‹ La vie au desertChapitre 157 sur 175 · L'APPARITION · texte numérisé non relu

L'APPARITION

Gretchen, elle, ne dormit pas

En quittant Frédérique, elle courut chez la gardeuse à laquelle elle avait confié ses chèvres. Elle la trouva qui venait de les rentrer ; elles étaient déjà enfermées pour la nul,

— C'est bon, dit Gretchen, je viendrai les chercher demain matin.

Mais au moment où elle allait s'en retourner à sa cabane, une des chèvres, ayant apparemment reconnu la voix de sa mailresse, se mit à bôler de joie, et réveilla les auui

— Vous ne voulez pas que je parte sans vous? dit Gretil ; je vais vous emmener,

chen, Eh bien! :

Elle ouvrit la porte de l’établo où elles élaient parquces.

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Les chèvres sortirent en hâte, et vinrent gambader gaiement autour de Gretchen.

— Adieu, dit Gretchen à la gardeuse. Je vous remercie toujours de l'intention, et nous règlerons notre compte, Et disant à ses chèvres $

— Venez!

Elle reprit la route de sa cabane.

En arrivant, elle fit entrer ses chèvres dans le rocher, leur gîte habituel.

Quant à elle, elle n’entra pas dans sa cabane.

Elle se mit à marcher à grands pas à travers les reches, essayant de rafraichir son front à l’air froid de la nuit. —

— Qu'est-ce que je ferai ? se demandait-elle. Frédérique me préviendra quand le comte d’Eberbach viendra au château. Mais réfléchissons. A quoi cela me servira-t-il d'être prévenue? Est-ce que je peux parler? Est-ce que je n'ai pas juré le secret à Christiane mourante? Et puis-je manquer à un serment fait à une morte, et à celle-là ?

On ne devrait jamais faire de serment à personne, puis qu'on ne sait jamais ce qui peut arriver.

Jai juré à celle qui dort dans le gouffre de ne jamais révéler son secret à personne, surtout à Julius. C’est pour dérober ce secret à tout le monde, à Julius surtout, que Christiane s’est tuée. Elle a payé assez cher le mystère pour qu'il lui appartienne. Elle a dû assez souffrir en abandonnant le mari qu’elle aimait, en renonçant si jeune à la vie, en se jetant la tête la première dans cet abime où son pauvre cher corps, si beau, s’est brisé contre les roches! Et toute cette misère-là aurait été inutile ! Et elle aurait tout sacrifié, tout souffert, tout subi, pour rien! Elle se serait tuée pour laisser vivre son honneur, et elle aurait tué son honneur aussi!

Non, cela ne sera pas! Ce ne sera pas moi, at moins, qui démentirai ainsi l'espérance de son suicide, et qui la retucrai dans la réputation qu’elle a laissées

Mais cependant, comment puis-je laisser s’accomplir la fatalité qui s’appr¢te? Oui, monsieur le comte a respecté jusqu’à présent la fiancée de son neveu. Mais il était mourant, il était glacé par la tombe, où il entrait déjà; son sang était froid dans ses veines ; il n'avait plus rien des passions d’un homme. Et encore, il a eu des accès de jalousie lorsque Frédérique était trop familière avec Lothario. Cela même a été si loin qu’elle a été obligée, pour la tranquillité du comte et pour la sienne, de se séparer do Lothario et de venir s’enterrer ici.

Monsieur le comte va venir l'y rejoindre.

Qui sait Sil ne va pas recouvrer ici la santé et la force?

Non, bien sûr, il ne faut pas qu'il guérisse. Non, Dieu ne lui rendra pas la santé, Avec la santé, l'amour revien= drait, Frédérique est si belle, si pure, si adorable! Chaste et sainte enfant, qui se croit garantie parce qu'elle est la fiancée de Lothario! Les hommes qui veulent une femme n'ont pas de scrupules ; je le sais moi! Vertu, crime, pro= bite, Acheté, rien n'existe plus alors.

Ah! il me faut, à moi, une autre garantie que la parole d'un homme qui aime, Je crois le comte d’Eberbach hon-

nêle, s’il s'agissait de ne pas voler une bourse; mais je le

Alors, je n’ai qu'un moyen, c’est de tout dire. D’un mot je puis arrêter le comte d’Eberbach. Je peux le faire recu~

| ler, pâle et épouvanté de ce qu’il allait commettre. Je n’ai

| qu’un mot à dire pour cela.

| Etce mot qui sauverait tout, j’ai juré de ne pas le dire!

- Mais voyons. Pour qui est-ce que je me tais? Pour Chris- | tiane. Suis-je bien sûre de réaliser son désir? Si elle pou- | vait revenir, si elle était là, si elle voyait l’horrible situation où notre malheur vient de nous placer, persisteraitelle à exiger le secret? Ne voudrait-elle pas, au contraire, le rompre? Laisserait-elle une seule minute de plus Fré-

| dérique exposée au malheur monstrueux qui la menace?

| Non, certainement. Alors, plus de réputation ni d’hon- | neur qui tiennent; Christiane serait trop heureuse de se perdre pour sauver Frédérique; elle dirait tout; elle affronterait Pinjuste mépris du monde, et, plus que cela, la douleur de son mari. Elle montrerait la tache de son honneur pour en épargner une à la conscience de Frédérique. Elle payerait joyeusement de son opprobe la pureté de Frédérique.

| Mais ce que Christiane ferait certainement, ai-je, moi, le droit de le faire? M’a-t-elle déliée de ma promesse solen-

nelle ! O mon serment! mon serment!

Laisser Frédérique exposée à la passion du comte, impossible; dire le mot qui la délivrerait, impossible encore.

Que résoudre?

Entre l'honneur de Christiane et l'innocence de Frédérique, entre le crime de Frédérique e{mon parjure à moi, comment choisir?

Gretchen erra toute la nuit, à travers ces porplexités et ces irrésolutions. L’aube la surprit, assise à terre, le front sur les genoux, et les cheveux dénoués.

‘ Fle alla ouvrir à ses chèvres, et les mena dans la côte.

Elle y resta toute la journée, choisissant de préfcrence les endroits d’où elle plongeait sur le château d'Eherbach, et épiant s'il n’arrivait personne, et si Frédérique n’envoyait pas un domestique à sa recherche.

Le soir, elle rentra, et so coucha, cette fois, Son corps commençait à ne pouvoir plus porter son Ame, et voulait du repos,

Le lendemain elle ne retourna pas au château.

Elle attendait que Frédérique la fit demander,

Jusqu'à ce que le comte fût arrivé, ou que Frédérique en eût des nouvelles, que serait-elle allée faire ou dire au château? Frédérique ne manquerait pas de la presser do questions, et il élait inutile qu'ello allAt chercher des inlerrogations auxquelles elle était décidée à ne pas répon« dre.

Ello attendait,

Frédérique, de son côté, attendait aussi. Lo lendemain

de son arrivée, elle espérait trouver à son réveil Samuel, ou Julius, ou au moins une lettre.

Elle ne trouva personne, ni rien.

Le lendemain encore et le surlendemain, ce fut la même chose, 6

Trois jours se passèrent sans qu’elle et aucune nou= velle.

Elle se demandait ce que cela voulait dire. Comment ravait-elle pas au moins un mot de monsieur Samuel Gelb? Et quelle raison pouvait expliquer le silence du comte d'Eberbach? Il était impossible que Samuel ne lui eût pas dit pourquoi elle était partie et où elle était.

Alors, comment son mari ne lui donnait-il pas signe de vie?

Que le comte ne fût pas accouru en toute hâte pour la remercier et la tranquilliser, ses affaires avaient pu l'en empêcher et le retenir quelques jours; mais il n'y a pas d’affaires qui empéchent d'écrire un mot à une pauvre jeune fille qui s'est dévouée à votre bonheur et qui attend dans les transes de l'incertitude et de l'anxiété l'effet de son dévouement et de son sacrifice

Etait-ce donc qu’au lieu d’être heureux et reconnaissant du départ de Frédérique, comme monsieur Samuel Gelb l'avait promis à la jeune femme, le comle en avait été choqué et fâché? En voulait-il à Frédérique d’avoir agi à son insu et de lui avoir fait mystère d’une démarche aussi décisive, de lui avoir forcé la main en quelque sorte et de l'avoir arraché brusquement aux occupations qui, comme il le lui avait toujours dit, l’obligeaient de rester en France,

Était-il mécontent contre elle qu’elle l’eût ainsi placé, sans même le consulter, entre ses intérêts et sa femme?

— Oh! tant pis! se dit Frédérique, J'aime mieux tout que cette incertilude. Si demain encore je n'ai pas de nouvelles, je repars pour Paris. J'ai eu tort d’écouler monsieur . Samuel Gelb, qui devait venir, ou du moins m'écrire, aussitôt qu'il aurait parlé au comte. Je parlerai au comte moimême, On s'explique mieux de près que de loin, et j'ai déjà assez souffert d'un malentendu pour ne pas vouloir que les malentendus recommencent.

Le lendemain matin elle sonna, madame Trichter pas rut.

— Il n'y a rien? demanda Frédérique.

— Rien encore,

— C'est bon. Diles qu'on aille me commander des cho vaux. Je retourne à Paris.

— A Paris! dit madame Trichter.

— Oui, à Paris. Pas un mot, C'est uno chose décidéo,

Madame Trichter sortit,

Mais elle remonta presque aussitat,

— Madame! une lettre! s'écria-t-elle en entrant.

— Ah! c'est bien heureux, dit Frederique, Donnez vile,

C'était une letire du comle d'iberbach,

Frédérique lut:

a Ma chère fille,

» Je commence par to remercier... »

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