LE PORT OLIVE
Un matin, mon ami le roi Thy-ga-rit, qui, lorsqu'il venait nous rendre visite, ne manquait jamais d'arriver quelques instants avant nos repas, afin d’honorer notre table de sa présence, apparut le long du bord avec sa grande pirogue. Quinze femmes parfaitement nues lui servaient de canotiers, et l’embarcation était chargée de paniers de jones vides. Le capitaine invita Thy-ga-rit à déjeuner avec lui. Il accepta, et, tout en déjeunant, il nous annonça qu'il se rendait à sa maison de campagne, à son palais d'été, situé dans le port Olive, afin d'y faire une moisson de patates,
— Parbleu! pensai-je en moi-même, voilà une belle occasion qui se présente de visiter le pays, et de faire connaissance avec ces gros ramiers de la Nouvelle-Zélande, que nos marins gourmets osent préférer à nos faisans d'Europe.
Juste en ce moment, comme s'il devinait ma pensée :
— Eh! docteur, me dit le capitaine, si vous n’avez pas peur d'être patou-patoud (rôti et mangé), partez avec Thy-ga-rit,
Je ne répondis rien; mais, enchanté de la permission qui m'était donnée, sans que je la demandasse, je courus à ma chambre et reparus, un instant après, devant notre état-major, avec mon escopette sous le bras, ma carnassière sur le dos, et mon couteau de chasse passé à la ceinture.
Thy-ga-rit comprit mon intention, m'invita A prendre place dans sa pirogue, et nous partimes, aux grands élans de ses rameuses, tandis que, d'un ton goguenard, le capitaine, de dessus le tillac, eviait à mon nouveau patron de chaloupe :
— Bon appétit ! le docteur a la chair tendre!
Thy-ga-rit, qui entendait admirablement la plaisanterie, tendit la main, me pinga la cuisse, et ajouta en jargon anglais :
— You all seem beef ! (Vous étes:-la même chose que du boeuf!)
Les rameuses entonnèrent bientôt un hymne d'amour ou de guerre, je ne sais, dont le chant était incompréhensible pour moi, mais, en somme, mélodicusement sauvage et triste, et dont chaque mesure était marquée par le bruit cadencé de la chute des avirons dans l'eau,
Mais, tout à coup, 6 profanation t qui entrevis-e
parmi ces femmes? Ma reine de l’autre jour, la reine
d'Oététa, qui, ne croisant plus sur sa poitrine les plis de son cachemire indigène, l'avait jeté bas et maniait un aviron comme la dernière des koukies (esclaves).
La pauvre femme baissait tristement la tête; les autres la relevaient orgueilleusement. Leurs bras souples et vigoureux manœuvraient avec énergie; leurs regards obliques ne quittaient pas la pelle des avirons, et la pirogue volait comme une flèche, tandis que, moi, fumant gravement ma pipe, et jouant au pacha au milieu de ce harem, j’admirais ces filles de la nature, dont la peau reluisait au soleil comme un beau cuivre jaune.
Une étoile en tatouage ornait leur front. Une bande de laine rouge encerclait leurs cheveux noirs, et de bizarres linéaments bleus marquetaient leur poitrine
et leurs épaules.
Thy-ga-rit prenait plaisir à me faire les honneurs de son canot royal.
Ne sachant trop que lui dire, je lui demandai, par signes, pourquoi il ne se servait pas d’une de ces longues pirogues à proue et à bordages sculptés, qu'ils fabriquent eux-mêmes, avec le tronc d'un koridy peur carène.
il me répondit avec une énergique grimace de dédain, qu'il était trop civilisé pour employer encore un moyen de transport aussi primitif que la pirogue indigène.
Nous arrivames en peu d’instants sous l'immense falaise d'Olimaroa. Nous étions escortés par une troupe de mouettes blanches et de cormorans à aigrettes. C’est I que j'aperçus pour la première fois, sautillant sur les roches, la vraie pie de mer australe, si belle à voir avec sa robe de moire noire et son bec de corail. Le port Olive s’ouvrit alors devant nous. C'était bien quelque chose de plus vaste et de plus profond que la baie d'Oététa, mais ce n'était pas encore grand’chose. Un bouquet de bois que dominaicnt des pies isolés ornait le fond de l'amphithéâtre, et les atterrissages de droite et de gauche étaient partout abruptes, presque taillés & pie et sans verdure.
Le roi me montra, en passant, un îlot sur le bord duquel des milliers de grosses huîtres attendaient, en bayant au soleil, l'heure de la haute marée, J’étais loin de me douter, en jetant un regard de complaisance sur cet ilot, que, trois mois plus tard, j'y serais déporté à Ja suite d'un coup de queue de baleine.
Jusqu'à présent, rien ne flattait ma vus dans cette baie. out était morne, triste, pauvre et désert; mais mon chef de pirogue, qui souriait avec mystère en comprenant mon désenchantement, ayant gouverné à gauche, et doublé un cap qui s'avançait dans la baie, me prévint que, ce cap doublé, j'eusso à ouvrir les yeux. Je les ouvris, en effet, et bien grands, car le rideau qui me masquait tout à l'heure un riant paysage, venant soudain à être dépassé, j'aperçus un large bassin, fermé du côté de la pleine mer par le massif de ce dernier promontoire; à droite, par une ile longue, basse et sablonneuse ; et, à gauche et de vant nous, par un immense et verdoyant éventail de forêts.
Il était midi environ, Les rayons du soleil inondaient la berge et faisaient étinceler joyeusement les galets et le chaume doré do trois ou quatre jolies cases, dont les pignons étaient caressés par les bran-
ches fleuries des génestroles géantes. Notre canot fut bientôt amarré à un tronc d’arbre, et je sautai à terre plein d’orgneil et de joie, car enfin je me voyais à la Nouvelle-Zélande, je m’y voyais seul, loin de mes compagnons et de mes mats de l'Asie.
Seul, tout seul sur la lisière de ces forêts, seul et abandonné à la merci de ees féroces enfants de la nature, seul enfin, sans autre défenseur que mon courage, mon sang-froid et les deux canons de mon fusil. |
A peine avais-je fait quelques pas, que la population de ce petit royaume s'émut en mon honneur, je puis le dire sans fatuité, bien plus tôt qu'en celui de Thy-ga-rit.
Des hommes qui travaillaient à la construction d’un hangar d’une forme particulière, et que les indigènes appellent kownare ; des femmes qui fendaient avec l'ongle du pouce des feuilles de phormium, des enfants et des chiens qui vaguaient le long du bois, vinrent avec empressement à notre rencontre.
Les chiens aboyèrent, les femmes et les enfants crièrent :
— Poulo-0 ! poulo-o! ce qui veut dire: « Du pain! du paint »
Et les hommes, avec un frane sourire, me 5aluèrent en disant :
— Sois le bienvenu!
Mais je m’enfoncai aussitôt dans la forêt, pour échapper aux caresses insensées et aux demandes importunes de mes nouvelles connaissances, et pour utiliser en chassant le reste de la journée.
Le mois de mai est à la Nouvelle-Zélande ce que le mois de décembre est à l'Europe. La forêt, cependant, avait conservé ses feuilles d'été, et des fourrés de berbéridées me barraient le chemin à chaque instant, À mesure que je m’éloiznais de la côte, la nalure redevenait vierge. Ici, plus de sentiers battus par les glaneuses de branches mortes, plus de troncs d'arbre hachés par les matelots-bûcherons. Je ressentais peu à peu la fraicheur d'un isolement complet. Les oiseaux voltigeaient moins craintifs, les rarniers ne s'enfuyaient plus au bruit de mes pas, et les philédons, cachés dans les touffes d’acacias, ne cessaient de vomir, — je ne connais pas de mot qui rende mieux ma pensée, — ne cessaient, dis-je, de vomir dans l'air leur mélodieux ramage, Quelle merveilleusecréation du bon Dieu dans un jour de gaicté, que cet oiseau chanteur} C'est le premier ténor de l'Océanie ! Toujours en habit noir, à reflets bleus et brillants. Une toufle de plumes blanches, soyeuses et frisées, orne son cou comme d’une cravate brodée et d'un jabot à plis. Les indigènes l'ont biennommé en l'appelant le toui. Car il commence toutes ses symphonies par ce premier motet : Toui toui toui lou!
D'espace en espace, des troncs de kaikateas, immenses podocarpes, démâtés par la vicillesse, gisaient sur le so}. Une claivitve entourait presque toujours les débris de ces arbres gigantesques, et les lianes qui jadis se balancaicnt liées A leurs branches, couchées maiilenant avec eux ct rampant à leur surface, les enveloppaient d'un linceul de verdure, C'était au milieu de ces clairitves que je faisais ordinairement halie, Les pins et les platanes des environs y étaient en vue, et ma carnassière pouvait facilement s'y rem plir de pigeéns. Les ramiers de la Nouvelle-Ztlaude
sont magnifiques. Un plastron blanc les trahit aux veux des chasseurs, quand ils s’abritent dans le feuillage, et ils ont une gorge plus gorge de pigeon que la plus chatoyante ¢toffe de soie.
En ai-je tué, mon Dieu! de ces beaux ramicrs | vous seul savez le nombre de mes victimes. Je me reproche aujourd'hui leur mort inutile, car je ne les tuais pas pour apporter en France leur dépouille, digne de briller dans les plus magnifiques collections ornithologiques. Non! je les tuais pour qu’on les plumat, pour qu'on les rôtit et qu'on les mangeat. à
La journée touche à sa fin; demain, je reprendrai ma course. Je ferai le tour de la baie, et je reviendrai à bord en franchissant la montagne qui sépare le port Olive du fond de la crique d'Oététa.
Je revins donc au point d’où j'étais parti à midi. hy-ga-rit m'invita à passer la nuit sous son toit.
NUIT D'ANGOISSE a
La case de Thy-ga-rit avait vingt-cing pieds de long sur quinze de large ct cing de haut, autant que je puis me le rappeler. La porte était basse, si basse, que je fus obligé de ramper pour en franchir le seuil.
De chaque côté de la chambre s’étendait un lit de camp, que les indigènes appellent une tarala. Ce lit de camp est formé d’un treillis de branches de koko-la-mouka, branches droites, légères et flexibles comme le bambou ; il est pareil pour la forme à ceux de nos corps de garde, et descend en pente jusqu'au foyer qui flambe au milieu de Ja case, de sorte que, étant couché, on peut se réchauffer les pieds à des tisons ardents qui brûlent sans fumée.
On dirait que Dieu a poussé la condescendance pour ces enfants de la nature, jusqu’à leur donner un bois particulier qui peut brûler au milieu d’une case sans asphyxier par la famée ceux qui l’habitent,
Quand nous parlerons des productions de cette terre nouvelle, je vous dirai quel est ce bois, dont la combustion diffère tant de celle de nos bois d'Europe.
Je pris place sur la tarala, auprès de mon hôte royal, et j’apercus, de l'autre côté du foyer, cing ou six grands gaillards nonchalamment étendus sur uh lit pareil,
A leur silence, j'aurais pu eroire qu'ils dormaient; mais leurs yeux, étincelant aux réverbérations du foyer, tombaient d'aplomb sur moi.
Au-dessous de leurs yeux brillaient dans l'ombre, d'un reflet presque aussi sinistre, leurs dents blanches, plus longues que larges, étroites, aiguës, véritables dents d'antropophages.
Je ne pouvais pas détourner mon regard de ces yeux et de ces dents.
La féroce plaisanterie de Vall seem beef tintait sans cesse à mon oreille.
Les femmes au dehors chantaient doucement, (ristement, une chanson monotone, dont le refrain était toujours :
— Poulo-o! poulo-o! (Du pain! du pain!)
Moi, sans avoir l'air de remarquer la convoitise de
LES BALEINIERS hq
mes voisins, qui me regardaient du même ceil qu'un gourmand à la porte de Chevet, regarde un dindon truffé, je cherchais des yeux la pauvre reine, dont j'occupais sans doute la place. Je la cherchais pour partager avec elle seule mon biscuit.
Mais Thy-ga-rit, qui, lui non plus, ne me perdait pas de vue, vit que je cherchais quelque chose, et devina ce que je cherchais. ll se hâta donc de me signifier par une pantomime expressive que les femines ne mangeaient jamais devant les hommes, et que tout ce que l'homme choisissait pour sa nourriture était taboué pour elles.
Taboué, c’est-à-dire sacré, prohibé, défendu. H est même défendu aux pauvres femines d'entrer li où les hommes prennent leur repas,
J'avais déjà lu cela dans quelques récifs de voyageurs; mais je croyais que les Mahouries avaicnl renoncé au fabou, comme ils avaient renoncé à leurs armes primitives, à leurs costumes nationaux.
Point. La gourmandise faisait revivre le tabou.
Jem’exeusai donc, et le roi reçut la portion de ma galette, qui était destinée à sa femme.
Un de ces faux dormeurs dont les yeux et les dents m'inquiétaient tant, placés comme ils l'étaient, visà-vis de moi, avait sans doute remarqué que ma çarnassière contenait encore d’autres biscuits, car il se leva de sa place et vint à moi, non pas comme un vil mendiant, mais comme un trafiquant qui se eroit le droit de proposer un échange.
Il parlait un peu l'anglais. I m'offrit un morceau de jade vert pour un morceau de biscuit.
Je refusai. Il en offrit deux.
Et cependant le jade vert est pour les Nouveaux- Zélandais bien plus précieux que Vor ne l’est pour nous. Le jade vert! cette mystérieuse pierre qu’ils révèrent comme une image de la divinilé, et qu’iis vont chercher, à travers mille fatigues et mille dangers, dans lesprofondewrs dulacde Tawai-Pounamou.
Plus tard, je parlerai du jade vert.
Je tenais bon. Je ne voulais pas céder. Le capitaine Jay m'avait prévenu que céder une seule fois au caprice d’un Manhourie, c'était se déshonorer en quelque sorte, Dans un échange, il ne faut jamais accepter ce qu'ils vous offrent. Il faut toujours les forcer d'ajouter quelque chose à ce qu'ils ont offert ne fiit-ce qu'une bagatelle.
J'exigeai donc quelque chose en plus des deux jades. L’insulaive tenait à sa main un petit cahier de papier.
Je le lui demandai sans savoir ce que c'était.
Il hésita.
Je remis alors ma galette de biscuit dans ma carnassière, et me préparai à allumer ma pipe,
Lui me tourna Le dos, comme décidé À se passer de mon biscuit, et alla se recoucher près de ses compagnons.
Je ne voulais pas avoir l'air de faire attention à lui, et, quand ses yeux se fixèrent de nouveau sur les miens, mes yeux étaient déjà tournés d'u autre colt, au dehors de la case.
Que regardais-je?
Un spectacle assez peu attrayant, ma foi!
Accroupie devant une grande marmite de (ou'e, dont la base reposait sur un fourneau de galets, pareille à cette sorcière de Macbeth cuisant son ragoût infernal, une femme, la plus noire, la plus hideuse
d’entre toutes les femmes que j’eusse encore entrevues depuis que j'avais mis le pied sur la Nouvelle- Zélarde, une koukie, une esclave, sans doute, — car c'est un déshonneur chez ces insulaires que de faire Ja cuisine, — remuait avec un bâton les choses inconnues qui bouillannaient dans cette marmite.
Un fumet acre, une odeur de fraichin, comme disent nos matelots lorsqu'ils veulent qualifier cette odeur queles grands poissons de mer laissent après eux, me mordait à la gorge, et, quoiquela promenade eit développé mon appétit outre mesure, je devinai avec dégoût que l'heure du souper arrivait, et qu'il me faudrait sans doute y faire honneur.
En effet, Thy-ga-rit m'adressa un signe expressif qui voulait clairement diye: « Allons, mon hôte, il est l'heure de souper. »
Et il poussa uneexelamationrauque maissensuelle. C'était un ordre, le roi voulait être servi.
Ausitôt, la koukie rampa jusqu’au pied de la {arala et y déposa deux paniers de jonc, l'un rempli de pommes de terre fumantes, l’autre de poisson bouilli.
Sa Majesté entr’ouvrit le cabas, m'ofirit gracieusement de partager son repas, et, quand elle se fut servie elle-même, elle octroya le reste à ses aides de camp.
J’appelai alors à mon aide tout le stoïcisme dont un médecin est capable, pour avaler ces patates, auxquelles le poisson séché et rance avait communiqué un goût infernal et une odeur nauséabonde. Par bonheur, je fis assez adroitement glisser entre les fentes du lit de camp des lopins de morue et de congre qui, si j'avais eu le malheur de les avaler, eussent bien certainement produit sur moi l'effet du plus violent émétique.
Le gna-doua, cette pâte qu'ils fabriquent avec la racine d’une espèce de fougère (le pleris esculenta), passa un peu mieux, et, pour dessert, je tirai hors de mon carnier une jolie galette de biscuit,
A la vue de cette galette, Thy-ga-rit, qui avait déjà dévoré mon premier morceau de biscuit, m'envoya un gros hoquet de joie. IL savait bien que je ne le mangerais pas sans en briser quelques morceaux pour lui et les hommes du fond de la case, dont les yeux redoublèrent de flamme et qui firent claquer leurs dents blanches, mâchoire contre mâchoire, en murmurant :
— Poulo-o! poulo-o! (Du paint du paint)
Alors Vinsulaire qui était déjà venu à moi se leva de nouveau, et, tourmenté para passion du poulo-0, vint jeter sur mes genoux les deux morceaux de jade et le cahier de papier.
J'ouvris le cahier.
C'était un petit livret de papier blanc, comme en ont les euisinières et les blanchisseuses.
Celui auquel il avait appartenu était un compatriote, et il y avait copié des romances et des chansons.
Des chansons de Béranger surtout.
La promière feuille avait été déchire; la dernièro l'était à moitié; mais, dans ce qu'il en restait, j'aperçus ces mots : « J'appartiens à... ma... à bord... nay... le Jean-Bavt, »
Les intervalles où manquait l'écriture semblaient avoir été mouillés, puis frottés avec le doigt.
Je montrai ce mot Jean-Bart à la socictt, lo prononçant en même temps, el poussant une exclamation,
A l'instant même, un grand silence se fit, comme si la possession de ce carnet accusait chacun des assistants d’avoir pris part au massacre de nos malheureux compatriotes.
Je ne saurais dire l'impression que fit sur moi cette feuille de carnet moitié effacée, moitié déchirée.
Le combat, le massacre, l'incendie, le festin de la victoire, toutes les horreurs de la baie de Chatam, comme un panorama, se déroulaient devant moi, et je vis, en fermant les yeux et en frissonnant des pieds à la tête, je vis le sauvage qui dévorait la main qui avait écrit ces chansons; je vis les têtes dépouillées de leurs chairs, et les beuches à moitié rougies de ceux qui les avaient si joyeusement chantées la veille, quand ils célébraient l'élévation de leur nouveau capitaine.
Les Zélandais qui m’entouraient devinaient pourquoi je paraissais si douloureusement affecté. Cependant ils gardaient un morne silence. Ce silence m’épouvanta. :
Je craignais presque qu'ils ne voulussent se débarrasser de moi, de peur que je ne me rendisse leur accusateur devant un navire de gucrre.
Ce fut sans doute ce qui détermina celui qui m’avait donné le carnet, et qui parlait assez bien l'anglais à expliquer comment ce carnet se trouvait à Koko- Ra-ra-Ta (port Olive).
Son explication, donnée avec une aisance et un laisser aller parfaits, m’apprit que les vents avaient fait échouer sur la péninsule de Bank une pirogue de Chatam, et qu'eux, habitants de la péninsule, étant amis des Français, ils avaient cru bien faire en s’emparant des naufragés, en les tuant, en les faisant rôtir et en les mangeant, comme ceux-ci avaient mangé les Oui-Oui, nom sous lequel ils nous désignent, à cause de notre habitude de répondre : « Oui, oui, » à tout propos.
J'applaudis tant bien que mal à cette peine du talion; mais, croyant devoir faire un sacrifice à ma propre sûreté, je rendis le carnet à son propriétaire, et la joie reparut dans notre cercle.
J'aurais bien voulu le garder, ce pauvre carnet qui me parlait d'un compatriote; mais c’eût été une grande imprudence. Ils eussent cru que je voulais m'en servir comme d'un témoin accusateur; ces gens-là conservent éternellement la mémoire des faits à venger, ils croient que nous leur ressemblons, et qu'une fois offensés ou irrités, nous ne pardonnons jamais. Le souvenir des meurtres se perpétue ainsi chez eux par tradition, et, chaque fois qu'un navire français aborde à la Baie-des-fles, les Nouveaux- Zélandais se demandent avec inquiétude s'il ne vient pas tirer vengeance de l'assassinat de Marion Dufresne tué dans cette baie voilà tantôt quatre-vingt-dix ans.
Toutes ces idées terribles m’avaient tant soit peu bouleversé l'esprit; si j'eusse pu me lever, sortir, m'en retourner à travers terres, au risque de me perdre dans les forêts, jusqu'à l'Asie, je l'eusse fait à l'instant même, et sans hésiter, Mais il n’y avait pas moyen de fuir; j'étais venu là volontairement, je devais avoir l'air d'y rester volontairement, Je fermai donc les yeux pour ne pas voir l'effroyable socitté dans laquelle je me trouvais; mais, les yeux formés, je voyais une chose plus effrayante encore, c'est-àdire le rêve au lieu de la réalité,
Je pourrais passer cette nuit sous silence, ou bien
dire que je l’employai en philosophe intrépide, en observateur courageux, à étudier la physionomie des lieux et les allures des individus.
Et cela sans sourciller, pourrais-je ajouter.
Oui, mais je mentirais, et je ne veux pas mentir. |
Je dirai donc la vérité.
Oui, j'ai grelotté, non pas de froid, mais de
peur.
Et cependant, lorsque je pense aux folles terreurs quim’assaillirent pendant cette nuit passée à la merci de ces gourmets de chair humaine, je ris de moimême et me prends en pitié.
Qu’avais-je donc à craindre réellement?
Est-ce que je n'avais pas quitté l’Asia, au vu et .
au su de tout l'équipage? est-ce que le capitaine Jay ne savait pas où j'étais et avec qui j'étais? est-ce que la tribu de la Péninsule eût osé se mettre en guerre contre les navires qui fréquentaient les baies, et commencer les hostilités en m’offrant en holocauste au grand Atoua, à Dieu?
Est-ce que le capitaine Jay, en permettant que je passasse une nuit loin du navire ne connaissait pas, depuis longue date, le caractère pacifique de Thyga-rit et de ses rangatiras, c’est-à-dire de ses sujets nobles, et de ses ioukies, c'est-à-dire de ses sujets esclaves.
Il eût fallu que je devinsse agresseur pour courir quelque danger, et, certes, j'étais bien inoffensif et je calculais facilement que mon fusil et mon couteau ne me seraient pas d’une grande utilité, bloqué comme je l’étais au fond de la cabane.
Qui, mais la peur ne calcule pas, et, je l'avoue, j'avais peur.
La nuit s’écoula done lentement et pleine de réves horribles : toute une épopée de cannibalisme se déroula sous mes yeux; — ma mémoire évoqua les souvenirs les plus formidables. l
Les spectres des voyageurs assassinés jaillirent des lèvres qui racontaient ces assassinats; c'était une espèce de folie, que je n'ai éprouvée qu’une fois, une hallucination.
Tout à coup des chants de femmes retentirent non loin de nous dans le silence de la nuit.
Le roi, qui dormait, ainsi que tout le personnel de sa c@ar, se réveilla en sursaut au bruit de ces voix.
I] se mit sur son séant, et parut écouter religieusement,
De temps en temps, le chœur se taisait, et une femme seule chantait des paroles rapides et cadeneées sur un ton clair, élevé, sonore.
Je demandai d’un signe, à Thy-ga-rit, ce que signifiait ce chant,
— To-bigman, me répondit-il, to-bigman, (C'est pour Dieu, c’est une prière à Dieu.)
J'avais peu à peu, à force de raisonnement et de volonté, repris un certain courage. Il est vrai que la curiosité était venue à mon aide.
J'espérais assister à quelque cérémonie religieuse et nocturne de ee peuple, Je quittai done le lit de camp et sortis.
Mais, une fois hors de la case, je ne vis ni prêtre ni lévite.
La cabane était adossée à la forêt, et une aire s'6tendait devant elle jusqu'au bord du rivage.
La voix ne retentissait pas entre les arbres, et cependant je cherchais vainement à voir d'où elle par-
tait; mais, en regardant du côté de la mer, 1h où le grand promontoire finit et permet d’entrevoir quelques mètres d’horizon, j'aperçus, se détachant en noir sur le disque de la pleine lune, qui sortait lentement de l’eau, j’apercus, dis-je, une silhouette de femme agerouillée, levant la tête vers le firmament, priant tout haut de cette voix claire et sonore, et saluant avec ses grands bras nus le lever de la lune.
Je reconnus l’une de nos rameuses, je reconnus la reine, qui cessa sa prière aussitôt que l’orbe de la lune parut se détacher de la terre pour s’élancer dans le ciel,
J'étais hors de la cabane, et n’avais pas envie d'y rentrer. Je me promenai donc sur l'aire, allant de fa forêt à la mer et de la mer à la forêt, fort ennuyé que j'étais de ne pas savoir heure, Mais, en me rappelant celle du lever de la lune dés nuits précédentes et en la comparant avec l'heure du lever de celle-ci, j’estimai que le soleil ne paraitrait pas avant deux heures.
Pour peu qu’on passe quelques mois à la mer, on devient astronome pratique malgré soi.
La position des principales étoiles, leurs noms, leurs chroniques, nous sont familiers. On étudie surtout la lune, cette reine des nuits. J'ai vu des gens si expérimentés, qu'ils annonçaient, sans jamais commettre d'erreur, ia continuation ou la venue du beau ou du mauvais temps, du froid ou de la chaleur. Ils prédisaient les vents et les orages ; ils disaient l'heure présente, à cing minutes près.
J'étais devenu moi-même un de ces prophètes, Je calculai done que la nuit durerait encore deux heures; que faire pendant deux heures?
— Eh! mon Dieu! rêver à la patrie, penser à la France! penser aux amis, à la mère, à l'amante, réver à tout cela et frapper du pied en révant,
Tout à coup...
Je m'arrètai, j’écoutai...
Que venais-je donc d’entendre au bord de la forét?
Une clochette, sans doute, — la clochette d’une chèvre, et, sans que je visse la chèvre, la clochette tintait, tintait lentement d'abord, puis plus vite, puis partout à la fois...
Non, ce n'était pas la clochette d’une chèvre, c'était la clochette d’un oiseau, cet oiseau qui, chaque nuit, donne le signal du concert magique que les artistes emplumés des terres australes exécutent avant le lever du soleil.
Le premier qui vint interrompre le tintement argentin de cette clochette fut le toui, Il jeta dans la nuit et au milieu du silence une fusée de notes rapides et continues comme un bouquet de feu d'artifice.
C'était le premier ténor qui s'emparait de la scène.
Bientôt vinrent les chapelets égrenés, perle à perle, du glaucope, suivies des notes brillantes du troupiale.
Puis il y eut comme un solo de flûte de cristal ; c'était la fauvette de Tangara qui chantait son hymne nocturne. Les autres oiscaux s'arrétèrent un instant comme pour l'écouter.
Et tous ensemble reprirent comme un chœur immense, chacun faisant sa partie : ,
La mésange brodant sur l'harmonieux concert avec des triples et des quadruples croches ;
La colombe roucoulant en basse ;
Le traquet à tête bleu de ciel, habile baryton, allant de la colombe au toui, dela basse au ténor ;
Enfin le trichoglosse, à son tour, sema ses trilles savantes au milieu de cette merveilleuse mélodie, tandis que le perroquet trigops, le cimbalier de la forêt, mélait ses frémissements de cuivre au-timbre de la sonnette d’argent.
Je ne me demandais plus ce que j'allais faire en attendant le jour : j'écoutai.
J’écoutai pendant deux heures ainsi; puis le concert cessa peu à peu, et le toui seul continua de chanter. Le soleil était levé.
J'avais cinq heures de marche au moins pour arriver jusqu’au village d'Oéteta, et je tenais à arriver avant midi, car un malade m’attendait.
Jé quittai la case, souriant de mes terreurs de la nuit; mais c’est chose facile que de sourire des terreurs de la nuit quand il fait jour.
Je donnai à Thy-ga-rit la moitié de mon biscuit, ne me réservant que ce qu'il m'en fallait pour dé= jeuner.
Puis je distribuai, à chacun de ces insulaires aux yeux flamboyants et aux dents blanches et aiguës, un morceau de tabac, et, comblé de leurs bénédictions, je suivis le rivage dans la direction du fond de la baie, pour rencontrer ensuite la lisière de la forêt qui s'étend jusqu’à l'autre côlé de la montagne.
Jarrivai en vue de l’Asia vers midi, car j'avais marché vite sans chasser et sans herboriser.