PR TE
L'ARABIEHEUREUSE. 77
— Mais enfin, me demanda-t-il, que manque-t-il donc à ce pouvoir ?
— Presque rien en effet, lui dis-je, l'empreinte de ton cachet, qui seul le rend valable.
— Je lai signé.
— Tout le monde peut contrefaire ta signature,
— Je n’y pensais pas, dit-il.
— Oh! lui dis-je, ce n'est point pour toi que je demande cela, mais, si tu venais à mourir, quels ne seraient pas mes déboires avec tes frères !
Sa gaieté Jui revint, et, tirant son sceau de son doigt, il le frotta sur un bâton d’encre de Chine. Les chefs arabes ont toujours dans une de leurs poches ce petit bâton. Alors, mouillant son papier du bout de la langue, il appliqua son sceau au haut du papier, Je pris alors mon plein pouvoir, je le roulai et le passai dans ma ceinture. La sérénité était revenue sur le front du chérif, la joie sur celui de Yachya. J'allais me retirer lorsque le chérif me relint par le bras et me dit :
— Reste, Hadji, nous avons encore à causer d’une autre chose qui t'intéresse plus particulièrement.
— Tu te trompes, sidi, lui répondis-je, rien ne saurait m'intéresser plus que tes intérêts et mon devoir.
Yachya voulut se retirer, mais à son tour le chérifle retint, lui disant qu'il n'était pas de trop. Comme je me doutais de ce qu’allait me dire le chérif, je fus enchanté que Yachya assistat à notre conférence, bien qu’il ne fût jamais qu'un témoin passif et presque muet. Mais enfin, c'était un témoin.
Le chérif alors se tournant vers moi me dit :
— Mon cher Hadji, voilà un an que nous sommes ensemble, tu m'as rendu bien des services, tandis que je n'ai encore fait pour toi que bien peu des choses que j'avais envie de faire. Je tai fait mon lieutenant, ce n'est pas assez, je voudrais te faire mon égal.
Je m'inclinai.
— Mais pour arriver à ce résultat sans choquer mes frères, que tu connais si bien, je dois te faire de ma famille.
Je regardai le chérif et feignis le plus grand étonnement.
— Hadji, dit-il, j'ai quatre filles, je ne puis pas te dire de choisir celle qui te convieni, puisque dans notre pays l’homme ne voit pas sa femme avant d'être son mari; mais je l'ai choisi moi-même, non-seulement celle que je crois te convenir le mieux, mais encore celle que je préfère.
Généralement, chez les Arabes et chez tous les autres musulmans, une pareille offre est non-seulement une immense faveur, mais encore un ordre, et il y aurait le plus grand danger à l'homme honoré d’un pareil choix à refuser, si haut placé qu'il puisse être, car ce serait froisser l'amour-propre du père et du chef d'une façon terrible. Un musulman haut placé pardonne rarement à un inférieur d’avoir froissé son amour-propre.
J'étais cependant bien décidé à refuser, quoi qu'il pal arriver.
— Séid, lui dis-je, tu me combles de tes grâces avant même qu'il m'ait été possible d'achever la tâche que je m'étais imposée près de toi; ne vaudrait-il pas mieux attendre que des services bien constatés me donnassent des titres à une pareille faveur ?
Le chérif, qui croyait me combler de joie, me regarda avec étonnement, Un coup d'œil que je jetai de côté sur Yachya me le montra très-effaré, Il craignait qu'un refus trop net ne gâlüt ma position.
Le chérif reprit:
— Je ne demande pas mieux, Hadji, que de l'accorder le temps de la réflexion; d'ailleurs, comprendsmoi bien, c'est une proposition que je te fais, et non
pas un ordre que je te donne; sois done franc et loyal avec moi comme tu l'as toujours élé, et dis-moi tout de suite ta pensée.
— Eh bien! séid, écoute-moi, et crois bien que c'est ton intérêt et non le mien que je plaide en ce moment; je ne serai pas plutôt ton gendre que l'honneur que tu m/’auras fait portera ses fruits; je suis déjà jalousé par tes frères et tes neveux. *
— Pas par tous.
— Je le sais, mais par la majeure partie.
— Quels sont ceux gue tu crois tes ennemis?
— Hammoud, d’abord.
— C’est l'ennemi de tout le monde, excepté des Anglais.
— Abou-Taleb.
— Je crois bien, tu es un obstacle à ses desscins.
— Heïder.
— Ce n’est pas toi qu'il déteste, c'est moi.
— Quant aux autres, je n’ai pas personnellement à m'en plaindre. Mais si tu pouvais lire au fond de leur pensée, tu les trouverais plutôt malveillants que bienveillants. Tu travailles à donner ta survivance à ton fils; or, comme en Orient ce n’est pas le fils, mais lainé de la famille qui succède, ils voient en moi un instrument qui, me rangeant du côté de Vintelligence, l’aidera à consolider l'usurpation de ton fils. Si je suis ton gendre, ils se défieront bien autrement de moi encore. Alors je n'aurai plus un instant de repos; je serai espionné, menacé; je serai sans cesse entrele poignard etle poison, Crois-moi, séid, prendsmoi comme je suis, sers-toi de moi, prends-en ce que je puis te donner, mais ne me fais pas plus grand que Je ne le suis, pas plus grand que je ne veux l'être. Tes filles doivent épouser un prince autant que possible de ta famille, afin de ne pas éparpiller vos intéréts communs; moi je dois te seconder, mais comme serviteur fidéle et non comme allié intéressé. Et puis, lajssemoi te dire autre chose. J'ai quitté la France pour venir en Egypte; j'ai quilté l'Egypte pour venir en Arabie; peut-étre le désir me prendra-t-il de quitter bientôt l'Arabie pour l'Inde, pour la Perse, pour l'Asie-Mineure, que sais-je? Ce qui distingue l'homme de l'arbre et de la plante, c'est que l'arbre et la plante meurent où la main de Dieu a fait tomber leur semence ; mais aux deux jambes de l'homme, Dieu a permis qu'il ajoutat les quatre jambes du cheval ou du dromadaire; l’homme est done né pour parcourir le monde. Voyager est surtout ma vocation. Une fois que je serai ton gendre, adieu mon libre arbitre; je devrai rester près de toi, près de ma femme; je ne reverrai pas les pays que j'ai connus; je ne verrai pas les pays que je ne connais pas encore. Je porte près de toi une chaîne que je ne sens pas, attendu que c'est moi quien ai la clef et non pas toi. Du moment où jo serais lon gendre, la clef passerait de mes mains aux tiennes, el ma chaîne deviendrait pesante.
— Jamais ! interrompit Hussein.
— Séid, je préfère être libre.
— Mais tu veux donc me quitter ?
— Non, mais il peut se présenter des circonstances plus puissantes que ma volonté.
— Ecoute, reprit-il, tout ce que tu viens de me dire me parait excessivement grave. Je nourris ce projet depuis longtemps, depuis longtemps c'était le désir de mon harem et de l'enfant que je te destinais, je ne puis donc y renoncer ainsi tout à coup. Prenons chacun noire temps, toi pour réfléchir, moi pour peser tes paroles, et que ce qui vient de se passer resto strictement entre nous trois.
— Je l'en supplierai le premier, Sid; ma vie y est intéressée,
— Occupe-toi de la mission que je tai donnée relativement à Ahmed ; je vais laisser de leur cols mes
frèrés couver leurs projets pendant quelques jours ; je veux, avant de les réunir, avoir une réponse de toi. Dieu fera le reste.
Je le quittai en l'embrassant. C'était une faveur qu'il p’accordait à aucun des membres de sa famille, à moins qu'il ne les revit après une longue absence.
Je sortis. Yachya resta. Je rentrai chez moi et montai à l'instant même chez mon Abyssine, à qui je racontai tout.
— Ainsi tu as refusé? me dit Hafza.
— À peu près.
— À partir de ce moment, veille sur toi.
— As-tu donc quelque chose de nouveau de ton côté ?
— Non: mais je suis sûre qu'il y aura quelque chose de nouveau demain.
— Le chérif m'a promis de n’en point parler au harem.
— Qui, mais il ne tiendra pas sa promesse. Le chérif dit tout à sa vieille femme, qui a une grande influence sur ses décisions.
— Iras-tu au harem?
— Non, j'attendrai mes sœurs d'Abyssinie; elles viendront se promener dans le jardin.
En ce moment Sélim, de la chambre à côté, vint m'annoncer Yachya. Je sortis. Yachya m'attendait sur la terrasse du premier étage. Il venait me rendre compte de l'impression réelle que ma conversation avait produite sur le chérif.
— Tu as été parfait dans tes répliques, me dit-il. Que le mariage se fasse ou ne se fasse pas, elles ont donné de toi la plus haule opinion à Hussein, Il a vu en toi un homme sage et modeste, et sa confiance pour toi s'en est augmentée au point que si la guerre se fait avec l’imam de Sana, et que le chérif prenne le commandement de ses troupes, il est décidé à ne confier qu’à toi le gouvernement du Théama, attendu, dit-il, que tu es le seul homme auquel il se fie entièrement. >
— C'est à la fois trop beau et trop difficile pour que cela réussisse. Je n'y compte donc pas plus que sur la réussite de la mission dont il m'a chargé. Le chérif Hussein m'a paru trop ardent à accepter les propositions du jeune homme. Il n’a pas réfléchi aux conséquences qui doivent ressortir de cette guerre. Ne pouvant m’y opposer ouvertement sans m'exposer à sa défiance, j'ai proposé un moyen qui nous fera gagner le temps que le chérif eût dû donner à la réflexion. Au surplus, tu connais les Arabes. Il ne faut pas qu'aux yeux du jeune imam je sois le fondé de pouvoirs d'Husseïn, il faut que ce soit lui, au contrairé, qui me chargé de ses intérêts près du chérif; il ne faut pas que ce soit moi qui aille chez lui, il faut que ce soit lui qui vienne chez moi. C'est à toi, Yachya, d'avisér au moyen de le faire venir. Je n'ai pas besoin de te tracer un plan, tu sais mieux que personne les zigzags des négociations arabes.
Yachya demenura un instant pensif.
— C'est difficile, dit-il; mais on tachera.
Sur ces mots, il se leva. Je fe reconduisis jusqu’à la porte de l'escaliér, La, il s’arreéla,
- Écoute, me dit-il, je crois que tu réussiras à toute chose, excepté à ne pas épouser Ja fille du her
Le lendemain, Hafza avait eu la visite de ses anciennes amies, qui l'avaient emmenée au harem. A peine avait-on su son arrivée, que les femmes s’6tent emparées d'elle, lui avaient parlé de mon hésitation, et lui en avaient demandé les motifs. Elle avait raison; le chérif n'avail pu se taire,
— Que leur as-tu répondu? lui demandai-je.
— Je leur ai dit que jé ne savais absolument rien de ce qui s'était passé, Alors elles m'ont tout raconté.
— El sur quel ton?
— En y metiant beaucoup d’amertume.
— Et Alima, l’as-tu vue?
— Elle m'a paru affligée comme une femme amoureuse, et blessée comme une femme qu'on méprise.
— Et tu crois qu’elle se vengera ?
— Elle fera le possible, sa mère l'y pousse.
— Voyons, Hafza, lui demandai-je en la régardant en face, est-ce bien vrai, tout ce qué tu me dis la?
Malgré sa couleur cuivrée, elle rougit.
— Tu fais, pauvre Hafza, un autre métier que celui dont on l'avait chargée, ce me semble?
— Je ne comprends pas.
— Conviens que, lorsque le chérif t'a donnée à moi, tu avais, sinon de lui, du moins de son harem, reçu des instructions particulières ?
— Ecoute, me dit-elle, pour te prouver que je l'aime, que je ne te trompe pas et que je te suis dévouée, trouve-toi ce soir, après le coucher du soleil et la prière du soir, sous la partie la plus ombragée du jardin. Les femmes et les filles du chérif seront là; tu pourras les entendre. Maintenant tu sais ce que tu risques si tu es découvert ?
La proposition était grave. J'eusse autant aimé épouser Alima. Spel ——Je ne veux pas courir un pareil danger, lui dis- Je; mais toi, vas-y, et ne me cache rien de ce que tu entendras.
Le soir, à huit heures, Hafza descendit au jardin,
-el j'attendis son retour, m'en remettant à Dieu de me
tirer de l'étrange situation où je me trouvais engagé.
Abd’el-Mélek arriva sur ces entrefaites. Depuis son mariage surtout, il m'était parfaitement dévoué. Ll m'annonça la visite de son cousin Hussein. Le fils du chérif allait venir le rejoindre. Il était évident qu'il faudrait parler du mariage. Cela me contrariait fort. Quoique je n’eusse jamais eu qu'à me louer du jeune Hussein, je ne comptais pas d’une façon bien positive sur son amitié.
Je n'avais pas vu Abd’el-Mélek depuis qu'il avait été décidé entre nous que je reluserais sa cousine. Mais au reste, par Yachya d'une part et par sa mère de l'autre, il était à peu près au courant de l'affaire.
Une chose inouie, c’est la rapidité avec laquelle les nouvelles se répandent par le moyen des harems, et, ce qu'il y a de curieux, c’est que les nouvelles ne restent pas seulement dans la sphère où elles sont écloses : et par les esclaves, qui en Arabie ne sont point considérées comme de la domesticité, mais de Ja famille, et dont par conséquent on ne se cache pas, les nouvelles descendent, grossies et défigurées, jus= qu'au peuple. ;
Abd’el-Mélek approuva, comme Yachya, les observalions que j'avais présentées à Hussein à l'endroit de mon entrée dans la famille, et relativement au projet de guerre avec Sana. Malheureusement, au moment où nous allions entrer dans le cœur de la question, arriva Hussein fils, avec tout l’attirail de sa domesticité, et me faisant par conséquent une visile d'apparat. }
Après les salutations d'usage et les compliments habituels, il s’assit et se mit à causer du jeune imam et des projets de son père à l'effet de lui conquérir le siége de Sana. Ufitle portrait morald’Alimed, le ke beaucoup. Selon lui, c'était non-seulement un homme trés-instruit, mais un prince chevaleresque et brave, qui dans ses jeunes années avait eu des aventures Wros-brillantes au point de vue de la fortune, avant que ses biens fussent confisqués. Il le fit tres-riche el très-généreux.
S'il était tel que le peignait le jeune chérif, ma négociation avec lui devenait plus facile que je ne
l'avais cru d'abord. Mais il était à craiudre que Hussein, comme son père, eût été ébloui par les apparences et surtout par les avantages que promettait au chérif Hussein la réussite d’un pareil projet. Seulement, pour que ce projet réussit, il semblait déjà beaucoup trop ébruité. A la manière dont les nouvelles marchaient quand elles sortaient de la forteresse d’Hussein, elles pouvaient, si elles prenaient la route d’Aden, y arriver avant que l’expédition même fût arrêtée. 3
Or, les Anglais prévenus, il n’y avait plus d’expédition possible.
Soit que la présence d’Abd’el-Mélek le retint, soit qu'il ne jugeât point encore l'heure arrivée d'aborder cette question importante, il ne fit que des allusions au mariage projeté par le chérif entre sa sœur et moi. Puis enfin, après une demi-heure, il se leva. Sans doute Abd’él-Mélek craignit, en prolongeant sa visite, de porter ombrage à son cousin, car, en voyant celui-ci se lever, il se leva à son tour.
Les deux jeunes gens prirent donc congé de moi. Mais, en me disant adieu, Hussein resta en arrière, et mé dit de façon à ce que son cousin ne l’entendit
oint :
A — Hadii, j'ai besoin de causer avec toi.
Je vis qu’il n’y avait pas moyen d’éviter une explication de ce côté.
— Quand tu voudras, sidi, lui dis-je.
Mais, sans me fixer le moment de cette explication, Hussein rejoignit son cousin, et tous deux remontérent à cheval et s’éloignérent.
Mon eunuque nvattendait, Hafza était rentrée. Je montai chez elle.
— Et bien! lui demandai-je, quoi de nouveau?
— Presque rien, répondit-elle, sinon qu’Alima ne renonce nullement à ses projets.
Le lendemain, les affaires me paraissaient tellement engagées que je ne quittai pas la maison, pensant que d’un côté ou de l’autre il allait arriver quelques nouvelles, soit d’Abd’el-Mélek, soit du jeune Hussein, soit d'Alima, soit d’Ahmed.
Vers midi, Sélim m'annonca Yachya.
— Eh bien! lui demandai-je, m’aménes-tu Ahmed?
— Bon! dit Yachya, il nous arrive bien autre chose !
— Que nous arrive-t-il?
— Eschref-Bey et Abd’el-Kérim-Effendi sont à la forteresse du chérif.
— Arrivant de Sana?
— Comment sais-tu qu'ils arrivent de Sana?
— Je le sais, qu'importe comment.
— Le chérif te fait dire de venir chez lui à l'instant même,
J'aurais mis plus de temps à me faire seller un cheval qu'à y aller à pied. |
— Allons ! dis-je à Yachya, et nous parlimes.
En effet, je trouvai Hussein avec les deux envoyés. L'un était Turc et envoyé par le sultan Inimême; l'autre était Arabe, et adjoint à l'envoyé ture par le chérif de la Mecque. A mon entrée, tous deux manifestèrentun grand étonnement, Tous deux me connaissaient, ayanteu de fréquents rapports avec moi à la Mecque, mais en dehors de celte question; el comme ils m'avaient vu partant pour Bagdad, qu'ils
i aient que je me fusse arrêté à Abou-Arich, ma présence fut pour eux une espèce d'apparition, Hadji, me dit le chérif, voici des envoyés tures
qui viennent de chez l'imam de Sana. Comme tu as habité la Mecque, twdois les connaitre.
— Parfaitement, lui répondis-je; ce sont de vieux amis.
Je les accostai alors en les appelant par leur nom, et, de leur côté, remis de leur premier élounement,
ils parurent enchantés de me voir. Alors, se retournant de mon côté, le chérif me dit :
— Ces personnages viennent, au nom du sultan, me proposer un traité d'alliance dans le genre de celui qu'ils ont signé avecl'imam de Sana. Seulement ils voudraient que je consentisse à leur livrer la garde de mes ports. — Qu'en dis-tu, Hadji?
Je connaissais à cet égard les dispositions de Hussein.
— L'imam de Sana les a-t-il livrés, tes ports? demandai-je.
a Il ne pouvait pas livrer ce qui ne lui appartient plus.
— Non, il pouvait, les ayant possédés et s’en regardant encore comme le légitime propriétaire malgré ta conquête, approuver qu'iis fussent repris sur toi par les Anglais et les Turcs.
— Avez-vous discuté avec lui une concession de ce genre? demanda Hussein aux envoyés.
— Non, répondit hardiment Eschref-Bey.
— Je croyais cependant, lui dis-je, que c'était une négociation de ce genre que tu avais été chargé de mener à bien par le capitaine Haines, en passant à Aden.
— Ah! dit Hussein, tu as passé à Aden pour te rendre a Sana?
— Nous avons pris cette route, dit Abd’el-Kérim, comme étant la plus directe.
— Ou plutôt la plus rapide, dit Eschref-Bey, puisque nous pouvions, le vent étant bon, faire en cing jours la route de Djedda & Aden. ù
— Puis, je te le répète, tu avais des instructions à prendre du capitaine Haines.
Les deux envoyés se turent.
— Voilà ce qui estarrivé, dis-je à Hussein ; Eschref- Bey et Abd'el-Kérim sont allés proposer à l’imam de Sana, au nom de l'Angleterre et de la Turquie, de leur céder tout ton littoral, qui ne lui appartient plus, mais qui lui a appartenu. Dans le cas où l'imam eùt voulu te faire la guerre, ils eussent profité de ce moment-là pour s'emparer de tes ports, que tu n'eusses plus été assez fort pour défendre. L'imam de Sana s'emparait même du reste de tes ports qui ne lui avaient pas appartenu. Ainsi juge, toi à qui ils appartiennent, si tu dois les céder.
— Mais tu savais donc tout ce que tu viens de dire?
— J'en savais une partie; je savais le départ d'Eschref-Bey et d’Abd'el-Kérim de la Mecque; je savais leur passage à Aden; je savais leur présence à Sana. J'ignorais encore comment se terminerait la négociation ; tu viens de me l'apprendre. Tu vois que l'imam de Sana n’est pas aussi mauvais voisin que tu le pensais. Maintenant, véux-tu faire contre (toi-même plus que n'a fait ton ennemi?
— Jene veux dans mes ports, dit Hussein, ni Turcs ni Anglais.
— Alors les conférences ne séront pas longues ; tu entends, Eschref-Bey? tu entends, Abd'el-Kérim ? leur dis-je en m'adressant successivement à l'un et à l'autre.
— Pardon, dit Eschref-Bey ; maisune première demande refusée, chérif Hussein, je dois l'en adresser une seconde.
Hussein échangea avec moi un regard d'intelligence.
— Parle, dit-il.
— Avant que les rivages de la mer Rouge fussent conquis par Méhémet-Ali, repris à Mühémet-Ali par Turki- Bil-Mès, et repris enfin à Turki-Bil-Mès par Aït d’Assir, par tot et par l'inam de Sana, l'Arabie Heureuse payait un tribut au sultan; ce tribut, c'était la totalité du café qui se récolle dans le Djebel-el- Ishuik et le Djebel-Sana. Le Djebel-el-Ishiuik Vap-
parlient: consens-tu à payer le tribut comme avant la conquête ?
— Je ne puis payer un tribut pour un pays que la Providence a donné à mon père et que mon père m'a légué.
— Alors, dit Eschref-Bey, nous n'avons plus rien à faire ici, et nous prenons congé de toi.
— Non pas, dit Hussein ; j'en ai fini avec les ambassadeurs de la Porte et les alliés des Anglais, mais j'offre l'hospitalité aux voyageurs de distinction qui traversent mes Etats. Hadji Abd’el-Hamid, en ta qualité de mon serdar, charge-toi de faire les honneurs d’Abou-Arich à tes amis.
Je compris l'intention d@’Hussein. Toujours généreux et chevaleresque, il trouvait une occasion de faire preuve de libéralité et ne voulait point la laisser échapper, quoiqu’elle s’exercat envers des ennemis.
J invitai donc les deux envoyés à me suivre chez moi, et je partageai mon appartement avec eux. Derrière eux arrivèrent les vivres, se composant de moutons, de riz, de beurre, d'huile, de sucre, de café, etc., tout cela, quoiqu’ils ne fussent que quatre, deux maitres et deux domestiques, était compté sur le pied de quarante personnes. Le surplus, on le sait, devait être, selon l'usage musulman, distribué aux pauvres. Au moment du repas arrivèrent sur des plateaux en cuivre les pâtés et les confitures.
Le lendemain, le chérif leur fit une visite officielle avec toute sa maison et tout son élat-major. Il s'agissait, tout en refusant les demandes faites, de ne point rompre complétement avec le sultan. C'était une des recommandations d’Ali, mourant.
« Mieux vaut, lui avait-il dit, dans un cas désespéré, te jeter dans les bras des Turcs que dans ceux de Pimam de Sana. »
Immédiatement après la visite du chérif arrivèrent Jes cadeaux. C’étaient d’abord quatre chevaux arabes pour le sultan, tout ce que Hussein avait trouvé de plus beau dans la race du Nedjéd, c'est-à-dire dans la plus belle race des chevaux de l'Arabie; deux cents balles de café moka du meilleur cru, mais à titre de cadeau et non d'impôt; des raisins secs de Zébid en énorme quantité; des perles, des bracelets, des colliers, des bijoux de toute espèce. Tout cela était pour le sultan Abdul-Medjid. Les deux envoyés reçurent des sabres, des poignards, des bourses. On sait qu’en Orient chaque bourse est de cing cents piastres turques.
Faisons observer en passant que le chérif se débarrassait d'une monnaie qui, n'ayant pas cours dans son pays, n'avait de valeur que celle de son poids.
Les envoyés restèrent huit jours chez moi. Le neuvième jour, un vendredi, après la prière de midi, ils prirent congé du chérif, qui les escorta à plus d'une lieue sur la route de Djézan. Ils devaient reprendre la mer à Djézan, et, selon le vent, arriver à Djedda; de Djedda, continuer leur chemin vers la Mecque, où ils avaient à rendre compte de leur mission.
Disons tout de suite ce qui arriva d'eux, ou plutôt de l’un d'eux.
Eschref-Bey, qui relevait directement du sultan, parlit pour Constantinople, et alla rendre compte de sa mission à Abdul-Medjid. Jignore comment il fut reçu et de quelle façon il s'excusa, Quant à Abd’el- Kérim, malgré sa naissance, — c'était le fils d'un marabout très-estimé à la Mecque, — il fut arrêté par Ybn-Aoun et décapilé par ses ordres, La chose se fit chez lui sans bruit et sans scandale, On sut l'événement le lendemain, La veille, il prenaitencore le café et fumait lachibouque avec son chérif, Abd'el-Kérim était un homme Wes-supérieur. Il était accusé de s'êlre laissé corrompre.
En Orient, on n'admet jamais que l’on échoue,
Seulement, on suppose toujours que l’on peut se vendre.
Revenons au chérif Husseïn.
Les deux envoyés partis, il comprit parfaitement que ce n’était pas au moment où l'imam de Sana venait de se brouiller avec les Tures et les Anglais qu'il fallait lui déclarer la guerre. D'un autre côté, nous avons dit l'embarras de la situation au point de vue de ses frères. IL fut donc décidé que, pour le moment, je n’ouvrirais aucun pourparler avec le jeune Ahmed. Seulement, toujours généreux, le chérif Hussein se proposait de lui fixer un revenu provisoire qui Vassimilait aux membres de la famille et lui permettait d'attendre les événements avec patience.
La situation redevenait donc parfaitement calme, et mes seuls intérêts, au point de vue de la fille du
chérif, continuaient d'être en jeu.
Un matin, le chérif me fit appeler par Yachya. Je crus l'heure venue d’une explication définitive. Mais ce n’était point de cela qu’il s'agissait.
Des fellahs de Sahan étaient venus le trouver pour lui annoncer qu’ils avaient découvert, non plus cette fois une source de lait, mais une source d’eau vive.
Sahan était un chef-lieu de district situé dans une vallée cultivée avec des plantations magnifiques de cannes à sucre, de chanvre, de mais, de dourah. Cette vallée faisait partie des domaines personnels du chérif; elle était arrosée par un torrent qui, l'hiver, la dévastait parfois, mais qui l'été se desséchait toujours, étant le résultat des averses d’automne. Or, une source dans une pareille localité, c'était toute une fortune.
A la première nouvelle, le chérif avait donc eu l’espoir que, soit par un aqueduc, soit par un canal souterrain, il parviendrait à amener cette eau jusqu'à Abou-Arich, qui alors deviendrait parfaitement fertile, la chose qui lui manquait étant l’eau. Ce que Abou- Arich en usait était puisé à grande peine et à grande dépense dans des citernes. Une source d’eau vive donnait en sorte à Abou-Arich un aspect de fertilité que voyait en rêve l'imagination féconde du chérif.
Eu arrivant chez lui, et avant même qu'il fat question de la précieuse découverte, mon premier soin fut de rendre au chérif les pleins pouvoirs relatifs au jeune imam.
Puis j'appris ce dont il était question. Connaissant la nature du sol et les divers gisements des montagnes, je ne crus pas un mot de la nouvelle, et je là le pendant de la fameuse source de lait. Cependant, celte fois, si la chose n'était pas probable, elle était au moins possible. Je ne fis donc que le metire en garde contre une déception.
— Au surplus, dit-il, depuis quelque temps je vis tellement renferiné et ennuyé, que je pardonnerais presque à mes paysans de n'avoir induit en erreur, puisque cette erreur nous fera monter à cheval et visiter une des plus fraîches parties de mon douaire.
— Il fut convenu que nous partirions dès le lendemain, avec le jeune Hussein, son cousin Abd’el-Mélek et ce qu'il restait dela famille du chérif à Abou-Arich. La plus grande partie avait quitté cette résidence dès que la résolution avait été prise de remettre la guerre à une autre époque.
Je me tins prêt pour le lendemain. Le voyage devait durer plusieurs jours. Sélim, Mohammed et Hadji- Soliman devaient m'acompagner.
Le même jour, ou plutôt dans la nuit, Sélim croyant profondément endormi, tandis que je songe toujours comme le lièvre de Lafontaine dans son gile, Sélim, dis-je, vint soulever le coin de la couverture dans laquelle J'étais enveloppé. Le chérif me faisait dire que l'on partait à deux heures da matin. Nous en étions, je viens de le dire, aux plus fortes chaleurs de l'été, eb nous ne pouvions compiler marcher que
jusqu'à neuf ou dix heures du matin. Arrivés à ce moment du jour, on serait forcé de faire halte, de dresser les tentes, si l’on était sur un terrain découvert, ou de se coucher à l'ombre, si l'on était dans un lieu boisé. Ce n’était qu’à trois heures de l'après-midi que la course pouvait se reprendre, pour durer, en se soumettant cependant à quelques haltes partielles, jusqu’à huit ou neuf heures du soir. j
Nous partimes à heure dite. Nous étions une cinquantaine de cavaliers, la domesticité comprise. Les domestiques étaient à dromadaire et les maîtres à cheval. Yachya qui, comme toujours, faisait partie de l'expédition, était, comme toujours encore, monté sur son âne. L
Il faisait froid. Toutes les herbes au milieu desquelles nous passions ruisselaient de rosée, tous les arbres que nous heurtions nous couvraient de pluie. Le voisinage de la ville empêchait tout incident, la nuit empéchait les chiens du chérif d'entrer en chasse. D'ailleurs ils étaient couplés, tenus en laisse par un noir, et couverts de leurs housses. De temps en temps ils levaient le nez, éventaient quelque chacal qui glissait sous les herbes, quelque gazelle qui bondissait et disparaissait comme une ombre, et s’élancaient de toute la longueur de leur laisse dans la direction que l’un ou l’autre de ces animaux avait prise.
Une chose remarquable en Orient, c’est le profond silence des nuits. Le moindre bruit qui s’y fait s'entend à des distances énormes. Ainsi, on entendait distinctement l'aboiement des chiens dont les douärs étaient à plusieurs lieues de la route.
De temps en temps, nous faisions lever des compagnies d’outardes et de poules de Numidie.
Nous nous arrétames au lever du soleil pour faire la prière, puis l’on se remit en marche en découplant les lévriers et en préparant les fusils. Les lévriers se Jancérent sur le premier groupe de gazelles qui partit d'une pièce de trèfle. Elles étaient quatre ou cing. En quelques bonds, les lévriers les eurent nonseulement atteintes, mais dépassées. Si légères qu'elles soient, les gazelles ne peuvent pas lulter de vitesse avec eux, mais elles luttent de ruse.
Rien de charmant et de gracieux comme de voir ces gazelles, près d'être gueuletées, faire un bond à droite où à gauche, tandis que le lévrier, emporté par sa course, les dépasse de cinquante pas, cent pas, deux cents pas. Elles, pendant ce temps, gagnent une
e partie de la plaine, et comme la plaine est accidentée, couverte de cultures élevées de mais, de chanvre, de cannes à sucre, les lévriers les perdent de vue. Alors les esclaves à dromadaire se mettent à leur piste en appelant les chiens; quelquelois, grâce à la hauteur à laquelle ils sont juchés, ils ne perdent pas de vue la gazelle chassée. Mais la chose est rare. Au reste, la gazelle chassée, dès qu'elle se croit hors de vue, rentre dans une tranquillité parfaite, s'arrête dans un buisson, dans de hautes herbes, et se remet à brouter.
Lorsqu'elles sonten bande elles se séparent difficilement. L'une fait têle de colonne, les autres la suivent. Ce qu'il y a de curieux, c'est qu'elles marchent à la file, une à une, jamais de front, Quand elles se séparent et qu'elles n'ont plus leur guide, elles sont perdues.
Lorsque le slougi parvient à les gueuleter, il leur donne le même coup de dent que le loup donne aux
. [l leur casse les reins, puis il s'amuse à les l'air, Quand le chasseur est en vue, en générapporte la béle. Quand le chasseur est trop éloigné, il la mange. Si la gazelle n'est pas tout à fait morte, le musulman s'empresse de lui couper l'artère du cou, selon les prescriptions du Coran, sans quoi il ne la pourrait point manger; nous parlons des vrais musulmans,
Lorsque l'animal est tué roide au fusil, ce qu’un musulman ne fait jamais sans dire en même temps : « Je te tue au nom du Dieu miséricordieux, » le musulman peut en manger; sinon, il doit lui couper l'artère, comme lorsque l’animal a été pris par le lévrier. Il en résulte queles cavaliers suivent avec acharnement le chien, se tenant le plus près de lui possible afin d'arriver à temps pour saigner l'animal. Au reste, les chevaux ne tardent pas à se lasser. Un cheval, monté par un cavalier inexpérimenté, est mis hors d’haleine par la meilleure gazelle. Les cavaliers habiles se contentent de marcher d’abord au pas relevé. Ils ne mettent leurs chevaux au galop que lorsqu'ils voient la gazelle près d’être forcée.
Le dromadaire vaut done mieux que le cheval dans ce cas. Son trot allongé, qui est son allure la plus douce, dépasse le galop du cheval le plus leste et suit les lévriers. Or, comme il peut faire jusqu'à dix lieues à ce pas, on comprend qu'avant d’être fatigué il peut conduire son maître à l'hallali de trois ou quatre gazelles.
Trois ou quatre gazelles furent forcées en moins d’une demi-heure. C'était une lutte d'adresse entre Abd’el-Mélek et son cousin Hussein. De leur côté, les autres chasseurs, le chérif en tête, chassaient l'outarde et la perdrix. On rencontre aussi des bandes de rameaux etde sansonnels, mais il va sans dire qne l'on ne s'occupe pas d'eux. Il y a plus, ces oiseaux sont l'objet d’un préjugé religieux dont ils profitent pour être envers les voyageurs aussi imper nents que possible.
La chasse du matin fournit le rôti du diner.
Nous campames vers les onze heures Mifés dun puits nommé Bir-el-Hadj, le puits du pélerin.
C'était un immense puits à bascule, avec un panier de feuilles de palmier et non un seau. Au reste les feuilles sont tressées si hermétiquement que l'eau même ne peut pas s'en échapper. En Abyssinie, c’est dans de semblables vases que l'on transporte tous les liquides. Autour de ce puits, la culture redoublait de vie et de vigueur.
Une population d'agriculteurs, abritée par d'épais bouquets de palmiers, s'était agglomérée autour de ce puits. Leurs huttes étaient enveloppées de puissanls ceps de vigne enlacés à des chèvre-feuilles et à des jasmins, ce qui emplissait toute l'atmosphère d'un délicieux parfum. Cette population pouvait se composer d'une trentaine d'hommes et d'une centaine de femmes et d'enfants. A notre approche, les chiens entrèrent en émoi, et vinrent à notre rencontre. Leurs maîtres les suivaient. Du plus loin qu'ils aperçurent Hussein, ils prirent leur course; puis, arrivés à lui, se prosternèrent d'abord, puis se relevèrent lui baisant le pied et la main, après lui avoir fait, bien entendu, les salamalecs d'usage et demandé où Le conduisaient ses pas. Le chérif donna pour prétexte une promenade et le désir de voir par lui-même où en était leur récolte,
On continua de marcher, les uns à cheval, les autres à pied, jusqu'aux huttes. Le chérif s'arrèta devant la hutte du plus ancien, Les Arabes ne savent jamais leur age. Us l'estiment d'après l'événement le plus saillant qui a précédé ou suivi leur naissance, Le vieillard, devant la hutte duquel nous nous arrétimes, ne savait pas plus son âge que les autres, Mais la chronique du pays lui donnait au moins cent dix ans.
Tandis que les hommes et les enfants mâles s'occupaient des chevaux, les femmes et les filles préparaient le déjeuner. Les unes étaient occupées à traire les chèvres et les vaches, les autres à moudre le blé pour faire les galettes, les autres cueillaient du raisin, d'autres enfin écrasaient dans un mortier de bois les épices nécessaires au pilaw.
On abandonna aux cuisiniers et ouisinières les ga-
zelles, les outardes et les perdrix. Ces derniéres avaient été plus particulièrement tuées par moi. Mon habitude de tirer les oiseaux au vol et une certaine habileté dans cet exercice excitaient toujours l’admiration. Abd’el-Mélek et Hussein étaient fort adroits au posé, Abd’el-Mélek surtout, qui coupait un fil d'aussi loin que la distance permettait de le voir. Tous deux essayaient souvent de m'imiter; mais presque jamais ils ne réussissaient.
A peine fûmes-nous assis sur les tapis que les plus belles jeunes filles vinrent nous apporter du lait, de l’eau et des fruits. Ces filles sont charmantes, avec leurs robes ouvertes sur le côté et adhérentes sur l'épaule par une agrafe en argent.
C était le préliminaire de la réception.
Le diner ne vient que lorsque moutons, gazelles, outardes et perdrix seraient rôtis.
Après le diner, le chérif se coucha et s’endormit. Les uns suivirent son exemple et firent la sieste, d’autres se réunirent pour former des groupes de causeurs et de fumeurs. On attendit ainsi que la grande chaleur fût passée pour se remettre en route.
Vers trois heures de l'après-midi, nous nous remimes en route. i
Cette is le jeune Husseïn laissa se lancer son cousin i-Ahmed à la poursuite des gazelles, et vint appuyer cheval au mien. Je compris qu’il voulait causer avec moi; je ne doutai que ce ne fût des projets de s re. En effet, après quelques mots préliminaires échangés :
— Hadji, me dit-il, mon père m'a fait part de ses bonnes intentions à ton égard.
Je m'inclinai.
— Le chérif, lui répondis-je, me comble bien au delà de mes mérites.
— Et cependant il m'a dit qu’il avait à se plaindre de toi.
— À se plaindre de moi! Séid, permets-moi de te dire que je doute que ce soit là le sens de ses paroles.
Le jeune homme se reprit:
— Il m'a dit du moins que tu avais refusé sa proposition de Vallier à notre famille.
— J'ai demandé du temps pour réfléchir.
— Tu sais, Hadji, qu'il n’y a pas d'exemple qu'une proposition pareille à celle que t'a faite mon père ait été refusée.
— Je sais cela, mais comme étranger je me trouve dans une position exceptionnelle.
— Tu nes pas étranger, puisque tu es musulman.
— Oui, mais je suis étranger de nation; j'ai une famille en France, j'ai une mère à qui je n’ai pas dit, je l'espère, mon dernier adieu.
— Qui l'empêche de la faire venir?
— Elle ne pourrait supporter le voyage ni lé climat,
— Une femme est plus pour toi que ta mère ellemême, car c'est la mère de tes enfants.
— Séid, j'ai dogné au chérif encore d’autres raisons.
— Je le sais; tu Ini as dit que tu étais un voyageur comme les oiseaux qui traversent le ciel, tantôt pour aller au nord, tantot pour aller au midi; mats les oiseaux ont une femelle et voyagent avec elle,
Je souris.
— Les oiseaux ont dés ailes, lui dis-je, et le ciel est à eux,
— L'homme a le cheval et le dromadaire, et la terre est à lui.
Je ne répondis point, attendant qu'il me parlât de nouveau,
— Tu sais, continua-til, qu’Alima est deux fois ma
ee sœur, sœur par mon père et par ma mère, tu serais donc tout à fait mon frère. R
— Ce serait un grand honneur et une grande joie pour moi, Séid, mais pourrait-on en dire autant de tes oncles et de tes cousins ?
—Ce que mon père fait est bien fait, dit le jeune homme, et Allah lui seul a le droit de le reprendre de ses actions.
Je me tus.
— Pour te prouver combien nous avons confiance en toi, Hadji, je vais te dire une chose que je ne di-’ rais point à un Arabe de naissance : ma sœur taime
~~ Impossible, Séid. À XAOU
— Comment, impossible! Pourquoi cela?
— Elle ne me connaît pas.
Hussein se mit à rire.
— Dis cela à l’eunuque qui la garde, mais ne me dis pas cela à moi; elle t'a vu non pas une fois, mais dix fois. |
Je m'inclinai. be
— Mon père m'a dit ce matin : « Hussein, pendant le voyage, aussi souvent que tu le pourras, tu Vapprocheras de Hadji, et tu lui diras que je le prie de réfléchir à la proposition que je lui ai faite; tu ajouteras que tu serais aussi heureux de l'avoir pour frère que je serais heureux de l'avoir pour gendre. »
—- Et tu as répondu?
~« J'obéirai à tes ordres, non-seulement parce que ce sont tes ordres, mais encore parce que ces ordres sont d'accord avec mon plus vif désir. »
— Je ne puis, de mon côté, te répondre, Séid, que ce que j'ai déjà répondu au chérif : « Mes regrets seuls égalent ma reconnaissance, »
— Et comme mon père, je te dirai à mon tour:
« Ce n’est point ton dernier mot, Hadji, et j'espère que tu reviendras sur celte détermination, »
Et sur ces mots il alla rejoindre son père, près dus quel il marcha pendant quelque temps. [lest évident qu'il lui rendait compte de la conversation qu’il venail d’avoir avec moi. as
A peine m’avail-il quitté, qu’ Yachya manœuvra son âne de manière à se trouver a sou ioura mes edtés. Yachya, avec ses joues maigres, ses rides prononcées, ses lèvres serrées, ses yeux brillants, son nez pointu, sa barbe rare et inégalement plantée, son cos tume de calicot blanc et sa monture biblique, était toujours pour moi une curiosité nouvelle. Le côté grotesque de son visage, de son accoutrement, de toute sa personne enfin, échappait complétement aux Arabes, mais me rappelait, à moi, non pas Sancho, mais don Quichotte lui-même ayant emprunté pour un instant la monture de son écuyer. Il est vrai que
j'étais bientôt ramené au sérieux par le respect que
chacun lui portait comme à l'homme du prince. En effet, c'était le confident, c'était Vintime, c'était le né cessaire du chérif. Si jamais le chérif Hussein a perdu Yachya, il a dû être l’homme le plus désorienté et le plus désolé de la terre.
J'ai déjà dit combien Yachya m'aimait. Or, l'amitié d'un pareil homme eût été une véritable fortune pour quelqu'un qui eût voulu l'exploiter. Je n’en eus jamais l'idée, et cela devait bien élonner Yachya, habi= tué comme il l'était, sans paraître s'en prévaloir, au reste, à ce que tout le monde tui fit la cour. Il venait tout naturellement savoir ce qui s'était pass entre le jeune Hussein et moi. Je lui racontai La chose l'inquiétait énormément. Il né pouvait pas me donner tort, car il appréciait parfaitement mes raisons. D'un autre côté, il voyait le guépier dans lequel je me fourrais en refusant, Je suis sûr que, tout avare qu'il était, il eût donné cent roupies pour que la proposition ne m'eût point été faite, Mais elle était
faite, la malheureuse proposition! Il fallait subir toutes les conséquences de la situation.
Nous n'avions pas encore épuisé, Yachya et moi, l'énumération des événements qui pouvaient surgir, lorsque nous arrivames à la halte du soir. La halte était marquée, comme celle du matin, par un puits. Celui-la se nommait Bir-el-Djedid, le puits nouveau. Le paysage était encore plus riche, plus verdoyant et plus pittoresque que celui où nous avions fait halte Je matin. Les fellahs aussi étaient plus nombreux. On pouvait y compter deux cents huttes peut-être et une population dé trois ou quatre cents hommes et le triple en femmes et enfants.
outes les rues, ou plutôt tout l'espace compris entre les huttes était encombré de moutons. Le village tout entier, la nuit venue, se transformait en une immense bergerie, gardée par des chiens dont la vigilance se traduisait en aboiements continuels. Malheur à l'étranger qui se fût hasardé à poriée de leurs dents. Il eût été mis en pièces.
Nous fûmes reçus non moins gracieusement que le matin. L'aspect seulement de notre halle était rendu infiniment plus pittoresque que pendant le jour.
La nuit et le feu, ces deux grands éléments de la poésie prétaient leur magie à ce tableau. A la réver-
ération de la flamme, et avec les puissantes ombres portées du côté qui lui était opposé, hommes et femmes prenaient des aspects fantastiques auxquels les Arabes ne prétaient aucune attention, mais qui agissaient puissamment sur moi. La, ce ne fut pas seulement des moutons que l’on égorgea, mais plusieurs jeunes chameaux que l'on mit à mort, ce qui est le nec plus ultra de l'hospitalité, et ce qui ne sé pratique en Orient que pour des gens tout à fait considérables. Il va sans dire que toute la tribu, depuis les ainés jusqu'aux plus jeunes, profitèrent de celle distribution extraordinaire de vivres.
Le lendemain matin, nous arrivames de très-bonne heure à Sahan. C’étaita Sahan que les guides devaient venir nous prendre pour nous conduire à la fameuse source, qui, s’il fallait en croire les renseignements, se trouvait sur les premiers degrés ouest de la grande chaîne de montagnes appelée Djebel-Béni-Séid.
Ces montagnes sont tout ce qu'il y a de plus volcanique. Elles se composent de roches de granit, gercées, fendues, brisées par l'intensité du feu. Dans les interstices formés par les gerçures pousse une laborieuse, mais active végétation. Il y a peu de terre. Mais dans ce peu de terre, tout ce qui peut venir vient. Ces premiers degrés séparent le pays d’Abou-Arich de celui de Kholan. Bien que ce soient les premiers degrés de la grande chaîne qui, traversant toute l’Arabie comme une épine dorsale, va de Bab-el-Mandeb au Sinai, ces premiers degrés sont déjà à plus de quatre cents mètres au-dessus du niveau de la mer. Il est vrai qu'à la vue ils paraissent moins élevés que nous le disons, étant précédés de petits mamelons qui leur dtent de leur hauteur apparente.
Ces montagnes sont habitées par des légions de singes qui font la désolation des tribus environnantes. Ces singes ont l'industrie, pour rendre la Maraude plus commode et surtout plus fructueuse, de tresser des espèces de paniers ou plutôt de couffes, comme les appellent es Arabes Ils remplissent ces t
paniers et se les passent de main en main, de sorte nen int minutes les fruits sont cueillis et transportés dans la montagne. Les fruits qu'ils emportent sont des dattes, des papayes, des noix de coco, du mais, des pêches, des melons, du raisin; tout ce que les Arabes enfin cultivent pour eux-mêmes. Le résultat de ces razzias est emimagasiné dans des grottes connues d'eux seuls.
C'est quelques instants avant Je lever du soltil que
ces intelligents animaux se livrent à cet exercice. La veille, rien ne prévient le propriétaire du complot qui se forme contre lui.
Le matin, le propriétaire est dévalisé. Pour que la chose se pratique sans dérangement, ils posent des sentinelles sur les points les plus élevés, arbres ou rochers. Ces sentinelles donnent l'éveil par un cri d'alarme. Selon la distance plus ou moins longue, selon les accidents plus ou moins multipliés du terrain, elles sont plus ou moins nombreuses, Toute la bande de voleurs, qui se compose quelquefois de cinq cents singes, se divise par groupes, nous n’osons pas dire par escouades, ayant chacune son chef. Ils se répartissent sur tout un district, se doutant bien que, S'ils n’enlevaient pas tout dans une seule nuit, ils seraient mal reçus la nuit suivante.
Les Arabes, de leur côté, lorsqu’arrive l’époque de la moisson, meltent aussi des sentinelles. Mais ces sentinelles finissent par se lasser et s'endormir: Les singes ne se lassent jamais, ne s’endorment jamais. Lorsqu'ils ont complétement dépouillé un district, ils passent au district voisin. On les attend à un endroit, ils sont à un autre. Puis enfin, si le lieu qu’ils comptent exploiter est gardé, ou s’ils soupconnent quelque embüûche, la troupe tout entière se met en route, et, dans une seule étape, se trouve à dix lieues de là, Rien n’est plus curieux que de voir au point du jour, si par hasard on se trouve sur le chemin, tous ces maraudeurs, leurs couffes à la main ou sur le dos, pareils à des contrebandiers qui passent is on
Quelquefois les Arabes, lassés, font une levée dans les douârs et leur déclarent la guerre. Les chercher dans les montagnes serait chose impossible. Is gagneraient des sommets que l'homme n’atteindra jamais. Alors, il faut, à force de ruse, leur couper la retraite, ce qui n'est pas chose facile. Si l'on y parvient, c’est une bataille à livrer. Très-désireux de fuir, s'ils ont l'espoir d'échapper aux traqueurs, les bandits commelaea titi gagner au pied. Mais s'ils s’apercoivent qu'ils sont cernés, ils deviennent alors très-belliqueux, ramassent des pierres, font face, se relranchent de leur mieux et engagent le combat.
On à vu souvent les Arabes, ayant affaire à une troupe plus considérable qu'ils ne s’y élaient attendus, obligés de battre en retraite. S'ils sont les plus faibles, les singes perdent la tête, la déroute se met parmi eux. Mais, acculés, chacun combat pour son comple et jusqu'au dernier moment. Leur morsure est terrible. La plupart du temps elle dégénère en gangrene. Les Arabes la traitent comme nous traitons en Europe celle d'un chien enragé, par cautérisation. Comme les Arabes qui emportent leurs morts et se font tuer autour des cadavres, les singes font tout ce qu'ils peuvent pour les emporter, et souvent aussi se font tuer près d'eux.
Les guenons se lamentent près de leurs enfants morts comme une mère se lamente sur le corps de son enfant. Malheur au meurtrier qui dans ce cas-là se rapprocherait de la guenon désespérée à la distance de dix où quinze pieds! D'un seul bond, elle serait à son visage, déchirant et mordant,
Nous étions arrivés au village où nous devions prendre des guidés qui nous conduiraient à la source. Ils se tenaient prêts, attendant notre arrivée et paraissant pleins de confiance en eux-mêmes.
Nous avions encore à peu près quatre ou cinq lieues à faire pour arriver à l'endroit indiqué, Cet endroit s'appelait Hannouh-el-Nemr (la boutique du tigre ou de la panthére), Les Arabes n'out qu'un soul el
méme nom pour ces deux animaux, qui du reste, en Arabie, ne sont qu’un seul et même animal.
Je demandai au chérif si nous devions nous appréter à conquérir la source sur les terribles animaux qui lui avaient donné son nom. Il me répondit que, il y a une vingtaine d'années, nous eussions eu, selon toute probabilité, occasion de fairele coup de fusil avec eux. Mais, depuis toutes les guerres avec l'Assir et les Égyptiens, ils sont devenus fort rares. Les passages de troupes les avaient éloignés. En outre, d’intré-
ides chasseurs étaient allés les chercher jusque dans es gorges les plus reculées des montagnes, de sorte que, à part les rares exceptions que j'ai dites, on n’en rencontre plus.
Cependant une panthère avait été signalée dans les environs de l'endroit que nous devions visiter. Cela regardait particulièrement Abd’ el-Mélek et le jeune imam de Sana. Is firent venir les Arabes qui prétendaient l'avoir vue, et prirent leurs renseignements. Un guide se chargea de les mettre sur les traces de la panthére, tandis que nos guides nous conduiraient vers la source.
Nous partimes vers les sept heures du matin. Entre ledouàr etles premières rampes de la montagne, nous vimes quelques-uns de ces énormes lézards que les Arabes mangent avec délices, une grande quantité de rats, de souris, de musaraignes et de gerboises.
Au soleil et sur le sable reluit la fourmi argentée, qui n’est ni la fourmi noire ni le termite. À mon dernier voyage d'Afrique, jai rencontré dans l’'Ouad- Souf, c’est-à-dire dans le grand désert, celte même fourmi argentée. Je l'ai rapportée au Jardin des Plantes.
Là aussi je trouvai le fennec, c'est-à-dire le plus petit des renards, que j'avais vu en Arabie et en Abyssinie. J'en rapportai ou plutôt jen envoyai un vivant aux Jardin des Plantes. Il fit pendant un an les délices des Parisiens. C’était le premier que l’on voyait vivant en France. Si j'avais su à cette époque avoir affaire à un animal si rare et si curieux, J'aurais pu en envoyer par douzaines. Ils sont gros comme de gros rats, ont la queue pendante et à longues soies, des oreilles démesurées. Les Arabes les prennent avec des pièges qui viennent d'Europe. Aussi, presque tous ceux qu’on me présentait avaient la patte cassée ou abimée. Ils sont carnivores, et, lorsqu'ils ne peuvent pas manger toute leur proie, ils en cachent le reste. Comme les rats, ils se mangent entre eux. J'en rapportais quatre. Trois furent mangés, le quatrième se sauva.
Il existe dans la même région un autre animal fort curieux, que je ne puis comparer qu'à notre furet. Il a le pelage gris cendré, barré de bandes transversales ; des oreilles à peine visibles dans sa fourrure, de pelits yeux noirs et brillants, gros comme des grains de plomb n° 7. De plus, il a la patte et la queue très-courtes. Au moment d'être pris, il lance une liqueur qui sent le mauvais côté du musc. Du bruit qu'il fait en accomplissant cette opération, les Arabes l'appellent le svitch. On ferait, comme pelleterie, quelque chose de charmant de sa fourrure.
Nous vimes alors les serpents et les couleuvres qui, ainsi que nous l'avons dit, sont fort communs dans ces parages, faire la chasse aux rats, aux souris et aux autres pelits rongeurs que nous avons indiqués. Les couleuvres les joignent à la course. Les serpents, lents et lourds, se contentent de les fasciner quand ils se trouvent à la portée de leurs regards. Les Arabes prétendent que ces serpents fascinentaussi les oiseaux.
J'ai vu des exemples de fascination sur les rats et les souris dans l'Arabie Heureuse, mais ce n'est qu'en Abyssinie que j'ai vu la même opéralion pratiquée sur des oiseaux. J'ai tué plus d'une fois le repltile au moment où, la gueule ouverte, les veux fixés el le cou tendu, il n’atlendait plus que la chute
de l'oiseau. Si je tuais le serpent roide, presque toujours l'oiseau tombait près de lui. Seulement le serpent n’en revenait pas; mais l'oiseau en revenait, pas toujours cependant; parfois le volatile mourait, sans blessure aucune, de la terreur qu'il avait éprou= vée, puis peut-être aussi d’asphyxie.
Ces gros serpents courts dont je viens de parler, la couleuvre ordinaire et le céraste, c’est-à-dire les trois principaux serpents de l'Arabie, ont dans ce gros lézard que mangent les Arabes un ennemi acharné.
Chaque fois que le saurien et l’ophidien se rencontrent, il y a duel. J’ai été bien souvent témoin de ces combats. Voici en général comment la chose se passait.
Dès que Vouaran (le lézard), — il y en a qui ont trois pieds de long, — dès que l’ouaran aperçoit le serpent, il s’aplatit sur le sable, tout son corps y disparaît presque; sa gueule se tourne entr'ouverte vers son adversaire, sur lequel ses yeux demeurent obstinément fixés. Dans sa gueule, armée de dents comme celles du crocodile, s’agite un dard pareil à celui de la couleuvre. Du moment où le serpent Papercoit, il s'élance sur lui. Le serpent est toujours lagresseur. Il essaye de saisir l'ouaran à l'endroit où la queue s'attache aux reins; louaran pare l'attaque avec un violent coup de queue qui lance le serpent à deux ou trois pas, et quelquefois le tue.
Quelque part qu'il ait jeté le serpent, l’ouaran lui fait face aussitôt. Si le serpent n’est pas tué, il demeure toujours un instant étourdi. Mais il revient promptement à lui et se met sur la défensive. Il devient plus prudent, ou plutôt sa première attaque n’a été qu’une ruse. Cette ruse a eu pour but d'attirer toute l’attention de l’ouaran sur sa queue. Le serpent n’a rien à faire en réalité à la queue de l’ouaran. Il n’a que deux intentions : ou de mordre l'ouaran sous la gorge et de l’étrangler sous le cou, ou de saisir entre ses deux machoires les deux extrémités des mâchoires de son adversaire. Une fois que l’ouaran est pris par les deux mâchoires, il est perdu. Il se défend bien avec des griffes formidables qui rappellent celles du blaireau; mais le serpent enfonce de plus en plus ses crochets dans la mâchoire supérieure et dans la mâchoire inférieure. L’ouaran privé d'air meurt étouffé.
Mais il arrive parfois que le serpent manque son coup, et que l'ouaran ne manque pas le sien. C’est dans ce cas l’ouaran qui attrape le serpent par le museau ou par le cou. Alors le serpent se roule autour de lui, et, grâce à la force constrictive qu'il a reçue de la nature, l’étouffe en le comprimant. Mais comme, de son côté, l'ouaran n’a garde de làcher, tous deux meurent ensemble enlacés comme de bons amis. Quant aux autres petits animaux, depuis la mouche jusqu’à la gerboise, l’ouaran les dévore sans qu'il y ait plus de lutte qu’il n'y en a entre le crocodile et l'homme quand l’homme est pris une fois entre les machoires du crocodile.
Il existe aussi, dans les montagnes des Beni-Seid, plusieurs autres variétés dophidiens, et entre autres le serpent que les Arabes appellent £t-Agel, l'éclair, le rapide, l’agile. C'est un serpent brun-chocolat, avec des raies longitudinales étendues tout le long du dos comme celles de la sangsue. El est long d'un mètre et demi, et très-mince, de la grosseur du doigt à peine; la vitesse avec laquelle il s'élance est tellement grande que les Arabes, dont la poésie exagère toujours les défauts comme les qualités, prétendent qu'il traverse sans s'arrêter l'étrier d’un cavalier et le corps d'un cheval. J'ai retrouvé du côté de Tuggurt, en Afrique, le même serpent et la même légende.
Nous nous arrélimes pour déjeuner sous un bouquel de tamariniers et de grenadiers. A une demilieue de nous gisaieut les ruines de quelque ancienne
L’ARABIE
eT TL
ville inconnue que les Arabes appellent la cité des ldoles. Je laisse à un plus savant que moi le soin de découvrir le véritable nom de cette ville.
Après le déjeuner et la sieste indispensable qui le suit, le chérif donna l'ordre d'entrer dans la montagne. Comme le jour où nous avions cherché la source de lait, il y eut beaucoup d’appelés et peu d'élus. Le chérif, Yachya, moi, deux ou trois hommes de la suite et les guides, nous entrames seuls dans la montagne.
Depuis plus d’une heure, Abd’el-Mélek et le jeune eu de Sana étaient partis à la recherche de la panthére.
La montagne était extrêmement difficile à explorer. Outre la rapidité, de tous les interstices de rocher jaillissaient comme des haies d’épines. C’étaient des mimosas, des euphorbes, et une espèce de lotus. Il fallait passer au milieu de tout cela. Le chérif Hussein, qui n'avait jamais su ce que c'était qu'un obstacle matériel ou moral, passait, m'indiquant le chemin, à travers tous ces porte-lances qui eussent dû le déchirer vingt fois, s’il n’y avait une espèce de pacte entre la nature d’un pays et ses habitants.
Enfin nous arrivames au plateau faisant face à l’excavation que l’on appelait la Boutique des panthéres. En effet, c'était un lieu sombre et sauvage. Cependant, en dehors des préjugés du pays, je voulus entrer dans cette caverne et la visiter. Mais le chérif m'arrêla par le bras.
— N'entre point dans cette caverne, Hadji, dit-il, tu n’en sortirais pas.
Avec d'autres hommes queles Arabes j'eusseinsisté. Avec eux, c'eût élé tenter Dieu.
— Mais, demandai-je, si la source est au fond de cette grotte, il faudra bien y aller.
— Par bonheur, elle n'y est pas, répondirent les guides.
— Où est-elle? voyons! fit le chérif avec impatience.
— Nous y sommes, Séid, dirent les Arabes.
Et nous faisant faire un détour, ils nous conduisirent à une espèce de puits de trois ou quatre pieds de circonférence creusé dans un bloc énorme de granit. L'eau montait presque à fleur de pierre. Mais elle était si claire, si limpide, si reposée, que je déclarai à première vue que ce ne pouvait être une source.
Je coupai un petit arbre avec mon poignard, pour sonder la profondeur du puits. La branche me donna deux pieds et demi à trois pieds de profondeur. Partout le fond était solide. Cela confirmait mon opinion. Mais les guides prétendaient qu'il y avait écoulement, et que, par conséquent, puisque l’eau s’écoulait, elle se renouvelait. A l'appui de cette assertion, ils me firent descendre à quelques pieds au-dessous de la prétendue source, et me montrèrent un suintement, qui en effet indiquait une fuite.
— Eh bien! soit, dis-je au chérif, épuisons la source; nous verrons comment elle se remplira.
Alors, avec des sébiles en noix de coco, nous nous mimes à rejeter l'eau jusqu'à ce que nous fussions arrivés à dessécher le puits.
En effet, l'eau se renouvelait, mais par un filet imperceptible, glissant par une fissure qui ne donnait pas une demi-ligne d'eau. I eût fallu un jour et une nuit pour remplir le puits. Il contenait trois ou quatre voies d'eau. Ce n'était point la peine de construire un aqueduc pour cela. La nature avait déposé là cette grande tasse pour désallérer les pâtres de la monlagne, et pas pour autre chose.
Le chérif était fort désappointé. Th avait déjà bâti tout un Alhambra et tout un Alcazar avec ses jardins pleins d'eau jaillissante, sur l'existence de cette source. fl lui fallait dire adieu à ses rêves, frais mirages de son imagination.
La fable de Pérette et de son pot au lait est aussi vraie sur les montagnes de l'Arabie que sur la butte Montmartre. Le chérif était furieux. C'était la seconde course du même genre qu’il faisait. On se rappelle notre voyage aux sources de lait. Cette fois cependant il était évident que ces hommes n'avaient pas voulu letromper. Ils étaient de bonne foi. Seulement, l'importance de leur découverte avait été exagérée. Ce fut ce qu’avec son admirable intelligence le chérif comprit parfaitement. Aussi, loin de punir les guides comme il avait fait aux sources de lait, il leur fit donner à son retour quelques centaines de piastres.
Il s'agissait de revenir à Abou-Arich. Nous descendîmes en vingt minutes la montagne que nous avions mis deux heures à escalader. Puis nous regagnâmes le village où nous nous étions arrêtés le matin. La journée avait été suffisamment fatigante. Nous nous reposämes jusqu'à deux heures du matin.
Vers minuit arrivèrent Abd’el-Mélek et Ahmed. Ils ne ramenaient qu'un des deux chiens. L'autre avait été tué par la panthère. Par compensation, ils apportaient deux outed-el-nemr, deux enfants de tigre, comme disentles Arabes.
En outre, Abd’el-Mélek avait été mordu, ou plutôt frappé par une vipère. Mais à l'instant même, avec son sik, il avait enlevé deux doigts et demi de chair. Puis il s'était pansé avec des feuilles d'arbre et des herbes connues par leur efficacité contre la frappure du serpent. Le pauvre garçon au reste était fort pâle et horriblement fatigué. Jl avait dû marcher pendant plus de deux heures avec cette blessure.
Les deux petites panthères étaient charmantes. Elles n'étaient nullement effrayées, et jouaient ensemble comme deux chats. Ils étaient revenus rapidement, de peur que leur mère ne les poursuivit. On fit venir une chèvre, et les petites panthères se mirent à téter comme si c’eût été leur mère. Au reste, elles vinrent à merveille, et, quand je quittai Abou-Arich, elles étaient privées comme des chiens.
Aussitôt son retour, Abd’el-Mélek me demanda. Il était fort impressionné de sa blessure, et, malgré son héroïque résolution, il craignait encore que le venin n'eût pénétré dans les veines.
Je le rassurai. Je connaissais assez la frappure de la vipère cornue pour lui dire que, puisqu'il n’en était pas mort, il n'en mourrait pas, Je visitai la blessure, Il n’y avait pour le moment qu’à la laver avec de l’eau et du sel. Les Arabes voulaient la cautériser au feu. Je m'y opposai.
A trois heures du matin, nous montimes à cheval et nous nous remimes en route. Abd'el-Mélek ne put remonter à cheval. On lui fabriqua une litière et on le plaça sur le dos d'un chameau.
Je remarquai que le fils du chérif prenait avec une grande philosophie la blessure de son cousin, Cette activité, ce courage, celle aspiration aux grandes choses qui faisaient le fond du caractère et du tempérament du jeune Arabe promettuent au fils du chérif un concurrent dangereux.
Le chérif était visiblement de mauvaise humeur, Il marchait en têle de la cavalcade, solitaire et sans parler à personne, pas même à moi. Cette mauvaise humeur du chérif fit que l'on résolut de revenir à Abou-Arich tout d'une traite, On ne s'arrêta que pour les prières, et encore, faute d'eau, les ablutions se firent-elles avec le sable,
Deux ou trois fois, je m'approchai du chérif pour causer avec lui. Mais, convaincu qu'il désirait être seul avec ses pensées, je me relirai en arrière, et, me trouvant près du jeune imam de Sana, je lat conver-
sation avec lui. A peine l’avais-je vu, à peine lui avais-je parlé. C'était un garçon très-distingué, mais qui me déplut à cause de son fanatisme. Il est vrai que son fanatisme n'était qu'un calcul. ‘
Il savait que je n'avais point été opposé à l’expédition, et que si elle avait manqué ce n’était point par ma faute. Il me remercia donc et me fit toutes sortes de promesses pour le cas où un jour il deviendrait imam de Sana.
Je lui dis quelques mots des conseils que j'avais donnés au chérif, et. je m'informai auprès de lui de la part pécuniaire qu'il pourrait apporter à l’entreprise dont le résultat devait être pour lui le siége de l'imamat. Il me répondit très-franchement qu’il pourrait, il le pensait du moins, grâce à ses partisans et à ses ressources personnelles, faire la moitié ou même les deux tiers de la somme nécessaire à l'entrée en campagne. Puis, une fois établi à la place de son oncle, il parachèverait le total.
Je lui recommandai le plus-grand secret sur cette affaire, et le mis en garde contre quelques-uns des frères du chérif dont, à mon avis, il ne se défiait pas assez. Il était au contraire inquiet du côté du chérif; il se croyait plutôt son prisonnier que son hôle. Sur ce point je le rassurai, lui répondant du chérif Hussein comme de moi-même.
Nous causions ainsi sous l’ardeur du soleil à son zénith. Habitués l'un et l’autre aux chaleurs de l'Yémen, nous n’y faisions pas attention. Peut-être aussi cet oubli nous venait-il de l'intérêt que nous mettions à la conversation.
Par hasard, ce jour-là, j'avais voulu faire comme les Arabes : j'avais la tête seulement couverte d'un tarbouch et le visage garanti par ma sommada. C'était, pour un soleil comme celui qui versait sa flamme sur nos têtes, une coiffure beaucoup trop légère. Le chérif m'en avait prévenu. Dans l’Yémen, il y a un proverbe qui dit: « Va tout nu, mais couvre-toi la tête. » Cependant j'arrivai à Abou-Arich sans éprouver aucun malaise. Seulement, en me quittant, le chérif me dit:
— Tu as le visage bien rouge, Hadji, je crois que tu as eu tort de ne point prendre de turban.
— Séid, lui répondis-je, j'ai bu dans une peau de bouc qui sentait la résine, de l'eau que j'ai trouvée excellente dans le moment, mais détestable après. Sans doute c'est cette eau qui me fait mal.
Puis je rentrai chez moi pour changer de tout, me laver et retourner diner chez le chérif. Je fus accueilli par le même compliment. Hafza me demanda d’où venait cette rougeur inaccoutumée. Je Vattribuai à la grande ardeur du soleil. Je ne sentais encore rien qu'un tiraillement de la peau.
J'allai diner chez le chérif. Mais, vers les neuf heures du soir, me trouvant souffrant, je lui demandai la permission de me retirer.
— Va, me dif-il, mais prends garde d'avoir attrapé un coup de soleil.
¢ Jerentrai chez moi et me regardai dans une glace. J'avais le visage violet, J'éprouvais en même temps des frissons de fièvre, une grande lourdeur de tête et des coliques, Je fus presque aussitôt pris par dés vomissements. Un instant, Hafza crata un empoisonnement.
— Je l'avais pourtant recommandé, me dit-elle, de ne pas manger chez le chérif.
J'entendis ces mots à peine, Le délire commençait à me prendre avec une effroyable violence. Tout le monde perdit la téte autour de moi, excepté Sélim. Sélim me fit prendre du café noir dans lequel il avait
mis infuser de l'écorce de grenade, C’élait une exécrable boisson, mais qui passe là-bas pour un contre-poison eflicace. Je demandais à grands cris de
l'eau que Von se gardait bien de me donner, Au milieu de mon délire \ me semblait voir Hadji
Soliman se réjouir dans un coin. Imagination ou réalité, il m'en resta contre lui une suprême défiance.
Dès le lendemain, le bruit s'était répandu que j'étais très-malade; d'autres disaient que j'étais mort; les naifs s’écriaient:
— Oh! mais nous l'avons vu passer hier, il se portait à merveille. i
Les autres levaient les yeux au ciel et disaient :
— Dieu est grand !
Dès que le chérif sut ma maladie, il m’envoya ses deux eunuques de prédilection. En cas de mort, ils devaient veiller à ce que ma maison ne fût pas mise au pillage.
Le matin venu, la fièvre tomba, mais j'étais tombé avec la fièvre. Quoique j'entendisse tout ce qui se disait autour de moi, le mal comme le bien, les sup= positions probables comme les suppositions absurdes; je ne pouvais donner aucun signe de vie.
Les fanatiques du pays, convaincus que j'allais tré= passer, s'étaient emparés de moi. On me traitait, comme les malades désespérés, par des versets du Coran. Dans la chambre à côté, j'entendais réciter la! prière des agonisants. Malgré tout cela, je me sentais vivre. Je n'étais, en effet, si je puis m’exprimer ainsi, mort qu’à la surface. D'ailleurs, des douleurs d'entrailles très-vives me rappelaient que je n'étais pas mort à l'intérieur. |
Vers le soir, jerevinsun peu à moi. J’appelai Sélim. Je lui recommandai de ne pas me quitter et de ne laisser approcher de moi, comme garde-malade, que Hafza. La pauvre enfant était au désespoir et ne cessait de pleurer.
Je demandai qui était venu me voir. J'avais recu la visite de Yachya, des frères du chérif et du jeune Hussein. Abd’el-Mélek avait fait demander de mes nouvelles, mais lui-même était sur son lit avec une fièvre effroyable et ne pouvait bouger.
Je me fis apporter ma pharmacie sur mon sirir, j’y pris un flacon de quinine, je puisaidans le flacon avec une cuiller à café, j’avalai tout ce que la cuiller contenait de la substance fébrifuge, et j'ordonnai que, quand même je ne pourrais pas en demander, on m'en donnat le lendemain une dose égale.
Une heure après, la fièvre et le délire m'avaient repris. L'accès cessa vers deux heures du matin. Hafza et Sélim étaient près de moi et ne m’avaient point quitté! Je n’eus au reste qu'un instant de lucidité, Brisé de fatigue, je m’endormis.
Un esclave d’Abd’el-Mélek était venu pendant mon sommeil, et avait dit qu’il reviendrait. Il était revenu et attendait, J'ordonnai de le faire entrer. Il s’approcha de mon lit et me glissa un billet dans la main en me disant:
— Dela part de mon maitre.
Je pris le billet.
— N'avale rien de qui que ce soit, me dit-il tout bas.
Et il sortit, Lui parti, je frappai contre la cloison pour appeler Sélim. Sélim entra. Je lui donnai le billet à live. J'avais confiance dans Sélim comme dans un frère,
Le billet contenait ces mots :
« On en veut à ta vie, je viens de le savoir. Défietoi de tout le monde, excepté de Sélim. Je veille et ne puis Ven dire davantage, »
Ce billet n'était ni signé ni scellé. Mon nom n'y était pas même prononcé, Le même jour, mon cuisinier en second, Abd'Allah, honnête garcon s'ilen fat, était venu me trouver, me demandant de quitter mon service. Le prétexte de ce départ était la mort de son père et la nécessité où il se trouvait de régler des intérêts de famille. Le prétexte était spécieux et ne permettait point la discussion.
J'appelai Sélim, et lui fis faire le compte d'Abd-
Allah. Le compte fait, j'appelai Abd’Allah lui-même. Au moment où je lui donnais son argent, il se pencha vers moi, et, de manière à n’étre entendu de personne:
— Fuis aussitôt que tu le pourras, me dit-il, c’est un ami qui te donne ce conseil.
Puis il sortit, et je ne le revis jamais. Les quelques mots qu'il avait prononcés me confirmèrent dans cette pensée, c'est qu'il avait reçu des propositions pour m’empoisonner. Sélim et Hafza, à qui je racontai ce qui s'était passé, furent de mon avis et devinrent d'autant plus vigilants. :
Les esclaves du chérif venaient deux fois par jour demander de mes nouvelles. Mais ni le chérif ni le neveu de l’imam ne venaient eux-mêmes. Yachya venait tous les jours, plutôt deux fois qu'une.
Une fièvre cérébrale se déclara, excessivement intense. Je ne pouvais juger de mon état, j'avais tous les jours une crise dans laquelle je perdais complétement le sentiment de moi-même. Je fus probablement sauvé par une inspiration de Hafza. Voyant ma têle brûlante, elle y versait des douches d’eau tirées du
uils.
3 L'opération se faisait de la façon la plus simple. On memettait dans une immense jarre que l’on remplissait d’eau, puis l’on suspendait au-dessus de ma tête rasée une autre jarre pleine d'eau également. On enlevait le fausset de la jarre supérieure, et elle se vidait sur ma tête par un filet d’eau de la grosseur d’un roseau à écrire. Puis, on me frictionnait avec un gant de erin jusqu'à ce que la chaleur fût revenue à la peau ; puis encore on me faisait transpirer à force de couvertures de laine. Pendant tout ce temps, on brûlait de l’encens pour éloigner le mauvais œil. L'encens ne chassait pas le mauvais œil, mais me rendait un bien autre service : il chassait les mouches.
Hadji-Soliman avait de fréquents entretiens avec tous ces messagers des différents chérifs qui venaient demander tous les jours de mes nouvelles, non pas pour savoir si j'allais mieux, mais pour savoir si j'étais mort.
Le dixième jour, il parvint à s’approcher de moi, me demandant avec beaucoup de paroles mielleuses ce que j'éprouvais et où jé souffrais. Il n’eut pas le courage de me donner un coup de couteau, pour lequel il eût eu, selon toute probabilité, une bonne récompense, mais il eut celui de me donner un petit paquet qu'il garantissait comme unerecette infaillible. Je le remerciai et pris le paquet.
Je devais mettre Ja poudre blanche qu’il contenait dans de l'eau, tourner jusqu'à ce qu'elle fût fondue, et avaler le tout.
Je remis le paquet à Sélim en lui disant de le conserver avec soin.
— Oh! maître, dit-il, swm el thar.
Ce qui voulait dire :
— Oh! maitre, de la mort aux rats.
Sélim ne m’apprenait rien de nouveau. Seulement il confirmait mes soupçons sur Hadji-Soliman.
Le treizième jour de ma maladie, le chérif vint enfin me voir. Il était accompagné du jeune imam. Il eut l'air Glonné de me trouver vivant encore.
En effet, on lui avait dit tant de fois que je nen reviendrais pas, qu'il en était arrivé à trouver que j'abusais de la force de ma constitution. J'ai tort, au reste, de dire cela, et c'est le reste d'un mauvais doute que je n'eusse pas dû conserver.
Le chérif me fit toutes sortes de protestations d'amilié et de dévouement, Tl mit sa maison tout entière à ma disposition, et me quitta en me disant de m'adresser à lui pour tout ce dont j'aurais besoin, Je me gardai bien de demander quoi que ce fût, I sortit fort étonné que l'on pdt avoir été si malade et n'être pas mort,
Pendant qu'il était là, Sélim lui fit voir la poudre
blanche renfermée dans le petit papier qui venait de Hadji-Soliman. Immédiatement, Hadji-Soliman fut arrêté. L'avis de Sélim était qu'il ne donnerait pas un pard de la peau de son camarade. Cependant le chérif se contenta pour le moment de le faire mettre en prison. On avait résolu d'attendre ma convalescence ou ma mort pour prendre un parti. Puis le chérif voulait savoir au nom de qui l'empoisonneur agissait.
Le lendemain de la visite du chérif, jeus celle d’Abd’el-Mélek. Celui-là venait avec des sentiments qui n'étaient point douteux. Nous restames seuls.
— Tu as reçu mon billet? me dit-il.
— Oui, répondis-je, je (en remercie.
— Le moment n’est pas encore venu, me dit-il, de te rendre compte de ce qui s’est passé, mais quand tu seras rétabli, tu sauras tout.
Je lui dis que, la veille, j'avais vu son oncle.
— Oui, me dit-il, je savais qu'il l'avait fait visite, comment a-t-il été pour toi?
— Bien.
— Tu dis cela d'une singulière façon.
— Je l'ai trouvé froid.
— Si tu savais de quelles intrigues il est entouré! si tu savais ce qu'on lui a dit contre toi! Tous ces charlatans qui ont voulu te guérir avec des versets du Coran t'ont accusé de tiédeur religieuse, voyant que tu n’avais pas voulu avaler leurs talismans. En outre, on a reçu des lettres de la Mecque: le parti ture demande tout simplement ta mort. Eschref-Bey ne t'a point pardonné d’avoir dévoilé à mon oncle son passage par Aden et toutes les conséquences de son traité avec l'Angleterre. Au reste, ne inquiète point autrement de tout cela; mon oncle a tenu et tiendra bon: tu lui as rendu trop de services pour qu'il les oublie si légèrement. Rétablis-toi d'abord, continue à ne rien prendre que de la main de Sélim; une fois rétabli, tu aviseras. Quant à moi, tu sais que je Vappartiens corps et âme.
Au bout de quelques minutes, il me quitta, s'apercevant que je faiblissais. Je n'étais pas encore assez fort pour suivre une conversation un peu longue et surtout un peu sérieuse.
Sélim et Hafza continuaient de m’entourer de tous leurs soins, ce qui les avait mis assez mal avec tout le monde. Il était à craindre que l'un ou Pautre, ou peut-étre tous les deux, ne portassent la peine de leur fidélité.
Cependant ma santé se rétablissait peu à peu. Le seizième jour, je me leyai; le dix-septiéme, je me trainai à l'ombre sur ma terrasse.
La nouvelle se répandit que j'élais sauvé, ce qui parut prodigieux à tout le monde. Il n'y avait pas un homme dans tout Abou-Arich qui eût donné de ma peau plus que Sélim n’offraitde celle de Hadji-Soliman.
Le dix-huitième jour, le chérif revint me voir. Il me trouva debout. Je dois le dire, il me parut trèsjoyeux, et, au fond du cœur, ma conviction est qu'il e fut en effet.
La conversation fut vague et sans importance. On lui annonça que je commencais à manger, Seulement on ne lui dit pas que, de peur d'être empoisonné, je ne mangeais que des œufs à la coque, dénichés par Hafza, cuits par Sélim. Comme les Arabes ne mangent yas beaucoup d'œufs, ils s'étonnaient de ma prediection pour ce mets. Sélim répondait avec aplomb que j'étais médecin, et très-bon médecin, puisque je m'étais guéri, et que je savais mieux que personne la nourrilure qui m'était salutaire,
Le soir de la visite du chérif, on m'apporta de sa part toutes sortes de confitures, de sirops et de palisseries.
Il va sans dire que je ne touchai à rien de tout cela, non pas que je me défiasse du chérif, mais je me défiais de son harem.
CALA ONCOL OLCOTT om
Le vingt-deuxiéme jour, je pus, le soir, descendre au petit jardin. Le harem du chérif en sortait. On me vit passer, appuyé au bras de Sélim. Une des femmes, drapée dans son melaya, se retourna deux fois pour me voir. A en juger par ses pendants doreille en or et par son melaya en soie, ce devait être Alima.
Le même soir, le chérif sut que j'étais sorti. Il m’envoya son fils pour me féliciter et me dire combien son père et sa famille étaient heureux de ma convalescence.
Dès le lendemain, j'eusse pu, à la rigueur, aller chez le chérif; mais j'étais en train de changer de peau, et je n'étais point fâché que l'opération fut entiérement terminée avant de faire une sortie sérieuse. Les bains y aidèrent ; le massage aux essences acheva ce que les bains avaient commencé.
Tout le monde sait ce que c’est que le massage. Seulement, tout le monde ne sait pas qu'il y a, en Orient, deux espèces de massages: le massage arabe, le massage indien. Le massage indien se compose de petits coups de poing appuyés sèchement sur toutes les parties du corps. Le massage arabe se fait par la compression de toutes les parties de l'individu, mais particulièrement des jointures.
Le 2%, je fis demander au chérif si je pourrais le voir Je lendemain. Avant le retour de mon messager, le jeune Hussein était à la maison. Le chérif me faisait répondre que je pouvais le voir à l’instant même, si je voulais.
Pendant la durée de ma maladie, Sélim avait eu le soin de faire énormément d'aumônes, de sorte que les pauvres gens d’Abou-Arich m'élaient très-sympathiques.
Lorsque, le lendemain, je sortis pour aller au chateau du chérif, appuyé d’un côté au bras de Sélim, de l'autresur celuid’ Yachya, les pauvresmefirent cortége. Lechérif me vit venir de loin. Il envoya son fils au devantde moi; à mon arrivée, je trouvai tous ses officiers groupés pour me recevoir, vizir et khasnadar en tête.
Le chérif vint au devant de moi jusqu’à la porte de son salon. Il me présenta les deux mains avec beaucoup d’effusion, riant et me disant :
— Par ma foi! Hadji, je ne m'attendais pas à te revoir sitôt, je te fais tous mes compliments; c'était écrit.
Dans cette séance, la question d’Hadji-Soliman fut décidée.
— Puisque tu es rétabli, me dit Hussein, occuponsnous un peu de Hadji-Soliman.
— Puisque je suis rétabli, lui répondis-je, et que tu veux bien me consulter, Séid, je demande qu’il ne lui soit fait aucun mal.
— Mais enfin, 1l a voulu Vempoisonner. Or, si son projet avait réussi, on n'aurait pas manqué de dire que Le coup venait de moi.
— Mais on eût eu beau me le dire à moi, je ne l'aurais pas cru. ’
— Je l'espère, me dit le chérif en me tendant la main.
— Je le prie donc, continuai-je, de ne faire aucun mal à Hadji-Soliman ; qu'il aille se faire pendre ailleurs, comme on dit en Europe.
— ‘Tu le veux? me dit-il.
— Je ven prie, Séid.
— Attends, alors.
Il frappa dans ses mains. Un esclave entra.
—Quonameéne le prisonnier Hadji-Soliman, dit-il,
Nous n'eûmes pas longtemps à attendre; il l'avait déja fait amener au château, fl entra avec les fers aux
pieds, Dès que Hadji-Soliman vit le chérif et moi réunis, il s'inclina devant le chérif et voulut lui prendre la main pour la baiser. Mais le chérif lui retira sa main, U vint alors à moi. J'en fis autant que
le chérif, Ne pouvant pas me baiser la main, il voulut au moins me baiser les pieds, Je me reculai, Il resta À genoux.
Le chérif tira de sa ceinture le petit paquet contenant arsenic.
— Connais-tu cela? lui demanda-t-il.
— Oui, Séid, répondit le misérable.
— Est-ce toi qui as remis cela à Hadji?
— Je le lui ai remis.
— Comme poison ou comme médicament ?
— Comme médicament.
— Et savais-tu que ce médicament était du poison ?
— Je lesavais.
— Tu voulais donc l'empoisonner ?
— J'avais reçu mission de le faire.
— De qui?
— D'hommes influents, mais étrangers au pays.
— De chrétiens ou de musulmans?
— De musulmans.
— D’Arabes ?
— Non, de Turcs.
— Quels étaient ces Tures ?
— Je ne puis le dire, j'ai prêté serment de garder le silence.
— Ne peux-tu rien ajouter?
— Si fait, je puis dire que ce sont des ennemis personnels du Hadji, qui, du moment où je n’ai pas réussi, le poursuivront partout où il ira.
— As-tu du regret d'avoir été l'instrument de ces hommes?
— J'ai le regret de ne pas avoir réussi.
Le chérif me regarda.
— C’est un Turc fanatisé par les siens, lui dis-je.
— Alors, si tu étais libre, continua Hussein, tu recommencerais ?
— À l'instant même, mais je tâcherais de m'y prendre mieux.
Le chérif se tourna de mon côté.
— Tu vois bien, me dit-il, que ce serait une faute que de lui donner sa liberté.
— N'importe, j'insiste, Séid. Il ne fera autre chose que ce qui est écrit.
— Tu le veux absolument ?
— Je te répète que je le désire.
— Va, dit le chérif, tu es libre.
Hadji-Soliman fit un mouvement de surprise.
— Seulement, remercie le Hadji.
Il revint pour me baiser la main et les pieds. Je le repoussai; il sortit. Aussitôt et derrière lui, le chérif donna ordre à son vizir qu'on eût à faire quitter immédiatement Abou-Arich à ce malheureux. Il devait en outre le prévenir que ce serait au péril de sa vie qu'il y reparaitrait.
J'appelai Sélim et lui donnai l'ordre de remettre à Hadji-Soliman vingt-cinq talaris. IL les refusa. On les distribua aux pauvres, qui poursuivirent Hadji- Soliman de leurs huées au moment où il sortit du palais du chérif. Il va sans dire que tout le monde blima ma générosité, même les pauvres qui en profitaient. Le pardon que j'avais obtenu pour lui fut généralement traité de faiblesse ; mais je m'étais souvenu que ce malheureux avait femme et enfants. Le même soir, il avait quitté Abou-Arich, prenant la route de Djézan.
Je rentrai chez moi et reçus la visite de tous les hauts personnages du pays; le bruit s'était répandu que non-seulement j'élais sauvé, mais encore que j'étais plus en faveur que jamais.
Le soir du même jour, Sélim m'annonça Abd'el- Mélek : c'était sa seconde visite. Cette fois, il venait causer d'une façon plus sérieuse. Il s'agissait tout simplement de trouver un prétexte pour demander mon congé au chérif,
Abd'el-Mélek me conseillait de quitter Abou-Arich à l'insu même du chérif; le plus tot serail le mieux. Il avait la conviction que son oncle, tout affectionné qu'il me fût, finirait par céder aux suggestions du
Do A © ©,
harem et aux intrigues turques. Il ne savait trop me dire de quel côté j'avais le plus à craindre. C'était assez mon avis, et, depuis que j'étais entré en convalescence, ma résolution était prise à cet endroit. Abd’el-Mélek savait que l’on avait fortement insisté près du chérif pour qu'il m/incarcérat. Je voulus savoir quel était lofficieux conseiller. Abd’el-Mélek refusa de me l’apprendre, se bornant à me dire que c'était un des hommes que j'avais le plus obligé pendant mon séjour à Abou-Arich.
Restait à savoir comment j’arriverais à ne pas blesser la susceptibilité du chérif en lui demandant mon congé. Je devais m’attendre, m’assurait Abd’el-Mélek, à une grande résistance de sa part. Je lui étais encore indispensable, à ce que prétendait le jeune homme, dans les derniers projets qu’il méditait. C’élait, à son avis, ce qui m'avait sauvé.
— En tout cas, acheva Abd’el-Mélek, quel que soit le moyen que tu choisisses, compte sur moi.
Et il sortit sur cette nouvelle promesse.
Inutile de dire qu’il me laissa livré à des réflexions d'autant plus tristes qu’elles portaient sur l'injustice du chérif à mon égard. Mais, je l'ai dit, je n’avais pas attendu son avis pour prendre ma résolution.
Le lendemain, on envoya chercher Hafza, du harem. Elle revint tout en pleurs. Je voulus savoir ce qui lui causait cette émotion ; je vis qu’elle n’osait me le dire. J'avais une si entière confiance en elle que je p'insistai pas.
— Quand tu croiras que je dois être averti, lui dis-je, tu m’avertiras.
Je me doutais bien de ce qui se passait. On l’envoya chercher plusieurs fois ainsi. A chaque fois elle revepait plus triste.
Enfin, un soir, elle m’avoua tout. On l'envoyait chercher pour la corrompre; d’abord on voulait en faire un instrument; mais comme on vil que c’était même inutile de le tenter, on se contentait de son éloignement. Si elle voulait fuir ou me quitter, on lui en fournirait tous les moyens. Elle avait refusé, Alors on l'avait menacée. Ce fut sous l'empire de celte menace et de la crainte qu'à une autre visile on ne s'emparat d'elle, qu'elle m'avoua tout. Alors je lui défendis de sortir, et chargeai Sélim de veiller particuliérement sur elle. Au reste, à son avis, c'était une affaire de harem; le chérif ignorait tout. Jecrus qu'il serait imprudent à moi de lui dénoncer ce petitcomplot.
Yachya à qui j'en parlai fut de mon avis. La siluation, il l’avouait lui-même, devenait grave. Il fallait ou revenir sur mes pas et accepler franchement le mariage, ou me retirer. Si je prenais ce dernier parti, le plus tôt serait le mieux. Revenir au mariage élait impossible. J'eusse hésité, que tout ce qui se passait autour de moi m'eût confirmé dans ma résolution.
IL me restait donc à partir. J'écrivis au chérif. Je fais, comme toujours, grâce du préambule.
« Seigneur,
» Ma santé s’altére, le climat m'accable. Je perds tout espoir de me guérir si je demeure plus longtemps dans l'Yémen, Dieu a permis que ma santé se soulint pendant tout le temps que j'ai pu l'élre utile, La certitude de la paix m'enhardit à te demander mon congé. Venu dans ton pays avec l'intention de m'y arréler quelques jours seulement, j'y suis rests plus d'une année. Tu le désirais, je dus obéir, Ji lais parli pour Bagdad, laisse-moi continuer mon voyage,
» Que le salui soit avec toi ainsi que la bénédiction du Très-Haut.