‹ La vie au desertChapitre 41 sur 175 · LE BARIL DE TAFIA · texte numérisé non relu

LE BARIL DE TAFIA

Un mot sur mes précédents voyages. Avant de naviguer sur Asia, j'avais déjà fait une campagne de pêche à la baleine, — Je n’ai pas besoin de dire à la suite de quel roman amoureux je quittai inopinément Paris, sur cette nouvelle qu'un navire baleinier était en partance, ni comment j'arrivai au Havre, ni comment, devant la commission de santé, je subis un examen dont je me tirai à mon honneur.

On daigna me reconnaître quelque aptitude au grand art de guérir, et, à défaut de docteur en médecine ou d’oflicier de santé postulant un embarquement, on me délivra un brevet provisoire de chirurgien.

Notre campagne dura vingt-six mois. Le navire revint au port chargé d'huile à couler bas. C'était le produit de trente et une baleines tuées aux environs de Vile de Tristan-d’Acunha, du Brésil-Banc, du littoral Patagon, de l’archipel des Chonos, de la Mocha, de Juan-Fernandez et du Chili, jusqu’à Coquimbo.

Ce voyage, que l’on pourrait appeler heureux au point de vue de la spéculation, n'avait été pour nous qu'un enchainement de souffrances et de misères.

M. Winslow, notre armateur, homme très-honorable, mais véritable puritain d'Amérique, se montrait alors grand partisan des réformes du révérend père Mathews, et voulait mettre en vigueur sur ses navires les statuts de la Société de tempérance.

On convint que nos appointements seraient augmentés, mais que nous n’exigerions en voyage aucune ration de vin ni d’eau-de-vie,

Le navire partit donc avec de l'eau douce, du biscuit, du lard et du bœuf salés, des légumes secs et des pommes de terre, — Qu'en advint-il ? Des maladies, du scorbut, des décès et des désertions, mais nullement ce qu'en espérait le digne armateur, — c'est-à-dire la moralisation des officiers et des matelots.

Je n’oublierai jamais ces vingt-six mois de misère, dont j'aurai plus tard l'occasion de raconter un épisode, et, si la vie de mer n'avait pas des entrainements secrets, entraînements que subit toujours celui qui a navigué, et qui ne lui permettent plus de demeurer longtemps prisonnier sur la terre ferme, jamais, je l'avoue, je n'eusse osé entreprendre la nouvelle campagne que je vais raconter.

Malgré les ordres de l'armateur, le commandant de la Pallas avait fait sa petite provision de rhum, et, comme nous le disait le loustie du bord, qui cumulait cette joyeuse fonction avec celle, non moins ap-

4h LES BALEINIERS

préciée, de maitre cook, il prenait chaque jour la hauteur du soleil avec un flacon de cognac.

Et, en effet, pour boire à même un flacon, ne faut-il pas lever le flacon en l'air comme. on lève un octant pour les calculs de latitude?

De leur côté, le second et le lieutenant avaient placé furtivement un baril de rhum dans le cul-delampe du navire.

Le cul-de-lampe , remarquez-le bien, est ce petit compartiment de la cale situé sous la chambre de l'état-major, et où l’on emmagasine les objets les plus précieux du chargement.

Tous les jours, dans l’après-dinée, on s’apercevait que ces messieurs affichaient une gaieté excentrique.

Cette gaieté, poussée à son paroxysme, prit bientét les allures de l'ivresse, et, comme l'ivresse des marins, et des marins américains surtout, n’est pas toujours caressante, il ÿ eut un jour une scène de pugilat.

Le capitaine trouva cette représentation des jeux antiques très-bien placée sur le tombeau d’Anchise, mais trés-mal sur son bâtiment,

Il s’informa, et, ayant appris où ces messieurs puisaient leurs stimulations, il ordonna au charpentier de descendre dans le cul-de-lampe et de défoncer le baril de rhum à coups de hache.

Le charpentier obéit et rapporta sur le tillac, comme preuve que l’exécution était faite et bien faite, le fond brisé du baril.

Mais, au grand étonnement de tout l'équipage, le lendemain de l'exécution, pareille scène de gmieté, d'ivresse et de boxe se renouvela, et cette fois avec l'adjonction d’un nouvel acteur : le charpentier.

Alors le capitaine descendit lui-même dans le culde-lampe, et il reconnut que le charpentier lui avait bien obéi en défonçant le baril de rhum + mais, libre de défoncer l'un ou l'autre fond, il avait défoncé le fond d'en haut et laissé le baril debout.

De sorte que, moins le demi-verre de rhura que le charpentier avait bu pour prix de son intelligente interprétation des ordres du capitaine, le baril, ou plutôt la liqueur qu'il contenait, était toujours là. Aussi le charpentier avait-il eu permission de tremper sa moque dans le baril.

Il l'avait trempée plutôt deux fois qu’une, et c'est ce qui causa la perte du baril de rhum. Le capitaine le jeta à la mer. L'ordre ne fut plus troublé à bord ; mais, à chaque relâche, quels désordres! quelles crapuleuses orgies ! J'ai vu l'équipage brûler l'effigie du révérend père Mathews dans un bol de punch de cent litres d’aguardiente,à Sainte-Catherine du Brésil.

Quelle vie l'on mène sur un de ces navires aventureux qui partent lestés d'eau douce, battent les mers pendant trois ans et reviennent après avoir

échangé leur eau contre de l'huile de baleine! C'est.

un rude métier, je vous jure! Chaque bâtiment est une école normale de matelots. Misère et tempétes, tempêtes et misère, telle est la ration quotidienne du pêcheur baleinier; celui-la, dès son premier voyage, rentre au port, marin de premier ordre, je vous en réponds, si le scorbut, le naufrage ou le géant des mers ne l'ont pas tué,

Voilà pourquoi l'État donne cent soixante mille francs de prime à tout navire armé pour la poche de la baleine qui revient à son port d'armement après avoir fait le tour du monde, en doublant les deux

grands caps qui semblent destinés à servir de barrière à des océans mystérieux,

Mais, maintenant que le cachalot est tué, que son spermaceta est recueilli, que son huile est fondue, il est temps de reprendre notre route.

Voyons, où en sommes-nous? )

Le 9 mars 48..., 50 degrés 24 minutés latitude sud; 160 degrés 25 minutes longitude est du méridien de Paris.

Et, maintenant, déployez la carte de l'océan Pacifique.

Nous faisons route est-sud-est; nous venons de quitter la terre de Van-Diémen... la! vous y êtes, n'est-ce pas ? à l'extrémité sud de l'Australie ; nous avons fait relâche devant Hobart-Town, et, avant hier, enfin, nous avons perdu de vue le dernier rocher de cette sentinelle avancée de la cinquième partie du monde, dont l’Angleterre a fait une colonie pénitentiaire.

Nous faisons route vers la Nouv elle-Zélande, tout — en cherchant fortune, c’est-à-dire tout en regardant, aussi loin que notre regard peut s'étendre, si nous n’aperceyrons paint, quelque baleine à l'horizon.

Le soir, nous one de route et nous gouvernons au nord-est; sans quoi, nous pourrions bien, dans l'obscurité, heurter quelque rocher égrené du chapelet des îles Auckland.

I fait froid; le pôle antarctique nous envoie une brise glacée; le thermomètre est descendu à deux de-

grés au-dessous de zéro,

Au soleil couchant, calme plat.

Depuis hier, nous avons franchi cette ligne imaginaire, que les géographes ont tracée sur le globe terrestre, et qui sépare la Mélanésie de la Polynésie.

Au sud de nous, vers le 54° degré de latitude, surgit le groupe des îles Macquaries, avec deux rochers pour v vigies du nord et deux autres rochers pour vigies du: sud.

Les rochers du nord s’appellent le Juge et son Clerc.

Les rochers du sud, l'Évêque et son Diacre,

Le groupe tout entier a été découvert, en 1811, par un pêcheur américain, qui y récolta quatre-vingt mille peaux de phoque.

On voit que ces dignes animaux ne firent pas connaissance d’une manière agréable avec l'espèce humaine,

Bellinghausen en 4820, et Kingdom en 1822, ont fait les relèvements des Macquari ies.

L'ile principale a dix lieues de long sur trois de large; les mouillages, sans étre sûrs, sont assez bons. é

On y trouve une charmante espèce de petites perruches vertes, grosses comme le pouce, qui ne perchent pas sur Tes arbres, et vivent par bandes dans les hautes herbes des prairies, comme chez nous les moineaux franes dans les blés, les chardonnerets dans les chardons.

Le sol est accidenté et montueux; mais le plus haut sommet de l'ile s'élève à peine à trois cents mètres au-dessus du niveau de la mer. Des navigateurs ont prétendu que cette ile manquait complétement d'arbres; cependant un pêcheur de loups mawins m'a affiriné qu'il yavait fabriqué des plane shes pour réparer! son sloop. On trouve dans l'intérieur

de nombreux lacs peuplés de truites, et l'on pourrait ensemencer l'ile pendant un siècle sans aller emprunter ailleurs l’engrais nécessaire, tant les roches de la côte sont couvertes d’épaisses couches de guano que les pluies lavent et que le soleil sèche et réduit en poudre.

Ce pêcheur — celui qui me disait avoir trouvé des planches et, par conséquent, des arbres dans l'ile, — me montrait de grosses jarres en terre que lui et ses compagnons avaient fabriquées avec une espèce d'argile qui oceupe le lit des ruisseaux ; cette argile avait été cuite dans un feu de tourbe, laquelle est trèsabondante dans les bas-fonds; ils avaient ainsi remplacé leur modeste vaisselle, brisée lors de l'échouage du sloop.

Un jour, selon toute probabilité, ces gisements.

argileux, véritable kaolin, fourniront aux tables de Sydney, de Hobart-Town, de Victoria et d'Adélaïde, des porcelaines rivales, je ne dirai‘pas de celles de Creil et de Choisy, dont je fais assez peu de cas, mais de celles de Chine et du Japon que j'estime beaucoup.

Dans notre nord-est sont les îles Snarres ou des Piéges, et celles de Stewart ou du Maître-d'hôtel, que le détroit des Fovreaux sépare de Vile de Tavai- Pounamou, la grande terre sud de la nouvelle-Zélande. |

* Cette ile de Stewart est presque aussi grande que la Corse; elle a des ports nombreux, des ancrages

solides, des forêts exploitables dont la mer baigne:

les racines; des légions de veaux marins à double poil se traînaient jadis sur les rivages: mais ils ont disparu depuis que des aventuriers américains, et quelques prisonniers anglais échappés des gedles de la Nouvelle-Galles du Sud sont venus s’y établir. Ceuxci cultivent des légumes qu’ils vendent très-cher aux baleiniers qui y relächent; ceux-là essayent d'y construire des chaloupes pontées et même des goélettes, avec lesquelles ils espèrent regagner leur ancienne patrie, ou bien entreprendre un commerce plus ou moins honnête dans l'Océanie tropicale.

Il y a cela de remarquable qu'à côté de la Nouvelle-Zélande, où la nature a placé des bois propres à Ja construction des navires, mais trop lourds pour faire des mats, on rencontre les îles Stewart, de Dampbell et d’Auckland, qui offrent une espèce de sapins droits et légers, si propres, eux, à être transformés en mâts, que des navires de Sydney, de Hobart et de Nicholson s'y rendent dans le but spécial d'y recueillir des cargaisons d’esparres. v

La future république australienne pourra done, sous le rapport de la marine, se suflire à elle-même, et n'aura aucun besoin de recourir aux merrains de Suède et de Norvége.

J'oubliais de dire que nous faisons voile pour Tayai-Pounamou, la grande terre de la Nouvelle-Zélande, où nous comptons prendre nos quartiers d'hiver,

Vit FANTASSIN

5 mars, — Môme froid, même calme qu'hier :

brume épaisse sans éclaircies : pas de soleil à midi, et, par conséquent, pas de latitude,

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Une houle venant du nord nous pousse en dérive:

Vers une heure, plusieurs baleines viennent s’évertuer autour de nous, une d'elles s’élance tout entière hors de l’eau et s'élève à plus d'un mètre au-dessus de la houle,

On a vu à horizon son ventre émerger.

Puis la masse énorme, longue de plus de quatrevingt pieds, et, par son milieu, aussi grosse que longue, est retombée dans l'Océan avec un efiroyable bruit.

Le vaisseau a été ébranlé comme une maison dans un tremblement de terre, et la houle, que le monstre a broyée en rentrant dans labime d’où il était sorti un instant comme une vision de l’Apocalypse, a rejailli en pluie sur le navire.

Depuis le temps que je navigue à bord des baleiniers, je n'ai jamais vu si étrange et si terrible spectacle.

Nos vieux pêcheurs prétendent qu'un saut de baleine signifie tempête : plus le saut est élevé, plus la tempète sera grande.

En ce cas, gare à nous f et, comme disait Bailly, un Romain rentrerait à la maison.

Par malheur, je suis à plus de quatre mille cinq cents lieues de la maison, et j'ai entre elle et moi le diamètre tout entier du globe. :

Les vieux pécheurs pourraient bien avoir raison : je consulte mon journal des années précédentes, à propos d'une danse de baleines à laquelle j'ai assisté vers les parages du sud de la Plata, mais dans laquelle, je dois le dire, les artistes s'étaient à peine élevés au-dessus du niveau de la mer; or, le lendemain du ballet, je vois que nous avons failli être victimes d'un pampero.

A demain donc quelque belle tempête de laquelle ceux qui échapperont garderont le souvenir.

Et puis qui nous dit que la tempête qui éclate à la surface de la mer n'est pas depuis longtemps couvée dans la profondeur des eaux, et que les habitants de l'Océan, la pressentant venir et monter, ne témoignent point, par des mouvements désordonnés, leurs angoisses et leurs craintes? Toute tempête est un orage, et tout orage développe une immense quantité d'électricité. D'après quelques physiciens modernes, les poissons, les cétacés surtout, sont très-sensibles aux courants électriques et dégagent eux-mêmes une quantité incalculable d'électricité.

De là ces présages qui paraissent de magiques prédictions, et qui sont purement et simplement des effets naturels de l'organisation des individus,

Ce qui rend notre humeur encore plus triste, c'est cette miserable brume qui nous empêche de courir sus aux baleines, qui passent par bandes daus nos eaux ; mais, avec une telle brume, il serait trop imprudent de mettre une chaloupe à la mer; elle est si épaisse, qu'à deux longueurs du navire, on ne distinguerait pas un rocher, fat-il blanc et élevé comme celui dont parle Horace, et qui domine la blanche Anxur...

Et puis la nuit arrive épaisse, froide et longue ; notre Asia semble sommeiller lourdement dans les ténèbres ; la lumière du fanal du grand mat nous éclaire comme une lampe sépulcrale; une longue houle, serpent invisible dont on aperçoit de temps en temps une écaille blanchatves nous berce traitreu= sement, tandis que partout, devant, derrière nous, à

bäbord, à tribord, partout, enfin, retentissent incessamment les crismonotones et plaintifs des pingouins: on dirait des âmes en peine qui passent invisibles, portées au milieu de l'obscurité sur les ailes du vent. Le pingouin est un oiseau sans ailes, mais un nageur infatigable; il est gros comme une jeune oie,

Depuis que je navigue, et il ya déjà longtemps, je n’ai jamais été si triste.

Je me jette tout habillé sur mon cadre; mais, au lieu de dormir, je rêve.

Je rêve que je suis mineur, mineur infatigable ; que je perce la terre en passant par son centre, et que je vais sourdre sur la région de France, où, à l'heure qu'il est, brille une aurore de printemps, où germent les feuilles, où s’épanouissent les premières fleurs, où les oiseaux, prêts à s’accoupler, chantent leurs prochaines amours.

46 mars. — Us disaient vrai, les vieux pêcheurs : décidément, un entrechat de baleine annonce un gros temps ; brise carabinée de l’est-sud-est. Nous tenions la cape debout au vent avec le grand hunier

“aux bas ris, le petit foe et Vartimon pour toute voilure.

Plus de baleines en vue, plus de pingeuins. Le froid augmente : pas de soleil à midi.

17 mars. — Le vent a faibli pendant la nuit, et, au point du jour, ila passé au nord-nord-est; le temps s’est éclairci; la matinée est assez belle ; nous faisons route à l’est-quart-nord-est sous petite voilure; nous nous nous attendons à prendre connaissance de terre dans la journée ; car nous traversons de vastes bancs de varechs et les pingouins ont reparu nombreux et bruyants comme avant-hier. Il en est qui viennent nager jusque sous l’étambot du navire, et qui lèvent la tête vers nous comme pour nous demander l'’autorisation de monter à bord.

Cela donna l'idée aux matelots de pêcher un de ces solliciteurs : le piége, un cerceau garni de treillis de filet, dans le genre d’un verveux, fut bientôt fabriqué et jeté à la mer, amorcé d’un lopin de lard. Un instant après, un pingouin y mordait, et, captif dans le treillis du cerceau, traversait rapidement l'espace qui séparait la surface de la mer du pont du bâtiment. A peine le prisonnier, que le défaut d’ailes empéchait de prendre son vol, se trouva-t-il sur le tillac, qu'il se dressa sur ses pattes, se secoua tel qu'un chien qui sort de l'eau, et gravement s’achemina vers la cuisine, comme si les localités lui étaient parfaitement connues, Arrivé au seuil, la vue du feu, au lieu de Veflrayer, parut le réjouir tout à fait; il s'approcha encore du fourneau et fit sécher au feu de la houille son poitrail blanc.

On comprend facilement le succès que valut à notre nouveau commensal cette familiarité à laquelle personne ne s'attendait. Le capitaine Jay prétend reconnaitre, aux allures familières du pauvre manchot, qu'il a déjà vécu à bord d'un bâtiment dont quelque coup de mer l'aura fait déguerpir. En effet, quand le déjeuner sonna, le pingouin lissa son poitrail el parut comprendre parfaitement ce dontil s'agissait: nous descendimes dans la cabine, le Pingouin nous y suivit; chacun prit sa place accoutumte, le pingouin choisit la sienne entre les jambes du capitaine, lui donnant de temps en temps de petits coups de bec sur les tibias pour lui réclamer sa ration de vivres,

Cette intelligence, pareille à celle des agamis du

Chili, lui valut l'honneur d'être reçu matelot à l’unanimité et porté sur le rôle à partir du 17 mars. Fantassin — c’est le nom de guerre que lui a donné le capitaine — fera partie de l’équipage; il recevra chaque jour son morceau du biscuit trempé, son lopin de lard et sa part des douceurs que, par des moyens plus ou moins ingénieux, on pourra se procurer à bord. 2

Décidément, Fantassin a déjà servi : l'approche de l'heure du diner le préoccupe; au son de la cloche, il pousse un cri de joie qui indique qu'il sait parfaitement de quoi il est question; puis, ce qui indique une éducation tout à fait aristocratique, ayant à satisfaire un besoin naturel, il respecte le tillac du gaillard d’arriére et se réfugie mystérieusement sous les bittes du beaupré.

Cette conduite, on le comprend, lui a valu les félicitations des officiers et une ovation de la part des matelots.

Quant à moi, cette drôlerie de Fantassin m’a grandement attristé.

— Oh! Fantassin! me suis-je dit en le regardant avec tristesse, si tu pouvais parler, tu ne démentirais pas, j'en suis sûr, notre capitaine, qui prétend que l’Asia n’est point le premier navire sur lequel tu sers. Oui, je commence à croire qu'il dit vrai, et que quelque coup de mer t’a enlevé du pont du navire que tu habitais, ou, plutôt, n’es-tu pas le seul et dernier survivant de quelque équipage qui aura péri dans la dernière tempête ?

Ch! situ pouvais parler, Fantassin ! quel drame plein de poignantes douleurs et d’angoisses suprèmes ne nous raconterais-tu pas |

Sans doute, c’est une prévention, et je déclare que je me le reproche sans pouvoir la vaincre, mais la vue de Fantassin m/attriste ; je ne sympathise pas avec lui. d

Il me semble qu’il nous a été envoyé comme un oiseau de mauvais augure, et que sa présence à bord nous portera malheur. .

Cette sociabilité du pingouin, souvent remarquée par les naturalistes, est de notoriété publique chez les matelots. Au bout de cing minutes, le premier marin

venu et le premier pingouin venu sont liés comme s'ils ,

se connaissaient depuis vingt ans, Le secrétaire de M. Dumont-d'Urville, M. Desgras, dit dans une note :

« Une station sur un îlot des îles Auckland nous procura la capture de deux manchots à huppe jaune et de quelques canards de la petite espèce. Un de ces pingouins trahit, à notre approche, une inquictude qui n'est pas dans l'habitude de ces paisibles animaux, On le captura néanmoins, et, en le ramenant, on trouva un bout de ficelle étroitement serré autour de sa jambe gauche: le malheureux avait déjà subi les rigueurs de la captivité, et l'expérience acquise

lui inspivait sans doute l'agitation que nous avions

remarquée ; mais il était dans sa destinée de tomber au pouvoir des hommes, et, qui pis est, de devenir la proie de l'histoire naturelle, »

Cette décence que j'ai déjà signalée dans notre pingouin, à l'endroit de ses besoins naturels, il la professe même en liberté, L'amiral Cécile raconte, dans son rapport sur sa campagne dans les mers du Sud, qu'il a remarqué que, lorsque le pingouin entre en mue, il devient triste et se retire à l'écart, loin de sa

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femelle et de ses compagnons, comme s’il était honteux de sa nudité, comme si sa pudeur en souffrait.

Vers midi, Fantassin fut un peu oublié. Le soleil se montra à deux heures, et les calculs du capitaine nous placèrent par 50° 40’ latitude sud et 166° 41° Jongitude est du méridien de Paris.

Ainsi, pendant le gros temps et la brume, nous avions dépassé les îles Auckland en longitude, et nous étions à peu près à dix milles dans le nord de leur gisement,

La nuit venue, le capitaine laissa courir ses petites voilures, avec le cap au nord-quart-nord-est demibordée en haut et un homme au bossoir d'avant.

Je restai tard sur le pont; le temps était beau; vers onze heures seulement, je rejoignis mon cadre.

Je dormais depuis trois heures, à peu près, quand je fus réveillé par un bruit infernal.

Je sautai à bas de mon cadre et m'élançai sur le pont,

Tout le monde était aux manœuvres, et l’Asia virait de bord à la hâte.

On préparait les embarcations comme pour les mettre à l'eau.

— Que diable arrive-t-il? demandai-je au premier matelot que je rencontrai; que se passe-t-il done?

— Ah! pardieu! docteur, ce qui se passe, c’est que nous avons manqué d'y passer tous.

En effet, en jetant les yeux autour de nous, j'aperçus de tous côtés, et dans un horizon circulaire très-rapproché, de grandes masses sombres, plus sombres encore que l'obscurité.

C'étaient des rochers, e’étaient des falaises, c'était la terre contre laquelle, une longueur de navire de plus, nous allions nous briser.

Comment cet accident avait-il failli arriver?

Par faux calcul, malgré l'habileté de notre capitaine, et parce que notre mousse, maître Pastille, envoyé au bossoir d'avant, avait jugé à propos de s'endormir sur le giundeau, juste au moment où il aurait dû ouvrir l'œil. Heureusement, l'officier de quart, M. Seigle, s'aperçut que M. Pastille, au lieu de veiller les yeux ouverts, dormait les poings fermés ; il prit la drisse du grand foe et en chatouilla légèrement les reins du dormeur, qui se réveilla en sursaut et se frotta les yeux.

— Ce n'est rien, lui cria M. Seigle; c’est seulement pour te prier de regarder devant toi.

— Bon! monsieur Seigle; j'y regarde, répondit Pastille. e

Et, en effet, en y regardant, il s'aperçut que le batiment allait toucher,

— Terre! terre! s'écria-t-il,

Et, à ce cri, qui. prononcé d'une certaine façon, au

lieu de répandre la joie, sème l'épouvante, chacun s'éveilla : le capitaine, le premier, bondit sur le pont, el avec lui tous ceux qui étaient de quart en bas, comme ont dit en parlant des dormeurs,

Pas un marin ne manqua à la manœuvre, et, si jamais un navire vira lestement de bord cul sur pointe, ce fut l'Asia, au moment où j'appparaissais sur le pont,

C'est qu'en effet il y allait de la vie de tous, Si nous avions fait naufrage sur cette partie de la côte, pas de sauvetage possible : corps et biens, tout y pas- Sail,

Puis, yeût-ileu sauvetage pour quelques privilégiés . du sort, je vous demande, ou plutôt je demande à Dieu, si mieux ne valait point la mort qu’un exil peutêtre éternel sur un de ces ilots déserts, visités de loin en loin seulement par les pêcheurs de baleines.

Ceci se passait dans la nui: du 49 au 20 mars.

Au jour, le capitaine remit le cap sur la terre, afin d'en prendre exactement connaissance et d'essayer de passer au vent. Nous courûmes jusqu’à dix heures du matin sans rien voir, car la brume était alors trèsépaisse. Nous nous promenions sur le pont avec le capitaine, quand tout à coup nous aperçûmes, à dix encablures de nous, au vent, sous le vent, des cimes de rochers qui surgissaient çà et à en déchirant le brouillard. Un tonnerre de Dieu ! du capitaine annonça à tout le moude, et même à Fantassin, qui, à ce cri d'appel pris par lui pour un cri de menace, se sauva sous un banc, qu'il se passait quelque chose de nouveau.

C'est que la situation était au moins aussi périlleuse que pendant la nuit.

— Attrape à virer de bord, cria le capitaine; au large!

— Mais le calme nous arrête.

— Sonde!

— Pas de fond!

— Et le courant?

— Le courant porte à terre,

Et peut-être aussi la marée.

— Diable de pingouin, va! J'avais bien le pressentiment qu'il nous porterait malheur. Allons! à la grâce de Dieu!

Où étions-nous ?

D'abord, dans une mauvaise situation; cela était incontestable. Mais uelles étaient ces terres ?

Les îles Auckland, probablement.

Nous croyions cependant bien les avoir dépassees.

Mais alors, si ce sont les îles Auckland, où est l'entrée du havre Carntley ? Sommes-nous au nord, sommes-nous au sud du groupe ?

Midi vint et, par bonheur, avec lui, un petit rayon de soleil, c'est-à-dire un regard de Dieu!

Ah! c’est quand on est en mer, perdu dans la brume, faisant fausse route, prêt à se briser sur le premier rocher venu, que l’on apprécie ce rayon du suleil de midi que nous laissons, à terre, passer dédaigneusement et sans y faire attention!

Le capitaine avait son sextant tout prèt.

ll prend hauteur... L’équipage s’est groupé non loin de lui, et garde respectueusement le silence.

Fantassin est dans le cercle des officiers et paraît prendre le plus grand intérêt à ce qui va se passer,

La latitude nous place droit vers le milieu de la côte ouest de la principale terre des îles Auckland.

Il est impossible de courir au nord et au vent de la côte,

En conséquence, on laisse arriver pour s'échapper vers le sud,

Par bonheur, la brise fraichit, et, en fraîchissant, emporte le brouillard, Tout le monde respire : on s'en tirera encore celte fois-ci.

L'atmosphère, en vingt minutes, est redevenue limpide comme en nos plus beaux jours de printemps; le ciel est d'un bleu magnifique, et, vers quatre heures du soir, nous reconnai-sons l'entrée du havre

18 LES BALEINIERS a A UE TS SDR ee ee ap eam eee ee sean

Carntley, situé au sud-sud-ouest de la grande île, et abrité par Pilot d'Adam.

La côte ouest parait entièrement muraillée par des rochers perpendiculaires. C’est un gigantesque rempart bâti par le divin ingénieur.

Le plomb de la sonde ne trouve pas de fond à cinq milles au large. ‘

Devant I’ilot d’Adam, le paysage change d’aspect, et les derniers rayons du soleil nous laissent entrevoir des grèves semées de galets blancs et des tapis de sable étendus jusqu'aux pieds de verdoyantes collines que, de temps en temps, pourfendent brusquement de sobres vallées. L’intention du capitaine est de faire route, en doublant sans retard le cap de Bennett, à l’est de Vilot d'Adam. Mais, vers la tombée de la nuit, il vient tant de joyeuses et grosses baleines nous souhaiter la bien venue et s’ébaltre autour de nous, qu’il ordonne de mettre en panne jusqu'au jour, afin de tenter fortune.

Il était trop tard pour rien entreprendre ce même soir.

La nuit était descendue splendide et toute chargée d'étoiles. La lune se jevait tard. Je dis à maitre Pastille de m'éveiller quand la lune se serait éveillée.

A une heure, maitre Pastille, qui était naturellement farceur, chantait :

Veux-tu voir la lune, mon gars?

Veux-tu voir la lune?

Comme c'était, en effet, mon intention, je me levai et montai sur le pont. Nous étions entrés, depuis une heure un quart, dans la matinée du 22 mars. L'aspect de la terre était encore plus pittoresque au clair de la lune que pendant le jour. Le sable des côtes ressemblait à du minerai d'argent. On entendait de tous côtés des souflles de baleine et des cris de pingouin, auxquels, tout en dormant, en révant peut-être, Fantassin répondait.

Au lever du soleil, nos pirogues se mettent en chasse, n'ayant litiéralement que l'embarras du choix, tant la mer était sillonnée en tous sens par les gigantesque célacés.

Il ya dix queues de baleines dans chaque aire du vent.

Nos rameurs abandonnent une baleine pour en suivre une autre. On choisit les plus grosses ; on devient dédaigneux comme le héron de la fable.

Mais fatalité ! les baleines semblent littéralement se moquer de nous, Elles paraissent n'avoir jamais été chasses, et pourtant elles ont l'œil si vif et l’ouie si chatouilleuse, qu'au bruit de nos pirogues, elles disparaissent sournoisement entre deux eaux; ou bien, au moment où le harponneur, debout à l'avant, brandit Ie manche de son arme, elles coulent à fond comme des plombs de sonde, comme des masses inertes; nos matelots prétendent qu'elles ont le ventre plein de cailloux, Et, dix brasses plus loin, la mer se fend; elle reparaissent plus alertes et plus fringantes, jetant jroniquement par leurs évents, à ceux qui les poursuivent, de longs jets d'eau salée qui retombent en panache écumeux,

A Tristan-d’ Acuna, aux iles Gouges, sur le faux Dine et sur Le grand bane du Brésil, aux atterrages de la Patagonie, des Îles Malouines, du Chili, du Japon,

de la Californie, partout, enfin, où les années préeddentes, Ja quête des baleines m'avait entraîné, jamais je n’en avais vu pareille foison. C’était aujourd’hui comme une friture de goujons dans une immense poêle.

Bien certainement, si le capitaine Jay voulait croiser dans ces parages, pendant un mois seulement, la bonne chance, qui semblait nous avoirabandonnés, nous reviendrait, et la cale et lentre-pont ne tarderaient pas à regorger d'huile. à

Mais, pour le moment, il fallait en faire notre deuil ; nos rameurs avaiént beau nager avec rage, la même manœuvre des baleines se reproduisait. On mania ainsi l'aviron toute la journée; on leva le harpon cent fois, et la nuit tomba sans qu’oh eût pu attaquer un seul cétacé.

La colère que ressentait le capitaine influa sans doute sur sa détermination ; car, à peine la dernière pirogue fut-elle hissée, et le dernier matelot remonté à bord, qu'il ordonna de larguer toutes les voiles pour faire route en plein vers la Nouvelle-Zélande.

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