LE TABOU
J'ai pu observer les effets du fabou, cette loi religieuse dont les tribus du Sud reconnaissent encore la puissance, et que celles du Nord, tribus d’esprits forts, civilisées à l'anglaise, ont déjà mis au rang des vieilleries.
Je me trompe : elles subissent encore la loi du tabou ; mais cette loi est changée, et le tabou évangélique s’est substitué à l’ancien.
J'ai eu trois exemples du tabou, à Oéteta, à propos d’une femme en couches, du couteau d’un Mahouri décédé et d’un tison de foyer.
Mais disons d’abord ce que c’est que le tabou. Ce mot, traduit en français, signifie interdiction religieuse; il est en usage dans toute l’Océanié et s'écrit indifféremment tapou ou tabou.
Le tabou, avant l’arrivée des Européens, imposait à ces peuples une foule de privations, et ceux qui méconnaissaient ses ordres étaient souvent punis de mort.
Cette loi défendait aux femmes de manger telle ou telle substance, d'entrer dans l'endroit où des hommes prenaient leurs repas, et de faire usage d’un feu allumé par ceux-ci. Quelques grands chefs se sont taboués eux-mêmes; un Tamehamea des Sandwich se taboua pour la durée du jour, et quiconque jetait les yeux sur lui par hasard était puni de mort.
Le but primitif du tabou fut d’être agréable à Dieu et d’apaiser sa colère en s'imposant des privations, et, plutôt que de travailler à se rendre meilleurs,-les hommes espérèrent obtenir le pardon de leurs crimes et de leurs fautes en le pratiquant avec exactitude. L'homme prête toujours à Dieu ses caprices el ses passions.
Les prètres employèrent ensuite le tabou pour commander et être ohéis, et tout objet vivant ou inanimé qui est frappé d'interdiction par un prêtre, se trouve alors au pouvoir de la Divinité et à l'abri de tout contact profane,
Les naturels s’empressent de punir eux-mêmes le sacrilége qui contrevient à la loi du tabou; ils croient éloigner les effets de la colère divine. Un chef touai prévint M. Dumont-d’Urville que les arikis (les prétres), réunis en conseil, avaient décidé que l'Européen arrivant pour la première fois dans leurs contrées serait excusable de violer ces saintes lois parce qu'il péchait alors par ignorance, mais qu’à un second voyage il serait puni s’il commettait pareille faute, Si un Zélandais s'imagine, d’après un pressentiment, un rêve, une parole d'un vieillard, d'un chef ou d’un prêtre que son Atoua est irrité, aussitôt il taboue sa maison, sa pirogue, ses armes, son feu, tout ce qu'il possède enfin, c'est-à-dire qu'il se prive complétement de leur usage et qu'il erre en détresse, dormant sans abri, tout nu et mourant de faim, jus= qu'à ce qu'il lui soit révélé que l'Atoua n'est plus en courroux, :
Tantôt le tabou est infligé A la tribu, À la nation entière, et malheur à celui qui ose le méconnailre | Tantôt il est relatif et ne regarde qu'un ou plusieurs individus, L’individu taboud est sequestré, sans com-
munication aucune avec ses compatriotes ; il n’a pas méme le droit de se servir de ses mains pour prendre ses aliments. On dépose la nourriture près de lui à l’aide d’une longue perche; il broute son morceau de fougère, ses patates, son poisson, et s’abreuve au ruisseau, bien loin de l'endroit où la tribu a établi son aiguade.
Le tabou est d’autant plus solennel et inviolable qu'il a été prononcé par un chef tout-puissant. Le pauvre diable dépendant des supérieurs et des prétres ne peut se l’imposer qu’à lui-même. Un rangatira, un noble, l’impose à ses koukies, à ses esclaves, et la peuplade se soumet à celui de son chef principal. ;
On comprendra combien une pareille institution favorise la tyrannie et permet dés abus de pouvoir; la politique, je puis même dire la bonne politique, le met en œuvre en certaines circonstances. Qu'un chef redoute la famine, qu’il craigne que, par suite d’une consommation trop grande, les poissons, les coquillages, les patates, ne manquent bientôt à ses sujets, il tabouera le voisinage d’alentour. Veut-il s'assurer le monopole des échanges avec le navire étranger qui vient mouiller dans la baie, le tabou excluera du bord tous ses sujets, excepté lui et les siens. Veut-il se venger d’un capitaine et l'empêcher de s’approvisionner, il interdira toute communication avec les pakokas (les blancs). Les chefs qui manient adroitement cette arme mystique et terrible, se font obéir aveuglément. Les prêtres ont le même pouvoir; mais il ne s'élève jamais aucun conflit d'autorité entre ces personnages; ils appartiennent ordinairement à la même famille et ont intérêt à se soutenir mutuellement.
Des cérémonies, des paroles, des prières, jusqu’ici inconnues, précèdent et suivent la promulgation et la suspension du tabou. D'après M, Nicholas, et j'ai eu la preuve du fait, comme vous le verrez plus loin, un objet serait détaboué à l’aide de certaines passes magnétiques qui lui enlèveraient sa qualité, et la reporteraient sur un morceau de bois, sur un caillou que l'opérateur irait ensuite enterrer dans un lieu secret,
Certaines choses sont essentiellement sacrées par Jeur nature propre ou par le rôle qu'elles ont joué, telles que les dépouilles d’un mort, surtout quand ce mort a occupé une haute position sociale.
Les cheveux de l’homme sont sacrés. L'insulaire qui les fait couper veille attentivement à ce que personne ne marche sur eux; il les recueille avec soin et les ensevelit dans un endroit connu de lui seul, et, de temps en temps, il les visite, Cette crainte de la profanation des cheveux existe chez nous. Ne croit-on pas dans le peuple que celui dont les cheveux sont jetés au feu ne tardera pas à mourir? Les cheveux ne nous représentent-ils pas une personne absente? Ne portons-nous pas en amulette les cheveux d'une tête bien-aimée? Une femme qui donne de ses cheveux ne se donne-t-elle pas?... Qui d'entre nous n'a pas une boucle de cheveux : cheveux blanes d'un vieux père, cheveux blonds d'un enfant envolé aux cieux, cheveux de femme oublieuse ou fidèle? Chè=— res boucles de chevéux que le souvenir ou le verre du médaillon rendent tabouées pour nous |
L'homme nouvellement tondu est taboué pour trois jours, ainsi que celui qui a subi l'opération du
tatouage. J'ai déjà dit que les provisions de bouche des Mahouris, leurs victuailles, étaient emmagasinées à la Nouvelle-Zélande, sur des plateaux élevés au-dessus du sol à l’aide de poteaux ; ils construisent ainsi leurs koumaras en plein air pour deux motifs : d’abord, afin de préserver les vivres de l'humidité de la terreet de la voracité des chiens; ensuite, parce qu'ils croient que des substances animales placées dans leur cabane et au-dessus de leur tête leur porteraient infailliblement malheur.
On utilise cette superstition pour se débarrasser des Nouveaux-Zélandais, quand ils encombrent la cabine d’un navire, et, si l’on veut les renvoyer sans user de vielence, il suffit d’attacher à une poutrelle du plafond un morceau de viande salée : ils déguerpissent immédiatement.
Aux premiers temps de leurs communications avec les étrangers, ils refusaient de descendre dans l'entre-pont, parce qu'ils redoutaient qu’on ne passat sur leur tête en marchant sur le pont.
Je n’ai pas observé qu'ils refusassent de prendre leur repas dans l’intérieur de leurs cabanes, en présence des Européens; mon souper dans la hutte de Thy-ga-rit, au port Olive, prouve le contraire.
Un homme d’un rang inférieur n’a pas le droit de se chauffer là où un noble se chauffe. Le tison d'un foyer où cuisent les aliments est sacré et ne peut être employé à un autre usage. On n’allume jamais son feu à un autre fea; le grand Atoua punit ceux qui méconnaissent ces lois.
En réfléchissant sur le motif et l’origine de ces prescriptions, on ne peut s'empêcher de reconnaitre qu’elles n’ont pas été inspirées au législateur par la superstition seule et le préjugé religieux.
Chaque tribu étant en guerre perpétuelle avec une tribu voisine doit, pour combattre avec avantage, reconnaitre l'autorité absolue d’un chef. Elle s’habitue donc, pendant les heures de la paix, à cette autorité qui se manifeste dans tous les actes de ia vie commune,
Or, la préséance au foyer, à ce foyer qu'une étincelle émanée de la Divinité enflamma pour l'entretien de leur existence, cette préséance n'est-elle pas un signe irrécusable de la puissance de celui qui en jouit?
Et la défense d'allumer son feu au feu de son voisin, n'indique-t-elle pas à ces hommes qu'ils ne doivent compter que sur eux-mêmes, et apprendre à se servir seuls de la faculté que le Créateur leur accorde de produire le feu ?
Il n'est pas une religion des temps antiques où le feu n'ait été plus ou moins vénéré, adoré, déitiémême,
Si les voyageurs, au lieu de rechercher prétentieusement des analogies qui souvent n'existent que dans leur imagination, entre la religion de ces peuples nouveaux et les textes de nos livres saints, essayaient de se rendre compte du motif qui a pu inspirer, àcesenfantsde la nature, telle ou telle prescription religieuse, ils découvriraient que toutes ces prescriptions ont leur raison d'être dans la constitulion politique de ces tribus, et qu'elles ne sont pas des imitations grossières de dogmes et de rites empruntés au vieux monde.
Ainsi que je l'ai dit, les malades et les femmes en couches subissent la loi du tabou. Ces pauvres êtres passent alors les journées et les nuits, couchés en
plein air, entre les piliers d’un hangar, et parfois ils sont condamnés à une diète absolue, ou ne reçoivent que du gna doue (du pain de fougère), que, de loin, on jette à leurs pieds, et qu'ils ramassent avec leur bouche.
Les riches et les grands, quoique soumis aux mèmes règles, sont assistés de leurs esclaves, qu'ils font tabouer par l'ariki, afin d'utiliser leurs services sans enfreindre la loi.
Les malades que j'ai visités et auxquels j'ai offert mes services m’ont presque toujours repoussé.
J'appris, un jour, que le tayo, l'ami, le commissionnaire, le factotum, l’approvisionneur du navire le Neptune, de Nantes, qui était alors parti en croisière dans la grande baie Pegasus, venait de se blesser grièvement à l'épaule : la crosse d’un fusil de munition, trop -chargé sans doute, lui avait fracturé la clavicule par un mouvement de recul, et il gisait tout sanglant sous son hangar. Il appartenait à mon confrère du Neptune de lui porter secours; mais, en son absence, j'accourus près du blessé. Lemalheureux soutirait horriblement ; une coquille de la clavieule faisait saillie hors la peau contusionnée et noiratre, et, couché sur le dos, les bras allongés le long du corps, etles yeux levés au ciel, comme pour implorer la miséricorde de l’Atoua, il attendait, en silence, le remède qu'un ariki était allé chercher au loin, tandis que sa femme, agenouillée à distance, poussait des cris de désespoir, se meurtrissait la tête sur le sol, et déchirait la peau de sa figure et de sa poitrine avec ses ongles et des cailloux tranchants qu'elle rejetait eusuile derrière son dos.
Je voulus exercer mon ministère; mais les voisins, qui faisaient cercle à vingt pas de Rà, s’exclamèrent en chœur pour m'arrêter, et je dus abandonner le blessé à son malheureux sort.
Le lendemain, je passai le long du hangar; le tayo était toujours là, immobile, et sa femme gémissait toujours ; mais la blessure n’était plus à nu, le plumage vert d'un oiseau la recouvrait, et le pauvre homme m’envoya un sourire. Ilme remerciait, avec ce sourire, de ce que j'avais voulu faire pour lui, et dans ce sourire perçait aussi l'espérance d’être bientôt guéri, 7
En effet, après un mois d’immobilité, de station horizontale sous le hangar, et de pansements à l'oiseau vert, il reparut parmi nous, aussi alerte, aussi actif qu'auparavant, n’ayant plus aucune trace de l'accident, qu'une cicatrice informe, sans mauyaises conséquences.
Je n'ai jamais pu savoir ni le nom de cet oiseau, ni à quelle famille il appartenait, et, quand je demandais des renseignements sur lui, on me répondait mystérieusement que le grand Atoua envoyait exprès cet oiseau vert dans les forêts des montagnes, pour guérir les blessés qu'il voulait sauver de la mort, ’
Quand, en me promenant dans le village, j’allumais ma pipe à un feu où l’on se chaufle, je pouvais remettre le tison dans l'âtre; mais, si le tison provenait d'un loyer dressé pour la cuisine, letison, désormais impur, élait rejeté au loin,
Les vêtements, les armes, tout enfin, tout ce qui à appartenu à un défunt, est taboué, détruit, rejeté au loin, et ne peut plus désormais appartenir à personne,
Un de nos matelots trouva, aux environs de l’aiguade, un vieux couteau à gaine, un de ces couteaux que les baleiniers portent à la ceinture, et le ramassa. Revenu 4 bord, il enlevait la rouille et l’aiguisait à la meule, quand un des Mahouris en visite reconnut ce couteau, poussa un cri de terreur, et, saisissant le matelot par les épaules, voulut lui empêcher de continuer son repassage.
Le matelot, peu patient, riposta par un temps de boxe, et déjà l’on faisait cercle autour des combattants, quand le capitaine intervint. On s’expliqua, on se calma, on comprit que le Mahouri n'avait agi ainsi que poussé par la superstition, par le sentiment religieux, et le matelot qui avait trouvé ce couteau, couteau taboué, héritage perdu d’un naturel, mort quelques moisavant notre arrivée, renonça à sa possession.
Mais que deviendrait le couteau? Il restait À sur le pont, et personne n’osait le ramasser; le Zélandais qui l'avait reconnu, demandait une embarcation pour aller à terre chercher un ariki; on lui refusa le ca— noi; il se jeta alors à la nage, et revint au soir, dans une pirogue de la tribu, avec un vieux Mahouri, un pontife à barbe blanche, vètu du grand manteau de cérémonie, la natte de phormium frangée de peau de chien, et les cheveux ébouriilés et lardés de plumes blanches de goélands.
Le pontife s’approcha du couteau, que personne n'avait. osé toucher depuis qu'on le savait taboué ; puis, après avoir murmuré des prières à voix basse, longuement et énergiquement gesticulé et opéré une série de passes magnétiques sur le mancheet sur lala-. me, il saisit délicatement le couteau entre le pouce et l'index, et le lança à la mer par-dessus son épaule.
Et les femmes, accroupies sur le suindeau, entonnèrent un chant d’actions de grâces, pendant que Variki redescendait dans sa pirogue,
L’ouvrier qui batit une maison, le charpentier qui construit une pirogue, le planteur de kowmaras (patates douces), sont soumis au tabou, mais moins strictement que dans d’autres circonstances: ils peuvent se mêler à la société de leursamis; mais ils n’ont pas le droit de se servir de leurs mains pour manger.
L'accès des plantations des terrains ensemencés est interdit pendant l'époque de la germination, et des gardicns veillent jour et nuit pour en éloigner les chiens, les pores et les poules,
Les animaux domestiques, les volailles, que Cook donna à ces naturels, furent tués aussitôt après son départ; les naturels ne voulurent pas les laisser se propager, parce que ces nouveaux hôtes violaient continuellement les endroits défendus et pénétraient dans les cultures et les morais (cimetières).
Ici, l'agriculture, encore en enfance, a ses fêtes, ses cérémonies mystiques, ses rites religieux, comme dans le vieil empire dela Chine, Le missionnaire Kendal, qui demandait à un chef de la baie des Iles pourquoi les chefs de la tribu assistaient, revétus de leurs habits de féte, à l’ensemencement des terrains, reçut cette réponse :
— Voyez le ciel, quand de petits nuages, tas par tas, le recouvrent, et que le soleil brille sur eux ; eh bien : il y a fête Tà-haut, c'est le grand Atoua qui plante ses patates... et nous devons faire comme lui. nous réjouir quand nous plantons les nôtres,
M. d’Urville raconte qu'à Kayva-Kavva, il ne put jamais obtenir la permission de passer auprès des cultures sacrées.
Un Zélandais entreprend-il un voyage par terre ou par mer, sa femme, ses enfants, ses amis, se tabouent pendant le jour qui suit son départ, afin d’attirer sur l'absent la protection de la Divinité.
Quand nous quittimes la péninsule, mon ami le roi Thy-ga-rit me fit entendre qu'il allait se tabouer aussitôtque Asia aurait doublé la falaise d'Olimaroa.
La mère de Schongui, ce grand chef dont j'ai parlé à propos del'anthropophagie, demeura tabouée pendant tout le temps du voyage de son fils‘en Angleterre. Une femme esclave la faisait manger à l'aide d’une espèce de spatule emmanchée d'un morceau de bois de plus de trois mètres de long.
Si la tribu part en guerre, un prêtre se soumet aux rigueurs de ceite interdiction jusqu'au retour des guerriers.
Le poisson pêché en automne, quand on en fait des provisions d'hiver, est taboué; sans celte abstinence forcée, on n’en emmagasinerait pas des quantités suffisantes, les pêcheurs le mangeraient à mesure qu'il sortirait de l'eau.
Quelques auteurs, de ceux qui veulent tout systématiser, ont prétendu que les Zélandais prouvaient leur origine judaïque, par le type de la physionomie, la cireoncision, que j'avouerai n'avoir jamais observée, et le refus de manger de la viande de pore. Cette dernière preuve est aussi peu solide que les deux autres, Que de fois n’ai-je pas vu les roitelets de la péninsule et leurs sujets dévorer avec délices le porc salé qu'on leur offrait. Si les naturels ont repoussé quelquefois cet aliment, ce n’est que dans les premiers temps de leurs relations avec les Européens, et non parce que c'était du pore, mais parce que ce pore était salé, et qu'ils n'avaient jamais fait usage de sel, ainsi que je l'ai déjà mentionné.
Mais j'ai souvent élé témoin d'une petite cérémonie prélimipaire que ne manquait jamais d'accomplir un Zélandais de la vieille roche, quand le capitaine Jay Vadmettait à notre table. Les missionnaires anglais ont aussi remarqué cette habitude chez divers convives. Le bonhomme, avant de dévorer sa portion de lard, en mâcbait un petit morceau entre ses dents et le jetait ensuite sous la table en disant une prière.
Le tabou intervient aussi dans les transactions commereiales, Si uu naturel achète quelque chose, et qu'il n'ait pas en main de quoi payer comptant, il attache à l'objet acquis un fil de phormium en pronongaut le mot sacré, part, et revient bientôt retirer son gage. Il n'est jamais prudent de leur vendre à crédit, surtout quand on n'a pas pris soin d'engager leur conscience par le tabou.
Le tabou joue donc un rôle important dans la vie de ces déshérités de la civilisation ; il dirige, modifie et détermine tous leurs actes, et fait intervenir sans cesse la divinité.
J'avais toujours entendu dire que les morts étaient enterrés, chacun dans un endrait isolé, entouré de palissades, et taboué, puis qu'après un certain temps, la famille du mort venait relever les os, c'est-à-dire déterrer le cadavre, enlever de dessus ses os les chairs putréfides et encore adhérentes, nettoyer avec soin ces os et les porter en grande cérémonie dans le
morai de sa famille, espèce d’enclos éloigné du passage des vivants, où ils blanchiront désormais, exposés au grand air, sur des plates-formes élevées de quelques pieds au-dessus du sol.
Je fus donc étonné de trouver un jour, auprès du village de Togolabo, un cercueil de bois, peint en rouge, attaché au sommet d’un poteau; une femme pleurait, accroupie au bas de ce poteau. et me faisait signe de m’éloigner bien vite. Je demandai ce que sicnifiait cette exposition de cercueil, à un individu qui parlait un peu l'anglais et fabriqnait, non loin de là, des corbeilles de jonc; il me dit que cette femme, veuve d’un chef tué depuis quelques mois en allant chercher du jone vert au lac de Tavai, avait perdu son enfant tout récemment: qu'au lieu de l'enterrer, elle l'avait soumis à des fumigations de sy— nanthérées pour le conserver entier comme on conserveles têtes. Elledemeurait là tabouée pendant toute une année, jusqu’à ce que le wai doua, c'est-à-dire que l'âme de l'enfant se fût bien séparée du corps; puis elle partirait, emportant le petit cercueil sur son dos, à la recherche des ossements de son époux. Si elle avait le bonheur de les découvrir, elle les rapporterait au morai de sa famille.
Cette religion des morts a souvent mis en verve la sensiblerie des écrivains du xvin siècle, Qui ne se rappelle le tableau de Lebarbier, peintre du roi, les Canadiens au tombeau de leurs enfants? Le sujet ou Ja légende est emprunté au livre de l'abbé Raynal, l'Histoire philosophique et politique des Indes. L'abbé, peu physiologiste, s’attendrit à propos d'une Canadienne qui, siz mois après ses couches, vient faire couler le lait de ses mamelles sur le tombeau de l'enfant mort-né.
Il faut du sang pour vengerda violation des tombeaux. On vint prévenir Schongui que les habitants d’une tribu voisine de Wangaroa avaient enlevé les ossements du père de sa femme du moraï où ils étaient déposés. Schongui ne voulut pas croire à une telle profanation avant d'avoir vérifié par lui-même si le fait était vrai. Il partit donc pour le morai et n'y trouva plus que quelques côtes et la partie supérieure du crâne brisé : les os des bras, des jambes et des mâchoires avaient été mis en pièces, et transformés en hameçons; en proie à la fureur, il s’avanea seul vers le village des profanateurs, et, s'arrèlant à portée de fusil, il déclara aux Mahouris qu'il venait les châtier. Les coupables gardèrent le silence, et le terrible chef tua à coups de fusil cing d’entre eux, sans que la tribu fit le moindre mouvement pour les défendre.
Le cadavre des esclaves est abandonné sans sépulture et jeté à la mer.
Mais, ne vous l’ai-je déjà pas dit? tout s'en va; le tabou dégénère. L'ile nord est anglaise; la péninsule l'est déjà de nom, et, de mon temps, il y avait, au port Cooper, des esprits forts qui mangeaient sous leurs toits, et qui ne se tabouaient plus, après s'être fait couper les cheveux,