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Nous ayions autrefois secouru des malheureux en mer, nous! |
Pourquoi donc nous abandonnait-on aujourd'hui?
Nous envoyâmes un million de malédictions au capitaine de cet impitoyable navire, et il fut décidé qu'il était Anglais. :
Sept hommes de l'équipage avaient encore assez de force pour manœuvrer le bâtiment. Enfin, vers le déclin d’une belle journée, on crie : « Terre! terre! » ,
A ce cri, les moribonds, qui n'avaient pas encore perdu toute sensibilité, sortent de leur torpeur habituelle, viennent s’accouder sur les pavois, et leurs narines se dilatent convulsivement pour respirer l’odeur de ceite terre qu’ils ne voient pas encore de leurs yeux aflaiblis. ;
Hs accusent la vigie de mensonge.
Mais la vigie fait serment que la terre est bien 1a, à l’est, dans la direction du navire.
En effet, bientôt la mer perdit sa teinte profondément bleue et devint verte; des paquets de goëmons * passèrent le long du bord; les agonisants ne doutérent plus et ils saluèrent ces misérables herbes avec de folles acclamations. Je compris alors que l'on pouvait mourir de joie! Ape Pri
ii était trop tard pour entrer dans la baie: nous nous en éloignames, afin d’attendre le jour au large.
Mais voila que, pendant la nuit, un terrible coup de vent du sud-ouest nous rejette vers le nord et dure trois jours.
Trois jours, entendez-vous! et nous avions déjà touché au port.
Mon Dieu! je mesouviendrai toujours des craintes qui nous torturaient, et que nous nous dissimulions les uns aux autres, avec un sourire forcé et un vernis de sang-froid sur le visage, pendant ces trois jours d’ouragan.
A force de louvoyer, nous évitimes le naufrage sur la côte de Chiloé; mais il était temps! il y eut un moment où le capitaine me dit tout bas :
…— Ti faut le mouillage ou le naufrage, docteur : il n’y a plus moyen de reculer.
it c'était au naufrage que nous étions ou que, du moins, nous paraissions destinés : nous nous trouvâmes un instant à une centaine de mètres des rochers, et le navire, ne pouvant porter que son petit foc et son grand hunier au bas ris, s’en allait en dérive.
due faire? quel sauvetage esptrer, avec des hommes terrassés par la maladie? Nous n'étions plus que sept ayant un peu de vigueur dans les poignets.
La mer était si haute, que l’écume de ses vagues dominait notre couronnement, et, quand lenavire, après avoir traversé une de ces vallées creusées en— tre deux lames, remontait sur la pente d’une autre lame, le flot embarquait par-dessus les, pavois et bondissait sur le tillac.
Ce qu'il y avait de pis, c'est que, marée, vent et courant, tout nous était contraire et portait à la cole,
Parlout, à quelques mètres de nous, nous entrevoyions des rochers à fleur d'eau qui semblaient mugir et se plaindre sous les coups de la vague, et demander, les bons charpentiers qu'ils étaient, à travailler la carcasse de notre bâtiment,
Cependant restait un espoir : à un moment donné, la grande terre devait nous abriter. En effet, en louvoyant 4 trois métres des brisants, nous dépassimes un cap placé là comme un brise-lames, et nous nous préparâmes à laisser tomber l'ancre.
Nous étions sauvés.
Oh ! quelle sensation nous éprouvâmes alors ! On eût dit que c’était la première fois que nous échappions à un danger de mort: être assourdi depuis trois jours par les hurlements de la mer et les mugissements de la tempête; être poursuivi depuis trois semaines par les plaintes de trente pauvres martyrs
* que l’on se sent impuissant à soulager, et tout à coup, sans quitter le tillac de son navire, ne plus entendre la mer qui déferle, la tempête qui gronde et voir sourire ceux qui gémissaient | +
Ainsi, demain, nos malades auront de l’eau fraîche, du poisson frais, des pommes de terre, ces pommes de terre si enviées, des légumes, et, deplus, le bienfaisant cochléaria, que j'irai cueillir moi-même, près de ce ruisseau que je vois là-bas descendre de la montagne, et qui brille au soleil comme un fil d'argent.
Puis, dans quinze jours, bien portants, bien ravi-
taillés, nous recommencerons la pêche.
ll est vrai que la terre devant laquelle nous sommes mouillés est nue et désolée; mais c’est un véritable paradis pour des yeux qui n’ont vu que la mer depuis trois grands mois.
Maintenant, il me reste une crainte, c’est que l’odeur seule de la côte ne réagisse trop fortement sur nos thalades, J’ai entendu dire que le scorbutique qui descend trop tôt sur le rivage tombe parfois dans un accès mortel de délire. Aussi, par précaution, je fais consigner tout le monde à bord.
Demain, ceux qui pourront marcher viendront avec moi, et je veillerai à ce qu'ils ne touchent la terre qu'avec les précautions les plus sévères.
En attendant, pour les habituer aux émanations du rivage, j'invite le capitaine à aller, avec deux hommes, deux des plus robustes, deux des mieux conservés, au fond de la baie, et à remplir sa pirogue de terre, de bonne terre fraiche et humide, que j'éparpillerai autour des couchettes de mes hommes les plus malades. ;
Cela vous paraît étrange. Mais, si vous saviez comme elle sent bon, cette terre que l’on n’a pas foulée du pied depuis si longtemps ! elle redonne l’espoir, rien qu'à la voir de loin, la vie, rien qu’à la flairer, et l’on oublie que l’on pourrira un jour enseveli dans son sein,
Je restai un instant à reconnaître cette côte devant laquelle j'avais déjà croisé tant de fois. A travers les éclaircies de la tempête qui allait se calmant, je distinguai bientôt les montagnes appelées les mamelles d'Huchupulli etle cap nord dela péninsule de Lucayes. En l'absence du capitaine, déjà parti avec les élus de son choix, le second gouvernait droit sur les l'arallones de Carelmapu, et je remerciai Dieu de ce qu'il permettait que, malgré nos souflrances, nous arriyassions tous vivants au mouillage de Punta de Arenas.
Je me souvins alors de notre pauvre cook, que je ne voyais point au milieu de tous ces spectres qui avaient quitté leurs cadres pour contempler d'un œil avide cette terre bienfaisante. Éprouvant par moimême ce que la seule vue de la côte peut donner de
soulagement, j’ordonnai qu’on l’allit prendre dans son lit et qu’on l’apportat sur le pont. Mais aussitôt on m'appelle à grands cris à l’avant du navire. Je cours aussi vite que je puis courir, c'est-à-dire que je me traine au poste des matelots, je descends, je me penche sur la couchette du cook...
Plus de respiration; il était mort; mort depuis un quart d’heure à peu près, car il était encore chaud; mort au moment où, par une espèce de miracle du Seigneur, le reste de l'équipage était sauvé: mort, sans avoir vu la terre et en entendant, à travers les éblouissements de l’agonie, les cris de joie de ceux qui la voyaient! A ton tour, pauvre cook, prends place dans l’embarcation du capitaine; toi aussi, tu auras les honneurs du pavillon de la France!
Que mes lecteurs me pardonnent cette digression; mais j'ai voulu, moi aussi, ajouter une page au re— cueil de ces sombres légendes que Jes matelots de quart se racontent la nuit, couchés ou assis près du grand panneau.
A propos, il va sans dire que le cook seul mourut, et qu'au bout de quinze jours l'équipage, parfaitement guéri, se remettait en mer. di
Revenons à l’Asia et aux futurs malheurs dont nous menagait l'apparition du pauvre Trélot.