LA NOUVELLE-ZÉLANDE
Voici la pédinsule de Banck, où nous passerons l'hiver, au fond d’une baie, en guettant les baleines mères qui fréquentent le rivage.
La péninsule de Banck, que Cook lui-même prenait pour une île, est un immense pâté de terre, moitié plaines, moitié montagnes, entrecoupé de vallées, dentelé par des baies nombreuses, assez boisé, et relié, par une étroite bande de sable, à Tavai-Pounamou, la grande île sud de la Nouvelle- Zélande.
Les Anglais, au mépris des droits acquis, se sont emparés de cette péninsule et y ont fondé la colonie de Canterbury, dont la prospérité rivalisera bientôt avec celle des établissements d’Ika-na-ma-vi, ile nord, où s'élèvent déjà des cités peuplées de cing à dix mille habitants, telles que Auckland, port Nicholson, Vangaroa-Kororarèka, etc.
Nous aurons occasion de reparler de cette affaire, qui méritait d'avoir un bien autre retentissement que celle de Pritchard. -
Le 30 avril, au point du jour, le cri: « Terre! » appelle tout le monde sur le pont. Le ciel est si pur, qu’à trente lieues de distance, nous reconnaissons les sommets neigeux de cette chaîne de montagnes qui domine la péninsule, et qui court du sud au nord presque parallèlement aux Cordillères de l'Amérique méridionale,
Dix-huits cents lieues séparent ces deux grandes poutres de la charpente du globe. L'Océan a respecté la base des Andes et submergé presque entièrement celle des Kaikaldas de la Nouvelle-Zélande. De Montévidéo à Mendoza, c'est-à-dire du rivage de l'Atlautique au pied des Andes, on compte plus de quatre cents lieues; c'est à peine si, dans sa plus grande largeur, la Nouvelle-Zélande, en compte cinquante ou soixante,
Nous avançons sous l'impulsion d'une jolie brisequi nous pousse grand largue. Dès midi, la vigie signale la pointe de rochers derrière laquelle s'ouvrela petite baie de Martha et Pireka, que s'empressent d'occuper les pêcheurs arrivant les premiers à l'hivernage. Nous laissons à gauche une échancrure de la cole, qui indique l'entrée du port d'Alharoa, et nous dé-
passons les criques de Pahatoupa, de Wakarimoa, de Kokarourou, de Putakolo, la baie de Boue et le cap du Caiman, pour traverser, dans la direction du ouest-nord-ouest, le grand golfe de Pegasus, et nous tenir préts à jeter ’ancre demain, au point du jour, dans le petit havre d’Oéteta, ce cabinet particulier du port Cooper.
Le soir, la brise tombe, et nous mettons en panne au soleil couchant. Je compte cette journée au nombre de mes plus belles journées de mer; tout était gai, joyeux, riant dans l’air, dans le ciel, dans la ronde brise de nord-est, dans l'aspect de cette terre nouvelle dont les mornes grandissaient et verdissaient d'heure en heure. Pendant une partie de cette journée, assis sur la drôme de I’ Asia, j'ai pêché à la ligne de grands poissons très-goulus qui avalaient avec délices des hamecons amorcés d'un morceau de chemise de laine rouge. Cet hamecon, sans plomb de sonde, sautillait, entrainé dans le sillage du bâtiment, et les sabres — nos matelots appelaient ainsi ces poissons, plats et longs de plus d’un mètre, — s'élançaient à sa poursuite. Ces sabres, que j’avais déjà vus, pris et mangés sur la côte de Chili, appartiennent, je crois, à la famille des characins odoës, et leur chair a beaucoup d'analogie avec celle du brochet.
Aussitôt les voiles serrées, les matelots jetèrent les lignes de fond, et les morues affluèrent sur le pont. Ces morues, plus petites que celles de Terre- Neuve, avaient les écailles du dos très-rosées et se rapprochaient beaucoup de ce qu'on appelle en Europe le lieu.
Tout nous annonce que les atterrissages sont riches en poisson, Tant mieux, le régime de l'hivernage nous consolera de celui de la haute mer.
Ainsi done, demain, je mettrai le pied sur la terre du phormium tenax, ce chanvre plus soyeux que la soie; demain, je verrai ces charmants cannibales qui boivent le sang de l'homme comme nous buvons le vin! Et, révant aventures, suets-k-pens et combats, j'oublie qu'il est temps d'aller dormir.
Il est vrai que j'écoute la suite d’une longue discussion qui vient de s'élever entre nos matelots.
Sur le plus haut piton de la chaîne de montagnes qui s'étend devant nous, il y a un petit nuage blane de la grosseur et de la forme d’un ballon; un nuage isolé, perdu dans le désert du ciel.
Or, le premier qui l'avait vu, ou plutôt qui y avait fait attention, c'est le père Marsouin.
— Qu'est-ce que le père Marsouin ?
Ah! c'est vrai, vous ne le connaissez pas.
Le père Marsouin est le doyen de nos matelots, l'oracle du bord et du mauvais temps.
Or, en voyant le nuage, il a secoué la tête.
— Qu'avez-vous, père Marsouin? lui ai-je deniandé,
— Vous voyez bien ce nuage, major?
— Oui.
— Lh bien, je ne vous dis que cela.
Et ila coupé à sa carotte une chique grosse comme line noix, se Vest introduite dans le côté gauche de la bouche, et a commencé philosophiquement sa mastication.
Alors une discussion, comme je le disais, s'est levée à propos du petit nuage,
Pour les uns, c'était un signe infaillible de beau
temps, d’autant plus que la lune brillait sans halo, et qu'il était, par conséquent, injuste d'appliquer à la présente circonstance le quatrain météorologique :
Charme à la lune Ne casse pas mât d’hune, Mais va les ébranlant Bien souvent.
Pour d’autres, — et à la tôle de ces pessimistes était le père Marsouin, qui, le premier, avait émis celte opinion, le nuage ne présageait rien de bon, et ils racontaient des histoires de grains blancs des tropiques et des pamperas de la Plata, terribles ouragans que riea n’annonce à l'avance, sinon quelques petites nuées floconneuses tout à fait dans le genre de celle qui flottait alors au sommet de la montagne, et qui semblait voltiger là comme un albatros. La petite nuée grossit peu à peu, grossit encore, grossit toujours, non pas à l'instar de la boule de neige qu grossit par juxta-position, mais en vertu de la force d'expansion qui réside en elle-même; et tout à coup elle envahit le ciel et l'horizon, puis se déchire en mille endroits, sème les vents et la foudre, et soulève en montagnes d'écume la mer, qui, une heure auparavant, conseryait les niveaux du calme.
Malheur au navire surpris par un pareil grain |
Voilà done où on en élait de la discussion, lors— que l'officier de quart cria :
— Pique huit.
Le mousse frappa sur la eloche les huit coups de minuit.
ll était l'heure de s’emboiter dans son cadre, Je m'acheminai done vers ma cabine; mais ce fut, je l'avoue, à regret.
Je ne pouvais m'arracher au spectacle de cette mer calme et sans houle, sur laquelle notre Asia se balançait avec langucur. Je ne pouvais détourner les yeux de ce rivage où m'avaient conduit de mystérieuses influences. H me semblait, maintenant que nous n'avançcions plus vers lui, que c'était lui qui avançait vers nous. Et les falaises et les rochers prenaient sous les rayons de la lune des grandeurs incommensurables qui se confondaient avec celles des Alpes du sud et du Kaikaldas.
Je rentrai done dans ma cabine, tout enchanté de la bonne journée qui m'attendait le lendemain; car il avait été décidé que, dès quatre heures du matin, on ferait route vers Oéteta.
J'avais si grande hâte de frapper du pied cette terre longtemps révée par moi daus mes aspirations vers l'inconnu, que ce ne fut qu'une heure après m'èlre jeté sur mon lit que je parvins à m’endormir.
Mes yeux s’élaient done fermés à grand'peine de puis quelques instants, et mon esprit commençait À voyager dans la grise contrée des songes, quand le bruit des pas de l'équipage courant sur le pont, et la voix de stentor du capitaine, commandant les manœuvres, me réveillèrent en sursaut. Un instaut, je crus que l'Asia, comme aux îles Auckland, avalt failli donner du nez sur un roc, et je m'élançai vers le capot de la chambre.
Tout était bien changé : la nuit n'était plus silen= cieuse, la mer n'était plus calme, le firmament n'é-
i tait plus bleu... Le vent siffait par tourbillons, les
vagues étaient blanches d'écume, et de gros nuages noirs planaient sur notre mâture.
L'ouragan, descendu des gorges des Kaikaldas, s’épanchait furieux sur Ja baie de Pégase.
— Vite au large! au large! Force de voile, enfants! et hâtons-nous de gagner la pleine mer pour ne pas périr corps et biens sur les côtes escarpées du nord-est, où pas un navire, pas une baie, pas une crique ne nous offre un abri, depuis Togolabo jusqu'au détroit de Cook.
Tandis que l’on chargeait le navire de toile, et que, lofant et gouvernant au plus près, nous nous éloignions dela péninsule, maitre Marsouin, qui se rendait à la barre, se pencha vers moi, et, faisant de sa main un couvercle à sa bouche, jeta rapidement ces mots à mon oreille :
— Je vous l'avais bien dit, major.
Oui, c’est vrai, il me l'avait bien dit, le vieux loup de mer, et, cette fois, il ne s’était pas trompé.
J'avais oubiié la phrase de maître Marsouin, et il venait de me la rappeler avec orgueil, car il prétendait avoir deviné Ja tempête.
Ainsi font les pilotes normands, quand on leur demande leur avis sur le temps à venir; ils choisissent un nuage entre tous les nuages, et le montrent mystérieusement du doigt en disant :
— Vous voyez bien ce chifion, blanc, gris ou noir ?
— Oui.
— Eh bien, je ne vous en dis pas davantage.
Alors, qu'il vente, qu'il pleuve, qu’il tonne, ou que le beau temps continue, peu importe ; l'élasticité de la réponse, toute normande, n’a pas compromis leur réputation de sagacité.
Cette fois, au reste, le père Marsouin s'était expliqué plus clairement que ne font d'habitude ses confrères, et il ne s'était pas trompé; nous étions en pleine tempête,
Le soleil du 4° maise lève, éclairant l'orient d'une teinte pâle et jaune, et, à mesure qu’il monte, ses rayons, que la poussière des vagues obscurcit, descendent vers la mer comme les haubans d'une mature; les coups de tonnerre ricochent sur la côte, une pluie pesante et serrée tombe, le ciel et l'eau se confondent dans un même horizon, et Tavai-Pounamou disparait.
Notre but est de nous maintenir assez au large pour ne plus craindre que la dérive au nord et les raz de marée ne nous entraînent vers les rochers de Lookers-Soons; — si nous laissions arriver en fuyant devant le temps, ce danger serait évité plus facilement encore; mais, après l'ouragan, nous nous retrouverions à une centaine de lieues des edtes, et il faudrait longtemps louvoyer pour rentrer dans la baie Pégase.
Malheureusement, nous ne pouvons lutter au plus près contre le vent; le mât du grand perroquet se brise, la misaine se déralingue, et il faut laisser arriver pour réparer les avaries.
Nous laissons donc arriver ; mais, tandis quel’ Asia, obéissant au gouvernail, décrit une portion de circonférence et présente carrément le flanc aux vagues, une masse d'eau escalade les parois, roule en mugissant sor le pont, et renverse tout sur son passage jusqu'à ce qu'elle se soit lentement écoulée par les dalots, les éeubiers et sabords.
A midi, l'ouragan, dont la fureur ne cesse de s’accroître, change de physionomie. Les nuages ont fui, et le ciel se revêt d'un azur limpide, vif et sans tache; les flots, qui s’entre-choquent et sepulvérisent, remplacent par une pluie ascendante la pluie qui tombait ce matin, et, comme par ironie, le soleil resplendit aussi beau que dans les plus beaux jours d'été.
Ce phénomène du ciel pur avec un brillant soleil pendant une tempête, n'est pas rare, et le vent ne souflle jamais si violemment que lorsqu'il traverse une atmosphère dépouillée de nuages.
La nuit fut longue, non-seulement pour moi, mais, je le déclare, pour les plus vieux matelots. L’ouragan, pendant cette nuit, atteignit son maximum d'intensité; toutes nos voiles furent défoncées, déchirées ; le petit foc seul résista; deux hommes manœuvrèrent incessamment la barre du gouvernail ; c’étaient les deux meilleurs timoniers du bord, et ils employèrent toute leur adresse, toute l'énergie de leurs bras pour maintenir dans sa route l’Asia, qui labourait péniblement la mer; les vagues, comme un troupeau de loups marins, nous poursuivaient à l'arrière et menacaient de nous dévorer si le navire, faisant des embardées, eût ralenti sa course.
La phosphorescence de la mer était si grande, qu'on aurait cru qu’un incendie s’allumait dans notre sillage,
Les vagues flamboyaient comme un punch.
Au point du jour, un dernier coup de mer brisa la pirogue du capitaine; on avait rentré les autres.
Ce coup de mer fut le dernier soupir de la tempete, dernier soupir terrible, agonie pareille à celle de la baleine qui fleurit.
Puis, aussi soudainement qu’elle s'était élevée, la tempôte s’apaisa, et, dès midi, l'on put enverguer de nouveaux huniers et une nouvelle misaine.
Le vent, quoiqu'il soufllât encore du sud-ouest, était maniable, et l’on rectifia la route.