‹ La vie au desertChapitre 40 sur 175 · UN CACUALOT DE HASARD · texte numérisé non relu

UN CACUALOT DE HASARD

I arrive parfois qu'en cherchant des baleines. on trouve des cachalots,

Disons, en quelques mots, la différence qu'il y a entre le cachalot et la baleine,

Le cachalot est un cétacé comme la baleine, mais d'une espèce dillérente,

La baleine a le museau pointu, le cachalot a le museau Carré.

La mâchoire inférieure du cachalot est garnie de dents, et le bout de ces dents s'implante däns des trous de la voûte palatine, chaque dent ayant son trou correspondant comme un couteau a son étui, un poignard sa gaine.

L'ouverture du gosier du cachalot est large; ses évents doubles sont placés à l’angle supérieur du museau ; sa langue est plate comme une sole,

La langue de la baleine est grosse, rebondie et grasse; ses évents doubles s'ouvrent sur la nuque; notre petit doigt pénétrerait à peine par l’isthme de son gosier ; des fanons, longs depuis un pied jusqu'à" dix, et barbus à leur bord interne, sont implantés dans le palais et renfermés par deux immenses lèvres ou lippes qui s'élèvent de chaque côté des maxillaires inférieurs.

Bref, la baleine a la forme d’une navette de soixante et dix à quatre-vingts pieds de long, et se torminant par une queue très-agile à deux lobes horizontaux.

Le cachalot est encore plus long qu’elle. Il possède aussi une queue bilobée, mais presque inerte ; son corps est aplati, sauf des bosses irrégulières communiquant avec le réservoir qui surmonte son crane, réservoir et bosses contenant le spermaceti, improprement nommé blanc de baleine, puisque la baleine n’en produit pas.

Ce qui n’empéche pas que le dernier décret du 1% février 4855, fixant le droit que payera à l’impor- ‘tion le spermaceti, s'exprime en ces termes : « Le blanc de baleine et de cachalot. » Mais le décret veut peut-être parler de Ja cétine, que les chimistes retrouvent dans l'huile de baleine.

Plus loin, quand je vous raconterai mon séjour à la Nouvelle-Zélande, je vous ferai part de quelques études sur l'anatomie et la physiologie de la baleine et du cachalot,

Je raconterai aussi la rencontre que nous fimes d'une bande de plus de trois cents jeunes cachalots en voyage d'émigration.

Je ne veux consigner ici que notre combat contre un vieux cachalot, un de ces solitaires que l'on nomme empereurs et qui voyagentsans compagnons, comme si les mers n'étaient point assez grandes pour leurs gizantesques allures,

J'ai nommé ce cachalot, un cachalot de hasard, attendu que, d'habitude, on ne pêche les cachalots que sous les latitudes tropicales ; ce fut done par hasard que nous en rencontrâmes un entre Van-Dicmen et Auckland, allant je ne sais où.

Les navires qui font cette pêche reçoivent un équipage différent du nôtre; leurs campagnes durent quelquefois quatre années; mais, si les frais sont énormes, les bénéfices le sont aussi, car l'huile de cachalot se vend un prix double de l'huile de baleine.

Done, comme je l'ai dit, nous louvoyions par 48° latitude sud et 470° longitude est; la mer était déserle; pas de navires en vue; rien que la solitude et l'immensité,

Je dis l'immensité, et, enedisant cela, jè tombe dans l'erreur commune, Rien n'est étroit, rien n'est petit comme la pleine mer! Is mentent, ceux qui décrivent aveo tant d'enthousiasme et de poésie les majestueuses, les incommensurables solitudes de

l'Océan. Enthousiasme factice ! poésie de convention!

Cette immensité de l'Océan n’est que relative : elle s'étend pour celui qui a une vue puissante; elle se restreint pour celui qui est myope, surtout quand, perdu entre le ciel et l'eau, on n’apercoit à l'horizon ni terre ni étoiles. Mais que la vigie signale au loin un rocher, un navire, une pirogue, oht alors, la pleine mer est véritablement immense, sublime, comparée à la petitesse des objets qui surgissent au-dessus de ses vagues t

Vers le soir, on signala le souffle d’un cachalot.

Je dis le souffle d’un cachalot, parce que son souffle est reconnaissable, en ce qu'il prend la forme d’une aigrette double et penchée en avant, et qu'il s'élève moins haut que le souffle de la baleine franche.

Nous n’avions garde de laisser échapper une parejlle aubaine. Nos intrépides canotiers s’élancérent donc à sa poursuite, et l'animal plongea au moment où ils allaient l’accoster.

Son coup de sonde dura une heure.

Puis la mer se fendit, et il reparut à quelques mètres de la pirogue de notre troisième lieutenant, M. Seigle, qui ordonna immédiatement à son piqueur de lui envoyer un harpon dans le flane.

Le harpon, lancé avec vigueur, mordit solidement, et le cachalot, blessé, prit la fuite, entrainant au loin la pirogue.

C'était le soir, et le dernier rayon-du soleil, selon la belle expression de Lamartine, mettait des crinières de flamme aux coursiers de la mer.

Le capitaine, encore malade de son empoison— nement, gardait le lit; il se fit rendre compte de la situation, et, voyant que la nuit commençait, ordonna de hisser le pavillon bleu à la tête du grand mât.

A ce signal, le chef de la pirogue amarrée doit couper sa ligne et revenir au plus vite vers le bâtiment.

Mais le lieutenant et ses compagnons ne virent pas, ou firent semblant de ne pas voir le pavillon de rappel, et bientôt un vigoureux coup de lance traversa les poumons du cétacé, qui avait ralenti sa course et s'était laissé accoster sans danger du côté de la queue.

Le coup de lance fit sur le cachalot l'effet qu'un coup de fouet produit sur un cheval généreux. L’animal blessé reprit de nouveau sa course en vomissant le sang, et les deux pirogues de conserve n’osèrent abandonner la pirogue qu'il remorquait. L’ardeur de la chasse, l'enivrement, la folie, le délire que produisait l'odeur du sang dont les arrosait le géant qu'ils avaient eu la gloire de blesser à mort; l'indomptable amour-propre du pêcheur voulant accomplir à tout prix l'œuvre commence, tout cela fit oublier à nos braves les plus simples lois de la prudence, et tout à coup, comme si la nuit fût venue aussi rapidement que rapidement encore fuyait le cachalot, nous perdimes de vue les hommes et les embareations.

Tout s'enfonça days le gouflre de l'obscurité,

Nous n'étions plus que dix-huit hommes à bord; mais nos bras orientèrent les voiles du navire dans la direction des pirogut et Ventrain qu'y eussent mis les cent cinquante matelots de bordées sur un vaisseau de guerre

; disparues, avec la rapidité

Notre capitaine hurlait de désespoir; il était responsable de la vie de son équipage; c’est donc lui qui serait puni, privé à jamais de tout commandement, si la fatalité nous séparait pour toujours de nos trois pirogues.

Il ordonna dilluminer la tête de chaque mit et de verser de l'huile dans les chaudières du fourneau où l'on fait fondre le gras de baleine. On mit le feu à cette huileet aussitôt la flamme, comme une flamme de punch, s’élança jusqu’à la vergue de misaine. La nuit, quoique noire et sans lune, n’était point épaissie par le brouillard ; on pouvait donc espérer que les camarades égarés apercevraient nos illuminations.

De notre côté, des matelots perchés sur les barres de perroquet et des cacatois interrogeaient incessamment l'obscurité pour y découvrir les fanaux des pirogues.

Nous louvoydmes ainsi jusqu’à minuit, en courant de petites bordées.

A minuit, le capitaine calcula qu'il était temps de mettre en panne. Malgré sa maladie, il restait sur le pont, et, de minute en minute, interpellait les hommes de vigie.

Des baleiniers seuls peuvent se faire une idée de nos anxiétés, de nos terreurs, de notre désespoir ; alors que nous, sains et saufs sur letillac, nous pensions à nos frères égarés en plein Océan, la nuit, et moitié nus dans de fréles esquifs, et n’ayant à peine que pour un jour de vivres et d'eau douce |

Et si le cachalot, se débattant dans les dernières convulsions de la mort, brise les canots d’un coup de tête, — pas de sauvetage possible ! Nos amis seront noyés, — dix huit amis, — dix-huit frères, — en péril de mort! comprenez-vous cela?

Ou bien, que le cachalot meure sans se venger, que feront-ils demain, si la brume obscurcit l’atmosphère, si la tempête arrive, si, croyant faire voile vers eux, la fatalité nous emporte dans une direction opposée ?

Ils mourront lentement de soif et de faim.

Ces terribles préoccupations nous poursuivaient, et nous allions vaguant sur le pont, de l'avant à l'arrière, Ou montant sans cesse et redescendant, mornes et désespérés, les enfléchures des haubans. .

Le capitaine, debout sur la drome du couronnement, demandait sans cesse aux vigies :

— Voyez-vous les feux des pirogues ?

Et les vigies répondaient :

— Rient.., Nous ne voyons que la nuit.

Vers une heure du matin, le capitaine fit amurer la grande voile et orienter au plus près le grand hunier, afin de remonter contre une brise qui venait de de l'endroit où les pirogues avaient. été vues pour la dernière fois.

Son inspiration lui disait de gagner dans la racine du vent.

Le cœur des marins s'ouvre facilement aux plus folles espérances. Non-seulement cette manœuvre eut l'assentiment général, mais encore il nous semblait que quelque chose comme un instinct nous disait que nous allions revoir nos frères; si bien que nous nous avancions au milieu de l'obscurité comme si nous faisions une route sûre, On redevint gais et causeurs: on parla du cachalot, qui devait être mort et produire plus de cent barils d'huile; on caleula

— ee ee

combien il faudrait de temps pour le dépecer, pour fondre son gras, et l’on se vit d'avance rentrant au Havre avec une cargaison à couler bas.

Mais un quart d'heure, mais une demi-heure, mais une heure se passèrent, - et les vigies continuaient de répondre : :

— Rien! — Rien encore! — Rien toujours !

On masqua de nouveau le grand hunier: on laissa de nouveau le navire s’en aller en dérive, et ceux qui avaient le plus de confiance en Dieu, le plus de foi dans la Providence, prièrent en silence pour les pauvres abandonnés.

Tout à coup, du haut du mât d’artimon et du grand mât, retentissent simultanément ces cris :

— Un feu! deux feux! trois feux!

Alors cette nuit si triste, si noire, si affreuse, si pleine de deuil, s’illumine et redevient belle comme une nuit des tropiques.

Trois étoiles brillaient, et le navire, comme s’il eit partagé notre impatience, marcha vers ces étoiles plus rapidement qu’il n'avait jamais marché.

Les vigies nous indiquaient la route, et, un quart d'heure après, la pirogue du second et la pirogue du lieutenant nous accostaient.

Mais qu'était devenue la pirogue du troisième lieutenant, M. Seigle? 4

Notre joie baissa immédiatement d’un ton.

La vigie s'était peut-être trompée; elle n'avait sans doute aperçu que deux fanaux dansant et se croisant sur la houle.

— Qu'est devenu Seigle ? demanda le capitaine au premier officier qui accrochait sa pirogue aux garauts.

— Parbleu! répondit celui-ci, ça ne se demande pas : il est resté sur le cachalot.

— Et pourquoi ne lui avez-vous pas ordonné de revenir avec vous ?

— Ah bien, oui, il n’y avait pas de danger qu'il abandonnat son gibier ! Il a pris l'avis de ses hommes, et ils ont décidé à l’unanimité que, si vous ne pouviez pas aller les chercher, ils attendraient le passage d’un autre navire. Ils ont de quoi manger, allez. Vous pouvez être tranquille, ils ne mourront pas de faim, Le cachalot est gros !

— Mais vous plaisantez, monsieur, dit le capitaine, qui commençait à se facher.

— Oui, capitaine, répondit le second, et je vous demande pardon, excuse, Vous ne refuserez pas, je l'espère, excuse et pardon à un homme qui vient vous annoncer que, dans huit jours, il y aura deux cents barriques d'huile de plus à bord.

— Mais enfin, Seigle, pourquoi ne le voit-on pas? à

— Parce que son fanal s’est éleint, capitaine; mais je sais où il est, et, si vous voulez gouverner au nordouest, là, vous le trouverez à un mille de nous,

C'était vrai. Les heures qui s'écoulèrent ensuite furent des heures de joie, et, en même temps que le soleil montait à l'horizon, notre brave lieutenant, retrouvé côte à côle avec son cachalot, montait à bord.

Vous croirez peut-être qu'après une pareille nuit d'angoisses et de fatigues, nos pêcheurs se livrèrent aux douceurs du sommeil ?

Ah bien, oui! la merétait calme, la brise soulevait à peine les plis des voiles cargudes, et, jusqu'à midi,

nos hommes, à l’envi les uns des autres, travaillérent à débarrasser de sa houppelande de graisse le digne physétermacrocéphalus, qui avait près de cent pieds de longueur.

Il nous donna cent cinquante barils d'huile et deux cents kilogrammes de spermaceta.

Après midi, on alluma les fourneaux, et on gouverna vers la Nouvelle-Zélande, en déviant au sud, dans la direction des îles Auckland et des îles Macquaries, où nous espérions rencontrer quelques baleines.

Page 1