‹ La vie au desertChapitre 79 sur 175 · XXX VI · texte numérisé non relu

XXX VI

Les grottes étaient situées aux deux tiers de la hauteur de la montagne; la route qui y conduisait était large et bien frayée. De place en place des escaliers, faits de main d'homme, facilitaient l'ascension. Ces grottes paraissaient fort anciennes. Elles élaient évidemment de vieilles mines abandonnées, et le chemin qui conduisait jusqu’à la cime, où tombait en ruines un vieux fort, avait servi à la fois aux mineurs qui creusaient les mines et au seigneur qui habitait ce fort.

Une fois arrivés aux grottes, le mahadi ne nous fit point attendre. Nous fûmes introduits à travers plusieurs grottes trés-vastes, servant d’antichambre, et nous arrivames enfin a celle qui servait de demeure au mahadi, et qui n’était éclairée que par une espèce de soupirail communiquant avec l'extérieur.

Le prophète était entouré de ses apôtres, assis à terre sur un simple paillasson, et plus simplement mis que tous ceux qui l’entouraient. Il était vêtu d'un caftan vert et coillé d’un turban blanc; quoique ue (il était âgé de trente-cing ans à peine), il avait la barbe complé tement blanche. Sa parole était à la fois douce et harmonieuse, parfaite ment à Punisson de ses beaux yeux et de sa physionomie calme et bienveillante, imposante cependant. Les Arabes, en Je regardant, s'inclinaient et le disaient illuminé d'une flamme intérieure. Lui, comme le naib, me nomma par mon nom.

— Approche, Hadji-Abd'el-Hamid, me dit-il, et sois le bienvenu devant moi. Depuis quelque temps, . le sais, tu manifestes le désir de me voir; si je ne

l'ai point reçu plus tol, c'est que je suis accablé d'affaires. Regarde el juge.

En effet, il était entouré d'une véritable barricade de lettres auxquelles cinq ou six tolbas répondaient, écrivant sur leurs genoux et trempant leur plume de bambou dans l'encrier qu'ils portaient à leur ceinture, Chaque lettre était ensuite mise sous les yeux du mahadi. I y appliquait un énorme cachet entouré d'une légende arabe et portant son nom au milieu :

Hacan-el-Mahadi, ou Hacan le Messie.

Au lieu de passer son cachet à l'encre de Chine, comme Cest l'habitude, il le noircissait à la fumée

ane ep I CA ELEC ELEC ea une lampe qui brülait près de lui, et l'appliquait au bas de la lettre.

Tous ces écrivains étaient courbés bien plus sous la sainteté du lieu et sous la vénération que leur inspirait la présence du mahadi, que par l'importance de leur besogne. Comme s'ils eussent été sourds et muets, le prophète ne s'inquiétait pas le moins du monde de leur présence. Il parlait, interrogeait, ordonnait devant eux. ls semblaient n’avoir ni yeux ni oreilles. Le mahadi, au contraire, ne perdait pas une syllabe de ce qui se disait autour de lui. Tout l'auditoire était debout. Comme il m’ y avait invité, je jetai un coup d'œil autour de moi, et je vis qu’en effet il ne perdait pas de temps.

J'indiquai par une inclination de tête que j'appréciais la façon dont il employait ses journées. Alors il commença de me questionner sur le chérif Hussein, sur le chérif Heïder, sur les villes du littoral et sur l'opinion des populations à son égard, disant luimême qu'on devait, dans le Théama, le désigner comme un brigand et un assassin, tandis que, ajoutait-il, il n ‘était en réalité que le messager du Seigneur, chargé de châtier les méchants et “de récompenser les justes.

Je me gardai bien de contester sa prétention. Je m'inclinai, au contraire, en signe d’assentiment.

— Lorsque je quittai Abou- “Arich, lui répondis-je, le chérif ignorait complétement ton existence. Dans toutes les villes où j'ai passé, j'ai trouvé la même ignorance. A Has, pour la premiere fois, j'ai entendu prononcer ton nom; a Moka, j'ai élé témoin de la terreur qu'il inspirait.

Il sourit.

— En effet, dit-il, avec toutes leurs armées, toutes leurs munitions, toutes leurs armes, toutes leurs villes fortifiées, les chérifs ne me résisteront pas plus que limam, car je les frapperai tous avec l'épée de Dieu. L'imam de Sana et les chérifs sont des Lyrans qui ont usurpé le pouvoir et dont il est temps que justice soit faite. Hussein est encore le plus fort et le meilleur de tous; avec lui, peut-être, pourrai-je m'entendre; mais avec l'imam de Sana, jamais.

Je compris comment le mahadi ne s'entendrait jamais avec l’imam de Sana, qui prenait lui-même le titre d'apôtre, comme les sultans de Constantinople et du Maroc.

— Au reste, je tiens ce dernier, continua-t-il. Outre ce que j'ai demandé, les populations de l'Hadramont et du Mareb se réuniront immédiatement à moi. Hussein, qui a intérêt à la chute de’ imam, ne lui prétera aucun secours; au contraire, il m'aidera à l'écraser, sauf ensuite à nousentendre ensemble; ma conviction est done que je réussirai dans mon entre prise.

— Je ne doute aucunement de son succès, lui répondis-je; cependant je doute que tu puisses faire marcher sous la même bannière les populations de l'Hadramont et du Mareb, qui sont continuellement en guerre les unes avec les autres, D’ ailleurs, tous ces pelits princes n’admettent pas de supérieurs.

— Ils admettront une puissance qui viendra au nom d'Allah; si je marche à leur tête, ce ne sera point comme chef, ce sera comme prophète, En tout cas, nous nous reverrons et nous causerons plus a l'aise de toutes ces questions-la. Je désire te garder encore quelques jours,

— Jedemanderai, malgré l'honneur que tu me fais

en me retenant près de toi, que tu me retiennes le moins longtemps possible; j'ai besoin de me rendre promptement à Sana.

— Et de Sana? demanda le Jui ahadi.

— De Sana, probablement &la Mecque.

— Mais tu Cennuies done ici? Que te manque-t-il?

— Kien, lui répondis-je.

om NANA

— Nous pourvoirons à tes besoins de manière à y satisfaire en toutes choses. D'ailleurs, à quoi bon aller à Sana? à quoi bon aller à la Mecque? Ne peux-tu faire ici ce que tu ferais là-bas? fia’ ee

— Ce serait avec plaisir, lui répondis-je; mais j'ai une famille, et je ne saurais vivre loin d'elle.

— Soit; mais je veux te revoir. ‘

— Quand cela?

— Demain. A

Je me retirai. Mes guides me ramenèrent au petit village qui est au pied de la montagne. Cette fois nous n'eùmes pas besoin de disputer notre place dans le caravansérail. ‘

On nous avait préparé une petite maison dont le cheik du village avait l’ordre de nous faire les honneurs. On sait au resle à quoi s’en tenir sur ces sortes d'hospitalités qui coûtent toujours plus cher que si l'on faisait soi-même la dépense.

Cette journée n’offrit rien autre chose de remarquable, si ce n’est que, sans attendre le lendemain, le mahadi me fit venir. brut

Cette fois il était seul, avec deux ou trois intimes seulement, et dans un compartiment plus écarté des mêmes grottes. 2

Il était éclairé par d'énormes bougies jaunes qui donnaient à la grotte l'aspect d'une chapelle. La lumière des bougies faisait reluire l'humidité des parois, et Yon entendait l'eau qui tombait goutte à goutte dans un angle.

Le mahadi m’accueillit très-affectueusement, et comme si nous n’étions pas, lui un prophète et moi un simple mortel. C'était à l'heure de la dernière prière. Nous la fimes ensemble, en petit comité. Après la prière vint une collation. La frugalité des mets correspondait à la simplicité des vêtements et à la rusticité du domicile. Après ce repas, silencieux comme le sont ordinairement les repas arabes, les intimes se relirérent, et je restai seul avec le prophète.

— Tu vois, me dit-il, que je te sers selon tes souhaits, et je n’ai pas voulu te faire attendre. Je sais que ton temps est précieux ; je connais le projet qui te fait parcourir nos montagnes; plusieurs de tes compatriotes déjà les ont visitées à différentes époques. Je n’approuve pas ton intention d'aller à Sana, non point personnellement à cause de moi, mais parce qu'il pourrait arriver malheur. L'imam de Sana est un maboul idiot, un behein, un âne; il ne respectera ni toi, ni ton intelligence européenne, ni ton caractère musulman; il né verra dans ta personne qu'un agent d’Hussein. Si tu insistes pour aller à sa cour, veille sur toi. Je sais que ton intention est de te rendre à Bagdad, bien que tu m’aies dit que tu allais à la Mecque. Si tu vas de Sana à Bagdad, tu seras obligé de traverser le désert, et tu y resteras; de quelque titre que tu te pares, de quelque travestissement que tu te couvres, tu n’en seras pas moins reconnu. Tes pieds européens te vendront partout; leurs doigts ont été trop longtemps serrés par des bottes pour que tu puisses faire croire que tu as toujours porté la sandale.

» À l'est de Sana, tu trouveras des populations tout à fait barbares qui ne te pardonneront pas les tentatives que tu pourras faire pour passer sur leur territoire, et sois bien sûr en tout cas d'une chose, c'est que, quand imam ne te maltraiterait pas dans ses propres Elats, il trouverait moyen de se débarrasser de toi une fois que tu en serais sorti. [l sait, comme j'ai pu le savoir moi-même, ton séjour à Abou-Arich, ton passage dans tout le Théama; je dirai plus : il sait que dans ce moment-ci tu es auprès de moi; ses agents pénètrent jusqu'au milieu de mes familiers.

» Eh bien! crois-tu qu'avec toutes ces raisons de lui être suspect, il te reçoive sans défiance? Certes son abord sera bienveillant; il paraitra s'intéresser

à toi, vouloir te seconder dans tes recherches, et te demander des conseils; il les suivra méme s’il les trouve bons, mais il te sacrifiera à ses premières craintes, et tous ses officiers applaudiront, car chacun, en te voyant venir, craindra que tu ne viennes prendre sa place. Pars donc pour Sana si tu le veux absolument; non-seulement je ne m’y oppose pas, mais encore je te donnerai toute protection jusqu'aux limites de mon territoire. Mais, encore une fois, si tu étais un homme sage, tout en continuant ton voyage, tu éviterais Sana, tu gagnerais le Mareb avec des lettres de moi qui y faciliteraient ton passage, et, puisque tu veux voir, tu trouverais là des villes inconnues aux Européens, et la ligne de ces villes te conduirait, à travers l'Hadramont et en longeant les mers de sable, jusqu'à Mokallah, dans la mer des Indes, où tu trouverais toutes les occasions possibles pour te conduire à Mascate. De Mascate à Bagdad, tu n'aurais plus qu’un pas. J'ai vu tout ce que tu veux voir, crois donc en mon expérience de voyageur.

» Maintenant, que ce que tu vas voir ne te fasse pas oublier ce que tu vois. Musulman par l'habit et par le cœur, peut-être tu n’en es pas moins Européen par les habitudes. Je connais la curiosité des Européens, et je comprends ce qu’un autre que moi ne comprendrait point peut-être. Sache donc ce que nul ne sait que moi, c'est que nous sommes ici dans un lieu sacré dont parle le Coran. Ces grottes que j'habite ne sont autres que les cavernes des Sept-Dormants. Tous les forts que tu vois sur les montagnes environnantes sont des forts sabéens. Tu trouveras les restes de leur ancienne capitale dans le Mareb, et sur ces restes des caractères que personne ne peut lire et qui appartiennent à la langue himyarite.

» À Damar et à Sana, tu trouveras des caractères coufiques. Je les ai lus, car je connais la vieille langue arabe. Sur le mont Hirran, près de Damar, tu trouveras d’autres grottes pareilles à celles-ci, plus grandes même. Ce sont d'anciennes carrières qui méritent d’être visitées, parce qu'avant de devenir carrières elles ont été minées et qu’on en a tiré du soufre et du fer avant d’en extraire de la pierre. Tu y trouveras encore des filons de minerai, mais de cuivre, et une source d'eau chaude. Ces mines, comme ces carrières et comme les carrières de Taës ont été, il y à cent ans à peu près, occupées par des faux monnoyeurs qui se sont emparés de tout le bon argent de limam qui régnait à cette époque et lui ont rendu de l'argent faux. Tu vois que, quoique je ne sois pas Européen, je n’ai point voyagé les yeux fermés. Ouvre les tiens, et surtout sur le danger. »

Je le remerciai beaucoup pour ses conseils et pour l'intérêt qu'il prenait à ma sûreté personnelle.

— Mais, lui dis-je, comme mahadi, tu dois savoir que ce qui est écrit est écrit, et que l'homme ne saurail rien changer à sa destinée?

— Tu as raison : ce qui est écrit est écrit. Maintenant, avant que tu me quittes, jai à mon tour un renseignement à te demander. En Europe, s’occupet-on de magnétisme ?

— Oui, répondis-je, et quelques savants même s'en occupent d'une manière très-sérieuse.

— Peux-tu me dire de quelle façon on procède?

— Mais comme en Orient, je présume.

— T'es-tu occupé de magnétisme? :

— En France, oui; mais pas depuis que je suis en Orient.

— Tu sais que le magnétisme remonte à la plus haute antiquité ?

— Je le sais.

— Croit-on en France au magnétisme?

— Les uns croient, les autres nient.

— Et à quoi Vapplique-t-on? .

— Un savant français l'a appliqué à la chirurgie et

L’ARABIE HEUREUSE. 419 oo mm

a fait des opérations pendant le sommeil des magnélisés.

— A-t-il opéré sur des hommes ou sur des femmes?

— Sur des femmes particulièrement. Les femmes, étant plus nerveuses, sont plus facilement soumises a l'action du magnétisme.

— Et quel genre d'opérations at-il faites ?

— Toutes, mais particulièrement Vablation du sein dans les cas de cancer.

Le mahadi réfléchit un instant.

— Tu es médecin? me demanda-t-il.

— Oui.

— Peux-tu faire quelqu’une de ces expériences devant moi?

— Je suis médecin, mais non chirurgien.

Il ne comprenait pas bien la différence qui existait entre les deux professions. Je la lui expliquai.

— Quelle expérience peux-tu me faire?

— Celle de l’insensibilité contre la douleur.

— J'ai des esclaves des deux sexes. Sur quel sexe préfères-tu faire cette expérience ?

— J'aimerais mieux la faire sur une jeune fille.

— De quelle race ?

— As-tu une Abyssine? Ce sont des sujets excellents.

Le mahadi frappa dans ses mains et ordonna qu’on lui amenat une esclave qu'il appela par son nom.

Cinq minutes après, une jeune fille entrait voilée.

— Est-il besoin qu'elle 6te son voile? demanda-t-il.

— C'est inutile, répondis-je.

L'enfant tremblait. Le mahadi lui dit de sa voix la plus douce quelques mots pour la rassurer. La jeune fille s'accroupit sur une natte. Je me plaçai devant elle.

Je n’ai jamais, dans mes expériences de magnétisme, employé les passes. Je me suis contenté de prendre les deux mains du sujet, de les envelopper des deux miennes, et de commander fortement au sommeil de s'emparer de lui. Il est rare, quand j'opère sur une femme jeune et nerveuse, qu'au bout de cing minutes elle ne dorme pas. Au bout de cing minutes notre sujet dormait donc du plus profond sommeil magnétique. :

— Quel moyen as-tu employé? me dit le mahadi.

— Aucun autre que ma volonté, un ordre muet et doux pour ne point irriter le sujet. Au reste, habituée à obéir, Vesclave réagit moins par la volonté qu'une Européenne. Celle-ci, qui ignorait ce que l’on voulait d'elle, n'a pas réagi du tout, et, tu le vois, elle a subi complétement et rapidement l'influence de ma volonté.

— Oui, je le vois, dit le mahadi très-attentif à l’opération.

Je compris qu'il avait quelques notions du magnétisme, mais que, ces notions élant peu avancées, il désirait se mettre au courant. Une jeune et belle esclave, subissant sa volonté et manifestant devant ses adeptes les différents prodiges du magnétisme, pouvait lui être très-utile dans son rôle de prophète.

— Maintenant, veux-tu que je la fasse passer par les différentes phases du magnétisme ?

— Oui; tu peux la mettre en extase ?

— Parfaitement; seulement il faut, pour que tu voies l'effet de l’extase, qu'elle ait le visage découvert,

— Ole-lui son voile.

— Allends, nous allons voir si elle entend. Comment se nomme-t-elle ?

— Nedjina.

— Appelle-la de son nom.

— Nedjina? dit Hacan.

La jeune fille tressaillit.

— Appelle une seconde fois, elle a entendu.

Il répéta le nom de Nedjina avec un accent plus impératif.

— Sidi, répondit la jeune fille, c'est-à-dire mattre. — Tu vois, lui dis-je, elle entend,

— Oui.

— Ordonne-lui d'ôter son voile, et elle obéira.

Le mahadi donna l'ordre, Nedjina obéit, C'était une enfant de douze à treize ans} au nez fin et droit, aux cheveux crépus et tressés en une multitude de petites nattes, aux joues légèrement saillantes, au teint bronzé, aux sourcils noirs, aux cils longs. Ses lèvres entr’ouvertes laissaient voir des dents blanches comme des perles.

— Je voudrais bien, dis-je au mahadi, avoir quelques-uns de ces coussins pour lui en faire un appui, et cependant je ne voudrais pas quitter ses mains de peur de perdre mon influence sur elle.

Le mahadi alla chercher les coussins lui-même et les appuya contre les reins de la jeune esclave. Sans la toucher, et du geste, en poussant l'air devant moi, je la renversai la tête en arrière. Le hasard m'avait fait rencontrer un sujet admirable. Sur un second geste de ma main, accompagné de l'expression muette de ma volonté, les yeux s’ouvrirent. Ils étaient si beaux qu'on eût cru que l'état dans lequel se trouvait la jeune fille doublat leur grandeur. ;

Elle était en extase. On eut beau lui approcher des yeux la flamme d’un flambeau, ses paupières ne bougèrent point. Une goutte de cire brûlante tomba sur sa joue; elle y fut insensible.

— Peut-elle parler dans cet état? demanda le mahadi.

— Je le crois; parle toi-même, et elle répétera tes paroles.

— Il n’est pas d'autre Dieu que Dieu, dit le mahadi, et Mahomet est son prophète.

L'enfant répéta les paroles du mahadi, mais d'une voix automatique, sans timbre et sans accent, pareille à celle des sourds-muets quand ils répètent des paroles devinées d'après le mouvement des lèvres.

— Oh! s’écria le mahadi, très-bien |

— Maintenant, lui dis-je, tu as vu que la cire bouil- Jante l'a touchée sans qu’elle s’en aperçüt.

— Oui, dit-il.

— As-tu un sikin ?

Le sikin est un canif avec lequel les Arabes taillent leurs plumes de roseau.

— Oui, dit-il.

Et de l'étui d’un des talebs, il tira un sikin et me le présenta. Je choisis un endroit du bras où je ne pouvais endommager ni nerf, ni veine, ni artère, et fis glisser la lame du sikin entre les muscles de l'enfant jusqu'à ce que la lame disparût à moitié. La dormeuse ne donna aucun signe de douleur, et continua de rester les yeux démesurément ouverts et la tête renversée. Le sang sortit à peine de la blessure.

— Tu vois, lui dis-je, elle n'a rien senti.

Je tirai le sikin de la plaie, L'enfant ne bougea pas plus à la sortie qu'à l'entrée du fer. Le bras était en catalepsie.

— Maintenant, dis-je au mahadi, essaye de lui faire plier le bras. ;

Il y employa toutes ses forces et échoua. Pendant ce temps, la figure restait impassible. Dans l'état de veille, il est évident que ces diverses tentatives eussent fait horriblement souffrir l'enfant.

— Tu as vu? lui dis-je.

— Oui.

Il parut hésiter à me faire une question. Je le regardai.

— Crois-tu, me dit-il, que je pourrai sur elle ce que tu peux, toi?

— Demande-le-lui.

Je mis les deux mains de l'enfant dans celles du mahadi. A cette substitution, la dormeuse poussa une espèce de gémissement, comme si quelque chose se brisait en elle,

om

— Mobéiras-tu comme tu obéis au hadji, Nedjina ? lui demanda-t-il. ~ |

Il fut obligé de renouveler une seconde fois sa question. Potins

— Oui, dit-elle, mais il faut que ce soit toi qui m’endormes.

— Et pourrai-je tendormir?

— N’es-tu pas mon maitre ?

— Puis-je t'interroger, et veux-tu me répondre ?

— Dis au hadji de me tirer du boutelli, cela me fatigue.

Par le mot bowtellz, elle entendait un état participant du cauchemar et de l’extase. Je me hâtai de lui fermer les yeux et de rendre la souplesse à ses membres. Alors, avec un soupir, elle porta la main à la blessure de son bras. Mais je touchai la plaie avec le doigt, et la douleur disparut.

— Crois-tu qu'elle verra? me demanda le mahadi.

— Je le crois. Demande-le-lui.

— Verras-tu? demanda le mahadi.

— Oui, dit la jeune fille, mais endormie par toi; maintenant je ne verrais que pour lui.

— Fais-lui deux ou trois questions, me dit le mahadi.

Je repris les mains de l'enfant, qui poussa une exclamation de bien-être. Elle semblait rentrer dans son état normal.

— D'où viens-je? lui demandai-je.

Elle s'orienta et tendit la main vers le sud.

— Tu viens de là, dit-elle.

En effet, Taës était au sud de Djobla.

— Et où vais-je?

Elle étendit la main vers le nord.

— Tu vas là, dit-elle.

En effet, j'allais à Sana.

— Ai-je quelque danger à craindre sur ma route?

— Tu as couru un grand danger, mais il est passé.

Je me retournai en souriant vers le niahadi.

— Tu sais mieux que personne, lui demandai-je, si elle dit vrai.

— Il est passé, répéta-t-il.

Puis, aprés un instant :

— Réveille Nedjina, me dit-il.

L'enfant fut aussi facile à éveiller qu’elle avait été facile à endormir. Elle ouvrit ses grands yeux, qui s’élaient refermés après l’extase, regarda avec étonnement autour d'elle, vit deux personnes, sentit qu’elle avait le visage découvert, prit son voile et s’en enveloppa.

— Maintenant, lui demandai-je, puis-je partir ?

— Tu le peux, et si à ton tour tu désires de moi quelque chose avant ton départ, demande.

— Je te remercie, je n'ai besoin que d'un sauf-conduit ou d’un mot de passe.

— Attends encore, me dit-il, c'est dans ton inlérel que je vais te faire celle question.

— J'écoute.

— Es-tu franc-maçon ? me demanda le mabadi.

— ()1]1] — Quel grade occupes-tu dans la compagnie ?

Je suis simple maçon, mais mon père élail vénérable —— MOI, JE SUIS rOSe-Crolix.

Il me fit voir ses insignes.

- J'ai été reçu à Malte, ajouta-t-il, en 4236 de l'hé- “ive. Dans tous les Etats de Vimnam, et dans le ThGama, tu ne trouveras pas de franc-maçon; mais dans les tribus indépendantes, et dans tous les pays à l'est de l'Yémen, dans l'Hadramont, dans l'Oman, dans le Ne djéxl el chez les Antz , tu trouveras des irel

— Je le sais.

— Mais sais-tu de quelle façon se font les épreuves ?

— Je présume qu'elles se font comme chez nous, en Europe.

— Non pas, et voila l'erreur contre laquelle je veux te prémunir ; service pour service.

— Soit; parle, je técoute.

— Eh bien! les épreuves se font au moment où l’on s’y attend le moins, en plein air, avec le premier venu, à l’arrivée, au départ, pendant le séjour; toute la population prend part à l'épreuve, tout sera épreuve. Considére donc chaque chose qui Uarrivera comme une épreuve. On criera aux armes au milieu de la nuit, on te surprendra, on tarrétera, on feindra de vouloir t'assassiner; tout cela, épreuve. Il y aura des dangers réels au milieu de tout cela ; traite le danger lui-même comme une épreuve, et tu auras une chance de plus d'échapper au danger. Là, la franc-maconnerie est merveilleusement établie; elle correspond avec l'Inde, la Perse, la Syrie, l'Asie Mineure et Constantinople.

— Mais dans quel but cette franc-maçonnerie estelle établie? lui demandai-je. Quel en est le fondateur ?

— C'est un nagib nommé Mohammed-[bn-Abd’Allah, seigneur de Wadaa, dont la famille prend son origine dans le Haschid-el-Békil; tu trouveras encore les ruines de son palais sur le mont Sumata, la plus haute montagne de l’Yémen. Quant à son but, elle a pour objet principal de surveiller les étrangers, de les empêcher de venir espionner les tribus nomades, de s’insinuer dans leur vie, de s’immiscer dans leurs affaires et de communiquer le venin de leur civilisation aux enfants d'Abraham.

— Avez-vous un grand maître?

— Non, Mahomet et ses successeurs eussent seuls été dignes d'être les grands maitres d'une pareille institution.

~~ Mais, lui dis-je, voilà ton affaire, à toi; puisque tu es le mahadi, c'est-à-dire le successeur prédit de Mahomet, tu n'as qu'à te proclamer grand maitre.

— Laisse-moi renverser l'imam de Sana et nous verrons après. Mais, ajouta-t-il, le temps s'écoule; tu es pressé de partir; je Vai dit ce qu’il t'était important de savoir; avec cet avis, et en t'y conformant, tu peux faire ce que jusqu'ici aucun Européen n'a pu faire. Seulement, cache bien ta science et ne l'en sers que dans les grandes occasions. Quant à la façon dont je l'ai reçu, quant à la confiance que tu m'as inspirée, ne Ven élonne point. J'ai obéi à Pnispiration, Main- {tenant voici lon sauf-conduit. Bon voyage et Dieu te garde !

Nous nous embrassimes à la manière orientale ; nous échangeñmes le signe maçonnique; je le laissat dans la grotte avec Nedjina, et j'allai rejoindre Sélim et Mohammed, qui m’attendaient à Djobla.

Nous étions dans la nuit du 42 au 43 juin. A peine nous mettions-nous en route avec mon guide de Moka el le sauf-conduit du mahadi, qu'un orage épouvantable éclata en pluie et en tonnerre. A l'instant même, les torrents se remplirent et roulèrent leurs eaux. Notre route devint le lit d'une rivière ; nos chameaux étaient dans l'eau jusqu'au ventre. Nous fûmes obliwos de hisser sur un de nos dromadaires notre guide qui élait à pied.

Par bonheur, nous n'avions qu'une courte distance à parcourir pour arriver à Abb, la seconde ville de la province après Djobla. Nous y arrivames vers minuit, mais suns pouvoir aller plus loin. Tout voyage était devenu impossible par un pareil temps.

Le lendemain malin, nous nous remimes en route, Le pays était complélement ravagé par l'orage de la veille, Au resté, un conslrucleur inconnu, voulant

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utiliser les fréquents orages qui ontlieu dans le pays, avait bâti un aqueduc de trois ou quatre cents pas de long, pour recueillir les eaux de pluie et les conduire dans une immense citerne située près d'une mosquée. Plus nous avancions vers le village de Suk, plus nôtre route devenait impraticable, encombrée quelle était par des arbres déracinés, des roches et des éboulements de terrain.

Suk veut dire foire. Il y a peut-être dans l’Yémen vingt villages que l’on désigne sous le nom de Suk, et qui tirent ce nom du marché qui y a lieu chaque semaine. Nous nous arrétames dans ce grand village, dont la population est de deux mille âmes à peu près. A deux hêures, nous nous mettions en route pour Méchader, petite ville dominée par une montagne et par sa citadelle.

La pluie n'avait fait que raviver la verdure. Nous fimes halte dans un caravansérail extérieur. Nous y rencontrames une quarantaine de voyageurs prêts a se mettre en route en caravane pour Damar.

Tout le monde était fort préoccupé des événements du pays. Je me gardai bien de dire que je venais de voir le mahadi, pour n'être pas forcé de répondre aux questions que l’on m’etit faites.

A minuit, nous partimes en carayane. L'étape était longue. En partant, nous laissames à notre droite les ruines du Dhafar. (était la que, selon le mahadi, je trouverais, si j'avais le temps de m'écarter de ma route, des inscriptions himyarites.

Cette ville passe pour avoir été l’ancienne capitale des rois himyärites.

En laissant à notre gauche les monts Sumara, nous traversimes successivement les villes et les villages de Iérim, Hobasch, Dikesstib, Molos, et enfin nous arrivames dans le pàté des montagnes d’Hiran, où se trouve située Damar. A Damar, nous sortions du pays révolté et nous rentrions dans les Etats de l’imam. Damar était encore fidèle à l'imam.

Sur les limites des Etats révoltés, l'homme que, sur les ordres du mahadi, nous avait donné le naib, nous quitta.

A Damar, les contrariétés commencèrent. D'où venions-nous? qui étions-nous ? comment avions-nous traversé le pays du mahadi? Le dôla nous fit venir. L'interrogatoire fut long. A la suite de l’interrogatoire, il nous fut permis de continuer notre route. Le dôla savait bien que nous serions arrêtés plus loin.

Ce qu'il y ade remarquable à Damar, c'est une académie seidiyé, où beaucoup de jeunes Arabes apprennent le Coran, les mathématiques et l'astronomie. Damar est une ville de dix à douze mille âmes. Nous traversimes Kodda, petite ville fortifiée. Les champs et le désert qui l’avoisinent foisonnent de vipères. Nous avions été prévenus de cette circonstance el nous avions évilé de mettre pied à terre. Vers le soir, nous arrivames à Doran; nous y couchâmes après avoir subi un second interrogatoire du dola, qui finit par prendre sur lui la responsabilité de notre passage.

Vers minuit, nous nous remimes en route. Vers dix heures du matin, nous étions à Kodda, petit village situé à trois lieues au sud de Sana. Nous fimes halte pour laisser passer la chaleur et nous remettre en route dans l'après-midi.

A trois heures nous partimes. À six heures nous entrions dans le faubourg de Sana. Ce faubourg se nomme Bir-el-Assab, puits des Jones. 1 n'était point possible d'entrer dans la ville sans une autorisation de Vimam de Sana. La défense était surtout rigoureuse pour les voyageurs venantde Djobla.

Nous descendimes comme d'habitude dans un curavansérail. Ivasans dire que, comme toujours, la popu lation, avide de nouvelles, s’amassa autour de nous. Nous cons très-faligués et par conséquent peu dispo-

sés à faire la conversation. Je soupai et me couchai en recommandant à Sélim de ne‘me réveiller que pour affaire importante.

. Lelendemain matin, de trés-bonneheure, un des officiers du palais se présentait à moi et m'invitait à le suivre chez le vizir. L’invitation, du reste, était faite de la facon la plus polie du monde. Dix minutes après, j'élais dans l’antichambre de Sa Seigneurie. J'y restai deux heures. Ce n'était point pour me faire attendre, mais pour donner audience aux personnes arrivées avant moi.

Enfin, mon tour vint et je fus introduit. Le vizir avait toutsimplement l'air d'un gredin. Maigre, chétif, insolent, avec des doigtscrochus et faits pour la rapine ; ayant le type juif plutôt qu’arabe, vêtu d'habits rapés destinés à cacher ses richesses, précaution qui n'est pas inutile dans un pays où il faut des années pour s'enrichir et où le caprice du maitre vous fait pauvre en une heure. Ce vizir était accroupi sur une vieille natte de paille de riz, machant du kaad, et fumant de temps à autre une bouffée dans un narghillé. L’habitude est qu’on lui baise la main. Je me contentai de le saluer à la manière turque, et de lui demander à quelle occasion il m'avait fait l'honneur de m'appeler.

— Qui es-tu ? me demanda-t-il.

— Pour te répondre, il faudrait que jesusse d’abord moi-même qui tu es.

— Je suis le fakih de Sana.

— C'est bien. Maintenant je suis prêt à te répondre.

Les gardes paraissaient fort scandalisés de ma maniére de parler à un si grand seigneur.

— Je tai demandé qui tu étais ?

— Hadji-Abd’el-Hamid.

— D'où viens-tu ?

— De Moka.

— Quelle route as-tu suivie ?

— La route ordinaire.

— Et tu n'as pas rencontré d'obstacle dans ton voyage?

— J'ai rencontré des hommes qui m'ont arrêté, qui, comme toi, m'ont demandé qui j'étais et ce que je fai- Sais, et qui, voyant que je n'étais qu'un marchand, m'ont laissé passer.

— Est-ce au nom de l’imam que l’on t'a arrêté?

— Oui, mais au nom de l’imam El-Mahadi.

— Comment, au nom de l'imam El-Mahadi? L'imam de Sana ne se nomme pas ainsi. Son nom est Nassred-Din.

— Je n'en sais rien, je suis un marchand,

— Tu n’es donc jamais venu à Sana?

— Jamais.

— Et as-tu vu l'imam?

— Non, je n'ai vu que son naïb, qui se trouve à Djobla, où l'on m'a retenu plusieurs jours.

— T'a-t-on maltraité ?

— Non, on s'est contenté de me faire des questions auxquelles je n'ai pu répondre, n'étant pas du pays et n'ayant qu'une idée bien vague de la façon dont le gouvernement est constitué.

— Tu n'es point nauf de Moka, alors?

— Je suis Turc.

— De quelle partie de la Turquie ?

— De la Mecque.

— Comment de la Mecque! Tues né à la Mecque ?

— Oui.

Mais tu es Français ?

— J'ai dit que j'étais né à la Mecque, parce que c'est

à la Mecque que je suis devenu musulman.

Tu n'es donc pas Frat cats, alors ?

— Je suis toujours Français de naissance, mais je

suis musulman et Turc de religion.

— ‘Pu viens ici pour voir l'imam — Je viens {Ci pour mon commerce; si je Vois Liman,

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je remercierai la Providence du bonheur que je lui devrai.

— Alors, tu es marchand ? répéta-t-il.

— Oul.

— Tu viens ici pour affaire de commerce?

— Oui,

— Que comptes-tu acheter ?

— Du café et de l’encens.

— Ta aurais trouvé ces marchandises à bien meilleur marché à Beit-el-Fakih ou à Hodeida; tu aurais eu là, d'ailleurs, la protection de ton ancien maitre Hussein d’Abou-Arich, où tu as été sardar et médecin. Ne viendrais-tu pas plutôt ici à la recherche de quelque plante?

— Si j'en trouvais de salutaires, je les recueillerais certes sur mon chemin. Puisque tu es si bien instruit de tout ce qui me concerne, tu ne dois pas ignorer comment et pourquoi j'ai quitté Husseïn ?

— Nous savons dans les plus petits détails toute ton existence près de Hussein, ainsi que ses projets sur le neveu de imam. Peut-être viens-tu ici avec mission de réconcilier l'oncle avec le neveu. Ne tente pas cette démarche, tu échouerais.

— Tu te trompes, lui dis-je, je n’ai aucun caractère officiel ni officieux ; je viens pour mes propres affaires, et j'en ai assez sans m'occuper de celles des autres. D'ailleurs, j'ai apprisen servant les princes orientaux qu'il y a plus de danger que de profit à leur service ; et jesuis bien décidé à n’avoir plus d'autre maitre que moi-même. C'est dans ce but queje me fais simple marchand, ne demandant rien et n’offrant rien à personne.

— Cependantsi l'imam te faisait des offres, les refuserais-tu ?

— A l'instant même, sachant bien que, quand même il daignerait me demander mon avis, ilse garderait bien de le suivre.

— En quittant Sanä, que comptes-tu faire ?

— Me rendre à Bagdad.

— Par quel chemin?

— Je ne sais pas encore.

Un immensesablier qui se retourne toutes les douze heures marquait onze heures. C'était l'heure à laquelle le fakih avait l'habitude de se rendre chez l’imam. Il se leva, et en selevant il me donna la main.

— Au revoir, hadji, me dit-il. Te voilà à Sana pour quelquetemps; mes esclaves ont ordre de te conduire au logement que je te destine. A propos... une recommandation...

Puis, baissant la voix :

— Avant que tu voies l'imam, si tu es appelé à le voir, tu feras bien de n'avoir de relations chez toi avec personne.

Sur ces mots, le fakth sortit. Un de ses esclaves portait sa lance, les autres le suivaient à pied. A la porte de son palais, le fakih monta à cheval après avoir reçu les salutations des passants, el se dirigea vers la citadelle, tandis que, guidé par deux beaux esclaves nègres, je m’acheminais vers une des nombreuses maisons dont le fisc dépossède les habitants au profit de leur doux maitre. A Sana seule, l'imam possède peutêtre deux mille maisons qui lui viennent toutes de la meme source,

Mon nouveau logement se composait d'une maison tout entiére, vide comme une maison arabe; bien construite, du reste, proprement dallée et blanchie à Ja chaux, avec une petite cour au milieu et un divan donnant sur celle cour.

L'appartement dont je fis choix était l'appartement réservé d'habitude aux femmes. Nous fimes déloger une douzaine de rats du premier élage, et deux ou trois couleuvres du rez-de-chaussée. L'habilude est, quand on les chasse, de les mettre le plus poliment possible à la porte. Les tuer porterait malheur.

Les appartements étaient peints à une certaine hau-

teur ; les plafonds, très-élevés, étaient boisés et peints. Dans chaque appartement il y avait un ventilateur tournant sur des gonds. Les portes, comme d'habitude, fermiaient avec des serrures en bois. Au-dessus de la terrasse s'élevait une petite maisonnette en joncs destinée à être le boudoir de la maison. Les murs, à la hauteur de quatre pieds, étaient tapissés de nattes. La natte est la tapisserie la plus fraiche pour les murailles. | ;

Il y avait des écuries pour six chevaux, écuries à ciel découvert. Jamais le cheval arabe ne couche sous un toit. On le laisse au plus fort soleil comme à la pluie.

J'avais été conduit directement à la maison sans avoir le temps de reprendre ni Sélim ni Mohammed. Pendant que je m'installais, un des esclaves, à qui je donnai leur signalement, alla les chércher. Sélim fit quelque difficulté. Il voulait savoir si le nègre venait bien en mon nom, ce qu’il était, ce que j'étais devenu. Le nègre lui parlait très-brutalement, el Sélim lui répondait plus brutalement encore. Mais Mohammed intervint, et mes deux serviteurs se décidèrent à suivre l’esclave avec mes dromadaires, qui, éreintés de la route, se faisaient tirer l'oreille bien autrement encore que Sélim.

Ils arrivèrentavec mes bagages. On installa les dromadaires dans l'écurie, on déplia les tapis, on jeta les coussins dessus, on sortit les pipes des étuis, la vaisselle des sacoches, les vêtements des coutfes, les provisions des mezzones, et nous nous trouvames installés. Pour avoir de l’eau fraiche, Sélim acheta aussitôt des jarres poreuses et les fit remplir. Ces jarres sont de forme antique et couvertes d’arabesques. Elles sont transparentes comme la plus fine porcelaine. On en acheta d’autres destinées à prendredes bains. J'ai déjà dit comment les bains se prenaient à Abou-Arich. Avant de meltre l'eau dans un vase neuf, on le parfume avec du benjoin ou de l'encens. Tous les vendredis, on renouvelle cette fumigation, qui, tout en parfumant l’eau, la rend plus saine.

Cetlepremièreinstallation accomplie, j'envoyaiSélim et Mohammed en reconnaissance par la ville. En Jeur qualité de nationaux, ilsétaient excellents fureteurs. Je ne venais guèrequ'après eux etsur leurs indications.

Selon l'usage musulman, tous mes voisins arrivaient me souhaiter bon séjour et me serrer la main, et, maigré l'avis du vizir, je fus forcé de les recevoir et de causer avec eux beaucoup plus que je ne l'eusse voulu. Tous ces visiteurs me faisaient en venant des offres de service. C'étaient des gens riches pour la plupart, ayant jardins, maisons decampagne, magasins en ville, banque et comptoirs. Bien qu’à peine installé, je dus leur offrir la pipe et le café.

La conversation roula sur l'imam. Il va sans dire que la moitié des visiteurs eût certes voulu le voir pendu ; on ne tarissait pas en éloges. Rien n'est curieux comme l'Arabe, celui des villes surtout; il veut tout savoir, et, pour tout savoir, fait semblant de savoir tout.

Pendant que je subissais un second interrogatoire, arriva le vizir, toujours affectant la simplicité et la pauvreté, En entrant chez moi, il parut froissé de me voir une cour si nombreuse. Chacun se leva.

Après les compliments d'usage, il me demanda si j'étais déjà sorti. Je lui répondis que je n'avais pas mis le pied dehors, mais que j'avais été bien dédommagé ae celle reclusion par l'obligeance qu’avaient mises les personnes qu'il voyait à me venir offrir leurs services. [l s'accroupitsur un tapis ; tout le monde en fit autant, à l'exceplion des Israéliles qui se trouvaient là et qui restèrent debout, les genoux pliés, les mains presque jointes.

Nulle part, dans aucune ville d'Orient peut-être, les Israclites ne sont plus maltraités qu'à Sana. Le gou-

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L’ARABIE HEUREUSE. 193 te ne et PR be ED + he LL ER A A Ng

vernement les laisses’enrichir, il les engraisse en quelque sorte, sachant que c’est de l'argent qui dort et qui, touten dormant, porte d’énormes intéréts. Puis, un beau jour, il les met sous presse et leur fait rendre jusqu’a la dernière pièce d’or de leur coffre-fort. Is sont solidaires les uns des autres. Lorsque l'un n'a pas les moyens de payer, tous doivent payer pour Ini. Ls ne peuvent point habiter dans la ville. Leur domicile est a l'extérieur. C'est un village tout entier auquel ona donné le nom de A4rd-el-Yoûd. — terre des juifs. Ls vivent là au nombre d'environ cing ou six mille. Les vexations sont grandes. Ils ne peuyent avoir plus de deux synagogues, leurs maisons ne doivent pas s'élever au-dessus de sept mètres.

Cette rigueur vient de ce qu’un nommé Oraki, ayant, dans les temps passés, déplu à l’'imam, fut condamné à une amende de cinquante mille talaris et à la prison. La prison, il la fit. Mais quant aux cinquante mille talaris, qui faisaient sept cent cinquante mille francs, s'étant déclaré trop pauvre pour les payer, et la compagnie, de son côté, ayant déposé son bilan, on démolit douze des quatorze temples qui existaient. Depuis ce temps, il n’a point été permis de les rebätir.

Le vizir venait m'inviter à diner et à aller passer Ja soirée chez lui, et, en prenant congé de moi, il me fit signe de le reconduire. Je compris qu'il avait quelque chose de particulier à me dire, et je Le suivis jusque dans le vestibule. La, il me dit que j'avais tort de recevoir si nombreuse compagnie; que ceux qui la composaient étaient des curieux et pas autre chose; qu'ils venaient pour étudier mon caractère et espionner les causes de ma venue à Sana. Il ajouta de plus que l’imam était disposé à me recevoir quand cela me ferait plaisir. Européen et chrétien, j'ensse été obligé de subir un cérémonial; mais en ma qualité de musulman, je pouvais à toute heure du jour jouir du droit de voir sa gracieuse figure. Il me prévenait que d'habitude l’imam donnait ses audiences dans le Postan-el-Metwok-kel, c'est-à-dire dans le jardin du sultan (imam a deux résidences à Sana), celle où l'on me prévenait que je pouvais être reçu et qui était sa résidence d'été. De plus, il avait palais à la citatelle, et c'était sa résidence d'hiver et des jours de mauvaise humeur. Quand il y avait révolle à Sana, par exemple, et cela arrivait quelquefois, c'était la qu'il se retirait. Cette invitation, qu'on me transmettait de sa part, équivalait à un ordre. Cependant, comme je voulais maintenir mon indépendance, je répondis qu'aussitôt que je serais reposé, j'irais.

— Tu feras bien de ne pas trop tarder, me dit le vizir; mais, au reste, puisque ce soir tu viens chez moi, nous reparlerons de tout cela.

Vers les quatre heures de l'après-midi, Sélim et Mohammed revinrent. Ils étaient enchantés de la ville, et surtout de l'affabilité et de la bonté des habitants. La ville était fort peuplée, ornée de beaux palais, de belles mosquées, de beaux jardins. Brel, Sélim et Mohammed, qui avaient tout vu, m'invitaient à tout voir à mon tour, surtout les bazars, qui élaient d'une merveilleuse richesse. Comme dans toutes les villes d'Orient, les rues sont bâties contre le soleil; elles sont étroites et tortueuses mais propres. Des fontaines, alimentées par des aqueducs qui amènent l'eau des montagnes, les rafraichissent.

Un torrent coupe la ville dans un tiers de sa largeur. Il est vrai que, vers le mois de juillet, il se dessèche, et que la vase qu'il laisse à découvert donne des fièvres paludéennes. Elle est entourée de murs bosselés, de cinquante en cinquante pas, d'une tour. Son enceinte peut avoir de six à sept kilomètres, et est percée de sept portes dont quatre principales.

On compte douze mosquées, toutes ornées de minarels. La principale, nommée Djemma-cl-Kébira, en a deux. Elle occupe le centre de la ville,

Les anciens rois du pays étaient paiens et adoraient le feu. D'après les savants du pays, de même qu’on nommait les rois d'Egypte des pharaons, on nommait ceux de | Yémen des thoubas. La famille régnante a Sana, au moment de mon passage, et qui est encore la même aujourd’hui, descend de Kacem-el-Kébir, qui lui-même prenait son origine dans celle de 1’imam Hadic, dont nous avons vu le tombeau a Saad.

Le climat est infiniment plus agréable que celui du Théama. La hauteur de Sana au-dessus du nivean de la mer étant de trois ou quatre cents mètres, sa température, en juin, c’est-a-direau moment de la grande chaleur, monte le jour, vers midi, de 39 à 40 degrés, et a trois heures, de 40 à 42. C’estle moment de la sieste ; Ja ville, pendant trois heures, a lair de la capitale de la Belle au Bois dormant.

Les nuits y sont froides et humides; la température y descend à 10 degrés centigrades. Rarement deux jours se passent sans tonnerre. On dirait qu'il y a dans les monlagnes environnantes quelques phénomènes atmosphériques qui y appellent, y concentrent et y font éclater les orages. En automne, il y grêle, chose rare dans les autres villes de l’Yémen ; j'y ai ramassé des grêlons gros comme des noisettes.

Sana est distante de soixante-deux lieues de Moka, à vol d'oiseau, bien entendu.

Au milieu de sa population se trouvent à peu près deux cents familles de Banians. Ils ont leur quartier à eux, mais peuvent rester dans la ville. Ils s'occupent de commerce et d'industrie. Ce sont d'excellents orfévres, bijoutiers, serruriers, tisserands et tailleurs. Ils payent comme droit deséjour une petite redevance qui varie de deux à trois cents talaris par an. Quand un des membres de la famille meurt, l'imam perçoit un droit de succession de quarante à cinquante talaris. Si le mort ne laisse pas d'héritiers, Pimam s'empare de tout, même quand la succession échéerait dans l'Inde. Comme dans l’Yémen les Banians ne peuvent brûler leurs morts, ils s’arrangent à n'y être que de passage. Ils viennent, y font fortune et s'en vont. Peu de femmes les suivent: Dans le pays de Mascate, au contraire, ils vivent en famille nombreuse. Là, ils peuvent suivre clandestinement les rites de leur religion. Le gouvernement ferme les yeux, et, si la redevance est bonne, il ne les rouvre pas, même pour voir la flamme des bûchers.

Outre que Sana est la capitale de l Yémen, elle est encore celle des seidiyé. Cette secte, dont imam de Sana est le patriarche, a pour fondateur Séid-{bn-Ali- Ibn-Hosseih-Ibn-Ali, c'est-à-dire Séid, fils d’Ali, petitfils d'Hosseih, arrière petit-fils d’Ali. Les seidiyé, comme toutes les autres secles, prétendent enseigner seuls la vraie religion. Ils se considèrent comme les musulmans les plus purs et les plus sincères, et comme les sunnites, qui se composent des quatre sectes orthodoxes, se sont partagé le temple de la Mecque, sans permettre à aucun autre rite d'y construire une chaire, les seidiyé s’en font une imaginaire, qu'ils placent dans l'éther et qui flotte au-dessus de la Kaaba. De leur côlé, les sunniles, ne pouvant empêcher cette chaire aérienne, ont mis un impôt sur chaque pèlerin qui vient prier dans la Kaaba au-dessous de sa chaire. Cet impôt est arbitraire, et proportionné à la fortune du pèlerin,

Les seidiyé reconnaissent, avec les sunnites et les schites, la suprématie de Mahomet sur tous les autres prophètes. Mais ils déclarent que ce n'était point Abou- Bekr qui devait lui succéder : c'était Ali. Les scidiyé ne croient pas non plus à la succession des douze imams, quoiqu'ils aient conservé une vünéralion assez

mo

grande pour les quatre premiers. Comme on me l'avait déjà assuré dans le Théama, ils ne professent pas une grande vénération pour ces petites coupoles qui marquent la demeure et la tombe des santons et des marabouts. Aussi ne rencontre-t-on à Sana et dans tout le pays occupé par les seidiyé aucun derviche, santon ou marabout.

li ne se passa rien de remarquable au diner du vizir. Je me trouvai avec les principaux officiers de la cour de Sana. Mais les premiers entre ces officiers élaient, au bout du compte, des laquais et des mendiants, et aucun d'eux ne vaut la peine d’une mention particulière.

Je trouvai l’occasion de dire au vizir que, le lendemain, après la prière, je me présenterais chez ’imam. Le vizir me fit observer que le lendemain était un vendredi, c’est-à-dire ie dimanche des musulmans. Il me donna le conseil de me trouver sur le passage de Son Altesse à son retour de la mosquée.

Le vendredi, limam, qui est en même temps un patriarche, et qui prend même le titre de kake, et, sur ses monnaies, celui d’émer el moumenin, c'està-dire commandeur des croyants, le vendredi l’imam officie. Dès qu'il est entré dans la mosquée, les portes de la ville, les cafés et les caravansérails se ferment.

C’est vers onze heures et demie qu’il se rend à la mosquée, toujours entouré d’une grande pompe. Il a son porte-parasol; le parasol est le signe du commandement. Plus de mille personnes de sa famille et les notables le suivent, les uns a cheval, les autres a pied. L'imam est toujours monté sur un cheval maenifique. A la porte de la mosquée, les domestiques se précipitent et prennent les chevaux. Des drapeaux marchent devant lui, surmontés de cassolettes d'argent, renfermant, au lieu de parfums, des amulettes ayant pour but de rendre le prince invulnérable.

A la porte de la mosquée s’agslomèrent les dromadaires portant dans des litières les femmes du harem. Dromadaires et femmes restent à la porte. Ces litières sont entourées de soldats qui maintiennent le peuple à une distance respectueuse.

Je fus prévenu de la sortie de l'imam par une décharge de coups de fusil; et, comme il sort par une des portes de la ville pour rentrer par l’autre, jeus le temps d'aller me joindre à la foule qui se trouvait sur la place de la grande mosquée.

L'imam, en passant devant moi, parut me reconnaitre. Cela tenait-il à mon costume égyptien, qui faisait de moi un étranger? On se pressait pour lui baiser les pieds, les mains, ce qui paraissait l’'amuser modérément. lL me fit un salut des plus gracieux, puis s’entretint avec le vizir, qui marchait près de lui.

De l'un des minarets (la mosquée en a deux), on avait annoncé sa sortie du palais: de l'autre, on annonça son arrivée à la mosquée. [l entra d’un pas hardi, et marcha vers un cabinet qui est aux mosquées ce que la sacristie est aux églises chrétiennes. Lu, il se couvrit des vêlements sacerdotaux, prit à la main une grande canne, et rentra à la mosquée précédé de deux bannières. Une espèce de suisse le précédait; deux aides le suivaient. Il alla prendre place dans une sorte de niche pratiquée dans le mur, et désivnée sous le nom de mischrab. Là, il s'assit sur un fauteuil de bois, tandis qu'une façon de diacre monlait en chaire pour faire lecture d'un chapitre du Coran, Ce chapitre terminé, on chante en arabe le Saloum fae vmperatorem au profit de l'imam.

Dans les autres Elats musulmans, celle invocation, nous l'avons dit, se fait en partie pour Abdul Wid, en partie pour l'empereur du Maroc. Puis vient la prière, L'imam la récite en se proslernant, Tous li assistants se prosternent en meme temps que lui,

La prière terminée, on récite quelques litanies pour le repos des morts; après quoi, imam sort de la mosquée, remonte sur son cheval, et rentre au palais dans le même ordre et en suivant la même route qu’il a prise pour venir à la mosquée.

A la porte, un des officiers vint à moi et m'offrit son cheval. Je suivis donc le corlége. Des hérauts criaient dans les rues les titres et les mérites de l'imam. La foule applaudissait. Arrivé au château, tout le monde mit pied à terre.

Les principaux suivirent l’imam, et j'entrai avec eux, tandis que les cavaliers faisaient l'exercice du djerid dans la cour, en manière de fantasia. Les jeunes gens de la famille de imam s’adjoignaient à cetle course et disputaient d'adresse avec les autres cavaliers.

Le palais se compose d’un principal corps de batiment flanqué de chaque côté d'un harem: harem pour les femmes légitimes, harem pour les concubines. Nous fûmes introduits dans le bâtiment principal. Le vestibule était plein de soldats, de kobails et de nègres. On monte au premier étage par un large escalier. Trois ou quatre personnes peuvent y monter de front. Ces maisons sont très-fraîches le jour; la chaleur n’y entre que par d’étroites ouvertures, et les dalles en sont arrosées deux ou trois fois par jour. La salle était encombrée des principaux officiers de l’imam, qui, lorsque celui-ci entra, se levèrent avec des acclamations.

L’imam les salua de la tête, et, entouré de ses frères et de ses fils, s’assit sur une estrade fermée comme une balustrade dans le chœur d’une église. Sa famille, rangée à sa gauche, était sur des estrades moins élevées de deux pieds que lasienne. Les ministres étaient debout derrière la famille. Au milieu de l'appartement se trouvaient trois bassins d’où s’élancaient des jets d’eau qui atteignaient à une hauteur d'une quinzaine de pieds. Tout cela fonctionnait à l’aide de machines hydrauliques mues par des chameaux, des bœufs ou des esclaves.

Le parquet secomposait de dalles en marbre formant damier. Les côtés tout à l’entour étaient couverts de natles; sur ces nattes on avait étendu des tapis de Perse doux et moelleux, de véritables matelas d’un pouce d’épaisseur. La couleur et les dessins en étaient magnifiques. Les coussins sur lesquels ’imam, ses frères et ses enfants étaient assis étaient en cachemire et en soie. Le cafetan dont le premier était revêtu était vert clair, avec de larges manches, et des broderies d’or couvraient la poitrine. Tl portait sur la tête un large turban de mousseline blanche.

On défila devant lui pour lui baiser les deux côtés de la main, le dos et la paume. A chaque courtisan accomplissant cette cérémonie, il adressait en passant un mot gracieux. Il va sans dire que tout le monde avait laissé sa chaussure à la porte. Les uns étaient nu-pieds, les autres avaient des chaussettes. C'étaient les riches qui se passaient ce luxe. J'avais, moi, de petites babouches de maroquin jaune, qui gantent le pied et que l’on met dans des babouches plus grandes. Les petites s'appellent mackla, les grandes, marhkoub.

Je me rapprochai de lui à mon tour, me contentant de m'incliner, les deux mains sur la poitrine, et lui demandant des nouvelles de sa santé.

— Sois le bienvenu, medit-il; je suis heureux, hadji, de te: voir dans mes Llats, où je mets tout à ta disposition. Demande, et mon vizir, qui est là, a ordre de te satisfaire en toutes choses.

Je le remerciai.

— Au reste, continua-t-il, nous aurons à causer ensemble. J'ai à l'entrelenir d'une multitude de choses; tu as tant voyagé et tant vu, que je ne pourrai que in'inswuire en parlant avec toi, mais dans l'intimité.

Je me félicite que la Providence tait amené a ma cour.

Je m’inclinai de nouveau , passai devant lui, saluai sa famille et sortis. A la porte, on voulut me donner un cheval, mais je remerciai en disant que j'aimais mieux aller à pied, afin de mieux voir la ville. Cela parut fort extraordinaire à ceux à qui s’adressait cette réponse. Ils ne comprenaient pas qu’à une heure de l'après-midi on put faire autre chose que dormir. J'essayai souvent de faire la sieste comme les autres, je ne pus jamais. C'élait l'heure où je faisais mes observations météorologiques et prenais mes notes.

— Mais tu ne verras rien que le soleil etles murs, m’objectérent les ofliciers. C'est le soir, à quatre heures, à cing heures, que la ville est belle, et c'est la nuit qu’elle est gaie et vivante.

Je ne voulus pas avoir le démenti de mon projet. Je parcourus la ville, où en effet je ne rencontrai personne. Les boutiques étaient toutes ouvertes, fermées d’un simple filet à grosses mailles.

Les cafés étaient encombrés de gens dormant sur des sirirs. Les bains étaient vides. Ce qu'il y a de curieux, c'est que, dans toutes ces boutiques, où l'on n'a qu’à prendre, personne ne prend. {l n’y avait en effet dehors que moi et les mouches. Celles-ci étaient, par celte effroyable chaleur, atteintes d’une surexcitation qui les rendait insupportables.

De temps en temps l’odorat était désagréablement affecté. Presque immédiatement l'œil apercevait le cadavre d’un chameau, d’un chien ou d’un chat. Ce qui rend odieux le séjour des villes musulmanes , c’est la présence des corps d'animaux en putréfaction. Nulle part on n'enlève les cadavres. Là où l'animal meurt, ou est jeté mort, il pourrit, infectant lair.

Je rentrai chez moi, accablé de cette chaleur. Je me couchai à mon tour sur un tapis, attendant que la première brise du soir me rendit la vie comme au reste de cette nature calcinée par le soleil.

Vers quatre heures, je reçus la visite du vizir. Il était accompagné de deux ofliciers de l’imam. Les officiers m'apporlaient des cadeaux. Ces cadeaux consistaient en dix ou douze moutons vivants, en deux couffes de bonbons, et en vingt petites bourses renfermant de l'argent. Chaque bourse contenait à peu près vingt-cinq à trente francs. Avec une bourse comme celle-là, un bourgeois de Sana peut vivre deux mois. La monnaie qu'elle renferme se compose de petites pièces grosses comme nos pièces de dix sous. On les appelle des kbirs. Un thalari, la plus grosse monnaie d'argent ayant cours dans l'Yémen, vaut trente-deux /birs, soixante-quatre kamaris, soixante pali, cent soixante harffs et six cents neijés. Par conséquent, le neijé est un peu moins qu'un de nos centimes.

La plus forte monnaie d'or est le sequin de Venise. Les Arabes le nomment mergas. Le talari vaut cinq francs cinq sous; le sequin vaut onze francs.

Les imams battent monnaie dans la citadelle et convertissent les sequins de Venise en monnaie d'or, valant sept francs dix sous. La monnaie porte un chiffre, Je nom du prince régnant, la date de l'époque où elle a été frappée, mais jamais de figure, La plus grande monnaie frappée par imam vaut deux francs cinquante centimes. Je n'ai jamais rencontré qu'une seule piècede cing francs: c'était à la Mecque; elle portail l'effigie de Bonaparte, premier consul. On la gardait comme curiosité. Je voulus l'avoir, on ne voulut pas me la donner à moins d'une guinte.

Les vingt bourses que m'avait envoyées l'imam valaient donc à peu près deux cent cinquante francs. [1 y avaitaussi des fruits du pays. Je donnai quarante francs à ceux qui m'avaient apporté ces cadeaux,

Le vizirs'empressa de me dire que ce que m'envoyait l'imam, c'était pour mon charbon et mon café, mais que chaque jour il Complait se charger de mon en-

tretien. Je le remerciai en disant que je n'avais besoin de rien. Mais le vizir insista, disant que j'étais l'hôte de l’imam , et que, tant que je resterais dans la capitale, c'était à lui de pourvoir à mes besoins.

En effet, tous les matins, à neuf heures et à six heures du soir, je voyais arriver deux plateaux, l’un chargé de viandes, l'autre de fruits et de sucreries. Les viandes étaient toutes coupées en petits morceaux, afin que l’on put les prendre avec les doigts. Le pilau forme toujours la base d’un repas en Arabie. Ces vivres m'étaient apportés par des nègres magnifiques, à la peau luisante comme si elle eût été vernie.

La première fois qu'ils m’apportérent mon repas, ils me présentèrent en même temps un sac de tabac en feuilles préparé en partie pour la chibouque, en partie pour le narghillé. Ils s'informèrent en même temps près de moi pour savoir si je ne fumais pas le yucca. Sélim, qui aimait beaucoup le yucca, se hâta de répondre que oui.

A dater de ce moment, le vizir me fit deux visites par jour.

Toutes ces politesses semblaient indiquer de la part de l’imam le désir de me garder indéfiniment à Sana. Ce n’était point une manifestation qui me fût le moins du monde agréable. Je voulais , au contraire, partir le plus vite possible pour le Mareb ; mais je ne le pouvais pas sans la protection de l’imam. Or, pour obtenir cette protection, il me fallait lutter de courtoisie avec lui. Bien que le Mareb soit un Etat indépendant, l'imam n'y exerce pas moins une certaine influence morale. Je ne pouvais, dès les premiers jours de mon arrivée, lui parler de mon projet; je devais en laisser naître l’occasion et attendre le jour de sa naissance avec une patience toute musulmane.

En attendant, je passais mes heures perdues avec plusieurs notables de la ville, qui me faisaient leur cour croyant la faire à l’imam, et qui memmenaient, soit dans leurs jardins de la ville, soit dans leurs maisons de campagne. Les jardins étaient magnifiques, rafraichis par des jets d’eau, ef riches des plus beaux arbres fruitiers. Il y avait aussi des champs de roses et des charmilles de jasmins. Ces jardins attenaient en général à des maisons oùles richeslogeaient leurs maitresses. C'élaient ce qu'au xviu® siècle nous appe-= lions des petites maisons. Dans ces petites maisons, les Arabes oublient en général qu'ils sont musulmans, et ils boivent du vin et des liqueurs que leur fournissent les juifs.

Les femmes de Sana sont certainement les plus belles de tout l'Yémen.

Les juives sont généralement grandes, ont de heaux cheveux, et sont d'un blanc mat qui les fait ressembler à de belles poupées de cire. Les femmes arabes ont le teint plus foncé, et plusdedispositions à devenirobèses.

La secte des seidiyé étant beaucoup plus tolérante que les autres sectes, il en résulte une intinilé d'intrigues amoureuses , où, de part et d'autre, l'intelligence la plus raflinée est mise en œuvre, Comme Sana est une ville extrêmement fréquentée par les Ctrangers, c'est surtout aux étrangers que s'adressent les agaceries féminines.

Voici en général comment une intrigue se noue. Une femme, cachée derrière sa jalousie, qu'elle fait crier pour que celui dont elle veut aturer l'attention lève la tête, etil doit la lever prudemment, une femme laisse tomber une fleur, son mouchoir, un billet, Ce billet, ce mouchoir, cette fleur, ne sont point encore un rendez-vous; mais c'est une invilalion à revenir vers le même lieu, Presque toujours, au moment où vous vous éloignez, la porte s'ouvre, et une femme parfaitement voilée vous suit, C'est ordinairement une juive où une négresse. Vous la voyez ou vous ne la voyez pas. Cette femme est chargée de savoir où vous restez, de s'informer de votre nom, de votre con-

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dition, de votre fortune. La femme ne vous parle pas, et se dérobe plutôt qu'elle ne vous cherche.

Le lendemain, ou même le soir, vous repassez sous la même fenêtre. Une nouvelle amorce vous est jetée. Vous savez dès lors à quoi vous en tenir. La femme a fait son rapport et le rapport vous a été favorable. Cette fois, en rentrant chez vous, vous avez la visite de la messagère.

Alors commence l'éloge de la femme qui vous aime. Elle est princesse, elle est tout ce qui peut tenter votre imagination. Malgré ce séduisant tableau, vous hésitez. Toute intrigue est grave avec une femme musulmane. C’est le seul cas où votre consul n’ait pas le droit de yous réclamer. Je me trompe, il y en a deux. Le second cas, c’est la fabrication clandestine de la poudre.

Cependant, vous consentez à une entrevue. Il faut au moins se connaître avant de s'aimer. La meilleure occasion est celle des bains ou de la mosquée. Dans une bousculade, et une bousculade est facile à provoquer, la femme écartera son voile; on verra son Visage; ou plutôt c'est la confidente qui écartera le voile de sa protégée. Celle-ci, au contraire, se plaindra, criera, pleurera, afin que les voisines, Yeunuque ou lesclave nègre n’aient rien à dire. Voilà pour la mosquée. Au bain, c’est plus facile. La patronne des bains est presque toujours dans l'intrigue. Il y a deux batchis à gagner pour elle : un de la part de la femme, un de la part de l'amant. Les eunuques ou les esclaves restent à la porte de l'établissement. Les bains ont une coupole percée de petits jours, fermés par des vitraux. Le curieux, conduit par la patronne; monte sur la terrasse de la maison.

Maintenant il a vu la femme qui l'aime, c’est à lui de juger si elle vaut la peine que l’on risque un coup de couteau pour elle.

La femme noble n’a pas besoin d’aller au bain, ayant son bain chez elle. Celle-là, l’homme la voit quand elle va à son jardin. Seulement, il doit risquer les coups de courbach de l’eunuque. Celle-là, il devra l'aller trouver chez elle. Là, le péril est double. Il faut entrer déguisé en femme, déguisement qui rend la défense difficile etlamort ridicule. Parfois, la femme exige que on se noircisse le visage et les mains. Celui qui se prête à cette fantaisie court deux dangers : le premier, d'être tué par le mari; le second, de trop bien plaire à la femme et d’être gardé par elle. Que faire si la femme vous déclare que vous êtes son prisonnier ?

Crier?

Si vous criez, vous étes découvert ; découvert, vous êtes mort. I} faut se cacher. La femme vous cache dansun de ces grands coffres dont il est tant question dans les Mille et une Nuits; dans quelque cabinet de débarras où personne ne va jamais, ou bien dans quelque trappe qu’elle a fait construire. Mais l'ouvrier qui a construit la trappe ne peut-il pas la dénoncer ?

son! au dernier coup de rabot, l'ouvrier est mort, Le cas était prévu.

Dans les villes comme Alexandrie, où l'on a la mer sous la main; comme Constantinople, où l’on à le Bosphore au pied de sa maison; comme le Caire, où passe le Nil, quand on est lasse de l'amant; on le coud dans un sac et on le jette à l'eau. Il est vrai qu'à la femme surprise il en arrive autant. Seulement, on lui fait une société : on met avec elle dans le même sac un cog, un chat et une vipère. Mais à Sana, où il ne passe qu'untorrent, à sec pendant six mois de l'année, il n'est point facile de noyer l'homme qui gène; on relrouve done le cadavre en tout ou en partie, et cela fait causer, C'est la matrone qui a introduit le vivant qui est chargée de faire disparaître le tort.

Au reste, di le meurtre est découvert, la loi est inflexible, fût-ce la fille de l'imam. Si le prix du sang

est refusé, la mort payera la mort. La mort de la femme est l'étranglement par le lacet. Si c'est un musulman qui est surpris chez la femme, celui qui le surprend a le droit de le tuer ; seulement, cette catastrophe devient la honte de toute la famille. Il en résulte que parfois un musulman se tait comme ferait un Européen.

Ces transactions n’ont pas lieu lorsque c’est le père ou le frère qui surprend, au lieu du mari.

Si c’est un juif qui est surpris avec une femme musulmane, il est d’abord promené à l'envers sur un âne dans toute la ville. On lui met la queue entre les mains au lieu de bride; puis, descendu de son âne, on le mutile et on le pend.

Quant aux Banians, de pareilles aventures ne leur arrivent presque jamais, les Banians étant trop pru-

dents pour se laisser prendre à de pareilles amorees.,

Ce n'est point que les tentations leur marquent. Les Banians riches, beaux de visage, font de nombreuses passions. Mais ils ne viennent dans l Yémen que pour faire fortune. Au surplus, les Banians sont presque de la famille. Chaque maison a son Banian qui fait les affaires du père, du mari ou des frères. Il n’y aurait rien d'étonnant qu’il fit les siennes en même temps.

Nous ne parlons pas des Sabéens. Les Sabéens ap= partiennent à une race trop méprisée des musulmans pour qu'il y ait jamais intrigue entre un Sabéen et une femme musulmane. Si un Sabéen demande à boire à un musulman, le musulman lui donne un vase plein d'eau, mais, quand le Sabéen a bu, le musulman brise le vase.

L’imam m'avait dit qu’il me parlerait en particulier. C'était une obligation pour moi d'aller au devant de celle conversation. J'y allais d'autant plus volontiers que je m'apercevais que l’imam était au fond um excellent homme, et que, chaque fois qu'il faisait une sollise, il y était poussé par son entourage. Je profitai d’un moment où il était à sa citadelle pour l'y aller trouver.

Nous avons dit que la citadelle est située du côté apposé au postan. Elle est bâtie sur la colline de Chomdan. La colline de Chomdan est domimée eble= même par la montagne de Nikkom, où sont lès ruines d'un vieux fort qui, s’il faut en croire les archéologues arabes, fut bâti par Sem, fils de Noë. Le lecteur comprend que je ne le force aucunement à croire à celte origine. La citadelle est séparée de la ville par une muraille.

Limam était fort aimé des habitants de sa capitale, et la cause de cet amour tenait à son accessibilité. Un homme, musulman, chrétien ou juif, pourvu qu’il fàt du pays, pouvait à toute heure du jour, et presque sans retard, arriver jusqu'à lui et lui exposer sa plainte, à laquelle il faisait droit à l'instant même, par un arrêt presque toujours plein de bon sens et d'é= quité.

J'avais, avant moi, envoyé Sélim pour lui demander à quelle heure je le dérangerais le moins. Sélim l'avait abordé comme s'il ett été un grand; l'imam Jui avait répondu :

— À l'heure où ton maître voudra, je serai à sa disposition, et, si je suis occupé, je lui ferai dire de m'attendre un instant. Au reste, l'heure la plus com mode pour un entretien comme celui que je désire avoir me semble être le soir, après la prière. Je l'attendrai donc ce soir.

En vertu de cette invitation, je me rendis à la citadelle, Limam était dans son divan. J'avais traversé, pour arriver jusqu'à lui, un immense vestibule dans lequel était toute une garnison, Son divan était situé au premier étage.

Limam, lorsque j'arrivai, était en conférence privée avec deux de ses frères, et, ce qu'il n'avait pas fait lors de ma première visite, 1l se leva pour me rece-

voir. C'était la plus grande marque de considération qu’il put me donner.

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