LE GRAND BALEINIER DE SAG-HARBOUR
L’hiver, sans étre rude, empéchait parfois nos canots de chasser, et l'équipage, forcément consigné à bord, s’ingéniait à combattre l'ennui.
L'atelier de couture, qui avait fourni des robes de cotonnade à ces dames, chémait. Que faire? L'amour était sans attraits, et l’oisiveté fatigue plus nos hommes qu'une journée entière passée à manier l’aviron.
Les uns faisaient la lessive, d’autres raccommodaient leurs hardes, d’autres causaient en cercle ou écoutaient les histoires racontées par quelque ancien pêcheur.
La lessive des baleiniers est assez curieuse : ils trouvent dans la baleine la quantité de potasse nécessaire pour saponifier l’épaisse couche d'huile placardée sur leurs vêtements.
Vous savez, ou vous ne savez pas que le feu d’un fourneau où l'on fait fondre le gras, est alimenté par le résidu spongieux des fragments de graisse jetés dans les chaudières. Ce résidu, formé des mailles du tissu cellulaire renfermant l'huile, brûle rapidement et dégage beaucoup de calorique, et ses cendres sont riches en sel de soude et en potasse.
On recueille ces cendres et on les place dans une barrique maintenue debout, défoncée par en haut, mais ayant au bas un double fond, Ce double fond supplémentaire est perforé de trous nombreux, et séparé du fond ordinaire par un vide de quinze à viugt centimètres de hauteur, On verse de l'eau douce par-dessusles cendres; l'eau les traverse et entraîne les sels, et alors on pratique une ouverture au bas de la barrique, on recucille un liquide rougeatre, bien plus énergique que celui que nos ménagères appellent du lessif.
Ce lessif de baleine émulsionne complétement le corps gras et l'huile, et telle vareuse qui se tenait debout, tant elle était j aprégnée de e, devient,
après cinq minutes de friction, aussi souple et aussi nette que si elle n'eût jamais été trempée que dans l'eau pure.
Le capitaine permet ce nettoyage après chaque série d'huile mise en cale. -
Voilà donc où nous en sommes : les uns blanchissent, raccommodent leurs hardes, et d’autres, oisifs, causent ou écoutent des contes. Ces derniers font un cercle autour du maitre cook, qui a établi son moulin à café au bout d'un anspect emmanché dans le guindeau, et prépare à grands tours de bras nos rations de la semaine.
Maître cook, je vous l’ai dit, était le conteur breveté du bord. Il expliquait les rêves, glosait sur des pressentiments, présageait les coups de vent, savait par cœur le Petit Albert, et pratiquait adroitement certains tours de physique amusante, tels que la fabrication du poil à gratter, le moyen de mettre le feu à un bout de fil caret sans le brûler, et bien d’autres encore.
On le vénérait; on faisait mieux, on J’aimait. Quand le capitaine et lui pesaient, chaque soir, la viande salée destinée au lendemain, il imprimait, sans scrupule, un frauduleux coup de bascule à la romaine, et la ration de Jard des matelots grossissait aux dépens de l’armateur. En outre, il donnait toujours la solution des questions débattues dans le poste de l'équipage, et, quand il jugeait, c'était sans retour, c'était sans appel.
Cejourd’hui, la conversation était d'autant plus animée autour du moulin à café, que quelques esprits forts osaient contredire maître cook.
— Oui, oui, disait-il en suspendant la rotation du moulin, et retenant d’une main son bonnet, que le vent, tombé de la ralingue de misaine, menacait de jeter à la mer... Oui, oui! que l’arc-en-ciel du Nord me serve de cravate, et que je les fasse fondre dans le boîtier de ma montre, si vous en tuez une seule de ces baleines. Entendez-vous ?
— Il a raison, maître Cook, murmurèrent quelques hommes, découragés par huit jours de nage continuelle et inutile : il a raison.
— lla tort, et c’est moi que je vous le dis, moi que je suis un ancien du baleinier le Souvenir-de- Marseille... et que nous en tuerons!... et que ca sera bientôt, et que ce sera plus d’une, s’écria un harponneur provencal.
Seul, entre nos matelots, le Proveneal s'était toujours montré rétif à la voix prophétique du vieux cook. Celui-ci, pour toute réplique, secoua la tête, le poignarda d’un regard de travers, et recommença stoiquement à moudre le café.
— faut croire qu'elles ont le ventre bondé de cailloux, ajouta timidement un novice, Quand nous les accostons, elles se laissent couler bas, sans montrer Ja queue, Pas vrai, maître, qu'elles ont leur cale pleine de cailloux t
— Silence, Fatras! si tu n'as que ça à dire, silence ! s'écria d'une voix de tonnerre le cook, heureux de saisir l'occasion de décharger sa mauvaise humeur sur le pauvre novice; silence! — Tu as vu, tu as touché, tu as senti, tu as goûté du manger de baleine, cette sauce rousse qui flotte sur le bouillon de la mer, et tu prétends qu'elles avaient des cailloux? Allons done!,.. ce n'est pas ça qui les fait couler... Je le sais bien, moi... Je n'ai pas navigué pen-
dant dix ans avec les plus fameux capitaines du Havre, sans apprendre à connaître ces baleines-la... Elles sont aussi rouées que les baleines du Brésil Blanc; vous ne leur passerez pas le faux croc, mes petits enfants! — elles ont déjà fait voir le tour à des malins plus malins que les malins du Grand-Souvenir-de-Marseille !
— Eh! que c'est vrai qu’elles sont un peu volages, mais que nous les aborderons tout de même, et que je crève, moi, si je ne leur enfonce cinquante centimètres de fer dedans le flanc, reprit le Marseillais.
— Tu crèveras peut-être, je ne m’y oppose pas, bien au contraire, répliqua le cook. Mais, si tu mets tes centimètres de fer queique part, ce ne sera que dans l’eau.
L'assistance se prit à rire, et le cook, joyeux d’avoir toujours l'approbation générale, abandonna le manche du moulin, s’assit sur le guindeau, exhuma sa chique, la placa au frais, derrière son oreille, qu’il recouvrit de son bonnet, et, se croisant les bras, se prépara à satisfaire les curieux qui lui demandaient à grands cris pourquoi les baleines nous échappaient ainsi, en sondant, au premier bruit des avirons.
— Yous voulez done que je vous dise pourquoi vous n’en tuerez pas une seule, de ces baleines ?
— Oui, oui...
— Eh bien, je vas vous le dire... — Attention}... attention !
» Peigne de buis,
» Peigne de bois,
» Peigne de corne,
» Qui crèvent les yeux à ceux qui dorment.
Et le public répondit en chœur à cette invitation :
— Attention ! attention!
» Cuir de peau,
» Sous-pieds de guétres,
» Talons de bottes!
Et le maitre cook de débiter le prologue obligé de tous les conteurs de bord... Je passe quelques-unes de ses meilleurs invocations, mais des plus épicées, beaucoup trop épicées, même... Et il termina le préambule par cette série de coq-a-l'dne...
— Traverse montagnes, perruques et calogans !
» Arrive cing cents pieds au-dessus du soleil levant,
» Dans un pays charmant,
» Où les enfants de quatre ans
» Jouent au petit palet avec des meules de moulins à vent.
» Etoù quatre hommes et un caporal font lever le soleil à grands coups de perche.
» Attention! attention!…
Ce burlesque prologue est à un conte ce qu'est à une piece de théâtre l'ouverture qu'exécute l'orchestre. Un auditoire de matelots, étendus pendant le quart de nuit autour du grand panneau, sur lequel s'est accroupi un loustie conteur, cet auditoire, disje, a besoin d'être réveillé, stimulé, secoué, afin de prêter mieux l'oreille,
Or, ce prologue a pour but de secouer, stimuler et réveiller l'auditoire.
Maitre cook, n’ayant pas dédaigné ce coup de fouet, continua sérieusement en ces termes :
— Je vous disais donc que vous ne piqueriez pas une seule de ces baleines !
— Pourquoi?
— Ah! vous êtes curieux. — Soit! — Vous n’en piquerez pas, à cause de... de la... coquin de mot! ils’en va toujours quand j'ai besoin de lui... enfin, c'est à cause de la chose... qui disait... comme quoi... que quand on est défunt... ça consiste à être mort et 4 revenir dans le-gabarit d’un autre particulier..; Vous comprenez, n’est-ce pas?...
Ce début attira singulièrement l'attention des matelots. Le cook chercha encore un instant, mais inutilement, ce mot qui le fuyait, et, se promettant de me le demander quand j'irais allumer ma pipe à la cuisine, il poursuivit :
— Enfants, vous comprenez bien ce que je veux dire; vous ne piquerez pas une seule de ces baleines, parce que, autrefois, elles ont été de vieux baleiniers!
— Oh! oh! oht s’écria tout l'équipage.
— Oh! que je dis que ce n’est pas vrail... et que en voilà une de blaguet voulut s’écrier le Provençal.
Mais un murmure d indignation couvrit sa voix.
— Ah! vous riez... C’est pourtant connu dans tout le Nord-Amérique. Des baleiniers, des satanés baleiniers d’autrefois sont condamnés, pour leurs péchés, à revivre en baleines. Aussi, examinez-les bien, les vieux roués, quand ça s'amuse à soufiler un mille au vent à nous, et que ça n’a pas l'air d’aller de l'avant, ça vous entend, aussi bien que je l'entends, le cri de notre vigie, le grand hunier que l'on masse et le branie-bas de pirogues. Ça se laisse approcher à une longueur d’aviron, puis ça vous regarde en dessous, et, quand le harponneur selève, ça s’affale sans rien dire, à je ne sais combien de brasses de fond, et ça va se relever un mille plus loin, en soufflant et en riant... Va les chercher, jeune orgucilleux du Souvenir-de-Marseille... Oui, oui, mes enfants, ces baleines ne sont que des ci-devant baleiniers, et pas des Francais encore; ce sont des Américains, des anciens de Sag-Harbour. Hs flairent et reconnaissent l'odeur du goudron à trente milles dans le vent, et ne se laissent approcher que pour se distraire en nous entendant goddemmer.
» Je vous dis ça, moi, parce que c'est vrai et que je le tiens de personnages respectables qui sont toujours revenus au {lavre avec un complet chargement d'huile, et n'ont jamais menti, J'ai pêché pendant dix ans avec eux, et, si nous n'avions jamais chassé que du poisson de cette espèce, on aurait pu, cha que fois que j'ai débarqué, au retour, sur les quais du Havre, on aurait pu me prendre par les pieds et secouer mon individu la tête en bas... Bien sûr que les pièces de cent sous ne seraient pas tombées de mes poches... tout comme si j'avais fait un voyage à la part sur le Grand-Souvenir-de-Marseille.
— Attrape, Provençal!
— Oui, je me ferais un cure-dents avec le mât de beaupré et un mouchoir avec la grande voile (car, à terre, c'est malhonnôte de se moucher avec les doigts), plutôt que d'acheter, pour un verre de talia qui ne me mettrait pas la langue à flot, toutes vos parts d'huile que nous ferons ici jusqu'à la fin de la saison,
Et, cela disant, maitre cook reprit la manceuvre du moulin, tandis que ses auditeurs, découragés, le regardaient, bouche béante.
Ils semblaient attendre de nouvelles révélations.
— Eh bien, qu’avez-vous donc à me regarder, ‘vous autres?... reprit-il. Est-ce que vous ne me croyez pas? Parbleu! vous avez raison; je ne suis pas payé pour vous dire la vérité... Demandez-la à mossieu du Grand-Souvenir-de-Marseille... Mais que le feu du ciel m’élingue, qu'il vente la peau du diable à chavirer le bateau, à décorner les bœufs et à faire ployer mon pouce, si la cabousse (le fourneau) s'allume jamais pour fondre seulement une livre du gras de ces baleines.
— Pardon, maître cook, vous avez raison; mais dites-nous donc pourquoi, sans vous commander, pourquoi les anciens de Sag-Harbour sont devenus baleines... sans vous commander...
— Ah! c’est toi qui m’interroges, failli chenapan de novice... Vraiment, tu as des sentiments et de l'honnêteté. Je te dirai cela plus tard... quand ces messieurs seront las d'amener sur ces bêtes, et que nous ferons route pour la France... Apprends seulement, pour ta gouverne, que la chose s’est opérée il y a quinze ans, alors que tu étais encore au bossoir de ta maman... Oui, il y a quinze ans que toute une famille de Sag-Harbour, garçons, filles, mari et femme, toute la sainte famille, enfin, a été mise à l’eau... Et, depuis quinze ans, elle doit avoir pondu des petits... Voila pourquoi il y a tant de baleines de cette espèce,
— Racontez, racontez! fut le cri général des auditeurs. — Racontez!
Le cook se fit longtemps prier; mais enfin il céda. — Le Provençal, aussi curieux que les autres, ne s'éloigna pas; au contraire, il offrit au cook pour se réconcilier avec lui, une énorme chique neuve; mais celui-ci la refusa.
— Merci, dit-il, la mienne est 14, au frais, et, si je ne la travaille pas, c’est que l’histoire que je vais vous raconter est si épouvantable, que, dans le saisissement qu’elle ne saurait manquer de me causer à moi-même, j'aurais peur d'avaler le pruneau. — Je disais donc que tous les membres d’une famille de Sag-Harbourg avaient été gratifiés d'une queue et d'une paire de nageoires... Mais, d’abord, apprenez ce que c’est que Sag-Harbour.
» Sag-Harbour est le grand port baleinier de Long- Island, une ile du Nord-Amérique, une fameuse ile, entourée d'eau comme I’ Asia, et où il n’y a pas un seul particulier qui ne soit marin et baleinier, toujours commesur l’ Asia. Les femmes y sontsensibles. Quand un Frangais met le cap sur elles et laisse arriver, car le Français doit toujours se tenir dans le vent, elles masquent leur grand hunier pour l’attendre.…. Je sais cela, moi, j'en suis sûr, parce que, entre parenthèses, j'y airelaché, dans Long-Island, voilà dixans, en allant à New-York, par suite d'un satané coup de vent, et, comme alors ma perruque était plus noire que le coltar, et que je pouvais influencer avec avantage toutes les beautés qu'il me plaisait de relever avec mon compas, j'aibeaucoup navigué avec ces charmantes insulaires, qui portent fort bien la toile, et n'ont jamais le mal de mer que quand elles font un enfant.
» Mais lofe d'un quart pour elles. Ce n'est plus de mes scélératesses passées que j'ai à vous entretenir, Je
vous disais donc que le Sag-Harbour, un trois-mâts, un magnifique trois-mâts, jaugeant autant de tonneaux que je puis avaler de petits verres de genièvre (sans perdre la raison, par parenthèse), pendant la semaine des décomptes (1), — sept cents! — Ce trois-mats se nommait le Sag-Harbour, et, soit dit en passant, c’est une belle chose que de naviguer sur un navire portant lenom du pays. Chaque fois qu’on parle du bateau, on parle de la patrie, et le biscuit, tout pourri qu'il est, vous semble aussi bon que du pain frais; en parlant dela patrie, on tortille son morceau de lard salé, comme si c’était une tranche du cochon de Noél, et les fayots que je vous fais cuire avec tant de sollicitude, on les trouve aussi tendres que les petits pois du jardin de son vieux bonhomme de pére! et cette bière, cette bière au spruce, spruce-beer, pour laquelle je devrais obtenir un brevet de perfectionnement, il n’y a pas, dans toute notre Normandie, un quartaut de cidre qui la vaille. Ah! oui, tout y est bon quand le navire porte le nom du pays!... — Au reste, mes enfants, ce que je vous en dis, ce n’est pas pour vous indisposer contre l’Asia... Ne croyez pas non plus que j'aie de la rancune contre notre armateur. Non, non! mais j’avouerai avec vous que nous sommes traités comme des nègres, comme des chiens, et je vous garantis que, si j'avais un millier de petits écus de rente, il n'yaurait plus de capitaine ni d’amiral assez roués pour me donner deux cent cinquante francs d'avances et me faire signer l'engagement de manceuvrer les chaudières de son bord. Adieu la turlutine, si j'avais un millier de petits écust
» Mais reparlons du trois-mits de Sag-Harbour. *
» À son premier voyage, il revint avec cent barils d'huile, tandis que les autres en avaient deux mille. L’armateur fit une grimace au capitaine, mais ne le congédia pas. — Ils étaient cousins, et le cousinage, mes enfants, est très-utile en ce bas monde. Aussi, moi qui vous parle, jamais je n’aurais fait mon premier voyage de maitre cook sur l’Archimède, du Havre, voilà douze ans, si ma mére-grand (que Dieu ait son âme en paix), si ma mère-grand, vous disje, n’eût pas été la bonne amie présumée du grandpère du capitaine de l’Archimède, et, soit dit en passant, c’est de ce même capitaine de l’Archimède que je tiens les détails de l’histoire que vous avez l'honneur d'entendre raconter.
» Au second voyage du Sag-Harbour, même chance. Alors l'amateur fit deux grimaces eb demanda au capitaine s’il n'avait pas été faire la pêche aux piments sur la côte du Brésil, façon spirituelle de lui reprocher son malheur.
» — Look-Sharp, — et, soit dit en passant, le capitaine se nommait Look-Sharp, ce qui signifie bon œil, œil de vigie, — maitre Look-Sharp, ajouta poliment Varmateur, vous pouvez maintenant, si cela vous convient, aller prendre le commandement du Grand-Voltigeur-Hollandais.
» Le pauvre capitaine dégommé s’en alla, content comme une poule qui a trouvé un couteau; ne sachant plus dans quel aire de vent gouverner, il rentra au domicile de sa conjugale,
» — Petit, lui dit madame en l’embrassant, al-
(1) Le décompte est la somme qui rovient à chaque matelot pour sa part d'huile, au retour de la campagne,
lons acheter cette robe de soie que tu m'as promise,
» Look-Sharp, sans répondre, secoua la tête.
» — Petit, poursuivit-elle, petit, je veux ma robe de soie.
» Ces coquines de femmes ne dérdpent jamais!
» — Eh! va donc plutôt chercher ta vieille robe de coton. Nous la vendrons pour acheter du biscuit. Je suis coulé, madame Look-Sharp, coulé, et je n'ai plus qu’à prendre le commandement du Grand-Voltigeur-Hollandais.
» Voili-t-il pas qu’à cette déclaration madame la capitainesse se laisse tomber en pagaye sur le tillac de son appartement, et demeure immobile comme une drôme, l’écoutille des yeux fermée et poussant des soupirs par le grand panneau de sa bouche.
» Maitre Look-Sharp, au cœur sensible, s’élance vers la demeure du pharmaco voisin, et revient aussitôt avec un chargement de terre sulfurique pour tirer madame de cette bordée d’évanouissement
» Ah! le pauvre homme! n’aurait-il pas mieux fait de lui administrer une décoction de bois tordu (coups de bout de corde). La coquine venait d’appareiller pendant son absence... Elle avait filé son cable, la voleuse, emportant sa tirelire et les bijoux du ménage.
» — Ah! Look-Sharp! Look-Sharp, tu es un homme perdu, se dit à lui-même l’infortuné capitaine; plus de femme; plus de navire, plus d’argent!... Où mettre le Cap, maintenant, si ce n’est au large?...
» Et le malheureux, bien décidé à avaler sa gaffe (à mourir), se dirigea du côté de la mer.
» — Rien de plus facile que de faire un trou dans l'eau, pensait-il ; quand même je sais nager. — Dix livres de galets dans un mouchoir, et le mouchoir pendu à mon cou avec un morceau de bitord pour chaîne de montre, ça suffira.
» Le pauvre ci-devant capitaine chemina donc le long du rivage, jusqu'à ce qu'il arrivât à un endroit écarté; la marée était basse, ça ne lui fit pas plaisir, car il lui faudrait se mouiller les pieds et s’empétrer dans le goëmon avant que de rejoindre la pleine eau.
» Le soleil, sur le point de se coucher, avait déjà défrisé sa grande perruque de feu, et il ne lui restait plus qu'à décapeler sa culotte et ses bas pour descendre se rafraîchir dans le grand bassin. Look-Sharp prépara donc son portemanteau de voyage, en remplissant sa cravate de galets, et, tout en la remplissant, il soupirait, sanglotait, et levait les yeux au ciel, Mais ne voilà-t-il pas que, tout à coup, il voit venir vers lui, du côté dela pleine mer, un grand monsieur qui sort du rouleau des vagues, un grand monsieur en habit noir et en gants noirs, mais à la figure verdâtre et au nez en forme de patte d’ancre.
» — Voici, pensa le capitaine, un particulier qui me troublera dans mon opération. Mais quel drôle de chemin prend-il done pour m'accoster ? En tout cas, il ne doit pas avoir besoin d'une brosse pour enlever la poussière de dessus ses habits.
» Le grand monsieur noir s’avançait toujours, et Look-Sharp continuait toujours l'arrimage de ses galets. Il se lestait comme se lestent souvent les navires du Havre,
» Quand il n'y eut plus qu'une longeur d'aviron entre eux deux, le grand monsieur noir dit, sans ôter son chapeau :
» — Bonjour, capitaine Look-Sharp t
» — Bonjour, monsieur.
» — Ah! le particulier me connaît, pensa Look- Sharp; mais, moi, je ne le connais pas. Quel singulier personnage! Ce n’est donc pas un naufragé? Il vient à pied de la pleine mer, et il n’est pas mouillé, Oht ~ oh! ;
» — Que faites-vous ici, capitaine ?
» — Et vous, qui étes-vous donc, vous qui avez la propriété des canards; celle de traverser l’eau sans vous mouiller ? Qui diable êtes-vous donc ?
» Le grand monsieur noir fit une grimace avant de répondre, et il essaya derire.
» — Capitaine, est-ce que vous cherchez du poisson sous les galets ? reprit-il.
» — Je cherche ce qu’il me convient de chercher. Laissez-moi tranquille, que diable !
» Le grand monsieur noir fit une nouvelle grimace, et essaya encore de rire.
» — Le temps est beau, ce soir, capitaine.
» — Allons, retournez d'où vous venez. Si vous me connaissez, vous devez savoir qu'on n’a jamais beau jeu à se railler de moi.
» — Capitaine, ne nous fâchons pas. Je ne suis pas un railleur, et, si je vous connais, je connais aussi votre position et vos projets. Vousavez eu des malheurs; eh bien, si vous consentez à traiter avec moi, je puis vous rendre service.
» — Encore une fois, virez de bord, et donnezmoi la paix ; je n’ai pas d’argent pour payer vos ser-
-vices, que diable ! |
» — Et le grand monsieur noir fit une troisième grimace, et essaya, toujours en vain, de rire.
» — L’armateur qui vous a été le commandement du Sag-Harbour, est un de mes amis; il peut vous le rendre, si je veux.
» — In ce cas, dites que vous le voulez, s’écria bien vite Look-Sharp en jetant bas les galets de sa cravate. J'aurais peut-être meilleure chance à mon troisième voyage,
» — Ah! ah! vous vous radoucissez ; vous m'écoutez, vous ne voulez plus vous jeter à l’eau.
» — Mais, pour savoir si bien, et ce que j'ai fait, et ce que je voulais faire, êtes-vous done le diable ?
» Quatrième grimace du grand monsieur noir, et inutile tentative pour rire.
» — Je suis ce que je suis, et vous êtes ce que vous êtes, riposta aigrement l'inconnu, Bref, voulez-vous, oui ou non, reprendre le commandement du Sag- Harbour? Répondez sans louvoyer !
» — Oui,
» — Voulez-vous revenir avec un complet chargement d'huile de baleine à chaque voyage? Répondez encore sans louvoyer et sans embardées,
» — Oui.
» — Voulez-vous acquérir une immense fortune?
\épondez toujours sans louvoyer, sans embardées et le cap en route.
» — Oui, oui, mille fois oui.
» — Eh bien, tout cela sera ainsi que je le promets.
» — De grâce, dites-moi qui vous êtes. Etesvous le bon Dieu?
» À ce mot de bon Dieu, le grand monsieur noir ne fit plus de grimace, et n'essaya plus de rire; mais il bondit comme un poisson volant...
» — De par Jésus-Christ! dites-moi votre nom. |
» A ce mot de Jésus-Christ, le poisson volant fit plus que de bondir, il se tordit comme une anguille de buisson.
> — Vraiment, on vendrait le bon Dieu pour être votre ami, ajouta Look-Sharp.
» Cette fois-ci, le grand monsieur noir salua le capitaine jusqu’à terre et lui sourit avec tant d’amabilité, que celui-ci, ne remarquant pas qu'il avait un œil vert et l’autre rouge, lui demanda ses conditions.
» — Mes conditions sont que tous les membres de votre famille, et vous-même, capitaine, vous deveniez baleines après votre mort.
» Look-Sharp, épouvanté, scia deux ou trois pas en arrière, et recommença sa chanson :
» — Mais d’abord, dites-moi qui vous êtes?
» — Tu le sauras après.
» — Non, je veux le savoir d’abord!
» — Eh bien, je suis le roi des baleines, l’empereur des cachalots, et, sur tous les océans, ilne se donne pas un seul coup de harpon, un seul coup de lance, sans que je le permette, afin de punir quelques-uns de ces animaux, mes sujets, rebelles ou mauvaises têtes. Y consens-tu?
» — Avant de mourir, ferai-je fortune?
» — Oui, etj’oubliais de te dire que tu ne mourras que lorsqu’il y aura quelqu’un de mort dans ta famille, et que, sans le savoir, tu auras fait soufiler le gros sang à ce personnage, devenu baleine ou cachalot.
» — Marché conclut s’écria Look-Sharp rassuré par cette dernière clause du traité.
» Et il tendit la main au grand homme noir, qui lui tendit aussi la sienne.
» Look-Sharp trembla malgré lui en pressant la main du grand homme noir, car, sous le gant noir du particulier, il sentit quelque chose de plus dur que des doigts et de plus pointu que des ongles.
» — Maintenant, il faut que je te marque, afin de te reconnaitre; c’est ma méthode; il y a tant d’individus qui font des aflaires avec moi, que je ne pourrais pas me rappeler les noms de tous.
» Et il étendit sa grande main gauche, qu'il posa sur la tête de Look-Sharp, et il le fit tourner vers le soleil, qui ne montrait déjà plus que le bout de son nez, en lui disant :
» — l'erme les deux yeux!
» Le capitaine ferma les yeux.
» Alors il posa deux grands doigts de sa grande main droite sur chaque œil de l'aspirant, et, après avoir marmotté quelques mots à voix basse, il lui dit:
» — Ouvre l'œil gauche et regarde à Vest.
» Look-Sharp ouvrit l'œil et regarda.
» — Ouvre l'œil droit et regarde à l'ouest.
» Look-Sharp obéit encore,
» Ensuite le grand monsieur noir passa sous le vent à lui, et s'inclina jusqu'à terre, en disant :
» — Je te salue et le nomme le grand baleinier du Sag- Harbour !
» — Où m'avez-vous marqué? demanda le capitaine, qui se frollait les yeux.
» — La première personne que tu rencontreras sur le port te le dira... Mais, avant de nous séparer, il faut que je te montre quelque chose,
» |i ramassa un galet, cracha dessus, et dit à Look -Sharp :
» Regarde, et raconte-moi ce que tu vois dans ce crachat !
» — Je vois trois embarcations qui chassent une baleine : les embarcations sont aussi larges qu'un cheveu, et quatre ou cinq fois plus longues que le cheveu n’est large. La baleine est grosse comme une jeune puce. Elle souffle à un quart de mille sous le vent à eux, et son soufile est moins épais que le filet de vin qui sortirait d’une barrique percée avec un poil de cochon. « Nage, nage de l'avant! nage dur, » mes enfants, » crie l'officier quia une chemise de laine rouge, des mains sales et un pantalon taillé dans une vieille voile de grand hunier, « nage dur! >» nage encore un coup. — Debout! debout! harpon- » neur! Scie à culer, enfants, scie à culer ! — Pique, » pique donc!... Amarrée! amarrée! et la baleine » piquée file son nœud.— Ah ! quelle course en char » à bancs, mille dieux! Hale la ligne, maintenant, et » puis un bon coup de lance... Hourra ! hourra! Elle » soufile déjà le sang... C'est le harpon qui l’a tuée... » Enfoncé l'officier ! »
» Look-Sharp allait continuer l'historique de cette pêche à la baleine dans un crachat, mais le grand monsieur noir ne lui en laissa pas le temps. — Il lança au loin le galet merveilleux, et dit:
» — Que conclues-tu de ce que tu viens de voir?
» — Ma foi! j'en conclus qu'il faut que j'y voie furieusement clair. — Je n'ai pas de lunette d’approche devant les yeux, mais je crois que vous m'en avez arrimé une demi-douzaine dans chaque œil,
» — Non. Désormais, tu y verras clair, et tu seras bien nommé Look-Sharp; je suis content de toi. Tu verras la baleine à cent milles de distance et à cent brasses de fond. Au revoir, grand baleinier du Sag- Harbour! rentre à ton domicile, et tu auras dès ce soir, des nouvelles de ton armateur.
» Et, cela disant, le grand monsieur noir s'en alla, en prenant le chemin de la marée qui montait,
» Look-Sharp, en traversant la ville, trouva, sur son passage, plusieurs matelots de son équipage et beaucoup de ses amis; mais ils avaient l'air de le mépriser, depuis qu'il n'était plus capitaine.
» — Pauvre homme! se disaient-ils, il a tant pleuré, qu'il en est devenu louche.
» Dès le même soir, la voiture de l’armateur s’arréta devant sa porte, et, l'armateur qui, sans savoir pourquoi, avait réfléchi, depuis le matin, lui fit signer un nouvel engagement de capitaine.
» Madame Look-Sharp vint demander pardon et s’excusa en meltant sur le compte de ses nerfs sa fuite du matin. Elles sont ainsi faites, ces dames de baleiniers. Elles ressemblent aux lampes de cambuse; elles ne brûlent que quand elles ont de l'huile.
» Le mari pardonna, partit, et revint, après huit mois de voyage, avee son nayire plein d'huile jusque par-dessus les barres de cacatois. Le tonnelier du bord fut décoré pour avoir inventé la manière de foncer les pirogues, alin de les remplir d'huile, et le maitre charpentier dressa des plans pour construire, au prochain voyage, une cale supplémentaire dans chaque hune,
» La réputation de Look-Sharp s‘ctendit, comme un coup de veut, dans tout le Nord-Amérique. Les armateurs se le disputérent au poids de l'or, elles
capitaines ne parlèrent plus qu'avec jalousie du grand
LES BALEINIERS 71 ——<—<—<—$—<—— nn ————————
confrère du Sag-Harbour. Ml exécuta quatre voyages, tous aussi heureux que le premier, et sa femme, pendant les quatre voyages, lui apporta quatre petits enfants,
» UH voulait déjà se mettre à quai (se retirer du service) pour toujours, car il se sentait assez riche «pour ne plus risquer d'aller prendre une demi-tasse dans le grand bassin; mais madame, qui avait mis le cap sur un palais de New-York, le pria tant et tant de filer ’écoute du grand foc encore une fois, qu'il céda et se prépara à partir.
» Mais ne voilà-t-il pas que, la veille de l'appareillage, le choléra emporte ses quatre enfants. » — Stop, minute! s'écria-t-il, je ne pars pas,
» — Tu partiras. Je te les remplacerai.
» — Je ne pars pas.
» — Tu partiras. Je t'en ferai plutôt huit.
» — Je ne pars pas.
» Elle ignorait, la malheureuse, que son époux était inscrit au registre matricule du roi dés baleines et de l'empereur des cachalots! Elle Pignorait, et fit si bien, que Look-Sharp, entortillé, obéit, et partit en faisant cette réflexion :
» — Je ne cours pas plus de dangers qu’autrefois ; l’aiué de mes enfants morts avait quatre ans ; puisqu'ils sont devenus baleines, ils ne sont encore que des baleineaux, des cafres. Eh bien, je ne piquerai pas de cafres.
» Il ne chassa done pas de cafres, et fit un voyage très-heureux.
» Son épouse, qui, pendant son absence, naviguait avec un jeune commis aux écritures, l’entortilla de nouveau, el le contraignit à partir, mais pour la dernière fois, pour la clôture définitive et sans remise.
» Pendant qu'on réarmait Je navire, le père Look- Sharp, vieillard de quatre-vingts ans, rompit son câble (mourut), Look-Sharp résolut d'abord de ne pas partir, mais il réfléchit, comme il avait réfléchi a la mort de ses enfants.
» — Mon père, se dit-il, élait bossu de son vivant; il doit done être baleine à bosse après sa mort. Or, nous ne pêchons jamais Ja baleine à bosse, elle est trop maigre; il n'y a donc pas de danger que je tue mon père baleine, File l'écoute du grand foc! — Adieu! va pour la dernière fois.
» Six mois après, Look-Sharp n'avait plus besoin que d'une seule baleine pour retourner chargé à Sag-Harbour, et il amena sa pirogue sur une grosse mère qui jouait avec son cafre à un mille du bord.
» — Sauve la vie au cafre! cria-t-il au harponneur.
» Trois heures après, le pauvre petit cafre nageait autour du navire, et Îairait avec anxiété les bordages de la calé, où sa maman était descendue, coupée en morecaux,
» — Enfants, tout est dit, s'écria alors Look- Sliarp; en route pour chez nous, — Au vent la barre, timonnier ! — Brasse carré, et arrive pour Sag-Harbour!
» EL il se disait à luieméme :
» — Si maintenant le grand monsieur noir, qui m'a rendu louche et m'a fait faire ma fortune, me raltrape jamais à espeller des baleines, je veux que les cochons rôlis Courent dans les rues de Sog-Harbour, la fourchetle sur le dos, et Li moutarde sous la queue! AW! oui, ce sera un fameux roué, si ja—
mais il me voit reprendre un harpon et une lance}...
» Et, se frottant les mains, il descendit se coucher. Mais, avant de se coucher, on écrit toujours le journal du bord. Il écrivit donc.
» — Croissez, croissez, mes petits-enfants, mes bons cafres, murmurait-il en écrivant; poussezvous du gras jusqu’à deux cents baleines; j'irai vous rejoindre quand je me mettrai en dérive, comme mon père, à quatre-vingts ans |
» Mais ne voilà-t-il pas que, tandis qu'il écrivait, il entendit un bruit comme un grattement à l'un des sabords de l'arrière de la chambre. D'abord, il n’y fit pas grande attention, pensant qu'un bout de corde à la traîne chatouillait le couronnement du navire. Mais le bruit redoubla, I’écoutille du sabord se souleva, et une figure se montra... Une figure avec un nez aplati, en forme de patte d’ancre, une figure avec un œil vert et un œil rouge, une figure, enfin, pareille à celle du grand monsieur noir de la marée montante.
» Et, de cette figure, il sortit une voix qui prononça ces mots :
» — Sans vous déranger, pardon, excuse, maitre Look-Sharp: écrivez ceci sur le livre du bord : « Cejourd’hui, tant et tant, le capitaine du Sag-Har- » bour est tombé à la mer, et n’a pu être repéché... » Ecrivez ceci, et donnez-moi la main. |
» Et le grand monsieur noir allongea le bras, et, au bout de ce bras, il avait une griffe en forme de foene, laquelle se cramponna sur l'épaule du capitaine.
» — Hold! s'écria celui-ci, que siguitie cette poignée de main? Est-ce que j'aurais fait souffler le sang à l’un des membres de ma famille?
» — Pas possible?
» — C'est plus que possible, — c'est vrai, — tu viens de tuer ta femme, qui, ce matin, était accouchée d'un petit garçon.
» — Ah! Ja satanée femelle! Il était done écrit quelle ferait toujours mon malheur, J'avais recommandé d'épargner le cafre.
» — Celui-là, tu pouvais le tuer,
» — Pourquoi ?
» — Parce qu'il est à la consignation d’un commis aux écritures. Allons, dépêche ! il vente bonhe brise, et je ne suis pas à mon aise, ainsi cahoté à l'arrière de ton bateau.
» Le pauvre Look-Sharp n'était pas d'humeur à obéir; mais le grand monsieur noir le hala en dehors, comme un paquet d'étoupes, et fit avec lui un plon- ‘geon que jé ne voudrais pas faire, mes enfants |
» Le lendemain matin, pas plus de capitaine dans la grand'chambre que dans le gousset de montre de ma culotte des dimanches, et l'équipage se demanda :
» — Où donc est-il?
» Le second du bâtiment prit le commandement, et on fit route pour Sag-Harbour.
» Longtemps on vit une grosse baleine qui nageait dans les eaux du batiment; mais le bâtiment n'en avait plus besoin, tout chargé qu'ifétait…
» Telle est l'histoire du grand baleinier de Sag- Harbour, Lui et sa famille habitent les parages où
us bourlinguons; vous devez bien penser qu'il a fait connaissance avec toutes les baleines de la localité, et qu'il leur a enseigné la manière d'échapper aux harpons, aux lances et aux louchets.
oo
» Voilà donc pourquoi vous n'en piquerez pas une seule, eussiez-vous navigué déjà sur le Grand-Souvenir de Marseille! »
Et maître cook, tournant le dos à ses auditeurs ébahis, remit sa chique à flot, et recommença à moudre son café.