‹ La vie au desertChapitre 43 sur 175 · UNE PÊCHE À LA BALEINE · texte numérisé non relu

UNE PÊCHE À LA BALEINE

Nous sommes enfin arrivés sur de véritables lieux de pêche.

Pendant toute la nuit, on a vu, à l'horizon, flamber les fourneaux des navires pêcheurs.

Aussi, dès la pointe du jour, on fait de la toile et les vigies ouvrent l'œil, La mer n'est plus une incommensurable solitude. Sept navires apparaissent, et mille souffles de baleine surgissent dans toutes les aires du compas.

Nos pirogues s'élancent à la mer, et la chasse commence, acharnée, incessanie, mais sans résultat ; du matin au soir, nos hommes ont ramé,

Une seule baleine a été harponnée et s'est échappée, emportant à son flanc trois lignes attachées les

unes aux autres, c'est-à-dire douze cents pieds de corde.

Nos hommes rentrent furieux et bredouilles.

Le soir, nous accostons le navire américain Ja Mary-Martha. 11 a vingt-six mois de mer et deux mille cing cents barils d'huile.

Nous sommes par 44° 50’ de latitude sud, 175° 8 de longitude est. emake

Le lendemain, en nous éveillant, beau spectacle.

Huitnavires à trois mats croisent, toutes voiles larguées et enveloppés de nuages de fumée qui s’élévent de leurs fourneaux en ébullition, et, hors de ces nuages, se balancent les pavillons de reconnaissance; on échange les signaux; quatre drapeaux français ‘et quatre drapeaux américains se saluent tour à tour.

On se promet des visites dans la soirée. .

Vers une heure, comme nous achevions de mettre en cale l'huile de notre grand cachalot, la vigie signala un souffle de baleine franche.

Le capitaine Jay, l'âme du voyage, la principale cheville ouvrière de la campagne, le pêcheur le plus expérimenté de tous les pêcheurs, eut bientôt reconnu que l'animal qui tournoyait à trois milles sous le vent à nous, en jouant des nageoires et de la gueule, était une véritable right-wahle, baleine franche, qui péchait tranquillement son diner, au milieu d’un immense bane d'animalcules, petits insectes gélatineux, gros comme une puce, qu'elle reçoit dans sa gueule avec la vague. La vague est rejetée par les évents, mais les insectes sont retenus dans cette épaisse chevelure que forme la réunion des poils bordant les fanons. Sa langue les ramasse, puis en forme un bol alimentaire qui se moule et s'allonge pour traverserl'isthme étroit de son gosier.

Il faut un ou deux milliards de pucerons pour chacune de ces bouchées.

Le cétacé avale aussi les galères, les méduses et les jeunes encornets ; quant aux grands encornets, masses gélatineuses, monstres inertes, dit-on, qui gisent au fund de l'Octan, c’est une proie réservée à ia dent des cachalots, et j'ai vu bien souvent leurs débris monter à la surface de la mer.

Nous reparierons de ces géants des abimes. Tl était done certain, d'après l'estime du capitame, l'homme de son équipage qui s'y connaissait le mieux, que le cétacé en vue n'était niun hann-bach, baleine à bosse, ni un fin-bach, baleine à aileron dorsal, ni un solfbotum, baleine de fond, espèces très-dangereuses au combat, et si maigres d'ordinaire, que le danger que l'on court, en les attaquant, dépasse de beaucoup le profit qu’elles donnent après leurmort,

Aussi le branle-bas des pirogues fut-il plein d’enthousiasme, — Quelle chance ! notre fourneau n'aurait pas le temps de se refroidir. Les nageurs saisissent l'aviron et centuplent la souplesse de leurs reins, la vigueur de leurs bras, et nos quatre boats S'élancent rapides comme quatre steamers.

L'animal entend bientôt le bruit des avirons. Inquiet, il écoute ce bruit, qui, sans doute, ne retentit pas pour la première fois à son oreille, et il l'étudie en soulevant sa t¢te au-clessus de l'eau, de manidre à ce que les ondes sonores, ricochant À la surface montueuse de la mer, arrivent jusqu'à l'orilice externe de son conduit auditif, orilics dépourvu de pavillon, et si étroit, qu'il est presque invisible, et qu'un fil de soie peut à peine y pénétrer.

Son instinct lui donne à l'instant même un bon conseil; si bien servi que soit le râtelier auquel il mange, il quitte immédiatement son repas et prend la fuite, d’abord en ligne droite, puis en zig-zag ; puis enfin, fouettant l'air de sa queue, il plonge.

Mais il est déjà trop tard.

Les habiles pêcheurs reconnaissent, à l'arc de cercle que son small (4) décrit en plongeant, la direction de sa course sous-marine ; ils savent que le monstre ne demeurera pas enseveli sous l’eau pendant plus d’un quart d'heure; ils calculent, à peu de mètres près, l'endroit où il reparaitra pour respirer, et ils se séparent et se placent aux quatre points isolés d’un immense carré.

Les rameurs ont quitté les avirons, dont les pelles sèchent au soleil, maintenues en l'air par le bout des manches enfoncés dans un trou du soufflage.

L’officier veille debout sur le gaillard d’arrière, tandis que le harponneur veille sur le gaillard d'avant.

Cinq, dix, quinze minutes s’écoulent, et la baleine ne revient pas. Aucune émotion de chasseur, excepté peut-être celle de Gérard attendant le lion, n'est aussi poignante que celle de nos matelots.

Patience! la baleine est douée du même appareil respiratoire que nous, et sa provision d’air doit être bientôt épuisée ; il faut qu’elle meure asphyxiée ou que son sang s’hématose de nouveau. Patience } elle va reparaître |

Soudain les évents mugissent au centre des quatre embarcations, et rejettent à vingt pieds de haut le liquide qui les obstrue ; soudain aussi les canots s’élancent, et chaque officier s’écrie :

— Debout, piqueur t debout !

Il est debout le piqueur ; il a saisi le manche de son harpon, qu'un bout de ligne réunit par un nœud coulant à la grande ligne de pêche ; sa main gauche presse le manche à la hauteur de la douille de fer; sa main droite, à l’autre extrémité du manche, donnera l'impulsion à l'arme terrible. — Tout son corps se roidit contre le roulis; il s’arc-boute en écartant les jambes, en appuyant sa cuisse gauche sur le rebord du gaillard et son pied droit sur son bane de rameur; — il est vraiment splendide à voir ainsi, dans la position du soldat antique qui va lancer le javelot.

Il n’a pas peur, et, si parfois son corps frémit, c'est d'impatienee.

ll vise, — il attend...

Il attend que l'officier. qui manœuvre la pirogue avec le grand aviron, dé manière à éviter les moulinets de la queue du cétacé et les caresses de ses nageoires, accoste l'animal par le milieu du flane et lui ordonne de frapper.

— l'rappe t s'écrie d'une voix stridente l'officier,

Le dard frais émuolu oscille en reflétant les rayons du soleil, et je vois, du bord de l'Asia, où je suis resté, contemplant, chaque fois qu'il se joue, les péripéties de ce drame, avec une anxiété nouvelle, je vois comme un éclair frapper l'animal et s'éclipser dans sa peau noire.

Instantanément lapirogue disparait, enveloppte par l'écume de la mer que soulève la baleine en secouant

(1) Partie wa pou plus petite du corps ayant les lobes de la queue,

sa blessure; et, du milieu de ce nuage d’embrun, s’élèvent les hourras de nos hommes.

Le coup est bien frappé ! car, déjà, loin du nuage qui se dissipe, je revois la pirogue emportée à la suite de l'animal furieux. La ligne a été d’abord filée à moitié, puis contournée autour d'une bitte sur le gaillard d'arrière, où un homme, le couteau à la main et courbé sur elle, se tient prêt à la couper, si le cas l'exige.

L’embarcation arrive bientôt aux confins de l’horizon, avec les avirons en l'air, les hommes assis, les bras croisés; cette course effrénée qui dépasse celle de la locomotive lancée à pleine vapeur, leur plaît beaucoup, et ils l'appellent la promenade en char à bancs:

La ligne est neuve et forte, le harpon est entré si profondément, qu'il se briserait plutôt que de déraper, et, si la puissante locomotive, dont la marche continue atteindrait une vitesse de quinze lieues à l'heure, ne se lassait pas de fuir ainsi, nous pourrions dire adieu pour toujours aux six hommes du canot.

Elle ralentit enfin sa vitesse ; elle sent qu’elle remorque un traîneau trop lourd ; elle s'arrête, puis tourne, tourne, tourne, en décrivant à chaque fois un cercle moins étendu, tandis que nos hommes, halant sur la ligne que le novice relove dans la balle, se rapprochent delle peu à peu.

L’officier a changé de piace avec le harponneur. A lui l'honneur de porter les coups mortels : il redresse le fer de sa lance dans une rainure du plat-bord ; il regarde si la spatule en est bien aiguisée, et, profitant du moment où la baleine relève une de ses nageoires, il lui plonge dans le corps les six pieds de ce fer de lance, qui, ne rencontrant pas d'os sur son passage, pénètre jusqu'au cœur, ou, tout au moins, jusqu’au ailieu du poumon.

Hourra! hourra! elle est entrée droite, et droite elle est ressortie, la lance ; et cependant elle n’est pas rouge de sang.

né est que la graisse a essuyé le sang, et l’on ne dévinerait pas que la blessure est mortelle, si de l'évent ne jaillissait soudain une colonne de sang au lieu d’une colonne d'eau.

Oui, elle est blessée 4 mort.

Alors elle fuit de nouveau, mais cette fois en insensée; elle parcourt quelques milles en tournoyant, plongeant, frappant l'eau de ses nageoires et de sa queue, et poussant vers le ciel une épaisse colonne de liquide rutilant, qui retombe en pluie sur les embarcations.

En quelques secondes, les matelots ont les bras, les mains et le visage aussi rouges que leur chemise dé laine rouge.

Parfois, l'animal dresse, mâte sa queue, c'est le mot, hors de la mer, à plus de quinze pieds de lauteur, la balance comme un fléau prêt à s'abattre sur les gerbes, et cherche, dans son instinet de vengeance, à écraser les frêles canots qui voltigent témérairement autour de lui,

Ce moment de la chasse est le plus dangereux. L'homme qui tient l'aviron de gouverne doit avoir alors autant d'adresse que de sang-froid : il faut qu'il manie la pirogue comme il ferait d'un cheval dressé par Pellier, qu'il la conduise aussi près que possible de la baleine, et que la pirogue avance, recule, se rejette à droite, se rejette à gauche, voltige enlin sous

Je fléau qui menace de l'écraser, tandis qu’armé d'un louchet, c'est ainsi que l’on nomme une pelle tranchante comme un rasoir, l’officicr cherche à couper les tendons du small.

Duel terrible! S'il réussit, les mouvements de la queue ne sont plus à craindre, puisque la queue n'emprunte sa flexibilité et sa force qu’à la réunion des tendons de tous les muscles du corps; s’il manque son coup, six hommes, douze hommes peuvent être broyés, noyés, perdus.

O chasseurs de sangliers, de lions, de panthères et de tigres, dans tous vos exploits de chasse, il n’est pas une scène qui l'emporte comme dramatique sur cette scène du louchef, lancé en l'air comme le harpon est lancé en bas.

Le lieutenant a visé juste : le small reçoit une entaille qui apparaît béante ; les lobes de la queue retombent lourdement en accolade et à plat sur l’eau, et la pirogue, filant quelques mètres de sa ligne, s’écarte sous un coup d’aviron afin que l'animal moribond fleurisse tout À son aise.

Fleurir! les matelots appellent ainsi, dans leur argot de pêche, cette succession des mouvements convulsifs de l’animal à l’agonie, ces tiraillements, ces soubresauts du corps, quand il vomit ses derniers soupirs, en vomissant les derniers flots de son sang.

Mais, auparavant, le géant disparait encore unefois, ou plutôt il coule bas un instant, puis reparait, tourne sa gueule ouverte du côté du soleil, pousse un faible mugissement, qui s'éteint en râle, se couche sur le flanc, et meurt, la nageoire inerte et roide hors de l'eau.

On échappeaux dangers de la chasse et de la lutte, on n'échappe pas toujours à cette dernière lutte de l'animal contre la mort.

Voyez Cooper, cet admirable peintre; lisez le Pilote, et vous vous ferez une idée de ce que sont ces derniers tressaillements de la baleine,

Les pêcheurs impatients, croyant qu'elle a perdu toutes ses forces, s’approchent imprudemment, et une seule caresse de ses nageoires brise ou chavire une embarcation.

Une semblable catastrophe vint assombrir la joie que nous ressentions d’avoir tué en si peu de jours un cachalot et une baleine.

Tout à coup, je vis, du bord de I’ Asia, le canot * du troisième lieutenant, soulevé et jeté à plus de deux mètres de haut, par une des nageoires de la baleine, qui, après avoir plongé pour la dernière fois, reparaissait sur l'eau avant que de mourir.

J'avais une longue-vue à la main; je vis les hommes sauter et retomber éparpillés dans la mer, et la pirogue, éventrée, flotter la quille en l'air.

Les autres pirogues s'élancèrent aussitôt vers l'endroit du sinistre, comme des chevaux de course vers un but,

On recueillit cinq hommes. Je les comptais avec anxiété à mesure qu'on les recueillait.

Mais cing hommes seulement, Qu'était devenu le sixième ?

Un plongeur se dévoua, et je le vis ramener un corps inerte,

Quelques instants après, une des pirogues, laissant les deux autres occupées à remorquer la baleine, s'a vonea vers le navires elle amenait à bord les victimes de Vaceident,

Pas de blessures, grâce à Dieu! Seulement, un pauvre diable de novice, un Gascon, celui qu'on avait sauvé en plongeant À sa recherche, gisait inanimé, froid et bleuâtre comme un noyé!

Chose étrange! oubli impardonnable | nous n’avions pas à bord de boîtes de secours pour les asphyxiés ; mais j’improvisai à l'instant même les petits instruments utiles en pareille circonstance. Trois ou quatre tuyaux de plume d’albatros formèrent un tube avec lequel j'insufflai ma propre haleine dans les bronches du noyé, préalablement débarrassées de l'écume d'eau de mer. Je le fis énergiquement et longuement frictionner sur le trajet de la colonne vertébrale, puis envelopper dans des couvertures de laine bien chaudes. Je pratiquai aussi des titillations réitérées sur la muqueuse des fosses nasales, et, après un quart d'heure de tentatives couronnées d'un heureux succès, mon Gascon avalait une grande tasse de vin chaud, dans laquelle le cook — lui aussi, mais à mon insu, faisant de la médecine, — avait jeté deux ou trois pincées de poivre.

Les accidents du genre de celui que je viens de raconter, mais finissant parfois d’une façon plus triste, ne sont point rares à bord des navires baleiniers, A chaque voyage, on perd plusieurs hommes. Les martyrs dela pêche sont nombreux. Le capitaine Jay vit encore; mais aussi, depuis deux ans, il ne navigue plus, et il marche dans les rues du Havre, tout plié par les rhumatismes. Le second de l’Asia, M. Leflems, qui prit, après le capitaine Jay, le commandement du navire l’Asia, a péri, tué d’un coup de queue à la cinquième baleine pêchée. Son harponneur, franc et brave matelot, s’il en était, fut tué du même coup. Rivallon, chef de notre troisième pirogue, s’est noyé après avoir eu son embarcation brisée, Seigle, de la quatrième pirogue, est mort du scorbut.

Voilà pour un seul bâtiment, et pour mes seuls compagnons de voyage.

O femmes! que les baleines de vos corsets coûtent cher!

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