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inconnu. Il en avait, à Sana, fait graver par un juif chaque lettre sur un petit cachet de cuivre.
Pour arriver là, il avait, comme Caillé dans son voyage à Tombouctou, non-seulement affronté des dangers dont on ne peut avoir l'idée, mais encore subi toutes les tortures que le peuple le plus fanatique de l'Orient peut faire subir à un roum, c'est-à-dire à un chrétien. Il s'était fait le médecin des uns, le valet des autres. Pris plus d’une fois pour espion, surtout quand on le vit copier les inscriptions des ruines, il avait failli vingt fois être décapité, empalé, assassiné. Limam de Sana l'avait exploité comme médecin, et lui avait fait traiter toute sa famille, puis, au lieu de lui ouvrir les chemins du Mareb, il lui avait suscité mille obstacles qu’Arnaud avait vaincus à force de courage et de ruse.
Les Arabes, qui ne peuvent pas comprendre notre curiosité pour les ruines, prennent chaque voyageur pour un chercheur de trésors. Selon eux, les Francs ne vont en Orient que pour fouiller la terre, profaner les tombeaux, piller le sol. Les Arabes distingués ont l'air de rire de ce préjugé populaire, et le partagent comme les autres, de sorte que le voyageur franc ne peut altendre de soutien d'aucune classe de la société, tandis qu’il trouve la persécution dans toutes.
A son retour, les chérifs des localités où il avait passé l'avaient exploité à leur tour, les uns en se servant de lui comme médecin, les autres en obtenant de lui des renseignements politiques. A Beit-el-Fakih, il avait été retenu de force par le chérif Ali, malade d’une inflammation d’entrailles, Enfinils’étaitéchappé par ruse. Annonçant une excursion dans les montanes, où il devait trouver des simples nécessaires à la guérison du chérif Ali, il avait mis son âne au galop, et avait fui à Hodeïda, distante de sept lieues de Beitel-Fakih.
Mais là il était sous la pression d'une crainte incessante : c’est que le chérif Ali, frère du chérif Hussein, et par conséquent du chérif Abou-Taleb, ne le réclamat, et que le chérif Abou-Taleb ne fit droit à cette réclamation. On juge donc combien, en pareille circonstance, mon intermédiaire était chose importante pour Arnaud. Déjà il avait pu s’apercevoir du mauvais vouloir d’Abou-Taleb, et il s'attendait à tout moment à être arrêté.
Le vent était bon pour Djedda, où il voulait aller, puisqu'il était mauvais pour nous qui voulions aller à Moka; eh bien! quoique depuis trois jours il fit toutes sortes d'instances pour avoir une barque, il n'en pouvait venir à bout. Je le quittai en lui offrant ma bourse, dont il n'avait pas besoin, et ma protection près du chérif, qui lui était bien autrement nécessaire.
J'abordai franchement la question avec Abou-Taleb. Les soupçons d’Arnaud étaient parfaitement motivés. Abou-Taleb fut très-contrarié que mon intention parût être de me mêler de cette affaire.
— Tu connais donc le roumi?
— Oui, lui répondis-je.
— Et tu L'y intéresses?
— C'est non-seulement un compatriote, mais un savant homme, mais un excellent homme.
— S'il est si savant, comment n'a-t-1l pas guéri mon frère?
— Parce que ton frère n'a pas suivi ses ordonnances.
Il secoua la téte.
— Tiens, dit-il, ne me demande rien pour le roumi, je serais forcé de te refuser.
— Mais, enfin, pourquoi cela?
— Non-seulement mon frère n'a pas élè guéri, mais encore il est mort.
— Mort?
— Oui, j'en reçois la nouvelle ce matin.
— Maktoub! c'était écrit, répondis-je.
Mais cet axiome du fatalisme ne consolait pas Abou- Taleb. Je vis qu’en tout cas mon temps serait mal choisi pour insister. Je me retirai, me promettant de revenir à la charge.
J'allai trouver Yusuf-Effendi, que les Arabes appelaient plus spécialement Hadji-Yusuf. Par bonheur pour Arnaud, c'était l’homme le plus influent sur la population. Lui me montra la vérité sous son point de vue réel.
La position d'Arnaud était en effet très-mauvaise, plus mauvaise qu’il ne se l’imaginait lui-même, quoique, comme nous l'avons vu, il ne s’illusionnât pas. De tous côtés il y avait clameur publique contre lui. Pour justifier de moyens d'existence, il faisait tenir par son domestique une petite boutique au bazar. Cette petite boutique offrait pour deux ou trois cents francs de valeurs. La marchandise qui la meublait consistait en cire de l'Yémen, en allumettes chimiques, en cardes à carder la laine, en briquets, en sandales, en pierres à feu et autres babioles de ce genre. Or, le malheur voulut que sur ces entrefaites on signalat dans le faubourg d’Hodeida sept ou huit incendies dont les causes restaient inconnues.
On sait ce que c’est que les incendies en Orient. Personne ne s'occupe d’éteindre; on ne songe qu'à sauver les effets les plus précieux, tandis que les femmes jettent des cris effroyables et sur un mode étrange et sauvage on ne peut plus saisissant, plus que saisis sant, accablant. Rien ne peut donner en France une idée de ces maisons qui flambent, de ces femmes qui s'arrachent les cheveux en emportant leurs enfants comme {a Medée de Delacroix, de toute cette population qui craignant que l'incendie ne gagne, ce que l'incendie ne manque jamais de faire, se jette tout en émoi hors des maisons, crie et hurle à son tour.
C’est un effroyable spectacle, un sabbat, une vue de l'enfer.
A ces cris des femmes, les hommes accourent, et, comme l’eau manque toujours, à coups de hache on tombe sur la première maison venue, pour l’abattre, eten l’abattant couper l'incendie. Alors les cris des propriétaires de la maison qu'on abat se mêlent aux cris des propriétaires des maisons qui brûlent. Or, on comprend que dans toute cette échauffourée, si l'on désigne quelqu'un, coupable ou non, ce quelqu'un, avant d'avoir pu placer un mot de justification, est d’abord mis en pièces.
Maintenant, voici ce qui arriva. Un jour qu’Arnaud était au bazar, un derviche, qui voulait s’éclairer le soir, mais qui ne voulait pas payer son éclairage, profita du privilége qu'ont les derviches, de tout prendre pour rien, et prit un paquet de bougies à la boutique d’Arnaud. Arnaud avait vu beaucoup de derviches dans sa vie, et les individus n'avaient pas gagné à l'étude de la masse; il connaissait leur hardiesse à s'imposer comme personnages saints, mais, n'ayant aucun motif de croire à leur sainteté, il était résolu à ne pas souffrir leur maraudage. Ll en résulla qu’il réclama à son derviche le prix de son paquet de bougies.
Le derviche trouva la réclamation on ne peut plus impertinente. Il se mit à crier au sacrilége. Aux cris du derviche, la population s'amassa. Mais, avant qu'elle se fût amassée, Arnaud lui avait déjà caressé les épaules de quelques coups de canne. Ce traitement inoui ne calma point le voleur, mais au contraire l'exaspéra outre mesure. Une idée heureuse lui passa par l'esprit : c'était d'accuser Arnaud d'être l'incendiaire.
Arnaud allait tous les jours faire une pelile promenade au faubourg, et là il était, comme partout, connu sous le nom de rowme.
A peine l'accusation fut-elle formulée contre lui, qu'il vit bien qu'il n'y avait pour lui d'autre salut que dans la fuite. De là à la maison de Yusuf-Effendi, ily
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avait au moins un quart de lieue. Il s'agissait pour un homme affaibli, presque aveugle, de gagner cet asile. Arnaud s’élanga par les rues tortueuses qu'il conuaissait heureusement, allant presque tous les jours au bazar. Mais hommes, femmes, enfants, chiens se mirent à sa poursuite. Les hommes vociféraient, les femmes criaient, les enfants piaillaient, les chiens aboyaient.
Les sandales d’Arnaud, qui ne sont pas la chaussure habituelle des Européens, retardaient sa marche. On n'osait l'assassiner, tout roumi qu'il fût, mais chacun lui jetait ce qu'il avait sous la main, celui-ci des bouteilles, celui-là des pierres ; qui un vieux pot, qui des œufs. Ce fut une providence qu'il parvint à gagner la maison de Yusuf-Effendi, où on le laissa entrer et dont il s'empressa de fermer la porte derrière lui.
Alors les cris redoublèrent. Plus de cinq mille personnes encombraient la place, demandant le roumi, le sacrilége, l’incendiaire. Par bonheur, Yusuf-Effendi n'était pas superstitieux et était brave. Il parut à la fenêtre, déclara qu’il connaissait Arnaud, que c'était un honnête homme et non pas un sacrilége et un incendiaire, qu’il le prenait en conséquence sous sa protection, et que quiconque le toucherait l'aurait frappé lui-même.
On insistait de la rue. Arnaud était décidé à se livrer pour ne pas compromettre son hôte. Mais celuici s’y opposa absolument, disant qu'il répondait de tout, et que dans une heure il n’y aurait pas une seule personne sur la place. En effet, à force de raisonnements, de supplications, de menaces, la place fut évacuée. Seulement, pendant ce temps, on pillait Ja boutique, et l'on mettait en morceaux les pauvres planches qui la composaient.
Le chérif, déjà mal disposé, comme on sait, contre Arnaud, entendit tout ce bruit, s’informa et apprit ce qui s'était passé. Seulement il l'apprit, non pas au point de vue de la vérité, mais au point de vue de l'accusation. [1 envoya des chaousses chez Yusuf- Effendi pour prendre Arnaud et l’amener au palais. Il n’y avait pas moyen de retenir Arnaud, mais Yusuf- Effendi l'accompagna.
{I fallut traverser une seconde fois une partie de la ville, de sorte que l’émeute, dispersée, se groupa de nouveau autour d’Arnaud et de Yusuf-Effendi. Ceuxci entrérent au palais. Toute la populace attendit. Elle ne doutait pas qu’Abou-Taleb ne lui donnat le roumi pour le pendre. Abou-Taleb, au fond du cœur, ne demandait pas mieux.
Hadji-Soliman était accouru chez moi, m'avait prévenu, amplifiant encore le danger, si c'était possible. J'accourus au palais. J’arrivai d'un côté, tandis que Yusuf-Effendi et Arnaud arrivaient de l'autre. Abou-Taleb fit conduire Arnaud devant lui et Vinterrogea.
Pourquoi étatt-il venu en Egypte? Pourquoi était-il venu dans l'Yémen? Pourquoi était-il allé dans le Mareb? .
Arnaud répondit qu'il était venu en Egypte appelé par Méhémet-Ali, qui l'avait attaché en qualité de médecin à un de ses régiments ; que lorsque Méhémet- Ali avait été obligé de quitter le Hedjaz et l'Yémen, il était reslé et avait établi à Djedda un petit commerce; que son associé l'avait ruiné; qu'alors il avail résolu d'aller s'établir à Sana; qu'à Sana, n'ayant rien trouvé à faire, il élait revenu pour retourner à Djedda, d'où, grâce à des amis qu'il avait dans celte ville, il espérail pouvoir gagner son pays, c'est-à-dire la France,
Ce furent ces derniers mots qui firent le plus d'effet sur Abou-Taleb. Les Français jouissent en Orient d'une certaine supériorité sur les autres Europrens. IL savait combien le cheérif Hussein estimait les Fran
cais, et, en présence du jeune prince son fils, il hésitait à être lout à fait injuste envers Arnaud.
Il fut donc décidé qu’Arnaud resterait chez Yusuf- Effendi jusqu’au moment où l’on trouverait une occasion de lui faire gagner Djedda. De plus, comme Yusuf-Effendi et moi lui avions raconté la science d’Arnaud, il résolut d'y avoir recours. Il le garda un instant près de lui, et lui demanda un remède contre un mal dont il était affecté. Arnaud était habitué à ces sortes de demandes. Il lui répondit qu’il lui con fectionnerait des pilules et les lui enverrait le lendemain : ce fut ma pharmacie qui fournit les ingrédients nécessaires. Le lendemain, il jui porta les pilules luimême; les pilules avaient besoin d’être accompagnées d’un régime sévère.
Le surlendemain, je me trouvai avec Abou-Taleb. Il me raconta la consultation, que je savais aussi bien que lui. Je renchéris sur toutes les recommandations d’Arnaud, lui assurant que, s’il voulait les suivre, il s’en trouverait à merveille. Abou-Taleb le promit.
Puisque nous avons raconté l'aventure d'Arnaud, suivons-le tout de suite jusqu’en France.
L’entrevue entre Arnaud et le chérif Abou-Taleb avait porté ses fruits. D’irrilé que le prince était d’abord contre lui, il était passé à une apparence d’intérét. Un mieux qui se manifesta dans la santé du chérif acheva de relever la cause du médecin franc.
Cependant, comme il n’y avait dans le port d'Hodeida que des bâtiments allant dans le sens opposé à celui que devait suivre Arnaud, il fut forcé d'attendre, Ce fut un bonheur pour moi au reste. La fièvre dont J'avais failli mourir à Abou-Arich me reprit avec une effroyable violence. Arnaud accourut près de mon lit et me soigna. Comme jignorais pour combien de temps j'étais au lit, je priai les deux jeunes princes de ne pas se croire obligés de prendre racine à Hodeida. En conséquence, ils serendirent à mes instances et partirent pour Moka, afin de m’y précéder près de leur oncle, le chérif Heïder, qui nous attendait depuis plus d’un mois.
On ne peut se faire une idée du bien que fait au chevet dun malade luttant avec la mort, à cinq ou six cents lieues de son pays, la présence d'un compatriole. Le désir de parler la langue maternelle devient alors un irrésistible besoin, et je suis convaincu que la moitié des voyageurs, morts loin de leur pays, sont morts de tristesse et d'isolement. Aujourd'hui encore, je me souviens de ces longues et douces causeries avec bonheur. La souffrance a disparu, mais le bienêtre que répandait en moi celle voix consolatrice est aussi présent à ma pensée que si j’entendais encore Arnaud me parler de notre chère France. Je ne saurais comparer la sensation que j'éprouvais qu'à celte ravivante fraîcheur qui s'infiltre dans les veines d'un homme harassé de fatigue, au moment où 1l se plonge, à l'ombre de grands arbres, dans une eau fraiche, murmurante et limpide.
Mon indisposition dura une quinzaine de jours. Pendant ces quinze jours, Arnaud eut pour moi des soins fraternels, me servant le jour, passant auprès de moi ses nuils comme une garde-malade, et, au milieu de tout cela, me parlant de son voyage avec un enthousiasme que moi seul, qui connaissais sa froideur habituelle, pouvais comprendre, et que je compris si bien que la rage m’en prità mon tour et que je le fis plus tard, à travers mille dangers, tout musulman que j'étais.
Eofin je me retrouvai sur pied, à la grande salis= faction d'Abou-Taleb. Pendant ma maladie, j'avais eu, par Yusuf-Effendi, des nouvelles d'Abou-Arich. Le chérif Hussein n'avait point renoncé à l'espoir de me voir revenir à lui, et avait employé Yusul-Effendt à celle négociation, Mais mon paru était parlatement urroté, d'élus pris d'une fièvre bien autrement ai
dente et irrésistible que celle que je venais de couper avec du sulfate de quinine : j'étais pris de la rage des voyages. ue
Lorsque je me trouvai assez bien pour partir, j'annoncai au chérif mon désir de me mettre en route et de rejoindre les deux jeunes princes dont nous avions appris l'heureuse arrivée à Moka. Cette fois, il était bien décidé que j'irais par terre, et, comme mes chevaux étaient partis pour Moka avec Mohammed, Abou- Taleb mit ses dromadaires à ma disposition.
Je partis le 45 mars, laissant à Hodeida Arnaud en parfaite sûreté. Le chérif m'avait engagé sa parole qu'il le laisserait partir à la première occasion. Cette occasion se fit encore attendre dix ou douze jours après mon départ.
Enfin un petit bâtiment de la localité appareilla pour Djedda, et, sur la demande du chérif, denna passage à Arnaud, et à son âne et à ses inscriptions. Son ane et ses inscriptions, C'était tout ce qu'il avait sauvé du pillage de sa boutique. Il est vrai que, sur son estimation, le chérif lui avait fait rendre la valeur des objets volés, brisés ou gâtés. Mais Arnaud était tellement homme de conscience que, rendu maitre des indemnités qui lui étaient dues, il avait tout estimé au-dessous plutôt qu'au-dessus de sa valeur.
La mer élait mauvaise. Le boutre était un coureur, saya. Sa faiblesse l'empêchait de prendre la haute mer: il devait donc suivre les côtes, marcher plus lentement, et s'arrêter tous les soirs dans quelque crique, de peur de donner, dans les ténèbres, sur les récifs à fleur d’eau dont les côtes sont hérissées. Il mit dix jours à aller d'Hodeïda à Djedda. Là il trouva M. Fulgence Fresnel, le consul de France, qui l’attendait impatiemment. En effet, c'était presque sur les indications du pauvre Fresnel, cet admirable savant qui vient de mourir à Mossoul, après avoir rendu aux Européens des services dont on ne peut se faire une idée en Europe, c'était, disons-nous, presque sur ses indications qu’ Arnaud était parti.
Arnaud revenait et rapportait plus que n’avait espéré M. Fresnel, non-seulement sous le rapport de ses inscriptions et de son alphabet, mais encore au point de vue des renseignements statistiques de toute la contrée qu’il venait de parcourir, et que je fus étonné qu'il eût pu parcourir quand je repassai à peu près par les mêmes chemins que lui. Tout cela était si important au point de vue de l'archéologie et de la géographie pratique, que M. Fresnel en fit l'objet d’un rapport à l'Académie des inscriptions et helleslettres, dont il était correspondant. Le rapport fut lu, à ce que je crois, par M. Mohl.
Quant à Arnaud, il était personnellement dans un état déplorable, et il fallait se hater de le faire changer de climat. A Djedda, tous les moyens de guérison ayant échoué, il fut résolu qu’Arnaud partirait d'abord pour Alexandrie, puis pour la France, si le consul général le jugeait à propos.
M. Fresnel et ses amis de Djedda l'embarquèrent donc en le recommandant tout particulièrement au patron du boutre, Il avait en outre de M. Fresnel les leltres les plus pressantes pour le consul du Caire, qui était à cette époque M. Vattier de Bourville.
Au Caire, le mal continua d'empirer. On Venvoya à Alexandrie. Là, le consul général lui fit avoir son passage pour la France, et pourvut à tous ses besoins.
Arnaud débarqua à Marseille avec son âne. Quant à ses inscriptions et à son alphabet, ils étaient déjà à l'Académie, I était des environs de Montpellier, je crois. Il regagna son pays, et retrouva sa famille. Alors tout alla de mieux en mieux, moral et physique,
L'Académie avait fait un rapport favorable. Son alphabet avait été imprimé à l'imprimerie royale, et ses inscriptions reproduites. Arnaud partit pour Paris.
ignore comment l'âne y vint; mais ce que je sais, c’est que le Jardin des Plantes s'en enrichit. Je l'y ai vu, et je crois même qu'il y est encore. Assez bien accueilli, Arnaud resta deux ou trois mois à Paris. On reconnut en lui un homme modeste qui avait énormément vu et qui cependant n'avait aucun orgueil. 0 onna une mission politique et commerciale dans les contrées qui avoisinent la mer Rouge. Arnaud repartit, et s'acquilta honorablement de sa mission.
En 1849, nous nous retrouvames à Paris, Arnaud, Wayssières et moi. Ils venaient rendre compte de tout ce qu'ils avaient fait, rapportant une magnifique collection de quadrupèdes, d'oiseaux, de coquillages et de végétaux. j
A l'époque où nous nous retrouvâmes, ils étaient en querelle avec le Jardin des Plantes, qui, après avoir puisé à pleines mains dans leur collection, ne leur offrait pas, selon eux, un prix suflisant des objets choisis par messieurs les savants. Leur séjour cependant s'était prolongé au dela de leurs prévisions. Il en résulta qu'ils furent bientôt dans la nécessité de vendre à des particuliers, et à quelque prix que ce fût, les objets qu’ils avaient refusés au Jardin des Plantes, et que le Jardin des Plantes, au reste, racheta presque immédiatement de ceux qui s’en étaient rendus acquéreurs. ;
Je les laissai à Paris. Je partais pour Tunis avec l'intention de traverser l'Afrique, de la Méditerranée au cap de Bonne-Espérance. Je les avais quittés en leur souhaitant un succès qu'ils avaient, Dieu merci, largement mérité. Mais mon souhait ne leur porta point bonheur. |
A mon retour en 4852, j'appris qu’Arnaud avait rejoint son frère à Médeah, où il habitait avec lui.
Et, en effet, tel est le sort des voyageurs, de ces missionnaires de la science qui, sans avoir le but céleste des missionnaires de la religion, ont si souvent la même fin qu'eux : le martyre.
Jetez les yeux sur les mers de l'Océanie, jetez les yeux sur les sables de l'Afrique! Cook est assassiné à Owyhee; La Peyrouse disparaît dans l'archipel Wanikoro; Levaillant ruine sa fortune et sa santé pour se voir nier toutes ses découvertes, même l'existence de la girafe; Mungo-Park cesse de donner de ses nouvelles aux environs de la ville de Boussa, et l'on n’en entend jamais reparler; Bruce engloutit sur le chemin des sources du Nil, vainement cherchées, sa fortune, amassée dans le commerce, et meurt fou; Caillé pénètre le premier jusqu’à Tombouctou; après dix ans de fatigues, d'obstacles, d'abandom il revient en France, et meurt des suites d'une maladie rapportée d'Afrique; Oudney est mort de fièvre pernicieuse dans le Soudan; un des frères Lander tombe sur les rives du Niger, et ne se relève pas; le major Ling et Denham entrent en Nigritie, et n’en sortent plus; Richardson parvient jusqu'au lac Tchad, et meurt; Sainte-Croix Pajot a sa tombe à Tâës, Victor Jacquemont à Bombay, Hommaire de Hell à Ispahan; Maizans est torturé sur la côte du Zanguébar; Franklin est pris dans les glaces du pore Nord; Bellot perd la vie en le cherchant; Arnaud vit misérablement près de son frère, sans lequel it ne vivrait plus.
On pourrait en citer cent autres encore. La liste est longue et douloureuse! Dieu fasse paix aux morts et donne courage aux vivants! Tl faut que l'œuvre s'accomplisse, malgré lingratitude des contemporains et l'insouciance de la publicité.
Il y a des hommes qui voient et qui verront éternellement, la nuit, la colonne de feu; le jour, la colonne de fumée, et qui la suivront, à travers tous les obstacles, jusqu'à celte terre promise et toujours donnée : la tombel
Revenons à la route d’ Hodeida à Moka, sur laquelle,
le 15 mars, je chemine avec les dromadaires d’Abou- Taleb. Une petite caravane de marchands, me voyant sous la protection immédiate du chérif, s'était adjointe à moi. Comme toujours, nous partimes le soir, suivant la direction de Beit-el-Fakih.
Après avoir quitté le Rabat, qui s'étend de ce côté, et qui ne se compose que d’une longue rue, siége d’un marché plus important que celui de la ville, attendu que les marchands n’ont pas de droils à payer, nous entrames dans une vaste plaine, ou plutôt dans un immense maquis couvert de nabaks et de mimosas.
Le lieu est célébre par les assassinats qui y ont eu lieu à plusieurs époques. C’est à | Yémen ce que Viterbe est à la route de Rome. Il est rare qu’une caravane y passe sans avoir un coup de fusil à faire. Au reste, nous étions prévenus. Le chérif Abou-Taleb m'avait donné une escorte de quinze hommes; notre caravane se composait d'une vingtaine de marchands; nous élions bien armés et nous tenions sur nos gardes.
On ne pouvait marcher qu'un à un, mais dans un sentier parfaitement tracé. En certains endroits, nos dromadaires traversaient des mares d’eau, résultat d'un grand orage qui avait éclaté la veille. Au fur et à mesure que nous nous éloignions, la nuit s'épaississait, et l’on entendait le bruit des vagues qui allait s’éleignant.
Il était rare que l’on fit un quart de lieue sans que l’on rencontrât quelque tas de pierres indiquant une sépulture. Ces tumuli vont toujours s’augmentant, chaque passant regardant comme devoir religieux d’y jeter son caillou. On peut, d'après la hauteur de ces tumuli, calculer l'époque de l'assassinat.
Presque toujours, près de ces sépultures sauvages, s'élève un petit arbre couvert de chiffons bariolés, qui prend sous ce bariolage l'aspect d’un arbre de mai.
Ce sont les offrandes funèbres des femmes, qui déchirent un morceau de leur chemise, de leur jupe, de leur voile, pour le déposer sur l'autel de la mort.
L'histoire des malheureux qui dormaient sur notre route étant connue, les hommes de notre escorte se disaient entre eux, ou nous disaient & nous :
— C'est là qu’a été assassiné un tel.
Puis venait la cause de la mort. La cause la plus fréquente était le vol, Mais, outre le vol, il y avait les rixes particulières; puis la jalousie.
Toutes sortes de préjugés se rapportent aux tombes des assassinés. A certaines heures de la nuit, les spectres en sortent, les fantômes s'en échappent. Il y a pen d’Arabes qui ne vous disent, de la meilleure foi du monde, qu'ils ont vu des revenants ou des djinn. Un individu qui sifflerait la nuit dans un pareil endroit serait à l'instant même soupçonné d'évoquer les morts ou d'appeler le diable; on lui imposerait silence aussitôt.
Nous ne pouvions, bien que nos montures fussent des dromadaires de course, qu'aller au petit pas. Pour que le dromadaire marche vite, il lui faut nonseulement l'espace devant lui, mais encore l'espace à ses côtés.
De temps à autre, notre caravane grossissait. Un homme à cheval ou à dromadaire apparaissait tout à coup, sans que l'on sit d'où il sortait, suivait le même chemin que nous pendant dix minutes ou un quart d'heure, échangeait quelques mots avec les soldats de notre escorle, et disparaissait tout à coup aussi inopinément qu'il avait paru.
Ces hommes, qui tous s'approchaient de nous avec une raison de s'approcher, élaient évidemment des
éclaireurs. Mais il n’y avait rien à leur dire; ils avaient leur prétexte. Il est vrai qu'ils n’en avaient pas pour
nous quitter; mais, quand ils nous avaient quittés, il n'était plus temps de leur chercher querelle.
Le naib, lieutenant, quicommandait l’escorte, était un homme aussi brave qu'intelligent, et qui avait l'habitude de ces courses. — Il se nommait Ali. — Le naib nous mettait sur nos gardes et nous engageait à amorcer nos armes. Cette invitation s'adressait particulièrement aux Arabes. Ceux-ci, ayant des fusils à mèche, allument d'ordinaire leur mèche à mesure qu'ils amorcent. Les Arabes, avons-nous déjà dit, je crois, portent ces mèches en turban. Ellessont tressées dans le genre des fouets et faites d’une écorce d’arbre qui correspond à l’amadou. Selon qu'ils en ont besoin, ils en coupent un bout plus ou moins long.
On comprend les accidents qui arrivent avec ces sortes d'armes. Le plus fréquent, c’est que le fusil parte sans que l’homme le veuille. Le plus souvent il arrive alors qu'il tue ou blesse un chameau ou un homme de la caravane.
Nos hommes, prévenus, amorcérent donc leurs fusils et allumèrent leurs mèches. Au bout de quelques instants après cette précaution prise, Ali me dit :
— Je te laisse le commandement de mes hommes, et vais me porter en avant; je crois que nous approchons d’un mauvais passage, et, selon toute probabilité, nous allons avoir quelque chose à débatlre.
Je lui fis observer qu’il était fort imprudent à lui, qu'à son costume on reconnaissait pour un officier du chérif, de faire ainsi une pointe sans personne pour le soutenir.
Mais il me répondit :
— Dans la situation où nous sommes, ce qu'il ya de plus prudent, c’est la témérité.
Il prit aussitôt les devants, et en quelques secondes disparut dans l'obscurité. Au bout d'un quart d'heure, nous entendimes un coup de fusil. Un autre suivit immédiatement. Il était évident qu'on avait tiré sur Ali etqu'ilavaitrépondu au feu en rendant coup pour coup.
Dans la nuit, dans un lieu désert, dans les circonstances où nous nous trouvions, le bruit d'une arme à feu a son écho dans le cœur.
Nous accélérames la marche. Nous arrivämes dans une espèce de carrefour que l'on appelle Assel (le Vieux). Là, nous vimes Ali qui se débattait entre cing ou six Bédouins, à dromadaire comme lui. Ceux qui l'attaquaient avaient le visage noirci pour ne pas être reconnus. Ali était démonté et blessé, A côté de lui, sur l'herbe, gisait un cadavre déjà dépouillé de tous ses vêtements. Nous arrivames au galop sur eux.
Les brigands, à notre vue, prirent la fuite, essayant d'entraîner Ali avec eux. Plusieurs coups de fusil partirent dans les ténèbres. Portérent-ils? j'en doute; on dirait plutôt sur des ombres que sur des hommes, Nous entendions leurs cris. Ils s'encourageaient à tuer Ali, que l’un d’entre eux avait mis devant lui sur son dromadaire. Mais Ali n'était pas homme à se laisser tuer comme cela. Il avait tiré son poignard et continuait de lutter. Je laissai huit hommes à la garde des bagages. Avec le reste de l'escorte et cing ou six hommes de bonne volonté, je me mis à la poursuite des fuyards. Seulement les localités leur étaient plus familiéres qu'à moi. Ils avaient sur nous le double avantage de la connaissance des lieux et de l'obscurité.
Deux des nègres de l'escorte avaient remardns celui des Arabes qui emportait Ali. Leurs yeux habitués à l'obscurité avaient vu la lutte des deux hommes. Les deux nègres se mirent spécialement à la poursuite du Bédouin, qu'ils supposaient emporter leur chef, Ils l'atleignirent, Vattaquérent, le firent prisonnier et, triomphants, le ramenèrent avec Ali. Les autres se battaient dans plusieurs directions.
Se wae ——
On entendait les coups de fusil, qui allaient toujours s’éloignant, preuve que les voleurs continuaient de fuir. Sans nous préoccuper du mort, nous continuâmes notre route vers Drehmi; nous étions trop éloignés d’Hodeida pour y retourner. à
L'état d’Ali nécessitait de prompts secours. Il avait le bras droit cassé par une balle et un coup de lance au-dessous de l’omoplate. Le mieux était donc, comme je l'ai dit, de gagner le prochain village. Après le maquis, venaient un pays de dunes et le lit d’un torrent nommé Wadi-Abassi. De l’autre côté du torrent est un de ces cafés solitaires dont j'ai parlé. Celui-ci se nommait Abassi, comme le torrent. Nous nous y arrétames pour donner le temps à la caravane de nous rejoindre, et à ceux de nos compagnons qui s'étaient mis à la poursuite des Bédouins de nous rallier. H était environ minuit lorsque nous mimes pied à terre à la porte du café. Nous nous groupames, tout transis, autour d’un énorme feu.
Nous descendimes Ali, qui svuffrait affreusement. Par malheur, je n’avais rien sous la main que du linge, de l’eau et du sel. J'avais bien mes lanceites, mais comme, par la nature des blessures, il n’y avait point d’épanchement à craindre, il était inutile de le saigner. :
La balle avait traversé le bras; il n’y avait donc pas d’extraction à faire. Je fis des clavettes avec des branches de palmier. Je les réunis côte à côte avec des cordes, et lui en enveloppai le bras, après l'avoir remis, et avoir le mieux possible enlevé les esquilles. J'appliquai de la charpie à la double plaie, et je lui bandaiï le bras. * :
Quant au coup de lance, c'était une simple blessure. Elle était douloureuse en ce qu'elle était au défaut de l'épaule, mais elle ne présentait aucun danger.
Arrivé au carrefour où nous l’avions rejoint, il avait été attaqué par cing ou six hommes, dont lun lui avait tiré le coup de fusil qui lui avait cassé le bras et fait tomber son arme. Mais avec la main gauche il avait tiré un pistolet de sa ceinture et avait tué son adversaire. Tous alors s'étaient rués sur lui. Il allait succomber sous lenombre lorsque nous étions arrivés.
Nous restâämes trois heures à Abassi. Pendant ces trois heures, la caravane et la portion de l'escorte laissée à la poursuite des fuyards nous rallièrent. Nos hommes avaient fait un nouveau captif et repris le dromadaire d’Ali; mais il manquait deux hommes à l'appel. On essaya de les rallier par des coups de fusil tirés en l'air; personne ne répondit. Plus tard, on retrouva les deux cadavres ayant la tête détachée du tronc et placée entre les jambes. Ces cadavres élaient à moitié dévorés par les hyénes et les chacals.
Vers trois heures du matin, nous nous remimes en route. Au point du jour, nous nous trouvames dans un pays d’agricullure, plein d'accidents de terrain. (i et la se groupaient des huttes, des bandes de moutons, des troupes de chameaux. De place en place blanchissaient des coupoles de marabouts, tombeaux de chefs ou de santons. Chacun de ces tombeaux est une espèce d'asile de bienfaisance gardé par quelque parent du mort, et à défaut par un agent délégué de la famille, Le voyageur, en échange de sa prière pou le mort, y trouve un asile et de quoi apaiser sa faim, Cbincher sa soif, Quelques-unes de ces sépultures
out des fondations de gens riches, bâties en l'hon-
near de tel ou tel saint. Pendant trois jours, les voya
urs peuvent y resier. Il y a dans l'Yémen des gen
| parcourent d'énormes distances sans rien dépen
ser, logeant de tombeaux en tombeaux, et passant I | untt 'L l'autre,
| imes le village de Drehmi, que nou
ms di nommé, à notre droite, l'intention d'Ali
Glant de ne s'arrêter qu'à Beïlel-Fakih, Le pays dé
venait de plus en plus pittoresque, de plus en plus riant, de plus en plus peuplé. La population y était belle et paraissait heureuse. De charmantes filles aux yeux de gazelle venaient à nous en souriant, nous offraient du lait avec leurs bras nus ornés de bracelets. Des fellahs tracaient des sillons avec cette charrue primitive qui, depuis Abraham, n’a pas dû changer de forme. On eût dit qu'on entrait dans un de ces pays fabuleux dont parlent les poétes et qui n'ont point de portes pour le péché et la mort.
Vers midi, nous entrames à Beït-el-Fakih. Beit-el- Fakih, ou la maison du savant, est une charmante petite ville d’une lieue de tour à peu près, bâtie en amphithéatre sur le penchant d’une colline, ombragée par les verts panaches des bananiers, des mangliers et des cocotiers. Ce fut là que, pour la première fois depuis que j'étais dans l'Yémen, je rencontrai ce dernier arbre, si précieux pour les pays où la Providence l’a semé.
Beit-el-Fakih est arrosé par un torrent qui porte le titre de Wadi-Gawa, torrent du café. En effet, par cette ville passe comme un inépuisable torrent tout le café de l'Yémen. Sa situation géographique est de 44°29 de latitude nord, et de 40°44 longitude est. Elle doit son origine à un saint sunnite nommé Ahmed-Ibn-Mussa, Ahmed, fils de Moise. Il est enterré hors de la ville, sous un dôme d’un élégant travail. Il s’y fait des pèlerinages, et l’on jure par lui, au détriment des noms de Mohammed et d'Allah. Le blé, la canne à sucre, le café, le coton, le millet, le mais, le lin, le chanvre, l'indigo, ie pavot y réussissent à merveille. On y voit d'immenses champs de rosiers dont on recueille la fleur pour faire de l'essence. Plusieurs puissances européennes y ont des résidences. Tous les commerçants en café du Maroc, de l'Egypte, de la Syrie, de Mascate, de Bassora, d'Ispahan, de Bombay et de Chandernagor s'y donnaient rendezvous. fl y en avait de très-riches. J'ai connu cing ou six millionnaires dans cette ville, peuplée de quinze mille âmes tout au plus.
La population se compose d’Arabes d’abord, puis de banians, puis de juifs. Elle offre des constructions qui datent de l’époque de la plus belle architecture arabe, et est dominée par une immense citadelle, que l'on croirait bâtie par un seigneur féodal du moyen âge. Cette citadelle avait servi de demeure, pendant tout le temps de son gouvernement, au chérif Ali. IL venait de mourir, comme nous l'avons dit, et avait été remplacé par le chérif Amr, son neveu, jeune homme de vingt-cinq ans à peine.
Dans cette citadelle, outre la famille d'Ali et celle du nouveau chérif, outre les femmes, les esclaves, la garnison, logent encore, occupant le rez-de-chaussée, dans des bouges fermés de grilles, cinq ou six cents forcals, enchainés, non pas comme chez nous avec des chaînes, mais attachés l'un à l’autre avec des barres de fer. Au moment où nous passdmes près d'eux, ils nous tendirent les mains en nous demandant du pain et du tabac. La plupart de ces malheureux n'avaient commis d'autre crime que d'avoir déplu à plus puissant qu'eux.
Je vis, en me rendant à la citadelle, —car nous allions loger chez le chérif, — plusieurs délicieuses fontaines ombragées par des noyers, des cyprès et des tamarins. On peut, où sucer un petit tube en cuivre, ou boire dans une sébile enchainée à l'urne qui contient l'eau. Presque toutes ces fontaines élaient ornées d'inscriptions. L'eau en était délicieuse.
A droite et à gauche, je laissai aussi sur mon cheiin de très-belles mosquées, dont une seule avait un minaret. Les savants du pays prétendent que ces mosquées datent des premières années de lislamisme, D'autres, les trouvant encore trop modernes, les font remonter jusqu'à Abraham,
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Quant à la ville, du moment où ses mosquées remontent à Abraham, on comprend que son origine, à elle, se perd dans la nuit des temps. Ce qu'il y a de certain, c'est qu’au septième siècle elle fut témoin d’un combat avec des tribus païennes. Ali resta vainqueur.
Une autre légende dit qu’à cette époque une seule maison, la première, était bâtie; c'était la maison d’un écrivain dont l’industrie se bornait à copier le Koran. De là vient le nom de maison du savant. Cetle maison, à ce que l'on prétend, existe encore. On me la fit voir. C’est un lieu révéré par tout le pays. Les pieux musulmans y portent des offrandes. Et il s’est trouvé, malgré près de douze siècles écoulés, des descendants de l'écrivain pour les recevoir et en profiter.
Les rues, comme celles du Caire, sont étroites et tortueuses, bâties contre le jour et la chaleur. Celles qui sont un peu larges sont recouvertes avec des nattes. Chaque maison a un ou deux élages, sa terrasse, son jardin; chaque jardin a son petit kiosque en jonc.
Les habitants sont peut-être les plus hospitaliers de tout ’Yémen, et sont doués d’une distinction particulière. J'y trouvai plus d'abandon social que partout ailleurs.
Nous avons parlé du grand commerce de café qui se fait à Beih-el-Fakih. De Beih-el-Fakih seul il est exporté de trente-cinq à quarante mille sacs, chaque sac contenant de soixante-quinze à quatre-vingts livres. Disons quelques mots de l'arbuste quile produit.
De même qu'au delà de Valence, et en approchant de Mornas, on commence à voir des oliviers, de même, au dela d’Abassi et à une demi-lieue à peu près de Beih-el-Fakih, on rencontre les premiers plants de café. Plus on s'élève dans la montagne de Hadie, plus leur importance augmente. C’est un immense travail que la culture du café, et qui rappelle en méme temps la culture du raisin aux bords du Rhin et celle des pêches à Montreuil. Elle se fait par terrasses superposées les unes aux autres et soutenues par des espèces de dalles.
Au-dessus de la plantation s'étend un réservoir qu'on remplit par toutes sorles de moyens plus ingénieux les uns que les autres, et qui, en laissant échapper l’eau, produit une irrigation par petites cascades, laquelle, reçue dans de petites rigoles, s'infiltre jusqu'aux racines.
Rien n'est ravissant comme une plantation de café en fleur, et rien n'est piltoresque comme ces montages, chauves à leur sommet, mais chevelues, verdoyantes et embaumées à leur base.
La récolle donne lieu à des fêtes pareilles à celles des vendanges chez nous. Le chef du pays donne le signal, et chacun se met à l'œuvre, en secouant d'abord le caféier, qui laisse échapper son fruit mar, comme le chéne le gland, comme le hêlre la faine. Le café qui tombe naturellement avant la secousse, et que l'on ramasse comme chez nous lachâlaigne, est le meilleur. Celui-làestencaissé séparément. Ilse vend comme fleur de café. Puis vient celui qui tombe à la secousse et qui forme la seconde qualité. Puis enfin vient celui qu'on arrache sur l'arbre, et qui est le moins bon de tous, ne pouvant jamais se débarrasser d'un goût de vert. C'est celui qu'on donne ou vend à tout le monde, Mais l'autre, la première qualité, il faut bien le dire, vient rarement en Europe. Il est accaparé par le sul tan, le pacha d'Egypte et les grands du pays. La seconde qualité est déjà plus facile à exporter, C'est celle qui passe chez nous pour être la première,
Maintenant il existe dans les qualités de café ce qui existe dans les qualités de vin. Tel cru est superieur à lel autre, comme tel champagne ou tel bor-
deaux est supérieur à tel autre. Cela tient à l'exposition.
Le chérif Amr nous attendait. Il était venu à notre rencontre à quelques centaines de pas de sa citadelle, située à l’est de la ville. Il connaissait mon ancienne position auprès de son oncle Hussein, et il m’accueillit comme si je l’occupais encore. D’ailleurs il m'avait vu précédé par les deux chérifs ses cousins, et cela lui avait donné une haute idée de mon importance. Le soir, après le coucher du soleil, nous eûmes la musique militaire. Allah, quelle musique!
Le lendemain soir, après avoir séjourné trente-six heures à Beih-el-Fakih; nous partimes, laissant notre blessé chez le chérif. Je lui avais remis une certaine somme pour se faire soigner par le médecin du pays. J'ignore ce qu’est devenu ce pauvre diable.
Le chérif nous avait donné une nouvelle escorte. En sortant de Beih-el-Fakih, nous appuyâmes au sud el primes la route de Zébid. La distance qui sépare les deux villes est un désert de douze lieues, peuplé seulement de quelques hameaux.
L'espace était devant nous. Nous pûmes done marcher plus rapidement que nous ne l’avions fait jusqu'alors. A onze heures du soir, nous campions à Arbajin, petit hameau de sept ou huit huttes. Tout cela vit de ses troupeaux, qui vivent eux-mêmes en cherchant leur pâturage partout où ils le trouvent. Les pâtres suivent les animaux, abandonnant leurs huttes à ceux qui viennent après eux.
Arbajin se trouve à cheval sur un torrent, sec l'été, bondissant l'hiver, et se perdant sous les sables, pour aller reparaître plus loin et se jeter dans la mer. C’est dans le lit de ce torrent, tout planté de lauriers roses, que les troupeaux vont paissant et trouvent leur nourriture.
A une heure du matin, nous nous remîmes en route. Aux premières lueurs du jour, nous etimes devant nous des troupeaux de gazelles qui venaient pour brouter, et qui, tout en broutant, se mélaient aux troupeaux. Les bergers parviennent parfois a les faire environner par leurs moutons et à les prendre toutes vivantes.
La, je rencontrai un oiseau que je retrouvai plus tard en Afrique; les Arabes lui donnent un nom qui correspond à celui de gammier, sa voix donnant tous les tons de la gamme.
De place en place nous faisions lever de petits lièvres; quelquefois des chacals s’élancaient à leur poursuilè en aboyant, comme font chez nous les renards. Je tuai deux ou trois de ces petits liévres, quoique les Arabes n'en mangent point, mais Sélim et moi nous les mangedmes. Nous n'avions pas pu joindre les gazelles.
Nous déjeunâmes vers les huit heures du matin, en faisant halte à un charmant village nommé El- Mahad. L'hospitalité nous était donnée par le cheik et les notables du pays. Cette hospitalité cotta la vie à deux ou trois moulons et à une vinglaine de poules.
J'ai dit que nous avions mangé nos lèvres, mais j'ai oublié de dire que nous avions été obligés de les dépouiller et de les faire cuire nous-mêmes. Les femmes refusèrent absolument d'y toucher.
A l'heure habituelle, nous repartimes., Nous n'avions plus qu'une élape pour arriver à Zébid. Vers la fin de la journée, nous commencimes à voir briller au soleil couchant les minarets de la ville recouverts en tuiles vernies. La ville, aussi blanche que de la craie, s'apercevait de loin. C'est au reste l'habitude des Arabes de blanchir leurs monuments à la chaux après le Ramadan.
Nous entrames à Zébid à la nuit fermée, Mais des cavaliers élaient partis d'avance pour prévenir le chérif Salêh, Le chérif Saléh était neveu d'Hussem; nous ne Cessions done pas d'être en famille, Bieg qual fit
LT
complétement nuit, le chérif n’en vint pas moins nous recévoir à la porte de la ville et nous conduisit à sa forteresse.
Zébid est une ville scientifique. Elle renferme une université musulmane où l'on apprend le Coran, les mathématiques, l'astronomie et la médecine. Il y vient des élèves de tous les pays musulmans, nubiens, africains, égyptiens, tures, naturels du Zanguébar, habitants de Mascate. ll en sort des tolbas, des muftis et des imams.
Lorsque nous arrivames à Zébid, les murs qui formaient l’ancienne enceinte de la ville étaient en partie écroulés, et il n’y avait plus de fortifications sérieuses que la citadelle. Comme à Beih-el-Fakih, les rues sont rafraichies par des fontaines alimentées par un torrent qui déborde à une époque, et devient alors presque aussi large que le Nil. Il fertilise une vingtaine de petits villages qui forment le district de Zébid. Comme le Nil, il fertilise tout ce qu’il arrose, mais, comme le Nil, il est limité par le désert.
Les meilleurs chevaux de [a contrée, les ânes les plus forts et les plus patients de l’Yémen, les mules les plus fermes et les plus sûres de toute l'Arabie, se trouvent à Zébid.
Les cimetières sont remarquables par leurs magnifiques cyprès et leurs énormes tamarix, autour desquels s’enroulent des lianes et des vignes qui courent d’un arbre à l’autre comme d'interminables serpents.
Zébid est la plus vaste des villes du Théama, et celle qui s'offre aux voyageurs sous l'aspect Je plus pitloresque. Les rues, contre l'ordinaire des rues arabes, sont propres comme les rues européennes. Elle & eu huit portes, dont pas une n’est restée debout. Ce sont les ‘Tures qui, sous Sinan-Pacha, l'ont réduite à l'état où elle se trouve. ”
Il existe près de la ville les restes d’un ancien aqueduc. Sans doule autrefois amenait-il l'eau des montagnes. Qui l'a bali? C'est le secret des temps écoulés. L'année qui avait précédé mon passage à Zébid, la ville avail été complétement inondée.
La population est d'à peu près dix mille âmes, Ja même, au reste, comme composition, que celle de Beih-el-Fakih. Tous les Zébidites se livrent ou au commerce ou à l’agriculture. Les meilleurs melons, les meilleures pastéques et les meilleurs raisins que j'aie mangés de ma vie, je les ai mangés à Zébid. Il cn est de méme des mandarines et des grenades. Une singularité de certains raisins du pays est de n'avoir pas de pépins. La fameuse grappe rapportée de la terre promise devait avoir poussé sur un plant tiré de Zébid. J'y ai vu des grappes de raisin qui pesaient jusqu'à vingt-cinq et trente livres.
Comme à Beih-el-Fakih, la population est bienveillante, hospitalière, peu fanatique. Elle se partage en plusieurs sectes. La majorité est sunnite. On y rencontre quelques Chafaites; le reste est Zeidiyé. Le Zeidisme est la religion de l'Etat.
La réception fut la même qu'à Beih-el-Fakih, toujours cérémoniense et prévenante. On sentait qu'une grande puissance, respectée partout, nous couvrait de son aile.
Nous repartimes le lendemain soir avec une nouvelle escorte, chacun de nous emportant de la farine, des dattes et de l'eau, attendu l'espace désert que nous avions à traverser de Zébid à Ties. Nous marchâmes toute la nuit. Vers les onze heures, nous nous croisimes avec une forte caravane venant de Moka. On se hèle dans le désert comme sur l'océan. Nous primes langue, et nous sûmes que la caravane se rendait à Sûad. Les questions faites franchement de nuit ou de jour obtiennent toujours des réponses franches. Ii n'y a pas d'exemple qu'en pareille occasion on ait CE lrompé. Quand deux caravanes se déclarent la
guerre, elles s'envoient des hérauts avant de commencer les hostilités.
Vers minuit, nous traversämes un vaste torrent qui a nom d’ Wadi-Scherds). Uy avait de l’eau jusqu'aux genoux de nos chameaux. Beaucoup d'oiseaux aquatiques, éveillés par le bruit que nous faisions en le traversant, partirent du milieu des lauriers roses. Autant que nous en pümes juger, ses rives étaient ferliles,
Les hurlements de nombreux chiens nous annoncèrent, vers deux heures du matin, La, présence de populations, et quelques feux nous indiquèrent la place où elles se trouvaient momentanément. Nous ,Bous dirigedmes vers ces feux, en ayant bien soin de contourner les huttes de manière ane pas avoir l’indiscrétion de nous trouver devant leurs portes.
Nous avions affaire à de riches propriétaires. Tout autour du campement s'élendaient de nombreux troupeaux de moutons, d’anes et de chameaux. Notre approche les avait éveillés, et ils s'étaient mis sur la défensive. Un des leurs s’ayanga vers nous pour savoir qui nous étions. De son côté, le naib qui commandait notre escorte alla à sa rencontre. Après avoir échangé quelques paroles et s'être reconnus, chacun retourna vers les siens, le messager leur reportant qui nous étions et notre naib nous disant que nous pouvions avancer. Les chiens seuls ne nous donnaient cette permission qu'en grognant.
Nous trouyames tout le monde sur pied, hommes, femmes et enfants. Les femmes frent accroupir nos chameaux, ct les notables nous recurent à la descente de nos selles. i
Un petit cri, modulé dune certaine façon, suffit pour faire accroupir le dromadaire. On se trouve alors sur une pente de soixante à soixante-cing degrés. Il faut s’y faire, mais on ne s’y fait qu'après avoir saulé plusieurs fois par-dessus la tête de animal,
Les chameaux mal dressés crient en s’accroupissant. Ce cri a deux inconvénients graves. Le premier, c'est qu’il est horriblement désagréable; le second, c'est qu'il prévient les Arabes voleurs de votre présence. Ll en résulte que les dromadaires et les chameaux qui n'ont point cet inconvénient valent un tiers de plus que les autres.
Une fois accroupis, on leur lie les deux genoux afin qu'ils ne puissent pas se relever, on leur jette de la paille ou on leur donne des dattes avec de l'orge. Comme le bœuf, le chameau rumine toute la nuit.
Nous étions gelés. On jeta de nouvelles broussailles sur le feu et nous nous réchauffames. Puis on nous offrit du miel arrosé de beurre, et du pain frais. Je me contentai d'un morceau de pain que je trempai dans du lait de chamelle. La confiance un peu établie, on parla politique. La conversation politique des Arabes roule toujours sur les impôts qui les écrasent, sur le fisc qui les ruine.
On sut que j'étais médecin. En un instant, j'eus une magnifique clientèle. Qui dit médecin, dit sorcier, Les uns me demandaient des consultations, les autres des philtres. On m'amena un lépreux. Le malheureux élait atteint d'éléphantiasis. On m’amena des aveu gles. Je n'étais ni prophète ni apdtre pour les guérir.
Les jeunes filles étaient superbes. Ces Arabes nomades sont en général de merveilleuses créatures. Et cependant, il y avait dans tout cela plus de malades que de bien portants. Les maladies ordinaires sont des ophthalmies, des lèpres, des plaies invétérées, surtout ce ver (dragonneaw ou fertyt) qui vient dans les articulations et que l'on roule sur une allumette.
À quatre heures du matin, malgré leurs instances, nous primes congé de nos hôtes, lesquels nous accompagnérent, les hommes, bien entendu, pendant près d'une demi-lieve, en nous souhaitant toutes sor-
tes de prospérités. Cette tribu était toute primitive;
c'était la famille antique comme la raconte la Bible.
On sentait que, moralement du moins, elle n’était * point encore gatée par le contact de l'étranger.
XXXIIT é
Vers les onze heures, quoique nous fussions en mars, la chaleur devint insupportable. Cependant, comme nous approchions de Täës, nous ne voulûmes point faire halte. Une heure aprés, nous entrions dans cette petite ville, bâtie sur le versant d’une montagne.
Elle est dominée par sa citadelle, où réside un chérif, toujours parent à un degré plusou moins éloigné d'Hussein. C’esta Taës que l’on trouve la poterie dont D les petites tasses à café que l'on nomme /in-
als.
9 Nous étions au milieu de plaines arrosées par de petits torrents qui descendent des montagnes, de sorte que nous avions des récoltes de toute espèce autour de nous. La population est d'un millier d’âmes, Nous logedmes chez le chérif, qui me fit voir avec orgueil sur son fort douze belles pièces de canon en bronze qui appartenaient au chérif Hussein. Ces beaux canons avaient été enterrés etabandonnés par les Turcs ; mais Hussein avait flairé la cachette et les avait tirés de terre, placés sur leurs affûts, et tournés du côté du terriloire de Sana, dont Taés est ville limitrophe.
La ville est sans murailles et sans portes; mais la citadelle est assez forte pour la défendre, et les canons peuvent porter par-dessus elle.
Le même soir, nous nous remimes en route dans la direction de la mer. Les montagnes nous forcèrent
: d'obliquer. Toute la nuit fut employée à traverser un désert très-tourmenté par le labour de torrents qui renaissent et se déplacent à chaque saison de pluie, se précipitant des montagnes et roulant avec eux vers la mer d'énormes blocs de rochers.
A la première vue, au reste, le pays ne semble pas aussi aride qu'il Vest en effet. Il y a des espèces de lacs d'herbe si drue que, même affamés, les animaux ne la mangent qu'à grand’peine. Ces lacs d'herbes sont habités par des pintades, des perdrix, des poules de Numidie, des lièvres et des chacals. Les vipères cornues y abondent; nous les entendions glisser entre les pieds de nos chameaux. Par bonheur, aucun ne fut San.
Vers la moitié de notre route, nous tombâmes au
milieu d’une tribu de bohémiens, sans tentes, sans hulles, sans abri, ayant seulement quelques maigres animaux pour porter leurs bagages. Ils étaientcouchés autour de grands feux. L'industrie de ces misérables, comme lorsqu'ils traversent nos pays de l'Ouest et du
Nord, est de dire la bonne aventure, de préparer des hiltres, de tresser des couffes et de sculpter des cuilers en bois. Quand l’occasion s'en présente, ils volent.
C'est pour eux qu'a été fait le proverbe: « L'oc-
casion fait le larron. » Les femmes étaient magnifiques, mais couvertes de haillons et de vermine.
Là, comme en Europe, l'opinion publique les poursuit, Les Arabes les appellent Djngali ; nous en avons fait Zingari.
Ils furent très-effrayés en nous apercevant. Nous, de notre côté, voyant des feux de loin, nous avions cru avoir affaire à des Arabes nomades. Aussi fûmesnous tout désappointés, reconnaissance faite. Nous ne nous arrétimes que le temps de laisser soufiler nos animaux, les yeux sur nos bagages, nos mains sur nos poches.
Vers neuf heures du matin, nous arrivames à un grand village que l'on appelle Muschid. Il s'offre au voyageur qui vient des montagnes sous un aspect char-
mant, perdu qu'il est à moitié dans une forêt de palmiers.
Dès le point du jour, nous avions vu à l'horizon la ligne argentée de la mer dont nous nous rapprochions.
On distinguait sur cetie ligne quelques bâtiments filant vers le nord.
Nous mimes pied à terre près d’un immense caravansérail construit en joncet en bambous. Ce caravansérail formait un dôme immense, grand comme la coupole de Sainte-Sophie de Constantinople. Tout autour de ses parois extérieures étaient ménagées des niches au nombre de cent peut-être. Chaque niche servait de logement à un marchand. L'intérieur était soutenu par des troncs de palmier, et, grâce à la légèreté de la toiture, toute la charpente élait d’une élégance et d’une délicatesse féeriques , et cependant assez solide pour avoir supporté depuis vingt ans peut-être la colère du simoüûn et les averses tropicales. Toutes les marchandises étaient sous la sauvegarde du maitre du caravansérail, sur lequel le cheik exercait une surveillance très-active.
A la porte du caravansérail se trouvait un café, en face du café un barbier. Une cour commune recevait toutes les bêtes de somme, chameaux , mules, ânes, chevaux. Plusieurs des cases destinées aux marchands se trouvant vides, nous nous installames jusqu'à l'heure du repas.
Vers onze heures le cheik vint lui-même avec ses domestiques nous apporter notre collation. Elle se composait de mouton bouilli, de pilaw, de dattes et de lait frais et aigre. Lelaitaigre estassaisonné d’anis et de cumin, substances que les Arabes prétendent être préservatrices de la fièvre. Nos montures, de leur côté, étaient aussi abondamment défrayéesque les maîtres.
Le cheik et ses esclaves, en signe d'infériorité, s'obstinaient à se tenir à l'écart tandis que nous mangions. J'insistai si fort qu'il finit par s'accroupir avec nous.
Ces repas durent un quart d'heure. D’habitude on mange sans boire. Après le repas on avale, tous dans la même tasse, comme on a mangé tous dans le même plat, la valeur d’an verre d’eau. Il est poli d'en boire une partie et de passer le reste à son voisin. Les Espagnols, et particulièrement les femmes espagnoles, ont conservé cette habitude qu'elles tiennent certainement des Arabes.
- Après le repas, vinrent le café et les pipes; avec le café et les pipes, la conversation. Celle du cheik et des habitants de la localité roulait particulièrement sur une espèce de prophète qui se disait le mahadi annoncé par Mahomet. Le mahadi, c'est un nouveau messie. Ce prophète et ses disciples se tenaient dans les montagnes de Djobla. Il faisait de nombreux prosélyles, préchant la guerre sainte contre les chérifs, et particulièrement contre imam de Sana, qu'il traitait d'usurpateur. IL se disait, lui, un des premiers imams, c'est-à-dire descendant d’Ali. L’imagination des Arabes donnait de la réalité aux récits les plus fantastiques sur ce nouveau prophète. C'était la première fois que nous en entendions parler. A entendre nos interlocuteurs, le mahadi devait faire la conquête de tout le pays. Il ne fut question que de cette conquête, peu probable, jusqu'au moment où nous repartimes, c'est-à-dire jusqu'à sept heures du soir.
J'ai dit ailleurs que tout le Théama avait dû être autrefois le lit d'une mer qui alors ajoutait un tiers de largeur à la mer Rouge. Mes observations pendant la route que je venais de faire m'avaient confirmé dans celte opinion, Partout, au flanc des montagnes, j'avais vu, st je puis parler ainsi, la silhouette des vagues; partout j'avais trouvé des coquillages roulés qui indiquaient qu'à une époque certaine la mer avait séjourné là; enfin partout j'avais rencontré des nappes de sel recouvrant le sable, luisant au soleil et s'enfonçant sous les pieds.
Deux choses venaient encore corroborer le fait: la ‘maigreur dela végétation et le goutsaumatre de l’eau.
A Muschid nous avions rejoint le chemin de la mer, qui traverse tout le Théama et s’élend d’Aden au sommet du golfe Arabique. Nous suivimes ce chemin ayant la mer à droite, à deux lieues à peu près de nous. Plus le terriloire se rapproche de la mer, plus il devient stérile et sablonneux. Lair était sillonné d'oiseaux aquatiques qu'on ne voyait pas, mais dont on entendait le cri.
Après deux heures de marche, nous fimes souffler nos bêtes sans mettre pied à terre, et primes langue avec les habitants d’un pelit groupe de huttes nommé Mamlah. Ces habitants étaient des bergers qui allaient faire paturer leurs troupeaux sur les collines que nous venions de quitter.
Au fur et à mesure que nous approchions de Moka, la route se peuplait, comme il arrive aux environs d’une ville de commerce. Nous rencontrames lrois ou quatre petites caravanes marchant au nord. Comme d'habitude, on s'arrêtait, on se reconnaissait, puis chacun continuait son chemin.
Ces Arabes, tout en marchant, chantent des chansons. Il y à un solo auquel répond le chœur en frappant des mains. La nuit, ces chants ont un certain charme.
Le mullah, ou chef de la caravane, est monté sur un ane. C’est toujours un ane qui dirige la caravane. Les chameaux viennent après lui, attachés de dix en dix et par la queue. Le mullah est l’éclaireur naturel. C’est lui qui fait arrêter les chameaux et s’avance de cinquante ou cent pas pour reconnaitre le mullah de la caravane qui le croise.
Outre les caravanes, nous rencontrions des courriers qui passaient ventre à terre, et qui, en passant, nous jelaient le salut musulman, ou nous disaient l'heure, ou nous apprenaient une nouvelle; enfin les agents du fisc à cheval, qui parcourent la route pour faire la police et assurer la tranquillité des caravanes.
Des ossements de chameaux morts et abandonnés tracent la roule et annoncent combien elle est fréquentée.
Avant le lever du soleil, nous arrivames au village de Ruâs. On y fit une halte de quelques minutes seulement. Puis, voulant profiter de la fraicheur du matin, qui à neuf heures disparait, nous nous remimes en route.
A neuf heures du matin, nous mettions pied a terre au caravansérail de Yachtillo. C'est un lieu d'étape. Même scène du cheik apportant le repas, de peuple grouillant et nous regardant; mêmes nouvelles du mahadi; même départ enfin à l'heure fraiche de la nuit, la seule pendant laquelle on puisse voyager dans le Théama.
Nous n'avions plus que sept lieues à faire pour attendre Moka. Plus nous approchious, plus la vie aliluait. C'était le sang plus pressé el plus épais près du cœur, Notre caravane elle-même s'était énormément grossie, Partis à vingt-cinq ou trente, nous élions plus de deux mille, Nos nouveaux compagnons étaient des marchands de chévaux, des marchands de dailes, des marchands de poules, des marchands de lait, des faimilles entières; tout cela à cheval, à chameau, à Ane, à inule, et formant un spectacle des plu } pilloresque 3.
Au point du jour, à celte heure où la clarté des (loiles se mêle à celle de l'aube, nous comimengimes d'ipercevoir Moka à travers un horizon d'opale liquide.
oka se compose de deux villes : la ville fortifiée, la ville ouverte, Nous ne pues entrer que dans la ville ouverte; les portes de l'autre élaient fermeécs encore, Elles ne s'ouvrent qu'après le lever du soleil, cl encore n'ouvre-t-on que la pelile porté pratiquée
dans la grande. Les premières personnes qui entrent dans la ville sont les laitières et les porteurs d’eau.
La ville ouverte est excessivement pittoresque. Ce sont pour la plupart des maisons en jonc entourées de jardins. On y compte à peu près trente caravansérails, des cafés en masse. Là est la vie réelle de Moka, et, comme partout, la vie s’y traduit par le mouvement.
Un torrent immense qu’on appelle l Wadi-el-Kébir descend des montagnes situées à quatre ou cing lieues à peu près, et vient arroser une forêt de palmiers et les jardins de Moka. Une vieille citadelle, agglomération de tours, domine tout cela. Ce fort sert de prison et de bagne, et il est tout particulièrement ombragé par la forêt de palmiers; ce qui donne à toute cette portion de la viile l'aspect le plus pittoresque.
L'été, le chérif Heider va s’y mettre au frais. Disons en passant qu'il est plus que gouverseur.
Moka est la capitale réelle du Théama, la capitale politique. Elle devrait être la résidence officielle d'Hussein. Hussein, par je ne sais quelle superstition, préfère rester à Abou-Arich, qui est le berceau de ses ancêtres. Peut-être, comme l'aigle, est-il tout simplement fidèle à son nid. Son absence fait Heïder plus que gouverneur, comme nous le disions. Elle le fait vice-roi.
Il ya dans la ville ouverte un immense puits qui fournit à la consommation des deux villes. Des dniers et des chameliers y vont chercher de l’eau dans des jattes en terre et la distribuent dans toutes les maisons. Ce puits s'appelle Bir-el-Belerl. Nous nous arrélimes dans un caravansérail à quelque distance de ce puits. Ce caravansérail est ombragé par les branches entrelacées de sycomores et de tamarix. Nous attendimes la que les portes s’ouvrissent, et que le chérif fut prévenu de notre arrivée.
Le chef de notre escorte était entré à pied, dès que les portes avaient été ouvertes pour les laitières et les porteurs d’eau. Le chérif s'était recouché après la prière du matin, de sorte que notre naib fut obligé d'attendre, aucun des esclaves du chérif n'osant pénétrer dans ses appartements.
Ce ne fut que vers neuf heures du matin que nous vimes revenir notre envoyé accompagné de quelques officiers du chérif chargés de ses compliments. Ils avaient en outre mission de nous prier d'attendre encore quelques instants, le chérif voulant, pour nous faire honneur, venir au-devant de nous avec ses deux neveux. En réalité, il voulait que ses gens eussent le temps de nous préparer des chambres. Nous nous fussions bien passé, éreintés comme nous l'étions, de cet excès de courtoisie. Mais nous n’étions pas les maîtres de faire à notre volonté.
A onze heures, nous le vimes apparaître avec ses neveux à ses côtés et suivi d'une centaine d'hommes. À peine nous eut-on signalé le chérif, que nous remontimes à dromadaire, et que nous nous avancames au-devant de lui. A vingt pas l'un de l’autre, nous nous détachâmes chacun de notre côté pour nous faire le salut d'usage et nous donner l'accolade accoutumée. Puis nous continuâmes notre chemin, le chérif et moi, jusqu'à ce que nous fissions tête de colonne, et nous entrames dans la ville,
Il va sans dire que tous les habitants étaient dans les rues, lui baisant les pieds, touchant le bas de sa robe et l'accablant de salam-a-leikum. Tout cela encombrail les rues de telle façon, que nous mimes une demi-heure à atteindre son palais, quoique nous n'en fussions qu'à trois ou quatre cents pas. Ge palais était fort simple d'architecture, et e'clait en réalité plutôt une maison qu'un palais. Seulement elle avait une vue magnilique, donnant sur la mir eb sur la douane.
L'ARABIE
Sur la place qui précédait sa maison étaient huit ou dix pièces de canon, dont deux en bronze.
Le premier soin qui suivit notre installation fut de nous rendre aux bains publics. Nous les trouvimes libres, le chérif ayant eu l'attention de faire prévenir leur chef que nous allions nous y rendre. On les avait donc fait évacuer à notre intention.
On a vingt fois raconté les détails intérieurs d’un bain d'Orient. Nous en épargnerons donc la description à nos lecteurs. Ces bains, massage, café et chibouques compris, nous prirent près d’une heure et demie.
En rentrant, nous trouvames un véritable festin : viandes, pilaw, pâtes, crémes, bonbons, confitures, tout y était à profusion.
La collation finie, chacun n’eut plus qu'une aspiration : le repos. En conséquence, chacun se retira pour faire la sieste.
Moka est une de ces villes aux noms harmonieux que l'on désire voir comme véritable spécimen d'une ville arabe. Elle est de construction moderne, et date de cinq cents ans à peine.
Une légende se rattache à sa création. Un solitaire, qui avait la réputation d’un saint homme, habitait dans une hutte à ’ombrage de cette forêt de palmiers qui fait encore aujourd’hui la parure de cette ville, à laquelle elle verse en profusion ce qui manque souvent aux villes arabes, l'ombre. Il avait le premier découvert les propriétés du café en remarquant que les chèvres qui broutaient les gousses parfumées de l'arbuste étaient les plus vives, les plus gaies, les plus gambadantes qu'il eût jamais vues.
Il se nommaif Cheik-Schaedeli.
Un jour, un bâtiment venant de l'Inde et allant à Djedda jetait l'ancre dans la rade encore solitaire à cette époque. De loin, l'équipage apercut une cabane isolée et ombragée de jeunes palmiers. La curiosité poussa les Indiens à descendre à terre et à visiter celui qui habitait cette cabane. Ils y trouvèrent Cheik- Schaedeli. Celui-ci, hospitalier selon ses moyens, leur fit boire la liqueur qu'il avait inventée et sur le mérite de laquelle il ne tarissait pas.
Effectivement, les Indiens, à qui l’usage de celte liqueur était inconnu, la trouvérent délicieuse, et remarquant le changement qu’elle produisait en eux, et comment tous leurs sens s'ouvraient, après l'avoir bue, à des sensations nouvelles, imaginérent qu'elle serait peut-être salutaire au capitaine de leur bâtiment, qui souffrait d'un mal auquel tout l'art de la médecine ne pouvait apporter aucun remède. En conséquence ils allèrent chercher leur capitaine, lui dirent les merveilles de la liqueur inconnue et l’amenérent à Cheik-Schaedeli. Celui-ci lui donna une tasse de café. A peine le capitaine l’eut-il bu, que l'influence bienfaisante de la liqueur se fit sentir.
Le capitaine craignait seulement une chose, c'est qu'en s'éloignant, et en cessant de faire usage de la liqueur, le mieux momentané qu'il venait de ressentir ne disparût, Mais alors le solitaire lui dit :
— Débarquez ici vos marchandises, établissez-y un entrepôt, je vous promets qu'une grande ville s'élèvera autour de la cargaison que vous aurez déchargée.
Le capitaine eut foi. Tl fit ce que disait Cheik- Schaedelh, et la ville de Moka, qui avait commencé par une hutte, fut fondée, et, comme l'avait prédit son fondateur, devintune grande et riche cité.
Le tombeau de Cheik-Schaedeli est placé sous la coupole d'une grande mosquée du faubourg, coupole qui porte son nom, devenu sacré pour tous les habitants, qui, au lieu de jurer par Mahomet on par Allah, jurent par Cheik-Schaedeli. Les cafetiers surtout de la secte des Sunnites, c'est-à-dire de la secte qui fait usage du café jusqu'à l'abus, tes cafeliers
surtout ont pour lui un culte tout particulier, et qui s'explique tout naturellement par la légende que nous venons de raconter.
Rappclons'en passant que, comme en France, au moyen âge, chaque corporation musulmane a son patron. Ainsi les barbiers ont Soliman, dont ils visitent encore le tombeau à El-Madein, ville située près de Bagdad; Daouëd est celui des forgerons; Ibrahim est celui des maçons et des cuisiniers; Edris celui des tailleurs; Habib celui des menuisiers ; Djerdjin celui des chaudronniers; Mohammed-Ion-el-Iemani celui des bouchers, etc. etc.
Comme l'avait prédit son fondateur, Moka fut une des villes les plus florissantes de l'Yémen. Elle eut jusqu'à cinquante mille âmes. Mais, depuis la faveur accordée à Hodeïda par Sinan-Pacha et par les commandants turcs de l'occupation égyptienne, Moka a beaucoup perdu de son importance commerciale.
Le dépeuplement de Moka tient à plusieurs causes. La première, à l’exaltation d’flodeida; la seconde, à l'occupation des Turcs; la troisième, aux émigrations qui eurent lieu à la suite de la révolte du chérif Hamoud, dont nous avons parlé pendant notre séjour chez Hussein; enfin la quatrième, au choléra, qui a cruellement sévi dans toute la mer Rouge, et particulièrement à Moka.
Aujourd'hui la population de la ville fermée n’est plus que de cinq mille âmes.
Quant à celle de la ville ouverte, il est difficile de l'apprécier, cette population étant flottante. Cependant, on peut l’estimer à dix mille âmes. Elle se compose d’Arabes, de Banians et de quelques vieux Turcs, et de dix ou douze juifs auxquels on fait toutes les avanies possibles.
Après la sieste, j'allai faire ma visite et remettre mes lettres au chérif Heïder. Là, les instances pour me faire rester au service d’Hussein ou tout au moins d’un membre de sa famille recommencérent. Il alla jusqu’à m'offrir le gouvernement de Zébid ou de Taes. Paces est la dernière ville faisant frontière du côté des Etats de Vimam. Je refusai obstinément, en disant que mon rôle était accompli à l'endroit de l'Yémen, et que je voulais voir si je n’en avais pas un autre à jouer du côte de Bagdad et de Bassora.
Pendant que j'étais à causer avec le chérif Heïder, un homme entra, que, à mon grand étonnement, je reconnus pour Eschref-Bey. On se rappelle que son compagnon, Abd’el-Kerim, avait eu la tête tranchée à la Mecque, et que tous deux avaient fait un séjour d'une semaine à peu près à Abou-Arich. Eschref-Bey ne fut pas moins étonné de me trouver chez le chérif Heider que je n'étais étonné de l'y voir moi-même. Il revenait de nouveau d’Aden.
Il continuait ses intrigues, au détriment de Hussein et de l'imam de Sana, et au bénélice de la Turquie.
En le voyant, je me retirai. Eschref-Bey me salua et m'annonça sa prochaine visite. Rentré chez moi, je reçus celle du jeune Hussein et d'Abd'el-Mélek, C'était la première fois que nous nous retrouvions ensemble depuis notre séparation. Les deux jeunes gens comptaient retourner incessamment à Abou-Arich. Ils paraissaient en être très-enchantés.
Le climat de Moka était trop chaud pour eux, et ce mouvement commercial de la ville les fatiguait. En outre Abd'el-Mélek s'ennuyait fort loin de sa femme,
Le pauvre garçon n'avait pas encore épuisé sa lune de miel, Au bout de quelques jours, je compris partaitement leur ennui,
Pendant que les deux jeunes princes étaient là, on m'annonça Hadji-Soliman. Décidément, le drôle tenait à s'altacher bon gré mal gré à ma personne, Je lui demandai quelle aflaire l'amenait de nouveau à
Moka, commencant presque à croire qu’il avait l’ordre de ne pas me perdre de vue. à
Tl me répondit que graces aux bons renseignements que j'avais donnés sur lui, aussitôt mon départ, le chérif d’Hodeida l'avait prié de chercher fortune ailleurs. Cette fortune il était venu la chercher à Moka. Mais il n’était point probable que cette fois encore il mit la main dessus. Au reste il remplissait à Moka les mêmes fonctions d'arlilleur qu’à Hodeïda ; cela à raison de quatre talaris par mois, el la nourriture.
La place était bonne, comme on voit. Il est vrai qu'on ne le nourrissait pas, et qu’on oubliait de le payer. Il comptait sur moi pour subvenir à ses besoins les plus pressants. Ses besoins les plus pressants étaient de manger. Je lui donaai sa paye d'un mois. Comme toujours, il me baisa la main en dedans, en dehors, et se retira enchanté. *
Il faut direune chose à la louange de Hadji-Soliman: c'était un coquin, prêt à recevoir de l'argent d'une main et à poignarder de l’autre, mais c’était un joyeux drôle, plein d'esprit, et qui ett fait rire un agonisant.
Je reçus ce même jour la visite de mes guides. Ils venaient me faire leurs adieux, ce qui voulait dire en toutes lettres :
« Nous n’avons le droit de‘rien exiger pour. le service que nous l'avons rendu, attendu que l’ordre nous était donné de te le rendre, mais ce que tu voudras bien nous offrir, nous l’actepterons. »
Et, en effet, ils acceptèrent quinze talaris ; c'était le moins queje pusse donner, cinq francs par homme! Il est vrai qu'en voyageant à mes frais cela ne m'eût point coulé la moitié de ce que cela me coûtaiten voyageant aux frais du chérif. J'en avais, au reste, fait de même à l'endroit des escortes que j'avais successivement quiltées sur la roule.
Je passai deux ou trois jours à visiter Moka. Jen’ai guère autre chose à en dire que ce que j'en ai dit.
Un matin, Hadji-Soliman reparut- Je crus qu’il avait mangé son mois en trois jours. Je le calomniais. Il venait de nouveau m’annoncer qu'un de mes compatriotes avait débarqué à Moka. Quel élait ce compatriote? C'est ce que Hadji-Soliman ne pouvait me dire précisément. Il me fit le portrait d’un homme de trente-cing ans, maigre, bruni par la soleil, ayant la croix de la Légion d'honneur et vêtu à l’européenne.~ [l venait d’Abyssinie, et avait avec lui beaucoup de bagages demeurés à la douane. Il avait quelques difficultés avec celle-ci, qui l’arrêtait. Il paraissait tréscontrarié dé ce retard. Au reste, Hadji-Soliman lui avait déjà parlé de moi et lui avait dit mon nom.
{i était évident que mon nom, du moins mon nouveau nom, devait être inconnu même à mon ami le plus intime, puisque ce nom je l'avais pris à Djedda en me faisant musulman.
Mon compatriote témoignait le plus grand désir de me voir, et Hadji-Soliman s'était chargé de préparer l'entrevue. Seulement ici se soulevait une question d'éliquetle. L'inconnu, à ce que je pus comprendre, avail une mission du gouvernement français. Moi j'avdis un caractère ofliciel que je (enais du gouvernement local, de sorte que je ne pouvais pas faire la première visite, ni mon compatriote non plus. En outre, c'eût été froisser l'étiquelle musulmane, bien autrement sévère que la nôlre sur les initiatives.
On parla de la chose au chérif Heider, quiimagina un biais en nous invitant à prendre le café chez lui tous les deux, Cependant, pour l'inviter, il fallait savoir qui il était. Je m'informai auprès d'un riche négociant du pays nommé Abd'el-Ressoul, qui, tour à our, avait élé à Moka résident français et anglais,
Abd'el-Ressoul, parlant français, était naturellement visité par tous les Français Waversant le pays. Sa bourse avait été utile à beaucoup.
Il m’apprit le nom de mon compatriote. C'était Rochet d'Héricourt, qui revenait de son second voyage dans le royaume de Choa,
XXXIV rg
J'avais connu autrefois Rochet d'Héricourtau Caire, au moment où par un moyen chimique il était arrivé. à doubler la force des teintures à l'indigo. A cette époque, le pacha d'Egypte l'avait employé.
Nous nous trouvames donc chez le chérif Heider. Rochet d’Héricourt, que j'ai retrouvé depuis à Paris en 1849, et qui depuis est allé mourir consul à Djedda, venail de faire signer un traité de commerce très-avantageux pour la France au roi Oubié, qui, probablement, avait signé quelque traité pareil avec l'Angleterre. Par malheur, Rochet d'Héricourt avait été, pendant son voyage, surpris par les pluies. Son traité, qui avait été écrit avec une encre rouge particulière aux Abyssins, avait été mouillé, et des phrases entières avaient disparu. ,
Rochet d@’Héricourt revinten France ayec son traité en bon état, et y fut parfaitement accueilli. Outre ce traité, Rochet d’Héricourt rapportait des manuscrits fort anciens ; de plus, l'écorce et la feuille du kosso, plante mortelle au ver solitaire, et qui, introduile par lui, estmaintenant en usage en France. De plus, il rapportait un herbier trés-garni de plantes, des collections d'histoire naturelle, et un portefeuille garni de notes, dont il fit plus tard une excellente publication.
Nos rapports furent ceux de deux compatriotes. Ceux qui ont vécu à l'étranger comprendront seuls le bonheur de retrouver un frère de la même langue et de la même terre, au milieu d'hommes parlant une autre langue et sur une terre étrangère. ET
Il fit au chérif Heider quelques cadeaux d'armes françaises. Ces cadeaux avaient pour but d'aplanir les diflicultés de douane dont nous avons parlé.
Le costume de Rochet d’Héricourt était étrange, et n’appartenait à aucune nation. Il portait un large pantalon de calicot rouge à la mameluck; des sandales à la mameluck ; une petite veste bariolée sur un gilet boutonné; une ceinture bleu de ciel, et une calotte en maroquin rouge plissée, avec une pointe sur le haut de la tête.
Élait-ce son costume de général abyssin ? Rochet d'Héricourt avait été fait général par le roi abyssia, à la suite d'un combat où il s'était signalé. Etait-ce son costume d’enyoyé français ?
Au reste, à son insu, j'intervins dans ses démélés avec la douane, et j'obtins qu'on ne ferait qu'effleurer de l'œil ses bagages. La chose eut lieu ainsi, et Rochet d'Héricourt passa sans autres contrariétés.. Notre liaison dura tout le temps qu'il resta à Moka, et son séjour fut assez long, aucun bâtiment ne se trouvant en parlance pour le Nord.
Par des circonstances atmosphériques que l'on ne s'explique pas, l'ordre des saisons semblait être bouleversé dans tout le bassin de la mer Rouge. Ainsi on cuisait à Moka comme aux jours les plus chauds de l'été, le thermomètre centigrade montait jusqu'à quarante-deux degrés, le simoun avait déjà donné de ses nouvelles, et cependant on n'était encore qu'à la fin de mars,
Derrière Rochet d'Héricourt vint Hadji-Soliman, Il venait demander son batchis pour m'avoir fait trouver avec un compatriote, Sans doute en avait-il déjà des mandé autant à Rochet d'Héricourt. Je lui donnai comme d'habitude quelques pièces de monnaie.
Hadji-Soliman commençait à voir qu'il avait plus : gagaë en manquant son empoisonnement sur moi que s'il m'eût empoisonné, i
Une chose que j'ignorais et que j'appris sur ces en-
L'ARABIE HEUREUSE. {Mi
an ———— — ————
trefaites, ce fut le mariage du jeune Hussein avec la fille du chérif Heider.
Les chérifs essayent toujours de resserrer entre eux les liens de parenté. Ces mariages sont des solennités. £i quelque famille bourgeoise a, de son cole, quelque mariage à faire, elle choisit le même jour et la même heure que ceux de ces mariages princiers. Les inférieurs trouvent continuellement quelque bénéfice à se mêler dans ces circonstances a leurs supérieurs,
La fille du chérif Heider était d’ailleurs ua fort grand parti. Elle était à la fois belleet riche. Hussein la conpaissait depuislongtemps personnellement. Entre cousins, on se voit.
-Nous ne nous arrêterions point sur les détails d'un mariage musulman, qui sont connus de nos lecteurs, si celui-ci n'avait point été signalé par une circonstance particulière. Mg
Le mariage eut lieu au commencement de la lune. Après les cérémonies religieuses en usage dans ces sortie de solennités, la mariée, entièrement couverte de voiles, fut promenée sous un dais de brocart dans les rues de Moka. Dans ces promenades, où la mariée estentiérement aveuglée par les voiles qui la couvrent, ce sont des femmes voilées elles-mêmes, mais moins strictement qu’elle, qui la dirigent. Une musique la précède. Des bannières flotient devant elle. On jeitedes parfums sur ses vêtements, des fleurs sous ses pieds, Quand la nuit vient, la promenade continue, seulement on allume des torches.
Des cavaliers, parents, amis, serviteurs, esclaves, suivent le cortège, qui parcourt ainsi toutes les principales rues. Par tous ces détours, la mariée, sortant de la mosquée, se rend au domicile de son père, On la place sur une estrade, où elle reste sept jours en évidence, immobile et les yeux fermés, camme unestalue de pagode indienne. Pendant celle immobililé et cet aveuglement, elle est vêtue de ses plus riches habits et parée de ses plus beaux bijoux.
N'oublions pas de signaler une opération préparatoire. Un mois avant le mariage, rigoureusement neuf jours, on commence à engraisser la mariée, Cela se fait au moyen de farine de maïs, de fruits de caroubier, de beurre et de sucre. On compose avec ces différentes substances une espèce de pate dont on lui fait avaler une dose calculée, qui, au bout d'un certain temps, amène l'obésité, celte qualité si fort appréciée des Arabes. Pendant ce temps, les pauvres créatures ont beau demander à boire, on le leur refuse obstingment. Quelques gouttes d'eau, juste ce qu'il en faut pour qu'elles ne neural pas de soif, sont tout ce qu'elles peuvent obtenir de leurs engraisseurs.
Chez les pauvres où les moyens, plus restreints que chez les riches, ne permettent point de pratiquer l'opération pendant un si long temps, on se contente, comme nous l'avons dit, de neuf jours. Aussi les pauvres n’ont-ils jamais de femmes aussi grasses que les riches. Aux gueux la besace |
Nous avons dit que la mariée restait sept jours sur la sellette. Pendant celte exposition, toutes les femmes de la ville viennent la voir, pauvres comme riches. Après l'avoir visitée, elle, on visite son troussoau. Des danseurs et des musiciens remplissent la cour, chacun exerçant son état. Aux danseuses, les
rodigues ou les amateurs collent une pièce d'or sur e front ou sur les joues, Aux musiciens, on jette une pièce de monnaie dans une sébile. Beaucoup d'Arabes peu riches, mais tenant à le paraitre, ou riches el avares, jellent ou une pièce d'or ou un tilari dans la sébile, Mais il est convenu qu'après la cérémonie, celui qui se repent de sa largesse peut la reprendre en la troquant contre une autre pièce de monnaie, si infime qu'elle soit.
Au moment où la mère livrela femme au mari, elle lui fait comme chez nous toutes sortes de reconuman-
dations de soumission et d’obéissance afin que l'époux trouve le paradis sur la terre. Mais, comme chez nous, ces recommandations, par malheur, ne portent pas toujours leurs fruits.
A l’occasion du mariage de la fille du chérif Heider, avaient eu lieu trois ou quatre autres mariages, et entre autres le mariage d’un riche Indien avec une jeune Indienne, musulmans tous deux. Les cortéges s'étaient suivis dans les rues de ta ville, éclairés aux flambeaux, comme nous savons, marchant à la file l'un de l’autre, chaque mariée sous son dais.
Tout Moka, bien entendu, affluait autour des personnages principaux. Les terrasses étaient couvertes de femmes. Des coups de fusil et de pistolet étaient tirés sur les flancs des cortéges ; tout le moude était en joie. :
Tout à coup, au coin d’une rue, un homme, une espèce de derviche, tenant une bouteille à la main, se précipita sur lejeune marié indien et lui plongea son cangiar dans le cou, coupa la carotide et brisa sa bouteille. Le jeune homme marcha encore cing ou six pas et roula par terre. Il élait mort et avait laissé derrière lui un long jet de sang. On transporta le mort dans une mosquée voisine, où on le prépara pour le cercueil. La mariée, à moitié évanouie, fut transporiée chez elle.
La cause de l'assassinat était la jalousie. Le derviche avait été élevé près de la jeune fille, était amoureux Welle, l'avait demandée en mariage, et avait été refusé. La jeune fille, de son côté, laimait. Elle lett épousé volontiers, mais le père s’élait opposé al’ union.
Aussitôt l'opinion publique déclara que, le sang ayant coulé, tous les mariages faits en même temps que celui qui avait fini d'une manière si tragique seraient malheureux. Quant à l'assassin, quand je quittai Moka, on le cherchait encore, En effet, le mariage du jeune Hussein n'eut point d'heureuse suite. La jeune femme mouruten couches; puis, comme si, dès le lendemain de l'assassinat, l'influence néfaste avait dû s'en faire sentir, des courriers arrivèrent, annonçant que le nouveau mahadi venait de faire une deseente sur le territoire du chérif, et mettait tout à feu et à sang.
[l traitait toutes les sectes actuellement existantes d'infidèles. Plus sévère que Wahab lui-même, aucune ne trouvait grâce devant lui, etil voulait ramener le mahométisme à sa rigidité primitive, c'est-àdire le rendre impossible aux musulmans de nos jours. Il n'était pas à plus de quatre lieues de Moka. En deux heures, il pouvait être aux portes de la ville. IL passait pour être à la tête d’une troupe nombreuse et de l'artillerie. A l'instant même, des courriers furent envoyés, non-seulement à Hussein, mais aux autres chérifs pour appeler du secours. Puis, en même temps, et pour courir au plus pressé, on transporta des projectiles sur les remparts, on rassembla sur la place les hommes de la garnison, infanterie et cavalerie, et l'on s'apprêla au combat.
J'étais accouru au palais au premier bruit de cette invasion. La chose était si inattendue que le chérif Heider avait à peu près perdu la tête, A chaque insfant, comme il arrive en pareille circonstance, les nouvelles non-seulement se croisaient, mais se contredisaient, La population extérieure commençait à so presser aux portes on se lamentant, pressée elle-même par la population des campagues qui aflluait, L'encombrement état d'autant plus grand que, de crainte d'ouvrir les portes aux partisans du faux prophète, on n'ouvrait que les poternes, et on ne laissait passer les fugitifs qu'un à un.
Le premier soin du chérif, sur mon avis, fut d'envoyer des éclaireurs qui rapportassent des nouvelles certaines. Mais comme ces sortes de gens sont très-
ER Ter pierres nee er disposés à amplifier ou à travestir toutes choses, Abd’el-Mélek partit avec eux.
Au reste, Moka était assez fortement défendue pour ne pas être enlevée d'un coup de main, et le nouveau prophète, selon toute probabilité, n'était pas assez profond stratégiste pour conduire un siége en règle.
Les éclaireurs revinrent. Ils annoncèrent que le prophète, au lieu de continuer son chemin, s'était replié vers les montagnes de Sabber, en évitant d’attaquer Taés. Au reste, Ja razzia était terrible et le butin qu’il en rapportait immense. Tout ce qu’il y avait de belles filles sur son chemin était enlevé. Le chérif donna l’ordre de le poursuivre. C'était trop tard, il est vrai, mais la population avait besoin de ce gage d'énergie, et cependant le chérif avait da hésiter à envoyer les kobails contre lui, attendu que la parole de ces sortes d’aventuriers a surtout de l'influence sur les montagnards , et que les kobaïls étant montagnards auraient bien pu déserter.
La garnison se sépara en deux corps. L'un resta pour garder la ville, et l’autre en sortit, comme nous l'avons dit, pour poursuivre les ravisseurs, qui, au moment où les troupes d’Hussein atteignaient Dorebât, point extrême de leur excursion, rentraient déjà dans la montagne.
Ce petit corps expéditionnaire traînait à sa suite toute cette population des campagnes qui avait un instant encombré la ville et qui allait reprendre possession chacun de sa demeure. Il est vrai que chacun ne retrouva pas cette demeure. Une multitude de maisons avaient été incendiées, et l’on pouvait suivre à la trace du sang et des cadavres la marche du prophète.
J'étais parvenu à décider le chérif Heïder à laisser ses cinq mille kobaïls dans les garnisons extérieures, afin d’intimider le mahadi, dans le cas où il aurait une nouvelle velléité d’excursion et de pillage. Les cing mille hommes restants allérent, aussi sur mon avis, rejoindre leurs compagnons au fur et à mesure que la ville vit arriver les secours demandés. Ces précautions étaient d'autant plus urgentes, qu'il était évident que Moka avait une grande importance aux yeux du nouveau prophète, dont le véritable nom élait Haçan-el-Kébir.
La tranquillité rétablie, le jeune Hussein et Abdel- Mélek se préparèrent à retourner à Abou-Arich. Il va sans dire que le nouveau marié emmenait sa femme. Le jour de leur départ arrivé, nous les accompagnâmes l’espace d’une lieue. Ils prenaient, comme étant le plus sûr, le chemin du bord de la mer.
il était dangereux, dans l’état des choses actuel, de prendre le chemin des montagnes, Le mahadi eût été trop joyeux de tenir captifs deux fils de chérif. Nos adieux furent assez tristes, avec Abd’el-Mélek surtout. Le jeune homme avait toutes les qualités généreuses qui prennent les cœurs, et je lui étais pour mon comple sincèrement attaché. Cependant on faisait, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur de la ville, de nombreuses arrestations. Le mahadi avait des ramificalions non-seulement parmi les gens du peuple, mais encore parmi les notables.
La situation de la ville, l'éloignement de mes jeunes amis, le peu de sympathie que j'éprouvais pour le chénf, qui n'ayant ni Vintelligence ni le coour de Husfein, avail quatre fois plus d’orgueil que lui, tout me faisait un besoin de continuer ma route. Un nouveau mouf fut encore le départ de mon compatriote Rochet ( Héricourt, qui, ses affaires terminées, favorisé par un bon vent, partit vers le 45 avril.
Enfin la chaleur allait s'augmentant toujours, les maladies contagieuses venaient à sa suile, Je sentais que, sous celle température, je relomberais bientôt mialade, de sorte que je présentai, sous forme de conscil, ma requête de congé au chérif Heider. Nous
eûmes à ce sujet une assez longue conférence. S'il n’est pas facile de s'impatroniser près des grands seigneurs musulmans, il est plus difficile encore de s’en éloigner. Je lui dis que mon désir était d'aller à Sana, et lui demandai sa protection jusqu'aux frontières. Cette ouverture le rendit fort soucieux. C'était la première fois que je manifestais cette intention.
Chez tous les peuples orientaux, il faut demeurer très-mystérieux et annoncer que l'on va au sud quand on veut aller au nord. J'avais donc, pour me conformer à celte maxime, annoncé que je me rendais à Bagdad et à Bassora. Or, Sana ne pouvait pas être le chemin de Bassora ni de Bagdad, si l'on songeait que de l'autre côté de Sana se trouvait un désert de sable de plus de trois cents lieues. Ma route la plus naturelle était donc de m’embarquer, soit à Moka, soit à Aden; de là, pour aller par la mer des Indes à Mascate. Mais ce n’était pas pour le moment la mer des Indes que je désirais voir; c'était Sana et les ruines qui gisent à Mareb, c’est-à-dire le pays de l’ancienne Saba, qu'avec tant de peine Arnaud avait visité quelque temps auparavant.
Le chérif Heïder me fit remarquer que j'étais en contradiction avec moi-même. Je lui répondis que le vent continuait de souffler du sud, et que, par conséquent, je ne pouvais m'en aller par Bab’el-Mandeb. Quant à gagner Aden par terre, c'était plus difficile encore. Les Beni-Sobbaëh tenaient tous les défilés qui yconduisent. J’insistai donc pour m’en aller par Sana.
— Mais, me demanda le chérif, de Sana, où irastu ? le désert est impossible à traverser. *
— Si je rencontre l'impossible, répondis-je, je reviendrai.
— Allons, dit le chérif, avoue que c'est non pas Bassora ou Bagdad que tu veux voir, mais Sana; si telle était ton intention, pourquoi n’y es-tu pas allé directement d’Abou-Arich ? :
— Parce que l'idée d'aller à Sana ne m’est venue que des difficultés que j'ai éprouvées d'aller à Aden.
— Mais le vent du sud cessera.
— C'est possible; mais il est possible qu’il se maintienne indéfiniment, et je ne veux point courir cette chance. '
— Si tu insistes, je vais dépécher des courriers à mon frére Hussein, pour le prévenir de ta nouvelle résolution. 3
— Les courriers mettront dix jours à aller et à revenir.
— Je n'ai pas de moyens plus prompts.
— Si fait, tu as les pigeons, écris à ton frère par ce moyen.
On sait comment se fait cette poste aux pigeons.
— Soit! dit-il. :
Le même jour il lui écrivit. Devant moi les pigeons
furent expédiés. En le quittant, je lui exprimai mon étonnement de ce que, lui chérif, gouverneur, vice~ roi de Moka, se croyait obligé d'écrire à son frère avant de me donner, à moi musulman, la permission d'aller à Sana, où tant de gens allaient tous les ours.
— Ce que j'en fais, dit-il, c'est pour ta propre sùreté. La position dans laquelle se trouvent vis-à-vis l'un de l'autre, mon frère et imam de Sana, l'apparition du soi-disant mahadi, le peu de sûreté des montagnes qu'il te faudrait traverser, m'imposent de mettre ma responsabilité à couvert. Qu'aurais-je à répondre si tu étais assassiné sur ta route ou emprisonné à Sana? Tu connais le despotisme de l'imam, qui n'ignore probablement ni ton nom, ni le rôle que tu as joué à Abou-Arich, ni ta présence à Moka, Ne te prendra-t-1l pas pour un espion ou tout au moins pour un agent de ses ennemis? Attends que j'aie reçu la réponse de mon frère, et nous verrons,
Je m'inclinai, et sortis. U fallait bien que j'atten-
disse. Ce qu'il y avait de vrai dans tout cela, c’est que les chérifs craignaient que je n’allasse me mettre à la disposition de l’imam, et qu'après m'avoir eu pour eux ils ne m’eussent contre eux.
Le lendemain, les pigeons arrivèrent. La réponse était celle que j'attendais moi-même. Hussein renchérissait sur les craintes de son frère, etcontinuait d’insister pour que je restasse près de lui. Je n'attendais pas celte réponse évasive pour voir clair dans les craintes du chérif. Seulement elle me rendit service en m'offrant l'occasion de m'expliquer positivement.
Je déclarai qu'à moins d'être retenu comme prisonnier, je partirals le 25 avril, c’est-à-dire dans six jours. J'employai ces six jours à me débarrasser d’une partie de mon matériel, beaucoup trop considérable pour la manière dont je comptais voyager. De plus, dans ce pays de montagnes, où je pouvais rencontrer un voleur à chaque pas, je ne voulais point paraître trop riche; Sélim et Mohammed ne seraient plus mes domestiques, mais, le premier, un voyageur qui m’aurait rencontré, et le second, le propriétaire de mes dromadaires. Ma négresse devenait l’esclave de lun ou de l’autre.
Je vendis donc mes trois chevaux, mes tapis, mes coussins, enfin tout le mobilier musulman que je trainais derrière moi. Je ne conservai que mes trois dromadaires et le matériel indispensable à un voyage de cette nature. Quant à mes vêtements, dont quelquesuns étaient d’une grande richesse, je les déposai chez Abd’el-Ressoul pour m'être envoyés chez Seid-Ben- Calfen, à Mascate. Quant à l'argent monnayé que je possédais, je le convertis en une traite, payable également à Mascate, chez un banian qui élait fermier de la douane. La lettre de crédit était signée de son confrère de Moka. J’espérais, ainsi dénudé, pouvoir voyager incognito, et ne tenter la cupidité de personne.
Maintenant, restait à savoir si l’on me permettrait de partir. J'avais fixé, comme je l'ai dit, le jour de mon départ au 26. Le 24, j'étais encore sans réponse. Seulement, il n'était pas difficile de voir que le chérif me traitait avec plus de froideur. Cette froideur s'étendait naturellement à son entourage.
Le 24, je reçus une lettre d’Abd’el-Mélek. Il me disait qu'il doutait que son oncle m’accordat jamais la permission ostensible de partir; que, dans l'espèce d'impasse où j'étais enfermé, il me donnaitleconseil, si j'étais bien résolu à quitter Moka, de partir sans permission et sans bruit. Son avis était que son oncle n'oserait point s'opposer ouvertement à mon départ.
Le 25, le chérif Heider me fit prier de passer chez lui. Je m'empressai de me rendre à cette invitation.
— Hadji, me dit-il, je viens de recevoir des lettres demon frère qui me défendent expressément de m'opposer à ton départ, mais qui, aussi, m'ordonnent de ne prendre aucune responsabilité pour la sûreté de ta personne. Nous espérons tousdeux que tuarriverassans accident à Sana, et, surtout, qu'une fois à Sana, en présence des difficultés d’un voyage à travers le désert, tu reviendras sur tes pas, non pas à Moka, où tu serais toujours le bienvenu, mais à Abou-Arich, où tu seras mieux venu encore.
Je remerciai beaucoup Heider, je le chargeai de re mercier son frère en mon nom, et je lui annonçai que je partirais le lendemain soir après la prière.
— C'est bien, me dit-il; maintenant j'ai ordre de mon frère de mettre à ta disposition tout ce que tu pourras désirer en escortes, en montures, en vivres, en armes, en argent. Tant que tu seras dans ses Etats, je dois veiller sur toi. Seulement tu sais que ces Etats ne s'étendent point au deli de Taés. Maintenant encore, personnellement, je te recommanderai au gouverneur de cette dernière ville, qui, de proche en proche, pourra peut-être te recommander lui-même,
Je le remerciai, mais en réfusant toutes ces offres. Du moment où je quittais le service du chérif, c'était à moi de faire mon apprentissage de dangers. Nous primes, sur ce refus, congé l’un de l’autre.
Le lendemain, il m’envoya de trés-bon matin une lettre cachetée pour Taés, lettre dont je me promis de ne pas faire usage et que j'ai encore. Hälons-nous de dire que plus d’un an après je l'ouvris. J'étais à Bourbon alors. La lettre était courte, mais péremptoire. Elle ordonnait au gouverneur de Taés de me bien accueillir, de mettre à ma disposition tout ce que je pourrais désirer, même de l'argent, mais de me faire suivre par un agent invisible tout le long de ma route jusqu’à Sana, où cet agent trouverait un confrère qui le relayerait.
A onze heures du matin, j’allai prendre mon dernier congé du chérif Heider. Il me recut à merveille, me renouvela l’expression de ses regrets, et me souhaita toutes sortes de prospérités. Il voulait absolument me conduire une lieue ou deux hors de la ville. Je lui fis observer que cet honneur s’accordait peu avec mon désir de garder l' incognito. Si les dangers qu'il m'avait signalés étaient réels, il était nécessaire que je partisse de Moka sans bruit. D'ailleurs je n'avais plus droit à aucune escorte, ayant résigné toute fonction civile ou militaire. Je le priai même, dans le cas où on le questionnerait à mon endroit, d'être très-circonspect et de laisser ignorer à tout le monde la direction que j'avais prise.
— Je consens à tout, me dit-il ; seulement, laissemoi te donner un guide sûr qui a fait dix fois le voyage.
J'avais bonne envie de refuser, mais je compris que ce serait pousser trop loin la défiance. J’acceptai donc. A six heures du soir, le 26 avril, je quittai en conséquence Moka, précédé de mon guide et accompagné de Sélim, de Mohammed et de ma négresse Saida.
En quittant Moka, nous suivimes la rive droite de Wadi-el-Kébir; mais, à un quart de lieue, nous tra~ versames le torrent, et nous nous trouvames sur la rive gauche. Deux heures après, nous étions au grand village de Mussa, qui probablement est la Mesa de Moise. Le législateur des Hébreux désigne cette ville comme un port de la mer Rouge. Elle en est aujourd'hui à quatre lieues et demie.
Mussa est bâti en jonc et en pierre, au milieu de jardins fruitiers. Sa population est d'environ quinze ou dix-huit cents âmes. Un peu au-dessus de Mussa, nous entrâmes dans les montagnes pour ne plus les quitter jusqu'à Sana.
Vers le matin, après douze heures de marche, saut une demi-heure de halte à Mussa, nous alleignimes Dorebât. Nous n'avions plus que quatre lieues à faire pour atteindre la limite des Etats du chérif Hussein. Nous restames toute la journée à Dorebat. Puis, vers sept heures du soir, nous nous remimes en route, Deux heures après, nous étions à Tâës. Les portes élaient fermées. Mais, comme si l'hospitalité arabe prévoyait que, vu la chaleur des jours, on marchérait plutôt la nuit, chaque ville fermée est accolée à une ville ouverte qui tend ses bras au voyageur atlardé, Nous nous arrétames donc dans la ville extérieure.
Dès le lendemain matin, on se présenta chez moi de la part du chérif. Il envoyait prendre de mes nouvelles, quoique je ne l'eusse pas informé de mon arrivée, J'acceptai la politesse sans lui faire de question, et j'annonçai au messager que j'allais me rendre près de son maitre. En effet, une heure après, j'entrais dans la ville et me rendais au château accompagné de
Sélim. Le chérif était un neveu d'Husseïn. Il s'appelait Ismaël.
On avait choisi pour cette place importante, geôle de toute la contrée et clef de la frontière, une des plus rudes natures de ce rude pays. J'ai rarement vu un homme plus dur d'aspect et de forme que le chérif Ismaël. On comprendit, én le voyart, qu'un pareil homme ne demanderait pas plus grâce pour luimême qu’il ne la ferait aux autres.
Disons, au reste, en passant, que, pour des Arabes, Tâés est à peu près imprenable. Elle était cependant dominée au sud par l'inimeñse montagne Sabber, c’est-à-dire de la Patience, à la cime de laquelle se trouve une vieille tour qui sert de prison. Dans cette tour est creusé une espèce dé puits. Dans ce puits sont les prisonniets les plus redoutablés.
C'est en Orient que l'on @ fait les essais les plus approfondis sur ce que peut souffrir une créature humaine. Au nombre de ces caplits était un parent de l'imam de Sana et un autre neveu du chérif Hussein, cousin de son gardien. Ismaël parut éprouver pour moi les plus grandes craintes.
Comment irais-je à Sana? comment passerais-je? quelle route comptais-je suivre?
Je lui répondis que je prendrais la plus courte, celle de Djobla.
Djobla était tne ville de l'imamat de Sana, située à peu près à douze lieues de Taés. Mais, à la parole da faux prophète, cette ville s'était révoltée et formait le centre des Etats dû nouveau mahadi, lequel était à peu près le maître de la contrée la plus fertile du pays.
L'étonnement d'[smaël fut grand, et il ne le cacha point, lorsque je lui dis que je passerais par Djobla. A son avis, je ne devais pas faire quatre Heues sans être arrêté, et, une fois arrêté, Dieu seul savait ce qu'il adviendrait de moi. Je lui répondis que c’était justement parce que ma vie était entre les mains de Dieu que je ne me détournerais pas d’un pas pour éviter le faux prophète.
— Tu feras ce que tu voudras, me dit-il: c'était de mon devoir de te mettre en garde contre ce qui peut arriver. Tu méprises mes avis, faisdonc selontes désirs.
Je restai un jour à Taés, excitant fort Ta curiosité publique, quoiqu’on ne sit pas qui j'étais, et que Sélim et Moharimed eussent eu la précaution de me faire passer pour un marchand turc allant à Sana dans l'intention d'y faire des affaires de coinmerée. Le 28 au soir, nous repartimes, et je pris, comme je l'avais dit, la route de Djobla, qui conduisait droit au cœur de l'usurpation, étendant déji son réseau sur un diamètre d'une cinquantaine de fetes.
Voici la réflexion que je m'étais faite. Lorsqu'un danger réel existé sur un poifit, on ne se fistite jamais que l'on osera affronter ce potnt-la. ‘Foul au contraire, l'on pense qu'on essayera de 8’y soustraire en faisant un détour. Dés lors, c'est dans le détour qu'est le danger et non point stir le poifit où il était d'abord. Les Espagnols ont lit-dessis un proverbé caractéristique : c’est qu'il faut prendre le tttréau par les cornes.
J'étais bien résolu à ne pas m’écarter d'uñ pas dé mon chemin, dussé-je trouver le mahadi en travers de ma route. Nous avidtis à peine fait trois où qüatre lieues, en suivant la vallée qui se rend de Taës à KaAade, lorsque nous renconträmes plusietirs groupes d’Arabes qui paraissaient étoñhnés de voir une aussi petite caravane que la nôtre se hasarder dans tn lièu que tout le monde évitait.
Quelques-utis des hommes formant ces groupes s'approchèrent de Sélim et lui demandérent qui nous étions et où nous allions. Sélim leur répondit que nous étions des marchands tures et que nous allions à Sana pour les affaires de notre corimerce. [ls nous laissérent passér sans autre réflexion, Plus loin, nous
rencontrâmes une espèce de campement. Nous fûmes arrêlés de nouveau, et l’on nous fit des questions à peu près analogues Nous fimes les mêmes réponses.
— Comment alors, une fois arrivés à Tâës, vous a-t-on laissé prendre la route que vous suivez? demandèrent nos interlocuteurs.
— Cette route étant la plus directe, nous l'avons prise sans consulter personne.
— Mais vous n'ignoriez pas cependant qu’il y avait du danger à la suivre?
— S'il y a danger, comment vous y trouvez-vous?
— Connaissez-vous le chef du gouvernement de ce pays ?
— Nous ne le connaissons pas, mais nous présumons que, puisqu'il fait partie du territoire de Pimam de Sana, ce chef est un dôla nommé par lui.
— Vous vous trompez; l'imam ne commande plus
— Vous voulez vous railler de nous; l’imam est-il donc ou mort ou dépossédé ?
— Il est dépossédé par un nouvel imam.
— El quel est cetimam? Son fils, son cousin, son gendre?
— Non.
— Qui donc enfin?
— Haçan-el-Kébir, c'est-à-dire le mahadi annoncé: par notre seigneur Mahomet.
Nous nous inclinâmes à ce nom de Mahomet, répondant en même temps par une locution arabe qui veut dire : « Dieu soit loué!»
Alors commenca une longtie énumération des ver=
tus, de la sainteté, du mérite, de la puissance du nou-:
ye imam, par le nom duquel tows le monde jurait éjà.
Nous répondimes à cela que nous entendions ces nouvelles pour la première fois, et que nous étions heureux de les apprendre, puisqu'elles devaient être le triomphe du culte musulman.
— Vous êtes des Turcs, le mabadi vous recevra done à merveille; au reste, vous n'avez plus grand chemin à faire pour le rencontrer.
— N'est-il done point à Sana? demandâmes-nous. Il y a encore une terrible distance, ce nous semble, de Sana ici.
— Point du tout, il a placé sa résidence dans le paradis terrestre de la contrée. Par le paradis terrestre ils entendaient Djobla et ses environs , c'est-à-dire le pays le plus riche de tout l'Yémen.
— Mais de quel pays est done le mahadi? continudimes-nous, Comme si nous entendions parler de lui pour la première fois:
— De Saad et de la famille de Pimam Sâadi.
— Mais, repris-je, j'ai passé à Sdad il y a quelques mois, et l'on ne m'a point parlé de cela.
— Ce n’est pas étonnant. Jeune encore, il alla à la Mecque, et de la Mecque, voyageant comme Mahomet, il parcourut l'Égypte, la Syrie, la Perse et une grande partie de l'Efde, où il futinspiré de venir dans! Yémen, sa patrie, pour y régénérer le culte Hrosulnran.
L'individu avec lequel j'avais ce colloque était un beau vieillard, très-simplement, mais très-proprement vêtu. La fatigue de son visage attestart des fatrèues morales plutôt que physiques ; ses rides avaiëht leurs racines au cœur. Par la déférence dont il étaitentouré, je pus juger en outre qu'il était un des plus notables du pays. Sa physionomie était ouverte, ses manières élaient courtoises, je d'hésitai pas à prolonger l'en+ trélien.
— Cheik, lui demandai-je, réponds-moi comme un musulman à un musulman, C'est-à-dire comme un frère à un frère, Vois-tu quelque inconvénient à ce que je parle aa mahadi avant de contintrer ma route?
— Pas le moins du monde; au contraire, le ma-
hadi ne peut que te bien accueillir. Ses ennemis font courir le bruit qu’il est terrible à tous les musulmans qui n’adoptent pas la foi pure. C’est une calomnie : il ne cherche qu’à les ramener à la vérité. Ton titre de Turc sera pour toi une excellente recommandation, et ta qualité de marchand te protégera près de lui.
— Et quelle distance ai-je encore à parcourir pour le rencontrer ?
— Cinq heures de route peut-être. Mais, dans sa résidence officielle, tu ne trouveras que son lieutenant.
— Mais lui, où le trouverai-je ?
— Dans les grottes de Djebel-Mharras, qui sont à moitié chemin de la capitale, mais où l’on ne peut arriver qu’en passant par la ville, c’est-à-dire en faisant un immense détour.
— Comment! il habite dans des grottes? mais il y a donc un palais dans ces grottes ?
— Non; à l'instar de son prédécesseur Mahomet, il vit à la manière des cénobites, de privations et de recueillement. Ces groites sont deja le but du pélerinage d’un grand nombre de fidéles. Je dois te prévenir, au reste, que tu ne seras pas reçu de prime abord, et, avant d'arriver dans sa capitale, tu trouveras ub nouveau camp, comme celui-ci, où l'on Varrétera Si tu parais suspect.
— Pourquoi paraitrais-je suspect la-bas si je ne parais pas suspect ici?
— Parce que la maniére de voir des hommes n’est point la même partout, et qu’à plusieurs reprises se sont présentés des gèns qui ont voulu Vassassiner. Or, les précautions qu'il né prend pas, c’est à nous de les prendre pour lui. .
— S'il est le mahadi, comment pourrait-on l'assassiner ? 6
— Mahomet n’a pas dit que le mahadi serait autre chose qu'un homme.
— Mais, pour mériter ce titre de Mahadi-Cheik, il faut qu'il ait fait de bien grandes choses.
— fla brisé les fers des captifs, il a rendu Pusage de leurs membres à des eben ey ie guéri des aveugles, rendu fécondes des femmes stériles, fait tomberla pluie pour étancher la soif de la terre; enfin il aopéré tant de miracles, qu'il faudrait être plus aveugle que ceux qu'il a guéris pour douter de la réalité de son caractère. Sa fuite même des prisons de Damas est un prodige.
Je m'inclinai.
— M'est-il permis, demandai-je, de m'arrêtér ici et d'y faire le repas du matin?
— Nous allons faire nous-mêmes la collation, et nous réservons toujours la part de l'hôte de Diet.
C'était une invitation à déjeuner dans toutes les règles, et je n'eus garde de refuser. Avoir rompu le pain et partagé le sel avec un musulman, c'est lui être devenu sacré, Dès lors, la protection dé mon hôte m'élaitacquise ; puis, dans la rusticité de ses manières, le vieillard avait quelque chose de si franc et de si bon, que l'on se sentait entraîné vers lui.
Pendant tout ce terhps, mon guide de Moka, qui nous suivait toujours, se fanfilait, de son côté, auprès des nouveaux adeptes. J'étais deveriu trés-défiant et je ne le perdais pas de vue. J'avais deux Opinions sur cel homme: la première, c’est que sa mission spéciale était de m’espionner; la seconde — ef sa conduite en ce moment me faisait pencher vers célle-ci— c’est qu'il était pe spécialement encore chargé d'éspionner le ma-
adi. Dans l'un ou l'autre cas, il dévait garder mon secret. Trahir mon secret, c'était se livrer lui-méme.,
Le repas terminé, nous réenfourcliimes nos monlures et primes congé de nos holes. Le vicillard ne me donna ni guide ni mot de pisse. H me dit seulement:
— Bon voyage, et que Dieu soit avec toi |!
Ati resté, moi qui connaissais les musulmans, je me doulis bien que mon mot de passe était parti depuis
longtemps. Nous marchames, pendant l'espace d'une demi-lieue encore, dans la vallée ; puis nous nous trouvames à l'entrée d’une gorge étroite, rocailleuse, aride, creusée entre deux montagnes coupées à pic. Cinquante hommes pourraient défendre ce passage contre toute une armée. Cependant, nous n’y rencontrames aucun obstacle, Les gens qui le traversaient, allant et venant, étaient des gens du pays.
De l’autre côté du défilé, nous arrivames à un village nommé Duschruk. Il est situé de la façon la plus pitioresque sur des collines cultivées. Nous y entrions au moment de la prière, et nous fûmes trés-surpris de voir tout le peuple assemblé dans une espèce de prairie et priant en masse au lieu de prier isolément. C’était déjà une des réformes imposées par le nouveau prophète. Nous nous mélames à la prière.
La prière finie, notre interrogatoire recommenga. Cette fois le questionneur était plus rude et plus défiant que l'autre. Le résuitat de la conférence ful une invitation de rester où nous étions. De pareilles invilations équivalent à des ordres. Aussi demeuramesnous. On dessella les dromadaires, on nous donna l'hospitalité comme à des hôtes de distinction, et l'on veilla sur nous sans que cette surveillance fût importune.
Au reste, celui qui nous avait interrogés nous tint compagnie, avec les principaux du village, nous faisant eauser le plus possible, probablement dans le but de voir si nous nous trahirions.
A neuf heures du soir arriva un cavalier porteur de dépêches pour le cheik. Cavalier et cheik se retirèrent à l'écart. Deux ou trois notables s'adjoignirent à eux. Un entretien assez vif s'établit, dont nous ne pouvions pas entendre un seul mot. Cependant, aux gestes et au jeu des physionomies, nous jugions qu'il était question de nous. Le cheik se rapprocha de moi.
— Nous allons nous meltre en route, me dit-il.
— Et où allons-nous ? demandai-je.
— ADjobla; le naib du mahadi nous y attend.
Comme c'était ce que je désirais, je ne lis aucune observation et donnai l’ordre de resseller les dromadaires.
A dix heures, après avoir pris congé de nos hôtes, nous nous remimes en route. Le chemin était trèsdiflicile, tantôt s’enfongant dans des défilés où nous étions obligés de passer un à un, tantôt s'escarpant au flanc des montagnes. Autant que l'obscurité nous permettait de le voir, le pays était très-cultivé et trèspeuplé. De tous côlés on entendait le bélement des troupeaux et l’'aboiement des chiens.
Vers une heure du matin, nous arrivames à Djobla. Les portes en étaient fermées, Nous mimes , comme d'habitude, pied à terre dans un des faubourgs. Une fois les portes d'une ville arabe fermées, rien ne les fait ouvrir que les affaires de première importance. Nous étions horriblement fatigués. Nous nous couchimes sur des sirirs en attendant le jour. Mais, à peine le soleil levé, nous élions aux portes pour entrer des premiers.
Nous arrivames chez le naib, qui nous fit attendre jusque vers onze heures. I était évident qu'à son tour il attendait des ordres , car, dès le point du jour, il était prévenu, non-seulement de notre arrivée, mais encore de notre présence chez lui, Nous avions, pendant cette attente, été, de la façon la plus désagréable, l'objet de la curiosité générale.
Enfin, à onze heures, il nous fut permis d'entrer. On ne nous faisait pas de grâce : c'était l'heure de l'audience générale, Nous trouvâmes le naib entouré de ses gardes. Tout ce qui avait quelque chose à dire au naib passa devant nous. Quand nous fûmes seuls, il me fit signe d'approcher en me nommant par mon nom. Ce n'était point rassurant, Cependant je tis bonne contenance et m'approchai,
116 L'ARAPIE HEUREUSE.
à : en
— Comment, Hadji-Abd'el-Hamid, me demandatil, as-tu pu exposer à venir ici en sortant des Etats d’Abou-Arich et du service du chérif Hussein, où tu as dû apprendre ce qui se passait dans la montagne?
— Sans doute j'ai été informé, lui dis-je, et voila justement pourquoi j'ai voulu venir.
— Quel intérêt pouvais-tu avoir ?
— On m'a parlé du mahadi d’un manière si prodigieuse, que j'ai voulu le voir.
— Pourquoi faire ?
— Pour m’entretenir avec lui; est-il donc invisible ?
— Le mahadi est informé de ton arrivée, me répondit le naib. Depuis ta sortie de Moka, il ne te perd pas de vue; je dirai même plus : ta présence à Abou- Arich l'a beaucoup préoccupé, et tes projets de visiter Sana l’inquiètent. Tu es Turc, mais tu es Européen, et, comme tel, on comprend que tu aies le désir de voir ; tes compatriotes sont curieux; mais, comme Turc, quel intérêt le mahadi peut-il avoir pour toi?
Je fus assez étourdi de cette apostrophe.
— Eneffet, lui dis-je, je suis Européen de naissance, mais essentiellement musulman, et, comme tel, j'ai droit à m’instruire dans une religion que j'ai adoptée. Si par mon contact avec le mahadi je parviens à m'éclairer, je serai un de ses plus chauds partisans, un de ses plus fervents apôtres. ;
— Soit; mais tu ne serais pas le premier qui se présentat avec de mauvaises intentions sous un semblable prétexte. Ne l'étonne donc point si l'on te soumet à quelques épreuves.
— A quelles épreuves dois-je être soumis ? Je suis prêt !
— À l'initiation complète de la morale du mahadi; puis, quand nous aurons acquis la certitude de ta sincérité, nous te présenterons.
— Oui, répliquai-je; mais ce noviciat, dépendant de la bienveillance plus ou moins grande des individus dans les mains desquels je me trouverai, peut durer longtemps, et je n'ai pas le temps d'attendre.
— C'est l'affaire d’une huitaine de jours, répondit le naib.
Huit jours ne sont rien dans la vie d'un musulman ; huit jours étaient beaucoup pour moi, mais je n'avais pas mon libre arbitre, et, comme la ville était jolie et que j'avais une situation curieuse à étudier sous le rapport religieux et politique, j'en pris promptement mon parti. Au reste, l'initiation n'était pas difficile :
je n'avais qu'à imiter ce que faisaient les autres et suivre les conférences des mollâhs, qui enseignaient l'abolition des mosquées et des marabouls, sans en excepter ceux de Mahomet et de ses successeurs.
Les wahabytes s'élaient contentés de refuser le culte aux mausolées, mais n'avaient jamais été jusqu'à les détruire.
Les ablutions aussi étaient différentes des autres sectes musulmanes. Au lieu de commencer par la têle, ceux-là commençaient par les pieds. Pour le reste des exercices, ils étaient identiquement les mêmes. On voit qu'il n'avait point fallu une grande imagination au prophète pour inventer cela. Le pélerinage et le ramadan continuaient de subsister comme loi fondamentale, Mahomet conservait son caractère de fondateur; seulement, on proscrivait de la façon la plus rigoureuse les vêtements recherchés, l'or etles bijoux ; on n'admettait que les habits de laine dans toute leur simplicité. L'usage du tabac était aboli sous peine de mort. Tl va sans dire que tous les mâcheurs de kâad et d'opium étaientcompris dans la proscription. Les cing prières étaient forcées. La polygamie continuail à subsister.
Tout cela était facile à observer et à apprendre, Je me soumis à cette consigne, et j'eus en outre tous les jours des conférences avec le naib, nommé Ibrahim,
qui, au bout du compte, était un brave homme assez intelligent. J'acquis rapidement la conyiction que ce schisme avait pour but de détruire l'influence des imams. [l yavaitencoreune autre probabilité : c’est que quelque puissance étrangère fomentait cette rébellion.
Je m’apercus alors que le fantôme gigantesque qui m'élait apparu dans le Théama avec le titre de réforme prenait, au fur et à mesure que je me rapprochais de lui, des proportions beaucoup moins effrayantes. Probablement que, lorsque nous allions nous trouver face à face, je n'aurais plus affaire qu'à un homme s’entourant de mystère et réchauffaut par larigidité de son culte la superstition de ses partisans, auxquels, au bout du compte, il coûtait fort cher.
La ville de Djobla, où j'étais forcé de séjourner, enferme une assez grande étendue de terrain, bâtie qu'elle est, deux tiers sur la colline, un tiers dans la vallée. Les maisons en sont construites en pierre el n'ont qu'un étage surmonté d'une terrasse. Chaque maison a son jardin planté d'arbres fruitiers. Les rues, chose rare en Arabie, sont pavées. Le tout est dominé par des montagnes gigantesques, très-accidentées, cultivées en partie et décharnées à leur cime. Au milieu de cette aridité se trouvent des ruines de vieux chateaux qui, selon les légendes populaires, dateraient de temps antérieurs à l’islamisme.
Cette ville est habitée par environ vingt mille âmes. Elle est le chef-lieu du pays d'Yemen-Ala, qu'on appelle en général le grenier de l'Yémen. Elle fait un grand commerce avec Mascate au moyen d'une herbe nominée wars, de laquelle on tire une belle teinture jaune. Une grande rivière passe à côté: c'est l'Ouadi- Zébid, qui prend sa source dans les montagnes du Djebel, et, courant à l’ouest, va se jeter dans la mer Rouge, tandis que lOuadi-Meidan, qui sort des mêmes montagnes et qui roule beaucoup plus d’eau, s'étend vers le sud et va, près d’Aden, se jeter dans l'océan Indien.
Deux énormes citadelles donnent à la ville la forme d'un amphithéâtre. Le mur qui l'entoure est moderne et date de l'occupation turque. Hors de la ville s'élevail le tombeau d'un saint homme nommé Omar Ibn- Seid; ce tombeau était fermé pour le moment.
La population est excellente, affable et hospitalière. Les femmes y sont d'une beauté remarquable. Je n’eus pendant tout mon séjour à Djobla qua me louer de ces excellentes gens. Leur commerce de café, de blé et de savon répand une visible abondance parmi eux. Ils vendent aussi des pierres précieuses, spéciales à l'Yémen, que l’on appelle akaki-yémanr et qu’on trouve dans toutes les montagnes de la contrée, mais surtout dans celles de Damar. C'est une espèce de cornaline d'un brun clair. Les Arabes la font enchâsser, la portent au petit doigt, en bracelet, au-dessus du coude et à la ceinture. En cas de blessure, l'application de cette pierre sur la plaie arrête, selon eux, l'hémorrhagie. Pour s'assurer qu'elle est véritable, ils l'entourent de papier et approchent un charbon de ce papier; si elle est véritable, le papier doit rester intact. Acicha, la femme bien-aimée de Mahomet, portait toujours un collier de ces pierres, qui se transportent notamment à Surate et en Chine.
Les Arabes prétendent aussi qu'il existe dans les mêmes montagnes des mines d'éreraudes qui ont été exploitées autrefois, mais dont la trace est perdue,
Le septième jour, le mahadi fil demander de mes nouvelles par des envoyés particuliers qui eurent plutôt l'air de venir pour pénétrer ma pensée que pour s'enquérir de mon état, IIS me prévinrent en même temps que, selon toute probabilité, j'aurais l'insigne honneur d'être présenté le lendemain à leur chef, mais seul, Je ne tenais nullement à ce que Sélim et Mohammed le vissent. Je ne tis donc aucune obser-
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vation. A cel effet, ajoutèrent-ils, je devais me mettre en route la nuit.
C'était assez notre habitude; ce fut donc ce que nous fimes. Nous primes le chemin des montagnes Mbarras. Au fur età mesure que nous approchions, nous trouvions le chemin encombré de mendiants, d'aveugles, de lépreux, de bancals, de paralytiques. Les femmes et les filles étaient au moins pour moitié dans cette foule. Tous ces malheureux étaient fanatisés. Ils se préparaient par le jeûne et par la prière aux miracles qui devaient s’opérer sur eux. Nous passâmes au milieu de tous ces pèlerins, dont quelquesuns, pour être encore plus agréables au prophète, se mortifiaient en se mettant des colliers de fer au cou et des chaines aux pieds. J’en vis plusieurs qui se faisaient flageller avec des lanières de cuir.
Nous atteignimes enfin le petit village qui porte le même nom que la montagne et qui se “trouve sur les premiers mamelons. Nous mimes pied à terre à la porte d’un immense caravansérail bâti pour la circonstance. Il était comble et nous ne pumes y trouver de place. Nous fimes obligés de camper dehors, en attendant que les messagers qui étaient venus me prendre, et qui s'étaient immédiatement rendus près du mahadi, vinssent me reprendre. Deux élaient restés près de moi.