LE SIFFLET ENCHANTE
liévre souleva le couvercle du panier, sauta à terre, et se sauva à toutes jambes.
Un instant après, le berger vit venir à lui un paysan monté sur un âne; c'était le vieux roi qui's’était aussi déguisé, et qui était sorti de son palais dans le même but que sa fille.
Un grand sac pendait au bat de son ane.
— Veux-tu me vendre un de tes liévres? demandat-il au berger.
— Mes lièvres ne sont point à vendre, dit le patre; dpt à gagner.
— Et que faut-il faire pour en gagner un?
Le pâtre chercha un instant.
— Il faut baiser trois fois le derrière de votre ane, dit-il.
Cette condition bizarre répugnait fort au vieux roi, qui ne voulait pas, à toute force, s’y soumettre. Il offrit jusqu’à cinquante mille francs d’un des lièvres, mais le berger tint bon.
Enfin le roi, qui voulait absolument son lièvre, en passa par la condition imposée, si humiliante qu’elle fat pour un roi. Il baisa trois fois le derrière de son ane, fort étonné qu’un roi lui fit un pareil honneur, et le berger, fidèle à sa promesse, lui donna le lièvre demandé avec tant d’insistance.
Le roi fourra le lièvre dans son sac et partit au grand trot de son âne,
Mais à peine eut-il fait un quart de lieue, qu’un coup de sifflet se fit entendre, et qu’à ce coup de sifflet le lièvre gratta si bien qu'il fit un trou à son sac et s'enfuit.
— Eh bien? demanda la princesse au roi en voyant celui-ci revenir au palais,
— Que vous dirai-je, ma fille, répondit le roi, C'est un garçon fort entété, qui à aucun prix n’a voulu me vendre un lièvre, Mais soyez tranquille, il ne sortira pas aussi facilement des deux autres
LL 4 épreuves que de celles-ci, »
Il va sans dire que le roi ne parla pas plus de la condition à l’aide laquelle il avait un instant tenu son lièvre que la princesse n’en avait parlé ellemême.
— C’est absolument comme moi, dit la princesse, je n’ai pu obtenir un de ses liévres ni pour or ni pour argent.
Le soir, le berger revint avec ses liévres; il les compta devant le roi: il n’y en avait ni un de plus ni un de moins; ils furent remis au ministre de l'intérieur, qui les fit rentrer dans leur écurie.
Le roi dit alors:
— La première épreuve est résolue. Il s’agit main: tenant de triompher de la seconde,
Fais bien attention, jeune homme,
Le berger préta l’oreille.
— J'ai là-haut, dans mon grenier, continua le roi, cent mesures de petits pois et cent mesures de lentilles; lentilles et pois sont mélés les uns avee les autres; si tu parviens cette nuit à les séparer sans lumière, tu auras résolu le second problème.
— J'en fais mon affaire, répondit le berger.
Et le roi appela son ministre de l'intérieur, qui le conduisit au grenier, l'yenfenmaiet remit la clef au roi.
Comme il faisait déjà nuit et que, pour une pareille besogne, il n’y avait pas de temps à perdre, le berger prit son sifflet et siffla,
Aussitôt accoururent cing mille fourmis, qui se mirent à remuer les lentilles et les pois jusqu'à ce qu'ils fussent séparés en deux tas.
Le lendemain, le roi, à son grand étonnement, vit que le travail était accompli; il eût bien voulu faire des difficultés, mais il n'y avait pas la plus petite objection à élever.
I Jui fallait done compter sur cette chance passablement douteuse, après les deux premières vicloires, que le berger succomberait dans la troisième
épreuve,
Cependant, comme elle était la plus rude de toutes, le roi ne désespéra point.
— J) s’agit maintenant, lui dit-il, de te rendre, à la nuit tombante, à la paneterie du palais, et de manger en une nuit le pain cuit pour toute la semaine; si demain matin il n’en reste pas une miette, je serai content de toi et tu épouseras ma fille.
Le soir même, le jeune berger fut conduit à la paneterie, laquelle était tellement pleine, qu'il n’y restait qu'une toute petite place vide près de la porte.
Mais à minuit, lorsque tout fut tranquille dans le palais, le berger prit son sifflet et siffla.
Aussitôt accoururent dix mille souris qui se mirent à ronger le pain de telle façon, que le lendemain il n’en restait plus une miette.
Alors le jeune homme frappa de toutes ses forces à la porte, et cria :
— Dépêchez-vous d'ouvrir, s'il vous plait; j'ai faim.
La troisième épreuve était donc aussi victorieusement accomplie que les deux autres,
Cependant, le roi tenta de lui chercher quelque chicane,
Il se fit apporter un sac contenant six mesures de blé, et, ayant réuni bon nombre de ses courlisans :
— Raconte-nous, lui dit-il, autant de mensonges
qu'il en pourra entrer dans ce sac, et quand ce sae sera plein, tu auras ma fille.
Alors le berger raconta tous les mensonges qu'il put trouver; mais il était à la moitié de la journée et au bout de ses mensonges que le sac était loin d’être plein.
— Eh bien, continua-t-il, tandis que j'étais en train de garder mes lièvres, la princesse est venue me trouver déguisée en paysanne, et, pour avoir un de mes lièvres, elle m’a permis de lui prendre un baiser,
La princesse, qui, ne se doutant pas de ce qu'il allait dire, n'avait pu lui fermer la bouche, devint rouge comme une cerise, si bien que le roi commenca de croire que le mensonge du jeune berger pourrait bien être une vérité.
— Le sac n’est pas encore plein, s’écria le roi, quoique tu viennes d’y laisser tomber un bien gros mensonge; continue.
Le berger salua et reprit :
— Un instant après que la princesse a été partie, j'ai vu Sa Majesté, déguisée en paysan et montée sur un ane. Elle aussi venait pour m'acheter un lièvre; or, quand j'ai vu qu'il en avait si grande envie, figurezyous que j'ai forcé le roi de...
— Assez, assez! s’écria le roi, le sac est plein,
Huit jours après, le jeune berger épousa la prin-
cesse,
RS
Il y avait dans une charmante maison, à quelques licues de la petite ville de Hombourg, un homme fort riche, qu’on appelait le comte Baldrick.
Il possédait plusieurs maisons à Francfort, des châteaux dans tous les environs, et l’on pouvait, à ce que l’on disait, marcher une journée entière sans mettre le pied hors de ses domaines.
Il avait un grand nombre de domestiques, des équipages de chasse dont il ne se servait jamais, et une table toujours admirablement servie, de laquelle il se levait souvent sans avoir entamé un seul plat.
Sa cave passait pour contenir les meilleurs vins du Rhin, de la France et de la Hongrie; ces vins, on les lui servait dans des coupes d'argent et de vermeil; ces coupes, souvent il les portait à ses lèvres, mais presque toujours il les reposait sur la table les ayant à peine effleurées du bout des lèvres.
C'est qu'il lui manquait une chose, à cel homme, pour lequel la fortune semblait avoir épuisé ses trésors,
Il ne pouvait pas pleurer.
Ni joie ni douleur ne pouvait lui faire monter une larme aux yeux.
Il avait perdu son père, et n'avait pu pleurer; il
avait perdu sa mère, et n'avait pu pleurer; il avait perdu deux de ses frères, et n’avait pu pleurer,
Enfin, après dix ans de stérilité, sa femme lui avait donné une fille, objet de tous ses désirs, et il n'avait pu pleurer.
Cette fille avait quatorze ans et se nommait Lia.
Un jour, elle entra dans la chambre de son père, et le trouva dans le coin le plus sombre de cette chambre, assis et soupirant.
— Qu’as-tu done, père? demanda l'enfant. Il me semble que tu es bien triste.
— Bien triste, en effet, dit le comte; car je viens de perdre le dernier de mes frères : ton oncle Kar! est mort.
Lia aimait fort son oncle Karl, qui, à la Noël, lui envoyait toujours de charmants cadeaux.
Aussi, à la nouvelle que lui annonçait son père, les larmes jaillirent-elles de ses yeux.
— Oh! mon pauvre oncle! s'écria-t-elle en sanglotant.
— Bienheureuse enfant, qui peut pleurer! murmura le comte en regardant sa fille d'un œil d'envie.
— Mais, puisque tu as tant de chagrin, toi, pour. quoi ne pleures-tu pas? demanda-t-elle à son père,
— Hélas ! répondit le père, les larmes sont un don
du ciel que le Seigneur m’a refusé; la miséricorde infinie est avec celui qui pleure, car celui qui peut pleurer pleure sa douleur en méme temps que ses larmes, tandis que, moi, il faut que mon cœur se brise,
— Mais, pourquoi cela ?
— Parce que Dieu m'a refusé ce qu'il accorde à la dernière des créatures : des larmes.
— Si Dieu te les a refusées, Dieu peut les accorder, et je le prierai tant et si fort, qu'il te les
endra.
Mais le comte secoua la tête.
— Mon sort est fixé, dit-il, etje dois mourir faute de pouvoir pleurer. Quand mon cœur sera plein des armes que mes yeux eussent dû verser, il se brisera, et tout sera dit.
Lia se mit à genoux devant son père, et, lui prenant les deux mains : |
— Oh!non, non, père, dit-elle, tu ne mourras pas; il doit y avoir un moyen de te rendre les larmes que tu as perdues; dis-moi ce moyen, et le reste me regardera.
Le comte hésita un instant comme si, en effet, il avait un moyen; mais, sans doute, ce moyen présentait de trop grandes difficultés pour un enfant de de l’âge de la jeune fille; car, sans répondre, il se leva et sortit.
Lia ne revit pas son père de la soirée, Le lendemain, au déjeuner, elle l’attendit encore inutilement, ll ne descendit pas,
Mais il lui fit dire de monter chez lui quand elle aurait déjeuné elle-même,
Elle se leva aussitôt de table et monta à la chambre de son père,
Il était, comme la veille, moilié assis, moitié couché duus son fauteuil, et avait le visage aussi pâle que s'il était déjà mort,
— Chère enfant, lui dit-il, mon cœur est déjà si
plein et si lourd, qu’il me semble près d’éclater : je
sens les larmes se soulever et gronder en moi comme
un torrent près de briser sa digue, et, comme il me
semble que je vais mourir, je t'ai appelée pour que tu saches bien que je porte la peine d'un crime qui n’a pas été commis par moi.
— Oh! parlez, parlez, mon pèrel s’écria l’enfant; peut-être qu’en racontant vos malheurs, les larmes vous viendront. “a
Le comte secoua la tête comme un homme qui désespère, mais il n’en continua pas moins.
— Je vais donc te raconter, ma chère enfant, ditil, comment il se fait que Dieu m'ait refusé des larmes.
« Mon grand-père était un homme dur, qui était arrivé à l’âge de cinquante ans sans avoir eu pitié d’un seul malheureux. Il était d’une santé robuste, et fort riche, si bien que, n'ayant jamais connu ni la maladie ni la misère, il disait que la maladie était un effet de l'imagination, et la misère le résultat du désordre. Ou, s’il était forcé de reconnaître que la maladie existait réellement, il disait que le malade s’était attiré son mal par sa vie irrégulière ou par un mauvais régime. De sorte que ni pauvre ni malade ne trouvant pitié près de lui, n’y trouvaient non plus des secours.
» Il y avait plus : l'aspect seul des gens malheureux lui était insupportable, et la vue des larmes lui donnait des fureurs pendant lesquelles, ayant complétement perdu la raison, il était capable de tout,
» Un jour on signala, aux environs du château, un loup qui faisait d'énormes dégâts. Il avait étranglé des moutons et des chevaux, et même souvent attaqué des hommes; de sorte que, bien plus encore pour ne plus entendre les plaintes et ne plus yoir les larmes des vietimes du terrible animal que par un sentiment de philanthropie, mon grand-père résolut
de purger la contrée du monstre qui la désolait.
eee
» Il partit avec plusieurs chasseurs du voisinage. Dans la nuit, le loup avait été détourné par un très- - | TA piqueur, de sorte que l’on alla droit à son fort, et que l’animal prit chasse.
» Au bout d'une heure d’une course enragée, le loup, pressé par les chiens, au lieu de prendre un grand parti, comme c’est l’habitude de ces animaux,
“se réfugia dans la cabane d’un charbonnier.
» Par malheur, l’enfant du charbonnier, qui avait trois ou quatre ans, jouait sur la porte.
» Le loup, furieux, se jeta sur l'enfant et l’étrangla.
» La mère, qui était dans l’intérieur de la cabane, vit ce quise passait; mais, avant qu’elle eût pu porter secours à son enfant, le pauvre petit était déjà mort.
» Elle jeta de grands cris. Le père, qui abattait un arbre à vingt pas de là, accourut avec sa hache, et fendit la tête du loup.
» Sur ces entrefaites, mon grand-père, monté sur un cheval ruisselant de sueur, aussi échauffé que son cheval, arrivait avec ses rudes allures.
» Il vit le loup mort, le paysan sa hache sanglante à la main, et la femme qui sanglotait en tenant son enfant mort entre ses bras.
» — Pourquoi pleures-tu, femme, lui cria-t-il, quand le malheur qui t’arrive est de ta faute? Si tu n'avais pas laissé vagabonder ton enfant, le loup ne edt point rencontré sur son chemin, et ne l’eût point étranglé. — Et toi, demanda-t-il à l'homme, comment as-tu eu l'audace de tuer le loup que je chassais?
» — Ah! seigneur, ayez pitié! s'écrièrent le charbonnier et sa femme, en pleurant tous les deux À chaudes larmes,
» — Par les cornes du diable! en avéz-vons bientôt fini avec toutes vos pleurnicheries? fit mon grand-
père,
» Et, comme la femme lui montrait, pleurant toujours, le cadavre de son enfant, croyant que cette vue Vattendrirait, exaspéré par cette vue, au contraire, il donna sur la tête de la pauvre femme un tel coup de manche de son fouet, qu’elle tomba à la renverse, roulant d’un côté, tandis que le cadavre de son enfant roulait de l’autre:
» Alors le charbonnier fit un mouvement de menace ; mais, jetant presque aussitôt la hache loin de lui, et levant son bras désarmé sur mon grand-père :
» — Ah! cœur de marbre! dit-il, tu ne peux pas voir couler les larmes d’une mère et d’un père qui pleurent leur enfant; eh bien, au nom du Seigneur, je te dis: Il viendra pour toi une heure où tu voudras pleurer, où tu ne le pourras pas, où les larmes renfermées en toi te briseront le cœur. Va, et que cette punition de ta dureté pèse sur toi et sur tes enfants, jusqu’à la troisième génération!
» Si peu impressionnable qu’il fût, mon grand-père s’épouvanta de cette malédiction, et, tournant le dos à cette cabane maudite, il s‘éloigna au grand galop de son cheval.
» Il avait quatre fils.
» L’ainé fut joueur, dilapida la fortune dont il lui avait rendu compte, s’embarqua pour l'Amérique, et fut noyé dans un naufrage.
» En apprenant cette nouvelle, mon grand-père eut bien envie de pleurer, mais il ne put pas.
» Son second fils entra dans une conspiration politique; la conspiration échoua, et il eut la tête tranchée comme traître,
» En le voyant marcher à l'échafaud, la tête haute, mais déjà pâle de sa mort prochaine, mon grand-père eût bien voulu pleurer, mais il ne put pas. A
» Son troisième fils, qui était son fils bien-aimé, était grand chasseur comme lui. Un jour, comm:
tous deux couraient le sanglier, le cheval du jeune
homme fit un écart, et lança le cavalier contre un arbre où il se brisa la tête.
» Mon grand-père avait vu l'accident; il sauta à bas de son cheval, mais n’arriva que pour recevoir le dernier soupir de son fils. Mon grand-père leva les mains au ciel, et, avec un effroyable accent de désespoir :
» — O mon Dieu! s’écria-t-il, une larme, une larme !
» Mais la malédiction était là, et, comme il ne pouvait pleurer, son cœur se brisa et il mourut.
» Restait le plus jeune de ses fils, qui fut mon père.
» Celui-là était un jeune homme doux et bon; mais il n’en fut pas moins frappé par le sort, et comme, malgré sa bonté, il ne trouva point de larmes à chaque malheur qui lui arriva, il mourut jeune et quelque temps seulement après que ma mère m’eut mis au monde.
» Maintenant le châtiment pèse sur moi; car, dans sa malédiction, le charbonnier, d'accord avec les paroles de l’Écriture, a dit:
» — Je te maudis, toi et tes enfants, jusqu’à la troisième et la quatrième génération!
» Donc, je vais mourir bientôt, puisque je ne puis pas pleurer. »
— Mais, mon père, demanda Lia, ne savez-vous done pas un moyen d'être relevé de cette terrible malédiction?
— Oui, répondit le comte, il y en a un, mais si difficile, qu'il ne me laisse aucun espoir.
— N'importe, mon père, s'écria Lia, dites, quel est-il?
— Le charbonnier qui a prononcé Ja malédiction vit encore; c’est aujourd'hui un vieillard de quatrevingls ans. Après la mort de sa femme et de son enfant, il s’est retiré bien avant dans la montagne, du
côté de Falkenstein. Cet homme, qui a fait le mal,
sait seul le secret qui le peut guérir; depuis longtemps, lui-même, en voyant les résultats produits par elle, a regretté la malédiction qu’il avait prononcée, et il l’eût retirée si cela lui eût été possible; mais la chose lui est interdite. Je l’ai cherché, et, à genoux devant lui, je l’ai supplié de m'indiquer un moyen de retrouver mes larmes. Mais lui, secouant la tête: « Le moyen, dit-il, oui, je le connais; mais il m'est défendu de te l'indiquer, et il n’y a qu’un cœur d'enfant innocent et pur qui puisse trouver la perle qui a le don précieux de rendre les larmes à ceux qui les ont perdues. »
— Eh! n’as-tu done pas, dit Lia en regardant son père avec amour, n’as-tu donc pas près de toi ce coeur innocent et pur?
— Oui, sans doute, je l’ai, dit-il; mais, pour moi, Dieu fera-t-il un miracle?
— Pourquoi douter? dit l'enfant; Dieu ne peut-il done pas tout ce qu’il veut? Pére, indique-moi le chemin qui conduit à la cabane du vieillard, et je me charge de te rapporter la perle qui fait pleurer.
Le comte regarda Lia, et, après un moment de réflexion :
— Eh bien, va donc, lui dit-il, pauvre enfant, pèlerine du bon Dieu; le Seigneur t’a choisie pour m’apporter aide et consolation, et, pour la première fois, j'ai confiance et j'espère,
Puis il la bénit, et la jeune fille partit pour son ayenlureux voyage.
On lui avait fait faire un petit costume de paysanne pour qu'on ne s’étonnat point de la voir aller à pied.
Au bout de quatre jours de marche, où la pauvre petite fit de cing à six lieues par jour, elle arriva à la cabane du charbonnier,
Elle frappa, car la nuit était arrivée. Le charbonnier vint ouvrir.
Comme le lui avait dit son père, c'élait un beau
vicillard de quatre-vingts ans, à la barbe et aux che
a ee
yeux blancs; la solitude et la tristesse avaient donné à son visage une sorte de majesté.
Le vieillard la regarda longtemps avant de lui adresser la parole; car il voyait bien que ses traits fins et délicats, son teint blanc, ses petites mains fines aux ongles roses, n'étaient point en harmonie avec son costume de paysanne.
Enfin, il lui demanda qui elle était et ce qu’elle voulait,
Alors Lia lui raconta tout : comment elle avait promis à son père de venir demander au vieillard la perle qui fait pleurer, et comment, son père ayant eu confiance en elie, elle était venue.
— Ah! dit le vieillard, cen’est point une petite affaire que vous avez entreprise là, ma pauvre enfant, et qui, par malheur, ne dépend pas de moi seul; mais, enfin, je ferai du moins tout ce que je pourral.
Il ouvrit alors une armoire pratiquée dans la muraille et qui était toute remplie de flacons de différentes grandeurs; car le vieillard faisait des élixirs tirés de plantes salutaires, qu’il donnait gratuitement aux malades qui, abandonnés des médecins, s’adressaient à lui.
Parmi tous ces flacons, il en choisit un si petit, qu'il contenait à peine un verre à liqueur. Il renfermait un breuvage couleur de pourpre, que le vieillard donna à la jeune fille.
— Prends ce flacon, mon enfant, lui dit-il, et boisen le contenu au moment de Vendormir; et ce que tu verras en rêve, c’est ce qu'il te faudra faire pour venir en aide à ton père,
Lia remercia le vieillard de tout son cœur,
— Mais, lui demanda-t-elle avec inquiétude, où passerai-je la nuit? Je ne puis me remettre en marche dans les ténèbres : je me perdrais; d’ailleurs, il ‘ait froid dehors, et je pourrais rencontrer sur mon
chemin des bêtes féroces, ou des hommes méchants,
— Tu coucheras ici, mon enfant, lui dit le vieillard. Je donne souvent, dans ma pauvre cabane, l’hospitalité à des voyageurs égarés. Moi, je dors d’habitude dans un hamac; toi, tu dormiras dans ma chambre, sur un lit frais de fougère et de mousse.
Et, en effet; il prépara dans un coin de la chambre le lit de l'enfant; après quoi il lui servit, pour souper, du pain, du lait et d’excellentes fraises.
Lia fit un des meilleurs repas qu’elle eût jamais faits de sa vie; puis, se retirant dans sa chambre, elle vida son flacon, et tout aussitôt tomba sur son lit de mousse et de fougère, accablée de sommeil.
Alors commenca pour elle, et dès qu’elle eut les yeux fermés, un spectacle merveilleux.
Elle se trouvait dans un immense jardin émaillé de fleurs si splendides, que, n’en ayant jamais vu de pareilles, elle comprit qu’elle n’était pas sur la terre, et que, si elle n'était pas encore au ciel, elle était du moins dans quelque planète intermédiaire, De grands et magnifiques papillons aux ailes d’or et d'azur voltigeaient de fleur en fieur; du calice des roses et des lis s’élancaient des jels d’eau qui avaient la couleur et le parfum des fleurs d’où ils sortaient; chacun de ces jets d’eau formait un arc-en-ciel aux vives nuances, et réflélait un soleil, et les yeux de Lia pouvaient se fixer sur tous ces soleils sans être éblouis,
Mais ce qu’elle vit de plas beau et de plus extraordinaire, ce fut une troupe d’anges avec des robes d’azur et des ailes d’argent: les uns avaient des couronnes de fleurs, les aulres des couronnes d’étoiles, et quelques-uns une seule flamme au-dessus du front : c'élaient ceux-là qui, moins nombreux, semblaient commander aux autres,
Tous ces anges étaient beaux à ravir, et l'expression particulière de leur physionomie était une ineffable douceur.
Chacun d’eux était chargé d'une besogne qui lui
élait propre,
L’un remuait la terre du bout de son aile d’argent, et là où la terre était remuée, poussaient des plantes et des fleurs.
C'était l'ange du printemps.
L'autre passait dans le ciel, trainant après lui un long crêpe tout constellé a’étoiles.
C'était ange de la nuit.
Celui-ci montait comme une alouette au plus haut des airs, touchant l’orient du bout de son doigt, et lorient s’enflammait de teintes roses.
C'était l’ange de l’aurore.
Celui-là, avec un sourire triste, mais d’une admirable sérénité, se précipitait dans le vide comme dans un abime, tenant une croix à la main.
C'était l’ange de la mort.
Un ange couronné de fleurs expliquait tout cela à Lia.
— Oh! que tout cela est beau, grand, magnifique! s'écriait-elle. Mais dites-moi, mon bon ange, je vois là-bas un de vos frères qui tient à la main une balance d’or remplie de perles; qu’a-t-il à faire, celuià? Il a l'air bien sérieux; mais, en même temps, cependant, il paraît bien bon?
— C'est l'ange des larmes, répondit eclui qu'on interrogeait.
— L'ange des larmes! s’écria Lia; oh! c’est celuia que je cherchais!
Et elle s’avança vers le bel ange, les mains jointes,
dans l'attitude de la prière et en lui souriant avec af-
fabilité.
— Je sais ce que tu veux, lui dit l’ange; mais
crois-tu fermement que je puisse t'aider? En un mot, as-tu la foi?
— Je crois que tu peux m'aider, si toutefois Dieu te le permet.
— C'est la vraie foi qui remonte au Seigneur, dit l'ange, Vois ces perles qui sont pures et{ransparentes
comme le cristal : ce sont les larmes d'amour que
les hommes répandent sur une bien-aimée perdue, vois ces perles sombres: ce sontleslarmes que versent les victimes de l'injustice et de la persécution; vois ces perles roses: ce sont les larmes de la pilié que ver- sent les hommes bons sur les souffrances des autres hommes; vois enfin ces perles dorées: ce sont les larmes du repentir, les plus précieuses de toutes aux yeux du Seigneur. C’est par l’ordre de Dieu que je rassemble toutes ces larmes, qui, un jour, lorsque viendra le moment de la récompense, seront posées dans la balance éternelle, dont l’un des plateaux s'appelle justice et l’autre muséricorde.
O bel et bon ange, toi qui sais tout, tu’sais pour-
quoi je viens; toi qui es l’ange des larmes, tu dois
être le meilleur des anges: fais donc, je t'en prie, que mon père, qui n’est point coupable des fautes de son aïeul, puisse pleurer pour que son cœur ne se brise point !
— Ce sera difficile, dit l’ange ; mais Dieunous aidera.
— Et en quoi Dieu peut-il nous aider? demanda Venfant.
— En te faisant trouver une larme, réunion de deux larmes : l'une de repentir, l’autre d'amour, et versées par deux personnes différentes; ces deux larmes réunies forment la plus précieuse de toutes les perles, et celle perle est la seule qui puisse sauver ton père.
— Oh! indique-moi donc alors où je puis la trouver! s’écria Lia.
— Prie Dieu, et il te conduira, ditl’ange.
Lia, dans son réye, se mit à genoux et pria.
Mais elle se réveilla en terminant sa priére; la vision était évanouie.
Le jour venu, elle raconta au charbonnier ce qu’elle avail vu en songe, et lui demanda ce qu'elle devait faire. uf
— Reprends la route de chez toi, mon enfant, ré-
pondit le vieillard. L'ange Va p'omis que Dieu te
viendrait en aide ; attends avec confiance: les anges ne mentent pas.
‘Lia remercia le vieillard, déjeuna et se remit en
chemin.
Mais, vers la moitié du second jour, survint un.
épais brouillard, qui non-seulement fit que peu à peu Lia cessa de voir les montagnes au milieu desquelles elle voyageait, et dont la double cime lui servait en quelque sorte de direction, mais qui bientôt couvrit jusqu’au chemin.
Tout à coup le chemin se trouva coupé par un précipice.
Au fond du précipice, on entendait gronder un torrent.
Lia s'arrêta; il était évident qu’elle s’était trompée de route, puisque, en venant, elle n’avait pas vu ce précipice.
Elle regarda de tous côtés; impossible de rien voir.
Elle appela : une voix lui répondit.
Elle marcha alors dans la direction de la voix.
Bientôt elle aperçut une vieille femme qui était venue pour ramasser du bois mort dans la forêt, Le brouillard l'avait interrompue dans sa besogne; mais, comme sa charge éfait à peu près complète, elle s’apprétait à regagner la maison au moment où elle avait entendu la voix de Lia et où elle avait répondu, comprenant que c'était l'appel d’une personne en détresse.
Lia, qui était pressée de continuer son chemin, lui
demando s'il y avait moyen de descendre dans le précipiceet de le traverser.
— Oh! pour l'amour de Dieu, mon enfant, s'écria la vieille, ne faites pas cela! c'est un abime à pie et qui se creuse de plus en plus. Il faudrait, pour sauter par-dessus, avoir les ailes d’un oiseau, ou, pour le traverser, les pieds d’un chamois.
— Alors, bonne femme, ditLia, indiquez-moi done
un autre chemin qui me ramène chez mon père
Elle lui nomma Hombourg, disant que c’était là qu'elle désirait revenir.
— Oh! que vous êtes loin de votre route, ma pauvre enfant! répondit la bonne femme.
— N'importe, répondit l'enfant, j'ai du courage, — dites toujours.
— Par cet affreux brouillard, vous ne vous retrouverez jamais, chère petite; mieux vaut attendre
que ce brouillard soit dissipé, il ne dure jamais
plus de vingt-quatre heures,
— Mais, en attendant que.ce brouillard soit dis sipé, où irai-je? Y a-t-il au moins une auberge dans les environs ?
— Il n’y en a pas à quatre lieues à la ronde, répondit la femme; mais je vous donnerai volontiers l’hos— pitalité chez moi, si vous agréez ma pauvre cabane.
Lia accepta avec reconnaissance, et suivit la vieille, qui, malgré l’épaisseur du brouillard, la conduisit tout droit chez elle.
Elle habitaitune petite hutte au pied de lamontagne.
La hutte n’ayait qu’une chambre unique et de l'aspect le plus misérable.
Lia cherchait où se reposer.
— Asseyez-vous sur cette natte, lui dit la vieille en lui présentant une tasse de lait et un morceau de pain noir.
Puis, avec un soupir :
— Voilà tout ce que je puis vous offrir, dit-elle, et cependant je ne fus pas toujours si pauvre. Dans le village, de l’autre côté de la montagne, je possédais maisons, jardins, champs et prairies, des brebis, des vaches; en un mot, on me disait riche, J'avais un fils unique qui m'a dissipé toute cette fortune, Mais, continua-t-elle, Dieu m'est témoin que ce n'est pas mon bien que je regrette, et que les larmes que je verse sont des larmes d'amour,
— C'était un méchant homme alors, que votre fils? demanda Lia,
— Oh! non, non! s’écria la pauvre mére. On ne me fera jamais élever la voix contre mon enfant; non, c'était un bon cœur, au contraire ; seulement, il était léger, et c’est plutôt ma faute que la sienne, s'il n’a pas réussi. Enfant, je négligeais de le punir quand il avait commis quelque faute. Dieu m'avait donné un bon terrain; c’est ma trop grande faiblesse qui a semé l'ivraie.
Et elle éclata en sanglots.
Lia en eut grande pitié et chercha à la consoler, tout en mangeant son pain et son lait.
Mais, essuyant ses yeux, la femme commença de lui préparer un lit de feuilles sèches, tout en murmurant :
— Dieu l'a voulu ainsi; ce que Dieu fait est bien fait.
Lia était déjà couchée sur son lit et sur le point de s'endormir, quand, tout à coup, on frappa à la porte.
— Qui êtes-vous? interrogea la vieille.
— Un voyageur qui demande l'hospitalité, interrompit une voix d'homme venant du dehors.
— Oh! ma chère femme, pour l'amour de Dieu, dit Lia, n’ouvrez point; cet homme est peut-être un voleur qui vient nous assassiner.
— Soyez tranquille, ma pauvre enfant, répondit la bonne femme; que viendrait chercher un voleur dans cette pauvre hutte? Et, quant à nous assassiner, qui est-ce qui voudrait commettre un crime si inulile que de tuer un enfant et une vieille femme? C’est quelque pauvre voyageur égaré dans le bois, qui risque de tomber dans le précipice, si je ne le reçois pas; pe pas le recevoir serait donc agir peu chrétiennuernent,
Et la bonne femme ouvrit la porte.
L'étranger entra; il était enveloppé d'un grand manteau qui cachait presque entièrement son visage;
la vicille raviva le feu dans la cheminée, lui présenta
du lait et du pain, comme elle avait fait à l’enfant, et l'invita à manger.
Mais lui secoua la tête en signe de refus, tout en regardant la vieille à la lueur du foyer qui lui éclairait le visage.
— Pourquoi donc ne mangez-vous point? demanda la bonne femme. Vous devez avoir faim, et ce que je vous offre, je vous l’offre de bon cœur. Mangez donc.
— Pas avant que vous m’ayez pardonné, dit l'étranger en rejetant son manteau, en ouvrant ses bras et en montrant son visage baigné de larmes.
— Mon fils! s’écria la bonne femme.
— Ma mère! ma mère! fit le voyageur.
Et tous deux se jetèrent dans-les bras l’un de l’autre.
C'était, en effet, le fils perdu, l’enfant prodigue, qui revenait près de sa mère.
Le premier moment fut tout entier à la joie, à l'émotion et aux larmes.
Puis, le fils raconta à sa mère ce qui lui était arriyé.
Nous dirons son histoire en deux mots.
Tant qu'il lui était resté quelque chose de l'argent emporté & sa mére, le jeune homme avait mené une vie légère et dissipée; puis, après la dissipation était venue la misère, et, enfin, une maladie qui l'avait conduit aux portes du tombeau,
Là, il avait trouvé le repentir; là, il avait compris combien il avait péché contre Dieu et sa mère. Il pria Dieu de lui pardonner et jura de revenir près de sa mère s’il guérissait.
Dieu entendit sa prière et lui rendit la santé.
Alors il songea à accomplir son vœu et à revenir près de sa mère; mais il avait tout dissipé et avait honte de revenir pauvre et dénué de tout, comme
un mendiant,
Or, un jour, il était près du Danube, révant au moyen de gagner quelque argent pour retourner près de sa mère, et suivant machinalement des yeux un jeune homme qui s’amusait à nager.
Le père, lui aussi, était sur le bord et admirait la force et l'adresse de son fils.
Tout à coup, le nageur se mit à crier au secours; il venait d’être pris d’une crampe et se noyait.
Le père se jeta à l'eau; mais, au lieu de sauver son fils, il l’entrainait au fond, ne sachant pas nager luimême.
Frantz, au contraire, — c'était le nom du fils de la bonne femme, — était un excellent nageur, s'étant dès son enfance exercé dans le Rhin.
Un instant après, le père et le fils étaient sauvés.
Le lendemain, Frantz reçut douze mille francs d’une main inconnue. Son premier mouvement fut de les rendre, ne trouvant pas qu'il dat permettre qu'on lui payat une bonne action.
Mais le père et le fils avaient quitté le pays; c'étaient deux voyageurs qui passaient, et nul ne savait d’où ils venaient ni où ils étaient allés.
Alors Frantz ne s'était plus fait serupule, et, riche de ses douze mille francs, plus riche encore de son repentir, il était revenu chez sa mère.
La mère et le fils causèrent encore longtemps près du feu; car ils avaient tant de choses à se dire, qu'ils ne songeaient point au sommeil.
Il n’en était pas ainsi de Lia. A peine le jeune homme avait-il achevé son récit, qu'elle s’endormit,
Alors elle fit le même rêve qu'elle avait déjà fait; elle vit le même jardin, les mêmes fleurs, les mêmes papillons, les mêmes anges.
Seulement, cette fois, l'ange des larmes lui fit signe de venir à lui,
Elle y alla.
Il lui tendit alors une perle,
— Tiens, lui dit-il, voici la perle précieuse dont je t'avais parlé; elle est composée de deux larmes : larme d'amour maternel, larme de repentir filial, Mets cette perle sur le cœur de ton père, et ton père pourra pleurer, et ton père sera guéri.
L'enfant éprouva une telle joie, qu’elle se réveilla.
Le rêve disparut.
Lia crut que c'était un rêve vain comme tous les rêves, et elle attendit tristement le jour.
Le jour vint; le soleil, en se levant, avait dissipé le brouillard.
Lia voulut quitter la cabane à l'instant même.
— Non, dit la bonne femme; il faut, mon enfant, que vous acceptiez à déjeuner; nous pouvons vous le donner maintenant, et nous vous le donnons volontiers, car nous ne sommes plus si pauvres à présent, Le déjeuner fini, Frantz vous remettra sur votre chemin.
Pendant que Lia déjeunait, la vieille arrangea pour son fils, qui n'avait point dormi, le lit que Lia avait occupé.
En l’arrangeant, elle trouva une perle.
— Tenez, mon enfant, dit-elle, voilà ce que vous avez perdu; c’est bien heureux que j'aie trouvé cette perle, qui me paraît être d’un grand prix.
— Ah! s’écria Lia, c'est la perle de l'ange!
Et, tombant à genoux, elle remercia Dieu.
Sa prière faite, elle insista pour partir à l'instant même, Frantz la remit dans son chemin, comme la vieille le lui avait promis, et, le lendemain, elle arriva à la maison paternelle.
La vieille femme de charge, qui avait été la nourrice de son père, vint à sa rencontre tout en larmes.
— Oh! mon Dieu! s'écria Lia, mon père serait-il mort?
— Non; mais il touche au tombeau. Il vous atlendait hier; il a cru, ou que vous aviez été dévorée par
quelque bête féroce, ou que vous étiez tombée dans
un précipice. Sa douleur a été immense, et, comme il ne peat pleurer, il a failli mourir étouffé par ses larmes.
— Où est-il? demanda Lia.
— Dans sa chambre, répondit la vieille femme de charge. Dieu veuille que vous arriviez à temps pour recevoir sa suprême bénédiction etson dernier baiser!
Lia était déjà dans les escaliers. Elle ouvrit la chambre de son père en criant :
— Mon père, me voilà!
Le mourant fit un effort, et tendit les bras à son
enfant, en balbutiant :
— Pardonnez-moi, mon Dieu, je meurs!
Mais en même temps qu'il prononçait ces paroles, Lia posait la perle sur le cœur de son père.
Il jeta un grand cri, et un double torrent de pleurs s’élanca de ses yeux.
Puis, avec un accent d’ineffable joie:
— Quel bienfait que les larmes! s’écria-t-il. Dieu en soit remercié, et toi aussi, mon enfant!
Et il vécut encore de longues années, versant désormais des larmes dans la peine comme dans la
joie.
Tiny était la plus petite créature qu'il fût possible de voir; c’est pourquoi elle avait été nommée Tiny, ce qui signifie, en réalité, le superlatif de la petitesse. Vous auriez eu grand’peine à introduire votre pouce dans son soulier, et son fourreau était une vraie merveille, En vérité, une poupée de cire, de dimension ordinaire, l'aurait prise en pitié. Sa mère lui tricotait elle-même des bas, car aucun bonnetier n'aurait voulu se charger de confectionner de si pelits objets; vous voyez bien qu’on était parfaitement en droit de l'appeler Tiny, et il en arriva qu'on finit par oublier tout à fait son véritable nom; pour ma part, je ne l'ai jamais su, Cette ignorance, d’ailleurs, est sans portée, puisque mon histoire traitera de son
caractère, et n’a rien à déméler avec son nom, les-
quels étaient diamétralement opposés l’un à l’autre, car si son nom était petit, en revanche, sa vanité était immense; ce défaut, du reste, était la faute de sa mère, qui perdait beaucoup de temps à parer la petite personne de la pauvre Tiny.
Dès qu’elle était habillée, elle se promenait, de long en large, devant les chaumières les plus proches, afin de provoquer les louanges des voisins, lesquels, par bienveillance, ne manquaient pas de s’écrier :
— Oh! voilà qui est vraiment beau! quels superbes
yeux! quels ravissants cheveux! elle est réellement
une petite perfection de beauté! Tiny prenait tout cela pour argent complant, et sa vanité en augmen
tait d’une façon alarmante,
Non contente de ces compliments et de beaucoup d’autres, elle s’imagina, un béau matin, qu'il fallait qu’elle s’admirat elle-même; et, n’ayant point de miroir à la maison, elle alla se contempler sur La surface claire et limpide d’une source voisine.
Comme elle demeurait charmée de l’image qui se réfléchissait dans l’onde, elle tressaillit, en entendant une voix qui lui criait :
— Bonjour, grande vanité!
Elle leva lesyeux, et apercut, sur l’autre rive, une belle dame avec des ailes éclatantes, accompagnée d’un horrible petit nain; tous deux se riaient et se moquaient d’elle.
— Il n’est pas douteux que yous yous trouviez parfaite, reprit la dame, après avoir triomphé de son envie de rire; n’est-ce pas? et peut-être même surprenante par la beauté de vos formes; mais, petite créature, vous foulez sous votre petit pied des choses bien plus belles et bien plus parfaites que vous; si vous continuez toute votre vie à être aussi orgueilleuse de vous-même, vous ne serez jamais heureuse, et vous servirez de plastron à tout le monde, Je veux pourtant essayer de vous donner une leçon, qui pourra avoir une influence matérielle qui vous corrigera : je vais vous offrir une paire d’ailes, qui vous aideront à rechercher la vérité. Elles ne dureront que quelques heures, mais, par leur moyen, vous serez à même de juger combien l’amour-propre est malséant, en le voyant chez les autres.
Tiny tressaillit, car elle sentit des ailes lui pousser aux épaules et l'enlever de terre. Quoique assez effrayée d’abord de leur vitesse, elle commença bientôt à jouir de la nouvelle et agréable sensation de se trouver transportée dans les airs; elle ferma ses ailes, et descendit au milieu d’une toulle superbe de fleurs sauvages, tout auprès d'un gros hibou qui, probablement, s'était égaré au grand jour.
— Qui êles-vous? dit-il d’une voix enrouée, en es-
sayant de la distinguer, malgré le soleil qui l’aveuglait.
— S'il vous plait, monsieur, répondit-elle, je suis une petite fille.
— Oh ciel! quoi! seulement une petite fille? dit-il; je pensais que vous étiez un oiseau. Cependant vous avez des ailes?
— Oui, monsieur, j'ai des aïles, dit-elle humblement, en découvrant combien le hibou faisait peu de cas d’une petite fille; une bonne fée me lesa données, afin que je puisse voir le monde.
— Ah! ah! ah! fiten riant le hibou ; voirle monde! en vérité, à quoi cela sert-il? Voyez-moi, je passe ma vie presque tout entière dans le creux d’un arbre, et pourtant je suis le plus sage des oiseaux.
— Serait-il vrai, monsieur? demanda avidement Tiny ; alors, peut-être voudrez-vous consentir à me communiquer votre science ?
— Bon! dit le hibou en fermant les yeux, comme s’il voulait chercher sa sagesse en dedans de sa tête, Je ne sais pas trop, je n’ai pas grande envie de devenir maître d'école ; toutefois, je puis facilement vous dire une chose que je sais, c’est-à-dire que je suis sur d’être fort sage, car tout le monde en convient; et je le crois, puisque les gens les plus habiles me proclament l'emblème de la sagesse; ainsi donc, demeurez-en conyaincue comme les autres, et continuez votre chemin, tandis que je vais faire mes efforts pour retrouver mon trou.
A ces mots, prenant l'air plus capable que jamais, il se mit à pouffer de rire de sa propre plaisanterie.
— Quelle vieille béte stupide et vaniteuse! dit Tiny pendant que le hibou s'éloignait en sautillant; je n'ai rien appris de bon avec lui.
Comme elle voltigeait dans un bois voisin, elle fut très-surprise d'apercevair un kanguroo gigantesque, qui faisait de fortgrands sauts à l'aide de son énorme
queue, Elle Je suivit attentivement des yeux,
Tout à coup, une grande cigogne bleue sortit d’un coin humide rempli de roseaux, et s’approcha du kanguroo.
— Oh! oh! vous voilà donc, monsieur le sauteur, dit la cigogne. Quelle énorme queue vous avez! pourquoi ne la portez-vous pas coquettement, au lieu de vous en servir comme d’une jambe ? Au fait, est-ce que ces misérables petites choses que je vois 14, sont vos pattes de devant? je veux parler de ces deux petits bouts qui pendent par devant.
— Impudent oiseau ! répliqua le kanguroo d’un ton de mépris, auriez-vous la prétention de critiquer la perfection et la beauté de mes formes, supérieures de toutes façons à celles de tous les autres animaux ? Ma queue magnifique, qui, à elle seule, est une merveille; mes charmantes petites pattes de devant, si admirablement adaptées pour l'usage qu’elles me font? Retourne, 6 le plus sot des oiseaux, dans le marais où tu seras le mieux caché, et dérobe à tous les yeux ces longues perches que tu appelles des pattes, et qui, en t’élevant dans le monde d’une manière ridicule, mettent davantage ta laideur en évidence. Si tu trouves assez d’eau dans les alentours, va contempler tes membres maigres et disproportionnés, et rougis, si tu peux, au travers de tes plumes, en reconnaissant la différence incommensurable qui existe entre toi et une créature aussi parfaite que moi. Et, sans attendre la réponse de la cigogne, il poussa un cri sauvage, et d’un bond s’élanca dans le bois.
— Bien, dit Tiny, quand la cigogne se fut enyolée à son tour; voilà qui va bien des deux côtés. Ils sont également clairvoyants pour exalter leurs propres avantages et pour se mépriser l’un l’autre,
Tiny s'envola et se posa près du tronc d’un grand arbre aux branches étendues, sur une desquelles était perché un superbe écureuil du Malabar, qui se chauffait au soleil en croquant des noix.
— Je serais curieuse de savoir s'il sait parler, pensa
Tiny; je suis sûre qu'il parle, car il a l'air trés-avisé. Elle avait à peine formulé mentalement cette pensée, qu’elle vit sortir des broussailles, à ses pieds, un petit cochon d'Inde le plus drôle du monde, qui trottait en reniflant et marchait avec beaucoup de précaution.
L’écureuil cessa de casser ses noix ; il en jeta plusieurs coquilles sur le cochon d'Inde en l'appelant à haute voix : — Hola! hé! ridicule petit être, où vastu? comment t’appelles-tu? et aussi, sans t’offenser, permets-moi de te demander avec une affectueuse sympathie ce qu'est devenue ta queue? Le cochon d'Inde, fort interdit, regarda de tous côtés afin de découvrir où le questionneur si poli s’était caché; à la fin, il aperçut l’écureuil, et lui dit d’un ton fort humble :
— En vérité, mon très-cher monsieur, je ne me rappelle pas d’avoir jamais été importuné d’une queue.
— Que voulez-vous dire par la? dit l’écureuil fanfaron ; puis il sauta à terre et vint regarder en face le cochon surpris.
— Ce que je veux dire, répliqua le cochon, qui ne s’intimida nullement; je veux dire que si j'avais, comme vous, une longue et lourde brosse, je m'en trouverais excessivement ennuyé et incommodé; j'ajouterai même que je la trouverais, selon ma mauière de voir, très-dangereuse; car vous, imbécile cassenoisettes, vous seriez bien plus à l'abri du danger, si à cause de votre intolérable amour-propre, vous n’agiliez pas sans cesse celte queue autour de vous, inconvénient qui vous signale au chasseur et qui est, je le répète, une grande calamité pour vous. Vous vivriez bien plus longtemps, si vous aviez la queue plus courte. Ainsi donc, je vous souhaite bien le bonjour et moins d'orgueil. Le cochon disparut dans la terre, et l'écureuil retourna d'un saut sur son arbre
afin de s'y cacher,
Tiny voltigea plus loin; la subtile réponse du cochon, en apparence si stupide, l’avait fort amusée. Bientôt, un magnifique papillon passa tout près d’elle; il ralentit sa course à son aspect extraordinaire, et en conséquence vint se poser tout auprès de l’endroit où elle mit pied à terre.
— Bonjour, ma chère, dit-il poliment; sur mon honneur, vous m'avez d’abord tout à fait embarrassé. Je yous prenais pour un papillon de ma connaissance, mais j’ai été promptement détrompé en voyant combien vos jambes sont grosses, et comme en général votre tournure est empétrée; toutefois, malgré ces disgracieuses imperfections, je suis content de vous voir; ainsi donc, causons, mais prenez garde de marcher sur moi avec vos gros pieds.
Tiny, rien moins que flattée de cette impertinente invitation, allait répondre lorsqu'un escargot se traîna sur le lieu de la scène.
— Ciel! s’écria le papillon, voici une horrible chose! Pauvre créature! quelle destinée ! ramper éternellement sur la terre, en portant sur son dos cette affreuse coquille !
— Qui plaignez-vous de la sorte, petit badin? dit l’escargot. Est-ce à vous à insulter un individu de ma sorte, parce que vous avez sur le dos une couverture aux couleurs éclatantes ; mais vous n’éliez hier qu’un misérable objet informe, infiniment plus laid que quoi que ce soil dont je puisse me souvenir en ce moment, Vous qui avez une si courte vie, assez longue, du reste pour un être inutile, vous osez parler de pitié! vous, un paria, sans logis que vous puissiez appeler le vôtre, puisque vous demeurez çà et là, et n'importe où, vous osez même adresser la parole à un propriélaire comme moi, qui porte sa maison partout avec lui? Allez, allez, continuez vos larcins chez les fleurs qui sont assez impréyoyantes pour
vous accueillir !
— Vile créature, répliqua le papillon, je souillerais
mes ailes en restant plus longtemps près de vous, pour être couvert de votre bave impure.
À ces mots, après quelques jolies évolutions pour faire valoir les brillantes couleurs de ses ailes, le papillon prit son vol et se dirigea vers un endroit où le soleil donnait en plein.
— Oh! oh! dit Tiny en s’envolant de son côté, il me semble qu'ici la vanité a reçu une bonne lecon.
Le soleil devint bientôt dévorant, et Tiny se trouva sur des sables brülants, où elle vit étendue une énorme tortue noire, Elle était si immobile, qu’elle crut d’abord que c'était une grosse pierre noire; mais un imperceptible mouvement de la tête lui prouva qu’elle vivait. Tandis qu’elle restait debout à la considérer, elle la vit tout à coup enveloppée d’une ombre interminable; elle leva les yeux, et s’aperçut que cette ombre était causée par l'approche d’une immense girafe.
— Eh bien! ma belle petite, dit la girafe, êtes-vous donc occupée à contempler cette misérable créature, qui en vérité pourrait tout aussi bien être une pierre, à laquelle elle ressemble à s’y méprendre. Je ne crois pas qu’elle ait bougé de place depuis des mois, pauvre paquet presque insensible! On ne saurait certes exiger, continua-t-elle en rengorgeant orgueilleusement son long cou, que tout le monde soit créé aussi beau et aussi gracieux que moi. Non, non! sans doute, Toutefois il est impossible de s'abstenir de plaindre une créature aussi complétement déshéritée que celle qui est à nos pieds, qui semble avoir été jetée sur le sable sans pieds pour la porter ailleurs.
La tortue remua la téte, leva les yeux, et dit à la girafe d'une voix lente et solennelle :
— Animal disgracieux et inutile, avec tes longues jambes et ton long cou! il est vraiment triste d’entendre un être, qui n'existe que quelques années, parler de sa supériorité! Mes jambes ne sont pas
très-longues, mais je puis les ranger à l'abri, de sors
que personne ne me marche sur les orteils. Mon cou est assez long pour me permettre de regarder en dehors de ma porte, et pourtant assez court pour que je puisse rentrer ma tête à l'approche du danger, et ma vie est si longue, que je me rappelle fort bien avoir vu dix ou douze générations de votre famille, dont les os blanchissent sur les sables du désert. Ainsi donc, que vos longues jambes vous emportent loin de moi, afin que votre vanité n’offense plus mes regards.
Comme les distances n’effrayaient plus Tiny depuis qu’elle avait des ailes, elle vola vers une autre partie du monde où l’air était plus frais. Elle se posa sur des rochers, où se tenait un vieux pingouin, en admiration devant les vagues éeumantes qui venaient se briser à ses pieds.
— Voici un petit vent bien frais, dit Tiny.
— Et très-fortifiant, répliqua le pingouin. — Et comme preuve de ce qu'il avançait, il battit des ailes, de petites ailes qui ressemblaient à du cuir. — Cet endroit, continua-t-il, est le plus sain et le plus agréable qui soit au monde.
— Vraiment! fit Tiny, ne sachant que dire,
— Ne perdez pas votre temps, petite fille, cria un aigle du haut d’une colline escarpée; ne perdez pas volre temps en mauyaise compagnie; cet animal, moilié oiseau, moilié poisson, a une, insupportable conversalion qui sent l’eau salée. Il est l’opprobre de la grande famille des oiseaux. D'abord, il marche tout debout comme un homme; secondement, en dépit de ses prétentions, il n’a pas ce qui s'appelle une aile; moi, par exemple, je suis le roi des oiseaux, el je puis causer royalement ayec vous. Volez done jusqu'à moi, afin que je vous fasse l'honneur de vous accorder quelques minutes d'entretien,
— Restez où vous êtes, mon enfant, dit le pingouin, je puis étre humble et sans grâce, ainsi que l’obserye
irés-pen royalement ce roi des oiseaux; mais après
| tout j'ai de la probité, tandis que lui, qui déshonore
son titre de roi, est un pillard et un voleur; un oiseau de proie sans remords, qui se souille de sang innocent, et prend plaisir à commettre toutes sortes de cruautés.
— Oses-tu dire cela, oiseau plus poisson qu’oiseau, hurla l’aigle, qui fit un prodigieux effort pour saisir le pingouin entre ses griffes. Mais le pingouin, qui connaissait son caractère vindicatif, chercha un refuge sous les vagues de la mer; l’aigle se soutint audessus de l’eau, décrivant de larges cercles, dans l'espoir de parvenir à assouvir sa vengeance; mais le pingouin ne parut pas, et l’aigle furieux, se vit obligé de retourner chez lui sans- avoir puni l’insulte qui, selon lui, portait atteinte à sa dignité royale.
Tiny frémissait en entendant les cris de l'aigle impérieux; elle s'enfuit et vola au loin, jusqu’a ce qu’elle: put prendre terre dans une ravissante vallée fleurie; où ses yeux furent charmés par des myriades de fleurs qui embaumaient l’air autour d’elle. Un magnifique lis odoriférant portait bien haut au-dessus: de sa tête son cornet de neige et son calice doré; elle contemplait avec admiration sa forme gracieuse et son port de reine, En s’approchant davaniage, elle aperçut de brillantes gouttes d’eau que distillaient ses feuilles, et qui scintillaient comme des joyaux avant de tomber.
— Petit enfant, dit le lis d’un ton fier et hautain, approche; je ne suis point timide; je suis né pour êlre admiré : il est dans ma destinée de faire les délices de lous ceux qui me contemplent.
Tiny s'approcha, et elle essaya avec beaucoup de timidité de savourer le parfum de la fleur superbe; mais elle se retira vivement, car elle ne sentit qu'une odeur Acre et désagréable, dont elle ne put se débarrasser qu’à l'aide de quelques violettes qu’elle cueillit à ses pieds
— Merci, chère enfant, dirent les violettes, de
PR ee es
nous avoir mises dans votre sein, sans que nous ayons eu besoin de chanter nous-mêmes nos louanges. Qu’il en soit toujours ainsi avec vous. Ne méprisez jamais les humbles, lorsque vous étes en compagnie des grands et des haufains. Regardez bien ce lis imposant, son extérieur aftire notre atattention et nos égards, mais il ne possède aucune qualité réelle qui puisse rendre durable la première impression. On l’évite dès qu’on le connaît de près.
Ces diamants étincelants, qui pendent après ses feuilles comme autant de gouttes de rosée, ne sont, en réalité, que les pleurs qu'il verse sur sa complète indignité. Une grande apparence, sans valeur réelle, est un don inutile, impuissant à procurer l’estime ou à assurer le bonheur. Tiny pressa les violettes sur son cœur pour les remercier de leur douce lecon, et continua sa route, qui la conduisit dans un jardin admirablement cultivé, oùuntrès-beau chat se récréait à l’aise, accroupi sur une terrasse au bord d’une allée.
— Matou! matou! dit Tiny, qui s’'approcha de la jolie bête endormie, bonjour !
— Oh! bonjour, comment vous portez-vous? répliqua le chat; en vérité, je ne vous voyais pas, car j'étais # moitié assoupi, ayant veillé une partie de Ja nuit # une soirée de souris.
— Vraiment ! dit Tiny; était-ce amusant?
— Pour moi, oni; dit le chat malicieusement en clignant de l'œil légèrement, mais pas pour elles.
— Ah! je comprends ! fit Tiny; oh! matou, matou!
— M'avez-vous appelé? dit un jeune lièvre fort éveillé, quise montra soudain sous les larges feuilles d'une plante,
— Vous! dit le chat en lui jetant un regard méprisant; vous, matou !
. — Oui, on m'appelle matou dans les cereles les plus distingués, répondit sèchement le lièvre.
— Vous êtes un bohémien, un aventurier campa-
gnard, répliqua le chat, Vous ne possédez pas un
seul attribut de la race féline, Où est votre queue, Vami? Vous, un chat! en vérité!...
— Une queue? fi donc! dit le lièvre; à quoi cela me servirait-il? Mais, regardez mes superbes oreilles; montrez-moi donc les vôtres, je vous en prie?
Le chat ne daigna pas répondre, mais il se mit à se frotter le nez avec sa patte,
— Vous osez me parler, à moi! poursuivit le lièvre, moi qui suis recherché par les personnages les plus distingués du voisinage, et qui suis l’ornement de la plupart de leurs tables! Je vis grandement sur mes propres domaines, absolument comme le meilleur gentilhomme campagnard de la contrée ; tandis que vous, valet à courtes oreilles et à longue queue, vous vivez de souris et de tout ce que vous pouvez attraper, et vous n’étes bon, après votre mort, à confec-
tionner aucun mets connu. Ah! ab! ah! un matou,
en vérité! Vous êtes une trappe à souris.
A ces mots, il frappa la terre de son pied et s'éloigna au trot. Le chat se parlant à lui-même, murmura : — Une espèce!
—Croa ! croa! fit une grenouille non loin dela; Tiny fut à sa recherche et la trouva assise sur un petit monticule et se chauffant au soleil. Tandis qu’elle l'examinait, un poisson aux yeux brillants et: aux écailles d'argent sortit son nez de l’eau, et adressa la parole au gros crapaud en ces termes :
Pour l'amour du ciel, vous, vilaine bête, finissez ce tintamarre ; l'horrible bruit que vous faites empêche mes pelits de s'endormir,
— Fadaise ! dit la grenouille qui jouait négligemment avec un bull-rush, si vous me rompez la tête au sujet de vos petits, je vous chasserai de mon élang.
— Votre étang! en vérité, reptile! repartit l'orgueilleux poisson; pourquoi n’en prenez-vous pas possession, s’il est à vous? Mais non ! vous ne sauriez y demeurer longtemps, l’eaa en est trop pure pour vous, monstre immonde! "
— Ne vous mettez pas en colére, mon brave poisson, répondit la grenouille ; si vous étiez un homme comme il faut, vous sortiriez de l’eau pour venir causer; mais vous n’avez pas sur quoi vous tenir, aussi je vous prends en pitié. Vous êtes une création incomplète, et par conséquent indigne qu'une personne qui se trouve sur son propre terrain s'occupe de vous. Je vous permets de dire que l'étang est à yous, Car je ne m’en sers que pour me laver.
Le poisson disparut sans riposter à cette impertinence.
Le vol de Tiny la conduisit de nouveau au bord de
la mer, où elle fut un peu interdite par l'apparition
. C a x 6 d’un crabe énorme qui paraissait se hater, comme
s’il était préoccupé de quelque importante affaire ; néanmoins un obstacle imprévu rencontra une de ses pattes, et il fut renversé sur le dos ; en se relevant, il vit que c'était une huitre que le flux avait déposée sur la rive.
— 0 le plus stupide des poissons! s’écria le crabe irrité, ne pouviez-vous vous ranger de côté lorsque vous m'avez vu venir? Je vous proteste que vous êtes cause qu’une de mes griffes a été cruellement blessée.
L’huitre, s’entr’ouvrant aveclenteur pour répondre, dit :
— Qui donc êtes-vous, monsieur, je vous prie ?
— Ne voyez-vous pas que je suis un crabe magnifique ? répliqua-t-il,
— Ah! oui! je vois? fit ’huitre, un coquillage! un des nôtres!
— Un des nôtres! reprit le crabe avec dédain, Un des nôtres! prétendez-vous vous mettre sur le même rang que moi? Une superbe création, ornée de griffes de rechange, avec des yeux qui voient clair, et une armure de la construction la plus admirable; un étre tout à fait exceptionnel et hors ugne dans ta grande famille des coquillages. Se trouver classé,
après (out, avec une espèce comme yous, un paquel,
une pierre! ballottée par la mer sans pouvoir se diriger elle-même! rien de plus enfin, la plupart du temps, qu’une parcelle de rocher attachée à un autre rocher!
—Ah! ah! ah!fitl’huître en éclatant de rire; imbé-
cile et vanileuse créature, je ne puis en vérité m’em-
pêcher de rire de vous. Voyez done, en dépit de toutes vos perfections, vous vous traînez toujours de travers, et il vous est impossible de marcher droit devant vous. Ah! ah! ah! fit encore l’huitre, qui referma sa coquille en continuant de rire. Le crabe plongea dans l’eau sans ajouter un mot.
Tiny s’éloigna de la mer ets’envola vers les champs, où elle se trouva presque aussitôt en compagnie d’une belle sauterelle dont les yeux d’or reluisaient dans le gazon.
— Comment vous portez-vous, ma chère? gazouillat-elle. Je suis ravie de vous voir, car voici une sotte taupe qui m'ennuie à la mort. — Tout en parlant, elle désignait à Tiny le nez d’une taupe, qui pointait précisément en dehors d’un petit monticule qu’elle avait souleyé. — Vous voyez, continua la sauterelle, au lieu de porter comme moi la verte livrée des champs, et d’étre magnifiquement dorée, elle est pauvre, elle vit sous terre, ne connaît rien, et n’est pour cette raison qu’une trés-maussade société, une vraie motte.
—Si une robe éclatante et de la dorure, sont des choses uliles, je dirai certainement que vous êtes un objet sans prix, dit la taupe; mais comme vous ne faites pas autre chose que de babiller, je ne puis vous accorder les louanges que vous désirez, et suis forcée tout naturellement de m'avouer que je suis la plus estimable de nous deux; car je dévore la vermine qui mangerait le blé et détruirait le gazon qui vous abrite ; de sorte qué, quoique ensevelie sous la terre, je suis très-vivante lorsqu'il s'agit des intérêts des autres, et dois être appréciée en conséquence des
services que je rends,
— Voici encore l’honnéteté qui combat la vanité! pensa Tiny en s’enyolant loin des deux antagonistes.
—Où volez-vous si vite? dit une petite mésange bleue qui frétillait sur un tronc d’arbre.
— Je me dépêche pour voir autant de choses que je puis, répondit Tiny, car mes ailes doivent me quitter au coucher du soleil.
— Elles viennent justement de tomber, dit l'oiseau, etje vous ai préservée d’une chute.
—Tandis qu’il parlait, Tiny fut fort étonnée de voir ses ailes par terre.
— Merci, bon petit oiseau! dit tristement Tiny.
Mais comment ferai-je pour retourner à la maison?
— Prenez courage, dit la mésange, la bonne petite fée vous protégera, aussi marchez avec confiance,
Il dit et s’envola.
Une grande autruche à la démarche pompeuse, étalant avec un orgueil visible ses plumes magnifiques, s’approcha de l’enfant prête à pleurer et lui dit:
— Petite fille, peut-être pourrez-vous décider quel est le plus beau de moi ou de ce vilain oiseau qui est perché dans l’arbre que vous voyez là-bas?
— Unyilainoiseau! vraiment? dit un singulier toucan, en faisant claquerson bec, quiétait presque aussi grand que toute sa personne. Je voudrais bien savoir où on pourrait rencontrer un oiseau aussi bête que l’autruche, dont le corps est couvert en profusion d’une surabondance de plumes, tandis que ses jambes sont tout à fait dépouillées; ses ailes, par leur beauté, servent d’appât aux ennemis qui veulent le détruire, mais elles n’ont pas le pouvoir de l’emporter loin du danger. En vérité, mon bec ravissant a plus de valeur à lui seul que toute sa personne,
— Eh bien, c’est à la petite fille à décider, répon-
a dit Vautruche.
Tiny, qui par le fait admirait beaucoup la belle au-
truche, et avait grand’peine à s'empêcher de rire