HADJI ABD'EL-HAMID BEY
Je scellai la lettre, la cachetai, et la remis à Yachya, qui la porta immédiatement au chérif. Je n’eus aucune réponse ce soir-là. Le même soir, le jeune Hussein vint me voir, mais sans me dire un seul mot de ma lettre. Il parla, au contraire, de mon alliance avec sa famille comme d'une chose dont chacun conservait l'espoir.
Dans la nuit, Hafza se plaignit d'être indisposée. Si légère que fût son indisposition, j'en conçus une vive alarme. Elle n'avait pas voulu m’empoisonner, elle n'avait pas voulu me quitter. N’aurait-on pas trouvé un moyen de me séparer d'elle et de la punir en même temps? La pauvre enfant avait des douleurs d’entrailles. La traiter moi-même était chose délicate.
Cependant je ne me fiais à aucun des charlatans de l'Yémen. Je fis appeler une espèce de sage-femme qui avait quelque connaissance des simples. Elle l’examina, l'interrogea, la palpa, et me dit que la malade avait le ténia.
Les Abyssins, on le sait, sont fort sujets à cette maladie, qu'ils appellent le serpent du corps.
En Abyssinie, la nature a mis le remède près du mal. Le pays produit le cosso. J'en cherchai de tous côtés, j'en demandai partout. Il n'y en avait point à Abou-Arich. J'essayai de remplacer le cosso par la seconde écorce de la racine du grenadier. Mais ce remède est loin d’être aussi efficace que le premier. Les souffrances de Hafza augmentaient cruellement. A mon avis, la maladie descendait une pente plus rapide et plus douloureuse que la voie ordinaire. Mon soupcon était peut-être inju.te, mais elle-même se sentait mourir et me le disait. Elle était convaincue, ainsi que moi, qu'elle était empoisonnée.
Je lui donnai tout ce que l'on donne en ce cas, de l'huile, du lait, des blancs d'œufs battus. Tout fut inutile. De temps en temps elle me disait
— C'est Alima.
La maladie dura deux jours. Vers la fin du second jour, elle me fit ses adieux, me demandant pardon sil lui était jamais arrivé de me déplaire ou de me désobéir. Je pleurais comme un enfant. Ses dernières paroles furent des recommandations. Elle me recommandait de veiller sur moi, de ne me fier qu'à Sélim et qu'à une de mes négresses nommée Saida, qui me servait de chambrière.
— Prends garde, me répétait-elle sans cesse, prends garde, on m'a tuée parce que l’on sait que je l'aime.
Il n'est point d'usage que les hommes restent dans l'appartement où meurent les femmes. Puis j'étais désespéré. Je dis un dernier adieu à Hafza, et je sortis. Une demi-heure après, elle mourut dans les bras de Saida. On vint m’annoncer cette nouvelle dans le jardin du Postan.
Je m'empressai de rentrer. Je n'avais pu la voir mourir; je voulais du moins la voir morte. Sur mon chemin, je rencontrai Yachya.
En France, et rencontrant un Français, je me fusse jeté dans ses bras en plearant et en lui disant :
- Plaignez-moi!
Mais en Arabie, mais entre musulmans, on serait
déshonoré de pleurer une femme, à plus forte raison une esclave, Et cependant cela m'eût bien soulagé de pleurc
— Kh bien? lui demandai-je.
— Eh bien, dit-il, j'ai remis ta lettre au chérif qui l'a lue, | \ dans sa ceinture, et n'a pas fait la plus
ret l'ast-il écrit?
— Non, 1 ndis-je, - Alors il l'écrira ou Venverra chercher,
———————__——— eee
— Il fera bien, car avant d’avoir reçu une réponse je n’irai pas.
— Tu aurais tort, me dit Yachya.
Je haussai les épaules. Dans la disposition d'esprit où j'étais, tout m'était indifférent, j'eusse accepté un danger avec joie. Un danger faisait distraction à ma douleur.
— Il est le chef, après tout, me dit-il.
— Oui, sans doute, mais il n’est qu’un homme.
— Cette fois, je ne puis être de ton avis, et tu es un entélé.
— C'est un parti pris, Yachya; il est donc inutile d'en parler. =:
Yachya voyait ma profonde tristesse. Il en comprit la cause, et, rompant le premier la conversation :
— Ne comptes-tu pas sortir un instant pour te distraire ?
— Non!
— Sortons ensemble.
— Merci!
— Qu’as-tu donc?
— Rien, je suis mal à mon aise, je souffre. à
Yachya vit qu’il n’y avait rien de bon à tirer de moi pour le moment, et se retira.
La nuit vint. Hafza était morte vers les trois heures de l'après-midi. On devait Venterrer le lendemain matin de très-bonne heure. Je chargeai Sélim de tous les détails funèbres. Puis jerentrai dans ma chambre, où jerecus quelques visites de personnes de la ville. Ii était évident que les visiteurs connaissaient la mort d'Hafza et venaient pour me distraire.
A dix heures, je me retrouvai seul.
Près de la pauvre Hafza étaient restées quelques femmes qui priaient. Les hommes récitaient des chapitres du Coran. Le lendemain matin, au lever du soleil, les porleurs arrivèrent. Les cadavres se portent sur une civière et enveloppés d’un linceul. On porta Hafza à la mosquée.
Les personnes qui rencontrent les porteurs d’un mort les remplacent pendant quelques instants, puis rendent le brancard à celui qui en soutenait le poids.
Limam récila quelques prières. Les prières terminées, nous reprimes notre marche vers le cimetière. Les fosses sont peu profondes. On enterre les morts la tête lournée vers la Mecque. Au-dessus de leur visage, on pratique, nous l'avons déjà dit, je crois, une voûte en briques ou en dalles. C’est pour que le cadavre puisse respirer s’il n’était pas mort.
Ces sortes de résurrections arrivent quelquefois en Orient, où l'on enterre les morts presque aussitôt que la vie est éleinte en eux. Il est vrai que les cimetières élant ouverls à lousles vents et sans muraille aucune, dés la nuit qui suit l'enterrement, les chacals et les hyénes font leur œuvre.
J'accompagnai le corps de la pauvre enfant qui me précédait dans ce monde inconnu qu'on appelle la mort, probablement pour m'avoir trop aimé.
Je trouvai en rentrant chez moi Yachya et Abd’el- Mélek. Le chérif leur avait parlé de ma lettre. Il était, à les en croire, désespéré de ma résolution.
— N'avez-vous pas insisté comme je vous en avais priés, leur dis-je, sur l'influence fatale du climat.
— Oui, dit Yachya. Mais le chérif a répondu : Si l'air d'Abou-Arich lui est mauvais, qu'il choisisse dans le Théama telle résidence qui lui conviendra, mais qu'il reste mon homme, mais qu'il nesorte point de mes Etats.
— Alors, dis-je à Yachya, ta visile est une visite ofliciclle.
Tu es chargé par le chérif de me faire cette ouverlure?
— Par lui-même.
— Eh bien! officiellement, dis-lui, mon cher Yachya, que ma décision est irrévocable, et que j'ai la conviction profonde que, dans la situation qui m'est faite, si je prolongeais mon séjour, le chérif n'aurait que du regret de cette prolongation. On m'en veut, J'ai des ennemis, et tu sais, Yachya, ce que c’est qu'une haine d'Orient. J'y laisserais mes os, et, ma foi! je suis jeune, j'ai trente et un ans, je veux encore vivre.
— Et le Hadji a raison, dit Abd’el-Mélek.
Yachya alla porter ma réponse au chérif.
— Tu sais, me dit Abd’el-Mélek, que si tu as besoin d’une bourse pour partir, d'une lance pour Vescorter, je suis là.
Puis s'adressant à Sélim :
—Tu as vu, Sélim, ce qui vient d'arriver à la pauvre Hafza. Prends garde! mon cher ami, qu'il ne Ven arrive autant.
Sélim fit le rodomont.
— Bon, dit-il, j'en ai vu bien d'autres, et toutes les femmes du chérif, au lieu d’être des femmes, fussenta des démons, je n'en aurais pas plus peur que de cela.
Et il fit claquer ses doigts. ;
— Maintenant, me dit Abd’el-Mélek, je doute que le chérif te laisse partir ainsi, ne fût-ce que pour couvrir ton départ d’un motif plausible. 7
— En tout cas, répondis-je, mes préparatifs sont faits, et dans huit jours je ne serai plus ici.
— Prendras-tu la voie de terre ou celle de mer?
— Je ne sais encore, lui répondis-je.
J'avais la plus grande confiance dans le cœur @ Abd’el-Mélek, mais il était jeune et pouvait être indiscret. Avec le chérif, je savais qu'il faudrait m’ouvrir davantage, mais je savais aussi que, m’ouvrant avec lui, ce que je lui dirais serait sous la sauvegarde de son honneur. Le chérif était un de ces hommes re lesquels on ne saurait jamais être trop con-
ant.
Resté seul avec Sélim, je pris toutes mes dispositions de départ. Ce n'était pas dans les huit jours que je comptais partir, la chose une fois décidée avec le chérif, c'était dans les vingt-quatre heures. Je donnai l’ordre à Sélim de tout emballer, sauf la chambre de réception, qu'il fallait laisser toujours la même pour que l’on ne se doutàt de rien.
— Est-ce que nous fuyons? me demanda Sélim, plus humilié qu'inquiet.
— Non, lui dis-je, sois tranquille, nous sortirons d’Abou-Arich la tête haute et comme nous y sommes entrés.
Dans l'après-midi, le chérif me fit prier de passer chez lui.
Je m'y rendis un peu avant la prière du soir. Il élail avec Sidi-Ahmed. Leur conversation s'arrêta dès que je parus.
— Ah! c'est toi enfin, Hadji, me dit le chérif, tu ne l'es pas pressé de venir.
— Etais-tu davantage pressé de me répondre?
— J'en ai 66 empêché, mais je l'ai envoyé Yachya.
— Quelque confiance que l'on ait dans le serviteur, il y a des choses qu'on ne peutdire qu'au maitre.
Ahmed se retira par déférence, Mais il était évident qu'il eût mieux aimé rester.
Le chérif, de son côté, enchanté de se débarrasser d'un témoin gênant, ne le retint pas. Lorsque Sidi- Ahmed se fut éloigné, il donna l'ordre à ses eunuques de ne plus laisser entrer personne, pas même Yachya.
— Ne tétonne point de toutes ces précautions, Hadji; mais, je n'y comprends rien, malgré toutes les précautions que je prends, tout ce qui se dit et se fait ici est su des gens qui surtout ne devraient pas le savoir,
Puis, avec un désespoir qui ne manquait point d’un côté comique à notre point de vue européen :
— Oh! les femmes, les femmes! dit-il, je ne m'étonne pas que le genre humain ait été perdu par les femmes... Voyons, revenons à nos affaires. Tu m'as écrit une lettre dans laquelle tu m’annonces ton départ.
— Oui, séid.
— Pourquoi veux-tu partir? Mise
— Ne me suis-je pas suffisamment expliqué dans ma lettre?
— Non, car tu ne me dis pas la véritable cause de ton départ. Tu prends pour prétexte ta santé.
— Ma santé est en effet un des motifs qui me forcent de partir.
— Mais ce n'est pas le seul. Tu refuses donc les propositions que je t'ai faites? ;
— Elles sont si belles, séid, qu’elles en deviennent inacceptables. à }
— Voyons, ne me quitte point tout à fait; retire-toi pendant quelque temps à Taés ou à Moka; je ne puis me décider à te laisser parur.
— Séid, lui dis-je, tu as vu passer et tu vois passer tous les ans les bandes d'oiseaux voyageurs. Quand l'heure de leur départ a sonné, rien ne saurait les retenir. [l en est de même de moi, le vent me pousse loin de toi, et je pars.
— Laisse-moi au moins quelques jours de réflexion.
—- Dans ces sortes de choses, scid, c’est l'instinct quil faut consulter, et non la réflexion. Me retenir
avantage serait me prouver que tu n’as pour moi aucune espèce d'amitié, que je n’ai été pour toi qu'un instrument que tu eusses voulu user, et que tu ne retiens que dans Ja crainte de le livrer a d’autres.
Ces paroles firent sur lui une vive impression. Tl y cul un moment où son visage parut hésiter entre la colère et la dissimulation.
— Ce que tu me dis là, répliqua-t-il, me fait beaucoup de peine. Il ne m'est plus possible de te dissimuler les luttes que j'ai eu à soutenir à ton endroit. Quoique tout puissant, je nele suis pas assez pour résister à cet enchevétrement d'intrigues qui m’entoure, car il a ses racines jusque dans ma propre vie. C'est une mauvaise herbe que je ne puis arracher. En restant, tu m’y eusses aidé peut-être; en partant, tu ne me quittes pas, tu m'abandonnes.
— Il est impossible que je reste davantage.
— Alors, dit le chérif avec un soupir, sil n'y a pas moyen, pars, mais rappelle-toique c'est maleré moi; retarde ton départ tant que tu pourras, c'est maintenant tout ce que je te demande.
— Je partirai demain, séid.
— A quelle heure?
— A celle que tu fixeras toi-méme.
— Après le coucher du soleil?
Je m'inclinai.
— Quelle direction suivras-tu? La voie de mer, celle de la plaine ou celle des montagnes? Pour l'une comme pour l'autre, lous mes moyens sont à ta disposition; tous mes gouverneurs seront à tes ordres. S'il te manque la moindre chose, s'il Varrive le moindre accident, leur tête m'en répondra.
— Je pars par la voie des montagnes; c'est une partie de tes Blats que je n'ai pas vue.
(C'est la voie la plus agréable ; à pone instant, sur ta route, tu trouveras des villages et des champs cultivés; mais c'est aussi la plus faugante. Au reste, mon fils et mon neveu l'accompagneront jusqu'à Moka.
— Oh! lui dis-je, c'est inutile.
— Je ne suis pas de lon avis, c'est nécessaire; tu ne ferais pas dix lieues sans être assassiné; rappelle-
toi ce qu'a dit Hadji-Soliman.
— Jladji-Soliman est parti.
et
— C'est-à-dire qu'il n’est plus à Abou-Arich, mais il peut être ailleurs.
— Eh bien! j'accepte, séid.
En effet, la présence d’Abd’el-Mélek compensait pour moi ce qu'avait de désagréable celle du jeune Hussein.
— Maintenant, ajouta le chérif, une fois rendu a Moka, que comptes-tu faire?
— Jen’en ai aucune idée.
— Mon frère Heider ty recevra comme je t’y recevrais moi-même; tu y resteras tout le temps que tu voudras; Dieu veuille que tu changes d'idée et t'y établisses.
Je ne répondis pas à l'invitation.
— Je partirai, lui dis-je; mais auparavant je désire une chose.
— Dis laquelle.
— Je l'ai écrit; réponds à ma lettre, afin que ta lettre me serve de firman; je ne veux pas que l’on croie que je m’enfuis comme un voleur.
— Tu auras la lettre demain matin; je vais donner ordre pour que tout ce qui est nécessaire à la formation de ta caravane soit préparé pour huit heures du soir. Yachya réglera avec toi toutes les affaires d'argent. Si tu as le plus petit besoin de quoi que ce soit, ne te gêne pas. Ce qui est à moi est à toi; au reste, je ie Pai déjà dit, cela regarde Yachya.
Je m'inclinai pour prendre congé du chérif.
— Ne restes-tu pas à diner avec moi? me demanda-t-il.
— Merci, mais tu comprendras facilement que j'ai une foule de choses à terminer encore.
— Retarde ton départ d’un jour.
— Une décision prise est prise, séid; je partirai demain.
Il insista.
— Je dinerai avec toi, séid, lui dis-je.
Je restai en effet. Mais j'eus le soin, pendant le diner, de ne manger que du même plat que lui. Sans doute il comprit ma défiance et ne la crut point exagérée, car il me servit lui-même. Après le diner je me retirai. En me quittant, il me dit non pas adieu, mais au revoir.
Le lendemain, j'eus la visite de Yachya. Il m'apportait des provisions de bouche, la réponse du chérif, à laguelle, cette fois, il avait eu le soin de ne pas oublier de mettre son cachet, et un sac d'or. J'avais du monde près de moi. Yachya me fit signe. Je passai dans la chambre à côté.
— Hadji, me dit-il, le chérif était en retard avec toi pour tes appointements. Il a compris ta délicatesse à ne pas les lui demander. Voilà ce qu'il me charge de te donner pour boire le café le long de la route jusqu'à Moka.
C'est le terme dont les Arabes se servent pour colorer un don. En même temps, il me remettait une lettre cachetée pour le gouverneur de Moka.
— Tu remetiras, ajouta Yachya, cette lettre à Heider; elle contient les ordres de son frère,
Je pris la bourse et la pesai.
— C'est beaucoup, lui dis-je, etle chérif ne me doit pas cela.
— Le chérif, au contraire, craignait que tu ne trouvasses que c'élait trop peu.
— Sais-tu ce que contient la lettre adressée au ché rif Heider?
— Non. Mais je suppose qu'ayant à faire une route longue et dangereuse, le chérf t'en facilite les moyens, Au reste, le chérif te fait prier de lui abandonner certaines choses dont, aprés ton départ, il pourrait avoir besoin.
— Tout ce que j'ai est à lui; qu'il me désigne seulement les objets qui peuvent lui être agréables.
i ET TT 1000000
— C'est une trousse de chirurgie, un thermomètre, une boussole et une lunette d'approche.
Je remis à l'instant même ces différents objets à Yachya, en y joignantun beau fusil à deux coups monté en argent, plusieurs rames de papier et un petit baromètre. Toutes ces choses, qui n'avaient pas un grand prix pour moi, étaient inestimables pour le chérif.
A midi, les caravaniers vinrent me demander l'heure précise à laquelle ils pouvaient venir charger mes bagages. C'était toujours la voie de la montagne que l'on devait prendre. Les caravaniers désiraient prendre l'avance. Toutes leurs provisions étaient prêtes; ils n’attendaient plus que mon ordre. Je leur dis qu'ils pouvaient charger quand ils voudraient, pourvu qu'ils nous attendissent à Saad. Comme c’étaient des gens au service du chérif Hussein, je ne courais aucun danger.
D'un autre côté, me séparer de mon bagage était témoigner toute ma confiance envers le chérif. Ils chargèrent à l'instant même, et, une demi-heure après, on m'annonça qu'ils parlaient. Dans l'intervalle, je recus la visite des notables d’Abou-Arich. Selon l'usage, ils venaient me faire leurs adieux et m’exprimer leur étonnement. L'état de ma santé me fournit une excuse.
Je fis mon courrier pour la Mecque, afin de prévenir mes amis de mon départ et leur donner les moyens de correspondre avec moi. Ils devaient m'écrire à Mascate, chez un nommé Seid-Ben-Calfen. C’était un Arabe de la famille de imam, presque Européen, ayant été longtemps en Angleterre et parlant anglais comme un Anglais, — de plus, franc-macon, — mais ivrogne, ivrogne dans l'âme. J’en dis quelques mots, attendu que nous le retrouverons plus tard et qu’il jouera un certain rôle dans mes relations avec l'imam de Mascate.
Au moment de partir, je partageai entre mes meilleurs amis mes esclaves et mes armes. Je donnai mes deux eunuques à Abd’el-Mélek. Je ne gardai que Sélim, Mohammed et Saïda. Yachya eut l’autre. Le procédé les charma. Un autre eût vendu ce que je donnais.
A huit heures moins un quart, le chérif et sa famille arrivèrent. Il mit pied à terre à ma porte et monta chez moi. J'étais prêt. Je le reçus sur ma terrasse. Puis après un instant nous descendimes et montames à cheval. Plusieurs courtisans du chérif grossirent notre cortége. Yachya et son âne étaient du nombre.
Le chérif m'accompagna à plus d’une demi-licue. La il me fit ses adieux, toujours en me disant qu'il espérait me revoir un jour. Il m’embrassa. J'avoue que je le regrettais profondément. Yachya pleurait. Le chérif et moi en eussions fait autant que Yachya,
ns le décorum que nous imposaient les assistants. En me donnant une dernière fois sa main :
— N'oublie pas de m'écrire, me dit-il. Mon fils et mon neveu sont responsables de toi. A Moka, c'est à mon frère à enrépondre. Adieu, sois heureux, Hadji, et n'oublie jamais que, si tu n'es pas mon fils, c'est que tu as refusé de l'être!
Nous récitimes d'une voix commune le fatha. Et, mellant son cheval au galop, comme pour échapper à son émotion, il reprit sans se retourner le chemin de la ville,
Yachya de son côté avait complétement perdu la tête, Il ne savait pas s'il devait me suivre ou s'en retourner avec le chérif. Enfin il se décida. IL prit avec son âne la route que le chérif suivait avec son cheval. C'élait un excellent homme que ce pauvre Yachya, Jo né sais ce qu'il est devenu.
Quant à moi, ma route était toute tracée, el, tandis que le chérif tournait vers Abou-Arich, je marchais
vers Sad, où m'atlendait ma caravane.
Mon intention, en quittant Abou-Arich, avait d’abord été de me rendre à Hodeida, que je n'avais pas encore vue. Mais nous élions à cette époque de l’année où l'azieb, c'est-à-dire le vent du sud-est, accourt de la mer des Indes avec une violence terrible, s’engouffre dans le détroit de Bab-el-Mandeb, et souffle sur la mer Rouge, entre la chaîne lybique et la chaine arabique.
Il était donc impossible, surtout avec les petits batiments du pays, de naviguer au sud. Puis, je ne connaissais, je crois l'avoir déjà dit, ni la curieuse ville de Saad, ni tout le pays des montagnes compris entre le 18° et le 43° degré de latitude, c’est-à-dire depuis Saad jusqu'à Moka. Peut-être d’ailleurs, dans mon esprit, une fois arrivé à Moka, ferais-je une pointe vers le nord-est ou lest, c’est-a-dire vers Mareb ou Mascate.
Ceux qui prendront la peine de me suivre sur la carte trouveront que je prenais le plus long en passant par Saad; mais, dans un pays comme I’ Arabie, où il n’y a pas de routes, mais seulement des chemins qui se tracent à force d’être suivis par les caravanes ou creusés par les torrents, on ne regarde pas à cent lieues de plus ou de moins. D'ailleurs, pour les Arabes, le temps et la dépense n'existent pas. Ils vivent pour rien et ne sont jamais pressés que s'ils marchent cependant pour affaire lucrative.
J'étais devenu Aarabe. Je ne voyageais pas pour affaires, mais par curiosité et pour mon plaisir. J’avais trente ans, environ quatre-vingt mille francs avec moi, convertis en valeurs sur les banians de Mascate et les Arméniens de Bassora; je savais qu’à mon arrivée à Moka, grace aux lettres du chérif, je ne manquerais de rien. Quant à la route, si longue quelle fat, les frais en étaient faits, et par les usages de l'Arabie, et par la présence des deux princes qui m'accompagnaient, et surtout par mes connaissances médicales, qui, si peu profondes qu’elles fussent en Europe, suflisaient pour faire de moi, en Orient, un important personnage.
Abd’el-Mélek notamment, par ses chasses aventureuses, par ses excursions lointaines dans les montagnes, par sa réputation de courage, celle de toutes les réputations qui se répand le plus vite et le plus avantageusement en Arabie, Abd'el-Mélek était un compagnon précieux. Le fils du chérif complétait par la crainte ce qu'Abd’el-Mélek commençait par l'enthousiasme. Nous avions trente lieues à faire avant d'arriver à Sûad; c'était une affaire de trois jours seulement, grâce à nos excellents chevaux. Chaque soir, nous nous arrétions près de tentes d’Arabes agriculteurs qui, jusqu'au pays de Beléd-Amr, faisaient partie des sujets du chérif Hussein.
Le pays de Beléd-Amr, sans lui être soumis matériellement, lui obéissait, dans la crainte de ses armes. Son influence s'étendait donc jusqu'aux limites de l'imamat de Sâad. Là commençait une autre puissance, plutôt morale que matérielle. Sdad est considérée comme une ville sainte, Elle renferme en effet le tombeau de l'imam Hadie, descendant de Mahomet. Hadie est un saint extrêmement vénéré dans la montagne, qui ne suit plus le rit des quatre sectes orthodoxes, mais celle des Zeidiyé. En outre, selon les Arabes, le tombeau de Job, qu'ils reconnaissent comme un de leurs patriarches les plus importants, est situé à Lois lieues est de celui de l'imam Hadie,
De plas, Shad est une grande, ancienne et bello ville de la même époque, et même, prétendent quelques savants, antérieure à la Mecque. Elle est entou-
rée d'un mur percé de trois portes : Bab-Hadie, Bad-Mansour et Bab-el-Kassr (porte de Hadie, porte de Mansour et porte du chateau). Cette dernière, comme l'indique son nom, conduit à une forteresse imposante, pour le pays, bien entendu. Elle possède plusieurs mosquées, qui toutes le cèdent à celle qui renferme le corps de l'imam. 5
Vers le soir, nous y fimes notre entrée. C'était le 93 janvier 1844. Comme toujours, un des domestiques du chérif Hussein nous avait devancés, et Yimam était venu nous recevoir a un quart de lieue en avant de la porte de Hadie. Je restai un jour à Saad. C'était tout ce qu'il me fallait pour juger de son importance. Je constatai, autant qu’il est possible de le faire dans une ville arabe, une population de 25,000 habitants. Elle est le chef-lieu de Sahan, pays de collines, rapportant d'excellents fruits et surtout du raisin. Quatre ou cing mines de fer, renfermées dans ses limites, pourraient être d’une certaine valeur, exploitées par d’autres que par des Arabes.
Les habitants du pays se reconnaissent facilement dans tout le Théama, étant les seuls qui portent leurs cheveux dans toute leur longueur. En outre, au lieu d'établir, comme les hommes du Théama, des rapports commerciaux avec les étrangers, ils ne communiquent qu'avec une répugnance visible. Leur isolement fait {eur langage plus pur que celui du Théama corrompu par le contact avec les Turcs, les Juifs, les
gyptiens et les Francs.
Les mœurs de Saad et de son district diffèrent en outre des autres villes de l'Arabie, où les jeunes filles se marient de neuf à dix ans. Chez les Saadites, elles ne se marient qu'à quinze. Peu d'habitants ont les quatre femmes permises par le Coran. Beaucoup n’en ont qu’une seule. Leur sobriété est proverbiale; on Jui attribue la longévité dont jouissent plusieurs de leurs vieillards. Les imams qui les gouvernent descendent de l'imam Hadie, où prennent d’ailleurs leur origine plusieurs cheiks et imams de l’Yémen, tels que, par exemple, l’imam de Sana et le cheik de Koblan.
Immédiatement après être sortis de Säad et de son territoire, nous arrivämes aux limites d'un désert qu'on appelk le désert d'Amasia. Ce désert est un pays de dunes mobiles que le vent transporte d’un endroit à un autre, selon qu'il est de l’est ou de l'ouest. Il met en communication le Théama ave le pays des Haschid-Békil, c'est-à-dire avec les Suisses et les Tyroliens de l'Arabie, lesquels se louent aux différents princes importants de l'Asie, et ne font entre eux d'autre choix que de préférer ceux qui payent bien à ceux qui payent mal.
Au coin est de ce désert s'élève la montagne de Om-el-Lejlé, célèbre par lesiége qu'y soutint pendant sept ans, contre les Turcs, un des imams de Saad. Son sommet est couronné d'un fort, où en temps de révolution se réfugient les imams.
En partant de Siad, nous nous étions remis en marche du nord au sud; à trois lieues de Sdad, nous renconträmes un grand réservoir d'eau qui, s'il est fait de main d'homme, est tellement ancien qu'on n'y voit aucune trace de travail, L'eau n'en est pas mauvaise. Ses bords sont garnis de jones comme un de nos élangs. Il s'appelle Birket-Soudan, ce qui veut dire lac noir. Son ean est en effet de couleur foncée. Les Arabes le prétendent poissonneux; je ne vérifiai pas le fait.
Nous restämes sur ses rives pendant les heures de la chaleur, Elles sont fréquentées d'habitude par des Bédouins voleurs; mais, outre que nous étions déjà assez nombreux en quittant Abou-Arich, notre troupe s'était encore augmentée à Sdad d'une vinglaine de marchands se rendant, soit à Sana, soit à Aden. Or, le marchand arabe est le meilleur compagnon que
lon puisse désirer. Il est toujours admirablement armé, et, pour défendre sa marchandise, il devient très-belliqueux.
Le soir, vers huit heures, nous arrivimes à Kheï- Wan, gros village du district de Sephian. Nousétions au pied de la montagne Noire, et hors du désert. A partir du lendemain, nous allions entrer dans la montagne, pour ne la plus quitter jusqu'à Sefakin. Grace à notre escorte et surtout aux deux princes qui la commandaient, aucun événement ne pouvait retarder notre marche. Chaque nuit, trois heures avant notre réveil, partaient des courriers destinés à aplanir toutes les difficultés que nous pourrions rencontrer sur notre route et à préparer nos logements. Si nous descendions près de quelque camp de Bédouins, nous en obtenions tous les soins que l’on pouvait attendre des facultés bornées de ceux qui nous recevaient.
Nous nous contenterons donc de dire, pour éviter la monotonie d'un journal qui n'aurait à consigner que la fertilité des vallées, que Varidité des montagnes, que l'hospitalité des habitants. sous nous contenterons donc de dire que le voyage dura douze jours, el que nos principales haltes, après Kheïwan, furent Scharres, Kbamir, Affar, Kaahlan, Loma, Redjum, Mehauied, Djebi, Sefakin, Kataja et Hodeida.
Kataja était déjà hors de la montagne et redescendait vers la mer. Pour y arriver, il fallait traverser une portion déserte du Théama.
Le 4 février, nous faisions halte dans cette ville, Le 6, nous entrions à Hodeida.
La route à travers la montagne m'avait énormément fatigué ; j'espérais que le vent aurait changé, et que je pourrais m’y embarquer pour Mascale ou tout au moins pour Moka.
Abou-Taleb, le père d’Abd’el-Mélek, vint à notre rencontre. Comme je ne complais point venir à Hodeida, je ne m'étais pas muni de lettre pour le frère du chérif, mais j'avais pour lui deux lettres vivantes qui étaient Abd'el-Mélek, son fils, et le jeune Hussein, son neveu. Nous avions une maison qui nous atten, dait toute préparée.
En France, il faudrait à un intendant, si diligent qu'il fût, huit jours pour préparer une maison; en Orient, la besogne est faite dans deux heures. On étend des tapis, on jette des coussins sur ces tapis, on installe un esclave à la porte pour servir de concierge, on en lâche deux autres dans les appartements, dont l'un est chargé des pipes et l'autre du café, et tout est dit. Quant à la nourriture, elle vous est envoyée abondamment deux fois par jour par celui qui se charge de vous donner l'hospitalité. Enfin, les bêtes et les gens de votre suite sont traités de la même façon.
Notre maison était une des plus belles de la ville. Elle était située en face de la douane, l'un des batiments les plus importants du pays, et donnait sur la rade, où l'on pouvait voir à l'ancre une vingtaine de houtres, cing ou six bâtiments hollandais, deux navires américains et un anglais.
A peine arrivés, on nous servit le café. Hodeïda est le pays où on le prend bon par excellence. Il vient principalement du pays de Hadie-Där-Reyt-el- Fakih, qui veut dire la maison du pauvre ou la maison du savant, ce qui, à ce qu'il paraît, dans tous les pays du monde, veut dire la même chose. La plus grande partie de la première récolte est envoyée en tribut au pacha d'Egyple et aux sultans ollomans. Ce quiest livré au commerce n'est absolument que ce qui glisse entre les mains des agents chars de lever la contribution, et qui s'élève à deux mille balles à peu près, On voit done que l'on n'a guère plus de chance à Paris de prendre du vrai café Moka que de boire du vrai vin de Constance.
Au resle, ce n'est point le grain que nous pulvéri-
; Ey,
sons, nous autres Européens, qui sert aux Arabes à préparer une boisson parfumée plus délicate que la nôtre, de même que l'on assure que les Chinois ne nous donnent que le rebut de leur thé: c’est la pulpe du café qu'ils prennent pour eux et qu’ils avalent en infusion, après avoir torréfiée et non pas moulue, mais concassée seulement, et mélangée avec du girofle et de la cannelle. On sucre ce café avec de la cassonade. Les Arabes, convaincus qu’il entre dans l'épuration du sucre des os et du sang, repoussent avec obstination le sucre raffiné.
Au reste, hommes et femmes font un usage prodizienx du café; ils en boivent toujours et avec tout. IL est vrai que, vu son peu de force, ce n’est qu'une espèce de tisane. Les femmes comme les hommes vont au gawa, espèce d'établissement qui se trouve jusque dans les plus petits douars et même dans les routes du désert. C’est là qu’on va prendre la liqueur favorite. Avide de nouvelles, lArabe, curieux et jaseur, reste rarement chez lui. il passe donc sa vie au gawa. La, chacun a son petit pot en terre charmante, pareille à celle du foyer des pipes turques. La forme de ce petit pot est antique et à peu près celle des lacrymatoires qu'on retrouve dans les tombeaux étrusques; seulement le ventre est plus rond et plus gros. A côté du petit pot est une petite tasse sans anse. Moyennant un centime, on a le droit de rester au gawa toute la journée. Le gawa fournit le feu, l’eau etles bancs sur lesquels le consommateur s’assied. Le consommateur fournit la cassonade, le café et les épices. Pour occuper le temps, hommes et femmes tréssent des nattes, confectionnent des couffes et des éventails en feuilles de palmier.
Au milieu de ces buveurs de café, quelques-uns se distinguent en mâchant du cad. Ceux-là se bornent a cette friandise, qui les enivre comme le cad et le hachich et leur enléve tout désir d’autre boisson. Cette mastication a pour ceux qui s’y adonnent un effet énervant. Souvent j'ai voulu macher du cad pour connaitre à fond une des jouissances de l'Orient; j'avoue que j'ai toujours jeté la portion de cad que j'avais mise dans ma bouche sans pouvoir me faire idée du plaisir qu'éprouvent les Arabes à presser entre leurs dents une matière si insipide.
Le cad, c’est-à-dire ce que l’on mâche, est la feuille d’un arbuste, comme le café, d'origine abyssinienne. Il aura sans doute été importé dans l'Yémen du temps de la puissance abyssinienne, qui dura une soixantaine d'années à peu près.
Preneurs de café, mâcheurs de cad, tout le monde fume, chérifs, cheiks, bauts personnages exceptés. Chacun, comme il avale son café, ou le jus du cad, avale la fumée de son bouri. Il y a dans ces gawas des sortes de cabinets particuliers où l’on boit de l’eaude-vie de dattes anisée. Cette eau-de-vie se boit, non pas par petits verres, mais par bouteilles. En buvant le café, en mâchant le cad, ou en s’enivrant d’eau-devie, on joue aux dames ou aux échecs. Les élégants jouent avec des échiquiers et des damiers pareils aux nôtres et qui viennent, tablettes, figures ou pions, de l'Inde et de la Chine. Les pauvres tracent un échiquier ou un damier sur la terre et jouent avec de petits cailloux.
Les gawas sont pleins jour et nuit. Le jour seulement, les consommateurs s'accroupissent sous le poids de la chaleur. Mais le soir tout cela se réveille, et la nuit tout cela grouille. Le maitre du café est, en général, un homme de probité reconnue; on peut lui confler argent et bijoux,
Un des accessoires les plus importants d'un café bien achalandé est un potte ou un historien : il y remplit les fonctions de l'improvisateur du Môle a Naples. C'est presque toujours la nuit que ces improvisalions ou ces lectures ont lieu. La lecture ou l'im-
provisation finie, umpetit mendiant, attaché au poéte comme le caniche à l’aveugle, fait la quête pour lui.
Chacun donne ce qu’il veut et suivant ses moyens, ta-
bac, pain, café ou cad.
Les maisons en général sont bâties en pierre; elles ne sont point belles extérieurement, mais sont d’une propreté remarquable. A l’intérieur, chez les hommes, les planchers sont recouverts de nattes ; on n’y entre qu'en laissant sa chaussure 1 4 porte. Les appartements des femmes, au contraife, sont très-élégants, garnis de tapis, de sofas, de meubles incrustés de nacre et d’écaille. Quelques-unes poussent le luxe jusqu’à garnir des chambres tout entières, plafond, plancher, murailles, de petits miroirs. A Bagdad, au consulat français, j'ai vu une de ces chambres qui avait peut-être coûté cinquante mille francs.
Toutes ces maisons sont à plusieurs étages et à terrasses. Chaque terrasse a un petit appartement séparé. Cet appartement correspond aux boudoirs de nôs petites maisons. Les escaliers ne sont point en spirale, mais carrément disposés ; cette forme absolue a pour but de permettre aux femmes de parler aux esclaves ou aux étrangers du sexe masculin sans être vues d'eux.
L'appartement des femmes est, en général, au premier. De ce point dominant, à travers les moucharabies, toujours d’un -charmant travail, les femmes voient ce qui se passe dans la rue sans que de la rue on puisse les voir. Chaque moucharabie a son petit volet où on ne peut passer la fête, mais où peut passer la main. Le prétexte de cette ouverture est l'aumône : il faut pouvoir jeter une pièce de monnaie ou du pain à un pauvre. Il est vrai que, par la même ouverture, peuvent également passer un billet, un mouchoir, des fleurs.
La moucharabie, qui surplombe toujours la rue, est garnie à l'intérieur de coussins et de divans sur lesquels les femmes sont assises ou couchées. Le cordon de la porte, qui ne se ferme à l’intérieur que par un loquet en bois, est à la portée de leur main; si elles n’ont pas vu la personne qui frappe, elles de+ mandent:
— Min?
— Qui est la? -
Le visiteur répond qui il est et ce qui l'amène.
Le visiteur frappe toujours, que la porte soit ouverte ou fermée; si le maitre est absent, la même voix qui a demandé qui est là! répond:
— Il n’y a personne.
On n’insiste jamais.
Le chérif Abou-Taleb fut on ne peut plus surpris de notre arrivée. Il ignorait complétement que j'eusse quitté Abou-Arich et dans quelle circonstance je l’aais quitté. Quand je dis qu'il ignorait complétement, peut-être aurais-je dQ dire qu’il affectait de Pignorer. En effet, en suivant le Théama, un homme monté sur un bon dromadaire peut aller en trois jours d'Abou= Arich à Hodeïda, et j'ai dit que nous avions mis, nous, quinze jours à faire ce trajet, Il est donc présumable, ou que le chérif Hussein ou que le jeune Abd'el-Mélek l'avaient informé.
En tous cas, dès le lendemain, Abou-Taleb eut une conversation avec moi. Dans ce but, il m'avait invité à diner chez lui. Cette conversation avait pour cause de me faire rester auprès de lui. I savait les services que j'avais rendus à son frère et il connaissait ceux que je pouvais lui rendre. :
Après avoir quitté Hussein, c'eût été lui faire injure que de rester auprès d'un de sés frères, quel qu'il fût. Non-seulement je refusai donc toutes les offres qu'il me fit, mais encore j'insistai pour quitter Hodeida dans le plus bref délai. J'étais décidé à me rendre le plus tôt possible à Moka. Le port était plein de petits navires qui n'attendaient qu'un bon vent pour metire
la voile. Ce bon vent pouvait soufller d’un moment l’autre et me fournir une occasion. AT
J’eus dans l'intervalle une visite à laquelle je ne m'attendais guère: c'était celle de ce Hadji-Soliman qui avait tenté de m’empoisonner. Comme si le drôle n'avait aucun reproche à se faire et comme si rien ne s'était passé entre nous, il venait mettre ses services à ma disposition. Il était engagé comme artilleur dans les troupes d’Abou-Taleb. Lorsque je racontai l’anecdote au chérif qui, selon toute probabilité, Pignorait, il voulut le renvoyer. Mais, de même que je m'étais opposé asa mort, jem’opposaiason renvol. Je devais, plus tard, le retrouver à Moka, à Mokailah et à Mascate.
. Ibrahim-Pacha, qu’on appelait, comme neveu d'Ibrahim, fils de Méhémet-Ali, Ibrahim le Petit, avait été gouverneur de cette partie de l Yémen. Intelligent et aclif, il avait fait reconstruire en partie la ville, batir des édifices remarquables, l'avait entourée de murailles et défendue par un fossé. Il y avait de plus, au détriment de Moka et de Loheïa, appelé tout le commerce des montagnes. Ce qui militait en faveur de ce choix, c’étaient un bon port et d'excellente eau que l'on puisait dans des citernes creusées à une demilieue à peu près de la ville. 5
Il en résultait que toute la population d'une cité autrefois très-célèbre nommée Ghalefka, et située à cing lieues sud de Hodeïda, était venue se fondre avec celle de cette ville et l'avait presque doublée. Da, son côlé, Ghalefka était restée vide. Le désert avait profité de cet abandon pour l’envahir, et à peine reslait-il de ses deux mille maisons une douzaine de huttes de pêcheurs. Aussi Hodeïda, comme toules les villes maritimes d’une certaine importance, était-elle devenue une ville de plaisirs. Ce n’est point que la ville intérieure ne fût soumise à une police assez rigoureuse; mais restait le faubourg, qui, une fois les cafés fermés et les rues devenues désertes et silencieuses, héritait des promeneurs et du bruit exilés de celte ville intérieure.
Dans ce faubourg appelé El-Rabat, se renouvelaient chaque nuit toutes ces scènes de danses, de jeux et de poésies que nous avons racontées, et cela avec une liberté toute primitive. Abou-Taleb, religieux jusgu’au fanatisme le plus outré, Abou-Taleb qui faisait bâtonner ceux de ses administrés qui manquaient trois fois de suite à la prière, Abou-Taleb qui, ne se contentant pas des muezzins pour appeler les fidèles à la prière, faisait frapper a leur porte pour diligenter les retardataires, Abou-Taleb lâchait complétement la main à toutes les licences du Rabat; aussi la licence s'en donnait-elle sous toutes les formes.
C'élait, au reste, un beau type physique qn’Abou- Taleb, C'était un de ces beaux Koulouglis, comme on en rencontre sur les côtes d'Afrique, Il était fils d'une blanche et d’Ali. Cetle noblesse maternelle le rendait trés-fier, et, comme il était en même temps trèsambitieux, le chérif Hussein savait qu'il ne le contenait qu'à force de faveurs. C'est pourquoi il avait obtenu le gouvernement d'Hodeida, qui était alors et qui est encore aujourd'hui, quoique le terriloire en soit très-restreint, le plus beau et le plus riche de tout le Théama.
En toute chose, Abou-Taleb, personnellement trèsriche, singeait son frère avec plus d'ostentalion apparente et moins de charité réelle, Tout élait calcul chez lui, et, s'il donnait beaucoup, ce n'était pas par générosité, mais pour se faire un parti. Le gouvernement d'Hodeïda, outre ses simples appoiutements, lui rapportait plus de dix mille francs par mois. Joiguez à cela quinze cent mille francs à peu près de fortune personnelle, les impôts illégaux, les avances et les cadeaux qui, de la part des Européens, sont considérés en Orient comme obligatoires, et cela vous
représentera un revenu de plus de cing cent mille francs qui, là-bas, équivalent à peu près à un million et demi.
Aussi Abou-Taleb déployait un grand luxe d’apparlements. Ses antichambres étaient ornées d'armes magnifiques, ses planchers étaient recouveris des plus beaux tapis et ses divans revétus de cachemires. Les plafonds étaient partout dorés et garnis d'arabesques; les fenétres étaient en verres de couleur; son siège, à lui, recouvert de brocart, dominait toujours tous les autres siéges. Ses vêtements personnels étaient en harmonie avec ce luxe d'appartements. Quoique l'or et la soie appartinssent plutôt aux vétements des femmes qu'à ceux des hommes, il était toujours vêtu d’or et de soie. Sa manière de se coiffer était élégante. Sa calotte, au lieu d'être un simple fez comme celui des Turcs ou des Arabes du Hedjaz, était un tissu de petites lanières de différentes couleurs dont le travail remarquable représentait un damier. Dans les grandes fêtes, autour de cette calotte il roulait un turban vert ou rouge et du plus beau cachemire. Dans les temps ordinaires, il ne mettait qu’une simple sommada, mais une sommada en soie et en filigrane d’or.
Sa chemise, trainant jusqu'à terre, était en étoffe de Trébizonde. Les manches en étaient brodées de soie, comme la dentelle des femmes européennes. Le collet ou plutôt le tour du cou, ainsi que l'ouverture de la poitrine, était enjolivé de soie rouge. Pardessus cette chemise, il portait une tunique en soie de Damas. Cette tunique, ouverte du haut en bas comme une redingote sans manches, se croise pardevant à volonté et se fixe autour des reins par une ceinture de maroquin brodée d’or et du plus beau travail. C’est dans cette ceinture que l’on passe le djembie, poignard recourbé, arme indigène, que les chérifs ne quittent pas qu’en se couchant et dont le manche et le fourreau sont d'une richesse extrême.
Aucun chérif ne sort jamais sans tenir à la main, au lieu de canne, son sabre dans son fourreau. Les plus petits chérifs, fils, neveux, cousins, ont leurs sabres. Quand ils prient, ils les déposent devant eux. Les lames, comme on pourrait le penser, ne sont point toutes tirées de Damas ou de Hamadan. J'en ai vu beaucoup venant de France et portant cette légende :
Vive le roi! 94
Ce sont en général des sabres d'officiers de la garde qui, après la révolution de 1830, sont allés chercher du service en Egypte. Les lames ont été adoptées par les indigènes; mais les poignées ou les fourreaux appartiennent à la localité. Fourreaux et poignées sont presque toujours en argent, d'un précieux travail, qui sort des mains des juifs et des banians.
La loi musulmane défendant le luxe de la personne, les chefs musulmans reportent d'habitude toute leur richesse dans leurs armes et dans les équipements de leurs chevaux. Chérif Hussein avait plusieurs sabres montés en or massif et garnis de pierreries. Son frère, qui l'imitait en toutes choses, l'imutait aussi sur ce point.
J'avais dit que je voulais partir le plus tôt possible et prendre la voie de mer. Je profitat donc de la premiére espérance de beau temps pour m'embarquer sur un boutre persan qui devait toucher à Moka, se rendant au golfe Persique.
J'étais si pressé que je ne réfléchis pas, ou plutô! que jé ne voulus pas réfléchir que le boutre était horriblement chargé d'hommes et de marchandises, En effet, les marchandises débordaient sur le pont, et la ligne de flottaison était si près de l'eau que l'on avait dû faire un faux bordage pour que la mer n'envahit pas le pont. Le faux bordage était maintenu au moyen de chevilles et d'une espèce de lacet en corde de palmier,
a aan
Les passagers étaientau moins au nombre de quairevingts, et, parmi ces quatre-vingts, il y avait au moins trente femmes et une dizaine d'enfants. Ajoutez à cela vingt ou vingt-cinq hommes d'équipage.
La cabine avait été divisée pour donner asile à quelques femmes de distinction revenant du pèlerinage de la Mecque. Au devant de la cabine on avait étendu une tente en toile : c'était le domaine d’un djellab et de sa marchandise. Outre une douzaine d’Abyssines esclaves dont la plus âgée avait à peine douze ans, et qui n'avaient pour tout vêtement qu’un pagne, il avait avec lui une Géorgienne, fort belle, disait-on, et qui habitait la cabine avec les femmes.
Les petits esclaves mâles se mélaient à l'équipage et, selon leur degré de force, servaient de mousses ou de matelots. Ils gagnaient deux choses à ce service : ils faisaient de l'exercice et étaient mieux nourris. Deux derviches, aux costumes fantastiques, secondés par un savant à encrier, s'étaient emparés du grand mât. Le savant portait le turban vert, ce qui lui donnait. comme descendant de Mahomet, une position particulière à bord du boutre. Quant à nous, c’est-àdire au jeune Hussein, à Abd’el-Melek et moi, nous occupions la dunette avec notre suite. Nous y avions étendu nos tapis, et, à l'heure de la chaleur, on déployait une tente sur notre tête. Nous avions pour commensal le timonier et sa boussole, plus le capitaine, nommé Hunji-Habib Allah, ce qui veut dire : le pèlerin ami de Dieu.
Le capitaine de notre navire était un homme fort remarquable sous le rapport du physique. Sang arabe mêlé de persan, il était d’une propreté exemplaire, ef, quoiqu'il n’eût que trente ans, il avait une barbe noirequi tombait jusque sur sa poitrine. A terre, il se promenait avec sa belle robe, sa belle ceinture, son beau poignard et son beau turban rayé de blanc et de bleu aves ses bouts frangés de soie rouge. Mais une fois à bord, il se mettait à son aise et ne gardait qu'une chemise de nankin à manches, très-étroite du poignet. Cette chemise était elle-même très-élégante, maintenue qu'elle était par une ceinture de coton rayée bleu et blanc; elle était brodée en soie autour du cou, sur le devant et aux manches.
Le chérif Abou-Taleb avait pourvu aux approvisionnements de bouche, et, quoique d'habitude le trajet se fasse en deux jours, nous avions, grâce à sa profusion, des vivres pour une semaine, ces vivres consistaient surtout en riz, en dattes, en beurre et en farine; nous avions de*plus deux moutons vivants destinés à être tués à bord et à nous donner de la viande fraîche; nous avions en outre de l’eau douce, ce qui nous permettait de ne pas toucher aux deux énormes caisses renfermant le liquide des passagers et de l'équipage, et qui tenaient les deux côtés du grand mât. C'était sur ces caisses que les deux derviches avaient établi leur domicile.
Le costume des derviches se composait d’un large pantalon de cotonnade jadis blanc, d’une veste trèsample, composée d'un millier de morceaux de drap de toutes couleurs imitant fort bien certain costume de folie, de mise dans nos jours de carnaval; leur bonnet était pointu, dans le genre de celui que nos archéologues d'almanach donnent à Nostradamus ; leur corps élail entouré de chapelets dont les grains étaient gros comme des noix; une ceinture leur serrait la taille, et soutenail un énorme poignard et une petite hachette qui leur sert à fendre du bois et leur donne en même temps un aspect plus formidable. Ils avaient en outre, et comme dernier ornement, trois noix de coco : une première, énorme, coupée en manière de
sébile, qui leur pendait sur le dos; elle leur servait à mendier; une seconde, plus petite, pendue à leur côté; elle leur servait pour boire; une troisième, qui pendue près de la seconde et tiquetaquant avec elle, leur servait à prendre leur café.
Ils passaient leur temps à priser, à fumer et à dire leur chapelet. Leur tabatiére était en bois et leur pipe en cuivre. Au lieu de canne, ils portaient à la main l'os nasal du poisson qu’on appelle la seve.
Leur costume était complété par une foule d’amulettes, se composant de dents de requins, de défenses de sangliers et de coquillages comme nos charlatans en mettent à leurs chevaux. Ajoutez à cela une peau de tigre ou de lion jetée sur leurs épaules le jour et leur servant de natte la nuit; une chevelure et une barbe noires, longues et épaisses, des dents blanches, des yeux de lynx, et vous aurez une idée des deux saints personnages.
L'un de ces derviches avait une sacoche en cuir qui servait de domicile à une dizaine de serpents venimeux avec lesquels il jonglait. Sa ménagerie se complétait d'une cinquantaine de scorpions plus gros et plus hideux les uns que les autres, rouges jaunes et noirs, et dont quelques-uns prenaient toujours l'air sur ses mains, ses bras ou sa figure.
L'autre derviche, qui jonglait aussi à sa manière, au lieu de scorpions ou de serpents, avait un boulet de canon auquel était fixé un énorme clou de sept à huit pouces de long et une multitude de petits grelots. IL s’enfonçait le clou dans l'œil et tenait le boulet en équilibre en faisant sonner les grelots à peu près comme nos paillasses tiennent une échelle sur leur menton ou sur leur nez.
L'un et l’autre disaient la bonne aventure. Le soir, ils allumaient des lanternes, et, après une espèce de parade pour réunir autour d'eux équipage et passagers, ils donnaient leur représentation.
On sait que ces derviches mahométans, et surtout ceux qui exercent leur industrie en Perse, peuvent aller du Caucase au Zanguébar et de Tanger aux limites de la Chine sans avoir à s'occuper de rien; la crédulité publique fait les frais de leur voyage. D’ailleurs, nous l'avons déjà dit, quand on ne leur donne pas, ils prennent. Ce qui n’est permis à personne, l'entrée des harems, leur est permis à eux.
Les grands de Turquie, de Perse et d'Arabie ont presque tous un derviche à eux, ou plutôt sont à un derviche qui joue auprès d’eux le rôle que les anciens astrologues jouaient auprès des rois et des seigneurs du moyen age.
Osman-Pacha avait un derviche du nom d’Ibrahim- Effendi, qui possédait plus de 30,000 livres de rente. Les bonnes grâces du pacha, qui ne faisait rien sans son avis, étaient subordonnées aux siennes. Aussi lui faisait-on une cour plus assidue qu’à son maitre.
Ce fut un derviche favori de Mahmoud qui détermina l'extermination des janissaires.
Ceux qui voyagent sont ordinairement des espions envoyés par les princes orientaux, et qui à leur retour leur rendent compte de ce qu'ils ont vu. Ce sont enfin, parfois, mieux que des mouchards : ce sont des bourreaux qui vont tuer à distance, comme faisaient les allidés du Vieux de la Montagne,
Celle réputation, les animaux dont ils étaient portours, la vermine qui les couvrait, tout concourait à éloigner d'eux les passagers. Disons en passant qu'ils avaient, comme M. Tartuffe, le teint fleuri et le menton élagé.
Nous avions le bonheur, outre les deux derviches, de posséder un santon, espèce @idiot qui se tenait immobile et restait muet, I s'était, forgat volontaire, enchaîné les pieds. I élait gardé par une vieille femme qui l'appelait mon fils, ce qui, en Orient, n'était pas tout à fait une raison pour qu'elle fût sa mère. On
l'avait relégué à la proue du navire, où étaient obligés daller le trouver les dévots qui avaient affaire à lui. Tout le monde contribuait à son entretien ainsi qu’à celui des deux derviches. Hommes et femmes étaient pêle-mêle sur le pont; seulement les femmes avaientle visage couvert d’un voile, ce qui ne les empéchait pas de se livrer à la conversation, soit particulière, soit générale.
J'ai déjà dit que, si nous étions favorisés par une bonne brise, nous pouvions espérer être en deux jours à Moka.
Nous nous étions embarqués le 42 février, à dix heures du matin. La première journée et la première nuit s'étaient passées de façon à nous donner les plus heureuses espérances; tout le monde était joyeux et satisfait à bord. Les uns chantaient, les autres faisaient de la musique; ceux-ci préparaient leur café, ceuxl& mâchaient leur cad. Les derviches fumaient de l'opium.
De la cabine on entendait sortir les sons d’une espèce de guzla. C'était notre Géorgienne qui payait par un concert l'hospitalité qu'on lui donnait.
Le lendemain matin, le soleil se leva au milieu d'une brume qui annonçait au capitaine que letemps n’était pas solidement accroché au beau fixe. En le voyant forcer ses voiles, installer une espèce de brigantine pour tacher de marcher plus vite, je compris qu'il avait hate d'arriver à Moka.
Je l’interrogeai; il m’avoua ses craintes; mais il paraissait bon marin et avoir foi dans sa science.
— Si à deux heures, me dit-il, le vent n’est pas changé, tout ira bien.
A neuf heures et demie, nous tombimes dans un calme plat. Tout le monde était dans la désolation. Vers midi, la brise du sud-est se fit sentir. C'était justement le vent que nous craignions. Le capitaine commenca de courir des bordées, essayant de lutter contre le vent et les vagues. La mer devenait effroyablement houleuse; les lames passaient par-dessus le bordage, et, au lieu de nous laisser avancer du côté de Moka, nous repoussaient vers Hodeïda.
Les cris des femmes, le tumulte répandu parmi les hommes qui tous voulaient se mêler d’une besogne qu'ils ne connaissaient pas, mon influence, celle du jeune Hussein et du jeune Abd’el-Mélek, tout cela finit par obtenir du patron qu'il revint sur ses pas. L'eau montait par-dessus le bordage, s’infiltrait dans la cale et faisait insensiblement enfoncer le petit bateau.
C'était la première fois que le jeune Hussein et Abd'el-Mélek naviguaient; ils se croyaient perdus. Ils avaient une peur horrible de la mort par l’eau; comme les anciens Pompéiens, ils furent sur le point de se suicider pour éviter cette mort qui élait si peu de leur goût. Les femmes étaient sorties des cabines et couraient sur le pont, jetant de grands cris et redoublant la confusion. Il était impossible de tenir plus longtemps la mer avec le vent debout.
Le capitaine commençait à perdre la tête au milieu de tout ce tumulte, lorsque, comme je l'ai dit, nous oblinmes de lui qu'il virât de bord et courût vent arrière, Nous étions d'avis qu'il reprit le chemin d'Hodeïda. Mais comme nous étions environnés d'iles et que nous avions fait plus des deux tiers de notre route, il préféra s'abriter dans une de ces îles. 11 alla au hasard, mettant le cap sur la première. La première, c'était Djebel-Sokar, la montagne de sucre, déjà citée, on se le rappelle. C'était une grande Île qui se trouvait par le quatorzième degré de latitude, défendue en quelque sorte par deux grands rochers qui semblaient veiller sur elle comme deux fantômes blancs, Elle est suivie comme une reine de ses dames d'honneur, par cing ou six autres îles plus petites.
Nous tr'ouvâmes une anse où nous pümes nous
res
mettre à l'abri, sinon du vent, du moins de la mer. On débarqua au moyen de petites chaloupes.
Puis, les hommes à terre, on s’occupa de la cargaison qu'il fallait sécher. Tout était trempé d’eau de mer; les vivres étaient en grande partie avariés; l'eau seule avait échappé au désastre.
L'île était inhabitée et pouvait avoir dix lieues de circonférence. De temps en temps, des pêcheurs y abordaient ou péchaient sur les côtes, mais le mauvais temps qui durait depuis un mois la faisait complétement solitaire.
Toutes les femmes étaient horriblement malades. Nos deux princes ne leur cédaienten rien; ils juraient qu'on ne les prendrait jamais à remettre le pied sur une barque. On s’accommoda comme on put sur le rivage : avec les voiles on dressa des tentes pour les femmes; les hommes choisirent leur place et la marquèrent par leurs nattes et leurs tapis. Au reste, les meilleures nattes, les tapis les plus moelleux, c'était le sable de la mer, ce sable doux et fin, qui le jour était brûlant, et le soir, quand venait le froid de la nuit, conservait une douce tiédeur.
Nous abordames vers les quatre heures du soir: le sauvetage dura une partie de la nuit; tout le monde y mit la main, exepté les femmes, bien entendu. On ne pensa à dormir que vers les trois heures du matin. Comme toujours, la nuit était claire, étoilée et froide. On se roula dans ses couvertures, dans ses manteaux, dans ses abbayes. On alluma de grands feux qu'on entretint, grace aux buissons du rivage.
Le plus gros de nos vivres était un ‘de nos deux moutons. On le tua, on le fit cuire dans la terre, on le mangea avec des patates douces, cuites dans la cendre et qui faisaient partie de nos provisions.
Toutes les marchandises, emballées dans des couffes, étaient avariées et immangeables. Par bonheur il y avait dans la cargaison une trentaine de grosses jarres de grés pleines de dattes. Le beurre et la farine avaient été également conservés dans leurs messuéd (peaux de bouc). Tout cela devait durer à peu près huit jours. Il est vrai qu’on espérait bien dire avant huit jours adieu au Djebel-Sokar. A tout événement on rationna les naufragés, au désespoir des nègres qui sont les plus gros mangeurs que j'aie jamais vus.
Le lendemain fut employé à donner de l'air aux marchandises et à les étendre sur le sable et les broussailles. Vue de loin, l’île était ou du moins paraissait être blanche; c'était probablement cet aspect qui lui avait fait donner le nom de montagne de sucre. Deux ou trois jours s’écoulérent pendant lesquels il ne se fit aucun changement dans l'atmosphère. Tout rationnés que nous étions, les vivres diminuaient à vue d'œil.
Je proposai alors aux deux jeunes gens un voyage d'exploration dansl'ile. C’était véritablement pour nous un voyage d'exploration. Nul des naufragés n'avait mis le pied sur ce sol. Inhabité à la première vue, il pouvait renfermer une population qui eût intérêt à se cacher. La mer Rouge était infestée de corsaires, si des voleurs à la barque méritent ce nom. D'un autre côté, il fallait laisser bonne garde autour des marchandises.
Il fut convenu que les deux jeunes princes et moi nous nous mettrions à la tête de la colonne d'exploration. On nous donna une vinglaine de nègres qui prirent chacun une lance dans le cas où nous rencontrerions l'ennemi, et une outre dans le cas où nous trouverions de l'eau, Ces nègres, Nigritiens pour la plupart, étaient de force herculéenne, très-braves et surtout excellents nageurs. Trois ou quatre passagers, armés aussi de lances, vinrent avec nous. Les deux princes, Stlim et moi, avions seuls des armes de chasse. Ma poudre, au reste, ne s'était conservée que
parce quelle était dans des boîtes de fer-blanc.
Nous nous mimes en marche vers quatre ou cing heures du matin, et nous commencames pendant une bonne demi-lieue au moms à gravir la montagne sur un terrain trés-accidenté. Le sol se composait de silex et de calcaire, ce quirendait la marche trésdifficile. Dans les interstices des roches poussaient des mimosas et des jujubiers. J’y reconnus beaucoup de jusquiames que les Arabes appellent sekran, — ivresse. ;
On comprend qu’il n’y avait pas de route tracée. Chacun marchait à sa fantaisie, à peu près d’ailleurs comme on marche en chasse, Pendant deux ou irois heures nous ne fimes lever que des pelits oiseaux, des gerboises, et des rats de Pharaon. De place en place nous trouvions d'immenses fourmilières habitées par d'énormes fourmis noires tachetées de blanc. Puis, dans des creux de rochers, des ruches à miel. C'était déjà pour nous une grande trouvaille. On déchira des morceaux de linge, on les attacha aux broussailles environnantes pour les retrouver au besoin.
Un peu pius loin, nous trouvames des empreintes d’hyène et de chacal. C'était un joyeux signe. S'il y avait des carnivores, il y avait du gibier et de l’eau. On connaît l'adresse des nègres à suivre les pistes, Celles des hyènes et des chacalsles conduisirentcomme je m’y atlendais, sur des traces de gazelles. Au bout d’un certain temps, elles devinrent très-nombreuses.
Devant nous s'élendaient des vallées couvertes d'avoine sauvage que les Arabes désignent du nom générigue de hachich. Nous entrames dans ces avoines, et à deux cents pas de nous bondit une bande d’une trentaine de gazelles qui disparurent en quelques instants. On suivit leur trace, qui nous conduisit à l'endroit le plus profond de la vallée; nous y trouvames un petit lac adossé à une montagne à pic, et qui semblait par une voûte pencher sous celte montagne. L'eau était excellente. Toute la rive de ce pelit lac, qui pouvait avoir une centaine de mètres de long, était labourée par les pieds des oiseaux aquatiques et par les pattes des gazelles, des hyènes et des chacals ; tout autour poussaient d'immenses jones et des préles touffus; la voûte qui surplombait pouvait avoir douze ou quinze pieds de haut.
Nous jetames des pierres dans le lac pour sonder sa profondeur, nos nègres n’osaient point se mettre à la nage, Nous fimes envoler plusieurs oiseaux ichthyophages, preuve que le lac nourrissait du poisson. Nous tuames deux ou trois poules d’eau. Il y en avait des quantités. Mais, au bruit de nos coups de fusil, elles s’enfoncérent et disparurent sous la voûte. Nous trouvames aussi des crabes de toute dimension, depuis l’araignée jusqu'au tourteau, et de peliles tortues pas plus grosses que le pouce.
Le coup d'œil était des plus pilloresques. Si nous avions pu nous installer là, nous eussions été d'une facon bien autrement confortable qu'au bord de la mer. Nous entendimes aussi siffler quelques merles, mais sans les voir.
On commenca par remplir les outres, et l'on coupa des perches pour les suspendre. Les perehes, rendues au campement, nous fourniraient en outre du bois à brüler.
Ce jour là nous n'allâmes pas plus loin; nous avions trouvé ce que nous cherchions, de l'eau et du gibier. Nous avions hile de reporter celte bonne nouvelle à nos compagnons d'infortune. Nous revinmes par le méme chemin et en suivant notre propre piste, Notre arrivée fut un triomphe. Nous apportions cette grande nécessité de l'Orient, que ne comprendront jamais les hommes du Nord ; nous apportions de l'eau.
Quant à Sélim, toujours enragé chasseur et marcheur infaligable, il nous avait demandé la perinis-
sion de poursuivre sa Chasse, et il était resté avec un nésre. 3
Une partie de l’eau que nous apportions servit à laver le riz gâté par l’eau de mer, et les femmes se mirent au pilaw et aux galettes de millet. Le repas fut excellent et des plus joyeux, les femmes chantant et dansant, les hommes fumant et les regardant, La Géorgienne, objet d’une déférence toute particulière, semblait la reine des esclaves et faisait de la musique avec sa guzla. Le Djebel-Sokar n'avait jamais vu pa=
reille fête. Elle dura jusqu’à deux heures du matin.
Sélim arriva au jour. il rapportait deux gazelles qu'il avait tuées à l'affût près du lac. Il en avait vu plus de cent. Chacun se contenta d'un petit morceau de gazelle. Les esclaves rongérent les os.
Le lendemain, je restai pour faire prendre l'air à mes malles; mais je donnai de la poudre et des chevrotines à Sélim, qui répartit avec trois ou quatre Arabes et autant de négres. Le capitaine, qui voulait voir le lac, fut de l'expédition. Cette fois, sans aller jusqu'à l'extrémité de Pile, on poussa cependant une lieue ou deux au delà du lac. On trouva encore de grandes mares d'eau visitées aussi par du gibier et par des carnivores. On rapporta des gazelles et deux ou trois petits singes, de l’espèce des singes voleurs dont j'ai parlé. On avait en outre tué quelques oiseaux qui appartenaient ata famille des échassiers. Le retour fut le signal d’une nouvelle fête pareille à celle de la veille.
Quelques esclaves étaient malades, atteints de ces fièvres qui ne pardonnent guère, aux nègres surtout. Le mal de mer avait redoublé leur maladie. Deux ou trois moururent et furent enterrés sur ce coin de terre qui semblait réclamer le payement de son hospitalité.
Pendant que les chasseurs rapportaient des gazelles et des poules d’eau, les pêcheurs s'étaient mis en campagne, les uns avec des lignes improvisées, les autres avec ces filets dont il y a toujours un certain nombre à bord des petits bâtiments arabes. Seulement ils avaient maille à partir avec les goëlands, qui venaient littéralement leur arracher le poisson des mains. C'étaient au reste de véritables pêche miraculeuses : on avait du poisson à n’en savoir di faire. La façon de le cuire était on ne peut plus primitive : on le faisait griller sur le charbon. Les délicats, dont je faisais partie, ainsi que les deux chérifs, inventaient des sauces avec des oignons, du vinaigre, du sel, du poivre, du gingembre, du piment et de l'ail. J'étais le seul qui eût du vinaigre. Les Arabes tolèrent le vin du moment où il est devenu vinaigre, Ils étaient très-friands du mien, et le buvaient par petits verres. Le vin qui entre en Algérie, en Afrique eten Egypte, est inscrit comme vinaigre, et paye l'entrée sous ce titre modeste. «
La Géorgienne voulut fournir son contingent de douceurs. Elle fit des crêpes.
Le dixième ou onzième jour, le vent étant toujours contraire, je repris la conduite d'une nouvelle expédition destinée a s'avancer plus profondément vers l'ouest, Nous fimes une halte et nous déjeundmes au lac. Rien de plus frugal qu'un semblable déjeuner. Il se compose d'une galette de pain frais, de quelques dattes et d'une tasse de café, Vers trois heures, nous nous remimes en roule, suivant toujours des pistes de gazelles, mais sans jamais en pouvoir tirer au départ.
A deux lieues au dela du lac, à peu près, un de nos hommes nous appela, Un pied d'homme était marqué sur le sable, C'était un pied nu, Les nègres accoururent, éntourèrent la trace et l'examinérent. Les nègres connaissent tous les pieds, ils peuvent dire, à l'inspection d'une trace, si c'est un nègre, un Arabe ou un Européen qui a passé par la. Et cependant les nôlres n'étaient point d'accord sur ce pied. Ce n'était
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pas non plus un pied dé nègre. Sans la distance qui nous séparait de Souakem, cirquante lieues à peu près, ils eussent juré que c'était un pied de Barbérin.
Nous résolûmes de vérifier le mystère. L’empreinte était fraîche, et, venantde l’ouest, retournait à l’ouest. C'était évidemment un homme qui, comme nous, poussait une reconnaissance. Nos nègres se mirent sur sa trace. Arrivés sur une hauteur, nous vimes la mer à une demi-lieue devant nous. Le long de la côte, nous distinguâmes d’abord de petites embarcations péchant sur les côtes. La disposition de l’île les abritait. Nous descendimes vers elles. A leurs voiles en nattes et à la forme de leurs embarcations, nos nègres reconnurent des pécheurs de Souakem.
En nous voyant arriver, ils eurent de nous la méme peur que nous avions ene deux, etils se mirent sur leurs gardes. En Orient, on ne saborde jamais qu’avec Certaines précautions. On se héla, on échangea des explications, et l'on finit par se connaitre. Ils faisaient cinquante lieues pour venir pêcher au Djebel-Sokar. Surpris par la tempête, ils ne pouvaient pas retourner chez eux. Plus malheureux que nous, ils avaient épuisé toute leur eau et ne connaissaient pas le lac. Le Barbérin dont nous avions découvert la trace était allé à la déconverte d’une source, d'un ruisseau, dune citerne, d'un puits quelconque, mais il n'avait rien trouvé. Comme nous ne craignions pas qu'ils épuisassent le lac, nous leur fimes part de notre secret. C'était tout simplement la vie pour ces braves gens, qui ne pouvaient retourner sur la côte de Nubie et qui mouraient de soif. :
Nous ftimes dans cette excursion deux jours absents. Lorsque nous revinmes au campement, nous trouvämes toutes les provisions épnisées. Toutes nos ressources furent donc la Chasse et fa pêche.
Enfin, le dix-seplième jour, le vent faiblit et parut devenir favorable. Le nacoda, de son côté, prétendit que, selon ses calculs, nous nedevions plus rien avoir à craindre du vent du sud-est, et que nous souperions le soir à Moka. ~
Le 29 février, nous mimes donc à la voile dès le point du jour.
Tout parut en effet, jusqu'à trois heures de l'aprèsmidi, seconder les prédictions du nacoda. Nous apercevions déjà Moka et sa forêt de palmiers, quand tout à, coup un ouragan, accompagné d'une pluie battante, fondit sur nous venant de la mer des Indes.
I] y eut une heure d’effroyable lutte, une heure pendant laquelle nous fûmes tous entre la vie et la mort. Au premier coup de vent, les voiles avaient élé déchirées, les focs enlevés. Une lame démonta le gouvernail de ses gonds. Le bâtiment commença à tourner sur lui-même. Pendant ce temps, la nuit venait et Jes ténèbres redoublaient le danger. Malgré la haute mer, deux nègres, excellents nageurs, se dévoutrent, Le gouvernail fut ratlrapé et remis en place.
Alors comme la premiére fois, on forca le nacoda à virer de bord et à courir avec le vent. La tempête nous emporla comme une boue.
La mer était furicuse, Un fait donnera idée de la violence des vagues. Une chaloupe que nous trainions à la remorque avec une corde fut lancée de l'arrière à l'avant par dessus le boulre, et, dans sa course ra pide comme celle d'un boulet, atteignit le timonier,
u'elle tua raide, Le timonier était sur la dunetle près
enous, au milieu de nous; seulement il était de- Hout et nous couchés. C'est ce qui le perdit et nous sauva. On releva le malheureux, mais, comme je l'ai dit, il était mort. Le cadavre fut transporté à l'avant, on le conservait pour l'enterrer à la premiére terre où l'on aborderait, Les deux derviches en eurent la garde, et le nacoda, qui avait perdu la tôle où à peu près, et qui ne cessait de répôter
qu'il était victimedu mauvais œil, prit la place du timonier.
La nuit se passa ainsi.
Le lendemain au jour, nous reconntiines que nous avions passé Hodeida dans fa nuit; al n'y avait pas dautre parti à prendre que de rentrer à Hodeida. Seulement, ce n’était pas chose facile.
Enfin, vers ‘es trois heures de l'après-midi, nous arrivames au mouillage d'Hodeïda.
Le chérif nous attendait sur le quai. Il était dans de mortelles angoisses. Il avait recu des nouvelles de Moka où naturellement on ne nous avait pas vus. Abou-Taleb nous croyait donc naufragés, noyés, mangés par les poissons. Comme l'angoisse des deux jeunes gens avait été non moins grande que la sienne, ils jurèrent entre les mains de leur père et de leur oncle que c'était la première, mais aussi la dernière fois que, pouvant aller à un endroit quelconque par terre, ils se risqueraient à y aller par eau.
Nous voilà donc de nouveau revenus à Hodeïda et réinstallés dans notre maison de Dér-el-Dief, c'est-àdire dans la maison de l'hospitalité.
Le lendemain du jour de mon arrivée, Hadji-Soliman se présenta de nouveau devant moi. Le drôle, comme on voit, avait la rage de me poursuivre. Cette fois, il venait m’annoncer qu'un de, mes compatriotes, vénant de l’intérieur, se trouvait à Hodeïda. Je lui deinandai ce qu’il était; il me répondit qu'il était médecin. Je lui demandai comment il s'appelait; il s'appelait Yusuf. Cela ne m’apprenait absolument rien.
En Orient, tous les Francs sont médecins, et tous les Joseph s'appellent Yusuf. Je lui demandai où il logeait. Sur ce point, j'eus une réponse plus satisfaisante : il logeait chez un Turc de ma connaissance, nommé lui-même Yusuf-Effendi. Ce Ture était trèsriche. Ancien employé du pacha d'Egypte à Moka, il aimait beaucoup les Européens. Il s'était fixé à Hodeida, et était le chef de la douane. Il possédait une parfaite réputation de charité. Il avait plusieurs habitations à Hodeïda, et avait logé mon compatriote dans une de ses maisons.
J'étais curieux de revoir un compatriote. Je pris donc Hadji-Soliman pour guide et me rendis à la maison de Yusuf-Effendi, Le Français était non-seulement un compatriote, mais une connaissance. C'élait Arnaud, le célébre et intrépide voyageur qui a le premier visité les ruines de l’ancienne Saba. Je l'avais vu à Djedda, revenant déjà d'un premier voyage dans l'Yémen, 11 habitait seul avec un domestique l'immense maison. Je le trouvai couché sur une natte, les yeux couverts d'une étolfe noire; le soleil et la réverbération du sable l'avaient presque aveuglé. IL était convaincu que sa vue était perdue à tout jamais. Il élait en ouWe atteint d'une de ces affections moroles bien autrement dangereuses que les affections physiques, attendu qu'elles ont leur siège, non pas même dans l'imaginalion, mais dans le cœur, Il s'en allait mourant,
Ma présence lui fat une grande consolation. Tl ne pouvait plus me voir, mais il pouvait encore m'entendre, A ma voix il se ranima, Il venait de faire un voyage périlleux, terrible, presque impossible. Il venail de visiter dans le Mareb l'emplacement de l'ancienne Saba, la Saba de la reine Nicaulis, qui, nous le répétons, je crois, fit le fameux voyage de Jérusalem pour visiter Salomon.
Il avait recueilli plusieurs inscriptions himmyarites, c'est-üdire datant des premiers Arabes; puis, régularisant la science, il était remonté à cet alphabet