‹ La vie au desertChapitre 50 sur 175 · MASSACRE · texte numérisé non relu

MASSACRE

Le soleil se leva. Vingt pirogues, chargées de trois cents guerriers accourus de tous les points de l’Archipel, gouvernèrent vers le Jean-Bart.

De loin on avait vu l'ensemble; au fur et à mesure qu'ils approchaient on distinguait les détails,

Les guerriers élaient en tenue de combat : cheveux ébourillés et emplumés; corps frottés d’ocre rouge; tatouage national illuminé des plus ardentes couleurs. Ils brandissaient des massues, des ferrailles aiguisées, des armes inconnues, hurlant leur chant de guerre et l'interrompant pour rire en chœur d'un rire impitoyable et féroce ; car ils voyaient le désespoir de ces marins qui bordaient et étarquaient, étarquaient et bordaient sans cesse leurs voiles, que le plus léger souflle de vent ne fit pas fasier. Il fallait donc combattre pour défendre sa vie. On avait amoncelé sur le pont, outre les fusils et les mous-

quets, les armes terribles des marins : harpons, lances, louchets et haches. — Z

Les munitions épuisées, on y aurait recours.

Le combat fut long et terrible, dit Eitouna. Les Français se défendirent avec le courage du désespoir, mais ils succombèrent, s’affaissant un à un sur des monceaux de cadavres. — ©

Ils étaient trente contre trois cents.

Quand le dernier matelot du Jean-Bart eut rendu le dernier soupir, tous payant cruellement le crime d'un seul, les vainqueurs halèrent le navire sur la grève et l’incendiérent.

Puis la victoire fut célébrée par une orge de sang, par un festin de chair humaine.

Quelques mois aprés, le navire américain la Rebecca-Sims s'arrêta à Chatam. Un des insulaires offrit alors au capitaine de lui échanger une montre marine, un ckronométre contre quelques livres de poudre. Es possédaient les fusils du Jean-Bart ; mais l'équipage du Jean-Bart avait brûlé sa poudre jusqu’au dernier grain, L’Américain examina les objets qu’on lui présentait, et les reconnut pour avoir appartenu à un navire français. Alors il prit quelques renseignements, et, ne doutant plus qu'un grand massacre n’eût été commis, il se hata de faire voile pour la baie des îles, où il espérait trouver le commandant Cécile de la corvette l’Héroïing.

Il l’y trouva en effet.

Immédiatement, M. Cécile s’adjoignit trois navires baleiniers, l’ Adèle, du Havre, et deux autres américains; puis il fit une descente à Chatam, avec l'espoir de tirer de l'esclavage ceux de nos malheureux compatriotes qui auraient survécu à la catastrophe. Il est inutile de dire que cet espoir fut bien vite perdu.

Les naturels s’enfuirent dans l’intérieur des terres et sur les îlots environnants. On ne put s’emparer que d’un seul d’entre eux: c'était leur chef, Eitouna. Il affirma que tous les Français avaient été tués et mangés, et l'expédition gagna la pleine mer, après s'être donné la stérile satisfaction d'incendier les villages. Aucun naturel ne vint à bord de l'Héroïne. Mais les femmes des tribus y furent admises.

Je crois qu'on lira avec intérêt les fragments que je joins ici du rapport du commandant de la corvette l'Héroïine, M. Cécile, aujourd’hui vice-amiral.

J'y ajouterai quelques réflexions suscitées en moi par un entretien que j'eus, un jour, sur la péninsule de Bank, avec les naturels qui avaient fréquenté et connu plusieurs habitants de Ghatam, acteurs dans ce terrible drame.

Ce que je viens d'en dire déjà ne concorde pas complétement avec la narration de M, Cécile,

Rapport de M. Cécile.

| desis Au moment où je faisais mes dispositions pour mettre à la voile et me rendre à Taïti, le baleinier américain la Rebecca-Sims entra dans la baie des iles. Le capitaine Ray, qui le coramandait, m'annonça la triste et déplorable nouvelle du massacre de l'équipage du Jean-Bart, et de la destruction de ce navire par les naturels de l'île Chatam. Voici en quels termes le capitaine rendait compte de cet

événement sur son journal de bord, à la date du A1 juin 1836 :

« A quatre heures de l'après-midi, étant à Vembouchure de la baie, grande île Chatam, nous allames mouiller par quatre brasses d’eau avec le navire la Rose, qui nous accompagnait, La, nous apprimes qu’un mois auparavant un navire français avait été pris, pillé, détruit et brûlé par les indigènes,

» Nous allames aux informations, et nous sûmes que les naturels se rendirent à bord du navire de la même manière qu'ils vinrent à bord de mon bâtiment, sans aucune intention de faire mal, mais que les Français, trouvant qu'ils étaient trop nombreux à bord, tentèrent de les renvoyer à terre. Les insulaires, ne comprenant pas ce qu'on voulait leur dire et désirant faire un peu de commerce, hésitèrent à s’en aller.

» Les Français, croyant leurs intentions hostiles, employèrent des moyens violents pour se débarrasser d'eux, et les attaquèrent à coups de lance et de louchet. Nous apprimes qu'il y eut deux Français tués, que vingt-sept natifs perdirent aussi la vie, et qu'un nombre encore plus grand fut blessé.

» Maintenant, comme j'ai visité deux fois cette ile, et que, chaque fois, je n’y ai éprouvé que de bons traitements, je ne puis m'empêcher de croire que les Français ont été très à blamer. Nous restimes au mouillage depuis le 41 jusqu’au 23 juin. Nous y fimes du bois et de l’eau, et, en traversant la baie pour en sortir, nous vimes les restes du navire qui avait été brülé. »

Tel est le récit bref et succinct du capitaine Ray. C'est celui qu'il tient de la bouche des sauvages, intéressés, on le comprend bien, à se disculper. En outre, il y a rivalité entre les baleiniers américains et les nôtres, et, comme on peut le voir, le ton de ce récit est peu bienveillant pour les Français, qui n'ont pas voulu laisser les insulaires se livrer à leur commerce. Au reste, nous avons depuis, en mer, rencontré le capitaine Ray. Il conduisait son navire, la Rebecca-Sims, avec le chronomètre du Jean- Bart.

Je reprends le récit du vice-amiral Cécile :

« Je fis tout de suite mes dispositions pour me rendre à Chatam et venger sur les insulaires le massacre de nos compatriotes. Y aller seul présentait peu de chances de succès. Je profitai de la bonne volonté du capitaine Welch, commandant le baleinier français l'Adèle, de celle du capitaine de la Rebecca, qui m'ofrit de m'accompagnér, et nous mines à la voile le 6 octobre pour cette destination.

» Nous nous.présentames dans la grande baie de Chatam le 17 octobre. Je fis passer à bord des deux navires qui m'accompagnaient vingt-deux hommes commandés par un oflicier. Ils eurent ordre de se tenir cachés et de faire prisonniers tous les insulaires que les capitaines parviendraient à attirer à leur bord.

» Le but que je me proposais en agissant ainsi Gait d'avoir des otages pour me faire rendre les l'rançais en cas qu'il y en eût encore dans l'ile, et de saisir les chefs pour en faire justice, Les navires se rendivvat au mouillage et je manœuvyrai pour sor- Ur de la baie, alin d'éviter les soupçons que pourrai-

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faire naître aux Zélandais la vue de la corvette, quoi que j'eusse pris soin de la déguiser.

» Les naturels, très-défiants, résistèrent aux invitations des capitaines. Je revins le lendemain,

» Néanmoins le principal chef, nommé Eitouna, cédant aux sollicitations du capitaine Ray, et malgré les remontrances de ses gens, particulièrement des anciens qui voulaient s’y opposer, alla à bord de Ia Rebecca, avec sa femme, deux hommes et plusieurs jeunes filles. L’Anglais Coffee s’y rendit aussi avec sa femme. Il était alors huit heures du matin. Dès que la corvelte parut, onles arréta. Dans le tumulte, la femme d’Eitouna parvint à s’échapper et à se jeter à la mer, Un matelot, la voyant gagner la terre à la nage, et la prenant pour un homme, la tua d’un coup de fusil,

» Ce coup de fusil donna l'éveil aux insulaires, qui, inquicts de voir leur chef rester si longtemps à bord, s'étaient répandus et cachés dans les buissons sar une hauteur qui domine le mouillage, De ce point, ils tirèrent sur les deux navires qui étaient à portée de fusil. Quelques balles percèrent les pirogues, mais personne ne fut atteint,

» Il résulta de Vinterrogatoire subi par Eitouna que le Jean-Bart, arrivé à Chatam dans les premiers jours du mois, n’était pas encore au mouillage, que déjà il avait été accosté par plusieurs pirogues des deux tribus établies dans cette ile. Il était à peu près deux heures quand ce navire mouilla dans la petite baie de Wai-Tangui, sur les bords de laquelle est établie la tribu de Eitouna. Le capitaine, effrayé de voir son navire envahi par un si grand nombre de sauvages, demanda aux chefs de les renvoyer à terre. Hitouna donna ordre aux siens de partir. Plusieurs obéirent, d’autres restèrent à faire des échanges avec les matelots. Les compagnons d’Himaré, chef de l’autre tribu, restèrent aussi, de sorte qu’il s’en trouva de soixante et dix à soixante et quinze à bord. Le capitaine, ne se croyant pas en süreté, appareilla aussitôt pour quitter la baie, et refusa de lireles certificats qu'Eitouna lui présenta pour lui inspirer de la confiance.

» Kitouna et plusieurs chefs étaient dans la chambre du Jean-Burt, quand tout à coup ils entendirent un grand tumulte sur le pont. A l'instant où ils se présentèrent à l'échelle du drome pour monter, un naturel blessé tomba du pont dans l'escalier. Us rentrèrent dans la chambre pour s’y mettre à l'abri : mais bientôt la claire-voie s’ouvrit, et l'on chercha, dit Litouna, à les tuer à coups de lance et de louchet dirigés dans tous les coins de la chambre; beaucoup d’entre eux furent blessés, quelques-uns tués. Ils cherchèrent alors des armes pour se défendre, trouvèrent un fusil à deux coups et des pistolets dans la chambre du capitaine; mais ces armes élaient à percussion, et sans capsules : ils ne purent s’enservir, Hs découvrirent enfin, dans une soute, des mousquets et des cartouches dont ils s'emparèrent pour se défendre, et parvinrent à tuer deux hommes de l'équipage, Aussitôt la claire-voie de l'escalier tut barricadée par les hommes du dehors, et bientôt ils u’entendirent plus rien,

» Eitouna suppose que l'équipage, effrayé de les voir maitres des armes à feu, avait barricadé les ouvertures, afin d'avoir le temps d'amener les pirogues et de se sauver ; car, dès qu'il arriva, lui et

les siens, sur le pont, ils n’y trouvèrent plus personne. I] assure que vingt-huit Zélandais et une femme furent tués, et vingt personnes blessées. Ce chef croit que le combat a été provoqué par les hommes d'Eimaré, qui auraient voulu s'emparer de quelques objets et qu'on aurait repoussés. Il dit aussi que, sans les armes à feu qu'ils ont trouvées, ils eussent été tous tués par les Français, Le combat aurait duré depuis deux heures après le coucher du soleil jusqu'à deux heures du matin. »

Tel est Vinterrogatoire d’Eitouna rapporté par M. Cécile. C'est un document très-obscur. Eitouna cherché à se disculper en accusant son collègue Eimaré. Mais admettons qu'il soit vrai qu’en remontant sur le pont, à deux heures du matin, il n’y ait plus trouvé personne; qu'étaiént devenus ou que devinrent alors les Français qui étaient dans la chambre du Jean-Bart avec lui et ses hommes? Certes, les naturels n'étaient ni descendus ni restés seuls dans la cabine du navire. Il est à remarquer qu’Eitouna ne parle pas des préparalifs faits par les naturels deux jours ayant le combat, et de l'attaque du navire, qu'ils exécutèrent en troupe. Comme je le dirai plus loin, j'ai souvent entendu raconter cet hor-

rible événement pendant mon séjour à la Nouvelle- |

Zélande, et j'ai recueilli la tradition, qui nous apprend qué lés choses se sont passées telles que je l'ai dit au commencement de ce chapitre. Eitouna, dans son interrogatoire, avait intérêt à nier toute préméditation.

Je reprends le récit du commandant Cécile.

Le comimandant Cécile, ayant fait donner des armés aux hommes du navire l’Adèle, fit une descente avec une compagnie de débarquement et détr isit plusieurs villages.

Les naturels s'étaient réfugiés dans l’intérieur des terres; on incendia leurs cabanes, on brüla leurs pirogues et on ramenaà bord un canot du Jean-Burt, ainsi que quelques objets ayant appartenu à ce même bâtiment.

Eitouna était dans une grande perplexité, demandant toujours quand on lé mettrait à mort. Le commandant lui fit annoncer qu'on allait le conduire en France, et que le roi des Français déciderait de son sort.

L'île Pal ne put être visitée À cause du mauvais temps et du brouillard. Peut-être quelques survivants du malheureux équipage y étaient-ils cepen- Gant réfusits.

Peu de jours après, l'Héroïne alla à Van-Garon pour tomber à l'improviste sur la tribu d'Eimaré ; mais les naturels la virent venir et s’enfuirent dans l'intérieur,

On détruisit leurs cabanes et on enleya leurs provisions.

Eitouna, prisonnier, était un objet d'étude pour tous. Une exquise sensibilité temptrait la sauvage énergie de ce chef, Quand le commandant Cécile lui eut fait savoir qu'il ne serait pas mis à mort et mangé, mais qu'on le condüirait on France, où le roi lui ferait sans doute grâce de la vie, sa première pensée fut pour sa femme, et il supplia qu'on la laissât venir à bord de la corvette et qu'on l'emmenit en France avec lui. Le malheureux ignorait qu'au moment mème où il fut fait prisonnier à bord de la Rebecea-Sims, sa femme, qui s'était jelée à la mer, avait EE tuée d'un coup de feu. Comme il paraissait ado-

rer celle pauvre créature, on lui laissa ignorer sa mort, et on lui dit que les règlements de la marine française s'opposaient à ce qu'une femme prit passage sur un bâtiment de guerre.

On défendit aussi aux femmes de sa tribu qui furent admises à le voir, del'instruire de la perte qu’il avait faite.

Eimoka, sa nièce, belle jeune fille de quinze ans, déclara que cette défense était inulile, et que ni elle ni aucune de ses amies ne ferait part à Eitouna de ce malheur.

— Car, ajouta-t-elle, s’il vénait à connaitre le sort de sa fémme, il se tuerait de désespoir.

C'est ce qui arriva plus fard. Eimoka avait prédit la vérité,

Les adieux d'Eitouna furent déchirants.

Tandis que la corvette apparcillait pour quitter les Chatam, il réunit avtour de lui plusieurs femmes de sa tribu, et, quoiqu’on ne püût comprendre ce qu’il leur disait, on vit bien que ses paroles devaient être touchantes, puisqu’en l'écoutant ces femmes pleuraient et poussaient des cris de désespoir. Puis, au moment de se séparer d'elles, il se fit couper par un des matelots une mèche de sés chéveux, la divisa en trois portions, qu'il bénit avec des prières et une pantomime expliquant clairement l'acte religieux qu'il accomplissait.

La première part de la mèche dé cheveux était d stinée à sa femme, la seconde à son frère; la troisième à Eimoka. :

Eitouna ne devait point voir la France. Deux jours après l'arrivée de la corvette à Taleahuna (Chili), on le trouva un matin étranglé dans les porte-haubans. Il était assis, et une courroie à bouele, dont le bout

-s'attachait à tm piton du bord, lui serrait le cou.

Hi lui avait fallu une force de volonté extraordinaire pour se suicider ainsi. Depuis plusieurs jours, on avait remarqué sa grande tristesse, son air sombre et les larmes qui Coulaient au bas de son visage quand il couvrait ses yeux avec sa main.

Le commandant Cécile, étonné, procéda à une enquête et sut que, malsré sa recommandation, on avait appris à Eitouna la mort de sa femme. C’est depuis ce moment qu'il s'était décidé à mourir.

diteuna avait toujours cru qu'il serait pendu aussitôt son arrivée en France, puis rôti à la broche, et servi sur la table du roi Louis-Philippe.

Quelques mauvais plaisants de l'équipage, auxquels il faisait part de ses craintes et montrait ses esquisses, le confirmaient dans cette croyance au licu de la combattre.

Il commençait à savoir lire, écrire et dessiner, et ses croquis, faits avec assez d'intelligence, représentient le plus souvent un homme pendu à une branche d'arbre.

Il était si fier, comme chef de tribu, que, lorsqu'on lui donna des vétements de matelot, il exigea positivement que l'on prit en échange plusieurs belles nattes de phormium qu'il avait emportées avee lui. Pendant les premiers jours de la traversée, il se tint constamment sur le gaillard d'arrière pour ne pas être confondu avec ces matelots dont il portait le costume,

ll était né au cap est de la Nouvelle-Zélande ; sa taille était au-dessus de la moyenne, sa complexion forte et nerveuse; sa figure, entièrement tatouce,

avait trois expressions bien distinctes qui, parfois, se fondaient en une seule, et qui donnaient alors à sa physionomie une expression étrange : le courage, l'intelligence, la ruse. Selon lui, son suicide devait honorer sa mémoire; car, pour un chef zélandais, c’est une honte de mourir de la main de ses vainqueurs ou de vivre leur esclave.

Voilà tout ce qu’on sait sur la catastrophe du Jean- Bart.Peut-étre que, arrivé en Europe, Eitouna eût fait de nouvelles révélations sur les causes du massacre. Celles que j'ai indiquées sont, à mon avis, non-seulement les plus répandues, mais encore les plus probables, et, comme tous les marins qui ont voyagé en Océanie, je suis porté à croire que la conduite de nos matelots a provoqué les terribles représailles de ces naturels, pour qui la vengeance est un devoir religieux. Un de mes confrères et bons amis, le docteur Assollant, embarqué sur le Jean-Bart, fut alors tué et mangé,

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