SUPERSTITIONS
Je demeurerai longtemps sous l'impression d’une mystérieuse aventure qui vient de nous arriver et qui a mis tout l'équipage en émoi.
Croie qui voudra l’étrange événement que je vais raconter. J'ai vu, — j’affirme.
Lorsque nous partimes du Havre, le chef de la quatrième pirogue manqua à l'appel. Nous restimes en rade jusqu'au soir pour l’attendre. Il ne vint pas, et l’armateur nous envoya M. Seigle pour le remplacer. Quoique M. Seigle fût un excellent marin, le capitaine regretta fort le jeune homme qui manquait. C'était son élève; il avait en lui toute confiance, et son adresse et son courage étaient, disaiton, à toute épreuve.
Il se nommait Trélot.
Bref, Trélot remplacé par M. Seigle, et rien ne nous relenant plus en rade, nous gagnâmes le large, sans savoir ce que deviendrait plus tard Trélot. Aujourd’hui, 6 avril, à peine le navire américain s’est-il éloigné, qu'un autre navire, pavillon français à la corne d’artimon, laisse arriver sur nous vent arrière.
Le capitaine ordonne de masquer le grand hunier pour attendre.
Le navire passe rapide derrière notre couronnement, et les porte-voix des capitaines retentissent. À
C'était un navire du Havre, la Ville-de-Rennes, parti de France depuis six mois.
A cent pieds de distance, les amis n’eurent pas besoin de lunette pour se reconnaître. On échangea d'un bord à l’autre force saluts et force bonjours.
Tout à coup le capitaine Jay s’écrie :
— Eh! voilà Trélot !
Et, en effet, tous ceux qui ont voyagé avec le jeune chef de pirogue reconnaissent Trélot, et s'écrient comme le capitaine : « Bonjour, Trélot 1 » et font de la télégraphie avec leurs chapeaux.
Trélot répond dle son côté avec son bonnet.
Je ne le connais point; on me le montre, et je le vois comme les autres.
— C'est cela, dit le capitaine ; nous ayant manqué, il aura trouvé un autre engagement, Pardieu ! il pourrait croire que je lui en veux tandis qu'il n’en est rien. Vite, enfants, une émbarcation à la mer. Je veux aller serrer la main du brave Trélot.
— Et nous aussi, capitaine, disent deux ou trois matelots ; permettez...
— Inutile, riposte le capitaine Jay; je vais le chercher et je le ramène,
Le capitaine saute dans son embareation, les matelots nagent vigoureusement, On aborde le navire. (
Les deux commandants se saluent et échangent les } compliments d'usage.
lui, — (Jue cherchez-vous ? demanda le capitaine de lu Ville-de-Rennes.
— Je cherche un de vos hommes, un ami à moi, Puis, à haute voix, il ajoute :
Puis M. Jay regarde avec inquiétude autour de | o Le) ¢
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— Hé! Trélot ! ne te cache donc point ; je ne t'en veux pas. Viens done donner une poignéé de main à ton vieil ami. Trélot ! ohé ! Trélot !
Et le capitaine se penche sur lécoutille de la chambre.
L’équipage de la Ville-de-Rennes regarde M. Jay avec un étonnement qui ressemble à de la terreur.
— Que cherchez-vous? qui appelez-vous? demande encore son confrère.
— Mais, pardieu ! Trélot, qui était R avec vous tout à l'heure, qui m’a fait un signe avec son bonnet.
— Trélot était 14, avec nous, tout à l'heure? dit le capitaine.
— Sans doute.
— Il vous a fait un signe avec son bonnet ?
— Oui.
— Vous en êtes stir?
— Parbleu ! je l'ai vu, et tout mon équipage l'a vu comme moi. Trélot n'est-il pas à votre bord?
— Il y était.
— Comment, il y était ?
— Oui; mais, hier, à neuf heures du soir, il est tombé à la mer; le navire a passé, et le pauvre Trélot, à l'heure qu'il est, dort dans le ventre des requins.
M. Jay baissa la tête, tendit la main au capitaine, et revint à bord.
— Enfants, dit-il, attendez-vous à quelque malheur ; ce n’est pas le corps de Trélot que vous avez yu, c’est son ombre |!
On comprend la terreur que ces quelques mots répandirent à bord.
Personne d’entre nous ne savait si Trélot était embarqué depuis notre départ sur la Ville-de-Rennes. Personne naturellement ne connaissait l'accident funeste qui, la veille, lui avait coûté la vie, et cependant tous ceux qui l'avaient connu étaient prèts à affirmer par serment qu'ils venaient de le voir audessus des pavois du navire arrivant de France.
Que l'on s'étonne de la superstition des marins
après cette étrange aventure:
Bien souvent, pendant les longues nuits des tropiques, nuits douces comme devaient être celles de l'Éden, couché sur le pont, j'ai entendu raconter aux hommes de quart des histoires d'un fantastique incroyable. Les grands caps dela terre ont chacun leur légende, où la marine hollandaise joue toujours son rôle de dimnés.
Telle est, par exemple, la chronique du Grand-Voltigeur hollandais, ce navire infernal qui met sept ans à virer de bord, et qui est condamné à croiser pour l'éternité dans les parages du cap de Bonne- Espérance. Le mousse qui part pour aller larguer le grand cacatois en revient matelot à cheveux blancs. Les morts de l'équipage sont enfouis dans des charniers pleins de sel, et le rôle du bord se recrute avec les matelots des autres navires qui tombent à la mer. Quand le Grand-Voltigeur hollandais rencontre un bâtiment, il le hèle, et demande des nouvelles de marchands d'Amsterdam morts depuis trois cents ans. Après quoi, il envoie des lettres à bord à l'a— dresse de ces mémes marchands,
Mais le capitaine du navire hélé se garde bien de prendre les lettres, Il ordonne au messager de les déposer au pied du grand mât, et, aussitôt que le messager est parti, une flamme bleue, qui serpente
autour du grand étai. descend sur le pont, et dévore les papiers du maudit.
Quelle est l’origine de cette légende et de beaucoup d’autres, où les Hollandais ne jouent pas le beau rôle ? Il est vrai qu'il y a un temps où ils étaient les maîtres des deux Océans, où ils s’intitulaient les balayeurs des mers et mettaient, au lieu de drapeau, un balai au haut de leur grand mât. A yant étéles plus riches negociants, les plus hardis navigateurs de l'univers, ces Phéniciens du monde moderne ont été aussi les plus enviés et les plus haïs de leurs rivaux. A‘outez à cela qu'ils étaient huguenots, pleins de répulsion pour leurs confrères catholiques, et qu’enfin leur histoire navale, bien plus que celle des autres peuples, offre des sinistres terribles, des aventures effrayantes. ‘
La Compagnie hollandaise n’ayant presque jamais publié les relations officielles de ses agents, les récits de leurs campagnes, restés à l’état de tradition orale, ont di s’altérer en passant de bouche en bouche, et le mystérieux n’a pas manqué de se mêler à la vérité.
C’est un marchand d'Amsterdam qui, le premier, a pénétré dans l’océan Pacifique, en doublant les rochers de la pointe méridionale de la terre de Feu, et il n’a jamais revu sa patrie, et ce: n’est point son nom que portent ces rochers. C'est celui de son yacht, le Horn, incendié quelque temps après.
Jacob l’Ermite, après avoir reconnu et étudié les terres de ces hautes latitudes et donné son nom à l'un de leurs îlots, est mort soixante jours plus tard, et, des onze navires que lui avait confiés Maurice d'Orange, un seul est revenu au Texel.
C'est au cap Horn que l'Anglais Cowley, pilote flibustier de la Virginie, a reconnu, depuis plus d'un siècle, qu'il était dangereux de parler des femmes en mer. lla payé de la vie son indiscrétion. La feinme dont il avait parlé lui est apparue se débattant dans les flots, ef, en se penchant par dessus le bord pour lui envoyer un câble, il a perdu l'équilibre, il est tombé à la mer, et jamais n’a reparu.
Cette croyance s’est conservée chez nos marins, mais avec une variante’ qui n'existait pas du temps de Cowley. Aujourd’hui, il n’est dangereux de parler des femmes en mer que quand on parle des femmes honnêtes; et, pour faire souffler le bon vent, il suffit, au contraire de parler de celles qui ont jeté leur bonnet par-dessus les moulins.
C'est encore dans le voisinage du cap Horn, et pendant les longues et froides nuits polaires, qu'apparaissent sur le pont ces matelots qui ne font point partie de l'équipage, et dont la présence annonce toujours la mort de quelqu'un, quand elle ne présage pas la perte du navire.
A bord d'un navire hollandais, il y avait un novice que l'on envoyait d'ordinaire larguer la voile du petit perroquet. Une nuit qu'il revenait de faire sa besogne habituelle, l'oficier de quart lui demanda pourquoi il n'y était pas allé seul ?
Le novice regarda l'oMicier d'un air étonné ; celuici renouyela sa question,
Le novice jura ses grands dieux qu'il y était allé seul, et que personne ne l'avait aidé à carguer le raban de la voile,
A l'instant même, l'officier appela deux hommes, et fit appliquer vingt coups de garcette sur les reins
du novice pour lui apprendre à ne pas mentir une autre fois. i
En effet, l'officier et les gens de quart avaient parfaitement vu deux formes humaines sur le marchepied de la vergue. ~
Un novice est si peu de chose à bord d’un navire, qu'on ne demanda même point quel était Vobligeant matelot qui avait aidé celui-ei dans sa besogne,
La nuit suivante, on envoya le même novice larguer la même voile, fl avait les coups de garcette sur Je cœur, le pauvre diable, et, une fois penché sur Ja vergue, il regarda au vent et sous le vent si personne ne l'avait devancé, et si personne n’y était avec lui. Il ne vit personne, largua la voile, et, tout joyeux, descendit.
Mais l'officier et tous les hommes de quart avaient vu les deux mêmes formes humaines sur le marchepied dela vergue, et le malheureux eut beau crier, pleurer, protester, il reçut dix coups de garcette de plus que la veille,
Le novice, au désespoir, s’adressa à tous les matelots, les adjurant de dire quel était celui d’entre eux qui lui avait jouéle mauvais tour d'être invisible pour lui, tout en demeurant visible pour ses camarades,
Aucun d'eux ne répondit, et le mérite du farceur anonyme en augmenta. Chacun, dès lors, se promit de travailler à découvrir quel était ce bon camarade, la première fois que, la nuit, on enyerrait le mousse en haut,
Cette prochaine fois ne se fit pas attendre; mais le jeune homme, qui commençait à soupconner que ce mystère renfermait quelque chose de terrible, refusa d’obéir.
On Je gontraignit à monter,
Les hommes de quart se comptèrent, et s’assurèrent ainsi que, si l’obligeant matelot paraissait encore, ce ne pouvait étre qu’un particulier de l’autre bordée. 2
Mais par où monterait-il? Tout le monde faisait le bossoir, c'est-à-dire avait l'œil ouvert sur les enfléchures de bâbord et de tribord, sur les étais et les hunes,
Le diable seul pouvait grimper là-haut sans que l'on s'en aperçût.
Cependant l'étonnement des matelots fut terrible, quand, en détournant les yeux du novice qui larguait Vempointure du vent, ils découvrirent à l'autre bout de la vergue un second individu qui paraissait tra— vailler d'aussi bon cœur que le premier.
Aussitôt quelques-uns sautèrent dans la hune pour saisir au passage celui qui leur avait échappé en montant.
Pendant ce temps, le mousse allait de tribord à bâbord, afin de larguer l'autre empointure ; et, à sa manière d'agir, on devinait qu'il ignorait encore la présence de son voisin, qui avait exactement la même taille et la même tournure que lui.
Soudain ces deux individus se rapprochent, se redressent et se contemplent ; leurs bras quittent la vergue, ils s'embrassent, leurs poitvines se serrent l'une contre l'autre, et voilà que, comme s'il allaient marcher sur un terrain solide, ils partent ensemble de la jambe gauche et tombent A la mer.
On masqua le grand hunier, on jeta des cordages à la mer, mais pas nn d'eux ne reparut, et ni l'un ni l'autre ne poussèrent mame un eri de détresse,
Aussitôt le capitaine, apprenant ce qui venait de se passer, fit l'appel des hommes de l’équipage pour savoir quel était celui qui venait de se noyer avec le novice.
Nul autre que le novice ne manquait à l’appel.
. = Enfants, dit d’un air sombre l’un des plus vieux loups de mer du bord, c'est son matelot de l’autre monde qui est yenu le chercher. Je connais ce tourlt Chacun de nous verra arriver son matelot un beau jour ou un belle nuit. Enfants, tenons notre gréement bien spalmé, si nous voulons que le grand amiral qui navigue au-dessus des nuages nous donne la ration de biscuit des bienheureux, le lard du paradis et les fayots des archanges.
Autre histoire.
Un navire du New-Bedfield faisait route pour la pêche du cachalot; une nuit, en doubiant le cap iforn, on envoya deux hommes sur le beaupré pour serrer le grand foc.
L’un deux tomba à la mer et disparut,
Le navire poursuivit sa route, se chargea d'huile, revint à son port d'armement par le cap de Bonneispérance, et repartit bientôt après pour une nouvelle expédition.
Or, il advint que, pendant une nuit, en doublant encore le cap Horn, un grain menaca la mature, et l'oficier ordonna par hasard au camarade de celui qui s'était noyé là, trois ans auparayant, d'aller serrer le grand foe.
Le matelot s’élança sur le bâton de la voile, et il se préparait à exécuter l’ordre donné, quand il apercut devant lui un autre individu qui en faisait autant.
— Qui t'a prié de venir m'aider? s’écria-t-il croyant avoir affaire à un homme de l'équipage ; crois-tu donc que je ne sois pas capable de faire tout seul mon mêtier ?
—— Harry, ne te fiche pas, répliqua le second matelot ; je suis John, John ton ami, qui est tombé à la mer voilà trois ans, et, depuis lors, j'attendais ici le passage du navire pour achever ma besogne, que j'avais laissée à moitié faite. Adieu maintenant!
Et le matelot vivant revint sur le pont; mais. dès le lendemain, il tomba à la mer et se noya.
LE SCORDUT
Nous sommes menacés du seorbut. Il est temps de relâcher. A propos de scorbut, je me souviens d'en avoir cruellement souflert, voici quelques années, sur le navire la Pallas. Nous avions dix mois et dix jours de mer. Nos hommes se plaignaient de lassitude et de douleurs insolites dans les membres. On murmurait contre la durée de notre séjour à Ja mer, Les caractères s'aigrissaient ou devenaient hargneux ; le travail se faisait sans entrain, sans énergie ; moi-même, je n'avais plus le courage d'inscrire mes observations sur mou journal,
Plus de jeux, le soir, après le souper, plus de causeries, plus de terribles contes fantastiques autour du grand panneau, pendant le premier quart, Plus do fumeurs assis cote à edte sur le guindoau en parlant de leurs amours de France, de leurs plaisirs
28 LES BALEINIERS SS Sa ee
passés et futurs, et de leur bonne famille, qui les attend et prie Dieu, chaque jour, de les préserver du naufrage.
Les liens de sociabilité et d'amitié se relachaient insensiblement ; chaque individu cherchait à s'’isoler, à tracer autour de sa personne un cercle infranchissable, à se faire un désert à soi; et je reconnaissais la vérité de cette phrase d'un vieux livre écrit, il y a deux cents ans, par Falconnet, médecin de Lyon:
« Ceux attaqués du scorbut se privent de la conversation d'autrui et se réduisent à une vie solitaire. »
On a beaucoup écrit sur le scorbut, sur ses causes, sur ses ravages et sur les moyens de s’en préserver ou de s’en guérir ; à la fin de ces brillantes et profondes théories, soutenues et développées par nos premiers médecins de la marine de l'Etat, reparait toujours le même axiome de guérison :
« Terre et vivres frais. »
Double remède qu'il est parfois impossible de se procurer.
La terre ?... Nous étions à trois cents lieues de la plus proche.
Les vivres frais?... Il n’y en avait plus un atome sur notre navire.
Le capitaine, seul maitre à bord après Dieu, ne voulait point, d’ailleurs, nous conduire encore à terre. Il exploitait impitoyablement, à la recherche des baleines et des cachalots, les forces défaillantes de son équipage,
Le changement de température activa les progrès du mal, et le nombre des malades augmenta avec le froid, car, dans l'océan Pacifique, les mois de mars et d'avril sont les deux premiers mois d'hiver:
Ce fut le cuisinier qui débuta dans la voie sinistre; ce fut chez lui, le premier, que je reconnus les signes incontestables du scorbut.
Enfin, le capitaine, voyant que, chaque jour, de nouveaux bras manquaient aux manœuvres, et que le pont du navire se transformait en un véritable prom oir d'infirmerie, résolut de clore la campagne du large et fit route vers San-Carlos de Chiloé.
Ii était probable qu'avant d’atteindre le mouillage de Punta-Arena, nous serions forcés de coudre quelque—uns de nos camarades dans un sac de toile, et de les jeter à la mer.
Nos volailles et nos moutons n'étaient plus. Depuis longtemps, nous avions fêté la mort de notre dernier cochon avec la dernière lie fermentée de notre dernière barrique. Notre ration de pommes de terre, cet antiscorbutique, vanté comme infaillible par les philanthropes du continent, était épuisée ; le café n'existait plus qu'à l'état de souvenir; la caisse à thé montrait à nu les quatre feuilles de plomb qui tapissaient son intérieur, et surtout celle qui en faisait le fond; les insectes s'étaient creusé des habitations dans nos légumes secs: on mesurait pour chacun de nous, par jour, un litre d'eau fétide; nos pipes, veuves de tabac, étaient froides ; seule, la viande salée, demeurait abondante, immuable et entourée de biscuits pourris et verdoyants, et, je l'ai dit, nous étions éloignés de plus de trois cents lieues d'un port de relâche, avec le scorbut pour compagnon de voyage,
Si la mort nous arrête tous en chemin, qui en sera justiciable devant Dieu ?
L'homme de la spéculation, l'armateur; et, après l'armateur, l'homme qui lui obéit et nous commande, le capitaine.
Le vent était bon, le navire marchait bien; mais que les jours et les nuits s’écoulaient lentement |
Le visage blafard de nos malades se revêtit peu à peu d’une teinte de bronze; la flamme du regard s’éteignit, les dents tremblèrent dans leurs gencives putréfiées, les articulations s’emplirent de bourrelets et de nodosités, les jambes s’arquérent, les os se ramollirent; personne ne pouvait plus se tenir cinq minutes debout; et, quand les plus malades voulaient monter sur le pont pour y boire un peu de lumière et de grand air, jamais on ne leur tendait la main, car je voulais qu'ils essayassent d’escalader seuls l'échelle du capot, si rapide qu'elle fût. Ces mouvements, quoique difficiles et douloureux, leur étaient moins funestes qu’une immobilité continuelle. Sans cesse ils tournaient leurs yeux hébétés et jaunis vers le point de l'Océan où on leur disait qu'apparaîtrait bientôt la terre tant désirée, et, si quelque nuage immobile à la base du ciel se modelait comme une montagne, un tressaillement de joie agitait ces cadavres vivants, jusqu’à ce que la brise qui enflait les voiles du navire eût emporté le nuage dans les profondeurs de l’espace.
Je savais déjà que le scorbut agissait diversement sur le moral des malades; mais, là, j’eus la triste occasion de vérifier le fait par moi-même.
Chez les uns, la sensibilité, la mémoire, le jugement, sont anéantis. Ils ne distinguent plus l’injure d'avec la louange, ils semblent avoir perdu la conscience de leur position, le sentiment de leur être.
Ceux-Rà sont les moins malheureux.
Ils se décomposent, insouciants comme s’ils étaient déjà morts.
Chez d’autres, au contraire, jugement, mémoire et sensibilité se développent au plus haut degré. Ils pleurent, ils sourient, ils rêvent maîtresse, amis, patrie. Mais, en même temps, ils se sentent souffrir e€ mourir.
Nous avions avec nous un enfant de quinze ans, un mousse sans aucune intelligence. Ce vaurien du bord, le collègue de Pascareau enfin, frappé par le scorbut. dépérissait rapidement.
Un soir, je veillais près de son grabat, craignant qu'il ne trépassât dans le délire d’un violent accès de fièvre.
Or, il advint que son matelot, son camarade d’ordinaire, eut besoin d'ouvrir son coffre pour me donner du linge que je lui demandais.
Ce matelot mit d’abord la main sur un chiffon de papier.
— ‘Tiens, dit-il, voilà une lettre de sa grand’-mère.
Un voisin aurait eu de la peine à entendre ces mots prononcés à voix basse; mais le mousse en délire les entendit, souleva la tête et s’écria :
— Unelettre de ma grand'mère ?... Oh 1 donnezla-moi, donnez-la-moi!
Le matelot la lui donna ; mais vainement le malade essaya-t-il de la déchiffrer,
Alors, il me pria de la lire à haute voix.
J'obéis, croyant obéir à la volonté dernière d’un mourant.
L'enfant pleura en m'écoutant,
——— eee —iww ev
Lorsque j’eus fini, il pleura encore, et enfin s’endormit en sanglotant. ;
De toute la nuit, qu'il passa sans se réveiller, il n’eut ni fièvre ni délire.
Le lendemain, le délire et la fièvre revinrent.
Je ne savais plus quel remède employer; j'avais usé de tout ce que m'offrait la pharmacie du bord.
J'eus une inspiration : je recommençai à lui lire tout haut la lettre de sa grand’ mere.
L'enfant pleura encore comme il avait pleuré la veille, et de nouveau s’endormit d’un sommeil tranquille.
J'avais trouvé le fébrifuge, et je l’employai avec succès jusqu'à notre arrivée au mouillage, chaque fois qu'il eut un accès de fièvre.
Je crois lui avoir ainsi sauvé la vie avec cette lettre, qu'un navire venant du Havre lui apportait quelques mois auparavant, et qu'il jetait au fond de son coffre sans se donner la peine de la lire.
On lui recommandait, dans cette missive naïve et touchante, d’être sage, bon marin, et de faire des économies, afin de pouvoir habiller de neuf sa jeune sœur, qui attendait son retour pour se présenter à la première communion. É
La bonne grand’mére ajoutait qu’elle avait, à son intention, offert un cierge à Notre-Dame-de-Grace, d'Honfleur!
Par malheur, tout le monde ne devait point, à bord, s'en tirer aussi heureusement que ce mousse,
La maladie faisait chaque jour des progrès effrayants, et les moins écloppés d’entre nous avaient les dents branlantes et les gencives en décomposition. J'ai vu plusieurs fois des canines sur le point de tomber, tant elles étaient déchaussées ; un de nos hommes arracha deux des siennes et me les présenta dans le creux de sa main; mais je lui fis aussitôt ouvrir la bouche et les replaçai dans leurs alvéoles, les replantant en quelque sorte plus solidement qu'elles n'étaient auparavant, et lui recommandant de ne plus les laisser tomber, mais, au contraire, de peser de temps en temps sur elles avee le doigt. C'était d'autant plus facile que ces deux canines étaient celles de la mâchoire inférieure.
Grâce à cette ordonnance, suivie à la lettre, j'obtins un succès complet, auquel ne voudraient probablement pas croire MM. les dentistes. Si bien que, plus tard, quand toute influence scorbutique eut disparu, les dents se maintinrent aussi solides que si jamais elles n'avaient eu l'idée de faire un voyage au long cours dans la main de leur propriétaire,
On comprend qu'avec de pareilles dents il nous était impossible de mastiquer le biscuit; il fallait préalablement le faire tremper dans l'eau pour le ramollir, et l'eau était visqueuse et nauséabonde, ayant déjà passé par une période de putréfaction,
Or, ce biscuit trempé nous semblait encore trop dur, et l'on fabriquait de la turlutine,
Qu'est-ce que la turlutine?
Ah! vous ne savez pas cela, cher lecteur! Dieu vous garde de le savoir jamais que par la description que je vais vous en donner,
La turlutine, c'est une épaisse bouillie de biscuit pilé et assaisonné, non pas avec du beurre (les barils de beurre étaient vides depuis longtemps), maisavec
la graisse qui surnage dans la chaudière où cuisent les viandes salées de bœuf et de pore. Cette bouillie était si compacte, qu'une cuillère pouvait s’y mater sans tomber au roulis.
Une telle alimentation activait les progrès du scorbut. Une pomme de terre, une seule, eût valu son pesant d'or; je l’eusse partagée entre nous tous, oui, partagée; j’eusse râpé sa chair crue avec la pointe de mon couteau; chacun en eût reçu gros comme un pois, chacun eût frictionné ses gencives avec ce topique âcre, mais bienfaisant.
De vieux pêcheurs américains m'ont souvent raconté les merveilleux effets de la pomme de terre crue employée comme médicament. Hélas ! il m’était impossible de vérifier leurs assertions! Mais pourquoi auraient-ils menti ? Les ressources de la nature sont infinies, et cet axiome : « Aux grands maux les grands remèdes, » est loin d'être toujours vrai.
Autre privation, privation terrible pour des marins : le tabac allait manquer, et le tabac est un antiscorbutique, non pas quand le scorbut s'est développé, mais comme préservatif. À peine nous en restait-il encore quelques tablettes, et le progrès du mal tenait surtout à l'économie avec laquelle, depuis un mois, on avait été forcé de le distribuer.
Je dis qu'il ne nous en restait plus que quelques tablettes; car, en mer, on ne s’approvisionne point de tabac tout haché comme celui que vend la Régie, mais de tabac en carotte, en figue, en tablette enfin.
Ces tablettes sont grosses comme des tablettes de chocolat. °
Les priseurs les râpent, les chiqueurs les coupent en petits morceaux. les fumeurs les taillent menu et frisent les copeaux en les frottant dans leurs mains avant de bourrer la pipe.
Les appareils masticatoires étaient en si mauvais état, que, pour diminuer le travail des molaires, on laissait le tabac se ramollir longtemps dans la salive.
Puis, pour tirer tout le parti possible du peu de tabac qui lui restait encore, le chiqueur faisait sécher sa chique au soleil; puis, séchée, hachée et frisée, elle remplissait le fourneau de sa pipe et donnait encore un instant de bonheur, d'espérance et d'oubli.
Pardon du détail, cher lecteur, et, surtout, chère lectrice.
Il faut avoir été marin, et marin baleinier, pour savoir tout ce que valent une chique de tabac et une pomme de terre crue.
Nous n’avions done à bord ni vin, ni eau-de-vie, ni thé, ni café, ni même de bière.
Cette bière, ou plutôt cette boisson, ce breuvage, ce liquide que les Anglais et les Américains ont inventé et qu'ils appellent sprucebeer, se fabrique à bord par les mains du cook.
Un tonneau à moitié plein d'eau, et qu'on achève de remplir avec une décoction de houblon dans laquelle ont été délayées de la mélasse et une espèce de résine brune, liquide et amère, extraite des baies d'une certaine espèce de sapins communs dans nos Pyrénées et dans les forêts de l'Amérique du Nord, voilà la recette, à -
Ce n'est pas difficile, comme on voit; il est vrai que le produit n'est pas bon,
Eh bien, cette affreuse boisson, affreuse quand notre eau était pure, quand Je thé et le café abondaient, et dont, depuis les jours de disette, nous avions appris à attendre avec impatience la distribution hebdomadaire, eh bien, cette affreuse boisson, elle avait fini par manquer à son tour, et la diseite était telle, que nous la regrettions.
Au reste, le cook avait abandonné la direction de ses chaudières,
Ce malheureux était cependant celui de nous qui avait le moins souflert pendant cette longue campagne, puisqu'il avait pu choisir pour lui les meilleurs morceaux, se fabriquer des petits plats et réchauffer sa précieuse personne au feu de la cuisine, tandis que le froid nous engourdissait aux environs du pole; sans compter qu'il passait bien tièdement dans son lit les heures de quart de nuit que les autres passaient sur le pont.
Ce malheureux, dis-je, tomba dans une décomposition complète.
Nous eussions compati à son sort, nous eussions tenté de soulager ses maux, nous nous fussions attendris sur ses souffrances, si la maladie ne nous elit pas rendus égoistes, froids et insensibles. C’est alors que, sans verser une larme, on verrait mourir père, mère, frère, amante, époux, amis.
C'est non-seulement le corps, mais le cœur luimme qui est attaqué du scorbut.
Puis, d’ailleurs, les matelots se disaient tout bas que le cook n’ayait que ce qu'il méritait, et que c'était bien le moins, puisqu'il était la cause du fléau, que le fléau pesât sur lui (4).
Le pauvre cook n'avait pas seulement les os des membres ramollis et cintrés, mais encore son ventre élait si démesurément tendu, ballonné, grossi, qu'il faisait hernie au travers de son pantalon de cotonnade bleue. Sa poitrine, aplatie, affaissée sur ellemème, était zébrée de lignes verdâtres au-dessous de chaque côte; on aurait dit les brandebourgs d'une redingole polonaise. La bouffissure de sa face oblitérait ses yeux; sa langue gonflée outre-passait les ltvres; il ne pouvait plus rien avaler, ni solides ni liquides; il n'avait même pas la force de räler : il gisait sur son grabat, masse infecte et inerte; il allait trépasser.
Nous en étions là de notre agonie, quand, un jour, nous découvrimes un navire courant vers le nord, Grande joie, on le comprend; notre capitaine manœuvra afin de lui couper la route, et hissa le pavillon à la corne d’artimon. Le navire devait nous voir de même que nous Je voyions, et cependant il ne répondit point à notre signal, ct cependant il eut l'air de ne pas nous apercevoir; bien plus, il cut l'air de vouloir nous éviter en portant au sud-est, :
Alors, notre pavillon fut hissé et halé bas, successivement au mât de misaine, C'était demander assistance, c'était cricr ; « Au secours! » c'était annoncer que nous étions en détresse,
Malgré tout cela, il continua sa course ct disparut bientôt,
Un boisseau de pommes de terre, une volaille pour faire du bouillon, une bouteille d'eau-de-vie cussent fait tant de bien à nos pauvres palaces!
(1) On saura plus loin pourquoi.