‹ La vie au desertChapitre 44 sur 175 · TAILLEVENT · texte numérisé non relu

TAILLEVENT

L'aspect d’une nuit sur un lieu de pêche fréquenté par un grand nombre de navires est tout à fait féerique.

Sitôt le soleil couché, des méléores illuminent tous les points de l'horizon.

On dirait des lampes éclaivant des travailleurs.

Seulement, ces lampes sont les vastes fourneaux dans la chaudière desquels bouillonne la panne des hetos; et les joyeux piqueurs, devenus fondeurs, la face noireie par la nuit ot par la fumée, mais fantastiquement éclairée par la réverbiration du foyer, chantent, eausent ot racontent les ehroniques de ta pêche, tantôt accondés sur le manche d'une pique à tisonner, tantôt bélant l'huile bouillante, e'est-àdire tranavasant, avec un bidon emmanché, l'huile de la chaudière dans le réservoir, où elle se relroidira avant d'être mise en barrique.

Et, si quelque navire baleinier, surle pont duquel tout est obseur et silencieux, prouve que la journée n'a pas été heureuse, vient à passer par à, un mate

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vais plaisant épanche sur le feu une coupe d'huile, et la flamme, qui monte en tourbillonnant jusqu'au grand étai; annonce de sa partau sombre louvoyeur une ironique commisération.

Mais les destins et les flots sont changeants, comme dit notre immortel Béranger, et il arrive qu’à leur tour les berneurs sont bernés.

. Ces petites railleries de baleiniers ont parfois des conséquences funestes. L'huile enflammée peut enflammer celle des chaudières, et le feu gagner la mature. | |

Ce soir-li, nul navire n'apparaissait encore, et nous éclairions seuls un point de l'Océan.

Vers le quart de minuit, j'entendis qu’on venait réveiller le capitaine. Un grand feu apparaissait par le travers au vent à nous.

. Curieux de jouir de ce spectacle, je montai sur le pont, et je vis, en effet, un feu bien autrement fort, bien autrement énergique, eu égard à la distance qui nous en séparait, qu'un feu de fourneau.

Il n’y avait pas à en douter, c'était un incendie et, selon toute probabilité, l'incendie d’un baleinier,

Je m'étonne que ces sinistres ne soient pas plus fréquents. à

A toute heure denuit et de jour, pendant la pèche, l'incendie nous menace.

Les hommes qui travaillent dans l’entre-pont à tailler des moellons de gras de baleine se font une lampe avec l'extrémité du museau de l'animal, extrémité qu'ils creusent et dans laquelle ils brûlent de vieilles étoupes imbibées d'huile, Ce mode d'éclairage carbonise presque toujours les traverses en bois qui soutiennent le tillac.

Au fourneau, c’est encore plus dangereux; ce fourneau est construit en briques, et repose sur un lit de briques, au-dessous duquel on a ménagé, entre sa votite et le plancher du pont, un réservoir haut de six pouces environ, et qu'on maintient toujours plein d’eau. L'eau s'évapore rapidement, et, si l'on oublie de la renouveler, le plancher s’échauffe, prend feu, et nepeutplus supporter la masse des fourneaux ; de sorte que chaudière et brasier peuvent tout à coup tomber dans l’entre-pont.

Dans ce cas, on comprend qu'il faut un miracle pour que le navire ne périsse pas.

Pareille catastrophe arrivait sans doute à notre confrère que l'on venait de découvrir à quinze milles au vent.

Le feu de la fonte s'était transformé en une gigantesque gerbe de flamme. L’horizon s'éclairait, et, à Ja base des flammes, on découvrait, à l'aide de Ja longue-vue, une masse en ignition, un Charbon colossal sur lequel s’opéraient des déchirements subits qui alimentaient encore l'incendie, ét donnaient au sinistre les recrudescences d'éclats d'un immense phare à éclipses.

A la surface de la mer, on voyait, s'étendant do notre côté, un triangle lumineux, comme lorsque le soleil se lève ou se couche; nos voiles en étaient éclairées ; nous avions un crépuscule au milieu de la nuit la plus épaisse,

Oh! si les malheureux qui peut-ttre vont tous’

Nr ‘ , ’ péri se trouvaient sous notre vent, comme F Asia déploierait ses voiles, et, bonne marehense qu'elle est, s'élancerail à leur secours : i t]

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par notre travers ! mais à cinq lieues de nous! — ils auront le temps de mourir tous dix fois, avant que nous soyons assez près d’eux pour contribuer à leur salut.

Cependant, notre capitaine, voulant tenter tout ce qu'il était possible de tenter pour opérer un sauve tage, fit orienter au plus près, forca de toile et ordonna qu’on hissät les fanaux à tête de mat.

En même temps, il fit activer les flammes de notre foyer, dans l'espoir que, si le navireen perdition mettait ses pirogues à la mer, les pirogues se dirigeraient de notre côté.

Peu à peu l'incendie sembla changer de place; nous avions gagné dans le vent; l’Asia boulinait trèsbien, et tout espoir de sauver nos frères inconnus n’était pas encore perdu, :

Mais tout à coup une lueur plus yive s’épancha

sur l'Océan, puis les flammes perdirent peu à peu de

leur intensité, et nous apercumes le colossal charbon qui diminuait de grosseur et qui s’éteignait en s’enfonçant dans la mer...

Nous continuâmes à courir des bordées, espérant À chaque instant nous entendre héler par des pirogues ; mais, hélas ! rien ne vint, et, au jour, nous naviguions au milieu des débris de bois flottants et carbonisés.

Nul être humain ne s'était accroché à ces débris, et vainement nos vigies explorèrent l'horizon pendant toute la journée.

Les malheureux pêcheurs avait-ils tous péri? Jamais nous n'avons rien appris du sort de cet équipage, sinon qu’il était américain, car les Américains n’emploient que du coton, et nous avions ramassé un morceau de toile de coton à moitié brûlé, en naviguant au milieu des épaves.

Le 30, bataille à bord.

Jepanse le blessé, qui a reçu un coup de couteau ; après moi, on met les deux adversaires aux fers.

Le 34, nous nous éveillons avec un temps magnifique. Nous voyons huit navires en mer, nous chassons encore une baleine que nous tuons.

Nous sommes en veine,

Cependant, cette fois encore, notre joie est altérée par un grave accident,

Nous avons dit que la baleine vivante était terrible; mourante, plus terrible encore, et que, morte, elle pouvait le devenir,

Sur deux cent trente ou deux cent quarante pécheurs que j'ai connus personnellement, pendant mes courses sur l'Océan, une douzaine peut-être vivent encore, et, parmi ces douze survivants, plus d'un a laissé quelque membre en route.

Le 4% avril, on vire la baleine que nous avons tuée la veille,

Afin que le lecteur comprenne bien ce que signifie le mot virer la baleine, il faut que nous lui donnions l'explication de ce mot,

Aussitôt la baleine morte, elle est remorquée par les canots Vers le navire, qui, de son côté, vient audevant d'elle; puis on la maintient à flot, sur le tribord, à l'aide d'une forte chaine en fer entourant le small comme l'entourerail une corde à nœud coulant,

Cette chaîne passe par l'écubier et va s'amarrer aux bittes de beaupré,

Une portière du pavois, qui sort d'enceinte au tilhae, est enlevée éntre lé mit de misainé et le grand

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mât, vis-à-vis le grand panneau et droit au-dessus de l'animal.

Alors, le capitaine et son second. retenus par une ceinture, se placent sur de petits établis suspendus en dehors du navire, afin de tailler avec des louchets des lames de graisse qu’enléveront ensuite des câbles solides, mis en mouvement par le guindeau, et passant par un jeu de fortes poulies accouplées au-dessus de la grande hune.

Le guindeau est placé en travers du mât de beaupré : c'est une lourde pièce de bois cerclée de fer et mise en jeu par des anspects, leviers de bois, ou par une manivelle. Il sert d'habitude à lever l'ancre, dont la chaîne s’enroule autour de lui, à mesure qu'il est mis en mouvement, et l’on comprendra que, puisqu'il soulève l'ancre, il peut soulever d’autres fardeaux. La puissance se compose donc du guindeau et du moufle avec les cables; le point d'appui est à la tête du grand bas mât, et la baleine représente la résistance.

On dépouille une baleine de sa graisse, comme on dépouille circulairement une orange de son écorce. L'orange tourne dans la main, la baleine tourne dans l'eau ; on saisit d’abord une de ses nageoires, qui, percée d'un trou, reçoit un croc de fer attaché à l'extrémité du câble d’une des poulies. En même temps, le capitaine et le second coupent la panne avec leur louchet, en tranches cireulaires d'un mètre de largeur à peu près, et, sollicitée par la tenson du câble que le guindeau attire à lui, la panne se détache et monte en longue bande, faisant tourner la baleine à mesure qu’elle se détache du corps et qu'elle s'élève.

Puis, quand elle a monté de vingt pieds de haut, on pratique dans la partie basse, et assez près du tilac, un autre trou par lequel on fait passer le câble de l’autre poulie; ce câble est terminé par un ceillet. Arrivé de l'autre côté de la panne, cet œillet reçoit une cheville de bois; la cheville empêche lwillet de sortir du trou; puis un harponneur coupe la panne au-dessus.

Alors le premier câble se dévide du guindean, et la première lanière de graisse descend d'elle-même daus l'entre-pont par l'ouverture du grand panneau, tandis que la deuxième lanière monte à son tour ; et la même manœuvre se pratique pour la troisième fois, pour la quatrième et jusqu'à la dernière enfin.

L'animal dépouillé, on défait le nœud coulant de la chaîne, et l'on abandonne à la dérive cette masse informe de chair, sur laquelle s'abattent des millicrs d'oiseaux de mer, tandis que, par-dessous, les poissons carnassiers font ripaille.

Comp'e,-vous maintenant la manière dont on vire un baleine? Je crains bien que non, et je regrette de ne pouvoir vous en faire un croquis : cette opération n'offre pas grand danger ; mais c'est autre chose quand on veut couper la tête du cétacé, afin de recuvillir les fanons de la mâchoire supérieure,

Admettons que nous en soyons arrivés à; les crocs en fer nou; ont livré successivement les deux lippes ou lèvres, et le plancher du maxillaire inférieur, sur lequel repose la langue, et la langue ellemême, — cette langue spongicuse, grosse comme un éléphant de moyenne taille, et où l'appareil cireulatoire est si développé, qu'on y retrouve la chaleur vilale vingt-quatre heures après la mort, — cette

langue énorme dont le tissu cellulaire est si riche en matières grasses, qu’elle fournit à elle seule pour plus d’un millier de francs d'huile: — eh bien, il s’agit maintenant: de la dernière opération, c'est-àdire de séparer le crâne des verlèbres cervicrles ; le museau avec ses fanous suivra le erâne: si les vertèbres cervicales étaient articulées et mobiles comme celles de l'homme, des quadrupèdes et de beaucoup d’autres animaux, le louchet les séparerait sans difficulté du reste de la colonne vertébrale; mais eiles sont soudées ensemble et ne peuvent se disjoindre que sous les coups redoublés d’une lourde hache manœuvrée à tour de bras. \

Il eût été malheureux, on le comprend, de laisser perdre onze ou douze cents magnitiques fanous, et Taillevent, le plus adroit et le plus intrépide de nos harponneurs. descendit armé d’une hache sur la nuque glissante de l'animal ; une corde était liée autour du corps de notre camarade et amarrée sur un cabillot de fer ; cette corde, s'il venait à perdre pied, l’'empècherait de disparaître entre les flancs du navire et de la baleine. É

Taillevent se mit à l’œuvre.

Le capitaine et quelques hommes de l’équipage le regardaieut faire en lui criant :

— Courage, Taillevent! courage! encore un coup ! encore un bon coup!

Et, à ces encouragements, la hache, espèce de massue tranchante représentant un coin à fendre le bois qu’on aurait aiguisé à fin tranchant, tombait, tombait encore, et, à chaque coup, mordait sec sur l'os, tandis que, pour activer la séparation des vertèbres, cing ou six vigoureux matelots pratiquaient une pesée sur l'extrémité du museau à l'aide d’un long épieu.

Et les exclamations de redoubler :

— Courage, Taillevent ! hourra, Taillevent!

Tout à coup, au milieu de ces cris d'encouragement, retentit un effroyable cri de douleur.

Ce cri, je l’entendis de l’arriére, où j'étais à rêver à je ne sais à quoi, comme Horace, qui eût bien autrement rêvé, sur le tillac d'un navire baleinier, que sur le forum de Rome, — à des bagatelles, peut-étre,

Je jetai les yeux du côté d'où venait le cri. Des hommes s'élançaient et saisissaient la corde qui retenait le harponneur,

Je m’élance aussi vers le pavois, je regarde, et je vois Taillevent qu'on retire d'entre le navire et la baleine. Sa tête apparaît d'abord, pâle comme si le pauvre Taillevent était déjà mort. Cette tête est penchée sur l'épaule, ses bras pendent inertes le long du corps!

Je crus d'abord qu'il avait glissé et qu’il s'était évanoui de saisissement; mais je fus bientôt détrompé : le pied droit, d'où coulait un ruisseau de sang, ne tenait plus à la jambe que par un lambeau de chair et par le tendon d'Achille. Le dernier coup de hache lui avait tranché l'articulation tibiotaisienne,

Exprimer ma douleur, exprimer le désespoir de nos compagnons, du capitaine, des officiers, serait chose impossible ! Nous eussions été moins territiés, je crois, si Taillevent eût été Lué en tuant la baleine; si, dans la lutte, il eût disparu pour toujours, euseveli sous les vagues.

C'est le sort du pêcheur, il s'y attend; mais se

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mutiler ainsi soi-même, se mutiler en dépeçant une charogne, c’est horrible! .

Le travail fut suspendu.

A moi maintenant le premier rôle à bord ! Je plagai sur la blessure un appareil provisoire ; on descendit Taillevent dans la chambre de l'état-major, et je me préparai à pratiquer à l'instant même l'ampution de la jambe, qui ne pouvait être retardée.

Nous avions à bord une boîte à amputation.

Je me recueillis en moi-même. .

Une crainte terrible faisait perler la sueur sur mon front. Je n’avais jamais pratiqué d’amputation que sur des cadavres, à l’amphithéâtre, Sans aide et sans conseils, pouvais je réussir ? Dieu mettait la vie d’un homme entre mes mains, et j'étais obligé de m’ayouer à moi-même mon inexpérience |

Et cependant, non-seulement il n’y avait pas à reculer, mais il ne fallait pas même exprimer un doute sur la réussite.

- Je désespérais le blessé et mes camarades s’ils remarquaient en moi le moindre symptôme d'hésitation.

Je rassérénai donc mon visage, j'affermis mes muscles, je calmai mes nerfs, et j opérai... Le cuisinier, le maitre d'hôtel et un vieux matelot me scrvirent d’aides. |

Je sciai le tibia à son lieu d'élection, à quatre travers de doigt à peu près au-dessous du genou; je liai les artères, et, une heure après, Taillevent, trés-affaibli, mais tranquille, reposait dans un cadre suspendu aux traverses de notre grande chambre, et l'équipage avait repris son service habituel.

Je dirai de lui ce que disait, du duc de Guise, Ambroise Paré, notre vieux maitre :

— Je le pansai, Dieu le guarit.

Nous retrouverons Taillevent remettant pied à terre ; hélas ! jamais le singulier ne fut mieux empluyé que dans cette circonstance, remettant pied à terre sur Ja péninsule de Banck.

Ceci arrivait le 4° avril.

Le 1‘ avril, les baleines avaient disparu, ainsi que les navires.

Le 2 avril, tempête.

Le 3 avril, tempéte.

Le 4 avril, tempête.

Le 5 avril, nous communiquons avec un navire au éricain de Nantucket, le Master.

Dans la matinée, une de ses pirogues a été écrasée par un coup de queue de baleine, et deux matelots se sont noyés.

Ces trois jours de tempête nous ont rejetés dans le sud est, par 48° 50’ de latitude et 182° de longitude est, presque sous le méridien de Paris, tout près du point idéal indiqué sur les cartes comme l'antipode de Paris.

En franchissant le méridien, je retrauche un jour du calendrier de mon journal et j'écris pour la se= conde fois : — 5 avril,

Sans quoi, à mon retour en Europe, je me trouverais en avance d'un jour, A cette heure, je suis à la plus grande distance possible de tout ce que j'ai aimé et de tout ce que j'aime encore,

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