‹ La vie au desertChapitre 47 sur 175 · LE CAPITAINE PERDU · texte numérisé non relu

LE CAPITAINE PERDU

Le lendemain du jour où l'ombre du pauvre Trélot, qui a donné lieu à cette digression, nous apparut, était le 10 avril.

En nous éveillant, nous nous trouvames, grâce au vent, remontés au nord, et nous avions une trentaine de baleines en vue.

Nous les chassimes pendant toute la journée sans pouvoir en harponner une seule, et nos matelots se consolèrent en disant : « Poisson d’avril. »

Vers le soir, un navire du Havre, le Gange, nous accosta ; il allait faire route pour France, chargé de deux mille quatre cents barriques d'huile.

Avec la permission du capitaine, je fis mettre une embarcation à la mer, et j'allai à bord du Gange porter mes lettres.

Le hasard fit que j'y rencontrai un de mes anciens camarades de l'École de médecine de Rochefort; nous échangeimes des livres, bonne fortune pour l'un et pour l’autre, avec promesse de nous les rendre dans l’autre monde, si nous y étions engagés sur le mème bord.

Nous nous quittâmes à huit heures ; nous ne nous sommes jamais revus depuis, et nous ne nous reverrons probablement qu'au rendez-vous général.

Le lendemain, rien de nouveau ; c'est une phrase qu'en mer on écrit souvent sur son journal de voyage. — 44° latitude et 174° longitude ouest; la température s'adoucit, et le thermomètre marque 15 degrés centigrades.

Le 42 avril, la mer se couserva belle, mais la journée se passa sans que nous vissions ni une baleine, ni un navire; on louvoie, on guette,

Le lendemain, navire en vue, — pavillon américain, — c'était le Good-Return de New-Bedfort, ll

avait deux mille barils d'huile à bord et trente mois de mer.

L'équipage était attaqué du scorbut. J’allai à bord pour donner quelques soins aux malades et leur porter deux poules maigres, dernières survivantes de la cargaison que nous avions prises en partant d’Hobart-Town.

Le lendemain 43, calme plat, mais de mauvais augure; — un de ces calmes qui vous font la grimace derrière leur masque de bonhomie. — Le soleil se coucha dans un horizon de sang, et l'orage qui grondait au loin s'approcha rapidement.

Les 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20, tempête, — mais tempête infernale, et chacun de dire que c’est l'ombre du pauvre Trélot qui nous vaut cela.

Le navire danse pendant ces sept jours presqu’à sec de toile, et se tient à peine debout à la lame avec la barre dessous et le petit foc. Les vagues nous secouent d’une si rude façon, que, moi qui navigue depuis six ans, j’en ai le mal de mer; ce qui me console, si quelque chose peut consoler du mal de mer, c’est que je ne suis pas seul à en souffrir. Les plus vieux matelots n’ont plus le cœur de mâcher du tabac.

Qu’ai-je fait pendant cette longue semaine? Je‘me suis trainé de mon cadre à l’écoutille et de l’écoutille à mon cadre. Voilà tout! J'ai maudit la mer, j'ai maudit mon sort, j'ai juré que je ne m’embarquerais jamais, si j'avais le bonheur de remettre le pied sur la terre ferme.

Puis j'ai souri; j'ai rallumé ma pipe aussitôt que l’embellie est revenue, et mon serment s’en est allé en fumée.

Le 21, trois navires en vue et bon nombre de baleines; mais la houle était encore trop forte pour oser mettre des pirogues à la mer.

Le 22, nous communiquons avec le navire le Rubens, du Havre, et le Jonas, de Nantes.

Le 23, brume épaisse et calme plat; dans la nuit et vers une heure du matin, nous sommes réveillés par des bruits de souffle, et le frôiement sourd et prolongé d'une bande innombrable de cachalots qui passent dans les eaux du uavire. C est une musique bizarre qu'on n'oublie pas, je vous en réponds, quand une fois on l’a entendue.

Quel beau spectacle cela ferait si le temps était clair et la mer phosphorescente comme pendant les nuits d'été.

Le 2%, un lambeau de vieux ciel bleu reparait, mais des banquises de brouillard apportées et remportées par la brise nous entourent à chaque instant, Le capitaine Jay se rend, pour se distraire, à bord d'un navire américain qui, depuis le malin, marche de conserve avec nous.

Il est dix heures, le temps est clair; mais à peine le capitaine nous a-t-il quittés, que le brouillard, commie 8'il n'avait attendu que cela, fond sur nous et nous enveloppe d'une zone de vapeur.

Les navires en profitent naturellement pour se perdre de vue.

On espère que la brume va disparaître.

Une heure, deux heures, trois heures se passent dans cette attente, et la brume, au lieu de s'envoler, 6 épaissit de plus en plus,

Au milieu de cette brume. on sent fraîchir la brise;

mais nous restous immobiles avec le grand hunier

sur le mât, afin de ne pas nous éloigner de notre conserve. |

Cependant, malgré tous nos efforts pour demeurer à la même place, nous dérivons ; on s’en aperçoit au mouvement relatif d'un tronc d'arbre à moitié pourri qui flotte dans nos eaux; c'est une preuve que nous ne sommes pas éloignés de terre, ou bien dans une

- ligne indépendante du grand courant qui sort du

détroit de Foveaux, entre Vile Tavai-Pounamou et Vile Stewart.

Il va sans dire que l'opinion de l'équipage est qu’on ne reverra jamais le capitaine, et que c’est son ami Trélot qui le retient dans l’autre monde, lui, le canot et les canotiers.

Seulement, il faut s’en assurer en rejoignant le Montano; c’est le nom du bâtiment américain.

Mais comment y arriver?

Quand nous l'avons perdu de vue, il nous restait par la hanche de tribord ; s’il n’a pas fait plus de toile que nous, il doit s’y trouver encore, à moins pourtant que ses formes et son chargement ne lui

-donnent une dérive plus forte ou plus faible que la

notre.

Sur cette possibilité, le chef dela seconde pirogue, auquel, en l'absence du capitaine, revient de droit le commandement du navire, M. Leflem fait virer de bord, et court pendant dix minutes dans la direction présumée du Montano.

Pendant que l’on tirait cette bordée, tout ce qui, à bord, peut faire un bruit quelconque, est mis en réquisition; le vieux canon rouillé, relégué d’ordinaire sous les bittes du beaupré, allonge sa gueule en dehors du sabord de chasse, et tonne de cing minutes en cing minutes. Les vingt-cinq mousquets d'armement font des décharges incessantes. Dix hommes frappent à coup de maillet et de bûche sur des barriques vides; d’autres hurlent en cœur de tonte la force de leurs poumons et sifflent comme une bande de merles de la Nouvelle - Zélande,

Je prends le grand porte-voix de trois mètres de longueur, et, appliquant son large pavillon à la surface de l’eau, je braille, je hurle, je mugis, jusqu'à ce que la respiration me manqüe; puis alors je me jette sur la cloche, que je sonne de toute la force de mon bras... Quasimodo ne faisait pas mieux.

Puis, de temps en temps, sur un signe de M. Leflem, le tapage infernal cesse comme par magie, il se fait un grand silence, et on écoute attentivement, penchés en dehors du navire...

Chut! un bruit sourd et lointain nous arrivet

C'est le Montano, sans doute, qui répond.

Non.

Silence encore.

Ce n'est que le bruit fait par nous. qui. parti de chez nous, ricoche à la surface de la mer, jusqu'à ce qu'une bande de brouillard plus épaisse se dresse devant la commune muraille, lui résiste et nous le renvoie en écho.

Nous sommes tristes; non pas que tout le monde partage cette superstition, que Trélot a emporté le capitaine et ses six rameurs; mais supposons que les choses se soient passées naturellement. que le capitaine et ses hommes, restés à bord du Montano, où nous l'avons vu monter, s'y trouvent en sûreté, et qu'ils n'aient pas commis Vimprudence de vouloir nous rejoindre au milieu de la brume, Si nous som~-

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LES BALEINIERS t 33

mes séparés du Montano, si nous ne le retrouvons plus, la réussite de notre voyage est singulitrement compromise. Six hommes demoins à bord d’unnavire qui n’a que trente-six hommes d’équipage, et quine posstde encore que son demi-chargement d’huile, c’est une perte irréparable. Surtout lorsque, avec ces six hommes, se trouve un capitaine comme le nôtre, vaillant, habile, et actif baleinier.

Leflem prend un parti décisif : il nous annonce qu'il va stationner pendant quarante-huit heures dans ces parages, et que, si le Montano ne reparait pas, il fera route pour la Nouvelle-Zélande.

Le capitaine s’y fera sans doute conduire, et nous le rejoindrons au port Cooper, que, dans ses conversations, il nous a souvent désigné comme station d’hivernage.

Sur ces entrefaites, la nuit vient; on allume tous les fourneaux, on fait brûler de l'huile dans les chaudières, et les flammes de ce punch s’élèvent presque aussi haut que la vergue de misaine.

Et puis le canon, les mousquets, les barriques, le porte-voix, les hurlements, les sifflets, la cloche recommencent à effaroucher les baleines à trois quarts de lieue à la ronde.

En mème temps, nous tenons la cape, tout en manœuvrant cependant de manière à corriger la dérive.

Déjà on a consommé un baril de poudre.

J'ai pli, j'ai frissonné quand on a retiré ce baril de poudre de Ja cachette où on l'avait placé au départ du Havre; imaginez-vous qu'il était enfermé sous mon cadre, et séparé de mon matelas par une simple toile formant le fond de mon lit.

Je l'ignorais ; et, Jean-Bart sans le savoir, je fumais tranquillement ma pipe depuis dix-huit mois sur un volcan inconnu.

Non pas une étincelle, mais mille étincelles, un papier flamboyant, non pas une fois, mais cent fois, pouvaient tomber en tournoyant sous mon cadre et allumer un commencement d'incendie; — ce qui arrive souvent à bord, quand le navire est bercé par Ja lame et que le courant d’air, passant du capot de la chambre aux fenêtres de l'arrière, fait sans cesse vaciller la mèche de nos lampes à roulis... Alors tout le bâtiment sautait. On eut d’abord beaucoup de peine à retrouver ce malheureux baril de poudre, qui, par prudence, surtout à bord des bâtiments baleiniers, où il y a presque toujours du feu sur le pont et dans l’entre-pont, aurait dû être amarré dans la hune d’artimon, ou bien relégué dans le fond du cul-de-lampe. Bizarre coïncidence ! quelques années plus tard, l’Asia a péri par Vexplosion d'un baril de poudre placé dans le cul-delampe.

L'équipage entier passa la nuit sur le pont, et M. Pastille, ce même marin dont la négligence avait failli nous jouer un si vilain tour lors de l'atterrissage des îles Auckland, fut placé à califourchon sur l’extyémité du boute-hors du grand foe.

Tout à coup, sa voix grêle mais stridente, retenlit en sifflant au milieu du tapage infernal que nous faisions à bord.

— Navire! navire! navire! s'écria-t-il.

— Où cela? demandèrent toutes les voix, en même temps que le silence le plus complet s'établissait à bord,

— Un quart au vent à nous!

— Hourra ! hoürra ! hourrat répondit tout l’équipage.

Car, au même instant, tous les yeux s'étaient fixés dans la direction indiquée; nous apercevions des fanaux qui montaient et descendaient rapidement, sans doute à l’aide de drisses groupées à l'extrémité des vergues; puis un tintement de cloche répondait au tintement de la nôtre.

C'était bien le Montano; sa grande masse noire, plus noire que la nuit, apparut bientôt à quelques brasses dans le vent, et, un instant après, nos compagnons sautaient à bord, et l’on s’embrassait comme si l’on ne s’était pas vu depuis longues années.

Une distribution extraordinaire de bouyarrons de tafia arrosa l’heureux retour du capitaine, et I’ Asia, ayant fait un signe d’adieu au Montano, se couvrit de toile et reprit sa route vers le nord.

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