TREIZE A TABLE
Nos convives gardèrent longtemps un mutisme de circonstance, absorbés qu'ils étaient par leur travail de mangeurs. Moi, je ne sais pourquoi je ne mangeais pas, pourquoi je les regardais faire, cherchant à analyser quel genre d'impression éveillait en moi cetle réunion d'hommes qui, tous, excepté mon confrère, m'élaient inconnus.
Tous jeunes, tous pleins de force et de santé, mais lous marqués de ce sceau ineflagable qu'une exislence vagabonde et aventureuse imprime sur la physionomie de quiconque a renié ses dieux lares. Le regard et le sourire du voyageur ne ressemblent plus au sourire et au regard de l'homme casanier. Le voyageur n'abaisse jamais sa paupière que pour dormir; sa pupille se dilate sans relâche, en quête de Duconnu qu'il poursuit; il marche de désillusions en désillusions ; la nouvelle contrée qu'il découvre vst toujours moins belle que celle qu'il vient de quitter; il se souvient... et les souvenirs mutilent son sourire,
L'homme de la famille, le résident, s'assied carrérément et consciencieusement; le cosmopolite, le vagabond, lui, ne sait pas remplir un fauteuil; les coussins, au lieu de s'aflaisser sous lui, le repoussent comme un tremplin repousse le sauteur.
Ce petit homme, maigrelet, bronzé, à face pointue mais énergique et rusée, et qui occupe la place d’honneur près du maitre de la maison, c’est le capitaine d'une goélette de Baltimore. Il parcourt l'Océanie pour ramasser des perles, des écailles de tortue, des nids d’hirondelle et des biches de mer (tripang-holoturies) qu’il portera à Canton. H est venu traiter d’un chargement de phormium en destination d’Honolulu, et il fait son commerce sur un bateau dans lequel j'aurais peur, moi qui ne sais pas nager, de traverser la Seine. Il est de l’école des Morell, de New- York, et des Bureau, de Nantes. Si les Océaniens ne le mangent pas ou si sa goélette ne s'accroche pas à un banc de corail, il compte revenir, dans deux ou trois ans, sur les bords de la Delawarre, et y bâtir un cottage avec les dollars qu'il récolte aujourd'hui. Il le fera comme il le dit. Mais, un mois après que le cottage aura été bâti, et qu'il s’y sera installé avec sa famille, s'il en a une, il arrivera qu’un beau matin une brise de mer, remontant le cours du fleuve chatouillera ses narines... Oh! alors, adieu la famille! adieu le cottage!... car cette brise ne retournera pas à la mer sans qu'il y retourne avec elle.
Cet autre Yankee, à l'encolure épaisse, a établi une pêcherie de baleines dans une baie du détroit de Cook ; il commandait un navire ; le navire a fait naufrage dans cette même baie, voilà deux ou trois ans ; ila sauvé les pirogues, les instruments de pêche, toutes les épaves enfin, et travaille niaintenant pour son propre compte. Les médisants prétendent que ce naufrage n’est pas un accident. C’est possible. Mais, aux Antipodes, on n'y regarde pas de si près. Pendant son séjour à la ferme de M. Deen, il cherche à nouer des relations avec les baleiniers du port Cooper, afin d’embaucher un maitre tonnelier et des harponneurs.
Ce beau parleur, qui raconte ses excursions sur le littoral du sud de l'Australie, et prétend qu'aux environs du port Melbourne il existe des gisements aurifères, m'a tout à fait l'air d'un homme du gouvernement échappé des clearing-gangs de Sydney ou d'Hobart Town.
I propose à M. Deen de prendre des actions dans une socicté dont il est le représentant, Cette sogiélé doit exploiter les mines de Melbourne, et, pour allécher notre hôte incrédule, il lui montre des pépites d'or qui proviennent, dit-il, de ces terrains ; mais il ne montre pas leur certificat d'origine.
J'avais déjà vu, à Hobart-lown, des industriels qui parcouraient les tavernes et les hôtels ayee des échantillons des richesses futures de l'Australie et de la Tasmanie, Avouons que l'avenir leur a donné raison. C’étaient de véritables fripons, mais ils ne mentaient pas.
Ces deux individus à roide tenue, yétus de noir et court tondus, qui engloutissent leur pitance sans prendre haleine, ces deux hommes, véritables gens à visage pale, comme disent les sauvages, ce sont deux missionnaires wesleyiens, taillés sur le gabarit de Pritchard, Ils parcourent les établissements de Vile sud, une bible d'une main et un prix courant de marchandises de l'autre, semant la parole évangélique et récoltant des dollars. Ces révérends avaient fait un long sermon aux indigènes de la ferme, pendant que nous étions allés tuer les touis, dont ils dévoraient maintenant avec délices la chair, aussi blan-
88 LES BALEINIERS nn en nee
che et aussi grasse que celle d’une caille de septembre, et, pour payer l'hospitalité de notre hôte, ils lui ont vendu, avant diner, un assortiment de socs de charrue, de feuillards et de haches, le tout livrable par un navire attendu fin courant, et payable en une traite sur l’une des premières maisons de Sidney. Comme vous voyez, ces bons apôtres menaient de front, à la plus grande gloire de Dieu et à leur plus grand bénéfice à eux, les choses du temporel et du spirituel,
Je ne sais si cela tient à ce que je suis né dans le giron de l'Église catholique, mais les missionnaires anglicans, méthodistes, wesleyens et autres protestants que j'ai rencontrés au temps de mes voyages, m'ont semblé toujours être des négations vivantes de l'Evangile.
J'ai vainement résumé, par la pensée, les fatigues, ies privations et les dangers auxquels ils s’exposent en portant la parole de Dieu au milieu des populations des cannibales. Je n’ai pu admirer ni leur courage ni leur dévouement, tant leur soif de gain est insatiable ! Pour eux, chaque nouveau converti est un nouveau consommateur. et ils n’officient sur l’autel du vrai Dieu que pour officier simultanément sur l'autel du veau d'or.
Et cependant eux seuls ont été, sont encore et seront longtemps les vrais civilisateurs de l'Océanie ; car il faut à l'Océanie enfant autre chose que des conférences, des sermons et des prières.
Laissons-les donc aller et agir en paix; ils ont eur œuvre à accomplir, et les véritables ministres de l'Évangile viendront plus tard précher la foi et la charité, dans ces mêmes contrées où leurs devanciers auront préché le négoce et le travail.
J'aurais di commencer cette série de portraits par celui de M. Deen et de son associé; mais je ne trouvais rien d’extraordinaire, de spécial, de caractéristique dans leur physionomie et dans leur maintien. D'ailleurs, y eût-il eu quelque chose, que cela se fut dissimulé pour le moment sous ces apparences de cordialité que tout maitre de maison doit afficher devant ses invités. C’étaient deux hommes d’une trentaine d'années , aux robustes allures de fermiers anglais, et ils avaient pour aides un squatter arpenteur, un agronome et un maitre charpentier, jeunes gens du port Jackson.
Mon confrère de l'Angélina, Henoque, qui parlait anglais aussi bien qu'un Anglais de Londres, rompit le premier la glace et donna le branle aux conversations, qui devinrent tour à tour générales ou particulières, sérieuses ou joyeuses, modérées ou bruyantes. Il commença par faire remarquer que nous étions treize à table, et nous nous comptâmes en riant.
On se moque partout et beaucoup de ceux qui s'épouvantent de la réunion de treize convives à la même table, et cependant chacun ressent alors une terreur involontaire, et ne peut s'empêcher de redouter qu'avant la fin de l'année présente, cette épée, suspendue au-dessus de la table du festin, ne tombe sur sa tête. L'esprit fort le mieux trempé prête l'oreille aux histoires lugubres qui se racontent: il en subit la mystérieuse influence, et ce n'est qu'en riant du bout des lèvres qu'il traite de billevestes et de stupides folies ces craintes, hélas | trop souvent justiliées,
Certes, je ne prétends pas affirmer que, parce que l’on est treize à table, un convive doit mourir dans le courant de l’année, Je veux dire seulement que pareille coincidence est très-fréquente, qu’elle a été observée de tout temps, que chacun de nous, en fouillant dans ses souvenirs, peut en retrouver des exemples, et qu'il est tout naturel qu’on évite, autant que possible, de concourir à former ce nombre fatal, ne serait-ce même que parce qu'il réveille l'idée de la mort au milieu des joies d’une fête.
Pauvre Henoque ! bon confrère qui serait aujourd’hui mon vieux compagnon de voyage; c’est lui qui nous révèle que nous sommes treize à table, et qui boit treize fois à notre longue vie et A la sienne, et c'est lui qui, le premier d’entre nous, subira la loi fatale.
Voici quelle fut la destinée de ce joyeux ami que je ne devais plus revoir quand l’Asia appareilla du port Cooper pour France :
Henoque m'avait juré ses grands dieux qu’aussitôt l’arrivée de l’Angélina au Havre, il partirait pour Paris, achèverait ses études médicales, échangerait son brevet d’officier de santé contre un diplôme de docteur, puis, comme je l'avais déjà fait, s’en irait prendre un bon mouillage dans son village natal, et filerait cent brasses de chaînes, de peur de chasser sur ses ancres pendant les ras de marée et les tempêtes de la vie civile.
L’Angélina ventra donc au Havre quelques semaines après l’Asia. Henoque m’écrivit pour m’annoncer son arrivée à Paris d’un jour à l’autre ; mais, au lieu de le revoir, lui, je reçus une seconde lettre dans laquelle il me disait adieu... adieu pour deux ou trois ans... Le malheureux n'avait pas eu, comme moi, assez d'énergie pour rompre avec cette cruelle maitresse qu’on appelle la mer... et il partit, toujours sur l’Angélina, toujours avec son capitaine, M. Hyéné, un intrépide baleinier comme il y en a tant, un galant homme, ce qui est très-rare, trèsrare dans cette classe de marins.
Un an après, je lus dans les journaux, un extrait du Courrier du Havre, annonçant que le capitaine Hyéné de l’Angélina, le chirurgien et onze matelots, avaient été massacrés et dévorés par les naturels de l'île de Cayanne, la Galleleup de l'archipel des Mulgraves. Ces malheureux, descendus à terre pour chasser et faire des échanges avec les insulaires, tandis que le navire croisait sous voile en vue de terre, n'avaient plus reparu à bord. Le second de l'Angélint, devenu capitaine, eroisa autour de Vile pendant plusieurs jours. Rien ne parut, ni la pirogue de M. Hyéné, ni aucune de celles du pays, de sorte que le nouveau commandant du navire, n'étant pas assez fort pour risquer l'envoi à terre d'une nouvelle escouade de matelots à la recherche de leurs compagnons, prit le parti de rallier au plus tôt quelque bâtiment de guerre afin de revenir ensuite faire des recherches à Cayanne.
I n'y avait plus aucun espoir de retrouver jamais vivants les absents de l’Angélina; sans nul doute, une rixe survint à la suite d'une fraude ou d'une brutalité de matelot, et M, Hyéné, d'un caractère violent et d'un courage à toute épreuve, voulut faire tête à l'orage. Mais que pouvaient faire treize combattants contre plusieurs centaines de sauvages ? Toujours est-il que, jusqu'à présent, on n'a rien su
des détails de ce terrible drame où Henoque perdit la vie, moins d’un an après notre diner de treize personnes chez M. Deen.
Huit mois après cette catastrophe, M. Bérard, commandant la corvette le Rhin, se transporta aux Mulgraves pour punir les assassins et sauver ceux de nos compatriotes dont la vie aurait été épargnée.
Il eut connaissance de Cayanne vers le soir, et communiqua avec une pirogue, chargée de treize indigènes ; ces derniers montrèrent d'abord beaucoup de méfiance; mais M. Bérard ayant paru ignorer la catastrophe du baleinicr, ils se rassurèrent et promirent de revenir à bord de la corvette le lendemain matin. Le plan du commandant était de s'emparer d’un certain nombre de sauvages, afin de les échanger contre les survivants de l’Angélina. Le lendemain, il réussit à saisir sept Océaniens et les fit mettre aux fers. Ces hommes prétendirent ne rien savoir, et il les renvoya. Il espérait que d'autres naturels, voyant qu'on relâchait les premiers captifs, reviendraient encore à bord. Mauvais calcul. Pas un indigène ne revint le lendemain. Une femme, qui avait passé la nuit à bord, et qu’on avait comblée de cadeaux, fit entendre, par signes, que treize Français étaient morts et enterrés sur un ilot du sud de Cayanne. Évidemment, les premiers prisonniers, mis à tort en liberté, nous avaient trompés en faisant les ignorants.
Trois jours après, M. Bérard envoya à terre un détachement de marins, sous le commandement du lieutenant Reynaud. On demolit un village, on en incendia les débris, ainsi que les pirogues qu’on put découvrir, et on tua plusieurs des naturels qui se sauvaient dans les bois.
Inutile vengeance ! N’efit-il pas mieux valu suivre l'exemple de M. Cécile, qui, nous l'avons raconté, emmena prisonnier Eitouna, un des chefs des îles Chatam, dont les habitants massacrèrent l'équipage du baleinier le Jean-Bart. Ces hommes auraient fini par déclarer ce qu’ils savaient.
L'expéédtion du Rhin, mal conduite et mal terminée, ne nous a donc rien appris, — sinon ce que l'on savait déjà : le meurtre de M, Hyéné, d'Henoque et des autres matelots.
On découvrit, en outre, dans les cases plusieurs objets ayant appartenu à nos infortunés compatriotes :
Une semelle de bottes fines de M. Hyéné;
Le fusil du docteur ;
Jn louchet et un harpon marqués au chiffre de l’Angélina ;
Une ligne de pêche;
Un bouton d'équipage de ligne, enfilé d'un cordonnet pour être porté en collier, — Ce bouton provenait de la veste du charpentier de l'Angélina, récemment congédié du service de l'Etat,