LES COLLÈGUES DU ROI THY-GA-RIT
Cinq minutes à peine se sont ¢coulées depuis que Thy-ga-rit — c'est le nom du roi d'Oététa == m'a signilié sa toute-puissance, qu'un autre Zélandais, aussi bien vêtu que lui, et arrivé sur une embarcation de pareil genre, m’annonce à son tour que lui, Ha-vy-ko, est ici la méme chose que Touititi en Vrance,
Puis un troisième personnage, Tha-Lé, vient à son tour revendiquer le méme titre,
Puis le grand, le magnifique, le colossal The-suy de Iko-ko-kiva vient me faire une pareille déclaration. C’est le quatrième depuis une heure.
Puis vient un cinquième roi, puis enfin un sixième, tous tatoués, tous écussonnés, tous rois, enfin.
Quelle polymonarchie quecette péninsuléde Banks, où je ne savais pas même qu'il y eût un royaume! D'où viennent les sceptres de tous ces rois inconnus? Est-ce du droit divin? est-ce du droit populaire ? est-ce de la légitimité ? est-ce de la majorité ?
Je posai cette question politico-sociale au capitaine Jay, qui visitait ces tribus pour la quatrième fois.
Il la résolut ainsi :
Les chefs des différentes tribus de la péninsule de Banks, et de la côte voisine du nord et du sud, se ré= unissent à Oététa ou à Akaroa, chaque année, pendant l’hivernage des baleiniers. Ils s’y rendent, alléchés par le désir de trafiquer avec les équipages européens, et ils enlèvent ainsi à Thy-ga-rit, véritable et seul chef des parages de port Cooper, la fleur des bonnes aubaines et des rentes que produit le monopole du commerce des jeunes filles et des pommes de terre, ces deux grands moyens d'échange des Nouveaux-Zélandais.
Si Thy-ga-rit avait assez de poudre ct de fusils, de sabres et de soldats pour faire respecter ses volontés, il engagerait ses illustres cousins à rester dans leurs royaumes ; mais il est faible, trop faible. Aussi fait-il contre fortune bon cœur, et invite-t-il cordialement, en apparence du moins, ses collègues à venir passer l'hiver dans ses domaines, où il les reçoit avec de grandes, sinon avec de sincères démonstrations d’amilié.
Voilà pourquoi un congrès annuel de souverains tatoués tient ses séances au port Cooper.
Quant à moi,.me voilà donc installé pour cing à six mois sur cette terre, la plus grande, la plus belle et la plus fertile des terres antipodiques.
J'aurai le temps de pêcher, de chasser, d’herboriser, d’étudier enfin sur toutes ses faces cette nature pleine de mystères que les illustres ou les plus hardis voyageurs n’ont encore entrevue qu'à vol doiseau.
On appelle Nouvelle-Zélande les terres australes comprises entre les 34° et 48° de latitude sud, et lés 16% et 176° de longitude est du méridien de Paris, On peut aussi les nommer terres antipodiques, car elles touchent presque à ce point du globe où viendrait aboutir un puits ouvert dans la cour de notre Observatoire et passant en ligne droite par le centre de la terre, Leur superficie équivaut à une zone de quatre cents lieues de long, sur une largeur très-variable, dont la moyenne ne serait que de vingt-cinq à trente licues. Le détroit de Cook, vaste entonnoir dont la grande ouverture est tournée à l’ouest, sépare les deux îles,
On ne sait À quel propos elles ont reçu de Cook le nom de Nouvelle-Zélande,
En jetant un coup d'œil sur mon journal, je vois que, depuis que nous haviguons dans ces patages, après le départ de Van-Diémen et jusqu'à notre entrée à Oététa, c'est-à-dire depuis le 3 mars jusqu'au 7 mai, soit soixante-cing jours, nous avots eu vingtneuf jours de tempête, de coups de vent qui pourraient compter pour de véritables tempôtes, à bord d'un autre navire qu'un pauvre navire baleinier,
er
Ajoutez à ces viugt-neuf jours de tempête, des brumes presque quotidiennes, un froid noir et triste et des houles formidables, même pendant les plus beaux jours, et vous n'aurez encore qu'une faible idée des misères de la navigation sous ces latitudes antipodiques. La vapeur, un jour, nous afranchira de ces misères.