‹ La vie au desertChapitre 53 sur 175 · TAILLEVENT SUR PIED · texte numérisé non relu

TAILLEVENT SUR PIED

Dès le lendemain de notre arrivée, on dégréa l'Asia de sa mature légère; les tonneliers installérent leur atelier sur la crique du cimetière, où furent emmagasinés, sous une tente, tous les objets inutiles à bord. Anrès quoi, nous nous préparames à compléter activement notre cargaison d'huile.

Il nous manquait alors dix ou douze baleines, et, si nous pouvions les tuer avant le commencement du mois d'août, nous ferions aussitôt voile pour la 'rance,

Cet espoir de revoir bientôt la patrie, de la revoir pour le mois de janvier, pour le jour des étrennes, ce charmant souvenir d'enfance, centupla le courage et l'énergie de nos homines, et ils se préparèrent gaiement à supporter les fatigues de la pêche des baies, fatigues bien autrement grandes que celles de la péche au large. Au large, on attend patiemment ou impatiemment que la baleine paraisse; on chasse, on tue ou on ne tue pas; sil’on ne tue pas, on revient à bord et on attend encore; si l’on tue, le navire s'approche lui-même du cétacé, et les opérations continuent, Dans les baies, c’est autre chose. Le navire demeure au mouillage; mais, bien avant le lever du soleil, les hommes montent sur le pont, avalent à la hâte une tasse de café chaud et partent six par six dans les pirogues.

Ils vont, hors de la baie, battre la mer le long des côtes et guetter des souffles de baleine; ils ont emporté avec eux du lard, du biscuit et de l'eau et ils mangent quand vient la faim ou quand ils ont le temps. Ils passent ainsi des journées entières. tantôt animés par la vue du gibier qu'ils poursuivent, tantôt faisant inutilement la chasse, et, le soir, ils rentrent à bord, harassés, éreintés, désespérés, mais prêts à recommencer le lendemain,

Si la chance est pour eux, le travail est plus grand encore, car il faut remorquer la baleine morte jusque dans le fond de la baie, d’où le navire ne peut sortir, puisqu'il y est mouillé et affourché, Ainsi, j'ai vu quelquelois des baleines tuées dès le matin au point du jour, et à plusieurs milles au large, n'arriver qu'à la nuit close le long du flanc de U Asia.

Moi, j'étais l'homme heureux du bord.

J'assistais au départ des pêcheurs, afin de recevoir les plaintes et les réclamations des malades ou des paresseux ; puis je redescendais dans ma cabine, et je dormais jusqu'au grand jour. Alors, quand le temps me souriait, quand je me sentais dispos, le canot de service, manœuvré par les novices, me déposait à terre,

C'était alors une longue promenade de tout un jour, soit que je m'arrêtasse dans le village, soit que je franchisse la montagne pour aller ch sser dans La forêt qui s'étend sus le versant du sud,

Mais, avant d'aller plus loin dans mes excursions, que le lecteur me permette de le ramener à un pauvre blessé que nous avons laissé sur son lit de douleur, au brave Taillevent.

Soixante jours à peu près s’élaient écoulés depuis amputation du pied; je pensais qu'il était assez fort pour descendre à terre; je comptais énormément sur la vue des objets nouveaux, sur le mouvement qu'il allait progressivement pouvoir se donner, pour guérir la blessure morale, bien autrement dangereuse chez lui que la blessure physique.

Depuis quelques jours, jelepréparais à cette grande aflaive du premier transbordement d'un amputé; le charpentier du bord lui avait fabriqué la jambe supplémentaire. Taillevent avait voulu que la tige en fût faite avec le manche en chêne de la hache qui lui avait coupé le pied; je me chargeai moi-même de matelasser la genouillère avec toute la ouate que je pus arracher à la doublure de mes habits, et une peau de loup marin à double poil. Ce fut à la fois un jour de joie et de tristesse que celui où je lui permis de descendre à terre, pour y respirer la bonne odeur des herbes, des synanthérées qui tapissaient les bords de notre aiguade.

J'aimais Taillevent. On comprend done toutes les précautions dont j’entourais sa première sortie, tous les soins que je pris pour adoucir ses premières douleurs et modérer les premières fatigues ‘de ses mouvements ; mais, enfin, je ne pouvais pas toujours être près de lui. Il le comprit parfaitement, et, de luimême, il m’invita à continuer ma vie de naturaliste, de botaniste et de chasseur.

Mais bientôt je m’apercus qu’une sombre mélancolie s'était emparée du pauvre blessé : il pensait à l'avenir, il regrettait le passé, il se voyait face à face avec la misère et la vieillesse; il pensait surtout à cet er gagné jadis pendant des années de pêche toujours heureuse, à cet or qui lui eût été si utile, pauvre mutilé, à son retour au Havre, et qu'il avait follement dépensé en quelques heures d’orgie.

Le*capitaine Jay, de son côté, lui faisait espérer, cependant, que l'armateur lui donnerait une place de garde-magasin; mais cette espérance ne le consola point, et, sans un hasard providentiel qui vint changer pour lui la face des choses, il se serait laissé, j'en ai bien peur, couler à l'éau, par quelque nuit sombre, pour en finir avec la vie,

Mais voici ce qui arriva :

lui prit fantaisie, un jour, d'exposer à l'air ot au soleil les hardes renfermées dans son cofre; les dames du village étaient justement venues oe jour-là rendre visite à leurs galants du bord, et maître Taillevent mit un certain orgueil à étaler complaisamment au grand jour, ses rechanges de terre, sa veste bleue de fin drap, son pantalon bleu, son gilet bleu, sa chemise bleue, son parapluie rouge et ses bretelles brodées, et bien d'autres choses encore.

C'est que maitre Taillevent, pour me servir de la langue des matelots, n'était point un des pannés, un de ces raffalés qui partent à la mer avec un coflre si peu garni, qu'un ral qui tomberait dedans se casserait les quatre pattes.

Je passais alors auprès de lui, et je lui fis mes compliments sur ses jeux de voiles, sur ses habits de rechange.

— Hélas! major, répondit-il, à quoi bon désor-

hh LES BALEINIERS

mais enverguer ma veste neuve, puisque je ne puis plus ni bouliner, ni courir grand largue? Tenez, en voilà encore une, de mes folies, et une bonne; c’est ma derniére.

Et, en disant cela, il ouvrait une boîte de carton qui contenait, soigneusement enveloppés dans un papier de soie, reposant sur des coussins de coton cardés, une assez grande quantité de médaillons, de boucles d'oreilles, de bagues, de chaînes de montre, tout un assortiment enfin de fausse bijouterie.

Je regrettai, alors, de ne pas avoir su plus tôt qu'il possédait ce trésor de coton cardé, je n’eusse pas allégé mes habits de leur ouate.

— Oui, c'est une de mes folies, répétait-il, et la dernière. Tenez, major, croiriez-vous que tout ce fatras de chrysocale me coûte vingt francs, un beau louis d’or! Figurez-vous, major, que, sauf votre respect (au reste, vous devez le savoir comme moi), le pont de la citadelle du Havre est encombré de faillis chiens qui, lorsque nous appareillons, nous embétent avec leur commerce de bijoux, couteaux, rasoirs, miroirs et flageolets, grâce auxquels, à les entendre, on peut, moyennant une pacotille de vingt francs et de la chance, revenir millionnaire. Nous allions partir et je revenais vers l’Asia, poussé de bon vent, quand une jeune fille me prit à l'abordage en me criant :

» — Capitaine, capitaine, achetez mes bijoux! achatez mes bijoux, capitaine

» C'était bien à propos, car je venais de me faire celle réflexion :

» — Taillevent, mon ami, tu possèdes encore vaigt francs, et tu n’as plus soif. Tu as encore un louis d’or, et les amis ne sont plus là, et ’ Asia se déhale à l’avant-port. Que vas-tu faire, Taillevent? ‘Tu ne peux pas décemment partir avec vingt francs dans ta poche... On peut tomber à l'eau et l'or se perd tandis qu’on prend une demi-tasse dans l'Océan et qu'on boit son bain de pieds. Non, pardieu! il n'en sera pas ainsi, et, comme dit la chanson :

I] faut qu'un baleinier Parte ayant mangé son dernier Denier.

Que faire donc? Reboire? Mais tu en as déjà par dessus les écoutilles.

» Et je me grattai l'orcille.

» Il me sembla qu'il me venait une inspiration du ciel. Je me trompais joliment 1

» — Taillevent, me dis-je, avant que de monter à bord, il faut que tu arrimes une bonne action dans ta conscience.

» Et la jeune fille me poursuivait toujours avec tes bijoux; seulement, comme, jusque-là, je ne lui avais pas répondu, de capitaine, j'étais devenucommandant, et, de commandant, amiral, :

» — Est-ce une pacotille que tu m’oflres en consignation, la belle fille? lui demandai-je agréablement.

» — Ob! au lieu de la prendre en consignation, achetez-la moi, mon amiral! — cela vous portera bonheur, et ma pauvre grand'mère, qui est malade, aura de quoi payer les médecins et les drogues,

» J'aurais envoyé au diable les drogues, les médecins et la grand'mère, si sa fille n'avait pas lé 8j

jolie ; et, en même temps, elle avait une voix si charmante, si douce, si caressante, qu'il me semblait que chaque mot qu’elie me disait me chatouillait le cœur. Je tournais et retournais mon louis d’or dans ma poche; je l'en sortis avec un :

» — Ah bah! après moi le déluget

» Et je le donnai à la belle marchande, et je sautai sur l’Asia en emportant sa boîte.

» Et voilà, major, voilà la boîte! C'est-à-dire ma dernière folie! Oh! mon pauvre argent! comme je t'eusse gardé, si j'avais pu deviner que je reviendrais au Havre avec des avaries majeures dans mes œuvres basses!

Tandis que Taillevent s’apitoyait ainsi sur sa prodigalité passée, tout en faisant sautiller au soleil les facettes des verres coloriés de sa bijouterie, une de ces dames, la grande coquette d'Oététa, la femme légitime et peu sévère du tayo (4) de l’Asia, jetait de longs regards de convoitise sur la pacotille du matelot et tendait la main pour recevoir soit une paire de boucles d'oreilles, soit une bague, soit une chaîne de montre.

— Elle n’est pas dégoûtée, madame Kar-Kar la blonde; on t’en donnera, de la bijouterie du Havre, prends garde!

Mais la Kar-Kar n’était pas femme à reculer devant un refus; la passion de l'échange est très-développée chez les Océaniens et surtout chez les Océaniennes ; elle proposa au harponneur de troquer ses boucles d'oreilles à elle contre une paire de celles contenues dans la boîte.

Je fis signe à Taillevent d'accepter sans marchander, et de donner ce qu'il avait de mieux à madame Kar-Kar.

Taillevent, plein de confiance en moi, lui présenta des poires en fausses perles qui valaient bien cinq sous la pièce.

Madame Kar-Kar, en échange, détacha ses boucles d'oreilles et les lui donna.

C'était tout bonnement de grosses pièces d’or espagnoles, connues sous le nom d’onces.

En effet, les insulaires n’emploient pas autrement la monnaie des peuples civilisés, dont ils ne connaissent la valeur que comme ornement. A peine possèdent-ils une pièce d’or ou d'argent qu'ils la perforent, Venfilent avec un lacet de phormium et en font des colliers, des boucles d'oreilles, des bracelets.

Chaque tribu possède ainsi une énorme capital, produit du commerce, mais surtout des meurtres et du pillage.

‘Tailleyent ne pouvait croire À sa bonne fortune. Je fus obligé de lui répéter vingt fois que ces deux pièces étaient de l'or le plus pur, et qu’elles valaient, à elles deux, cent soixante-huit francs, c'est-à-dire qu'il avait déjà plus que huit fois doublé son capital.

Madame Kar-Kar, de son côté, alla se pavaner avec ses poires de fausses perles parmi ses compagnes.

L’exemple fut contagieux : les femmes d’Odtéta et des autres tribus de la péninsule accoururent à qui mieux mieux pour proposer à Taillevent des échan-

(1) Chaque navire en relâche a son tayo: c'est l'ami, le commissaire, lo fournisseur acercdité du bord, Le nôtre se nommaut Kar-Kaur,

ges semblables, et le cuivre de ia pacotille devint or, ce qui ne contribua pas peu à guérir Œaillevent de sa mélancolie.

J'ai oui dire que, depuis notre retour, se promenant sur les quais du Havre, Taillevent retrouva sa jolie marchande avec un petit éventaire devant elle; alors il se rappela qu’elle avait été son bon ange, et considéra les cing ou six mille francs, produits par l’échange des bijoux faux contre les pièces d’or, des Nouveaux-Zélandais, comme étant la dot naturelle de la jeune fille.

Il l’épousa, et madame Taillevent est aujourd’hui reine du comptoir d’un petit café que fréquentent les marins, et surtout les marins baleiniers du port,

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