LES ILES CHATAM
A midi, on fit les calculs de latitude; à deux heures, ceux de longitude. Où étions-nous? A vingt lieues, à trente lieues de la Nouvelle-Zélande, peutêtre. -
Non, non! La dérive, les courants, les raz de marée nous avaient tellement drossés dans l'est, que l'ar chipel des îles Chatam ne devait pas se trouver à plus de trente milles sous le vent; et, sans la brume qui chargeait l'horizon, on les découvrirait certainement du haut de la mature.
Le capitaine hésita un moment s'il gouvernerait sur les îles Chatam, ou s'il mettrait le cap sur la pèninsule de Bank.
Une baleine, deux baleines, trois baleines qui vinrent, joyeuses après l'orage, jouer, folâtrer autour du navire, firent taire ses irrésolutions. On arma en toute hâte les pirogues, et on prit chasse ; mais la nuit vint avant qu'aucune d'entre elles pat être frappéo d'un eoup de harpon.
Ordinairement, les navires baleiniers, une fois
rendus sur les lieux de pêche, ne marchent pas pendant la nuit. Ils risqueraient, dans l'obscunté, de s'éloigner des parages où le poisson séjourne tant qu'il y trouve sa nourriture.
Or, les baleines auxquelles nous avions donné la chasse, nous paraissaient sérieusement occupées à pêcher leur souper. Il était done probable que, le lendemain matin, elles seraient, sinon à la même piace, du moins dans les environs.
Nous passames la nuit en panne.
Au point du jour, au lieu de crier : « Baleine! » la vigie cria : « Terre!» En effet, le courant nous avait rapprochés des îles Chatam.
Nous nous préparons alors à croiser autour de cet archipel. Les baleines de la veille ne sont plus là; mais peut-être les retrouverons-nous sur les basfonds de la côte.
Une brise qui s'élève par risée nous permet d’avancer vers la plus grande des iles, dans la direction du mouillage de Wai-Tangui.
Des souffles de baleine sont signalés, et nos canots prennent chasse, tandis que le navire louvoie sous petite voilure, Al entrée d’une baie qui paraît avoir trois ou quatre milles de profondeur, sur autant de largeur.
Vers midi, un des cétacés que l’on poursuivait, est harponné et tué, et les pirogues le remorquent dans cette baie, où le navire ne tarde pas à mouiller le long de son cadavre.
Ce fut le capitaine Brougthon, compagnon de Vancouver, qui signala le premier ces terres, le 23 novembre 4791. ll jeta l'ancre au nord, dans une petite baie qu’il nomma la baie de l'Escarmouche, et prit possession de ces contrées au nom du roi de la Grande-Bretagne. L'île principale est située par les 43° 52’ de latitude méridionale, et 479° 4%’ de longitude ouest. Les montagnes de ces îles, qui atteignent à peine une hauteur de deux cent cinquante mètres, sont d’origine volcanique. On y trouve aussi des conglomérations de grès vert avec des coquilles brisées, et la plupart de ces dépôts sédimentaires sont antérieurs à l’épanchement des rochers pyrogènes,
Ce groupe, indifféremment nommé Chatam ou Brougthon, se compose des îles de l’Attente, de la Cloche, de la Table, de Pitt et de Chatam. Hi est entouré de divers flots dont les gisements géographiques ne sont pas encore bien déterminés, tels que ceux du nord-ouest, de Double-Full,des Sœurs, du Solitaire, de la Vierge, de la Cathédrale, des Zélandais, ete., etc. La plus grande terre a douze lieues de longueur sur autant de largeur; elle est fertile et colonisable, et possède des ports nombreux et sûrs, Ceux de Fournier et de Dubraye, auxquels, par exemple, les cartes ne donnent que le nom de criques ou d’anses, peuvent recevoir les bâtiments du plus fort tonnage. En 1838, M. le vice-amiral Cécile, commandant alors la corvette l'Héroïine, et ayant pour officiers MM. Dubraye et Fournier, a relevé les plans d’une partie des côtes. Les atterrissages sont faciles, en général, mais des brumes très-fréquentes les rendent parfois dangereux. Comme je le dirai plus bas, les habitants sont de la même famille que les Nouveaux- Lélandais, ou plutôt ce sont de véritables Nouveaux- Zélandais, que des migrations ont conduits dans cet archipel.
J'ai dit que Brougthon, qui les découvrit, les avait réunies aux possessions des trois-royaumes; mais
c’est à nous qu’elles appartiennent de droit. Elles nous coûtent cher; nous les avons payées du sang de trente-deux de nos matelots, et, si jamais nous envoyons la population de nos bagnes dans l’hémisphère sud, les îles Chatam devront être à notre colonie pénale ce que l'ile Norfolk est à l'Australie et à la terre de Van-Diémen, i
En effet, au lieu d’un drapeau planté à comme um signe de suzeraineté, comme une preuve de prise de possession, on peut voir encore, échouée sur le sable d’une des baies de Chatam, la quille à demi brûlée du navire français le Jean-Burt, baleinier du port de Dunkerque. Le capitaine Gautrau le commandait en 1838. Après avoir battu la mer pendant de longs mois sans succès, il vint relâcher à Chatam pour y faire de l’eau et du bois.
Mais, à peine l'ancre mouillée, il se fit, pourquoi? nul ne le sait, sauter la cervelle d’un coup de pistolet.
Ce qu'il venait de faire tranquille dans un port, il ne l’eût certes pas fait en pleine mer. Esclave du devoir, il avait voulu, avant tout, conduire son navire en sûreté et le mettre à l’abri du mauvais temps.
Mais la fatalité pesait à la fois sur le capitaine et sur le bâtiment.
La mort du capitaine constatée, son premier lieutenant prit aussitôt le commandement, On célébra les funérailles du suicidé ; on l’enterra sur un petit monticule au fond de la baie, et l'équipage but à son souvenir, ainsi qu’à la santé du nouveau capitaine.
Mais il but trop largement sans doute, et son ivresse fut mortelle.
Comme c’est l’usage en Océanie, où la prostitution n’est point une honte, des femmes de la tribu voisine vinrent passer la nuit à bord. Des femmes! je me trompe et je pourrais induire en erreur ceux qui me lisent en disant des femmes; non! des jeunes filles, et moins que des jeunes filles, de pauvres enfants que les insulaires vendent aux matelots pour quelques hardes en lambeaux, pour un morceau de tabac, pour un fragment de biscuit!
Je n’ose vraiment écrire ici ce que Eitouna, chef de la tribu, conduit en France prisonnier, a révélé sur les causes du massacre de l'équipage du Jean- Bart. Ul paraît, cet homme l’a affirmé du moins, qu'un matelot ivre, éprouvant une invincible difficulté à assouvir sa brutalité sur une petite fille de cinq ans, l'éventra d'un coup de couteau.
L'enfant poussa un eri terrible, À ce eri, qui annonçait un assassinat, pis encore, toutes les femmes qui étaient alors sur le bâtiment sautèrent à la mer pour gagner le rivage.
Le lendemain, pas un naturel ne vint à bord; quelque vengeance terrible se préparait. Aussi le nouveau capitaine voulut-il mettre tout de suite à la voile; mais lamer avait calmi; et ce calme le retint au mouillage, Alors on essaya de touer le navire; mais les courants se déclarèrent contre lui, et il fallut rester près terre,
Pendant ce temps, les naturels, prévenus par des messagers, accouraient de toutes parts en armes vers le rivage de la baie.
L'équipage du Jean- Bart voyait du bord tous ces préparatifs de guerre, et, enchainé comme par une vengeance du ciel, il ne pouvait pas faire un pas pour s'éloigner.
A chaque instant, l'assemblée des sauvages s'aug-
mentait. Le soir, elle était nombreuse. Le lendemain, grace aux feux allumés sur la plage pour convoquer les guerriers des îles voisines, elle était formidable. :
Il n’y avait plus à en douter, dans un instant le Jean-Bart allait être attaqué, et la fuite seule, une prompte fuite pouvait le préserver d’une immense catastrophe.
On espérait, ce qui arrive souvent dans ces parages, qu'il s’élèverait vers cing heures une brise du soir qui pousserait le navire au large.
Mais, comme si le Jean-Bart eût été condamné d'avance par Dieu lui-même, la brise du soir fit complétement défaut, et l'équipage, descendu dans cinq embarcations, et ramant avec toute l'énergie da désespoir pour remorquer le navire au large, ne put maîtriser les courants.
Il fallut donc se résigner et attendre le lendemain, en faisant bonne garde. Des matelots armés de fusils furent placés dans chaque porte-haubans, au bossoir et sur l'arrière; la consigne était de faire feu sur tout ce qui approcherait du bord pendant la nuit.
Vers une heure du matin, l'homme de garde au bossoir entendit un bruit semblable à celui d’un nageur. Au lieu d'attendre, puisque le bruit était isolé et ne présageait, par conséquent, rien de bien dangereux, il exécuta brutalement sa consigne, et tira vers le point lumineux où se trouvait le nageur, trahi par la phosphorescence des vagues.
Au jour, on aperçut sur un flot voisin le cadavre d'un homme que la marée y avait déposé. La poitrine était traversée d'une balle.
Je mentionne ces détails d'après les récits d’ Kitouna lui-même, car, sans lui, le plus impénétrable mystère régnerait encore sur les causes de ce terrible drame. Eitouna ajouta que ce cadavre était celui d'un chef qui se rendait furtivement à bord du Jean-Bart, pour avertir le capitaine qu’au lever du soleil il serait atlaqué.
— Il trahissait les siens, dit Eitouna dans l'interrogatoire qu'on lui fit subir, et le grand Atoua (Dieu) J'en a puni.