‹ La vie au desertChapitre 42 sur 175 · L'ANTIPODE · texte numérisé non relu

L'ANTIPODE

Le 23 mars, le vent, qui nous affalait de plus en plus vers le sud-est. nous força de dire adieu aux parages des Auckland. A midi, nous étions déjà descendus jusqu'au 52: degré de latitude sud et par le 165° de longitude est. .

Vers une heure, la vigie signala une terre :

c'était Pile Campbell, découverte en 4810 par le capitaine du navire baleinier américain la Perséverance.

Le capitaine Freycinet, en 1890, a relevé sa position géographique et celle des flots ses satellites.

. C'est par une erreur de nom, peut-être, mais que je erois bon de signaler, que la Géographie de Malte-Brun, sixième volume, cinquième édition, page 545, donne à l'île Campbell deux mille cing cents habitants, qui, dit cette Géographie, par leur extérieur et leurs coutumes, sembleraient avoir la même origine que les Nouveaux-Zélandais. C’est le capitaine danois Hardembourg qui a découvert cette ile et qui, par galanterie, lui.a donné le nom de la femme de sir Macquarie, gouverneur de la Nouvelle-Hollande, comme on avait déjà donné le nom de Macquarie à un groupe d'îles situé un peu plus à l'ouest. Je pense que les continuateurs de Malte- Brun auront confondu l'île principale des Ohatam avec cette terre de Campbell, sur laquelle le capitaine Freycinet, pas plus que ceux qui ont visité l'île après lui, n'a ouvé aucune trace d'habitations humaines,

Quant à nous, nous nous en sommes approchés à une très-faible distance, et lo télescope ne nous y a laissé voir qu'une grande masse de rochers bariolés par de grandes lignes blanchâtres et horizontales.

Quelle est la cause de l'aspect que présentent ces lignes? Je Vignore. Posant le problème, je laisse à un autre le soin de le résoudre, Toujours est-il que celle terre n'offre pas un atome de verdure; on

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croirait, si de noirs rochers n’en faussaient pas la ressemblance, apercevoir Ja grève stérile et désolée de l'He-Dieu, quand, avant d’entrer en Loire, on perd de vue la pointe de Noirmoutiers.

Ut, cependant, les continuateurs de Malte-Brun placent bien leur île Campbell à deux cent vingtcing lieues au sud de la Nouvelle-Zélande; mais ils font une nouvelle erreur en disant : sud-est.

Nous n’avions rien à faire de ce côté; aussi, la brise s'étant améliorée, abandonnâmes-nous rapidement les parages de Campbell pour gouverner au nord. F'AN0

Le lendemain 2% mars, le vent fraichit et fe temps menaca de devenir méchant; nous sommes à 50° 36’ de latitude sud-et 169° 40’ de longitude est.

- Le baromètre descendit pendant toute la soirée.

Le lendemain, nous étions travaillés par un coup de vent qui pouvait passer pour une tempête d'amateur.

Le 25, le gros temps persévéra. Nous étions presque habitués à cette irritabilité de la mer : depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu’à ce point du globe, pas une semaine ne s'était écoulée sans être accidentée par le mauvais temps. Le navire de commerce ou le bâtiment de guerre qui va ordinairement d’un endroit déterminé à un autre, etlectue sa traversée avec lenteur ou rapidité, selon les circonstances; mais, en résumé, il ne fait que passer, tandis que, nous autres pécheurs, nous croisons, croisons sans cesse, allant, venant, pour quéter le poisson. Aussi, notre navigation est-elle rude et dangereuse; car, depuis le premier jusqu'au dernier, nous essuyons tous les coups de vent de ces vastes mers.

Puis ajoutez à cela qu'une tempête, chose qui n’est jamais (rés-amusante, est plus fastidieuse encore à bord d’un navire baleinier qu'à bord de tout autre bâtiment.

Que faire, pendant une tempête, à bord d’un tel navire?

Les coups de mer inondent le pont, que ne protégent point contre la lame de hauts pavois et des bastingages; il faut rester en bas, inutile que l'on est à la manœuvre, seul, bien seul, sans amis, sans passagers, sans jeux, sans causeries, seul avec soi ; pas même avec des livres; car, depuis deux ans que l'on a quitté la France, on a lu et relu coux qu'on avait emportés. Une seule lecture, pendant ces longues et interminables soirées, m'oflrait encore un peu d'intérêt, c'était celle du Dictionnaire français, et encore ‘n’avais-je qu'un tout petit dictionnsire de poche.

Ne riez pas, vous qui me lisez, chaudement enveloppé l'hiver dans votre robe de chambre, les pieds sur vos chenets, en face d'un feu qui flambe, le coude appuyé sur une table à tapis vert, et éclairé par une lampe à globe d'albätre. Ne riez pas, vous qui me lisez l'élé, près de votre fenêtre ouverte pour laisser arriver jusqu'à vous la briso du soir, et qui, d'alinéa en alinéa, vous arrétez dans votre lecture, pour voir les différentes phases d'un beau soleil couchant.

Peut-être me lisez-vous par fantaisie ou par caprice; peut-être avez-vous lu tous les chels-d'œuvre de l'antiquité, tous les poëmes du moyen âge, tous les contes du vaut sièele.et tous les romans du xix°; alors vous vous dites :

— Quel intérêt le docteur peut-il trouver à la lecture d’un dictionnaire?

Pardieu ! aujourd'hui, le docteur, de retour en France, ne lit plus son dictionnaire. Mais je vous jure qu'il était bien heureux d'avoir ee dictionnaire les jours de tempête, sous le 50° 36’ de latitude sud, et sous le 469° 40’ de longitude est.

Et remarquez que ce n'était pas un dictionnaire de FAcadémie, pas un dictionnaire de Napoléon Landais, pas même de Wailly, pas mème de Boiste, mais un diclionnaire de Peigné, je crois, où le mot est donré sec ef sans commentaire!

Ceux qui n'ont pas éprouvé ce que j’éprouyais alors auront peine à comprendre qu’une pareille lecture soit intéressante.

Elle l’est cependant, et beaucoup.

Il y 2 une multitude de mots que nous ne connaissons pas, et dont nous ne nous doufons mème pas; eh bien, ces mots, ce sont des visages nouveaux qu'on défigure, des caractères nouveaux que Yon étudie.

En quittant la terre de Van-Diémen, et en partant d’Hobart-Town, j'avais emporté quelques journaux et quelques brochures; les journaux donnant des nouvelles de la colonie en général, les brochures traitant particulièrement de la colonie pénale, J’essayai alors.de les traduire pour me faire une occupation, mais ce fut inutilement, je ne pus y parvenir. Personne n’est moins que moi doué du don des langues, et jamais je n’ai pu oi ne pourrai apprendre l'anglais. Lors d'un voyage de deux ans que je fis sur la côte du Chili, j'étais chirurgien à bord d'un navire dont l'état-major, anglo-américain, ne sayait pas un mot de français, Eh bien, plutôt que d’apprendre l'anglais, je préférai garder avec mes compagnons un silence de deux années, et, quand mon service m'obligeait de communiquer avec eux, ce n'était jamais que par signes ou par interprète.

J'ai quelquelois dit que c'était par patriotisme et par haine nationale que je n’essayais pas à parler anglais ; mais on jugera du degré de vérité que l'on trouvera dans tout le cours de ce récit, puisque j'avoue que, si je n'ai jamais parlé anglais, c'est tout simplement parce que je n’ai jamais pu l'apprendre.

Le soir du 26, le baromètre remonta un peu, la mer se calma, les vagues écumèrent de moins en moins, et la houle s’allongea.

Tout cela nous promettait du beau temps pour le lendemain; le lendemain tint consciencieusement les promesses de la veille.

Le 27.—:Beau temps, belle mer, ronde brise, route au nord-est, c'est-à-dire vers la Nouvelle-Zélande. A midi, 47° 37’ de latitude; à deux heures, 170° longilude est.

De nombreuses baleines nous escortent, mais elles ne mérilent pas up coup de lance; ce sont des ba, leines maigres et méchantes, des baleines à nageoires do sales.

A la première baleine que nous rencontrerons et que nous harponnerons, je dirai quelques mots de la différence qu'il y a entre cette baleine et la baleine franche, à nageoires pectorales, et à dos sans bosse et sans aileron,

La journée fut assez bonne; mais le lendemain nous réservait un coup de vent de premier ordre. L'hiver commence; cela devient d'une assommante

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monoionie, aux antipodes de la France surtout, car nous y serons bientôt. Les calculs de midi et de deux heures nous placent par 47°34’ latitude sud et4 76° 10° longitude est du méridien de l'Observatoire de Paris. Demain, si le temps est clair, nous verrons peut-être Vile que le capitaine Pendleton, commandant le navire l'Union, visita en 4800, et sur laquelle il laissa, pendant quelques mois, un détachement de matelots pour y tuer des phoques. Il nomma cet îlot Antipode, attendu que c’est le point de la terre qui se trouve le plus près des antipodes de Londres, par 49° 40’ latitude sud, et 177° 20’ longitude est.

Jetez les yeux sur la carte, vous la trouverez au nord-est de l’île Campbell, et au sud-est de la Nouvelle-Zélande.

Les brouillards empêchèrent sans doute, en 1773, le capitaine Cook de prendre connaissance de cette vigie, lorsqu’il mentionna dans son journal, à la date de décembre 4773, 4 six heures du soir, les observations suivantes, C’était à l'occasion de ce passage aux Antipodes :

« Chacun donnaau souvenir dela patrie un tendre soupir. Nous étions peut-être les seuls Européens qui fussent parvenus à ce point. On dit vulgairement que sir Francis Drake, du temps de la reine Elisabeth, a passé sous l’arche du milieu du pont de Londres; mais c’est une erreur, puisqu'il longea la côte ouest de l'Amérique du Nord. Cette fausse opinion vient de ce qu’il a passé les Périocéi, ou le 450° de lonsitude nord, dans le même cercle de latitude septentrionale, sur la côte de la Californie. »

Quant au point indiqué sur les cartes comme l'antipode de Paris, ce n’est qu'un point de convention : il n’existe là aucune terre, aucun rocher, ni même aucun bas-fond.

J'en sais quelque chose, notre bâtiment ayant passé juste sur ce point antipodique.

Le 27 mars, comme nous faisions petite route au nord plein, nous eûmes connaissance de ce groupe de treize îlots découvert, en 1788, par le commodore Bligh, et nommé par lui îles Bounty, du nom de la frégate qu'il commandait alors.

On sait les dangers que courut pendant cette campagne, et quelque temps après avoir découvert ces îles, ce hasardeux maïs inflexible capitaine. Son lieutenant Christian est un des héros de lord Byron.

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