‹ La vie au desertChapitre 55 sur 175 · UNE LÉGENDE ZÉLANDAISE · texte numérisé non relu

UNE LÉGENDE ZÉLANDAISE

Le pays où nous hivernions a ses légendes, légendes terribles et sanglantes, légendes de meurtres et de vengeances, qui peuvent se comparer à ce que nous avons de mieux en ce genre dans les annales de nos temps de barbarie.

Six mois de cohabitation familière avec les naturels, le prestige de mon état de médecin, les services rendus à quelques-uns d'entre eux, m'ont permis d'entrer plus avant que personne dans cette formidable arcane historique, fermée aux Européens.

Je vais done dire sur l’antropophagie tout ce que l’on a dit avant moi, et j’ajouterai à ce résumé sinistre ce que personne n’en a dit encore et ce que jen ai appris par mes propres études,

Les naturels de la péninsule de Bank et des baies voisines vers le sud, ceux avec lesquels j'ai des relations de tous les jours, de toutes les heures et de tous les moments, ne sont plus que les faibles débris d'une nation jadis puissante, détruite en partie par les excursions de ce terrible Taraboulo dont ils redoutent encore à chaque instant l'apparition.

Cet infatigable ennemi vient périodiquement détruire leurs récoltes; il choisit, pour entrer en campagne, le moment où les navires baleiniers se tiennent au large et où le bâtiment de guerre qui les protége a fuit voile pour la Tasmanie ou pour tout autre port de ravitaillement.

Les habitants de la péninsule, qui savent ce que présage le désarmement de leurs côtes, s'enfuient alors vers Olago. Mais ils n'échappent pas toujours à Taraboulo, le vautour de Cloudy-Bay.

Les malheurs de cette tribu, dont Thy-ga-rit est le véritable chef, datent de 1828.

En 1898. le chef de l'île de Kapiti, située dans le détroit de Cook, se nommait Topahai. C'était un homme énergiqne et aventureux. Emerveillé des miracles de la civilisation, il demanda à un capitaine anglais de le conduire en Europe, et, sur son refus. il se cramponna à la misaine, jurant qu'on le hacherait plutôt que de le faire retourner à Kapiti sans qu'il eût vu l'Angleterre.

Le capitaine consentit enfin à emmener.

Au bout de deux ans, il revint.

Le capitaine et les matelots avaient pris Topahai en amitié, l'avaient comblé de soins et d’attentions, l'avaient ramené enfin dans son île, dans sa famille, où il avait été reçu avec de grandes démonstrations de joie.

Il raconta comment, ayant eu, en Angleterre, une maladie grave, ses amis l'avaient fait soigner, le veillant tour à tour, et, à force de tendres attentions, d’attentions comme en ont seuls ces grands et sublimes enfants qu’on appelle les soldats et les marins, ils lui avaient sauvé la vie.

Que ferait, en échange, Topahai pour ses bienfaiteurs? comment leur prouverait-il sa reconnaissance?

En leur donnant tout ce qu'il pourrait recueillir de jade vert, car le jade vert est la pierre que les Nouveaux-Zélandais tiennent pour la plus précieuse, Et le jade vert ne se recueille que sur les bords d'un lac sacré, situé au milieu de Vile de Tavaï-Pounamou, dans le sud-ouest de la péninsule de Bank.

Topahai partit done de Kapiti à la recherche du jade vert, comme les anciens héros mythologiques qui allaient à la recherche de la toison d’or, ou des pommes des Hespérides.

I] passa par Akaroa. Les habitants le connaissaient de réputation et savaient son voyage en Europe : ils le retinrent et le fétèrent pendant quelques jours.

Cette fete et cette violence amicale avaient les plus cordiales apparences ; mais au fond s’agitait un autre sentiment.

Les Akaroens né pouvaient comprendre qu'un sentiment de reconnaissance fit seul entreprendre à Topahai un si long et si pénible voyage, et ils soupconnèrent que ce chef aventureux, ce guerrier terrible, n'était venu chez eux que pour les espionner, reconnaitre leurs forces et étudier le terrain, afin de revenir ensuite avec ses guerriers pour les réduire en csclavage. Sa mort fut donc résolue, et ils l’assassinèrent pendant les fêtes du départ.

Mais quelques-uns des guerriers de la suite de Topahai échappérent au massacre, et, revenant à Kapiti, annoncèrent le meurtre de leur chef,

Ce fut un grand désespoir dans l'île, d'autant plus que le fils de Topahai était encore trop jeune pour conduire la tribu au combat de la vengeance.

C'est alors que se révéla Taraboulo.

C'était un esclave affranchi de Topahai, un homme acti, rusé, énergique, courageux et reconnaissant, I] se dit que c'était à lui qu'appartenait la vengeance, et il fit le serment de venger l'illustre mort sur Maramvai et son fils, le chef présent et le chef futur de la tribu où Topahai avait été assassiné.

I offrit done ses services aux Kapitiens. Ceux-ci le reconnaissaient pour leur maitre en fait de ruse el de courage, ils le reconnurent pour chef et lui laisse

pT

rent le soin de tout préparer pour arriver au but désiré.

Taraboulo était trop habile pour aller attaquer ouvertement une tribu nombreuse, et qui, après le crime qu'elle avait commis, devait se tenir sur ses gardes. Il médita l’entreprise, arréta son plan, et attendit avec la patience d'un sauvage le moment de Vexécuter.

Cette occasion se présenta en 1830.

En 1830, le brick anglais l’Elisabeth, expédié de

Sidney à la Nouvelle-Zélande pour acheter du phor-

mium-tenax, vint mouiller à Cloudv-Bay.

Taraboulo offrit alors au capitaine Stewart dix tonneaux de phormium s’il voulait le laisser embarquer sur le brick avec cent guerriers, et le conduire à Akaroa. :

Stewart accepta le marché, embarqua Jes Kapitiens, et entra à Akaroa comme s’il venait pour yt'afiquer.

Maramvaï, chef d’Akaroa, sa femme, son fils et ses deux filles, se rendirent aussitôt à bord du brick, où le capitaine Stewart les reçut avec de grandes démonstrations d'amitié; mais à peine furent-ils descendus dans la chambre où on les avait conviés à un repas, que Taraboulo s’empara d'eux, les fit prisonniers, puis, à la tête de ses cent guerriers, tomba à l'improviste sur les mttheureux habitants qui avaient suivi leur chef ef qui encombraient déjà le pont du navire.

Ce fut une horrible boucherie.

On dit même que c’est à la vue du sang — l'odeur du sang produit l'ivresse comme celle du vin, — que les matelots anglais, prenant parti pour Taraboulo, se mélèrent à ces terribles représailles et fusillérent les Zélandais qui se jetaient à la mer pour regagner la côte à la nage.

Ce massacre accompli, les Kapitiens s’embarquérent dans les canots de leurs victimes, et, comme la catastrophe s'était passée presque hors de vue du rivage, les habitants des villages situés autour de la baie laisstrent aborder tranquillement leurs ennemis, croyant au retour de leurs compatriotes.

Nouveaux massacres encore!

Puls, quand la nuit vint, les fourneaux du brick s'allumèrent, les chaudières s’emplirent de membres humains, et, sous les yeux de l'équipago et du capitaine anglais, les anthropophages mangèrent}...

Le lendemain, le capitaine Stewart reprit la route du détroit de Cook, emportant les vainqueurs et leurs esclaves.

Maramvaï avait été jeté, pieds et poings liés, sur le pont, au milieu des morts et des mourants. Son fils, grièvement blessé, gisait à quelques pas de lui; pendant que les vainqueurs se livraient aux joies du festin, le fils approcha sa bouche de l'oreille du père et lui dit:

— Vous êles vieux, vous, mon père; on vous {uera; mais, moi, on me laissera vivre, el je serai condamné à remplir quelque honteux emploi. Taraboul» fera de moi son esclave, son cuisinier peutêtre! Préservez-moi de cette infamie : à deux pas de vous est une hache, prenez-la et tuez-moi...

Le père, sans répondre, montra les cordes qui retenaient ses mains; mais, de la tête, il approuya lé projet de son fils. Le fils alors rampa insensiblement

ra Le]

| jusqu'à la hache, s'en empara, conpa los liens de Ma-

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