R. GORDON CUMMING
Commerce au Cap. — Préparatifs de chasse. — Commerçants du Cap.— Wagons du Cap. — Préliminaires des marehés. — Vie d'un commercant. — Commerce avec les Bechuannas. — Préparatifs et obstacles. — Mes serviteurs. — Mes ustensiles. — Chasse au kheebock. — Flore de l'Afrique méridionale: Une fois cette résolution prise de faire une expédi-
tion de chasse dans l'intérieur de l'Afrique du sud,
mon premier soin devait être de chercher quelque personne expérimentée qui pit m'mdiquer les emplettes à faire, tant en chariots eten bœufs que pour mon équipement en général, A cet effet je n'adressai
à un nommé Murphy, traficant à l'intérieur, et plus
à même que tout autre, à Graham's-Town, pour me
donner les renseignements dont j'avais besoin. Sur
les frontières de la colonie, et sur les territoires limi-
trophes des tribus de la Griqua et de Béchuana, si-
tuées au dela de la grande rivière Orange, j'avais
el
déjà eu l'occasion de faire connaissance avec ce personnage pendant le peu de temps que j'avais passé en cantonnement à Graham’s-Town au mois de juillet 1843. Je lui avais été présenté par un autre marchand, mon compatriote, comme moi né dans le canton de Morey et qui était renommé parmi les Boers + hol- Jandais qui habitaient sur la frontière. Ce dernier dont le nom André Thomson, avait deux frères. Tous trois menaient la même vie aventureuse et l’on ne connaissail pas dans toute la colonie de jeunes gens plus laborieux et plus déterminés qu'eux.
Comme j'aurai souvent occasion de parler des marchands dans le cours de mon récit, je crois à propos de donner ici une courte esquisse de leurs occupations, de leurs mœurs et de leurs habitudes. Chaque marchand est censé posséder un ou deux chariots a bœufs, pour les charger de toutes sortes de marchandises qu'ils jugent nécessaires aux boers hollandais, lointains et isolés. Ils puisent dans les grands dépôts de Graham’ s-Town et du port Elisabeth, puis ils partent pour leur grand voyage, qui dure ordinairement six ôu huit mois.
Au bout de ce temps ils reviennent à la colonie, eprichis d'énormes troupeaux de bœufs et de béliers distraits des troupeaux bien autrement considérables des habitants de l'intérieur, presque tous fermiers et éleveurs de bestiaux. Les chariots d’un de ces traliquants nomades qui font en grand le commerce de nos colporteurs d'Europe, contiennent en général de l'épicerie, de la quincaillerie, des pièces de toiles et de canevas, de la mercerie, de la sellerie, de la faïence, de tout, depuis des alènes, pour que le boer puisse raccommoder ses souliers de campagne jusqu'aux rouleaux de rubans roses ou bleus qui doivent retenir les boucles brunes de ses charmantes filles, dont la beauté dans plus d'un cas consiste, comme celle de Skyeterrein, dans leur laideur.
A mesure que le marchand pénètre dans les terres et fait des échanges, il laisse le bétail qu'il a troqué contre ses marchandises à la garde du boer, son ancien maitre, et le reprend à son retour. Quand il s'est débarrassé de toute sa pacotille, il termine en général son trafic par la vente du ou des chariots mêmes qui ont servi au transport, et achète alors un cheval avec lequel il revient à la colonie, ralliant sur sa route tous les animaux qu'il a reçus en échange, et sur lesquels. de retour au Cap, il fait un bénélice non moins grand que celui qu'il a fait sur ses marchandises,
Lorsqu'un marchand arrive à une ferme et que son intention est d'y passer la nuit, il arrête son chariot, s'approche de la porte et demande où il doit oustpan, c'est-à-dire dételer ses bœufs, et en même temps de quel côté il lui sera permis de les faire paitre, Le maitre le reçoit au seuil, la pipe à la bouche, et, le-
Fermiers,
vant son chapeau de la main gauche, lui tend cordialement la main droite : les fermiers attachent beaucoup d'importance a cette étiquette à laquelle, à l'exemple du chef, se conforme une ribambelle de jeunes boers qui arrivent à la file, chacun à moitié enseveli dans une paire de pantalons d'une largeur démesurée et coiffé d'un immense chapeau à larges bords dont la forme a généralement plus de la moitié de la hauteur de celui qui le porte.
Lorsque la permission de dételer est obtenue et que l'on a échangé quelques compliments, le marehand demande au boer s'il a des bœufs gras à troquer. Souvent à cette demande le fermier répond tout d'abord par une négation absolue; plus généralement encore il dit avec une prétendue insouciance : — Je n’en sais rien. Puis avec une indifférence affectée il ajoute = — Qu'avez-vous dans votre chariot? — Un peu de tout, répond le marchand, et en qualité supérieure. Je vous laisserai les objets qui vous conviendront au plus bas prix qu'il soit possible à un marchand de le faire; d’ailleurs dans un instant je vais déballer et vous montrer cela. — Cefa quoi le boer répond poliment : — N’en faites rien, meinherr; je serais afligé que pour moi et inutilement vous prissiez tant de peine. — Oh! mon Dieu, réplique le marchand, c’est notre état. — Le boer vaincu par celle courtoisie fait un signe d'assentiment.
Alors le marchand se retourne vers son Ænecht ou domestique principal, lui ordonne de faire l'étalage des marchandises et acconipagne le boer dans l'intérieur de la maison.
Le diner parait bientôt, et le fermier ne manque jamais d'inviter son hôte à prendre place à table.
Si le marchand est habile, c'est le moment de le montrer; il aura pendant le diner mille petits soins, mille attentions délicates pour la femme de son hôte. Aucun marché ne peut être conclu avec un Hollandais sans l'approbation de sa femme; on dine copieusement chez ces dignes boers. Ils possèdent des notions lrès-recherchées dans l’art culinaire; leurs tables sont chargées de mets excellents et substantiels. Or, après une journée de fatigue, tout voyageur apprécie un bon diner.
Le repas fini, tout le monde court au chariot pour examiner les marchandises, et il y a fort à parier que l'hôtesse, sielle a été satisfaite de la politesse du voyageur, trouvera cinquante articles indispensables dont elle saura persuader à son mari de faire l'emplette.
Le trafiquant, après avoir vendu sa marchandise, rassemble son bétail et le ramène à marches caleulees de trente milles à peu près dans les vingtquatre heures. Ces marches ont lieu principalement pendant la nuit.
Il est forcé d'être sans cesse sur le qui-vive, de se coucher tout habillé afin d'être prêt à la première
alerte et de dormir a la facon des officiers de marine, qui volent dix minutes de soleil, lorsqu’il fait gros temps, en s'appuyant au mat de leur vaisseau. Comme exemple des terribles pertes supportées par un de ces voyageurs, je rappellerai que mon ami Pierre Thompson, pendant la guerre qui de 1846 à 1847 ravagea la colonie, revenant à Graham’s-Town avec un énorme troupeau de plusieurs centaines de bœufs superbes, fut attaqué à un jour de marche de sa destination par une bande de maraudeurs caffres-amapoada armés de fusils et de sagaies, qui lui enleva tout son troupeau; il sauva sa vie en fuyant et en abandonant un butin qui était toute une fortune.
Revenons à mon voyage.
A peine espérais-je trouver encore André Thompson et Murphy à Graham’s-Town, où je les avais laissés trois mois auparavant, lorsque je partis à la suite de mon régiment pour le pays des Caffres. Le dernier, qui était un ivrogne de premier ordre, me donna dans ses moments lucides de précieux renseignements relativement aux préparatifs que je devais faire eu achetant des bœufs et des chariots et en arrétant des domestiques; je lui dus aussi quelques conseils sur la manière de conduire mon entourage, sur les heures convenables à la marche et sur les chemins à suivre dans la contrée que j'avais désignée pour ma première excursion.
Pauvre Murphy! à part son amour exagéré pour le vin, C'était bien la meilleure créature qui existat!
Depuis le 4er jusqu'au 22 octobre je fus très-activement occupé à faire les emplettes et les arrangements nécessaires à mon voyage, ainsi qu'à expédier ines autres affaires. Pendant les courts instants où il était à jeun, Murphy m'y aidait fort obligeamment. Je ne savais d'ailleurs à quelles sortes de chasses je m'adonnerais et quels obstacles j'allais rencontrer dans mon excursion.
L'avis universel parmi mes amis du régiment était que tout gibier existant encore dans l'intérieur des terres avait dû se retirer dans des solitudes écartées et sur les territoires des tribus sauvages, de manière à se croire complétement hors des atteintes du chasseur, quelque téméraire qu'il fût; et, lorsqu'ils me voyaient tout affairé de mes emplettes, ils me disaient : — C'est une folie, Gordon, de dépenser ainsi votre argent. Vous reviendrez ici dans un ou deux mois, comme ceux qui, l'anuée dernière, sont partis pour une chasse semblable.
Cette partie de chasse à laquelle on faisait allusion était composée d'un officier du 7e de dragons, de deux officiers du 27e et de quelques autres qui avaient obtenu un congé de plusieurs semaines, et qui, brülant de se distinguer dans une campagne contre les bêtes féroces de l'Afrique du sud, avaient loué un chariot et pénétré jusqu'a Thébus-Mountain,où pendant quelques jours ilsse donnèrent le plaisir de chasser lespringbok,
bouc sauteur, et le black wildbeast, littéralement lo bête sauvage noire, qui abondaient dans les plaines environnantes. Mais, ayant brisé la crosse de leurs carabines dans une chute de cheval en poursuivant trop impétueusement leur gibier, ils revinrent à la garnison, l’un affligé d’un coup de soleil, les autres souffrant d’une dyssenterie gagnée à boire de la mauvaise eau, car le camp avait été mal choisi.
En dépit des efforts bienveillants de mes amis, je continuai à poursuivre mes préparatifs sans relâche; tout fut fini le 22. Excédé des retards inévitables que j'avais subis, je croyais que l'heure de mon départ n’arriverait jamais. Ces retards provenaient principalement du temps : de fortes pluies tombaient sans cesse depuis quatorze jours, accompagnées d’un vent très-froid. Le pays était redevenu impraticable ; les routes en plusieurs endroits étaient coupées par des espèces de torrents, tandis que les bas-fonds étaient convertis en ravins boueux ou hérissés de rochers.
Outre deux chariots couverts attelés de bœufs dont se composait mon équipage, j'avais mes deux chevaux de selle du régiment; ils se nommaient, l’un Sinon : c'était un étalon que j'avais acheté au major Goodman du 27e; l’autre la Vache, excellente bête baibrun qui me venait du colonel Somerset. Pour le moment je ne jugeai pas prudent de faire de nouvelles dépenses de chevaux à Graham’s-Town puisque j’allais incessamment traverser le Hantam, où la plupart des boers élèvent des multitudes de chevaux qui sont renommés par toute la colonie pour être tout à la fois ardents et endurcis à la fatigue. J’arrétai quatre domestiques, dont un Anglais, nommé Long, en qualité de principal serviteur; celui-là était une acquisition précieuse : j'appris qu'il avait été autrefois cocher de cabriolet de louage à Londres ; je l’avais pris à mon service sur la recommandation de Murphy, car ce Long était considéré comme un homme assez expérimenté, puisqu'il avait déjà pénétré jusqu’au bord d'Orange-River pour une opération commerciale.
Mais les événements démontrèrent que son naturel le portait d’une façon plus positive aux rêveries amoureuses qu'aux prouesses cynégétiques. Certaine petite demoiselle aux yeux noirs, qui était blanchisseuse de la troupe et qui tournait la calandre toute la journée, absorbait ses pensées. Long disait vingt fois par jour : — Il y a là une jolie créature qui est contrainte de tourner la calandre, tandis qu'elle devrait être assise devant un prince, ah!
Mes trois autres domestiques étaient des indigénes, un cocher nommé Kleinbury, Hottentot actif et vigoureux, avec les pommettes saillantes et la tête crépue de ses pareils. Il était fort au fait du service qui lui était dévolu en partage. Comme beaucoup de ses compatriotes, il était sujet à des accès de tristesse, et, dans ces cas-là, il restait couché des heures entières sous les chariots, ou jouait du violon à l'ombre de quel-
LA VIE AU DESERT. 9 eee
que buisson au lieu de faire le service de son maitre.
Mon guide, qui répondait au nom de Carollus, était grand, bien bati, vigoureux, et descendait de la race mozambique. C’était le troisième que j engagais pour cet emploi, les deux premiers ayant pris la fuite. Il arriva chez moi, protégé par la nuit, s’étant enfui de chez Kingsbey, officier de notre régiment, ce gentleman, disait-il, ayant l’habitude de lui administrer pour sa santé, et cela deux fois par semaine, une correction avec le jambok. Je fus obligé de convenir qu'il ne la volait pas, lorsque j’eus fait plus ample connaissance avec lui.
Enfin mon troisième serviteur, Cobus, était un Hottentot, fils d’un vétéran de mon régiment. Il s'était engagé en qualité de sous-écuyer et se trouva être un sujet de premier ordre dans sa-partie, étant le meilleur cavalier que j'aie rencontré dans l'Afrique méridionale. De même que Kleinbury, il avait ses accès de bouderie.
Voici quels étaient les bagages, provisions et ustensiles que j'emportais avec moi : deux sacs contenant 300 kil. de café, 4 caisses de thé, 300 kil. de sucre, 300 kil. de sel, une outre de vinaigre, plusieurs grandes cruches de conserves, une demi-douzaine de jambons et de fromages, deux caisses de gin, une autre d’eau-de-vie, une demie d'eau-de-vie du Cap, des ustensiles de toute espèce, des pièces de drap, de la cotonnade, de la sellerie, des médicaments.
Quant aux armes, j'avais trois carabines à deux coups, de Purdey Williams Moore et Dickson, d'Edimbourg. La dernière était l'arme la plus parfaite dont j'aie jamais eu la chance de me servir, une lourde carabine allemande à un seul coup portant 12 pour 16; celle-ci était mon ancienne compagne; elle m'avait été donnée, lorsque j'étais jeune garçon, par mon cher et regretté ami et confrère chasseur feu James Duff, d'Inneshause. Avec cette carabine j'avais, dix ans auparavant, abattu mon premier cerf sur un mamelon du Jura, et depuis conquis plus d’un dix-cors majestueux et plus d'une gracieuse femelle dans les forêts et dans les vallées de mon pays natal.
La carabine de Purdey était aussi une vieille amie; elle et la lourde allemande m'avaient accompagné dans plusieurs expéditions dans les plaines et dans les bois de l'Hindoustan.
Outre cela, j'avais trois solides fusils à deux coups pour la grosse besogne, lorsque la circonstance exigeait une course rapide et de la promptitude à recharger les armes.
Avec ces éléments, je me crus en état d’entreprendre un voyage d'au moins un an parmi les boers et les Béchuanas sans être sous la dépendance d'aucun d'eux. Tandis que je m'occupais de rassembler ces divers objets, je m'amusai une ou deux fois à me mettre en quête du Kheebok dans les terrains arides et bordés de précipices qui se trouvent immédiatement
au sud de Graham’s-Town. J'étais accompagné une de ces fois-là par mon cousin le colonel Campbell du 91e (un des officiers les plus braves et les plus distingués de la dernière guerre avec les Caffres, et pardessus tout un des meilleurs tireurs et des plus fins chasseurs de la colonie; le Kheebok est une espèce d’antilope qui se rencontre en général dans tous les pays montagneux du sud de l'Afrique, depuis Table- Mountain jusqu’à la latitude de Kuruman ou de New- Lisahow.
Au travers des verdoyantes montagnes que le chasseur doit traverser en poursuivant les antilopes, ses regards sont souvent réjouis par l'aspect de vallées dont la délicieuse fraicheur forme un agréable et frappant contraste avec les cimes rocheuses et arides qui les entourent. La verdure qui orne les bords d’une foule de petites sources et les accidents du terrain sont parsemés d'innombrables plantes de toutes sortes et d’une profusion d'arbustes fleuris, aux couleurs brillantes et variées, qui croissent dans un pittoresque désordre. La plus éclatante, entre toutes, était cette ravissante bruyère qui a rendu le Cap si célèbre ; isolée ou par toufles, cette merveilleuse plante pare le désert avec une abondance qui désespérerait un jardinier anglais, car la nature surpasse en magnificence, dans ce climat privilégié, les résultats de ses soins artificiels les plus assidus.
Je ne suis qu’un médiocre botaniste ; cependant, au milieu de l’ardeur de la chasse, je m'arrêtais souvent fasciné pour admirer cette splendide beauté. Avec leurs tiges veloutées, leurs fleurs de cire, des nuances éclatantes de vert, de lilas lisérés bruns, croissaient avec une égale magnificence même dans les fissures des rochers ou sur les falaises arides, presque égales en beauté aux bruvères charmantes et les surpassant même par l'attrait de leurs feuilles odoriférantes. Des touffes de géraniums embaumaient l'air de leur parfum délicat. Ces plantes sont trop connues pour qu'on puisse rien dire de neuf en les décrivant, si ce n'est qu'elles atteignent dans ces solitudes une hauteur surprenante. De petits groupes de la fière et vaniteuse iris y montrent leurs têtes gracieuses, le long des baies qui bordent les ruisseaux, et leur ombre élancée se réfléchissant dans l'onde semble jouer le rôle des naïades protectrices des eaux. Des espèces varices de fougères et de ronceraies me rappelaient les vallées sauvages de ma terre natale.
Outre les plantes que je viens de nommer, mille autres fleurs riantes couvrent les collines et les plaines. Des essaims d'insectes butinent sans cesse dans les ravins profonds et ombreux. On admire des festons entrelacés de plantes rampantes, parmi lesquelles brille au premier rang le jasmin sauvage, qui pend en guirlandes odorantes, pêle-mêle avec le lichen raboteux, et des toufles des mistletoe qui ornent les forèts africaines voisines des côtes. Puisque je parle
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des beautés floréales des collines voisines de la mer, j'ajouterai que c'est seulement dans ces parages qu'on rencontre les bruyères et les géraniums. A mesure que le voyageur pénètre dans les terres, ces plantes disparaissent peu a peu, et le règne animal aussi bien que le monde végétal prend un autre aspect. Les arbres et les arbustes coloniaux, les herbes et les plantes sont remplacés par des déserts sans fin. Personne ne les voit, ni ne les foule, ni ne les soupconne, excepté des multitudes, de magnifiques, de rares, de prodigieux quadrupèdes, dont les ancêtres, depuis les siècles primitifs, ont habité ces majestueuses solitudes qui m’étaient alors inconnues, et qui me devinrent si familiéres par la suite.
Commencement de mes voyages. — Le wagon du Cap. — L'attelage. — Le faret. — Le jambok. — Un bœuf réfractaire. — Sagacité des bœufs. — Le chariot embourbé, —Grand embarras. — Changement de route. — The honey-bird. — L’oiseau mangeur de miel.
Le 23 octobre 1843, j'avais terminé mes arrangements, etréglé mes autres affaires : le temps, qui avail été pluvieux et orageux pendant bien des jours, commenca à se remettre, je résolus donc d'atteler et de partir.
Après m'être assuré de mes bœufs, il s'agissait de trouver mes domestiques, qui tous avaient disparu. Long était à la calandre, courtisant galamment l'héroïne aux veux noirs. On découvrit Kingsbey et Cobus ivres morts el lous deux étendus sur la pelouse devant une des cantines, en compagnie d’autres cochers et de plusieurs Vénus hottentotes dans le même état qu'eux. Ils avaient dépensé en liqueurs l'avance de salaire qu'ils m'avaient extorquée sous prétexte de faire des emplettes indispensables. Carollus, qui était sobre, parvint à les amener jusqu'aux chariots ; puis, grace à Long , les préparatifs commencèrent.
Le cap-wagon est un véhicule long de dix-huit pieds, large de quatre environ, grossièrement construit, mais très-grand et très-solide: car il repose sur quatre roues. La tente qui règne au-dessus du chariot a d'ordinaire cinq pieds de haut, avec une couverture de nattes caflres et un second couvercle de fort canevas par-dessus le tout, Sur le devant on trouve un grand coffre qui occupe toute la largeur du chariot, sur lequel le cocher et deux individus peuvent être assis. Un coffre pareil est attaché derrière le chariot. Des detix côtés, mais en dehors, sont deux collres plus larges et plus étroits, destinés à recevoir les outils. Les coffres de devant et de derrière servent à
serrer les vêtements, les munitions et mille petits ar-
ticles d'usage journalier.
Le voyageur couche sur une espèce delit volant appelé cardell, cadre oblong, léger, mais solide, qni occupe toute la largeur du wagon. Ila environ huit pieds de long, et il est bordé de petits trous au travers desquels des lanières de cuir sont passées et entrelacées de manière à former une espèce de fond sanglé, sur lequel repose le matelas. Ce lit volant, jeté en travers du chariot, est suspendu à l’aide de courroies aux cerceaux de la tente. Le chariot est tiré par un attelage de douze bœufs, qui manœuvrent le chariot à l'aide de jougs assujettis à distances égales par des lanières de cuir brut.
Le fouet est un long bambou de vinet pieds, avec une lanière de cuir au bout de laquelle est cousue une fine mèche semblable à celle que les cochers anglais mettent au bout des leurs. Cette mèche a en= viron une aune de longueur; elle est faite avec une mince découpure de la peau très-souple d'une espèce particulière d'antilopes. Le cocher des colonies manie cet énorme fouet avec beaucoup de dextérité et de erace ; il le faitclaquer et cela produit une detonation pareille à celle d'un fusil.
Le jambok est un instrument de persuasion indispensable dans l'équipement d'un chariot du Cap Il est fait avec le cuir rude et épais du rhinocéros ou de l'hippopotame. Il est long de six à sept pieds; son épaisseur à l'endroit du manche est d'environ un pouce et demi; à partir de là il diminue graduellement jusqu'au bout. Le jambok est infiniment souple et flexible, et peut infliger un châtiment douloureux sur le cuir épais des bœufs réfractaires et opiniatres. Un jambok convenablement préparé peut durer dix ans, vingt ans, ou plutôt il n’a pas de fin. De plus petits jamboks confectionnes pour les chevaux sont d'un usage fréquent chez tous les écuyers de la colonie.
Tout était prêt, enfin. L'illustre Kleinbury , mon cocher, brandit son grand fouet, et, la mèche claqua avecun bruit qui retentit de toute part, ce qui fit trem- > bler les murs. L'effet fut immédiat : le lourd chariot dès lorsébranlé, roula légèrement à la suite des bœufs robustes qui, quand le terrain est uni, semblent à peine sentir le joug qui repose sur leur col.
Comme nous avions de gros paquets à prendre chez différents marchands de la ville, nous enfildmes la grande rue de Graham’s-Town, et, en passant devant les boutiques des bouchers et des boulangers, nous achetâmes une énorme provision de pain et de viande fraiche pour notre usage immédiat. Nous avions à peine fait un peu de chemin lorsque quelques Hottentots, à la vue percante et à l'odorat subtil, coururent après nous, en nous criant qu'à l'arrière du chariot coulait une fontaine de lait de tigre : c'est ainsi que dans leur langage expressif ils appellent
| le gin.
LA VIE AU DESERT. at
Nous fimes halte et découvrimes.en effet que plu- |
sieurs bocaux de cette liqueur que j'avais achetés pour être consommés sur-le-champ avaient été mal arrimés et perdaient leur contenu. C'était un grand chagrin pour les Hottentots que de voir se perdre ainsi ce bon lait de tigre dont ils sont si friands : aussi s’efforcaient-ils de l’intercepter au passage avec leurs mains. Grâce aux divers retards que nous avions subis depuis le matin, nous étions à peine à un mille de Graham’s-Town lorsque cet accident arriva. Le soleil était sur le point dese coucher, et, comme il
n’y avait point de lune, nous nous arrétames et j'or- |
donnai qu’on dételat. Les Hottentots attachèrent les bœufs au jouget mes deux chevaux aux roues ; après quoi ils me demandèrent la permission de retourner à la ville pour prendre encore une fois congé de leurs femmes et de leurs maîtresses. Je compris parfaitement qu’il était fort imprudent de leur accorder leur demande; mais, comme en même temps je compris que, si je leur refusais mon consentement, ils s'en passeraient, je me dis qu'il valait mieux y mettre de la bonne grace, et je donnai congé général, me chargeant de veiller seul sur le chariot qui devait être mon unique habitation pendant cinq ans.
C'était un apprentissage.
Les Hottentots, chose étrange à constater, fidèles à leurpromesse, vinrent tous au chariot vers le milieu de Ja nuit, à l'exception de Long; à l'aurore je les réveillai, et chacun se mit à la besogne. Lorsque l’opévation de l'attelage fut terminé, Long ne paraissant pas, nous nous mimes en marche. À peine avionsnous fait trois milles que je vis un homme qui courail après nous en faisant des signes télégraphiques : c'était Long. Comme la route était escarpée et boueuse, par suite des pluies, il nous rattrapa facilement ; mais à peine nous eut-il rejoint que, tout en reprenant haleine, il exprima son mécontentement de ce que j'étais parti sans lui. Je pris la liberté de lui déclarer que je prétendais que mes domestiques m'attendissent, mais que pour moi je ne Jes attendrais jamais.
Long se mit à suivre le chariot tout en grommelant.
Notre marche était fort entravée par le mauvais état des routes, et, à dix heures du matin, nous fimes halte. Nous avions faitune étape de neuf milles à peu près.
Vers le coucher du soleil nous nous arrétames, pour passer la nuit, à la ferme d’un certain Fohes, grand éleveur de moutons ; sa réception fut hospitalière, et il m'invita à diner.
Le lendemain, au moment du départ, Long, avec un visage digne de son nom, vint me formuler une série de plaintes au point de vue de ses incommodités personnelles. Celle qui lui paraissait la plus poignante était de dormir par terre, sous la tente, Du moment où il mettaiten avant de pareils griefs, je compris
parfaitement que cet homme convenait médiocrement au service que j'en attendais; à mon tour je Jui fis part de cette opinion; je lui payai un mois de gages et le renvoyai à Graham’s-Town en lui souhaitant un heureux retour.
Le temps était admirable; un ciel d’un bleu vif couvrait nos têtes ; sur ce champ azuré couraient de légers nuages, blancs comme des flocons de neige ; les
! arbres et les arbustes, rafraichis par des pluies ré- : centes, répandaient dans l'air des parfums aromati-
ques. Au bout de quelques milles, nous commencàmes à gravir la chaîne du Suurbirq, où nous rencontrames deux chariots de Somerset chargés d oranges pour le marché de Graham’s-Town ; j'en achetai plusieurs douzaines et je jes trouvai excellentes. Les conducteurs des chariots m’avertirent que la route que j'allais parcourir était presque impraticable à cause des dernières pluies. Quoique leurs bœufs fussent meilleurs que les miens et leurs chariots moins chargés de plusieurs milliers de livres, ils avaient eu des peines infinies à en sortir.
Bientôt nous trouvames la route tellement défoncée que nous fimes obligés de l’abandonner et de cheminer en ligne parallèle, le long du pied des collines. Je marchais en tête, et à chaque pas j'enfoncais dans la bouc jusqu'aux chevilles. Je tachais de choisir Je terrain le plus ferme pour y faire passer le chariot. Les choses empiraient à chaque pas, les bœufs essoufflés faisaient les plus puissants efforts pour tirer leur fardeau, mais ils s’arrétaient tous les cent mètres pour reprendre haleine ; à la fin les roues s’enfoncerent tout à coup et devinrent immobiles.
Nous primes alors nos pioches et nos pelles et travaillàmes avec ardeur pendant une demi-heure, creusant et enlevant la terre autour des roues pour les dégager, Peine inutile. Malgré les efforts des bœufs de supplément, le chariot ne bougea pas d'un pouce. Nous le déchargeämes d'une partie de sa cargaison, ce qui l’allégea de plus de trois mille livres. Les bœufs, battus sans pitié du fouet et du jambok, ne parvinrent pas à le remuer. 11 me vint alors à l'idée de tirer le véhicule par derrière; en conséquence, j'accrochai à l'arrière du chariot tout l'attirail de mon interminable attelage, et nous réussimes à le faire sortir de son lit de fange.
Nous nous croyions hors d'affaire, mais, avant que nous eussions fail trois cents pas, le chariot était em bourbé de nouveau, et si profondément que je erus qu'il allait disparaitre entièrement. Le moyeu de la roue était de six à huit pouces plus bas que la surface, Ceci nous mit à bout d'expédients, et je commeuçai à croire que, si je continuais à voyager de ce Wrain-la, es cheveux deviendraient gris avant que je n'atleignisse le pays des éléphants.
Quelques minutes après que cet accident nous fut adyenu, un autre chariot venant de Somerset arriva
en vue, et presque aussitôt sembourba à peu près a un quart de mille de nous. Son propriétaire était Anglais ; ¢’¢lait un roulier d Albany, nommé Léonard. Il vint à moi et me pria de l'aider à sortir d’embarras en lui prétant mes bœufs; j'y consentis, à la condition qu’à son tour il me préterait les siens. Mais ce ne fut que lorsque la cargaison entière eut été déchargée qu'on vint à bout de le dégager; après quoi, avec beaucoup de peine, on s’occupa de nous. Pour cela on accrocha deux attelages à mon chariot, c'est-à-dire vingt-six bœufs robustes, les conducteurs postés de chaque côté, le fouet en main, se tinrent prêts à tomber, à un signal donné, sur le dos des malheureux animaux. Moi-méme, avec un de mes Hottentots, armés tous deux de jamboks, je me portai près des bœufs de derrière, dont le concours est urgent en pareille occurrence. Le cri de ctrik! trik! » retentit de toutes parts, accompagné d’un torrent de hurlements et d'épithètes. Les fouets, maniés avec dextérité, s’abattirent simultanément sur le dos des pauvres bêtes, dans toute la longueur de l’attelage; les vingt-six bœufs stimulés de la sorte réunirent à la fois leurs efforts et donnèrent une affreuse secousse à l'appareil. Il fallait bien que quelque chose cédat: ce fut mon formidable joug, qui vola en éclats, avec nos courroies
et nos rênes mises en lambeaux. Il nous fallut renon- |
cer à ce travail. Nous dételames donc les bœufs, les conduisimes sur le penchant de la colline et les laissâmes en liberté jusqu'au lendemain matin. Nos harnais en pièces, nos piêches, nos bêches gisaient épars sur le sol dans le plus grand désordre. Découragés, harrassés, nous allumames du feu et nous mimes en devoir de passer la nuit au milieu d’un terrain boueux et humide.
Le lendemain matin, à force de piocher et de bécher, nous parvinmes enfin à dégager le chariot, allégé de tout son poids, et nous pûmes nous remettre en route jusqu’à la ferme de Sichett, où je m'établis une seconde fois pour m'y reposer un jour.
Pendant ce trajet, je vis pour la première fois le honey-bird, c'est-à-dire l'oiseau mangeur de miel. Ce petit oiseau, extraordinaire, qui est à peu près de la grosseur d'un pincon et de couleur gris clair, conduit toujours la personne qui le suit à un nid d’abeilles sauvages. Caquetant et furetant avec beaucoup de vivacité, il se perche sur une branche à côte du voyageur, essayant par mille tours d'attirer son attention. Lorsqu'il y est parvenu, il vole légèrement dans la direction du nid d'abeilles ; il se pose de temps à autre alin de regarder en arrière et de s'assurer que le voyageur le suit, ne cessant son ramage jusqu'à ce qu'il soit arrivé à l'arbre creux ou au monticule abandonné et qui contient le miel, Alors il voltige au-dessus du nid pour en indiquer exactement la place, et altend avec une impatience inquiéle ga part du butin.
Lorsque le miel est enlevé, ce qui s'exécute en as-
phyxiant les abeilles avec du gazon brülé à l'entrée de leur domicile, le honey-bird guide souvent à un second nid et quelquefois à un troisième. L’abeille sauvage de l'Afrique méridionale correspond à l'abeille domestique d'Angleterre ; elle se trouve dans toute l'Afrique, et la cire forme la portion la plus importante de la cargaison des vaisseaux qui trafiquent aux côtes d'Or et d'Ivoire, et dans le district mortel de Sierra Léone, sur la côte ouest de Afrique.
Il arrive parfois, chez les Hottentots comme chez les tribus de l’intérieur, que le honey-bird conduit le voyageur qui le suit au lieu de refuge d’un lion gris ou à la tanière d'une panthère. Je me rappelle qu'une fois, trois ans plus tard, fatigué d’avoir bataillé avec de monstrueux éléphants et des hippopotames, je voulus me délasser en chassant des cailles ; mais mon attention fut tout à coup attirée par un honey-bird obstiné qui me suivit longtemps en voltigant et sans se soucier des détonations de mon fusil.
Après avoir tiré beaucoup de cailles et de perdreaux, je suivis l'oiseau chasseur pendant environ un mille, au travers des clairières découvertes qui bordent le Limpapo; il me conduisit vers un crocodile d’une longueur démesurée, dont tout le corps était caché; son horrible tête seule était visible à la surface de l'onde. Ses yeux avides guettaient les évolutions de huit ou dix énormes taureaux-buffles qui venaient étancher leur soif dans la rivière et se frayaient un passage en brisant avec bruit des roseaux desséchés. Heureusement pour les buffles, la profondeur de cette vase les empécha de s'approcher du fleuve et du monstre qui les ett dévorés. Je pus à loisir viser le monstrueux animal et le tuer d’une balle dans l'œil.
De Bruin's Port au Great Fish River (le fleuve du Grand-Pois-
son, — Cradock. — L'ancien district des éléphants. — Le black-koran.— Le tourbillon de Fish River. — Passage de la rivière, — Nous nous frayons un chemin, — Gazelles springboks. — Goût des Hottentots pour le gin. — Daka, — Boer’s neck. — Cradock, — Climat. — Mynheer Besta. — Gazellos springboks et animaux carnaciers. — Mynheer Socheter, — Hendrick Stydon, — Manière de fabriquer des cendres. —
Chasse aux gazelles spring-boks, — Emigration des springboks,
Le joug de mon chariot avait été brisé pendant nos dernières luttes; je fus heureux d'en acheter un neuf, d'un homme nommé Mackensie, employé chez Jichett, qui m'en livra un de bois noueux, très-s0lide, au prix d'une livre sterling. En quittant la ferme nous appuydmes à l'est et arriyames en quel-
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ques heures à la grande route qui mène de Graham’s- Town à Cradock; nous Ja suivimes pendant plusieurs milles ; puis nous commençämes à descendre au travers de Bruin’s-Port, où la route serpente dans un ravin profond, étroit et raboteux, au milieu d'un taillis touffu et toujours vert. Cette descente aboutit à des terrains bas qui avoisinent les rives du Great Fish River.
Ce défilé de montagnes est la terreur des cochers ; il est en tous temps dangereux pour les chariots, mais en ce moment il était plus que jamais périlleux et impraticable, les pluies précédentes ayant entièrement balayé la terre molle dont les colons se servent pour combler les ornières des chemins. La pluie avait en même temps déraciné de grosses pierres et des quartiers de rochers qui jonchaient la route déjà si difficile. Nous pressentimes d'invincibles obstacles pour la continuation de notre yoyage.
Nous passions les premiers sur cette route depuis les inondations ; il aurait fallu une semaine de travail pour la rendre praticable. Je fis faire une halte et je descendis dans le ravin pour l’examiner, accompagné de Kleinbury. Je vis tout d’abord que, dans l'état où il était, ce chemin devenait inabordable ; mais Kleinbury, sachant qu'il ne serait point obligé de payer les dégâts, fut d’une opinion contraire, préférant ardemment courir certains risques plutôt que d'être condamné au travail herculéen de rouler de côté toutes ces masses de pierres. Ainsi donc, décidés à tenter le passage, nous remontames dans le chariot, et, ayant assujetti les sabots aux deux roues de derrière, Kleinbury se porta sur le siége et le chariot commenca sa descente périlleuse.
Je le suivais, m’attendant à tout moment à assister à sa destruction. Le véhicule subissait des cahots furieux, craquait et rebondissait de roche en roche. Ici la large roue de derrière reposait sur un projectile élevé de plusieurs pieds, tandis que la roue de devant du même côté était ensevelie dans un trou profond. Tantôt les deux roues du même côté se trouvaient perchées sur une roche, plaçant la voiture dans une telle position qu une ligne de plus devait le faire choir. Enfin, & mon supréme étonnement, le mauyais pas fut franchi, et nous arrivames à la route basse, qui était praticable.
Je ne pouvais m'empêcher de songer à ce qui serait arrivé en pareil cas à un chariot construit à la mode anglaise : un des cochers de Brighton aurait vraiment ouvert les yeux, s'il avait pu voir mon étourneau du Cap opérant sa descente sur cette épouvantable partie de la route coloniale, que je puis parfaitement comparer au lit raboteux et montagneux d'une rivière de Highlands. Nous continudmes notre voyage jusqu'à une heure avant le coucher du soleil, puis nous campâmes pour la nuit.
Le pays que nous avions traversé était couvert |
d'un vaste fourré d’arbustes nains toujours verts, et de broussailles où le « speck-boon » dominait. Cette sorte d’arbre, un des plus communs dans les forêts et dans les taillis en Albany et au pays des Caffres , est parfaitement inutile à l'homme, car ses branches, remplies de suc alors même qu’elles sont mortes, ne peuvent servir de combustible. Il est cependant bon de remarquer que c’était l'aliment favori des éléphants . qui fréquentaient par troupe cette contrée, il y a vingt-cing ans. Les sentiers creusés pendant une longue suite de siécles par ces monstrueux animaux sont encore visibles sur le penchant et dans les gorges des collines boisées, où les cranes et les gros os de leurs squelettes blanchissent encore dans les fondrières ou dans les ravins qui avoisinent la mer dans
la basse Albany.
Le jour suivant, une marche de quatre heures nous amena au bord du Great Fish River. Nous avions traversé une immense clairiére découyerte, parsemée de différents arbustes noirs, de longues herbes et de grasse bruyère. Ce fut là que je vis et tirai pour la première fois le black-koran, excellent gibier ayant beaucoup de rapport avec l’outarde, et fort abondant dans toute l'Afrique méridionale. Son plumage se rapproche de celui du coq de bruyère; ses jambes et son cou sont longs comme ceux de l’autruche; sa poitrine et son dos sont gris, et ses ailes noires et blanches. On le rencontre dans les endroits où le pays est plat et découvert.
Lorsqu'on dérange ces animaux, ils s'élèvent et voltigent autour de la plaine en faisant des évolutions à la facon du pluvier doré et en poussant des cris aigus. Le meilleur moyen de les atteindre est de monter à cheval et de courir en rond, en rétrécissant toujours le cercle. Cette clairière, dont j'ai oublié le nom, est le rendez-vous des chasseurs des environs de Graham’s-Town; ils y prennent la récréation de la chasse de l'ours sauvage ou du pore-épic. On fait cette chasse la nuit, par un beau clair de lune, et avec une meute de chiens grands et robustes. Les chasseurs sont armés d'une baïonnette ou d'une lance avec laquelle ils expédient la bête aux abois.
Vers deux heures après-midi, nous attelàmes, et, ayant gravi une colline assez haute et escarpée, nous entrames dans une autre contrée semée de plaines sans fin, couvertes d'une longue herbe ondoyante et parsemées de fourmilières. J'eus alors le plaisir de contempler plusieurs bandes de spring-boks dispersées dans la plaine. Cette antilope ressemble beau- ” coup à la gazelle du nord de l'Afrique; ses goûts et ses habitudes rappellent le Saesin de l'Inde. Les colons ont nommé cet animal spring-bok à cause de la faculté qu'il a de faire des sauts prodigieux. Nous apprendrons à nos lecteurs que spring-bok signifie mot à mot bouc sauteur.
En eflet, lorsqu'on poursuit ces gazelles, elles s'élè-
vent à des hauteurs surprenantes. Si c'est un troupeau ent-er qui prend la fuite, on les voit exécuterune multi tude de bonds étranges et perpendiculaires. s’élançant dans les airs, les reins courbes, et agitant en même temps de longues mèches de poils blancs qu'ils ont sur le dos et sur les flancs, ce qui leur donne un air aérien et les distingue de toute espèce d'autre animal: Ils bondissent alors à une hauteur de dix à douze pieds, enjambant à chaque saut un espace de trois ou quatre mètres, sans qu’il paraisse le moins du monde que cet exercice les fatigue. Un instant ils semblent comme suspendus et immobiles en l'air, puis ils retombent sur leur quatre pieds, et à peine ont-ils touché la.terre qu'ils rebondissent de nouveau.
Après avoir ainsi parcouru quelques centaines de mètres, ils adoptent un trot léger et élastique, courbent leurs cous élégants et baissent le nez à terre comme pour jouer; puis tout à coup ils redressent la tête et regardent de tous côtés pour découvrir si le danger existe encore. Si le spring bok est forcé de traverser un sentier ou même un chemin de deux ou trois pieds de largeur où un homme ait récemment passé, il le fait d'un seul bond, et lorsque le troupeau entier, compose souvent de plusieurs milliers de ces animaux, doit fränchir une route de la sorte, rien n’est plus magnifique que de voir chaque antilope, l'une après l’autre, exécuter ce bond surprenant. Ils sautent de même en passant non loin du lion ou de tout autre animal qu'elles redoutent.
Les multitudes innombrables de spring-boks qui se rassemblent lorsqu'ils émigrent, en masse sont quelque chose de merveilleux. On peut les comparer avec justice aux essaims innombrables de sauterelles que le voyageur rencontre si souvent dans ce pays fabuleux.
De même que la sauterelle, le spring-bok en troupe consomme toute la verdure qu'il trouve sur son passage, dévaste en quelques heures d'immenses contrées et détruit souvent en une nuit tout le labeur d'un fermier. Les antilopes ont d'ailleurs pour coutume de revenir à leur pays natal, comme un lièvre revient à son lancer, seulement le parti qu'ils prennent, au lieu d'être d'une lieue ou deux, embrasse Un gigantesque ovale ou un formidable carré dont le diamètre est souvent de quelques centaines de milles, La durée de leur migration varie de six mois JUSQU à un an; et, Comme si ils avaient conscience du dégât fait sur leur passage, ils reviennent inva+ rablement par un autre chemin que celui qu'ils ont pris en partant
Il y avait longtemps que j'entendais parler des spring-boks et que je me promettais un grand plai- Sir à cette chasse. Aussi, dès que j'aperçus un troupeau de ces antilopes, j'ordonnai x l'instant de seller mes doux chevaux et j'enjoignis à mes Hottentots de
poursuivre leur étape jusqu'à la ferme la plus proche; là ils étaient autorisés à dételer.
Les chevaux prêts, je sautai en selle, armé de ma carabine à deux coups et accompagné de Cobus. Devinant notre intention, les spring boks, extrêmement sauvages dans ces contrées, comme je lai déjà dit, commencèrent à fuir avec ces bonds prodigieux que j'ai essayé de décrire. Aussi dépensai-je inutilement ma poudre et mes balles en les tirant à des distances de six à huit cents mètres. Après une course enragée et sans résultats, je rejoignis mes chariots que je trouvai installés près d’une ferme hollandaise.
Mes travaux pénibles des jours précédents au gué ¢ Fish River, travaux exécutés pendant les heures les plus chaudes de la journée, et peut être aussi l’imprudence que j'avais faite en mettant bas, depuis mon départ de Graham’s-Town, ma redingote, mon gilet et ma cravate, eurent pour résultat de me couvrir les bras, le cou et les épaules d'énormes ampoules, pareilles à celles qui me seraient venues à la suite d'une brûlure cansée par de l’eau bouillante que l'on m'aurait jeté sur le corps. Un coup de soleil, dont on riten Europe, est chose plus grave en Afrique. Celui ou ceux que j'avais reçus me causaient des douleurs atroces et m'empêchaient de reposer. Pendant la nuit qui suivit ma course à la poursuite des spring-boks. ma bonne hôtesse, prenant pitié de mon état et désirant me soulager, m'annonça qu’elle avait une excellente recette contre les coups de soleil, recette qu'elle avait souvent administrée aveo succès à son mari et à son fils.
J'ignore de quels ingrédiens se composait ce spécifique, mais, dès que j’eus appliqué ce remède diabolique sur Jes parties enflées et au vif, j'éprouvai la même cuisson que si jevenaisdeme bassiner avec un mélange de sel et de vinaigre. Aussi, tout en vouantila doctoresse et son onguent aux divinitésinfernales, jeme mis à bondir et à hurler comme un possédé, à la satisfaction véritable et à la joie manifeste de‘mes compatissants Hotlentots.
Le pays que nous parcourions était sévère, montagneux ét aride, excepté sur les bords de la rivière, qui étaient frangés de bosquets de mimosas, de saules et d'aubépines, couvertes de fleurs-du plus beau jaune, exhalant un parfum délicieux.
Cradock est un joli petit village sur la rive est du Great Fish River, qui lui fournit de l’eau et arrose ses jardins. I est habité par des Hollandais et par des Anglais, ainsi que par une assez grande quantité de Hottentots, de Mozambiques et de Fingues. La rue principale est large et plantée d'arbres qui doment de l'ombre. Parmi ces arbres, je remarquai beaucoup de péchers surchargés de fruits verts. Les maisons sont grandes, bien bâties généralement en briques, les unes à la mode hollandaise, les autres à la mode anglaise, Chacune a un fort grand et fort beau jardin
dessiné avec goût, où croissent dans un coin à part tous les légumes en usage dans les cuisines anglaises. Les pommes, les poires, les coings, les oranges et les raisins y abondent. La vue est bornée de tous côtés par des montagnes et des collines arides, rocheuses et nues. Je traversai la ville et m'en allai dételer à un quart de mille plus loin.
Nous étions là quand nous vimes passer une douzaine de chariots allant à Cradock; ils étaient remplis de Boers avec leurs femmes et leurs enfants. Plusieurs de ces chariots étaient trainés par des chevaux et non par des bœufs; chaque attelage était de huit ou dix bêtes, harnachées deux de front et portant des courroies en travers de la poitrine au lieu de colliers; ces courroies sont, pour la plupart, fabriquées de peau de lion, lorsqu'on peut s'en procurer, car la dépouille du roi des animaux passe pour être à la fois plus souple et plus durable que toute autre. Ces interminables attelages sont très-adroitement conduits par les Boers: un homme tient les guides et un autre le fouet. L’aprés-midi, je fis atteler et nous marchames jusqu'au coucher du soleil.
Depuis que j'avais quitté Cradock, la route était meilleure. Elle était unie et courait le long de la rive nord-est de Great Tish River : les alentours offraient de toutes parts aux regards des chaînes prolongées de montagnes de roches nues. Les audacieuses cimes du Rhinasterberg s’élevaient à l'horizon du côté de l'ouest. Au reste, à part quelques mimosas qui croissaient sur les bords de la rivière, on ne voyait pas un seul arbre; le pays était couvert de bruyéres, d'arbustes nains et de quelques buissons épineux.
Le soleil était dévorant pendant le jour, mais cependant presque toujours on sentait flotter une petite brise venant du sud. Depuis que j'avais quitté Graham’s-Town, le temps avait toujours été très-agréable, jamais par trop chaud, excepté dans les bas-fonds, où cette brise ne pouvait pénétrer. L'Afrique du sud, quoique son climat soit sec et étouffant, est néanmoins très-saine, car elle estentourée par la mer de trois côtés. [y a cependant des saisons où les vents du nord dominent, Les colons les appellent les vents chauds. Lorsque ces vents soufllent, on dirait qu'ils ont passé à travers la fournaise d'une verrerie. En effet, ils n'arrivent à la pointe de l'Afrique que chaufles à leur passage par les sables brülants du grand désert de Kalihari.
À Cradock, je pris à mon service un Hottentot qui se nommait Jacob.
En partant, nous suivimes le cours du Fish River pendant environ neuf milles, puis notre ronte inelina vers la droite, c'est-à-dire plus au nord. Enfin nous dimes adieu à ce (leive, que j'avais cru un instant devoir retrouver éternellement sur ma route, Deux étapes que nous fimes au milieu de plaines ondoyantes, spacieuse. ab stériles, nous amenérent aux
confins des immenses steppes qui entourent le Thebus-Mountain.
- Après avoir suivi la rive d’un ruisseau insignifiant honoré du nom de Brak River, j'arrivai à la ferme de mynheer Besta, boer aimable et Hospitalier, fe/d comels de son district, ce qui signifie une sorte de magistrat résident. Nous fimes halte pour déjeuner, et Besta, qui était un fin chasseur, me raconta une foule d’anecdotes et d'aventures qui lui étaient arrivées dans ses anciens jours de chasse en Albany, où il avait résidé jadis. Mais ce qui surtout me fit grand plaisir, c’est qu’il m’assura que, dans les plaines situées immédiatement au delà de sa ferme, les black wild-beass et le spring-bok se rencontraient par milliers. Cette assurance me détermina à monter à cheval après déjeuner pour aller à leur recherche: La chair de ces deux variétés d’antilope forme le fond de la nourriture des Boers et de leurs serviteurs, lorsqu'ils habitent les régions où ils sont nombreux, et l'on pouvait voir entassés et éparpillés. dans tous les bâtiments de la ferme les cranes et les cornes de plusieurs centaines de ces animaux.
J'ordounai à mes gens de longer la rive du Brak tiver jusqu'à la prochaine ferme. Je remontai à cheval avec Cobus, me dirigeant vers le nord et coupant à travers plaines. Mynheer Besta avait dit vrai; je n'avais pas fait une demi-lieue que j'aperçus de tous côtés des troupes de spring-boks, éparpilles de tous côtés. Mais, lorsqu'ils m’aperçurent et virent que je leur donnais la chasse, ils se rallièrent au point que bientôt la terre en fut couverte et que la plaine sembla vivante. Ayant franchi une espèce de ravin, et mon horizon s'étant élargi, je vis, aussi loin que ma vue put porter, le sol positivement blanc despring-books, et, çà et la, un groupe noir de wild beasts, tous sautant et gambadant en tous sens, agitant et tortillant leurs queues blanches et s’enfuyant à la file à notre approche. Pendant plusieurs heures je les poursuivis et lachai sur eux environ deux dou-
, zaines de coups de fusil; mais, comme c’était à la
distance de quatre ou six cents mètres, je n’en blessai que quinze que je perdis.
Enfin, fatigué et de la course et de Vinutilite de mes décharges, je retournai la tête de mon cheval vers notre camp. La nuit deseendait rapide et tom bait; le tonnerre grondait au haut des collines, et de longs éclairs, si rapprochés qu'ils semblaient ne faire qu'un éclair sans fin, sillonnaient la nuit, Je mis mon cheval au galop pour rejoindre mon wagon que j'atteignis à temps pour échapper à des torrents de pluie qui tombèreut jusqu'au matin. Sous l'influence de ce déluge, le Brak River devint un torrent rouge et écumeux, mais il baissa très-rapidement le lendemain avant midi. Disons en passant que cette rivière se nomme Brak à cause du goût de ses eaux, qui dans la saison des pluies sont à peine potables,
nn nn. —
Ma journée de chasse, quoique improductive, m'avait fort amusé. Je n'étais pas aussi humilié qu'on aurait pu le croire de mon insuceés, car je sentais à merveille que ce n’était pas un bon moyen de remplir ma gibecière que de courir comme je l’avais fait après une proie aussi fugitive : mais ce qui dominait dans mon esprit, c'était la joie de voir un si noble gibier, se mouvant en si grande quantité, sur les lieux mêmes où il avait pris naissance. Je compris donc que je foulais enfin aux pieds le glorieux théâtre de ces fameuses chasses dont les récits m'avaient inspiré le désir de visiter ce point éloigné du globe, et je me réjouis bien sincèrement de n’avoir pas eu la faiblesse de me rendre aux instances que m'avaient faites mes amis pour me retenir à Graham's-Town, ou me ramener en Angleterre.
En galopant follement, emporté par l’ardeur de la chasse, j'éprouvai pour la première fois ce sentiment plein de grandeur d’une liberté sans contrainte. Cette sensation, qui me devint familière pendant toute la durée de mon voyage en Afrique, m'était alors toute nouvelle et presque inconnue. Or, quelles que soient les fatigues que j'aie essuyées et les dangers que j'aie courus, ce temps de dangers et de fatigues demeurera toujours pour moi l’époque la plus brillante et la plus heureuse de ma vie.
Le lendemain au matin je traversai le Brak River à cheval, pour aller rendre visite à un Boer nommé mynheer Pocheter. Cette visite avait pour but de lui acheter des chevaux, mais il n’en avait pas à vendre. Je rencontrai le vieillard avec une longue canardière à un coup et une énorme batterie à pierre, avec la poire à poudre de corne se balancant à son côté; il était sorti avant le jour avec son Hottentot et s'était posté dans une petite gorge où les spring-boks avaient coutume de passer avant le lever du soleil. Dans ces sortes de défilés, les Boers ont l'habitude de construire avec des pierres plates de petits aflûts où ils viennent abattre matin et soir un de ces antilopes; car la distance à laquelle ils tirent leur garantit un succès certain.
Cette fois-ci cependant le digne Boer avait été malheureux; il rentrait sans venaison, quoiqu'en me mellant en chemin, un quart d'heure auparavant, } eusse entendu la détonation de sa carabine. Le bruit produit par ces pesants fusils des boers, chargés d'une poignée de poudre, retentit à une distance prodigieuse dans l'atmosphère calme des hautes tablelands, et, durant mon séjour dans les plaines voisines de Thebus-Mountain, je remarquat que, soit le matin, soit à midi, soit sur le soir, une heure s'écoulait rarement sans que la détonation lointaine d'un fusil hollandais vint frapper mon oreille.
Mynheer Pocheter me pria d'entrer à sa ferme pour déjeuner avec lui
: j'acceplai : Cobus servit d'in-
lerpréte, car mon hôte ne comprenait pas un mot
d'anglais, et je n'avais pas encore eu le temps d’apprendre le hollandais, que je parvins à parler couramment plus tard. -
Après le repas, je pris congé de mynheer Pocheter et rejoignis mon campement.
Je donnai alors l’ordre de quitter la route directe de Colesberg et d’aller à travers champs jusqu'à la demeure d’un Boer nommé Hendrick Strydon, aux environs de laquelle on m'avait assuré que le gibier foisonnait. Quant à moi, je remontai à cheval, toujours accompagné de Cobus, pour recommencer mes courses à la poursuite des spring-boks. Nous nous lancames donc à toute volée dans les plaines, en appuyant à l’est, et, comme la veille, nous trouvames ces animaux réunis par milliers, et, de place en place au milieu d'eux, une troupe de wild-beasts noirs. Ne pouvant les approcher de plus de quatre ou cinq cents mètres lorsque je me lancais ostensiblement dans la plaine, je quittai mes chevaux et mon piqueur et me dirigeai à pied vers une rangée de collines basses et rocheuses, où je tirai deux coups difficiles sur un spring-bok et un wild-beast. Je les blessai dangereusement tous deux, comme j'en pus juger au sang, mais je les perdis. J'avais été mes souliers pour marcher plus silencieusement à la rencontre des spring-boks, et j'eus grand’peine à les retrouver.
Je souflrais beaucoup de la soif; le soleil était ardent, et, malgré les torrents de pluie de la veille, on ne pouvait trouver d’eau nulle part.
Dans l'après-midi, j'arrivai près d’une mare de boue; le peu d’eau qui y restait était bouillante. Je fus toutefois bien heureux de la trouver car j'étranglais de soif, au point que- des larmes de joie me vinrent aux yeux en la découvrant. Ma souffrance actuelle n’était pourtant qu'une bagatelle en comparaison des épreuves que j’ai subies depuis.
Bientôt après je rejoignis Cobus, que j'avais complétement perdu, et qui, inquiet de ma longue absence, me cherchait tenant mon cheval en main. Je fus, comme on le pense bien, enchanté de le retrouver. Je sautai en selle et traversai la plaine au galop pour rattraper mon chariot. Mais, chemin faisant, ne pouant résister à la tentation, je me postai derrière une haie et j'ordonnai à Cobus de chasser vers moi une troupe de spring-boks. Il réussit à merveille dans son évolution et m'en envoya une centaine presque sur le nez. Cette fois encore j'eus du malheur, ou | plutôt je fus bien maladroit, car je tirai mes deux coups au milieu du troupeau sans qu'ils parussent avoir porté.
En arrivant au chariot, que je trouvai dételé dans le domaine désolé de mynheer Hendrick Strydon, je pris une énorme ration de gin et d’eau; puis, escorté de mon interprète, qui portait des verres et une bou teille de Hollande, j'allai à la porte de Strydon pour
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faire connaissance avec lui et avec sa femme. Je portais, a la stupéfaction des Boers primitifs, le costume des anciens Gaulois, c’est-à-dire la blouse et Se a ges braies, accoutrement qui fut le méme pendant tout le voyage. -
Lorsque je me trouvai en face de Strydon, je lui donnai une cordiale poignée de main et je lui dis que j élais un Berg Scot, c'est-à-dire un Écossais des montagnes, et que c’était l'usage dans mon pays, quand deux amis se rencontraient, de se faire raison avec une rasade. Ce disant, je joignis l’action à la parole et remplis un grand verre que je lui présentai. Comme la chose m'avait réussi dès le commencement, je la pratiquai par la suite, et j'en agis toujours ainsi en abordant un Boer pour la première fois. Cet usage régulièrement observé ne manquait jamais de me conquérir ses bonnes grâces, et mon hôte me quittait d'habitude en me disant que les Écossais étaient les meilleures gens du monde.
Jagissais ainsi parce que je savais que les Boers haïssaient les Anglais, mais aimaient assez les Écossais. L'idée que les Écossais sont une nation comme la leur conquise par les Anglais, et par conséquent subissant le même joug qu'eux, explique cette sympathie. Ajoutons que la plupart de leurs ministres sont Écossais.
Hendrick Strydon était un homme de haute taille, hâlé par le soleil et ayant lair d’un véritable sau- vage. Ses cheveux couleur de sable et clair-semés, sa barbe rouge, longue et touffue, ne contribuaient pas peu à compléter cette ressemblance, si quelque chose avait pu y manquer.
C'était un habile chasseur, et lui et sa famille vivaient en quelque sorte du produit de son adresse. Sa femme était une gentille petite personne aux fraîches couleurs, avec des yeux bruns et des sourcils trèsbien arqués. Elle fit à mon avis preuve de bon goût en se prenant de fantaisie pour moi, mais peut-être sa sympathie peut-elle s'expliquer par la libéralité avec laquelle je prodiguais le thé et le café.
Au reste, ces braves gens étaient pauvres et possédaient fort peu de bien en ce monde: leur demeure, qui accusait leur dénuement, était en harmonie avec leur situation. C'était un petit cottage en torchis dont le toit n'offrait qu'un bien mince abri contre les pluies périodiques; le feu, sans cheminée, brdlait sur la pierre même du foyer, et un trou, fait dans la toiture, servait à la fois de fenêtre et de tuyau de cheminée; les poutres et les murs nus étaient parés d'une profusion de peaux d'animaux sauvages et d'une quantité énorme de « biltongue », c'est-à-dire de chair de gibier boucanée au soleil. H n'y avait là ni champ fertile ni jardin vert La wild-kandoo, le désert, s'étendait autour de la maison, et pendant la nuit les spring-boks et les wild-beasts venaient paitre jusque devant la porte.
Ils avaient pour serviteurs un vieux bücheron et sa femme, efne possédaient au monde qu’un chariot délabré, un attelage de bœufs, quelques vaches laitières et un petit troupeau de moutons et de chèvres. Le principal revenu de Strydon paraissait être la fabrication des cendres. Il en chargeait son chariot et faisait des excursions de plusieurs jours dans les districts voisins, afin de les vendre aux Boers plus riches que lui. Maintenant il est bon de dire comment se font ces cendres et à quoi elles servent.
On déracine des buissons, on les amasse dans la plaine, on les y laisse au grand soleil jusqu'a ce qu'ils soient assez secs pour bien brûler, puis on choisit un beau jour pour y mettre le feu. Les cendres sont ensuite recueillies dans de grands sacs confectionnés avec Ja peau brute des wild-beasts et des zèbres. Ces cendres sont très-appréciées par les Boers, car elles sont un ingrédient indispensable pour manufacturer le savon, que tous les Boers de l'Afrique méridionale font eux-mêmes. L’arbuste vert rabougri et plein de sève qui fournit ces cendres ne se trouve que dans certaines régions, et dans celle-ci il y en avait à foison.
Strydon me plaignit beaucoup de mon guignon constant à la chasse, mais il me dit qu'il n’y avait rien d'étonnant et que cela arrivait toujours ainsi quand on s'y prenait comme j'avais fait. Il s'était convaincu par expérience qu'avec mon système on dépensait sans profit énormément de poudre et de plomb, dépense que lui, pauvre, s’eflorçail d'éviter. Il me proposa, si je vouiais l'accompagner lorsqu'il aurait pris son café, d'employer les deux heures de jour qui nous restaient encore à m'enseigner sa méthode, moyennant quoi il était plus que probable que nous tuerions un mâle avant la nuit.
En conséquence, nous primes le café et, suivis de deux Hottentots, nous nous mimes en marche, à travers une plaine en apparence désolée. De nombreuses troupes de spring-boks paissaient à droite et à gauche. Strydon me placa derrière un buisson vert haut d'environ buit pouces, qui était planté au milieu d'un endroit découvert. I] me recommanda de rester étendu la poitrine contre terre, puis il alla se mettre dans la même position à quelques centaines de pas de moi. Enfin il fit faire un détour à nos deux Hottentots pour rabattre sur nous un troupeau de spring-boks qui paissait au loin : ce plan était excellent et réussit à merveille. Tout le troupeau s'avança à pas lents et directement vers moi.
Lorsqu'il fut à cent pas, je choisis de l'œil un mâle bien gras et Vabattis d'une balle dans l'épaule : ce fut le premier coup heureux que je fis sur cet élégant gibier. J'ai toujours passé pour un bon tireur de carabine, soit à pied, soit à cheval, mais je ne suis pas sûr de mon coup au dela de cent dix à cent vingt pas.
Deux jours auparavant, j'avais, à balle franche, abattu un koran au vol. °
Mon coup de fusil épouvanta les spring-boks, qui senfuirent en bondissant; et comme la nuit approchait et nous enlevait l'espoir d’un second coup pareil au premier, nous rentrames à la ferme, Sirydon et moi, tous deux en joyeuse humeur.
Invasion de santerelles. — Un prix disputé. — Grande abondance de gibier. — Chasses nocturnes. — Curieuses méprises. — Un visiteur chez Strydon. — Tir au wild-beast. — Rencontre avec M. Paterson-Colesberg. — Emplettes. — John Stofulus.
Le 6 au matin, dès le point du jour, et tandis que j'éfais encore au lit, ou plutôt dans mon cadre. Hendrick Strydon et sa femme se tenaient devant un feu près de mon chariot, apportant une provision de lait doux qui fut la bienvenue. Tous deux gourmandaient mes Hottentots afin qu'ils préparassent le déjeuner et qu'ils réveillassent leur maitre indolent. Strydon prétendait que le meilleur moment pour chasser était cinq heures du matin. J'entendis leurs voix, je me levai ; puis, après avoir déjeuné, nous parties l'arme au bras.
Ce jour-là, j'eus le plaisir de voir le premier essaim de sauterelles qui se fût jamais présenté à ma portée, depuis que j habitais la colonie. Nous étions au milieu d'une plaine sans limite; elles arrivaient comme un ouragan, volant en bon ordre, à une distance d'une centaine de mètres du sol. Je les regardai jusqu'a ce que le soleil fat obscurci par leur nombre et que le sol en eut été couvert comme d'un dais. De quelque côté que je portasse les yeux, au nord, au midi, à l'est et à l'ouest, elles s'étendaient comme un épais nuage, et il s'écoula plus d'une heure avant que leurs légions dévastatrices se fussent envolées et cussent disparu, Ce spectacle étrange m'intéressa vivement, el je me rappelle encore aujourd'hui la sensalon que j cn eprouval sur le moment,
Dans la journée et dans la matinée du jour suivant Sirydon ct moi continuämes notre chasse de la veille. Nous passdmes le petit fleuve nommé Thibus River et chassimes cette fois du côté de lest. Hendrick, d'un seul coup et avec une seule balle, abattit deux gazclles magniliques, et, comme je m'étonnais de son bonheur ou de son adresse, il m'assura qu'il lui arri- Vail tres-souvent de faire pareil coup.
Le 9 au matin, Sirydon et moi, ayant décidé la veille an soir que nous irions en quée d'une troupe
d'autruches qui, selon le dire de son Hottentot, fré-
quentait les plaines voisines de Thebus-Mountain, nous réveillames nos hommes d'ux heures avant le jour, et, après un déjeuner plus que matinal, nous sautames sur nos chevaux et nous nous dirigedmes vers la passe montagneuse.
Nous étions là depuis une heure environ, postés dans un défilé au milieu des joncs. quand nos Hottentots rabattirent sur nous, — ou plutôt sur Strydon, — quatre magnifiques autruches. Elles s’approchèrent jusqu'à cinquante pas de lui, et je m'attendais à tout moment à voir la fumée de son coup de fusil : le cœur me battait, mon sang bouillait d'impatience. Je me demandais par quelle raison il ne tirait point, quand, le regardant avec une petite lunette de poche, je m’apercus qu’il était endormi, et, en me relournant, je vis à quatre-vingts mètres de moi une douzaine de spring-boks , qui s'étaient approchés tandis que j'étais occupé de Strydon et de ses autruches. Ils arrivaient derrière moi pour gagner une gorge. Je saisis ma carabine, et, tout couché à plat ventre que j'étais, je fracassai l’épaule au plus beau mâle de la compagnie; il s’élançca, courut une cinquantaine de pas et tomba roide mort.
A la détonation de mon arme, des volées d'oiseaux se mirent à tournoyer dans les airs et des bandes de quadrupèdes bondirent dans la plaine comme aux jours du paradis terrestre. J'en étais émerveillé, mais je m’apercus bientôt que certaines espèces des uns et des autres se disposaient tout simplement à prendre leur part de mon antilope tué. C'étaient des corbeaux blancs, noirs, des vautours, puis des chacals, qui, voyant ccux-cis’abattrea tire d’aile, devinèrent qu'il y avait quelque chose de bon à flairer et sortirent de leur retraite. Je regardais tout cela, n'osant pas bouger, car le gibier accourait de toutes parts et je m'attendais à chaque instant à voir paraitre les autruches rabattues par nos Hottentots. J'étais done obligé de rester muet et immobile spectateur des débats de mes pillards à poils et à plumes. Tout à coup une bande de wild-beasts arrivèrent au grand galop et passèrent à ma portée. La tentation était trop forte : je remis les autruches à un autre jour et je tirai. Je touchai l'animal visé, mais dans le train de derrière, Il en résulta que la béte, quoique blessée et trainant la cuisse, disparut avec la harde.
Au reste, le nombre des spring-boks était incalculable : quoiqu ils n'approchassent plus de moi, effrayés qu'ils avaient été par mes deux coups de feu, on les voyait s'agiter, courir, sauter dans toute l'étendue de la plaine, Je suis sûr que dans le cercle qu'embrassait ma vue il y en avait bien dix mille. Une de ces hardes passa à trois cents pas à peu près de Strydon, qui tira sur eux, manqua son coup et les lit tous fuir.
I} était tard; nous songedmes à rentrer, emportant la bête que Strydon avait Luce dans la matinée; quant
à la mienne elle n’était plus qu'un squelette; la chair en avait disparu sous la dent des chacals et sous le bee des vautours et des corbeaux. Nous remontames donc à cheval.
Une chose m'avait étonné dans cette excursion : c’est la quantité de carcasses et de crânes blanchis dont la plaine était jonchée. Partout où je dirigeais mes regards, mon œil rencontrait des milliers de squelettes de spring-boks et de wild-beasts.
Le lendemain, nous vimes arriver une troupe nombreuse de naturels : ces pauvres gens appartenaient au chief Moshesh et voyageaient pour chercher de l'ouvrage. Un grand nombre de naturels parcourent ainsi touslesans la colonie et travaillent pour les Boers, construisant en pierres des enclos pour le bétail ou desdigues sur les petites rivières dans les profondeurs des vallées, afin d'y retenir l’eau dans la saison des pluies. Ces lacs sont destinés à désaltérer les troupeaux pendant la longue sécheresse de l'été.
On paye le travail de ces braves gens avec des génisses et des chèvres.
Les inondations avaient renversé la levée d’une digue située dans une chaîne de collinesassezéloigneeset tout à fait aux confins de sa ferme. Strydon fit accord avec eux pour la faire réparer. Or, les environs de cette digue étant, à ce que me dit mon hôte, le séjour favori d’un animal qui m'était encore inconnu, c'est-àdire du Quayga (le quayga est l’onagre de l'Écriture), et Strydon étant obligé de se rendre sur les lieux le lendemain matin avec les ouvriers qu'il venait d’arrêter, nous convinmes de chasser aux alentours dans des collines hautes et escarpées.
Nous partimes au jour, et, m'étant séparé de Strydon, je gravis une de ces collines afin d'examiner le pavsage au lever du soleil. Dans cette course , j'eus la chance d’abattre un rhode-reebock ; mais, comine j'avais peur de m'égarer, je rejoignis mon compagnon.
La journée se passa à courir de colline en colline, mais sans rien pouvoir joindre. Nous vimes trois quaygas et une foule d'autres animaux, mais nous ne parvinmes pas à les approcher d'assez près pour en abattre aucun,
La nuit venait à grands pas. Nous descendimes du haut de nos collines et nous nous mimesa galoper vers la ferme. Tout en galopant, nous aperçûmes dans l'ombre une troupe d'animaux que Strydon m'assura être des quaygas. Sautant à bas de nos chevaux, le corps en avant, prêts à faire feu, nous cssayämes de nous approcher du gibier que nous convoilions.
{I faisait assez sombre, et il était difficile, non pas
de voir le gibier, mais de distinguer precisement à
quelle espèce il appartenait, quoique Strydon me crit à dem\-voix : quaygas ! quaygas !
Mais à cent pas de nous à peu près les quaygas parbrent au galop.
Ii était inutile de les poursuivre à pied. Je cher-
chai des veux ma jument. je la vis à ma portée : je courus à elle et sautai en selle. Quant à mon étalon que j'avais prêté à Strydon, mon étonnement fut grand en le voyant partir à la poursuite des quaygas et se mêler bientôt à eux.
Après un temps de galop d'un mille à peu près, je rejoignis mes animaux : ils étaient au repos, et paissaient : mou ¢talon se trouvait au milieu d'eux. Arrivé à cinquante pas à peu près de la troupe, je sautai à bas de ma monture et, me glissant une dizaine de inétres en avant, je lachai mes deux coups au milieu des quaygas : ils prirent la fuite, emmenant mon étalon avec eux. J'étais fort surpris du peu d'effroi que leur inspirait mon cheval.
Cependant l’un d'eux était atteint, et si sériensement qu’il resta bientôt en arrière, et finit par tomber. Mon étalon, en bon camarade, demeura pour lui tenir compagnie. ‘
En ce moment la lune commencait de briller, quoique faiblement. A sa lueur douteuse, je continuai de galoper après le troupeau : je voulais ma paire de quaygas ; je le joignis enfin, et faisant faire un écart à ma janrent, me laissai glisser. Je misun genou en terre etenvoyai une balle dans l'épaule da quaygas qui se trouvait le plus rapproché de moi. fl chancela, tomba avec un bruit sourd et resta sans mouvement; le reste de la troupe l'entoura en renaclant et en bondissant comme font les chevaux sauvages de Mazeppa , puis tous, comme épouvantés, ils repartirent à fond de train à travers la plaine.
Ceite course m'avait électrisé ; au lieu de me contenter de mes deux quaygas, j'en voulais absolument tuer un troisième Je remontai à cheval et me mis à la poursuite de la harde. Mais cette fois, après avoir suivi pendant deux oa trois milles leurs rapides silhouettes sur les bruyéres fauves, il mesembla les voir s'évanonir comme des ombres. Je m'arrêtai ; non-seulement je ne les voyais plus, mais je n’entendais même plus le bruit de leurs pas.
Je n'avais qu'une chose à faire, c'était de rallier Strydon, si c'était possible, et de tacher de retrouver mes deux victimes Je me mis à la recherche de la dernière bête tomhée, mais ce fut inutile: rien ne m'indigquait l'endroit de sa chute, et je m'en étais éloigné de deux ou trois milles. La plaine parfaitement nue d'ailleurs, ne m'offrait aucun point de repaire à l'aide duquel je pusse me diriger. Je songeai alors au premier quayga tué par moi et pensai que, grace à mon étalon resté près de lui, la recherche en serait plus facile. Tout d'abord je crus qu'il me fallait dire adien à celui-là comme à l'autre. Je descendis de cheval, me couchai à plat ventre et crus enfin apercevoir deux points en reliefs au- dessus du niveau de la plaine, En un temps de galop, j'arrivai à une cinquantaine de pas des objets découverts : c'étaient bien mon étalon et mon quayga; mais à mon appro=
che ce dernier se releva et essaya de fuir. C’eût été trop malheureux , après avoir pris tant de peine, de le voir m’echapper. Je l'ajustai au défaut de l'épaule et fis feu. Il tomba.
Je poussai un cri de joie et je me précipitai, en avant, palpitant du désir de voir pour la première fois un de ces beaux animaux dont j'avais tant entendu parler.
Que le lecteur juge de-ma stupéfaction, en reconnaissant que mon prétendu quayga n’était autre qu'un magnifique cheval hongre, au pelage bai brun, portant deux étoiles au front ! 9
La lumière se fit dans mon esprit : Strydon et moi avions élé tous deux dans l'erreur, ce que nous avions pris pour des quaygas, c'était l’attelage d'un Boer du voisinage, et cet attelage avait fourni aux plaisirs de notre chasse du soir.
Je remontai à cheval, pris mon étalon en bride et m'orientai pour rentrer à la maison, décidé à payer les chevaux que j'avais tués ou blessés. Mais lorsqu'après avoir rejoint Hendrick et lui avoir conté mon histoire, qui le réjouit grandement, je lui fis part de mon intention :
— Oh! pour cela, non, dit-il ; ne soufilez pas le mot de accident. Le propriétaire des chevaux est un abominable avare qui vous les ferait payer trois fois leur valeur. Demeurez en paix. Les animaux qui ne seretrouveront pas seront mis sur le compte des lions ou des bûcherons braconniers.
Je suivis le conseil de Strydon, ce qui, au reste, nous fut d'autant plus facile, que je n’entendis parler de rien.
Seulement, je me promis de ne plus tirer sur les quaygas qu'à bon escient et autant que possible pendant le jour.
Je restai encore une semaine à la ferme
Un matin, le 17, nous fimes distraits par l’arrivée d'un vieil ami de Strydon : c’etait un Boer de Mayalisherg; il détela à Ja ferme. Il revenait de Graham’s- Town, où il avait transporté une cargaison d'ivoire, et retournait chez lui avec des provisions de thé et de café. :
Ce Boer m'assura que dans son voisinage je pourrais rencontrer le plus rare et le meilleur gibier, et particulierement le sable-antilope, le roan-antilope, des élans de Waterbuch, des koudou, des pallahs , des éléphants, des rhinocéros blancs et noirs, des ippopolames, des girafes, des-buflles et des lions. Il ajouta qu'il avail tué des éléphants dont les défenses pesaient cent kilos chacune et avaient sept pieds de loug, Mais il me conseilla de ne visiter ce pays que
ers la fin d'avril, attendu qu'avant cette époque mes chevaux periraient infailliblement d'une épidémie qui règne dans l'intérieur des terres sous une certaine la- Wude pendant les premiers mois d'été,
Je quittai la ferme de Strydon; ce Boer en quelques
d'avoine pour mes chevaux, qui avaient en perspective de durs travaux, car ils allaient faire la chasse à l'oryx. Or la chasse à l’oryx, que j'étais décidé à entre= prendre immédiatement, est, comme on va le voir bientôt, la plus fatigante de toutes les chasses.
Avant de me mettre en route, j'avais arrêté un serviteur de plus : c’était un Hottentot nommé John Stofulus. Ses fonctions étaient de conduire mon nouveau chariot. C’était un petit homme actif ct robuste, trèshabile à empailler les têtes de gibier, à conserver les échantillons, et en général propre à toutes sortes de petits détails que je confiais à ses soins. |
Son seul défaut était d’être querelleur et d'aimer fort à se battre avec ses camarades. Il se vantait éternellement de ses prouesses en ce genre. J’eus alors l’idée d'utiliser son courage. Mauvaise pensée, car, lorsque je mis sa bravoure à l'épreuve en réclamant son assistance pour la chasse aux animaux féroces, tout ce prétendu courage s’évanouit, et, comme disent les Français, « s’en alla en fumée »
Trajet jusqu'au désert. — Récit d'un combat entre trois lions et un buffle. — La mouche Oblogy. — Un Boer nomade. — Le gemsbock. — Chasse au Gemsbok. — Une. nuit au désert. — Mœurs des Boschjemen ou hommes de buissons.
Le 2 décembre au soir je rassemblai avec mille difficultés mes serviteurs ivres, mes bœufs et mes chevaux et je sortis de Colesberg, appuyant à l’ouest vers les vastes pleines de Karroo, où l’on assurait que les gemsboks se trouvaient en profusion. Je n’avais pas encore vu celte magnifique espèce d’antilope que l’on appelle bouc-diamant.
Je ne fis pas grand chemin ce jour-là, mes hommes ne parvenant pas à se déeriser, et dans cet état d'ivresse ils avaient plusieurs fois failli culbuter les chariots. Je fis halte bientôt après le coucher du soleil, et, comme je fus obligé de m'occuper seul des bœufs et des chevaux, et que je n'avais point de combustible sous la main, je dus pour mon diner me contenter d'un morceau de viande fumée crue et d'un verre d'eau et de gin.
Le jour suivant nous fimes deux longues traites ; nous traversdmes le Sea-Cow river, ou la rivière de la Vache de mer, Six heures entières nous galopâmes dans la plaine, déchargeant et rechargeant fusils et carabines sur un gibier qui semblait devenir de plus en plus sauvage. Je tuai deux antilopes : le premier fut entièrement dévoré par les vautours, en dépit des ronces dont nous le couvrimes, et dépouillé de
jours était devenu mon ami, ilme donna une provision | sa chair aussi délicatement qu'il auraitpu l'être par
la main des hommes. Le second avait une jambe cassée et fuyait en boîtant, lorsqu'un chacal parut au loin, lui donna la chasse, et, après une longue course, finit par l’atteindre et le dévora. Ceci est remarquable, mais assez fréquent.
Il arrive souvent que, lorsqu'un spring-bok est blessé, un ou plusieurs chacals apparaissent soudain et aident le chasseur à s'emparer de son butin. Dans les régions plus éloignées de l’intérieur des terres, lorsqu'il s’agit de plus gros animaux, il advient parfois aussi que c’est le lion qui se présente pour aider le chasseur, se déclarant toujours pour l'homme contre l'animal. Quoique cette assertion ressemble assez à un conte de voyageurs, le faitn’en est pas moins positif. J'en ai fait moi-même l’expérience, mais en m’exceptant je citerai M. Oswell, au service de l’honorable Compagnie des Indes orientales, un des plus braves chasseurs et des plus habiles tireurs que j’aie jamais rencontrés, et qui a fait deux expéditions dans l'intérieur de l'Afrique. Or M. Oswell et un de ses amis galopaient un jour sur les rives ombreuses du Limpopo à la poursuite d'un buffle blessé, quand tout à coup ils furent rejoints par trois lions qui paraissaient résolus à leur disputer leur proie. La présence de ces nouveaux antagonistes eut pour effet de redoubler la vitesse du buffle.
L'animal continua donc sa course, suivi des trois lions : Oswell et son ami formaient l'arrière garde sur leurs chevaux. Mais bientôt les lions gagnérent sur le buffle, s’élancérent sur Jui et le terrassèrent. Il s’ensuivit une lutte épouvantable pendant laquelle les deux chasseurs arrivèrent à portée de la carabine. M. Oswell et son ami s’avancérent jusqu’à la distance de cinquante pas et firent feu sur la royale famille. A chaque balle qui les frappait, les lions croyaient receyoir un coup de cornes de leur adversaire et redoublaient de rage contre lui. A la fin les chasseurs trouvèrent moyen de mettre hors de combat deux lions , le troisième comprit que ‘le terrain était trop chaud pour lui et battit en retraite.
Le lendemain, après nous être baignés dans la rivière, je m'acheminai vers le Karroo. Je marchai toute la journée, et, ayant fait une traite de vingtcinq milles, je m'arrêtai au coucher du soleil à la ferme d'un vieux Boer ayant nom Wessel. Le brave homme était ivre-mort. J'avais espéré pouvoir lui acheter des chevaux, mais il était hors d'état de conclure aucune affaire. I] me déclara qu'il était Boer, c’est-à-dire fermier hollandais, qu'en cette qualité il ne pouvait supporter la vue d'un Anglais, et, tout en me faisant ce compliment, il me poussait hors de sa maison, au grand déplaisir de sa femme et de ses filles, qui ne semblaient pas partager son opinion.
En partant de chez lui je fis deux jours de longues et fatigantes étapes sous un soleil dévorant. Ces deux jours me condusirent à la ferme de mynheer Steu-
| keim, que j'atieignis le 7 fort tard dans la soirée. Il m’apprit qu’a quinze milles environ de sa ferme je trouverais un Boer des tribus errantes, qui m’indiquerait d’une façon positive un endroit dans le Karroo où je trouverais une chasse qui ne me laisserait rien.à désirer. Il ajouta que ce district se trouvant trop éloigné pour être fréquenté par les chasseurs, il était sûr que j'y trouverais du gibier de toute espèce.
On était en été; les mouches bourdonnaient en formidables essaims dans les demeures des Boers, atlirées qu'elles étaient par l'odeur de la viande et du lait. En entrant dans le manoir de Steukeim, je trouvai positivement les murailles de son grand salon couvertes de ces dégoütants insectes. Ces mouches sont le fléau des habitants de l’Afrique méridionale, et il faut déployer une prodigieuse adresse pour manger sa soupe ou boire son café sans en avaler une au moins par gorgée. Lorsque l'on apporte les plats, ily a toujours deux ou trois Hottentots ou Bushgirls armés d'éventails de plumes d’autruche qu'ils agitent au-desssus du bouillon, de la viande ou des légumes.
J'attelai et me dirigeai vers le Boer errant, que je rejoignis environ une heure aprés la chute du jour.
Cet homme s’appelait Gons ; il vivait sous une petite tente de toile bise plantée entre les deux chariots autour desquels il rassemblait le soir son immense troupeau de moutons. Pendant le jour son bétail et ses chevaux couraient librement sur une chaîne de collines couvertes de gras pâturages qui semblaient être son domaine. Sa femme était la plus jolie femme que j'aie jamais rencontrée parmi les Boers, et elle m'assura qu'elle était Française de naissance.
Le lendemain au matin, je déjeunai avec Gons sous sa tente. Il avait des bonnes provisions de viandes et du miel sauvage. Quant au lait, il coulait chez lui comme d'une source. Il m'offrit de me vendre un cheval brun et de belle apparence, ce que j'acceptai.
On ne s’élonnera pas de cette espèce de provision de chevaux que je faisais, quand on va me voir tout à l'heure en changer deux ou trois fois par jour pour chasser l’oryx.
Dans cette ferme je trouvai un autre Boer nommé Swiers, campé avec son bétail. Il avait été oblige de quitter les fermes situées plus avant dans les profondeurs du Karroo, à cause du manque absolu d'eau. Swiers était un homme déjà âgé, qui autrefois avait été un très - grand chasseur, I m'amusa beaucoup en me racontant des anecdotes de chasse relatives aux mœurs du gibier et certaines aventures de sa jeunesse. Il me dit qu'il se rappelait avoir vu des lions à profusion dans la contrée même où nous nous trouvions, et que l'on en rencontrait même encore de temps en temps quelques-uns. Il me raconta des combats entre le gemsbok et le lion, où le premier avait vaincu Te dernier, Il avait trouvé des carcasses de ces animaux
nn ——
Gesséchées sur le lieu même du champ de bataille. Le corps du lion avait été transpercé et fixé au sol par les longues cornes aiguës du puissant gemsbok, de sorte que, ce dernier n'ayant pu se dégager, tous deux avaient péri l’un par l’autre.
Toutes ces histoires de lion racontées par Swiers me troitaient par la tête. Je savais que c’est principalement la nuit que le roi du désert voyage et chasse. Hl m'avait dit que j'entrais sur le territoire où l'on commencail à le rencontrer, et mes yeux erraient de tous côtés dans l'espoir où j'étais que mes exploits commenceraient plus tôt que je ne l'avais imaginé.
Je ne découvirs rien de pareil à ce que j'espérais.
Après avoir fait cinq miiles dans une contrée trèsaride et profondément triste, j'arrivai, au sortir d’une gorge de collines basses, en vue d'une mare d’eau près de laquelle on m'avait conseillé de camper.
La largeur de celte mare était d'environ trois cents toises.
D'un côte il y avait de grandes herbes, refuges d’oies et de canards sauvages, de bernacles, de hérons et de grues.
L'autre côté était nu.
C'était par là que le gibier allait boire, et le bord de l'eau étail trépigné par les pieds des animaux sauvages comme l'est le bord d'un abreuvoir. Mes gens rangèrent mes chariots parmi des broussailles, à quatre cents pas à peu près de la mare. Le soir même je désignai les trois chevaux qui devaient me servir, moi et mes deux piqueurs, à la chasse du gemshok, qui cst le même animal que j'ai désigné sous le nom
d'oryx et que quelquelois, dans le pays, on designe |
issi sous le nom de licorne ; non point qu'il n'ait qu'une corne, mais parce que les deux cornes sont si droites et si régulièrement plantées que , vu de profil, il semble n'en avoir qu'une seule. C'est animal le plus beau, le plus fort et le plus remarquable de toute la race des antilopes; il a une crinière hérissée, une longue queue noire traipante et ressemble généralement à un cheval, quoiqu'il ait la tête et les sabots des antilopes. Ses formes sont robustes: sa taille est carree el compacte ; sou port est noble; sa hauteur est celle du zèbre et sa couleur assez semblable à celle de Vane. Les belles bandes noires qui ornent sa tête ressemblent à un collier, et les nuances de sa croupe et de es crins lui donnent un eachet tout particulier.
Le wile adulte a trois pieds dix pouces de haut à partir de l'« paule.
Le gemsbok a été créé pour le Karroo desséché eb les déserts arides de l'Afrique méridionale, Sa nature est parfaitement adaptée au pays qu'il habite. I vit el prospère dans les licux où l'on pourrait croire qu une sauterelle ne trouverait pas sa subsistance, et, malgré Vetoullaute chaleur du climat, il se passe parfaitement d'eau. J'ai observe moi-même, et les Boers ainsi que les indigenes l'allirmerout comme moi, qu'il
n'a aucun besoin de boire. Sa chair est fort estimée comme goût et comme saveur, elle est aussi bonne que celle de l'élan. A une certaine époque de l'année le gemsbok devient très-gras, et alors il est plus facile de se rendre maitre de lui; mais, grâce à l'égalité du terrain où le gemshok pature, grâce à son caractère timide et défiant, grâce enfin à son insouciance de l’eau, on ne peut pas lui dresser des embuscades comme aux autres antilopes. M faut le chasser à cheval, le forcer à la course, après de longs efforts de toute espèce; et, parmi tout le gibier que l’on chasse ainsi à cheval, — Poryx où le gemsbok (nous emploierons indifléremmont ces deux désignations) est le plus agile et le plus dur à la fatigue. Il se rencontre çà et là au centre et dans la partie ouest de l'Afrique du sud.
Le 40 décembre, tous mes préparatifs ayant été achevé pendant la nuit, je montai à cheval une heure avant le jour, accompagué de Cobus et de Jacobs, mes piqueurs ordinaires : ce dernier conduisait un cheval de bat Nous nous dirigeèmes vers le sud-ouest, et enfin nous atteignimes un petit monticule qui dominait légèrement le paysage. Je mis pied à terre et montai jusqu'au sommet, Arrivé là, j'examinai les alentours avec ma lunette d'approche, mais, aussi loin que ma vue pouvait s'étendre en interrogeant l'horizon, je n’aperçus absolument rien. Machinalement alors mes regards attristés parcoururent le pays intermédiaire; tout à coup, et au moment où j'allais remettre ma lunette dans son étui, je découvris, à mon inexprimable étonnement, et surlout à ma grande joie, une troupe de vingt-cinq gemsboks paissant à peu près à huit cents pas. C'était la première fois que
| je voyais ces gemsboks si désirés. Un vieux et ma- | gnifique mâle broutait seul à l'écart des autres, comme
une sentinelle avancée. Les longues cornes pointues
| de ces élégants animaux brillaient au soleil comme
les casques d’un détachement de dragons. Je m’ac-
cordai à peine la joie de rassasier mes yeux de ce ré-
jouissaut spectacle, et je revins près de mes gens,
alin de concerter avec eux un plan d'attaque.
Je n'étais point alors suffisamment renseigné quant à l'agilité des gemsboks, car un de mes amis m'avait aflirmé qu'un homme même de ma corpulence pouvait loujours, s'il était bien monté, forcer ces ani maux après une longue poursuite. Mon ami était dans l'erreur, cl je vais expliquer d'où cette erreur lui était venue, I lui était bien véritablement arrivé à lui de forcer des gemsboks, mais cela venait de ce qu'à son insu il suivait d'autres chasseurs, de sorte que les gemsbuks qu'il forçait avaient déjà été lassés par ses prédécesseurs. Dans tout le cours de mes aventures avec les gemsboks je ne me rappelle
| que quaire occasions où, étant monté sur la bete de
choix de mon baras, que cette chasse ereimta presque
entièrement, je réussis seul et sans aide à forcer l'o-
. TYX que je pouisuivais.
Je pris donc, comme je le disais, langue avec mes Hottentots , et j’adoptai le plan généralement suivi par les Boers. Ce plan était de faire monter mes Hottentots ou mes Bosjismens les plus légers sur mes chevaux les plus infatigables et de les transformer pour ainsi dire en lévriers avec lesquels je forçais les gemsboks comme on force les cerfs en Ecosse. Quelquefois le chasseur, familier avec le gibier et le pays sait quel chemin prendra l’antilope ; alors il coupe court, ayant toujours le soin de prendre l’animal sous le vent. Si l'on est en nombre pour l'envelopper, on rabat l'animal sur le chasseur qui s'embusque, et qui, s'il le manque de ses deux coups ou ne fait que le blesser, le poursuit et le force.
‘Tl était convenu que Jacobs et moi nous tacherions de faire un grand circuit bien loin, sous le vent du troupeau, et que Cobus Je traquerait et le rabattrait sur nous. Le vent soufflait de l’ouest, mais, par malheur, le district d'où venaient ces animaux était au nord. Jacobs et moi partimes au grand trot, regardant derrière nous de temps en temps, puis nous primes la position qui nous parut la plus avantageuse, et nous attendimes,
Au bout d'une heure d'attente, je fus convaineu qu'il y avait eu erreur dans la direction que nous avions suivie. Je ne me trompais qu'à moitié. Une inégalité de terrain avait dérobé à nos regards la faite du troupeau vers le nord. H y avait longtemps que Cobus s était lancé à leurs trousses et qu'il arpentait le pays. De quel côté, c'est ce que jignorais. J'explorai la plaine en tous sens, poussant mon cheval, tantôt à droite, tantôt à gauche, et enrageant d'avoir perdu une si belle occasion. A la fin, sentant que mon pauvre cheval faiblissait sur moi, je m’arrêtai en ralliant Jacobs et je revins avec lui vers les chariots.
On comprend que j'étais d'abominable humeur.
Deux heures après, Cobus revint aux chariots.
Je fus d'abord un peu découragé par cette mauvaise chance, mais bientôt je me sentis pris du désir de faire une seconde tentative, et, vers trois heures, je résolus de me mettreen campagne. J'y étais d'autant plus forcé qu'il y avait presquenécessité :nons n'avions plus une once de viande; done entre trois et quatre heures je repartis dans le même équipage. Nous galopâmes à travers les plaines dans la direction du nord-est et rencontrâmes biewtdt des autruches et des quaygas Nous marchämes eucore pendant quelque temps au milicu d'une espèce de taillis; une assez nombreuse troupe de hartle-beaststraversa notre sentier au galop Ces animaux furent bientôt suivis par deux où trois hardes de quaygas et de wild-beasts qui fuyaicut épouvantés devant nous, en soulevant un Huage de poussière rouge, A la fin japercus une troupe d'animaux gris cendrés courant en tête des autres. Au milieu de la poussiére je vis briller leurs cores et reconnus des gemsboks.
Les voir et me lancer sur eux fut l’affaire d’un moment.
Je montais mon meilleur cheval, et, le maintenant à un galop enragé, je m’apercus bientôt que je gagnais sur eux. Après une course de plusieurs milles, je trouvai en avant Cobus, bien plus léger de poids que moi et montant un cheval presque aussi bon que le mien. Cobus partit comme un éclair. Nous arrivions à ce moment sur la déclivité d'une colline; les gemsboks s'y trouvèrent, et je fis halte un instant pour laisser souffler mon cheval et jouir de la vue.
Le cheval de Cobus, qui, comme je lai dit, était excellent et portait un cavalier pesant soixante-quinze livres à peine, se rapprochait à chaque enjambée, et, avant d’avoir atteint l’autre extrémité de la plaine, il se trouvait au beau milieu de la troupe écumante. Arrivé là, Cobus choisit une magnifique femelle la tête ornée de cornes immenses, et, en quelques secondes, il la délourna de mon côté. la guidant pour ainsi dire aver la main. Elle me passa à cinquante pas, et je l’abattis de deux balles que je lui logeai dans l'épaule.
Je mourais de soif. La femelle que je venais de tuer avait les mamelles pleines de lait ; je pus la traire dans ma bouche et me régaler du plus délicieux breuvage que j’eusse jamais bu.
Tandis que je me rafraîchissais avec délices, mon Hottentot, mieux aguerri que moi contre la chaleur, enlevait ma selle ct la placait sur le cheval gris. Je lui ordonnai alors de se mettre en chasse, et, s'il le pouvait. de forcer un vieux mâle.
Je suivis Cobus de mon mieux. Arrivé à la premicre créte j'aperçus la troupe d'oryx, à environ deux milles de moi, gravissant une colline à l'extrémité de ia plaine et Cobus galopant à un mille derrière eux. Hl gagnait visiblement du terrain. Enfin gemsboks et piqueur disparurent derrière la colline. mais le chasseur se trouvait encore assez éloigné des animaux qu'il poursuivait.
L'aspect du pays avait changé ; on edt dit que nous entrions dans une contrée nouvelle; e’était un véritable désert, complétement stérile. Il n’y avait pas une toulle d'herbe verte pour reposer la vue. Partout des trous creusés par des colonies de meereah, sorte de fourmi énorme. Ce terrain, miné de place en place, était on ne peut plus fatigant pour les chevaux, le sol cédant à chaque pas sous leurs pieds.
Lorsque j'arrivai à mon tour après mille faux pas à la colline derrière laquelle Cobus avait disparu, Je me trouvai cu face d'une vaste plaine; j'ouvris mes yeux le plus et le mieux que je pus alin d'apercevoir bêtes ou homme, Je suivis la direction qu'il avait prise quand je l'avais perdu de vue, et je reconnus au sommet d'une colline, et tout à fait dans le lointain une tache blanche, qui devait être le chemin. Je courus de ce cou, et, au fur el à mesure que je m'ap-
24 LA VIE AU DÉSERT. Sx pe ee EE ES 9 Te He
prochai, je vis que Cobns avait forcé le vieux mâle. Je reconnus bieutsi celui-ci étendu hors d'haleine près d'un arbus e vert.
Enfin je rejoignis Cobus qui avait tué la plus admirable bête que l'on put voir.
J'aurais passe des heures à l’admirer ; mais j'étais à plusieurs milles de mes chariots, mourant de soif, sans une goutte d'eau. J'achevai donc le pauvre animal, et, lui ayant coupé la tête avec grand soin, je commencai à l'écorcher.
I] était tard, trop tard pour espérer rapporter le même soir la femelle au camp, et, quant au mâle, il était beaucoup trop loin pour que j'espérasse sauver une parcelle de sa chair des vautours et des chacals.
J'envoyai Cobusaux cha iots pour y prendre de l’eau et du pain, lui indiquant pour lieu de rendez-vous l'endroit où j'avais laissé la femelle gemshok, résolu que j'étais de passer la nuit près d'elle afin de la défendre contre les animaux carnassiers. Avant que Jacobs et moi eussions fini l'écorchement et fussions parveus à allacher la peau et la tête sur.le cheval, la nuit élait venue. Ma soif était intolérable, et j'aurais donné mon argent, mon chariot et mes bœufs , pour une bouteille d'eau. Dans l'espoir de rencontrer Cobus, Jacobs et moi cheminämes lentement, nous efforcant de retrouver l'endroit; mais l'obscurité redoublait, et, comme dans ce désert aucun indice ne pouvait me guider, je perdis tout à fait mon chemin. H en résulta que nous errames plusieurs heures dans les lenebres, tirant de temps en temps des coups de fusil en l'air. Enfin, harassés de fatigue, nous nous couchâmes dans la plaine pour essayer de dormir, après avoir allaché nos chevaux à un buisson d’épines près duquel nous étions étendus.
La soif continuait à me torturer; j'avais, en outre, tres-grand froid, car j'étais couvert pour tout vêtement d'une chemise et d’une culotte allant au-dessous du genou; mon matelas se composait de la peau de l’oryx étendue sur un buisson, ce qui lui donnait l'élasticité d'un sommier ordinaire. Je dormis deux heures à peu près et me réveillai glacé, Nos chevaux n'ctaient plus la; ils avaient profité de notre sommeil pour s'écarter, J'essayai inutilement de me rendormir. Au point du jour je me levai, Jacobs en iit aulant. Nous regardämes autour de nous, mais Jacobs Di moi ne pümes découvrir, ni où nous étions, ni de quel côté se trouvaient les chariots
A quelques centaines de toises de nous s'élevait une petite colline; nous y grimpâmes pour voir de plus loin; mais, arrivés au sommet, nous ne fimes pas plus avancés, Je pus cependant m'orienter quant & la position de mon camp, en étendant mon bras sers le soleil levant; mais je ne vis rien. Tout inquiet, jereving à l'endroit où je m'étais endormi, quand tout it coup, à trois cents loses de moi, japercus le che-
val que j'avais attaché la veille près de la femelle
oryx. Je courus à eux et je les trouvai tous deux en bon état Je sellai sur-le-champ la bête et courus au camp, ordonnant à Jacobs d’écorcher la femelle en lui promettant qu’aussitot arrivé aux chariots je lui enverrais de l'eau et du pain.
En chemin je rencontrai Cobus qui me cherchait à cheval. Il apportait ce que j'allais chercher, c’est-àdire du pain et une bouteille d'eau. Il errait aussi à l'aventure, s'étant complétement égaré. Ma soif s'était éteinte d'elle-même ; aussi ne touchai-je point l'eau et la lui laissai-je porter intacte à Jacobs. Il m'annonça que John Stofulus arrivait avec le fourgon pour transporter notre gibier mort. Je le rencontrai, en cflet, peu de temps après ; mais, avec la bétise ordinaire des hommes de sa nation, il arrivait avec ses tonnes complétement vides.
Je lui indiquai sa route et continuai mon chemin vers le camp.
Un bol de thé me rendit mes forces; je me mis aussitôt, malgré ma fatigue, à accommoder les deux têtes d’oryx pour ma collection. Vers le soir, nous aperetmes un cavalier monté sur un cheval fatigué et un piqueur tenant en main un cheval de rechange: c'était Paterson, un de mes camarades de régiment, qui était parvenu a oblenir un congé, de quinze jours. Tout en mangeant des grillades de gemsboks, je lui racontai mes hauts faits des derniers jours.
Tous nos chevaux étaient écrasés de fatigue, il leur fallait vingt-quatre heures de repos; aussi la journée du lendemain fut-elle consacrée au dolce far niente. Nous netloyames nos carabines et je mis mon journal au net. Le sol était aussi chaud que les parois d’un four.
Le jour suivant, nous recümes les visites de plusieurs Boers campés aux environs, qui venaient par curiosité voir comme nous nous tirions d'affaire; ils trouvèrent notre eau-de-vie bonne, et, en échange, lacherent de nous être agréables par leur conversation et utiles par leurs renseignements. Nous causàmes avec eux pendant plusieurs heures. Le texte de cetteinterminable causerie fut, comme on le comprend bien, la chasse. Je leur parlai des lions, car c'était toujours aux lions que j'en voulais arriver. Quelques-uns en avaient vu à l'endroit même que j'explorais à cette heure.
Mais la civilisation les poussait devant elle, et ce n'était qu'à six ou huit journées d'où j'étais que je pouvais espérer d'en rencontrer. Puis des Boschimens nous passdmes aux lions maraudeurs, en grande partie détruits par les Hollandais, dont ils étaient les ennemis naturels, comme les Peaux rouges sont les ennemis des colons américains. Aussi leurs troupeaux élaient-ils constamment pillés par eux. Les invasions avaicot Heu en général du sud-ouest de la colonie ; en effet des naturels pouvaient presque impunément se livrer au vol et au brigandage, grâce au vaste et inac-
cessible désert qui s’étend entre leur pays et les districts agricoles. Ces pillards choisissent ordinairement pour l’époque de leurs excursions les saisons d'extréme sécheresse , parce que dans ces moments-la, ceux qui les poursuivent étanttoujours à cheval, tandis
qu'eux sont à pied, les cavaliers ne pouvaient se pro- |
curer d’eau pour désaltérer leur monture. Quant aux voleurs ils étanchaient leur soif de Ja facon que voici. Ils préparaient en ligne droite au travers du désert des relais assez éloignés les uns des autres, où ils cachaient dans des œufs d’autruches de l’eau qu’ils apportaient de distances prodigieuses.
Ces relais, invisibles à d’autres yeux que les leurs, leur étaient signalés par des inégalités qu’ils reconnaissaient facilement, si légères qu'elles fussent, et cela le jour comme la nuit, car la contrée leur était parfaitement familière. Ils pouvaient donc sans crainte s‘embarquer dans le désert avec le bétail volé. La souffrance que la soif faisait éprouver aux pauvres bêtes qu'ils chassaient devant eux ne les inquiétait guère ; ils pouvaient marcher sans relâche, tandis que ceux qui les poursuivaient, ayant besoin de la clarté du soleil pour conduire leurs chevaux, et étant obligés de chercher des puits, des ruisseaux et des fontaines, étaient forcés de renoncer à les atteindre, faute d’eau pour leurs chevaux.
Paterson resta quatre jours avec moi. Pendant ces quatre jours, nous forçcèmes chacun un gemsbok, et mes gens prirent un magnifique wild-beast bleu, animal assez rare dans ces parages et qui était tombé entre leurs mains d’une singulière façon : ils l’avaient trouvé un pied de devant pris dans ses cornes, et, comme il ne pouvait courir, ils lui avaient jeté un lacet et lui avaient coupé la gorge. C'était probablement dans quelque combat singulier avec un de ses pareils qu'il était parvenu à se mettre dans cette étrange position.
Dans une de nos chasses, Paterson forca et tua un oryx. Nous passimes encore une journée ensemble; après quoi, à mon grand regret, il fut forcé de retourner à Colesberg, car son congé était expiré.
Deux de mes Hottentots rentrèrent au camp, pliant sous le poids d'œufs d’autruches; ils avaient découvert un nid quien contenait trente-cinq. Leur manière de les porter m’amusa beaucoup : après avoir quitté leurs pantalons de cuir, nommés crakers en langage des colonies, ils avaient lié le bas des jambes et les avaient par ce moyen convertis en sacs; ils y avaient alors entassé autant d'œufs d'autruches que le double récipient avait pu en contenir. Ceux qui n'avaient pu y entrer avaient été cachés par cux dans le sable, où ils retournèrent les chercher le lendemain matin,
De mon côté, pendant cette halte, je trouvai plusieurs nids, et je constatai, pour la premicre fois, un
un chasseur découvre un nid et ne s'empare pas immédiatement des œufs, il les trouvera certainement écrasés à son retour; le père et la mère détruisent toujours le nid, alors même que | importun n'a pas touché les œufs, ou ne s’en est pas approché de plus de dix pas. Le nid d’une autruche est tout simplement un trou creusé dans le sable, généralement au milieu des touffes de bruyères et de buissons trèsbas. Ce nid a environ sept pieds de diamètre. On assure que deux femelles pondent à la fois dans le même nid. Beaucoup de voyageurs on dit qu'il suffisait de l'ardeur du soleil pour faire éclore les œufs; c’est une erreur. L’autruche couve assidüment, si assidiiment que, lorsque la femelle a besoin de paitre, le male la remplace sur les œufs et couve pendant tout le temps qu’elle est absente. Ces œufs sont l’accessoire indispensable de la cuisine d’un boschimenetils fabriquent avec les coquilles des carafes, des tasses et des plats. Jai souvent vu de jeunes boschimens et des femmes Bakalabari, appartenant aux tribus Bechuanas errantes dans le désert, descendre de leurs habitations isolees et écartées pour venir à Ja fontaine, portant sur le dos un filet contenant douze ou quinze coquilles d'œufs d’autruche qui avaient été vides à l’aide d’un petit trou pratiqué à leur extrémité. Ces femmes remplissaient ces œufs d'eau et bouchaient l'ouverture avec un tampon d'herbes.
La méthode favorite des Boschimens pour approcher les autruches , ou tout autre espèce de gibier, est de se couvrir de la peau d’un de ces oiseaux. Alors, selon le vent, ils s'élancent dans la plaine en imitant la démarche de l’autruche, et trouvent toujours, grace à ce déguisement, l'occasion d’abattre quelques pièces de gibier. Leurs flèches, qui, au premier abord, paraissaient peu dangereuses, sont Cependant mortelles; elles ont deux pieds six pouces de long; la tige en est mince et l'extrémité est armée d'un os fort aigu. Ils empoisonnent parfois cet os avec une composition dont l'essence fondamentale est le sue laiteux et mortel d’une sorte d'euphorbe dont les feuilles sont fort épaisses ; souvent aussi c’est avec un venin tiré des vésicules d’un serpent. L’are n'a guère plus de trois pieds ; la corde en est faite avec des nerfs tordus. Quand un Boschimen trouve un nid d'autruche, il s'y cache pour attendre le retour du père et de la mère, el presque toujours il s'empare de l’un et de l’autre. C'est done à l'aide de ces flèches légères que l'on obtient la plupart de ces belles plumes qui font un des ornements les plus indispensables de nos belles Européennes.
On était au cœur de l'été ; dans le jour la chaleur était étoufante, mais vers le soir la brise s'élevait, et, par comparaison sans doute, les nuits semblaient glacées. Le matin du 22, j'eus maille à partir avec un porc-épie ; je le tuai avec le gros bout de mon jambok,
fait d'histoire naturelle particulier à ces oiseaux : si | et j'acquis ainsi la certitude que, comme le phoque,
nn need dtd dds
le pore-épic se tue très-facilement d'un seul coup sur le nez.
Je continuai à chasser les jours suivants. Mon camp regorgeait des venaisons les plus délicates, et je sentis que je m'endormais, comme Annibal, dans les délices de ma Capoue africaine. Je résolus donc de m’enfoncer très-loin dans le pays des oryx. En conséquence, le 25, je quittai mes chariots vers trois heures de l'après-midi, avec mes deux piqueurs et un cheval de rechange. Je m’enfoncai vers le nord pendant quinze milles, et chemin faisant j'avais mis pied à terre dans une plaine aride, pour faire souffler nos betes et aussi pour déterrer quelques pieds de la plante appelée par les Boers water rcot, afin den faire usage sur-le-champ, ma soif élant dévorante. Cette incomparable plante, qui a sauvé bien des voyageurs égarés de la plus terrible mort qu'il y ait au monde, la mort par la soif, se trouve dans les plaines les plus desséchées. C’est une grande bulbe ovale qui a depuis six jusqu'à dix pouces de diamètre ; elle contient un jus abondant, d'un goût fade, mais que la soif fait trouver excellent. Elle est entourée d'une peau brune fort mince, que l’on enlève facilement à l'aide d’un couteau; les feuilles sont courtes et étroites, tachetées de petits points noirs. H faut un oil exercé pour apercevoir celte plante bénie, et le terrain dans lequel elle pousse est si brûlé par le soleil, qu'il faut l'enlever en faisant une incision autour d'elle avec un couteau. La tête de cette bulbe s'élève de huit à neuf pouces au-dessus de Ja surface de la terre. Celui qui se destine à visiter ses régions désolées doit s’appliquer à connaître cette plante, qui est pour lui l'assurance de ne jamais mourir de soif. Dans toute l'étendue du grand désert de K ahalari et sur les larges routes qui avoisinent ce pays, il y a une immense variété de ces bulbes et de ces racines juteuses qui se succèdent les unes aux autres, de sorte qu'il n'y a guère de jours de l'année où le pauvre Bakalabari, possesseur d'un bâton à la pointe aiguë et durcie au feu, ne puisse trouver son repas dans le sol même qu'il foule. Aussi les naturels du pays connaissent-ils tous à merveille les propriétés de chaque herbe et de chaque plante que la main du Créateur a semées sur leur chemin. En effet, il y à plusieurs plantes succulentes encore plus utiles que le « water root », en ce qu'elles ont d'épaisses feuilles juteuses et qu'elles donnent à la fois à boire et à manger.
Vous qui voyagerez après moi, ne manquez pas de vous les faire montrer, et je serai heureux de penser qu'en indiquant à mon semblable une précaution à prendre je lui aurai Cpargne une souffrance.
Au nombre de ces plantes, que je désigne au voyageur comme la manne naturelle du désert, est une esptce de melon d'eau, amer, qui croit à chaque pas sur la surface entière des parties connues du grand désert de Kahalari. UW sert à la fois de nourriture et
de breuvage aux sauvages habitants de ces régions abandonnées. Les Bakalahari prétendeut qu'au fur et à mesure que l'on pénètre dans l’ouest, ces melons prennent un meilleur gout. Mais ce n’est point pour les hommes seuls que Dieu a wis cette nourriture au désert : les gemsb: ks sont très-friands de cette racine, que leur instinct les porte à déterrer, et les élé-
phants, qui ont l'odorat si fin, les recherchent aussi.
L'oa voit des plaines entières labourées par les défenses de ces intelligents animaux en quête de ces plantes savoureuses. We
Le 26, à une heure du matin, je levai ma tête qui reposait sur ma selle, dont je m'étais fait un oreilier. Il faisait si clair, que je crus que le jour allait poindre. Je réveillai mes piqueurs et nous fimes nos préparatis de départ Mais tout à coup un nuage qui passa sur la lune et Vobscurcit vint me démontrer que c’était elle qui m'éclairait. Il est vrai qu'elle était escortée par une magnifique comète, qui s’étendait du côté du sud -ouest et avait une énorme queue tout en flammes. Nous étions encore au milieu de la nuit; je me recouchai done et me rendormis. Trois heures après, la pluie qui me tombait sur le visage me réveilla en sursaut. Nous nous levämes dès qu'il fit grand jour et nous nous remimes en marche du côté du nord. Nous reconntimes, à leurs traces toutes fraîches, que plusieurs hyènes avaient rôdé tout autour de nous.
Le lendemain l'eau disparut complétement: depuis quelques jours elles se corrompait, el cetie putrélaction nous avait rendus malades.
Le 28, j'eus la satisfaction de voir pour la première fois une chose dont les Boers n'avaient beaucoup parlé. C'était un trek bokhers ou une grande émigration de spring-boks; en fait de mœurs de bêtes fauves, le spectacle était bien certainement un des plus curieux qu'il y eût au monde. Deux heures environ avant le jour, j'avais été éveillé dans mon chariot, par d’borribles groguements de bêtes qui me paraissaient être à deux cents toises de moi. Je m'étais imaeine que quelques bandes d'antilopes broutaient autour de mon camp. Avec le jour je me levai et regardas autour de moi
Je poussai aussitôtun cri d'étonnement : au nord le sol était littéralement couvert d'une masse compacte et mouvante de spring-boks marchant en bande serrée conne un troupeau de moutons, et s'avançantd'un pas lent et grave. Hs s'étalaient à la sortie d’une crevasse qui se trouvait au milieu d'une longue chaîne de collines à l'ouest, percée par laquelle ils debouchaient sans relâche, envohissant toute la plaine, comme aurait pu le faire le courant d'un graud fleuve. Puis ces animaux disparaissaient derrière un monticule un mille au nord.
Je demeurai debout pendant près de deux heures sur le coffre de devant de mon chariot; j'étais, je l'avoué, pétrilié de stupefaction, La scène qui se vassait
situé à
sous mes veux était aussi merveilleuse qu’inattendue. J'avais peine à croire ce que je voyais, et je doutais du témoignage de mes sens. Etait-ce bien une réalité que je voyais ou bien la peinture exagérée et invraisemblable des rêves d'un chasseur?
Et pendant ce temps-là | innombrable troupe, linterminable cohorte continuait à s’avancer dans la plaine en phalanges serrées, couvrant comme un tapis les plaines, les vallées, les collines, en se renouvelant sans cesse et se succédant sans fin.
Tout à coup je sortis de l’espèce de torpeur où me plongeait ce spectacle inoui. Je montai à cheval, je pris ma carabine et me lançai au milieu de cet océan, suivi de mes deux piqueurs et tirant avec une sorte de frénésie jusqu'à ce qu'il y eùl une quinzaine d'animaux par terre.
Alors seulement je criai : Assez!
Il s'agissait avant tout de dérober aux becs des vautours la venaison qui jonchait le sol, nous entassames donc notre chasse sous divers buissons que nous couvrimes de broussailles etnousrevinmes au camp, d’où j'expédiai Jacob avec un fourgon pour chercher le gibier.
Un chasseur qui eût tué pour le plaisir de tuer eût abattu des centaines de bêtes, Jamais, dans la suite, il nem estarrivé de rencontrer en mouvementunsi prodigieux troupeau que celui que je vis ce jour-là, et jamais non plus ces animaux craintifs ne se laissèrent approcher de si près. Notre gibier relevé, je me dirigeai vers le petit fleuve où campaient les Boers nomades. Ils étaient justement sur le chemin que je devais suivre pour me rendre à Bier-Vley ; mais, quelque surprise que m’eussent causée les spring-b.ks le matin, j'en éprouvai une bien autrement grande en voyant ce que je découvris pendant le trajet de mon camp à celui du vieux Swiers; car, au détour de la petite chaîne de collines qui s'élendaien£ tout autour de moi, le paysage m'apparut dans des proportions triples et quadruples, et, aussi loin que mon regard put s'étendre, j'aperçus le sol entièrement couvert d’une seule masse de spring-boks qui, s'étendant jusqu'à l'horizon, ressemblait à un immense tapis rouge mouvanl.
Il serait impossible d'essayer de donner ici le chullze, je ne dirai pas exact, mais approximalil, de la quantité dantilopes que je vis réunies ce jour-là; je n'hésite point à aflirmer qu'il y en avait plusieurs centaines de mille.
En arrivant au camp des Boers, je m'oteupai à découper ct à saler ma venaison. Les Boers, de leur côté, s'étaient mis en chasse ct avaient tué autant de spring boks qu'ils avaient pu en rapporter. Le vieux Swicrs avoua que c'était un assez beau « trek hokhers, » mais il ajouta que c'était bien peu de chose en comparaison de ce qui existait autrelois +
— Ce matin, nous dit-il, vous avez vu une plaine couverte de spring-boks; eh bien! moi, je vous donne ma parole que j'ai galopé un jour entier sur plusieurs
plaines qui cn étaient couvertes, aussi serrésque lesont des moutons parqués dans un champ : ces hardes paissaient aussi loin que mes regards pouvaients’étendre.
Je ne doutais point de la parole du Boer, mais je trouvais que ce que j'avais vu était déjà fort beau, et j'eus peur de tenter Dieu en désirant d'en voir davan{age.
Le-31 au matin, je pris congé des Boers, et. quittant le fleuve qu'ils appellent Rhinoceros-Pool, je me dirigeai vers Bier-Vley, où j'arrivai au bout de huit heures. La traite avait été pénible; il faisait très-chaud et nous traversions une contrée aride et désséchée. Et pourtant il y avait du gibier ; je vis plusieurs troupeaux de spring-boks de cinq cents à deux mille chacu, le tout flanqué d’outardes et de perdrix des Namaquas en abondance.
Bier-Vley, le vallon près duquel je venais de camper, s'étend sur une plaine large et unie ; pouvait avoir onze milles de long et un ou deux de large. Dans toute la longueur de la verdoyante vallée court, dans la saison des pluies, un filet d'eau très-profond qui serpente au milieu de la plaine, déborde, arrose et fertilise les pâturages voisins. Dans cette saison, néanmoins, son lit était sec et la plaine couverte d'herbe verte et Louffue.
La contrée qui avoisine Bier-Vley est stérile et désolée ; elle se compose de collines basses et pierreuses et de plaines de sable où Von ne voit çà et là que de petits arbustes et des buissons de karroo. f
Vers le matin, je transportai mon camp à huit ou neuf milles plus loin, étant oblige, à cause de Finégalité du terrain, de faire un detour demi-cireulaire en dehors du relai, et j'établis mes chariots sur la plaine, tout à côté du bord d'un lit de rivière desséchée, avec une grande mare d'eau courante à proximité. C'était au reste l'endroit le plus commode que l'on pt désirer pour tirer des spring-boks, et par conséquent pour choisir de rares échantillons de cornes, ce sue j avais hate de faire. Le pays était couvert de tous cèlés d'immenses hardes de ces antilopes, et elles paraissaieut toutes vouloir brouter, de prelerence, aux environs du ruisseau à côté duquel j'etais campé,
Je demeurai là plusieurs jours, m'amusant comme jamais je ne l'avais fait, et augmentant chaque jour mes échantillons d'oryx, de spring-boks et d'autres animaux. Ce fut-la que je tuai ma première autruche, qui était un fort heau male. Je le tirai de très-loin, et ma carabine était élevée de manière à décrire une parabole de plusieurs pieds. Ma balle lui cassa la jambe et il tomba pour ne plus se relever.
Où aurait-peine à comprendre ce qu'il y a de force dans les jambes d'une autruche, La cuisse, particulièrement musculaire, ressemble bien plus a celle d'un cheval qu'à celle d'un oi-cau.
Eu mourant, l'autruche me lauça un coup de pied
SSS SS me Oe pe 0 a aa ee
qui m’atteignit si cruellement à la jambe que la violence du coup me renversa.
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Le grand fleuve Orange. — Stiuk Vouteyn. — Les Griquas et les Batars. — Capture d'un enfant des buissons (bush-boy). — Un nid d’autruches. — Cabanes des Bushjismen. — Les Koodoos et les Oryx.
Le 9, je trouvai que j'avais suffisamment joui des délices de la Bier-Vley : en conséquence, dans la matinée les chariots furent rechargés. On attela dans l'après-midi et je cinglai vers le sud. Le lendemain nous attelames au point du jour ei rebroussames jusqu'à Rhinocéros-Pool. La chaleur continuait à être étouffante et le vent soufflait du nord : nous élions assaillis pas des essaims de mouches qui étaient insupportables. Elles remplissaient la tente et les chariots de telle façon qu'il m'était impossible d'y rester.
Les Boers m'avaient désigné une petite fontaine à une journée de marche, où ils me conseillaient de chasser pendant quelques jours. Je résolus d’y établir mon campement. Le lendemain nous attelames done bien avant le jour et fimes dix milles au nord-est, à travers une immense plaine aride qui s'étend parallèlement à la contrée fréquentée par les oryx.
J'avais envoyé d'avance un de mes Hottentots à la recherche d'une source d'eau pour nous et notre bétail : il revint nous dire qu'il y avait à un mille en avant un camp de Boers, que ce camp était abandonné et qu'il était situé près d’une grande fontaine, remplie non pas d’eau, mais de boue.
J'espérais convertir cette boue en eau, je fis donc atteler à trois heures de l'après-midi et allai m’établir à cette fontaine, qui sera dans ma vie un souvenir unique et éternel, car ce fut près d'elle que je trouvai un seul et intéressant échantillon de Bushjismen qui s'attacha à moi et me servit fidèlement, suivant ma fortune au milicu des plus grands dangers et des plus affreuses privations sur terre et sur mer. Plus tard, quand je me fus enfoncé dans Je centre de l'Afrique et que les autres m'abandonnérent, lui seul resta près de moi.
Dans l'après-midi, je chassai et tuai un vieux mâle oryx. La nuit suivante son cou me servit d'oreiller, et atuiré par l'odeur de la chair fraiche, les chacals poussérent leurs cris funèbres tout autour de moi.
Je reviens à mon petit bush-boy.
Le 13, tout près de mon camp, je découvris deux trous remplis d'eau. Je les visitai, et tout à coup à quelques pas de moi je découvris un drôle de petit personnage ayant forme humaine qui me regardait sans trop s'ellaroucher, C'était cet enfant des buissons,
— bush-boy, — dont j'ai parlé plus haut. Mes Hot= tentots avaient aperçu sa tête noire et crépue au milieu des roseaux de la fontaine et s'étaient emparés de lui. Je lui offris tout d’abord un habillement complet accompagné d’un verre d’eau-de-vie et moyennant ces dons nous fümes bientôt amis.
Alors je l’interrogeai, et il me conta qu’étant tout petit il avait été pris par les Hollandais pendant le pillage d’un village et le meurtre de sa tribu. Il avait été élevé depuis par un Boer, mais n ayant pas pu supporter les mauvais traitements dont il avait été l'objet, il s’était enfui au hasard. Depuis trois ou quatre jours il errait à l'aventure. Les Hollandais l’avaient baptisé du nom de Ruyter, en l'honneur du fameux amiral hollandais. é ;
Le 17, & cause du manque d’eau, je fus forcé de lever le camp et de me diriger vers la grande rivière Orange, éloignée de trente milles à peu près.
Le 18 au point du jour, nous mimes les bœufs aux chariots, et, après avoir marché quatre heures dans des régions sauvages et inhabitées, nous nous trouyames tout à coup en face de la magnifique rivière Orange, le plus beau des fleuves d'Afrique dont le cours, qui a près de quatre cents lieues de long, forme un point géographique important. Il prend sa source à l’est dans la chaîne des Vitbengen-Mountains, un peu au nord de la latitude de Port-Natal, et, coulant vers l’ouest, reçoit Vaal-River, qui s’y jette à cinquante milles plus bas que l'endroit où je venais de déboucher. De là, continuant son cours toujours vers l'ouest, l'Orange disparait dans l’Atlantique au sud, à peu près à cinq cents milles plus au nord que le cap de Bonne-Espérance.
Nous atteignimes la rivière à un endroit que l'on nomme Davinar’s-Drift. Il y avait tout près de la une ferme hollandaise des plus confortables. Son propriétaire était un jeune Boer du cap Distrek. Il avait conquis la position très-convenable où il se trouvait en épousant une grosse et vieille veuve. Leur principale richesse consistait en immenses troupeaux de moutons et de chèvres qui étaient en excellent état. La contrée au reste était favorable à l'élevage des bestiaux de ce genre.
Contre mon attente le Boer m'assura que la rivière était guéable, Cependant, avant de m'aventurer à la traverser, js consacrai une ou deux heures à rehausser, à l'aide de branches d'arbres, les marchandises que l'eau pouvait gâter en les atteignant, La descente jusqu'à la rivière était très-escarpée, et nous [dimes obligés de mettre les sabots aux deux roues de derrière de chaque chariot. Le gué était rocheux et les secousses terribles. Cependant nous arrivämes sains et saufs sur l'autre bord. Nous nous éloignämes aussitôt d'un demi-mille des bords de la rivière et dressimes immédiatement notre camp.
I] faut avoir considéré le fleuve majestueux dans les