LE LAG DU JADE VERT
Depuis mon arrivée sur la presqu'ile, j'étais traraillé du désir de pousser une reconnaissance vers le
lac mystérieux, le Tavai-Pounamou, qui donne son nom à la grande terre du Sud, et sur les bords duquel les indigènes recueillent le jade vert, le pounamou, dont ils fabriquaient des pointes de javelots et des hachettes avant que les Européens leur eussent apporté le fer et l'acier; aujourd’hui, ils n'en font plus que des talismans, des amulettes ou des ornements qu'ils portent appendus au cou et aux oreilles. Is n’ont même plus lair d’y tenir beaucoup et échangent facilement ces curieuses bagatelles contre de la poudre ou des bijoux de cuivre.
Le pounamou, jade vert, jade oriental néphrite ou jade néphritique, se rencontre souvent en veines éparses sur les nombreux rochers de tale grisâtre de Vile sud. Mais le plus estimé, le plus vénéré, provient du grand lac intérieur situé à deux journées de marche au sud-ouest du détroit de Cook. Celui-là a une origine sacrée. Un divin poisson habite les eaux du lac, et, quand il échoue sur le rivage, il se transforme en jade vert au lieu de se corrompre.
La famille des poissons devait indubitablement fournir des dieux à ce peuple d’insulaires, qui naît, vit et meurt en face de l'Océan. La terre du Nord, vous le savez, cette terre volcanique dont le sol tremble si souvent, c'est Ka-na-mawai, le monstre marin qui s’agite en colère sous les flots. La terre du Sud, plus froide, plus rassise, c’est Pou-na-mou, le poisson pétrifié,
Les nombreux morceaux de jade que j'ai vus, tenus dans mes mains et rapportés en France, va— riaient en longueur de cinq à vingt centimètres, sur une épaisseur uniforme de quatre à cing. On dit qu'il en existe de bien plus volumineux. Les uns étaient opaques, d’autres veinés, striés de tons verts plus ou moins foncés.
Les jours, les semaines, les mois s’écoulèrent, sans qu'il me fût possible d'abandonner le bord pendant quelques vingt-quatre heures; mon guide, le tayo, l'ami du bord, calculait que nous emploierions deux jours et deux nuits au moins à ce pèlerinage, et, au moment de me mettre en route, survenait toujours quelque incident fâcheux. Un blessé, un malade, réclamait mes soins, ou bien le temps se mettait à la pluie, ou bien encore l’Asia retournait en croisière dans la baie Pegasus. Parfois le capitaine Jay promettait de m'accompagner si je voulais attendre qu'une baleine fût tuée, fondue et emmagasinée dans Ja cale. J’attendais alors, et il n’était jamais prêt,
Entin, un beau matin, il me donna la liberté, et nous partimes à trois : un mien confrère, le chirurgien du navire l'Angélina, notre tayo Kao-Kao et moi. Outre nos armes, fusil et couteau de baleinier au ceinturon, nous emportions chacun une couverture de laine rouge en bandoulière, et une bonne provision de poudre et de plomb en grains et en balles. Le tayo s'était chargé d'un sac de biscuit et de viande salée cuite à l'avance; et son chien, humble mais intelligente bête, le suivait clopin-clopant. On prétend que cette race de chiens, qui ressemblent aux chiens parias de l'Inde, est particulière à la Nouvelle-Zélande. Il serait difficile de prouver aujourd'hui la vérité de cette assertion. Le type pur, si jamais ila existé, en est perdu depuis longtemps; car les meutes sauvages qui hurlent sur les côtes, dans les landes de la baie des îles, et qui fournissent aux indigènes les mets les plus estimés de leurs galas re-
ligieux, proviennent des croisements successifs des différentes espèces apportées depuis quatre-vingts ans par les navires de l'Europe. Cook, à son premier voyage, y a trouvé des chiens; mais Tasman était venu là avant lui, et sans doute avant Tasman quelque autre navigateur ou naufragé inconnu.
En général, les chiens d’Oéteta ressemblent à nos chiens de berger. La tête est démesurément grosse, l'œil très-petit, les oreilles pointues, le poil long, jaunâtre, moucheté de blanc presque toujours, et la queue courte et touffue.
Ils sont paresseux, leur odorat est faible, mais la puissance de leur vue obvie à ce défaut. D'anciens voyageurs racontent que les chiens d'Europe perdent la voix après quelque temps de séjour à la Nouvelle- Orléans et dans les Amériques. Certes, rien n’est plus faux pour les chiens de la Nouvelle-Zélande.
J'ai déjà dit que je ne trouvais aucuns caractères spéciaux à cette foule de molosses, de dogues, de roquets, de carlins hideux, aflamés et féroces, qui m'ont si souvent empêché de dormir avec leurs nocturnes hurlements. Le chien de l’Australien a quelque chose de plus original au moins : la queue, la patience et le silence. Sa queue ressemble à celle du renard, et sa patience est telle, qu’il peut demeurer suspendu par la queue, muet et immobile, pendant plus d’une heure. Quand je chassais aux environs du cap Lewig, sur la côte sud de l'Australie, et que je rencontrais quelque noir Alfourous rôdant avec son chien au milieu des halliers de mimosées, le sauvage, craignant sans doute que je ne lui enlevasse sa bête, l'empoignait par la queue, le rejetait par-dessus son épaule et le gardait ainsi pendu et caché derrière son dos, tant que durait notre entrevue. Les chiens n'ayant pas pullulé à la Nouvelle-Hollande comme à la Nouvelle-Zélande, les Australiens tiennent à ne pas perdre le petit nombre de ceux qu’ils possèdent. Is ne les mangent pas et préfèrent la chair visqueuse du lézard, qu'ils chassent et tuent d'un coup de javelot, après l'avoir fait sortir des broussailles où il s’est remisé. Leurs chiens ne se donnent même pas la peine de quêter le reptile; l'homme met le feu aux broussailles, et le reptile trahit sa présence en fuyant l'incendie.
Nous quittâmes donc l’Asia au point du jour, et le capitaine fut assez galant pour nous permettre de profiter du départ d’une embarcation du bord qui conduisait les hômmes en vigie du côté des sables.
Nous pouvions ainsi nous épargner une demijournée de marche en gagnant par mer l'embouchure du Teo-ne-poto, petite rivière qui se déverse dans la baie Pegasus, à l’ouest du cap Cachalot, à où s’ensevelissent, dans les sables d'une immense grève qui remonte vers le nord, les pentes rocheuses du lambris septentrional du golfe de Togalobo.
Cette traversée en canot n'épuiserait pas nos forces au début du voyage, et nous esquivions ainsi la pénible escalade de la montagne qui domine Oéteta.
Le matelot en corvée est toujours maussade et hargneux. C’est bien pis encore quand cette corvée commence dès l'aurore, et que la cloche qui pique huit, et l'antienne du novice de quart, appellent en haut les tribordais ou les bâbordais : « Hola hét tribordais ! misérables figures d'escargots ! les bibordais aimables mangeront votre fricot ! Hola hét en haut! en haut! » l'arrachent brutalement aux douceurs
LES BALEINIERS sf
d’un sommeil, hélas ! toujours trop court, toujours trop divisé. Si le navire fait route, le temps du repos alterne, pour les bordées, de quatre heures en quatre heures; si le navire est en pleine pêche, les deux bordées travaillent tant que le soleil les éclaire, et dorment à peine quatre heures de nuit, chacune se relevant tour à tour.
Ils étaient donc de mauvaise humeur, nos canotiers, encore endormis... La pirogue marchait comme une boiteuse, et les avirons avaient peur de se faire mal 4 la houle. M. Seigle commandait et ne donnait pas Vexemple de l’amabilité... On aurait dit que, parce que nous étions trois personnages supplémentaires dans le canot, ces messieurs s’éreintaient !... Je connaissais mon monde, et je savais que de joyeuses paroles et des rires provocateurs de ma part n’auraient pas raison de cette maussaderie générale... Ce n’était pas une blague, mais une gourde qu'il fal- Jait pour fouetter ces tortues, et, sans dire mot, je présentai ma gourde débouchée à l'officier, et, lui aussi, sans dire mot, la porta à ses lèvres, et l’y maintint aussi longtemps que dure un tour du sablier de l'habitacle, — une minute, — tandis que les canotiers suivaient d’un ceil de convoitise les mouvements de déglutition du gosier. Scigle, pour tout remerciment, passa le revers de sa main sur ses lèvres et me rendit la gourde, que j’envoyai au harponneur.
Le harponneur, plus éloquent que Seigle, fit hum! après avoir bu; — l’homme du grand aviron du milieu savoura sa gorgée, et, murmurant un Grand merci! passa la gourde de chasse-brouillard à son voisin, qui déclara trouver à son goût la médecine du major ; — les deux autres canotiers se nettoyèrent pareillement le canon de fusil.
La glace était rompue, et le tafia opéra si bien, que, même avant d'avoir atteint les trois rochers à fleur d’eau du cap Cachalot, le babillage, la gaieté, l’entrain des beaux jours étaient révenus, et qu'un baryton facétieux entonnait une de ces barcaroles qui stimulent les nageurs, harmonisent leurs forces et les aident à parcourir, sans lassitude et avec une rapidité merveilleuse, des espaces qu’en silence ils ne franchiraient que lentement et péniblement. Certes, quand ils chassent une baleine, ils ne peuvent chanter; maisalors l’émulation, l'appât du gain, la gloire, remplacent les barcaroles.
Je savais beaucoup de ces barcaroles, je me souviens encore de quelques-unes ; mais les plus belles, les plus pittoresques, je ne puis vous les dire, Elles sont trop épicées, elles ont trop de montant pour les terriens qui me lisent.
Le matelot appelleterrien celui qui ne navigue pas et ne quitte jamais ce que vous appelez, vous, le plancher des vaches.
Le tafia donnait done de la voix A nos canotiers, et l’un d'eux, un Breton, se mit à chanter à tue-tête cette naive chanson dont voici quelques couplets.
L'air, aussi naif que les paroles, s’adaptait admirablement aux mouvements des avirons.
Le Breton disait seul le premier vers, que le chœur répétait ensuite avec lui, Il en était de même du second ; puis le chœur se taisait pendant les deux derniers vers de chaque quatrain.
Adieu la belle, je m'en r'va (bis) Puisque mon bâtiment s'en va (his)
Adieu, je pars rejoindre à Nantes, Puisque le roi me le commande.
Là, j'omets plusieurs couplets où l’'amoureux es quisse à sa manière ses adieux... On se promet fidélité mutuelle... Mais le matelot ne se croit lié par ce serment que tant qu'il naviguera au nord delaligne... Au sud de la ligne, tout lui est permis... Il demande à sa belle si elle a des commissions à lui donner pour la ville de Nantes, et la belle éplorée, qui, malgré sa douleur, n’oublie pas que les toilettes du village se fabriquent à la ville, répond :
Ah! quand à Nantes vous serez (bis), Un beau corset yous m'enverrez (bis); Qu'il soit doublé de satin rose, Je ne demand’ pas autre chose.
Le matelot promet et part... Mais le scélérat oublie bientôt qu'il n’a le droit d’être infidèle qu’au sud de la ligne...
Dès qu'à Nantes il est arrivé (bis), Au corset il n’a plus pensé (bis); Tl a pensé à la débauche,
A la boisson comme les autrest...
Il se désespère, il se repent, il redoute la colère de sa bien-aimée, et demande conseil À un mauvais sujet... Il s’écrie :
Ah! quoi done qué la bellé dira (bis)?
Et le mauvais conseiller lui répond : .
Tu mentiras, tu lui diras (bis) Qu'il n’y a pas d’étoffe à Nantes De la couleur qu'elle demande!
Mais le loyal Breton s'indigne à l'idée de tromper sa bien-aimée... Il lui avouera tout, et, si elle l'aime, elle pardonnera.
— Non, non, s’écrie-t-il en repoussant le Méphistophélès qui lui souffle la perfidie, non !
Plutôt voir la mer sans poissons, Plutôt voir la mer sans poissons, Et les montagnes sans vallons, Et les montagnes sans vallons, Et le printemps sans violettes, Que de mentir à ma maitresse !
Notre troubadour méritait un nouveau coup de tafia ; le docteur de l’Angélina en fit les frais, et le harponneur, pour ne pas laisser refroidir l’entrain des canotiers, ou plutôt pour gagner, lui aussi, le droit de teter à la gourde, entonna cette ballade maritime, qui rappelle la ballade du Pécheur de Schiller :
C'était un quartier-maitre, Lan la, C'était un quartier-mattre Qui savait bien nager.
Vogue, beau baleinier, vogue, Qui savait bien nager, Vogue, beau baleinier.
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Le chœur répète alternativement :
C'était un quartier-maitre, Lan la,
et les deux derniers vers du couplet. Je regrette beaucoup de ne pouvoir en tracer ici la musique ; la facture du motif en est très-originale et on ne peut plus enlevante. — Continuons.
Il s’en alla-t-à terre, Lan la,
Afin de s'y promener.
Vogue...
Il rencontre une fille, Lan la,
Assise et à pleurer.
Vogue...
Qu’avez-vous done, la belle?
Lan la,
La belle, à tant pleurer?
Vogue.
A ce que j'ai, dit-elle,
Lan la, Vous ne pouvez rien changer. Vogue...
Les clefs de ma ceinture, Lan la,
Dans la mer sont tombées,
Vogue...
Consolez-vous, la belle, Lan la,
Trai vous les chercher.
Vogue...
Mon père, à qui les trouve, Lan Ja,
Me donne à marier.
Vogue...
Le quartier-maître aimable, Lan la,
Se pare pour plonger.
Vogue...
A la première plonge, Lan la,
Il n'a rien pu trouver,
Vogue...
A la seconde plonge, Lan la,
Le fond il a dragué.
Vogue...
A la troisiéme plonge, Lan Ia, Hélas! il y est restét
oS) PISTE 6 De
Je vous fais grâce des autres couplets, où éclate le désespoir de la vieille mère du quartier-maitre. La pauvre femme ya s'écriant le long du rivage :
Maudites soient les filles, Lan la, Maudites soient les filles
Qui sont à marier!
Et les amis, les compagnons de l’infortuné plongeur, demandent aux pêcheurs de la côte si la belle, au trousseau de clefs tombé dans le gouflre, était brune ou blonde, et, selon que la maîtresse du chanteur est blonde ou brune, le chanteur termine la ballade par un souvenir de ses amours de France, et dit :
Si c'était pour ma blonde (ou ma brune) Lan la, Si c’était pour ma blonde, Je s'rais prêt à plonger, Vogue, beau baleinier, vogue, Je s’rais prot à plonger!
: Vogue, beau baleinier.
Le harponneur était bien digne de donner un baiser à la gourde de mon confrère. — Nous avions parcouru plus de deux milles pendant la chanson, et nous apercevions déjà ces gigantesques franges d’écume que la mer, déferlant par rouleaux, étend sur Vhémycicle sablonneux du fond du port Cooper.
Longuement done, bien longuement s’abreuva-t-il à la gourde, à cette mamelle qui contenait ce que les Anglais appellent du french-milk, du lait français, et il fallut que Seigle intervint en lui ordonnant de remettre le nable N son gosier.
Le nable est un tampon de li¢ége, garni de linge ou d’étoupe, avec lequel on bouche une ouverture pratiquée dans la partie la plus déclive d’une pirogue. Ce nable oblitère le trou, quand la pirogue est amenée, et le laisse ouvert, quand elle est hissée sur ses pistolets, afin que les eaux de mer et de pluie s’écoulent,
Il mit done le nable au dallot de son gosier, et, plein de verve, continua par une autre villanelle érotique qu’on ne pourrait ouir sans que la pudeur s’effarouchât, à moins d'être cabillot ou mathurin. Un mathurin, c’est le matelot, le véritable matelot, qui est né matelot, qui vit et bourlingue matelot, et qui mourra matelot. Le cabillot, un taquet, un piquet de bois ou de fer qu’on plante sur la lisse du bâtiment, et auquel on amarre les cordes des manœuvres; le cabillot, c'est un soldat, et ce sobriquet rend assez bien l'image de Ia tenue et de la roideur du soldat sous les armes.
Done, le plus grand reproche qu'un capitaine, qu'un oflicier de quart puisse faire au marin qui n'exécute pas proprement un ouvrage où un ordre, la plus grande injure qu'un ma itelot puisse cracher au visage d'un autre, c'est de le qualifier de soldat. Soldat! failli soldat! voilà l'expression la plus complète du mépris le plus intense.
La villanelleau grossel nous aurait conduits jusqu'à l'embouchure du Teo-ne-poto, car mon harponneur n'était pas embarrassé pour la prolonger à volonté. Ce gargon-l\ avait un véritable talent d'improvisateur, Je ne crois pas que la ballade des clefs soit de son cru. Toujours est-il qu'il n’en a pas volé l'idée à Schiller. I connaissait si peu Schiller, que, mon contrère ayant prononcé, ce nom, il nous demanda si ce n'était pas un gps vine baleinier américain,
Ce harponneur, Cochinchinois de Honfleur (c'est ainsi que les Havrais surnomment les habitants de ce petit port), ce harponneur, dis-je, était né poste. [n'avait pas étudié ailleurs qu'à l'école primaire. Il passait la majeure partie de Son quart en bas à rimer
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et à faire des chansons. Il me montrait souvent ses œuvres, et je fui causais un violent dépit quand je me refusais à l'entendre. |
Un jour, je le surpris ageñouillé devant son cofire, et cachant, entre les plis d’une ceinture de laine rouge, un petit cadre d’ébéne, renfermé dans un sac de toile à voile, cousu de ses mains. Une boucle de cheveux blonds, placée en ellipse sous le verre du cadre, y tenait lieu de portrait, et il avait écrit sur le vélin du fond ce quatrain dont je me souviens encore :
Quand je contemple en mer cette boucle si blonde, Je suis heureux et fier, et je me dis, joyeux :
« Nalle femme que toi n’a d'aussi longs cheveux ;
Car les tiens, Virginie, ils font le tour du monde! »
et
— Bien touché ! n’est-ce pas docteur ? s’écria-t-i} en me montrant avec orgueil le cadre d'ébène.
Et, depuis lors, Dieu lui seul sait combien de fois il me le montra pendant le voyage!
— Bien touché! hein? Oh! j'en ai fait d’autres ; tenez, ceux-li, par exemple. Ecoutez... Je suis de quart, et je vais vous réciter mon grand poëme : le Baleinier vainqueur.
Mais, moi, je me sauvais derrière le mât d’artimon, et le poîte, vexé, irrité de me trouver toujours réfractaire à la sainte poésie, se croisait les bras avec une dignilé sombre, et recommencait à battre silencieusement son quart sur la coursine,
Je yous dirai un mot sur l'existence aventureuse de ce pauyre diable, quand nous aurons quitté la Nouvelle-Zélande et que nous trayerserons l'Octan Pacifique,
tevenons à mon pèlerinage d’aujourd’hui.
Vers sept heures, Seigle nous déposa, moi et mes compagnons, sur la rive gauche de la rivière, et, nous souhaitant hon voyage, s'en alla faire sa croisière.
Le temps était beau mais froid, et nous marchâmes d’abord à grands pas sur ce terrain sabloneux , semé de coquilles roulées, brisées, hachées par les marées ; mais bientôt il fallut ralentir le pas malgré nous ; car le tayo, au lieu de suivre le sentier battu qui serpentait avec le cours d'eau, coupa en droite ligne vers l'ouest , à travers les broussailles. Comme nous avions une distance de dix kilomètres à parcourir avant que d'atteindre le cottage d'un co- Jon anglais désigné pour notre première halte, la halte du déjeunér, nous dédaignimes de perdre du temps à tirer des canards que le roquet faisait lever À chaque instant, fl y avait là le canard peint, si bien décrit par le naturaliste de Cook ; le canard musqué, au plumage gris, aux ailes tachées de blane, au col et à la tête d'albâtre, et qui, en s'envolant, répand autour de lui des effluyes odorantes; le canard gris bleu, qui siffle comme un merle et fouille dans le sable pour y chercher des vers; le canard à crête rouge, à robe noire et luisante, aux pieds et au bec plombés, à l'iris couleur d'or ; il Ÿ avait 14 enfin tout ut Musée vivant de canards auxquels if fallut dire au revoir, Le tayo, avant que nous quittassions les sables, demenrait souvent en arriére et ramassdit de petits morceaux de bois mort. Ces morceaux de bois, que je crus d'abord être des fétichés, nous ten dirent plus tard un grand service,
Vers dix heures, nous atteignimes des champs
cultivés ; nous entrions sur les domaines de M, Deen. Ce M. Deen est le véritable roi de la contrée.
Il a bâti sa ferme au bord du Teo-ne-poto, qui coupe en deux parties une forêt de je ne sais combien de milliers d’acres : il a défriché la lisière de ces grands bois ; converti en grasses prairies le sol marécageux et plat où serpente la rivière, et semé des céréales sur les collines des environs; il peut ainsi, sans aucuns frais de déplacement, exporter les produits de son agriculture et de ses futaies, et déjà des caboteurs attendent, mouillés dans la grande baie, les bateaux plats et les trains de bois qui descendent le Teo-ne-poto.
M. Deen nous accueillitavec tant de cordialité, que, malgré notre désir de pousser en avant, nous passimes la journée À visiter ses travaux de colon infatigable ; la soirée, à écouter le récit des tribulations de ses débuts, et le programme de ses travaux futurs et de ses espérances, et la nuit, à savourer les délices d’un bon lit en duvet d'oiseaux de mer, — délices si souvent révées par nous sur la dure couchette d’une cabine de baleinier.
Le logis du colon et de sa famille forme un grand quadrilatère à un seul étage. Une miuraille s'élève à deux mètres du sol, et, sur cette muraille, repose la carcasse du bâtiment, composée de poutres et de torchis et blanchie à la chaux. Quatre autres grands bâtiments s'élèvent sur les quatre faces d’une tour immense, entourée d’une fosse profonde hérissée de palissades. Les étables regardent l’est, Le magasin aux fourrages et aux grains s'étend au nord, et les autres bâtiments servent, l'un d'ateliers et de remises, l’autre de logement aux domestiques et aux Mahouris mâles et femelles des tribus voisines, qui visitent, presque chaque jour, cet intrépide fermier,
Je fus témoin, avant diner, d'une scène assez curieuse. Une dizaine de vicilles femmes étaient accroupies en cercle à la parte d’une grañge, et, au miliet d'elles, on voyait deux hommes; l'un d'eux, trèsâgé, assis Sur une souche d'arbre, tenait, entre ses genoux, la tête d'un autre Zélandais beaucoup plus jeune que lui. Je m'approchiai d'eux ; c'était un graveur en tatouage qui blasoniait le visage d'un jeune guerrier.
La mode du tatouage, répandue dans la Polynésie, prouverait, peut-être, à elle seule, que les insulaires les plus éloignés les uns des autres ont eu une origine commune,ou de fréquentes occasions de contact; à moins, cependant, que nous n’admettions que le désir d’orner son corps, de l'embellir, de le marquer à tel où tel cachet, ne soit un besoin inné chez l'homme,
Le tatouage dont nos ouvriers, nos soldats, nos marins, ornent leurs bras et leur poitrine, n'est pas le même que Ie tatouage octañien,
Le prethier, pratiqué À l'aide de piqüres à l'aiguille, par où l'on introduit, sous la peau, des substances colorantes, noires et rouges, ne provoque pis d'aspérités sur l'épiderme; le dessin est inelfaçable et visible, Mais impercéptible au toucher.
Le second, au contraire, se touche du doigt; les contours et sont creusts dans la peau, et Vor dirait un véritable travail de ciselure. Le tatouage plat n'était pas inconnu aux peuples de l'antiquité : à Thèbes, en Egypte, on a trouvé des images sur le tombeau d’Osiris f°", images où des hommes sont repré-
Sk LES BALEINIERS
sentés, la figure ornée de linéaments bizarres, et Jules César, dans ses Commentaires, parle des habitants de la Grande-Bretagne, qui ornaient ainsi leur épiderme.
Cette opération est difficile et douloureuse, et l’érysipèle de la face se déclare quelquefois à 1a suite du tatouage des ailes du nez. Un jeune garçon d'Oéteta, qui en reçut les premières marques au coin des lèvres, faillit mourir par suite d’inflammation; le tabou, qui ordonne une diète sévère aux nouveaux opérés, leur épargne les dangers d’une fièvre consécutive.
Les Zélandais‘et les habitants des Marquises sont les mieux tatoués de tous les Océaniens. L'origine du mot fatou semblerait venir de Taiti.
Le jeune chef, qui se faisait tatouer, revenait d’un voyage au Nord, avait été attaqué par des hommes du détroit de Cook, s'était vaillamment défendu, et méritait cette décoration, en récompense de son courage.
C'est que les guerriers seuls peuvent porter sur eux ces marques indélébiles de courage et de victoire. Une nouvelle série de linéaments s'ajoute aux linéaments anciens, après chaque combat, et, plus le chef est vieux et puissant, plus il est tatoué. La vie n’est quelquefois pas assez longue pour que le blason soit complété. Ars longa, vita brevis.
L'outillage se composait d’un petit os long, plat et dentelé vers son extrémité très-pointue; d’une baguette ou plutôt d’un maillet, et de deux coquilles d’huître, où l’on avait délayé, dans l’une du charbon pilé, dans l’autre de l’ocre. Le burin, enduit de cette peinture, s’enfoncait dans la peau, à chaque coup de maillet, et s’avançait, dent par dent, en contournant les narines. Le jeune homme, aussi muet, aussi impassible que la planche de cuivre entaillée par le burin du graveur, souffrait stoiquement cette douloureuse opération.
Le ciselage dura une heure. Le lendemain, la tête serait enflée, et, quelques jours après, on observerait, me dit-on, sur les bords des rainures, un ourlet de chair morte qui seflétrirait et disparaitrait peu à peu. Un mois après, les narines auraient repris leur forme naturelle, et se dilateraient orgueilleusement, sous leurs insignes de virilité. Les épines très-dures du toumatou kourou, axbrisseau du genre discaria, remplacent quelquefois le barin en os,et les piqûres sont frottées avec le charbon du podocarpus dacrydo ou du dummaria Australis.
D'après d’Urville, l'opération du tatouage est si douloureuse, qu'elle ne peut être supportée en une seule fois. J'ai déjà dit que le tatouage d’un chef demandait plusieurs années de travail, non point parce qu'il produisait une douleur si intense, qu'elle ne pouait être supportée en une seule fois, mais parce qu'elle était,en quelque sorte, l'histoire chronologique des exploits qui le rendaient célèbre.
On ne peut se faire une idée exacte du tatouage complet du visage d'un chef zélandais qu’en examinant au Musée une de ces têtes desséchées que les Européens achetèrent pendant longtemps au prix d'un fusil de munition ou d'une couverture de laine. Ce commerce diminue de jour en jour, non parce que le christianisme fait des progrès ou parce que les Luropéens ne l’encouragent plus, mais faute de guerricrs et de combats, On m'a offert trois têtes pen-
dant mon séjour, et je ne me rappelle pas si je refusai de les acheter faute d’argent ou par humanité, afin de ne pas encourager les trafiquants.
Vous pouvez aller voir, chez quelques marchands de curiosités du quai Malaquais ou du quai Voltaire, ces trophées de l’anthropophagie. Le masque est souriant, la peau reluit comme reluit le parchemin ; les arabesques du tatouage ont conservé leurs bizarres lméaments noirs et rouges ; la barbe crépue et les cheveux de jais se hérissent comme pendant la vie; les lèvres amincies laissent voir des rangées de dents blanches, véritables dents de carnassiers ; et l’on dirait que cette tête va penser, va parler, malgré le vide noir qui s'étend derrière ces paupières endurcies et immobiles, malgré ces orbites éteints, d’où le vainqueur a arraché l'œil pour l’avaler ensuite, de peur que cet œil ne monte aux cieux et ne devienne, pour les descendans du vaincu, l'étoile de la vengeance.
Seuls entre tous les Polynésiens, les Nouveaux- Zélandais ont la coutume de conserver les tétes de leurs ennemis comme trophées de victoire et comme objet de mépris. Ils nomment ces têtes moko-mokai, — moko, tête tatouée — mokai, tête de misérable,
On dit aussi qu'ils conservent les têtes de leurs amis et des grands hommes, par respect pour leur mémoire, et pour les faire figurer dans certaines cérémonies funèbres.
J'ai souvent interrogé à ce propos un vieux chef, Thémi, et toujours il m’a répondu que l’on ne conservait jamais que la tête d’un ennemi, afin de démontrer que, même après la mort, il était encore esclave.
Le mode de préparation des moko-mokai est si parfait, que nulle décomposition n’est à craindre, et que les traits du visage sont à peine altérés. Quand la tête est séparée du tronc, l'opérateur arrache les yeux, entaille le cuir chevelu à son sommet, brise la voûte du crâne avec une pierre, comme on attaque un œuf à la coque, vide la cervelle, nettoie minutieusement la cavité et y verse de l’eau bouillante, afin que les membranes du cerveau se détachent des parois osseuses. La chevelure est garantie du contact de l’eau bouillante; sans quoi, elle tomberait; il remet ensuite en place les fragments de la voûte du crâne, et les recouvre avec le lambeau de cuir chevelu, qui, en séchant, adhère de nouveau sur l'os; il remplit les narines et la bouche d’étoupe de phormium, et réunit entre elles les paupières et les lèvres à l’aide de quelques points de suture, de peur qu’elles ne se raccornissent,et il conserve la forme du nez, en le maintenant comprimé entre deux petites attelles de bois. Ensuite un four, creusé dans la terre, est rempli d'herbes aromatiques; des galets chauflés à rouge le surmontent en pyramide, et, au sommet de cette pyramide, une ouverture a été ménagée, ouverture dans laquelle la base de la tête en préparation peut s'adapter parfaitement. De temps en temps, on verse de l’eau sur les pierres et sur les herbes, et, la chaleur et la fumée pénétrant dans la boîte du crâne, les différents tissus s'en imprègnent et se dessèchent peu à peu. Le préparateur a soin de caresser fréquemment le visage, de peur que la peau ne se ride, et, après vingt-quatre heures de fumigations continuelles, la tête est retirée du feu et exposée, au bout d’un bâton, aux rayons du soleil, Là, tandis que la
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dessiccation s’achève, on enduit la peau d'huile de poisson, afin de lui donner un brillant vernis, et les sutures des lèvres et des paupières sont enlevées, quand le retrait des tissus n’est plus à craindre.
Il est facheux qu’une méthode si simple et si bonne ne puisse être suivie pour collectionner les types de toutes les races humaines.
Un mot encore du moko zélandais, le seul que j'aie observé pendant mes voyages ; car les Australiens, les indiens Aroucans, les Patagons, les Puelches, les Bougros du Brésil et les noirs d'Afrique, que j'ai fréquentés, n’ont pas l'habitude de ciseler ainsi leur individu.
Celui qui n’a pas subi les épreuves douloureuses du burin, est regardé comme un être pusillanime, efféminé, et indigne de recevoir aucun honneur, quand même il appartiendrait à une famille d’un haut rang.
Les insulaires du Nord y renoncent cependant peu à peu, à mesure qu'ils adoptent les mœurs et les vices des colons anglais. L'usage des vêtements tend surtout à neutraliser cette coutume nationale : le tatouage général du corps n’était-il pas autrefois leur plus beau vêtement ? A quoi bon maintenant se faire martyriser la périphérie du corps, si des haillons la recouvrent ? |
A la première vue, il semblerait que les sillons du moko sont identiquement les mêmes sur la figure et sur le corps de tous les guerriers ; mais, en les examinant avec attention, on reconnaît qu'ils diffèrent par les détails; chaque famille a ses tatouages spéciaux ; ce sont de véritables armoiries, — Touai, le chef de la tribu de Koro-Koro, disait que sa famille avait seule le droit de porter le tatouage qui ornait son front, et que la tribu de Schongui, toute puissante qu'elle était, ne pouvait en imiter les dessins.
Un chef, examinant le cachet d’un officier de marine, demanda si les armoiries gravées sur ce cachet étaient le moko de la tribu de l'officier.
Les Zélandais reproduisent très-fidèlement sur le papier le moko compliqué de leur visage : le chef qui nous vendit une baie, au capitaine Jay et à moi (car je suis un des grands propriétaires de la Nouvelle- Zélande), apposa ce genre de signature au bas du contrat.
Je regretterai toujours d’avoir perdu un carnet sur lequel plusieurs individus avaient tracé leur tatouage.
Le moko a aussi son utilité hygiénique; il augmente l'épaisseur et la résistance du système cutané, qui, plus solide alors, est moins sensible aux intempéries de l'air, aux piqûres des insectes etdes plantes épineuses des forêts, et à tous les accidents auxquels l'homme sauvage est exposé; les traces de la maladie, ainsi que les rides de l'âge, n'altèrent que trèspeu ces masques endurcis. L'homme tatoué, depuis le sommet du front jusqu'aux malléoles, connait tous les traits de ce labyrinthe : sa mémoire peut les détailler un à un; il les a étudiés comme en Europe on étudie le blason de sa famille.
— Il ya très-peu de temps, me dit un jour Ivico, qu'un de mes voisins, ayant tué un chef tatoué par tout le corps, trouva le tatouage si beau, qu'il (anna la peau des cuisses, afin de la conserver et d'en couvrir son étui A cartouches, comme si c'était du maroquin,
Un nommé Aranghui passe pour le plus habile tatoueur des deux grandes îles : c’est un véritable artiste em son genre.
J'ai admiré moi-même la hardiesse et la précision avec lesquelles il dessinait sur la peau; la beauté de ses illustrations est vraiment extraordinaire. On ne trace pas des lignes plus droites avec une règle, et des cercles plus parfaits avec un compas. Telles sont la réputation et la vogue de cet artiste, qu’une tête de chef, tatouée par lui, a plus de prix, aux yeux d'un Anglais, qu'un portrait de sir Thomas Lawrence.
De misérable esclave qu'il était, Aranghui s’est élevé par son talent à la hauteur des chefs les plus distingués du pays, et, comme tous les chefs qu'il tatoue lui font un cadeau, il est devenu extrêmement riche.
M. Deen nous invita à faire une hécatombe de touis, si nous voulions manger à diner un rôti plus délicat encore qu’une brochette d’ortolans, J'avoue que j’éprouyais des remords à fusiller ces pauvres artistes, qui, à chaque détonation, s’enfuyaient épouvantés du côté de la forêt et revenaient insouciants et joyeux, recommencer leurs chansons, aussitôt que la brise avait balayé au loin le bruit et la fumée de la poudre. Ces oiseaux vivent à la manière des abeilles ; ils perforent avec leur bec pointu les fleurs en sacoche et à peine épanouies du genîût, et trempent leur langue dans le miel qu’elles renferment. Us sont si friands de cette sucrerie, que, loin d’imiter les autres oiseaux du pays qui désertent les défrichements pour ne plus reparaitre, ils viennent s’abattre en troupes sur les genêts, dont tout cottage est entouré ; ici, la hache du colon a respecté ce bel arbre, qui, chez nous, n’est qu’un chétif arbrisseau.
Le philédon à cravate, le toui ou le merle des Antipodes, vêtu de son bel habit de velours noir et gros bleu chatoyant, secoue son magnifique jabot, dont la dentelle est une touffe de plumes grisitres, fines, soyeuses et frisées comme les plumes de l’autruche, et chante caché au milieu des feuilles et des fleurs jaunes d’une futaie de genéts qui, sous ces latitudes, atteignent la hauteur de nos ormes.
Le banquet du colon anglais fut un banquet homérique, non pas par le nombre, mais par l'ampleur des plats; etcependant les bœufs, les veaux, les pores, les moutons et les volailles de la ferme n’en faisaient pas les frais. L’étable et la basse-cour étaient de fondation trop récente pour pouvoir faire vivre le fermier, à moins qu'il ne voulût manger son blé en herbe.
Une énorme culotte de bœuf fumé de Hambourg, un jambon d@’York, un kiuglish, poisson royal, presque aussi gros qu'un esturgeon, et pêché le matin au port Cooper; une anguille aussi longue et aussi forte que le matereau d'une pirogue, et capturée dans le Teo-ne-poto; une pyramide de pommes de terre à l'étuvée, farineuses et blanches comme des boules de fine fleur de froment; des pieds de céleri qui auraient pu nous servir de batons, et pour rôtis un escadron de ramiers, une couple de coqs de bruyère jouant le rôle de dindons, et dix ou quinze brochettes de touis, tel est le menu du festin, où la galette de biscuit remplagait le pain, et que nous arrosimes à volonté de vrai genièvre de Hollande et de protoxide d'hydrogène, puisé à une source voisine.
Vous voyez qu'on peut vivre dans une ferme de la
Nouvelle-Zélande, et bien vivre, sans priver les yaches de leur lait, sans empêcher les veaux de devenir bœufs de labour ayant d'être abattus, les moutons de donner leur laine, les porcs de multiplier, les poules de pondre, les œufs d’éclore et les poulets de grandir.
La contrée aurait pu nous fournir bien d’autres victuailles. Les cours d’eau sont aussi poissonneux et aussi riches en espèces variées que les baies. La perdrix antarctique, la perdrix à queue, foisonne ainsi qu’une espèce de caille beaucoup plus grosse que la nôtre. Les halliers sont peuplés de glaucopes cendrés à caroncules, genre de rales de la taille d'un coq de grande race, et, sur les plateaux déboisés qui s'étendent du port Olive au havre Pireka, on fait lever des bandes immenses de volatiles, que nous nommons en France canespetières; l'oie et le canard sauvages y sont aussi trés-communs, et l'on dit que la chair du grand-cheyalier, qui habite l'isthme de Sable, n’est pas indigeste et nauséabonde, comme celle des oiseaux de mer, des procellaires qui fréquentent les atterrissages de la péninsule. Les mammilères manquent dans cet inyentaire des richesses gastronomiques de la Nouvelle-Zélande, sauf le cochon de Cook et le chien d’origine inconnue, qui se sont depuis longtemps affranchis de l'esclavage. Ce chien, vous savez combien il a dégénéré, yous savez aussi que les rangatiras l’immolent et le dévorent aux jours de fête. Le cochon, lui aussi, n’a rien gagné à respirer lair de la liberté ; sa vilaine colonne vertébrale de Chinois est moins concave et s'est redressée; mais ses dents sont devenues des défenses, son poil s'est hérisse comme le poil du sanglier, et les poissons morts et pourris qu'il vient manger, la nuit, sur les grèves, au retrait de la marée, commu— niquent à ses chairs un goût acre, huileux et insupportable ; on ne le chasse que pour l’écorcher, tant son cuir est solide et bon pour doubler les coffres. Cependant, aujourd'hui, quelques chefs, à l'exemple des colons, élèvent des troupeaux de pores. Jadis les naturels massacraient impitoyablement les chèvres et les moutons qui commettaient des sacriléges et leur causaient des terreurs superstitieuses en broutant, sans discernement, l'herbe tabouée des morais. Longtemps ils traitèrent ainsi les poules qui picoraient sur les terrains sacrés ; mais ils leur ont fait grace depuis, à cause des coqs, qu'ils estiment beau— coup. Si jamais le coq fut quelque part et avec raison l'emblème de la valeur, c'est à la Nouvelle-Zélande, Il s'y livre, entre coqs, des combats comme la vieille Angleterre n'en voit plus, et une pirogue de guerre ne part jamais pour une expédition, sans qu'un cog soit fièrement campé à l'extrémité de la proue.
Le rat à ventre rouge et à poche de marsupiau est le seul quadrupède reconnu comme véritablement indigène, C'est un mets recherché.
Un chef vit un jour, à bord du navire, un de ces gros rats gris, habitants de la cale, et qui, pour le malheur de l'équipage et de la cargaison, entreprennent souvent des voyages de long cours. Il pensa que celle Cspece de rats servait bien plus succulente que celle du petit rat de sou pays, le rat vermillonné, et il résolut d'en doter sa tuba. 1 n'a que trop bien réussi, cl, aujourd'hui, dau chaque pu, des femmes
sont obligées de monter la garde auprès des hangars à provisions. ;
La mer offre des ressources plus abondantes, plus assurées. Les immenses filets de phormium ramassent d’incroyables quantités de poissons. Ils ont perfectionné leurs lignes et leurs autres instruments de pêche, et l'hameçon d’acier remplace l’hameçon primitif, racine d’arbuste contournée en forme de vermisseau, et ayant pour crochet un petit os pointu.
J'ai conservé par hasard un de ces curieux hamecons: c’est le seul objet qui me reste de toute une collection glanée pendant deux longs voyages autour du monde. Je le pose devant moi en écrivant ceci.
La racine dure, flexible, longue de trente centimètres, est ronde et grosse comme le petit doigt, et se termine en pointe recourbée, imitant la queue d'un aspic ou d'une vipére; voilà le corps de l’hameçon en forme de lyre.
Au gros bout est attaché obliquement, et faisant angle de quarante à cinquante degrés, un os de dix centimètres, qu’à ses deux faces, l’une convexe, l'autre concaye, il est facile de reconnaître pour une esquille d'humerus ou de tibia humain. Cet os pofatu retient très-bien l'appât, et malheur au poisson qui Vavale !
Un brin d'osier aplati réunit l'os et la racine aussi solidement que la soudure de la dent et du corps d'un hamegon d'acier, et une corde en boyau d'homme, d'où suinte encore une matière huileuse, me permet de le suspendre à la colonnette d’une étagère.
C'est par déduction et non par fantaisie que j'attribue à mon hamecon une origine humaine. N'ai-je pas déjà dit, à propos de l’anthropophagie, que, pour perpétuer la vengeance, même après la mort, les restes du vaincu devaient servir au vainqueur ? Ainsi l'on fabriquait des flûtes avec des os; ainsi l'on clouait, aux parois de la hutte, des mains desséchées et raccornies en guise de crochets.
L'été, les Zélandais mangent le poisson frais, grillé sur le feu ou bouilli dans de petites marmites de fonte, que nous avons importées en Océanie. En automne, ils le sèchent au soleil et s’approvisionnent pour l'hiver.
Les coquillages et les crustacés ne leur manquent pas. Mais, qu'une baleine échoue sur le rivage, grande fête, alors! grande ripaille ! et l’on a yu des tribus se livrer de sanglants combats, pour la possession d'une carcasse de cétacé.
La chair du mango, du requin, n’est pas moins estimée, et l'huile de poisson, la graisse liquéfiée des phoques, flatte plus agréablement leurs rudes palais que les vins de nos meilleurs crus.
Crozet, le compagnon de Marion Dufresne, et, après eux eux, Dumont d’Uryille, signalent une certaine gomme verte que les naturels machent avec délices. J'ai vainement cherché à reconnaître cette gomme, Ce n'est pas celle du koudi, et je suis tenté de croire qu'il y a eu erreur de Jeur part. et qu'ils ont pris pour une gomme des morceaux de moelle fraiche du cyathea medullaris.
Ona prétendu que le sel était un gonliment indispensable pour que la digestion s'opérât régulière ment, Les Zélandais n'en font jamais usage, pas plus que des épices, et, certes, ils n'ont pas lestomag paresseux. Le poisson, qui forme Ja base de leur alis mentation, est très-riche en phosphore, et le plios-
phore contre-balance sans doute le mangue de sel.
Seuls, entre tous les Océaniens, ils ne buvaient que de l’eau pure et ne fabriquaient pas de boissons fermentées avec les racines, les feuilles, les baies ou les fruits de plantes indigènes.
Ils auraient pu cependant user du peper excelsum, qui croît en abondance sur leurs terres et produit par infusion une liqueur enivrante, identique au kava polynésien.
On avait cru aussi qu'ils préparaient une liqueur avec les baies du coriara sarmentosa ; mais on a reconnu, depuis, que ces baies étaient yénéneuses.
Ils se sont difficilement habitués aux boissons alcooliques ; mais, hélas! leur sobriété d'autrefois n'est plus aujourd'hui qu'un vain mot, et ils sont passés maîtres en ivrognerie.
La cuisine se faisait d’une manière tout à fait primitive avant l'introduction des chaudières de fonte. Une lanière de viande, un poisson, un oiseau rôtissaient embrochés par une baguette de bois perpendiculairement fichée en terre. Le four servait pour les gros morceaux, les patates et le taro.
Ce four n’est qu'un trou creusé dans le sol et rempli de tisons enflammés et de galets. Quand les galets ont acquis la température rouge, on retire les charbons et on étend sur ces galets un lit de feuilles vertes sur lequelreposeront les viandes. On recouvre les viandes de nouvelles feuilles, et, de temps en temps, on verse sur le tout quelques litres d'eau. Le repas cuit ainsi... à la vapeur.
Un homme préférerait mourir de faim plutôt que de faire sa cuisine lui-même. Le loulie, Veselaye, (corruption du mot anglais cook, cuisinier), remplit cet office, et, à son défaut, la femme... véritable koukie elle-même.
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