‹ La vie au desertChapitre 67 sur 175 · LA CARABINE BALEINIÈRE ET LA BALEINE MÈRE · texte numérisé non relu

LA CARABINE BALEINIÈRE ET LA BALEINE MÈRE

C'était pendant ces longues journées de mauvais temps que nous envisagions avec effroi et les dangers et les lenteurs de la péche. C’était alors que nous passions en revue les différents systèmes proposés pour tuer la baleine autrement qu’avec la lance : soit le canon-harpon ou le fusil-harpon de M. François de Nantes et des Américains, soit le harpon assaisonné à l’acide prussique de M. Gervais, etc., etc... Nous ne connaissions pas encore les projectiles Devisme et sa carabine baleinière.

Des expériences presque quotidiennes depuis un an, expériences tentées sur des animaux vivants et sur des corps inertes d’une grande profondeur et d'une pénétrabilité résistante, ne permettent plus de douter que ce projectile foudroyant et sa carabine d’un calibre spécial, ne puissent être employés à la pêche des grands cétacés.

La carabine est aussi facile à manier qu’un fusil ordinaire ; le transport des projectiles dans les pirogues n'offre aucun danger, et l’on est en droit d'affirmer, sans crainte d'être démenti, que désormais la chasse aux baleines ressemblera à une chasse aux canards sur les étangs.

L'invention de M. Devisme provoquera non-seulement des modifications radicales dans l'armement des navires commissionnés pour la grande pêche, mais elle influera encore sur l'avenir de cette industrie, naguère si florissante, aujourd’hui lañguissante et pleine de mécomptes.

Un navire baleinier, ayant trente-six ou quarante hommes d'équipage, ne peut mettre à la mer que quatre pirogues. Chacune de ces pirogues est montée par six hommes : un officier, un harponneur et quatre rameurs. Ce nombre de bras est indispensable avec tout l'attirail actuel de la pêche, Au harponneur le harpon; à l'officier la lance; aux rameurs les avirons et les soins à donner au développement d'une ligne,de plus de quatre cents pieds de longueur, L’embarcation est, en outre, surchargée et encombrée par la baille à ligne, par des harpons et des lances de rechange, par des louchets, par une drague, Substituons à tout cela la carabine et son projectile foudroyant : cing hommes sufliront dans une pirogue, et le navire, pouvant alors armer cinq embarcations au lieu de quatre, aura des chances de réussite bien plus nombreuses,

L'attaque de la baleine est des plus compliquées avec le harpon, la lance et la ligne ; il faut que le harpon pénètre dans un endroit d'élection, et pénètre si avant, que, retenu par les fibres musculaires, il ne puisse sortir ou déraper en déchirant la couche de graisse qu'il vient de traverser, Il faut que la ligne soit surveillée avec une minulieuse attention; il faut ensuite, outre l'intervention du louchet souvent in-

dispensable, il faut que la lance perfore soit Jes poumons, sois l’aorte, soit le cœur de l’animal, et, quand cette lutte de pygmée à géant est terminée, il faut encore que les vainqueurs attendent pendant quelques minutes remplies d'un anxiété terrible, que la baleine cesse de se débattre dans les convulsions de l’agonie.

Abstraction faite des dangers souvent inévitables, on comprendra sans peine combien nos marins dépensent de sang-froid, d'adresse, d’agilité et de courage, pour harponner une baleine, la suivre ou la retenir quand elle fuit, la blesser à mort d’un coup de lance, et la laisser mourir sans qu’elle parvienne à se venger !

Et souvent, à la fin de cette lutte surhumaine, cette proie si ardemment convoitée, si habilement conquise, leur échappe et descend dans les profondeurs de l'Océan comme y descendrait le plomb d’une sonde. Avec la carabine et son projectile foudroyant, toute cette mise en scène devient inutile ; la lutte est simplifiée, le résultat immanquahle, le danger presque nul.

Quatre rameurs prennent place dans la pirogue, gouvernée par une main habile; la pirogue est allégée de ses harpons, de ses lances, de ses louchets et de sa baille à ligne; elle vole, elle arrive près du cétacé; le harponneurse lève, saisit sa carabine chargée à l'avance et placée en veille sur la fourchette qui soutenait jadis le manche du harpon, vise le monstre de haut en bas, de manière à l’atteindre à quelques centimètres en arrière de l'articulation des nageoires, et fait feu... Le projectile pénètre dans la couche de graisse, la traverse, éclate, se divise et s'égrène en quelque sorte par toute la cavité du thorax, perforant, cilacérant, déchirant, détruisant les organes essentiels à la vie. Autant de fragments, autant de causes de mort auxquelles vient se joindre l’asphyxie ou l’empoisonnement du sang par l’oxyde de carbone qui se dégage pendant la conflagration de la poudre.

C'est en vain que la routine s’efforcera de nier les résultats immenses que les pêcheurs baleiniers obtiendront en utilisant dans toute sa rigoureuse simplicité l'invention de M. Devisme, Les gens du métier comprendront instantanément que l'avenir de la grande péche dépend de la vulgarisation et de la mise en œuvre de ce nouveau procédé.

En vain arguera-t-on des difficultés à transformer un harponneur en carabinier. Est-ce que, sur une pirogue balancée par les vagues, il sera plus difficile de bien tirer un coup de fusil que de projeter le fer d’un harpon ou d'une lance vers un point,sans cesse mobile et tour à tour visible et invisible? Et, d’ailleurs, si ce n'était l'intérêt, la question d'humanité ne devrait-elle pas imposer aux armateurs et aux capitaines l'obligation de substituer la carabine baleinière à tous ces vieux engins qui ont causé, causent encore et causeront, tant qu'on les emploiera, la mort de nos plus intrépides marins?

Le port du Havre expédiait naguère soixante ou soixante et dix navires à la pêche de la baleine; c'est à peine aujourd'hui si l'on en compte huit ou dix en cours de voyage. Les Américains des Etats-Unis armaient autrefois plus de six cents navires ; ils n’en ont pas deux cents maintenant, Les Anglais, les Russes, les Brésiliens, les Chiliens avaient établi des pêcheries dans les baies de l'Amérique du Sud, de

l'Afrique, de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande, sur les côtes nord-ouest de l'Amérique du Nord et de la Tartarie, et dans les îles Kouriles et Aléoutiennes, etc., etc. Ces pêcheries, après avoir produit abondamment, sont presque abandonnées. Bref, la baleine franche a disparu des latitudes tempérées, et, pour Ja retrouver, il faut affronter le voisinage des pôles. Or, est-il possible de pêcher fructueusement au milieu des glaces, avec une ligne qui s'engage sans cesse au milieu de ces obstacles flottants? La carabine seule peut avoir raison des cétacés qui se réfugient dans les banquises en débâcle.

L'avenir de la grande pêche, à l’encouragement de laquelle le gouvernement français consacre, depuis plus de vingt années, des primes en numéraire très-importantes, est donc sérieusement menacé par suite de la destruction des baleines dites baleines franches, regardées jusqu'alors comme étant seules susceptibles de fournir au commerce ce qu'on appelle l'huile de poisson.

Mais les Océans sont peuplés de plusieurs autres grandes espèces de cétacés, dont la dépouille, sans être aussi riche que celle de la baleine franche, n’est cependant pas à dédaigner.

Nous voulons parler de la baleine à aileron et de la baleine à bosse. On les rencontre partout et on ne les attaque jamais. — Pourquoi? — C’est qu’elles se défendent avec furie : autant de pirogues amarrées sur elles avec le harpon, autant de pirogues brisées! Aussi leurs générations se succèdent-elles paisiblement dans toutes les mers; elles fréquentent même nos côtes de la Manche, de l'Océan et de la Méditerranée.

La carabine de M. Devisme permettra désormais de les attaquer avec succès. Foudroyées par le projectile, elles n’auront plus ni le temps de fuir, ni la possibilité de briser, à coups de queue ou de nageoires, la pirogue, qui, n'étant pas retenue près d'elles par une ligne, s’isole dès que le coup mortel est porté.

Sauvegarder la vie des hommes, provoquer de nouveaux et nombreux armements pour la pêche de Ja baleine, et garantir le succès de ces entreprises, telles seront les conséquences de l'invention de M. Devisme, invention des plus simples comme toutes celles qui sont sublimes

Je reviens à la Nouvelle-Zélande. Un coup de vent avait repoussé le navire le Cousin, notre associé, dans Oéteta, et, dès que le temps le permit, nous al- James à notre tour croiser dans la baie Pegasus. Tous les navires mouillés dans les diverses baies de la péninsule s’y étaient donné rendez-Vous.

(Jueb magnifique spectacle! La baic de Pegasus est un hippodrome où les chars marchent sans essieux et sans roues, où les rênes ont quatre cents mètres de longueur, où les coursiers, excités par laiguillon qui les tue, ne s'arrêtent que pour mourir...

Le soleil apparaît du côté de la pleine mer; il monte à l'extrême horizon de cet Océan qui, sous ces latitudes, roule des vagues de deux mille lieues d'élendue, c'est-à-dire depuis la péninsule de Bank jusqu'aux rivages de I'gmérique méridionale, sans qu'une ile, un flot, un rocher, apparaissent à la surface.

L'Asia, s'il plaît à Dieu, traversera bientôt ces incommensurables solitudes,

En obliquant au nord, elle traverserait les îles

Chatam, et, plus au nord encore et à l’est, les archiples océaniens; mais plus n’est besoin de courir de nouvelles aventures : encore deux baleines, deux grosses baleines de quatre-vingt barils d'huile chacune, et alors en route pour France, comme on dit, en route pour la patriet

Mais, avant de doubler le cap Horn, nous irons danser un fandango avec les belles filles de San- Carlos, de Chiloë, ce paradis des pêcheurs baleiniers.

Le soleil nous éclaira donc. =

Hier soir, nous étions seuls mouillés au milieu dé la grande baie. Ce matin, nous comptons quatorze navires en vue.

Tous les baromètres ont annoncé sans doute ce beau temps, et les navires, qui s'étaient réfugiés à l'abri des vents du sud-ouest, dans les différentes criques de la péninsule, se sont hâtés de venir réparer le temps perdu.

Les uns carguent leurs voiles et se laissent aller à la dérive, tandis que leurs embarcations, parties dès le crépuscule, rôdent le long de ce ruban de sable qui relie la presqu'île à la grande terre.

D'autres, à l'ancre, ont expédié leurs canots sous les rochers de Tavaï et jusque vers l’île Table.

D’autres enfin, sous toute voilure, mais les embarcations parées, croisent à l’entrée de la baie, afin de couper la route aux méres baleines qui reviennent du large.

Voici /’ Angelina, la fine marcheuse : elle tire une bordée du côté de l’ilot Table et salue le Grétry, qui s’avance lourdement et se laisse dépasser par le Rubens, luttant de vitesse avec l’Aglaé.

Le Liancourt, le Neptume, le Cosmopolite, le Ducd'Orléans, le Havre, labourent en tous sens ce bassin, que la tempête des jours derniers rendait si dangereux, et qui ressemble aujourd'hui à un étang paisible,

Chaque tête de mât porte son homme de vigie, et les équipages attendent impatiemment que le cri américain : À jet belows (elle pousse un jet d'eau)! retentisse.

Et partout, à l’est, à l’ouest, au nord, au sud, dans toutes les aires du vent, apparaissent des pirogues isolées, se balançant aux ondulations de la houle, et dont les avirons apiqués les font ressembler de loin à des araignées couchées sur le dos et les pattes en l'air.

Elles sont longues, bien longues, les heures qui s'écoulent ainsi, sans qu’un souflle de baleine projette son double panache aux regards des pêcheurs!

Mais, là-bas, là-bas, une tache noire paraît et disparaît à la surface de l'eau, et la queue ou la nageoire du célacé décrit au-dessus de l'eau une énorme virgule.

Aussitôt les avirons apiqués retombent à la mer. Les navires masquent leurs grands huniers et amè— nent leurs pirogues, et la chasse acharnée, sans relâche, sans trêve, jusqu'à la mort de l'animal, ou bien jusqu'à la nuit, commence...

Le pocte n’accorde qu'une triple euirasse d'airain à l'homme qui, sans défaillir, osa le premicr s'aban— donner à la merci des flots,

Ce n'est pas assez pour celui qui donna le premier coup de harpon à ces géants de la nature.

Ce ne sont plus des matelots, des hommes, des

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êtres comme nous, qui s’élancent ainsi dans cette ardne mouvante, déjipleine de dangers inouis par ellemême; ce sont des fous, j’oserai dire, presque des déros |

Aventurés sur de fréles planches de sapin que la vague menace sans cesse de broyer, ils osent assaillir un être auquel le Créateur a donné l'Océan pour domaine, et qui résume en lui tout ce que notre imagination peut concevoir de forces musculaires en activité.

Je m'effraye encore au souvenir de ces grandes luttes.

Je revois le fantôme de la mort cherchant à écra— ser mes compagnons sous la queue flexible de Ja baleine, qu’il promène comme un fléau; un rideau de sang me dérobe la scène, et, quand le drame est joué, quand les belluaires reviennent à bord en re— morquant avec des hourras de victoire ce Léviathan que leurs mains de pygmée ont frappé au cœur, alors je suis fier d'être homme, et je m’enorgueillis d’avoir recu de la Divinité une étincelle de ce courage et de cette intelligence qui suffisent à dompter la matière la plus indomptable.

Connaissez-vous ces vers de l'évêque de Grasse, monseigneur Godeau ?

Pour la beauté de l'univers,

Dé monstres, en formes divers,

Il peupla les humides plaines,

Et voulut qu'en leur vaste enclos Tous rendissent hommage à ces lourdes baleines, Qu'on prend pour des écueils sur la face des flots.

En voici d’autres, relatifs à cet instant du combat, où, comme je vous l'ai déjà dit, l'animal, blessé à mort, cherche instinctivement à se venger en se dé— battant dans les convulsions de l’agonie.

Malheur au nautonier, dans ce moment funeste, Si l’aviron léger n’emportait ses canots

Loin de l'orage affreux qui tourmente les flots! Tout s'éloigne, tout fuit; la baleine expirante Plonge, revient, surnage, et sa masse effrayante, Qui semble encor braver les ondes et les vents, D'un sang déjà glacé rougit les flots mouvants.

(La Navigation, poëme, par Esménard.)

J'aime mieux la poésie de Godeau que celle d'Esménard.

Nautonier pour balcinier me parait plus poétique peut-être, mais à coup sûr moins exact,

L'épithète affreux, appliquée à l'orage, est bien vague pour celui qui a risqué vingt fois de faire naufrage,

Expirante et effrayante riment par adjectifs, et encore par adjectils qui rimeut mal,

La baleine qui brave les ondes et les vents me semble, à moi, braver les deux choses au milieu desquelles clle est le plus à l'aise, et sans lesquelles elle he pourrait vivre,

Mais revenons à notre chasse de la baie Pegasus.

De tous les pêcheurs présents à cette pêche, nous étions peut-être les seuls intéressés à ne pas faire uve croisière inutile; car, avec deux baleines fondues, notre chargement, je l'ai déjà dit, était complet, et, le chargement complet, le cap était aussitôt mis sur le pont de la citadelle du Havre,

Nos antagonistes, nos rivaux, auraient dû nous donner un coup de main et chasser à notre bénéfice; seuls nous étions en partance, et seuls nous pouvions donner bientôt de leurs nouvelles en France.

ils avaient donc intérêt Ace que notre chargement fût complété le plus tôt possible.

Mais ils ne raisonnaient pas ainsi, et, certes, je crois qu'à leur place nous eussions été aussi égoistes qu'eux.

La fraternité n’est qu’un rêve... en pareille cit constance.

Une baleine vaut dix mille francs en moyenne.

Ce qui fait pour le capitaine, au dixième, mille francs.

Pour le second, au quarantième, deux cent cin— quante francs. :

Pour les autres officiers, au soixantième, de cen soixante-cinq à cent soixante-huit francs. Pour lé quipage, les uns au deux centième, les autres au deux cent quarantième, de quarante à cinquante francs, A la pèche, on n'est pas payé au mois, mais à la part. Cette part est calculée proportionnellement pour chacun, d’après les conditions de l’engagement, au nombre de litres d'huile recueillis pendant la campagne, et au prix de cette huile, sur la place du Havre, au moment de-sa vente ou de sa livraison.

Vous voyez done que, pour tous les pêcheurs, quelle que soit leur solde, une baleine vaut la peine qu’on patine lestement les avirons.

Puis, ajoutez au bénéfice réel, la gloire du triom— phe t

Surtout quand le navire n’est pas seul au milieu de l’Octan, et qu'une meute de vingt pirogues relancent, comme aujourd'hui, une pauvre mère fuyarde, qui se fera tuer plutôt que d'abandonner sa progéniture, et deviendra la proie du plus agile limier de la flotte.

A ce souffle, à cet A jet bellows ! que vocifèré la vigie en indiquant sa direction aux officiers éloignés du bord, à l’aide d'un ballon noir emmanché d'un bâton, les pirogues se transforment en traînéaux, et glissent sur les eaux vertes et calmes de la baie, comme sur un plateau de neige durcie.

La baleine joue avec son cafre dans le remous d’un courant; on dirait qu’elle lui donne une leçon de na— tation, ou bien que, couchée sur le flanc, elle per— met au nourrisson de se frotter le corps le long de ses mamelles. Le petit être, qui ne peut saisir le bout du sein de sa mère agec sa bouche, organisée ainsi que je Vai décrite plus haut, — cette bouche qui n'a qu'une lèvre inférieure et, pour compartiment sups— rieur, un museau pointu et garni de fanons naissants, — le petit être, dis-je, obéit à l'instinet en frottant son corps sur les mamelles de sa nourrice, de manière à en faire jaillir le lait,

Ce lait est blanc, épais et huileux, et ne se mélange pas avec l'eau de la mer, il flotte. Le cafre le laisse s'introduire dans sa gueule avec une demitonne d'eau ; puis il rejette cette eau par les évents, et ramasse, et avale avec sf langue le lait qui s’ést attaché entre les crins de ses fanons.

Quelle admirable méthode d'allaitement! quelle merveilleuse utilisation d'organes qui, au premier aspect, nous semblent si imparlaits |

J'ai goûté plusieurs fois le lait de baleine, nou pas

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que je sois allé me frotter le dos sur son bout de sein, mais après qu’en virant une mère le louchet avait coupé le bout d’une de ses mamelles ; le lait surnageant alors, je le recueillais à l’aide d’un seau jeté à la mer et retenu par un bout de corde.

Ce lait avait un goût âcre et nauséabond; il prenait à la langue et au gosier. et provoquait des envies de vomir. Ses principes constitutifs sont sans doute les mêmes que chez les autres mammifères, sauf une no‘able quantité d’iode se révélant à l’odorat.

La baleine allaite donc son cafre, ou plutôt le cafre s’allaite lui-même. Les chasseurs s’en aperçoivent à temps, et, pour ne pas troubler, par le bruit de leur approche tumultueuse, la quiétude de cette scène de famille et mettre en fuite une si belle proie, ils désarment aussitôt leurs avirons, et, manœuvrant à la pagaie, ils s’avancent silencieux, mais toujours rapides, les uns en droite ligne, les autres décrivant un circuit, de manière à enfermer le couple au milieu d’un cercle infranchissable,

L’officier qui manie toujours le grand aviron de gouverne ne danse plus sur son gaillard d’arrière pour imprimer à la pirogue un élan plus complet, il ne se penche plus pour activer de la main le travail du rameur assis à ses pieds ; il ne gourmande plus l’entrain de ses matelots; il ne leur déroule plus sa litanie de promesses fantastiques; il ne leur crie plus: « Nage, nage, mes fils! nage, nage! Si nous piquons les premiers, je vous donne un tonneau de tafia! un tonneau d'or ! une chique neuvel je vous donne ma femme !... ma femme !.., nage! »

Non, il est muet, il a peur d’être entendu en respirant trop fort, et, comme lui, ils sont muets et sans haleine, les pagayeurs, et, à mesureque s’ébruite, de plus près en plus près, le clapotement des vagues, que la baleine émiette en jouant avec sa queue et ses nageoires, le piqueur, déjà debout et le harpon en arrêt, roidit les jambes, étend les bras et vise...

Mon capitaine a devancé tous ses rivaux; il n’est déjà plus qu’à deux mètres du cétacé, et, avec une longue-vue, je le vois qui se pelotonne sur le gouvernail, calculant la distance, préchant de la main le silence et l'activité à ses hommes, et faisant glisser sa pirogue comme sur un ber, de manière à accoster l'animal par le travers sans éveiller sa méfiance.

En toute autre circonstance, si nous étions seuls, par exemple, seuls ou travaillant de conserve avec notre associé, tant de précautions seraient inutiles.

L'attaque s'exécuterait au fracas des avirons battant entre leurs tollets comme des crécelles ; la poitrine des nageurs geindrait en toute liberté; le harponneur, surexcité par les énergiques abjurations de l'officier, brandirait le fer en rugissant, ou choisirait le cafre, et le cafre, frappé d'un coup mortel, nous servirait désormais de garantie pour la possession de sa mère.

Car, je l'ai déjà dit, une mère n'abandonne jamais son baleineau; elle oublie le danger qui la menace elle-même pour suivre ses traces; elle faire les vagues que les remorqueurs du cafre expiré ont traversées ; elle reconnait les gouttes de son propre sang qui ne s'est pas encore mélangé tout entier avec l'eau de la mer, et, folle, éperdue, rôdant le long du navire, sur lequel on a hissé le cadavre de son enfant, elle reçoit un coup de lance en cherchant instinetivement à escalader les parois de ce navire!

Tuer un baleineau, c’est donc tuer une baleine.

Mais ici le cas change.

La baleine n'appartient pas à celui qui la tue d’un coup de lance; elle doit être la propriété de celui qui, le premier, a enfoncé dans son enveloppe de graisse un harpon qui résiste sans déraper à la fuite de l’animal, et à la résistance qu’offrent les pirogues remorquées à l’aide de cette longue ligne de pêche dont nous avons parlé,

Si la tige du harpon casse et que le dard demeure dans la plaie, la baleine appartient toujours au possesseur du harpon.

Mais, si le harpon dérape, démarre, elle peut alors devenir la proie d’un autre pêcheur,

Ainsi, quand même l'officier d’une pirogue, venant d'un autre navire, viendrait à tuer, d’un coup de lance, la baleine dans laquelle vous avez logé un harpon, cela n’empécherait pas qu'elle ne vous appartint toujours.

Mon capitaine, entouré de tant de concurrents, était donc obligé de jeter son dévolu sur la mère, car un autre que lui pouvait la harponner tandis qu'il s'amuserait à la bagatelle du nourrisson. »

Je voyais, dis-je, son canot ramper, arriver à la hauteur de la tête du monstre, puis obliquer à droite en descendant vers la nageoire...

Encore une ou deux caresses de pagayes, encore un élan, et le fer du harpon, étincelant au soleil, tomberait comme un éclair sur la peau du cétacé.

La mère, dans sa sécurité, ne pressentait pas le danger et se laissait toujours frictionner les mamelles.

Mais, jalousie de métier, envieuse et ignoble colère de compétiteurs attardés, ne voilà-t-il pas que les canotiers des autres navires, dans l’espoir de ressaisir la proie qui leur échappe, poussent des hurlements effroyables et s’élancent à {oc d’ayirons dans le sil-

-lage de notre pirogue!

L’animal, réveillé, bondit d’épouvante, perçoit le danger qui le menace, pirouette convulsivement sur lui-même, puis, emporté par l'instinct et l'amour maternel, plonge avec son nourrisson, parcourt un mille sous-marin de distance, revient à la surface de l'eau, se hâte d’hématoser son sang, plonge de nouveau, et ne s'arrête que bien loin, quand il n'entend plus les aboiements de la meute qui le poursuit.

Elles en semèrent, de par la baie Pegasus, des malédictions et des jurons les lèvres du capitaine Jay.

I fallut jeter bas les pagayes et armer les avirons, et une nouvelle chasse à courre recommença avec une indicible frénésie de part et d'autre.

La baleine, fûtée, déploya une agilité merveilleuse, mais sans abandonner le cafre, qui ne la suivait qu'avec peine, Elle passa plusieurs fois assez près du bord, et je la vis qui, pour soulager son petit, le portait pendant quelques instants sur une de ses nageoires, sans que cependant la rapidité de la course en {it diminuée.

Siles pêcheurs n'eussent point agi chacun pour leur compte, si l'association eût dirigé leur route et leurs efforts, la baleine suecombait en moins d'une heure,

Mais, au lieu de se poster aux différents points d'une vaste circonférence et d'attendre patiemment que l'animal, en faisant des crochets, vint s'offrir de

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lui-même à leurs coups, ils le poursuivirent en droite ligne, luttant à qui arriverait le premier, et le soleil commençait à descendre derrière la presqu’ile, qu’ils n'avaient pu encore l’attaquer au harpon.

La pauvre bête, cependant, était bien plus harassée que ses ennemis.

Son cafre ne quittait une nageoire que pour se reposer sur l’autre; et, si elle échappait toujours aux piqueurs, ce n'était plus en fuyant, mais en se laissant couler bas.

Seule, elle eit trouvé son salut en gagnant au large; mais il ne lui était pas permis de quitter les bas-fonds avec un être qui n'avait encore que quelques jours d'existence.

Elle se rapprocha de l’isthme de sable et suivit les rochers de Togolabo, comme si elle espérait trouver, dans les anfractuosités de la côte, un asile pour la nuit, un lieu de refuge inconnu à ses bourreaux.

Moi, si fier, le matin, d’appartenir à cette race

d'hommes qui osent combattre en gladiateurs, contre ces formidables créatures de l'Océan, j'étais honteux, le soir, d'assister à la péripétie de ce drame de péche, où vingt pirogues, comme vingt vautours, avaient harcelé, traqué pendant douze heures un être que l'amour maternel aurait dû protéger contre leur cupidité.

C'était vraiment une belle victoire à inscrire sur le livre de bord!

Le sort décida enfin que les bourreaux de cette journée ne se désaltéreraient pas dans le sang de la victime.

La baleine, après avoir en vain cherché un abri le long des sables et des rochers du golfe, doubla tout à coup le cap Cachalot en sondant, et alla se relever de l’autre côté du cap, au milieu du golfe de Togolabo et en vue de notre associé le navire le Cousin, qui avait gardé le mouillage d’Oéteta et se préparait à hisser ses deux pirogues, qui revenaient de faire du bois dans la forêt du port Olive.

Les vingt pirogues des chasseurs de la baie Pegasus, ne voyant plus l'animal et ignorant où il s'était réfugié, regagnaient déjà les navires croiseurs.

Sans la présence du Cousin, le cafre et sa mère se trouvaient en sûreté, et, comme le mauvais temps est presque quotidien pendant l'hivernage, ils avaient chance d'échapper à la mort le lendemain et les jours suivants.

Mais, tant que le jour les éclaire, les baleiniers ouvrent l'œil.

Les hommes du Cousin souhaitèrent donc la bienvenue à cette malheureuse famille; les deux pirogues, déchargées rapidement de leur cargaison de bûches, s’élancèrent vers elle, et le premier coup de lance fut un coup de mort,

Elie ne se défendit pas, elle ne fleurit pas, la pauvre nourrice; elle expira, frappant à peine l’eau du golfe, du plat de ses nageoires, et de sa queue, comme si elle eût eu peur d'écraser dans les convulsions de son agonie le cafre insouciant qui folâtrait encore autour d'elle,

Et la nuit commençait à peine, que déjà une chaine de fer retenait son cadavre le long du navire,

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