuis le printemps la bizarrerie de sa position entre Julius et Lothario, la jalousie du comte d’Eberbach, sa tristesse à elle en voyant qu’avec toute sa bonne volonté elle n’aboutissait qu’à faire souffrir Lothario et Julius l’un par l’autre, et le conseil que lui avait donné Samuel de rassurer au moins Julius en mettant deux cents lieues entre elle et la ville qu’habitait Lothario.

Lothario à Paris, elle à Eberbach, Julius n’aurait plus peur qu’ils se rencontrassent.

Elle était venue pour la tranquillité du comte d’Eberbach, lequel allait sans doute accourir, heureux et recon= naissant.

— Vous croyez qu’il va vous rejoindre ici? dit Gretchen,

— Je l'attends et je l'espère, répondit Frédérique.

— C'est bien, dit la chevriére. Je le verrai. Je lui parlerai. Mais, 6 mon Dieu! mon Dieu! que pourrai-je lui dire?

— Maintenant que j'ai répondu à vos questions, dit Frédérique, c’est à vous de répondre aux miennes.

Gretchen secoua la téte.

— Je crois à votre affection, poursuivit Frédérique, Vous m'avez prouvé que vous vous intéressiez à moi, et je viens de vous prouver que j'avais confiance en vous. Mais cependant je ne sais pas qui vous êtes, et vous n'avez même pas voulu m'indiquer votre véritable nom pour l'adresse des lettres que je devais vous envoyer à Heidelberg, poste restante.

— Mon nom ne vous apprendrait pas grand’chose, dit la heyridre. Si vous voulez le savoir, je m'appelle Grotechen. Je suis une gardcuse de chèvres, Ce n'est pas cela

qui vous renseignera beaucoup,

— Qui êtes-vous? insista Frédérique. Vous me questionnez toujours, et vous ne voulez jamais me répondre, Vous vous préoccupez de moi comme si j'étais votre fille, vous faites tous les ans de longues routes a pied pour me voir quelques minutes, et les choses qui m’arrivent vous bouleversent plus que moi. Vous avez une raison pour être ainsi. Et lorsque le hasard m’emmene loin de la ville où j'ai été élevée, lorsque je viens dans un pays où je n’espère voir aucun visage que je connaisse, la première personne que je rencontre, c’est vous! Tout cela est extraordinaire, Il y a bien certainement entre nos deux existences pe lien que je ne sais pas, Oh ! je vous en prie, dites-moi seulement un mot : Connaissez-vous ma mère ?

— Ne me demandez pas cela, répondit Gretchen. Làdessus, j'ai la bouche scellée. Je suis une pauvre femme qui vous aime et qui a juré à Dieu et aux morts de veiller sur vous. Je ne manquerai pas à ce serment, soyez tranquille; mais je ne manquerai pas à l’autre non plus. J'ai juré de ne rien dire. Personne ne sait rien, ni vous ni même monsieur le comte d’Eberbach. Les morts lèveraient la pierre du sépulcre et viendraient mettre leur main glacée sur mes lèvres pour les empêcher de s'ouvrir. Et pourtant, comment vous sauver sans dire la vérité au comte ? Comment, si je ne lui éclaire pas le passé, verra-t-il l’abime? Guidez-moi, mon Dieu! car j'ai peur de devenir folle, et c'est le moment moins que jamais, Je n’ai pas trop de toute ma raison pour tirer cette chère et douce enfant du péril où lout jetée mes imprudences,

Tout à coup, la jeune comtesse poussa une exclamation qui fit sortir Gretchen de sa sombre réverie.

— Qu’avez-vous done? demanda la chevrière.

Frédérique montra le miroir qui était devant elle,

— Une chose singulière, dit-elle. Tout à l'heure, en regardant par hasard dans cette glace, il m'a semblé que j'y voyais deux fois ma figure.

Et elle se retourna vers le mur qui était en face du miroir.

— Ah! c'est ce portrait, dit-elle, en désignant le portrait de la sœur de Christiane. Mais je ne m'étais pas tout à fait trompée! et mes yeux ne s'ouvraient pas sans raison. Voyez donc, Gretchen, comme ce portrait me ressemble.

— Oh! c'est vrai s'écria Gretchen. Je ne l'avais pas remarqué encore, mais c’est bien vrai; sans la différence dhabillement on dirait que c'est vous,

Elle s'arrôta court, Frédérique fixa sur elle un regard interrogateur.

— Tout ce qui m'arrive est étrange, dit-elle, Qu'est-ce que cela signifie? Comment ce portrait me ressemble-t-il à ce point? Savez-vous ce que c'est que ce portrait?

— Oui, balbutia Gretchen. C'est le portrait de la sœur de la première comtesse d'Eberbach,

— De la sœur de madame Christiane ? demanda Frédgrique qui pdlit.

— Oui, répondit la chevrière. Mais vous pllissez |

— J'ai peur, dit Frédérique, C'est que monsieur Lothario est le neveu de madame Christiane; c'était la mère de

monsieur Lothario, Et voilà que moi, je ressemble à cette

CF

mère! Gretchen! Gretchen! la mère de monsieur Lothario, est-ce que c'était ma mère aussi?

— Oh! rassurez-vous, ma chère dame, vous n'êtes pas la sœur de monsieur Lothario.

Frédérique respira.

— Vous en êtes bien sûre ? répéta-t-elle.

— Celle dont vous voyez ici le portrait, reprit Gretchen, est morte bien des années avant votre naissance. J'ai assisté à sa mort.

— Merci! s’écria Frédérique. Je vois bien maintenant que vous êtes vraiment mon amie. Oh! merci!

— Eh bien! si vous sentez que je vous aime vraiment, faites ce que je vous dis, et laissez-vous conduire par moi, qui, seule, entendez-vous, seule au monde, sais les dangers que vous courez et peux vous en garantir. Et pourtant, ne m’interrogez jamais ; ne cherchez pas à savoir ce qu’il y a derrière vous, dans votre passé, dans votre berceau. Par respect pour tout ce que vous devez aimer et vénérer, ne sondez pas des secrets que vous ne pouvez pas connaître. Jusqu'à présent, la Providence vous a miraculeusement protégée et conduite. Laissez-la faire et vous mener toujours.

— Je ne demande pas mieux, Gretchen. Mais il ne dépend pas de moi de ne pas être troublée de tout ce que vous me dites. Vous me dites qu’un péril me menace, ct vous ne voulez pas me révéler ce péril, Si je l'ignore, qui m'en défendra ?

— Moi. Me promettez-vous cette fois de ne me rien cacher et de me prévenir à temps de tout ce qui peut vous arriver ?

— Je vous le promets. °

— Ne manquez pas à cette promesse-là, au nom de votre bonheur et de l'âme de votre mère. Aussitôt que monsieur le comte d’Eberbach sera au château, ou bien dès que vous recevrez de Paris la nouvelle la plus insignifiante, vous me ferez avertir.

— Où?

— Vos domestiques me connaissent. Vous leur direz d’aller me chercher ; ils ne seront pas embarrassés pour me trouver, et j'accourrai vite, allez, Ainsi, c’est convenu ?

— C'est convenu, dit Frédérique.

À ce moment, on frappa à la porte du petit salon.

— Le souper est servi, dit la voix de madame Trichter.

— Vous allez manger avec nous, ma bonne Gretchen? dit Frédérique,

— Non, merci, dit la chevrière ; ce n'est pas dans mes habitudes, cela. J'ai soupé à Neckarsteinach ; et puis, mes chèvres ont besoin de moi. Je les ai confiées à une autre gardeuse ; mais comme elles vont être contentes do me retrouver! je ne veux pas retarder leur joie.

Elle descendit avec Frédérique, lui fit renouveler sa promesse de la tenir au courant de tout, et la quilla, après lui avoir baisé les mains,

Quand Frédérique, remonta à sa chambre, elle s'intorro= gea elle-même, pleine de réverie et de tristesse.

Elle éprouvait uno singulière impression, dans ce pays inconnu où ella se trouvait brusquement transplantée, dans % château picin de souvenirs sinistres, où ello venait dé-

posséder la mémoire d’un autre, et où son ignorance des lieux se compliquait du mystère de sa destinée,

Quelle était cette terreur subite qui avait saisi la chevrière en apprenant que Frédérique avait épousé le comte d’Eberbach? Pourquoi Gretchen ne s'élait-elle un peu calmée qu’en apprenant que le comte d’Eberbach était resté pour elle un père ? :

Une angoisse inexprimable serrait le cœur de Frédérique.

Toute seule dans ce grand château peuplé de souvenirs terribles, — Lothario lui avait raconté le suicide de Christiane, — elle sentait vaguement remuer autour d'elle des malheurs, des crimes peut-être. Ce que Lothario lui avait dit lui revenait à la pensée et l’effrayait, moins encore que ce que Gretchen n’avait pas voulu lui dire.

Dans tous ces meubles, qu’elle ne connaissait pas la veille, dans ce lit qui n’était pas le sien, dans ces tentures et dans ces tableaux qui la recevaient comme une étrangère, elle ne se trouvait qu’un ami: le portrait de la mère de Lothario. Maintenant qu’elle n’en avait plus peur, elle l'aimait ; maintenant qu’elle ne craignait plus que ce fût sa mère, elle était contente que ce fût la mère de Lothario,

Elle s’agenouilla devant, et lui fit des signes d'affection et de tendresse, croyant que c'était à la mère qu’elle les faisait.

Cette ressemblance était un rapport de plus entre elle et Lothario. Elle y voyait une sorte de prédestination de parenté. Elle était déjà de sa famille.

Elle était contente den être un peu, à présent qu'elle m'avait plus peur d’en être trop.

Elle resta à contempler ce portrait et à lui sourire, jusqu’au moment où la fatigue du voyage lui ferma les yeux, et assoupit les tumultueuses pensées qu’avaient soulevées dans son esprit les réticences de la chevrières

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