‹ La vie au desertChapitre 51 sur 175 · LE ROI THY-GA-RIT · texte numérisé non relu

LE ROI THY-GA-RIT

Notre visite forcée aux îles Chatam ne fut pas sans profit ; nous y tuâmes deux baleines, et, sans les ordres précis de l’armateur, qui avait décidé que nous exploiterions la saison des baies sur la péninsule de Bank, notre capitaine eût établi le quartier d'hiver dans l’anse du Jean-Bart.

Quand un capitaine a reçu des instructions, ce n’est qu’à la condition de réussir qu'il peut s’en écarter. Or, quoi de plus incertain que le succès d’un voyage comme le nôtre, et quelle responsabilité pèse sur le capitaine qui change, ou même qui modilie son itinéraire?

Nous quittâmes donc les Chatam avec regret, de même qu'avec regret nous avions quitté les îles Auckland. J’employai la matinée du jour de notre départ à parcourir les rives d’un lac d’eau salée, qui s’étend à deux kilomètres à peu près de la côte, mais sans chasser, voulant ménager mes munitions de chasse, et je ne me donnais pas la peine de fusiller les pies de mer, au corsage noir et au bec rouge, les courlis à bec jaune et à robe mouchetée de noir et de blanc, et les canards à crête rubiconde que je devais retrouver au port Olive.

Je me reposai un instant sur les restes carbonisés du Jean-Bart, dont une extrémité n'était pas encore ensablée, et, jetant un regard de tristesse sur les cases effondrées et désertes du village de Vanga-Roa et de Wai-Tangui, je revins à bord au moment de l'appareillage.

Le 8 mai, nous revoyons Tavaï-Pounamou à la hauteur du Lookers-Soons. 1 est midi, et nous serons encore obligés de passer la nuit dehors, car la brise du sud est faible, et nous ne ferons pas grand chemin de midi à ce soir. D'ailleurs, il serait imprudent d'aller prendre le mouillage pendant l'obscurilé,

A demain done, si l'ouragan, comme l'autre nuit, ne descend pas des montagnes.

Cook a donné le nom de Lookers-Soons (Speetateurs) à deux pics élevés qui dominent la côte en

cet endroit, et qu’une profonde vallée sépare l’un de l'autre; ce grand navigateur prit l'ouverture de cette valiée pour une baie. Une pirogue montée par des naturels parut en sortir. Ils vinrent silencieusement contempler le navire, puis s'éloignèrent en poussant un grand cri.

Les anciennes cartes indiquent donc à tort une baie de Lookers-Soons sur ce parallèle, et plus d’un navire affalé vers la côte a cru trouver un bon port 14 où une pelite catangue peut à peine recevoir quelques embarcations.

Le 9 au matin, nous obliquâmes un peu vers le sud; nous marchions lentement en exploitant la mer; car nous n'avions encore que dix-huit baleines dans la cale et dans l’entre-pont, et il en fallait trente et une ou trente-deux pour compléter le chargement.

Ainsi, nous rangeons de près l’ilot de la Table, gros rocher plat, planté comme une borne à l'entrée nord de la baie de Pegasus. De cet endroit, la langue de sable qui relie les terres de la péninsule, apparaît presque au niveau de la mer. À mesure que nous avançons, nous découvrons des pirogues baleinières croisant au dehors des caps nombreux dont la côte est hérissée depuis Akaroa jusqu'au port Cooper, et, vers quatre heures, nous laissons tomber l’ancre dans la crique de Oëtn, où nous ont devancés le baleinier le Neptune, de Nantes, et les navires le Grétry, l'Angehna, le Courrier et le Cousin, du Havre.

La Nouvelle-Zélande n’est point la terre fleurie, la terre aux rives joyeuses que des récits mensongers m’avaient dépeinte comme un Eden; non: tout y est triste, âpre et sévère, et le rideau des montagnes dérobe à nos regards les splendeurs et les beautés de ses vallées.

Partout des murailles de rochers et des remblais naturels de terre que tapisse une seule plante, la criste-marine, Quand, pour pénétrer dans l’anse de l'Héroïne (Oététa), on gouverne à quelques enciblures du morne d’Olimaroa, on est effrayé de voir surplomber au-dessus de la mature, et à plus de deux milie piéds de hauteur, une falaise coupée à pic et bariolée par les couleurs de zones horizontales de différents terrains mis à nu par quelque cataclysme,

Je prends note des principaux aspects et des caractères les plus saillants de ce vaste atlas de révolutions géologiques : par malheur, la science me manque pour utiliser ces souvenirs.

Du pied de cette falaise, on découvre en entier la golle de Togolabo, qui renferme plusieurs baies à bâbord, et dont le côté de tribord est séparé de la baie de Pégasus par une étroite langue de terre qui commence au cap Cachalot, entassement de rochus ainsi nommé depuis que le nayire baleinier le Gaclulot, du Havre, faillit s'y briser.

La perspective de ce golfe est un peu plus riante que celle d'Oététa. Elle se contourne, fuit aw loin, et se perd dans des massifs de verdure,

Rien n'est triste et désolé comme le havre de notre mouillage. Il est invisible au large. On dirait une échancrure profonde et circulaire, un vaste entonnoir pratiqué dans les terres, Quand on est à l'ancre, il faut lever la tête pour voir le ciel. Il est déjà dix heures, que le soleil commence à peine à rayonner audessus de la falaise d'Olimaroa, et, dès trois heures

de l'après-midi, il disparaît derrière le cap Cachalot.

Ici, l'œil cherche en vain un bouquet d’arbres ; l'oreille, le chant si vanté des oiseaux ; l’odorat, les pénétrants aromates des synanthérées qui foisonnent dans les baies voisines.

Rien ici, rien que ‘des brassiques sauvages, des lichens, des cristes et des mousses ; rien que les cris aigus des pics de mer et des moueltes, et les aboiements des chiens vagabonds; rien enfin que les miasmes infects qui se dégagent des cétacés pourrissant sur le rivage.

Cette baie a deux plages de débarquement.

Sur l’une, fume le camp des naturels.

L'entrepôt des navires ét le cimetière des marins occupent l'autre.

Le camp des naturels (et je le nomme ainsi parce que la tribu ne Vhabite que quand les Européens y viennent hiverner) est plein d'animation et de bizarreries. :

Des pirogues halées à sec sur le sable; des cases bâties péle-méle, couvertes et lambrissées d’herbes jaunes; des plateaux-garde-manger, élevés sur quatre piliers de bois et chargés de sacs de patates, de poissons desséchés et bottelés, et de gâteaux de fougère; des hommes enveloppés de nattes de chanvre ou de couvertures de laine blanche, tantôt marchant gravement, tantôt couchés en groupes, ou isolés sur les premiers plans dela colline; des femmes accroupies devant le foyer du ménage allumé en plein air, d’autres femmes lavant et battant entre deux pierres le phormium macéré dans le courant de Vaiguade; des enfants nus et frottés d’ocre rouge gambadant au bord de la mer, au milieu d’un chaos d’ossements de baleine que le retrait de la marée a abandonnés sur le rivage, dépouillés de leurs chairs et blanchis par le temps; des chiens hurlant et vaguant de rochers en rochers, et, pour fond au tableau, la montagne stérile à laquelle le village est adossé et qui semble, inculte et roide, s'élever jusqu'au ciel; tels sont les principaux traits du croquis de ce douar océanien,

L'autre plage présente un aspect bien différent,

Elle est silencieuse; derrière les tentes élevées pour recevoir le gréement des mâtures légères, qui ne servent plus pendant l'hivernage, et les tonnes et les barriques qui ont besoin d’être réparées, se dressent plusieurs croix de bois au milieu des toufles d’arcreks et des colzas sauvages à fleurs dorées ; chaque année, la baleine des baies tue un certain nombre de pauvres marins, et voilà leur champ de repos.

Pendant sept mois, le déme de terre des tombes

se hérisse d'herbes folles. Les bras des croix, foucttés par le vent et par la pluie, se déjettent et se brisent ; mais, quand reparaissent les navires, les amis vivants se ressouviennent des amis morts; les croix sont restaurées, repeintes en noir avec des larmes blanches, et couronnées de gnaphalies ; l'herbe des mausolées est émondée : on y sème quelques fleurs, et, tant que dure la saison de la pêche, l'alouette des sables peut becqueter la terre fraiche des plates-bandes, et la solitude de cette crique, que nous nommerons la crique du Souvenir, est égayée par les chansons et les coups de marteau des tonneliers de l'escadre,

Les voiles de l'Asia sont à peine cargutes, que de grandes pirogues, chargées à couler bas d'hommes

et de femmes, nous accostent. Je m'attendais à voir, dans une de ces embarcations quelque chef-d'œuvre de la sculpture océanienne, dont on a tant parlé; mais ce n'étaient que de vieilles nacelles de baleiniers que les insulaires avaient sans doute achetées au prix de plusieurs sacs de pommes de terre.

Le roi du district, le roi des Mahouris et des Wahines (hommes et femmes), sauta le premier sur le pont et s’avanga vers le capitaine pour lui souhaiter la bienvenue.

Je m'attendais naturellement à voir Sa Majesté Océanienne frotter, selon le rit national, son nez contre le nez du capitaine Jay, ancienne connaissance des hivernages précédents.

Je me trompais,

Une simple et brève parole, et une rude poignée de main à l'anglaise, ratifièrent l'échange de ce bonjour officiel.

Le royal personnage daigna ensuite saluer gracieusement les officiers du bord, au nombre desquels je me trouvais, et, comme je le contemplais avec un étonnement dans lequel son regard investigateur ne reconnaissait pas une assez large part de respect, il s’indigna, en pensant probablement que je révoquais en doute sa haute position sociale. Il m'interpella donc en se frappant la poitrine et en montrant de la main la terre, la mer et les gens de sa suite, et s’écria avec emphase, en mauvais anglais: *

— Apprends que je suis ici la même chose que, chez toi, Touititi french (ce qui voulait dire : Louis- Philippe roi des Français).

Je m'inelinai très humblement, à cette déclaration si péremptoire, et un traité d'amitié fut conclu entre nous,

Ce prince, bel homme de cinq pieds six pouces environ et âgé d'une cinquantaine d'années, n’est pas entièrement dépourvu d’une certaine majesté qui le distingue du commun de ses sujets; mais un sourire, involontairement enfantin, et un clignotement continuel des yeux tempèrent l'expression de sa physionomie, et sa figure ne serait pas plus bronzée que celle d’un paysan provençal, si elle ne se rembrunissait sous les linéaments noirs et rouges d'un épais tatouage ciselé dans la peau.

Son vêtement a subi le sort des pirogues sculptées et des saluts nationaux : il s’est europanisé, il est approprié aux rigueurs de la saison. Mais ce digne roi en est plus fier que du plus magnifique costume national! Si vous pouviez voir comme il se promène et compte ses pas sur l'arrière du bâtiment, comme il les cadence, comme il les mesure, tout en prenant garde de ne point dépasser le grand mât, car l'avant du grand mât appartient aux matelots, aux gens de peu, aux esclaves.

Son costume est vraiment original. Il se compose d'un large pantalon bleu, d'un chapeau goudronné et galonné d'argent et d'un earrick jaune à rotonde de six étages de collets superposés les uns aux autres.

On dirait une contrefaçon chargée du costume d'Odry dans les Saltimbanques.

Malheureusement, avec ce torse princier, les pieds sont nus. |

Il paraissait attendre quelque chose, et regardait de temps en temps avec impatience du côté de la terre. Une pirogue venait de s'en détacher et faisait force de rames vers le bâtiment.

Dès que le bateau fut à portée de la voix, il jeta une espèce d’appel, auquel une femme répondit,

Cette femme était la reine.

Il me fit l'honneur de me la présenter.

Cette vénérable matrone, coiffée à la Titus, abri-

. tait à grand’peine ses royales nudités sous une natte de phormium-tenax. Elle m’accorda un long sourire en hochant la tête, et croisa pudiquement sur ses seins les plis de ce cachemire indigène, qu’une aiguillette de dent de cachalot retenait agrafée sous le menton.

Les autres Mahouris et Wahines vinrent ensuite m'offrir leurs salutations; — salutations intéressées qu’il fallut payer d’un morceau de biscuit ou d’une pipe de tabac.

J'avoue que j'éprouvais, à la vue de ces mendiants sauvages, un triple sentiment de dégoût, de tristesse et de honte :

De dégoût, parce qu'ils étaient couverts de vermine et de malpropreté ;

De tristesse, car naguère leur tribu était noble et puissante;

De honte, car, après tout, ce sont encore des hommes.

Seulement, ces hommes s’enlaidissent de jour en jour ; ils copient nos manières. Les femmes, au moins, conservent leur nudité; mais les hommes surchargent de haillons sordides et incohérents leurs corps si souples, si vigoureux ét si beaux sous les plis flottants de leur grande tunique d'herbe. J'ai vu l'un d’eux, quelque ministre de Sa Majesté, probablement, porter un pantalon auquel manquait une jambe, Un autre se contenter d’une chemise de laine déchirée à la hauteur du nombril, Celui-ci s'est chaussé d’une visille paire de bottes et s’est coifft d'un casque de marin en cuir bouilli, et le resté du corps, compris entre le casqué et les bottes, est habillé d’un rayon de soleil. Celui-là, sauf un vieil habit noir, se montre dans la tenue céleste de l'Apollon vu Belvéder.

en’en finirais pas si j’entreprenais de passer en revue toutes ces toilettes excentriques.

Mais les costumes nationaux, les ornements de guerre et de fête, ils ont disparu ! A peine ai-je entrevu quelques femmes et quelques vieillards portant le mantelet végétal, le collier de dénts de requin, les pendants d'oreille de jade vert, le scapulaire en pierre de touche noire, et les cheveux touffus, ébouriffés et hérissés en porc-épic, avec de longues plumes blanches d'oiseaux de mer,

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