XXXIX
— Je te remercie de ta visite, me dit ’imam; j'aurais désiré que tu vinsses plus tôt, car j'ai à te parler de bien des choses qui ne peavent se dire qu’en tétea-téte.
Les frères, en entendant Ce que me disait imam, se retirèrent à l'instant même. Nous restames seuls. Tl fit apporter du café et une pipe. Lui ne fumait pas; les Arabes de distinction fument rarement; par courtoisie, je refusai la pipe.
— Eh bien! me dit-il, entamant la conversation comme eut fait un Européen, tu viens donc d Abou- Arich?
— Oui, sidi.
— Tu y as éprouvé bien des ennuis?
— Quelques-uns, en effet.
— Hussein voudrait donc fairé la conqüête, nonseulement de tout le pays, mais encore de tous les hommes qui oht une valeur ? Tu lui as prouvé qu’un homme était plus difficile à prendre qu'un royaume. Mais je lui pardonne tout, parce qu’il est inteiligetit et brave.
— Et ajoute généreux.
— Oui, oui, très-rénéreux ; mais il sait choisir son temps et son monde pour être généreux.
— C’est un mérite de plus.
— Allons, je vois que tu ne veux pas dire de mal de l'homme que tu as servi, et je Pen sais gré. Cependant, tu n’as pas voulu faire partie dé sa famille?
— Ce n’était point que je ne trouvasse l'honneur grand; je le trotivais trop grand méme; mais je suis voyageur avant tout. Je fe métais arrêté à Abou- Arich qu’accidentellement; je m'y étais arrêté surtott parce que je crois l'influence de P Angleterre datigereuse à l’islamisme, et que je voyais dans Husseift un ennemi de l'Angleterre. Mon père est mort en combattant contre les Anglais.
— Qu'élait ton père?
— Mon père était un pacha du service de Bonaparte, ef ila combattu avec lui en Egypte.
— Où est-il mort?
— En Espagne, pendant la retraite de Vittoria.
— Hussein, reprit imam, est non-seulement l’ennemi des Anglais, mais dans son ambition il avait aussi des projets contre moi. Je ne cherche cependant à lui faire aucun malt! Au lieu de tious faire la guerre, guerre qui ne peut être profitable qu'aux Anglaïs, nous ferions bien mieux de nous donner la main. Ah! si les Arabes ne se fussent pas divisés, que ne seraient-ils pas comme ptissance, et quelles forces ne trouveraient-ils pas dans leur unité !
— C'est Ja mon avis aussi. Quaht à Hussein, en effet, il a eu l’idée de te faire la guerre, mais cette idée lui a été suscitée par l'arrivée de toh neveu.
— Oui, je sais que mon neveu s'est réfugié à Abou- Arich, et c'ést bien & Hussein d'avoir donné à un prince une hospitalité princière. J'aime mieux qu'il soit là que de m'avoir forcé à le faire décapiter. Mais ce qui m'étonne, c'ést qu'il s'attache à là fortune d'un enfant qui n'a aucune chatice dé succès, et qui, en supposant même qu'il réussit, serait un ingrat
C'était prédire à Husseitt Ce qui lui arriva quelque temps après. Je n'avais rich & répondre et he répondis rien. L'imam continua :
— N'importe, tu lui as bien organisé ses troupes; tu lui as montré à fondre des boulets, tu [ui as fait des moules à canon. Et qu'as-tu igné & tout cela?
— Le bonheur d'êtré agréable à tn homme brave, intelligent et généreux, comme tu disais tout à
heure. A ma place, et en se donnant Ja peine de chercher, il eût trouvé un homme bien autrement capable, et qui lui eût rendu bien d’autres services.
— Il faut que Hussein ait été bien fou ou bien mal conseillé lorsqu'il eut un instant l'idée de fermer le détroit de Bab-elMandeb. C'était tout simplement la rüine de l'Arabie.
— Et de l'islam, ajoutai-je ; je le lui ai dit.
— Il pensait par ce moyen écarter de nous les Anglais ; ils l’eussent bloqué chez lui, et rién ne venait plus dans la mer Rouge, rien n'en sortait plus. Il n’y eût pas eu, en ce cas, une ville de l'Yémen qui ne lent maudit. Hussein ferait bien mieux, puisqu'il possède à peu près tous les ports de! Yémen, et qu’à ce point de vue il peut nous dicter des lois, Hussein ferait bien mieux de mettre de côté son fanatisme et de favoriser, au contraire, non pas seulement le commerce de l'Angleterre, mais encore celui de l'Europe, en for= gant ses frères a être plus équitables, à l'égard des indigènes, aussi bien qu’à l'égard des étrangers. IL ferait bien mieux encore, au lieu de bâtonñer les gens qui négligent d'aller à la mosquée, de les éncourager au travail. Le fanatisme, vois-tu, c’est la pauvreté, tandis que la tolérance, c'est la richesse.
L'observation me parut curieuse de la part d'un prince spirituel en même temps que temporel. El est vrai que, ce qu'il disait & mo?, il ne Pett pas dit à an de ses sujets, et probablement pas même à un des membres de sa famille. Passant alors à un autre ordre d'idées :
— Mais, me dit-il, tu as mis bien du temps, ce me semble, pour venir d'Abou-Arich à Sana?
— C'est que j'ai été forcé de prendre le plus long et de passer par Moka?
— Qui le forcait de passer par Moka?
— Hussein, qui m'avait donné son fils et son neveu pour escorte, et qui m'avait adressé à son frère, le chérif Heïder.
— Et de Moka ici, tu as suivi la route ordinaire ?
— Sans m'en écarter d'une ligne.
— Mais comment as-tu fait pour passer sur le (r= ritoire des révoltés ?
— Comme je fais toujours; j'ai marché droit à l’obstacle.
— Et que t'a dit le faux prophète?
— fl m'a laissé passer, comme tu vois.
— Lui as-tu parlé ?
— Oui, après un séjour forcé d'üne semaine à Djobla.
— Tu étais donc son prisonnier?
— A peu près, puisqu'il m'était défendu de continuer mon chemin.
— Et qui l'a rouvert la route?
— Haçan lui-même.
— Où Va-t-il reçu?
— Dans les grottes de Mharras.
— Et crois-tu à sa mission?
— Je crois à son audace.
L'imam réfléchit un instant.
— Nous mettrons fin à tout cela. Comprends-tu qu'il y a quelques jours il a eu l'audace, comme tu dis, de s'avañcer jusqu'à trois ou quatre lieues de Sana!
— Je l'ai su; il a meme fait, je crois, beaucoup de ravages.
— Oui, depuis un an il dévaste tout; mais, je le répéte, je prends mes mesures pour mettre fin à ce brigandage. On le dit sorcier.
— Je crois peu aux sorciers, lui dis-je, mais fo crois aux savants,
— Tu le crois savant, alors?
— Oh! quant à cela, j'en suis sûr, et, au miliett de tes populations ignorantes, un savant peat passer pour sorcier,
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— Oui, je sais qu'il a été en contact avec des Parisiens.
Paris pour les Arabes est la Sodome moderne.
— Ce qu'il y a cependant de remarquable dans ce coquin-là, s’il n’est pas sorcier, c'est que, il y a sept ou huit mois, je l'ai pris, l'ai enfermé dans un cachot parfaitement solide, et que de ce cachot il s’est échappé sans que j'aie jamais su par ou, la veiile du jour où il devait être exécuté.
— Cela ne prouve pas précisément qu'il soit sorcier ; il avait parmi ses gardes quelque affidé qui lui aura ouvert la porte.
— C'est ton opinion?
— Oui.
— Tu crois qu'ici, dans ma ville, il aura pu avoir des alliés ?
— Comment expliquerais-tu autrement sa fuite ? Qui sait si dans ta famille même il n’a pas quelque ami ?
— Le crois-tu ?
— Je n’en sais rien; mais enfin sa fuite re pourrait-elle pas coincider avec celle d’Ahmed, ton neveu?
A ces mots, une idée lumineuse sembla traverser son esprit.
— Mais, en effet, dit-il, cela se rapporte si bien à la révolte de mon neveu, que les deux fuites furent presque simultanées.
Puis, ayant réfléchi un instant :
— Mais si cela était ainsi, dit-il, comment mon neveu ne serait-il pas allé rejoindre le mahadi?
— Et si aucun des deux ne veut consentir à être le lieutenant de l’autre ?
— C’est possible.
— Puis, séparés, et en supposant une alliance, un des deux pris, et même exécuté, laisse debout tous les projets de l'autre.
— Tu dois avoir raison; au reste, tu sais que ce nom de Hacan-el-Kébir n’est pas le nom du mahadi, et qu'il ne l’a pris que par circonstance.
— Sais-tu son vrai nom ?
— Je ne le sais pas; mais ce que je sais, c’est qu'il est d’une branche éloignée de notre famille, branche qui a régné autrefois et depuis a été dépossédée.
Je m'inclinai.
— Au reste, continua-t-il, je te remercie, non pas des renseignements que tu me donnes, mais de l’idée que tu as émise; je ferai mon profit de tout cela. Ce dont je puis te répondre, c’est que, sorcier ou non, avant qu'il soit trois mois, j'en aurai fini avec le mahadi. Maintenant tu as vu une portion de mon territoire, une partie de mes soldats, crois-tu que je puisse résister à Hussein?
— Oui, situ n'es pas victime de quelque trahison intérieure.
— Viens avec moi, me dit-il.
Il s'appuya sur mon bras et nous sortimes.
Les esclaves nous suivirent, mais à une distance assez grande pour ne pas entendre notre conversation.
[| me mena voir alors les ouvrages de défense de sa citadelle, son arsenal el ses palais, dont chacun elait une forteresse. Tout cela fût tombé presque
ins résistance devant la stratégie européenne, mais pouvait résister à un siége conduit par une armée arabe,
Dans ce parcours, je passai près d'une centaine de pièces de canon en fonte el en bronze, rangées, sans affûüt ou avec affût, dans une des cours de la citadelle, Ces pièces de canon étaient de fabrique anglaise; elles
venaient ou des Turcs ou des Égyptiens, qui les avaient abandonnées en quittant le pays ; ou peut-être avaient-elles été données par les Anglais eux-meémes.
De là, nous passimes au trésor, Le souterrain
dans lequel il était enfermé était clos par trois portes
de fer, et la clef de fer qui ouvrait ces portes pouvait bien peser cinquante livres. Il fallut deux esclaves pour la fourrer et la faire manceuvrer dans la serrure. Un des esclaves éclairait avec une lampe. n
La chambre qui le renfermait, et à la voûte de laquelle nous touchions presque avec nos turbans, était divisée en trois compartiments. Dans l'un de ces compartiments était un tas d’or, dans l’autre un tas d'argent, dans le troisième un tas de cuivre. A première vue et dans l'obscurité, il me sembla que je pouvais bien avoir dix ou douze millions devant les yeux.
Limam est immensément riche, et de sa fortune personnelle il peutavoir dixou douze millions de rente à lui. Son revenu comme prince est au moins du double. A son avénement, il a tout trouvé en bon état, de sorte qu’il règne sans dépenser. Ce qu'il me faisait voir était, non pas son trésor particulier, mais le trésor de l'Etat. Dans la même forteresse se trouvait la fabrique de monnaie. [l me montra des masses d’or et d'argent.
— Là-dessous, me dit-il, sont d'immenses caveaux qui contiennent plus du triple de ce que tu vois.
Nous quittâmes ce bâtiment pour entrer dans un autre nommé Dér-Amr. C'est dans ce dernier qu'il fait sa résidence. Il voulait me montrer ses appartements, sculptés comme l’Alhambra et l’Alcazar de Grenade. En face de ce palais était son harem. On y parvenait en traversant un charmant jardin.
Ce harem contient au rez-de-chaussée les eunuques et les gardes. Au premier, les femmes légitimes et les favorites ; au second, les esclaves blanches et de couleur. La terrasse ne sert qu’à imam. Chaque appartement et chaque étage ont leur escalier séparé conduisant à celte terrasse, ombragée par un tonnelle de vigne. Du milieu de la terrasse s’élance un jet d'eau. C'est l'eau de ce jet d’eau qui fait marcher ceux de tous les appartements du dessous.
Le jardin qui se trouve entre les deux palais est garni de kiosques et de volières. Ce jardin n’est fréquenté que par l’imam et la femme à qui il accorde ce privilége ce jour-là. [Il y a dans ce jardin un grand bassin recouvert qui sert de salle de bains.
De leurs chambres, les femmes n’ont pas vue sur le jardin principal; mais, du côté opposé, ellesont vuesur un autre jardin qu'ellesse partagent et qui estdiviséen trois compartiments : un pour les femmes légitimes, un pour les favorites, un troisième pour les esclaves.
Tous ces détails me furent donnés par ma négresse, qui avait trouvé le moyen de pénétrer dans le harem. Selon son appréciation, l’imam devait avoir une centaine de femmes. Il n’a plus que deux femmes légitimes vivantes, une quinzaine de favorites et quatrevingts esclaves à peu près, parmi lesquelles se trouve une favorite géorgienne qui exerce sur lui une trèsgrande influence.
Vers neuf heures, je quittai l'imam. Ma présence Jui avait fait oublier la dernière prière. En rentrant chez moi, je trouvai toute une société qui m'attendait. C'était ma visite à l’imam qui me valait cette petite cour, Je trailai mes visiteurs en courtisans, el leur fis comprendre que je désirais être seul.
Le lendemain, la matinée fut signalée par un de ces orages effroyables dont j'ai déjà parlé; mais celuici présenta une circonstance particulière : il tomba une pluie de crapauds et de reptiles. Cette pluie dura une demi-heure, assez pour que la terre en fût couverte, À cette vue, les savants pronostiquèrent toutes sortes de malheurs.
Le premier de ces malheurs fut l'arrivée d’une 16gion de sauterelles, On sait quel effroyable dégât fait une légion de sauterelles en Orient. On les entendait de loin comme on entendrait venir le vent. Un immense nuage noir accourait de l'ouest, suivant les
sinuosités de la montagne ets’avancant rapide comme l'ouragan. En une seconde, on se trouva sous une voûte mouvante et obscure, qui, de place en place, se déchirait aux flèches des mosquées et laissait passer le jour. Elles venaient d'Afrique, suivant leur route de l’ouest à l’est; elles avaient traversé la mer Rouge el le Théama. Les plaines, les jardins et les montagnes de Sana en furent littéralement couverts.
Les sauterelles ont un chef qui les dirige, comme les grues, comme les oies sauvages, comme tous les animaux voyageurs. Les Arabes les mangent. C'est une pelite compensalion du tort qu'elles font.
Ils ont plusieurs sauces où ils les accommodent. Les
uns les font bouillir, les autres les font sécher au four, les autres les font sécher au soleil. On les vend sur les marchés, enfilées comme des chapelets de grenouilles. 11 y en a de plusieurs espèces; mais la plus estimée comme friandise se nomme djérad-mukken. Puis vient la sauterelle grasse, que l’on nomme dyérad-semän ; la sauterelle maigre que l’on nomme djérad-cheitan ; enfin la sauterelle qui donne la colique et que l’on nomme djérad-soûm.
Les juifs les mangent aussi bien que les Arabes. [l n’y a pas que les Arabes et les juifs qui apprécient cette étrange manne. [l y a les singes, les cochons, les poules, et un oiseau noir un peu plus gros que le moineau. On nomme ce dernier samarmar. Il y a done lutte entre ces différents appétits ; chacun y déploie son adresse et fait de son mieux. Les Arabes les ramassent dans des couffes et des sacs.
Aussitôt que la sauterelle a dévoré son champ, elle se remet en route. Les Arabes, en décrivant la saulerelle, ont l'habitude de dire qu’elle a la tête du cheval, la poitrine du lion, les pieds du chameau, le corps du serpent.
Au milieu de cette catastrophe publique, il m’arriva une catastrophe particulière. Sélim disparut.
Depuis notre arrivée à Sana, il m'avait fait le confident de plusieurs succès amoureux qu'il avait eus. Sélim était fort aventureux; qu’était-il devenu? Je J'ignorai pendant huit jours.
Le troisième jour, au comble de l'inquiétude, je m'adressai à l'imam lui-même, qui le fit chercher par sa police féminine, L’imam a une police de chaque sexe. C'était Mohammed qui était venu me prévenir de Ja disparition de son camarade. Malgré les recherches de l'imam, Sélim resta absent le quatrième, le cinquième, le sixième etle septième jour. Le huitième jour, il revint, mais dans un état déplorable; huit jours de bagne et un mois de rhamadan l’eussent moins changé. Sélim me raconta son histoire. Elle est toujours la même.
Sélim avait été attiré dans un harem. Au moment où il allait y entrer, on lui avait bandé les yeux afin qu'il ne lereconnût pas, si par hasard il en sortait. La femme était fort belle et fort riche, et pendant trois ou quatre jours, Sélim avait été l'homme le plus heureux de la terre. Puis, cette longue claustration commencant à Vinquiéter, il demanda à sortir, les bons traitements disparurent; il se plaignit, on le mit sous la garde de quatre nègres. Sélim n'était point facile à mener, il avait voulu se défendre, tl avait été battu, garrotté et jeté dans un caveau très-malsain, où il s'était trouvé en compagnie de serpents, de scorpions, de tarentules et de cancrelats, s'attendant à être poigardé d'un moment à l'autre.
Il était resté là environ deux jours et deux nuits, pendant lesquels on oublia complétement de lui donner à manger et à boire, Le troisième jour (l'oreille de Sélim était devenue extrêmement fine), le troisième jour, il entendit des pas légers qui s'approchaient de
la porte de son caveau; puis on mit une clef dans la serrure, la clef gringa doucement, la porte s'ouvrit,
U etait une négresse qui avait eu pitié de lui et venait le chercher.
Ma conviction personnelle fut que cet ange noir appartenait a la police de imam. Ce qui m'affermit dans cette conviction, c'est que la dame qui m'avait enlevé mon domestique était la nièce de l’imam, jeune veuve fort belle et fort riche. De peur qu'il ne m'arrival malheur à moi-même si je bavardais, limam me raconta la chose en me nommant les masques et en m'invitant à garder le silence. Je recommandai à Sélim d'être plus circonspect à l'avenir. Mais je dois dire que Sélim n’avait pas besoin de ma recommandation.
Au bout de cing ou six jours, il était complétement remis.
Cependant le temps s’écoulait chez l'imam comme chez Hussein, comme chez les chérifs Abou-Taleb et Heider. Il était évident que c’était à contre-cœur que l'on me laissait partir. J'avais revu l’iman plusieurs fois, et, chaque fois, la conversation avait roulé sur les mêmes questions politiques. Ces questions étaient la mauvaise foi d’Hussein à son égard ei les hostilités sans cesse renaissantes du mabadi. Il est vrai que l’imam faisait des préparatifs pour repousser l’un et s'emparer de l’autre.
Un matin, je fus réveillé par une émente en faveur du mahadi. Mais l’émeute n’eut pas d'autre suite que de faire pendre une vingtaine d’émeutiers, parmi lesquels un cousin de l’imam. Ce mouvement l'affecta beaucoup. Il croyait pouvoir se fier à tous les membres de sa famille restant à Sana.
Il s'agissait de hater les dispositions et d'opposer une sérieuse résistance. Son contingent futaugmenté, et tout ce qu'il avait de troupes fut divisé en trois corps : l’un, destiné à garder le pays, et deux corps mobiles qui devaient être occupés, l’un à battre le mahadi au sud, et l’autre à surveiller Husseïn le long du Théama. Le commandement de ces troupes fut donné à trois deses frères. Il pouvait, après cet effort, avoir réuni de cinquante à soixante mille hommes. Il avait désiré avoir mon concours, j'avais refusé. IL avait voulu au moins avoir mes conseils. Je le suppliai de considérer quelle était ma position vis-à-vis de Hussein, et de me dire lui-même si tout conseil contre lui ne serait point une trahison. L’imam commenca par s’emporter, et finit par me frapper dans la main.
— Allons, dit-il, décidément tu as raison. Je comprends ta répugnance, et je n’insisterai plus. Cependant, si tu avais pu la surmonter, j'eusse pu t'offrir des avantages que personne ne l'eût offerts.
— Si quelque chose eût pu me décider, sidi, lui dis-je, ce sont les faveurs dont tu m'as comblé. Mais, de ces faveurs, je me souviendrai du moins toute ma vie. Quant à la destinée, tu sais qu'écrite là-haut avant la naissance de l'homme, rien ne peut la faire dévier de la route que lui a tracée la fatalité. Ma destinée est de voyager, d'aller de privations en privations, de dangers en dangers. Donne-moi congé. Que Dieu te garde, et que ma destinée s'accomplisse !
Mais, avec un homme comme l'imam, ce n'était
as le tout que d'avoir sa sympathie personnelle, il allait encore avoir celle de son entourage. Ma conduite qui, à lui, avait paru franche et loyale, paraissait tortueuse à ses conseillers, [ls voulaient lui faire voir en moi un agent de Hussein, de Heïder et même du mahadi. Je m'aperçus du refroidissement de l'imam, Ce qui se passait à la cour de Sana n'était point nouveau pour moi; c'élait ce qui S'étail passe a la cour d'Abou-Arich; je retrouvais les mêmes influences extérieures; mais, je dois le dire aussi, la même bienveillance tenace de la partdu prince, Entin, il me fit venir.
— Décidément, me dit-il, tu veux done me quitter?
— Oui, sidi; il y a plus d’un mois que je suis près de toi; le temps se passe, les heures du voyageur sont comptées, et je devrais déjà être dans le Mareb.
— Je n'ai pas besoin de te répéter pour la dixième fois que j'aimerais mieux que tu restasses près de moi.
Je le remerciai.
— Je voudrais rester, lui dis-je, mais juge toimême ; je veux gagner la mer des Indes en traversant le Mareb : j'ai tout le désert à franchir, et plus j'attendrai, plus le soleil sera chaud.
— Tu voyageras la nuit, les nuits sont fraiches. Mais la question n’est plus là. Mon intention n’a jamais été de mettre d’entraves à ta volonté; mon désir a été de te convaincre que tu avais une fortune à faire, une position à prendre, des amis à acquérir ici, et voilà tout. Maintenant, que puis-je faire pour toi?
— Pour moi, rien. Tu as fait plus que je ne pouvais attendre; je profiterai de la première caravane qui partira pour le Mareb. Tu me donneras un teskérêt.
Le teskérêt est le passe-port.
— Laisse-moi au moins te choisir tes compagnons de voyage et ton guide.
— J’accepte avec reconnaissance, répondis-je.
Il frappa dans ses mains.
— Qu'on aille me chercher le marchand Abou-Bekrel-Doani, dit-il. Il doit être au grand caravansérail.
Puis, se retournant vers moi :
— Pendant ce lemps-là, causons; j'ai différentes choses a te demander.
Nous étions restés debout jusque-là. Nous nous accroupimes.
— Tu toccupes de médecine, et ce sera une excellente protection pour toi dans le désert. Tu as des médicaments européens.
— J'ai dans mes bagages une petite pharmacie.
— Veux-tu me la faire voir?
J'appelai Sélim et lui dis de m'apporter mon coffre à médicaments.
— Est-ce là l’homme à l'aventure? me demanda l'imam en regardant s'éloigner Sélim.
— Justement.
— Tu es sûr de lui?
— Comme de moi-même.
— Et de tes autres domestiques ?
— Je n’en ai qu'un, et, s’il n'a pas le même courage et la même intelligence que Sélim, il a le même dévouement,
— Mais tu as aussi une négresse?
— Oui.
— Qu’en vas-tu faire dans un pareil voyage? Elle te génera horriblement.
— En voyage, les soins d'une femme, quelle que soit sa couleur, sont préférables à ceux d'un homme. Puis elle est du Soudan, habituée a la chaleur; elle me sert depuis près de deux ans; elle sait d’avance ce que je désire sans que j'aie même besoin de le demander; elle n'est pas Ë nature à lenter par sa beauté les populations au milieu desquelles nous allons passer. Tout ira bien, je l'espère. D'ailleurs, si elle était fatiguée, je lui rendrais la liberté et la laisserais dans quelque ville.
— Pourquoi ne la vends-tu pas ici?
— Sidi, lui dis-je, nous autres Européens, nous achetons parfois des femmes, mais nous n'en vendons jamais,
— Mais puisque tu es musulman?
— Je suis attaché à Saida, et craindrais qu'elle n'eûl un mauvais maitre.
Sur ces entrefailes, Sélim arriva avec ma pharma-
cie. Jel’ouvris. Puis nous passames la revue de chaque petite fiole, lui me demandant à quelle maladie elle pouvait servir, moi lui répondant tant bien que mal. Au reste, les fioles étaient fort entamées, n'ayant point été renouvelées depuis Abou-Arich. Ce qui fixa surtout son attention, ce fut le sulfate de quinine, Valcali volatil, le bicarbonate de soude allié à l'acide tartrique pour faire de la limonade, le sulfate de zinc pour les maux d’yeux, et le calomel pour la même cause; enfin l’émétique comme vomitif.
Tl me demanda si je ne pouvais pas lui donner une parcelle de mon trésor.
— Partageons, lui dis-je; à Mascate, ou plus loin même, je trouverai peut-être l'occasion de remplacer ce que je t’aurai donné.
Il fit apporter de petites fioles par un de ses esclaves, transyasa, dans l’une du quinine en poudre, dans l’autre de l’alcali, dans une troisième du sulfate de zinc, dans une quatrième de la poudre à eau de Seltz et à limonade, enfin dans une cinquième de l’émétique. L’imam fit de petites étiquettes où il écrivit de sa main le nom des médicaments, la manière de s'en servir, et les maladies auxquelles ils étaient propres.
On annonça Abou-Bekr-el-Doani. C'était un marchand du pays de Doan, comme l'indiquait son nom, marchand colporteur de son état. Il faisait le commerce entre Sana et la ville de Doan, située à vingtcing ou vingt-huit journées à l’est de Sana. La route qu'il avait l'habitude de suivre traversait le Mareb, puis le désert, Comme ces sortes de voyages ne pouvaient se faire qu’en caravanes, ses voyages élaient périodiques, et il arrivait à Sana et en partait à des époques fixes qui, départ et retour, se renouvelaient quatre fois dans l’année. Sa caravane, dont il devenait lerevs (capitaine), variait, comme importance, de deux à trois cents chameaux. Il va sans dire que ces chameaux, qui marchaient sous sa conduite, appartenaient aux marchands qu’il guidait.
L'imam eut avec lui une conférence.
— Voici un personnage de mes amis auquel je m'intéresse beaucoup, que je te recommande, lui dit-il. Il désire visiter ton pays; j'ai pensé que je ne pouvais le confier à de meilleures mains que les tiennes. Tu as l'habitude de venir chez moi, je te connais depuis longtemps, ta réputation est honnête.
— Sidi, répondit le marchand, je suis on ne peut plus honoré de ta confiance. Je prendrai soin de ton ami comme s’il était mon frère, et j'accepte vis-à-vis de toi toute la responsabilité de son voyage, qui sera très-fatigant et très-désagréable, et qui même présentera quelques dangers, mais dont, avec l’aide de Dieu, on se tirera bien.
— Avec l'aide de Dieuet des francs-magons, ajouta l'imam.
Le réisse mit à rire.
— Ce Ture, dit-il en me désignant, n’est probablement pas venu de si loin sans les connaître,
— Est-ce vrai, cela, me demanda l'imam, et saistu ce que c'est que les francs-magons?
— Oui, lui répondis-je, j'en ai beaucoup entendu parler en Europe, mais j'ignorais qu'ils existassent en Arabie, En Europe, ils ont un but moral. Quel but ont-ils ici ?
— Le désordre, dit l'imam.
— Il yen a donc beaucoup dans le pays? lui demandai-je.
— Ne m'en parle pas! l'Yémen en est infesté et le désert en est sillonné.
— Comment! le désert est donc peuplé en Arabie?
— Oh! oui, très-peuplé, plein d'oasis, plein de grandes villes habitées par des coquins qui n'ont ni foi ni loi, et qui s’attaquent à tout le monde, excepté à leurs frères les franes-magons. Tu dois être francmaçon, toi, dit-il en s'adressant au réis.
Le réis se défendit avec vigueur.
— C’est bien, c’est bien; tu nies, mais je sais que tu les. Il te serait impossible autrement d'avoir fait tous les voyages que tu as effectués déjà. Mais vous ne rencontrerez pas que des francs-macons dans le pays de Dsjof: vous rencontrerez les Arabes errants et guerriers, très-hostiles aux musulmans, les paiens qu'ils sont! Dans l'Hadramont, vous trouverez les trioe pillardes, et dans le pays de Nehhm mes ennemis
moi.
— Nous rencontrerons tous ces gens-là, c'est vrai, sidi; mais, parmi eux tous, j'ai, moi, comme marchand humble et inoffensif, de nombreux amis, et tout indépendantes, guerriéres et pillardes que sont ces populations, il y a toujours moyen de s’entendre avec elles. Leurs besoins les forcent à se procurer le nécessaire dont manque leur pays, et c’est ce qui les pousse a dépouiller le voyageur et même à l’assassiner quand il résiste. Mais quand le voyageur a l’intelligence d’aller au devant d’elles en leur proposant la paix et en leur faisant un cadeau en harmonie avec son importance ou avec la valeur de ses marchandises, non-seulement les tribus le laissent passer, mais encore elles le prennent sous leur protection et lui donnent des guides en se le recommandant les unes aux autres. Ce point convenu, c'est au voyageur à ne pas blesser les susceptibilités de ceux avec lesquels il vit.
— Et quelles sont ces susceptibilités? demanda limam.
— Il ne doit ni dessiner, ni prendre de notes, ni chercher à pénétrer dans les endroits défendus. Je dis cela pour ton ami, qui m'a tout lair d’être un savant, et, en sa qualité de savant, d’être en même temps un curieux. Chez nous, il faut voir sans regarder et entendre sans écouter.
— Mais, dit l’imam, en payant le double, ne peuton pas prendre des notes et dessiner?
— Non, il ne faut pas même essayer. Celui qui ferait cela, non-seulement je ne pourrais pas le proléger, mais moi-même j'y perdrais toute protection.
— Oh! sois parfaitement tranquille, interrompisje. Seulement, on me permettra bien, je l'espère, de recueillir quelques plantes.
— Quant à des plantes, des charges de chameaux si tu veux. Tu trouveras du hachich et du derin à foison, et puis des nabacks.
— Maintenant, tu l'as dit tout à l'heure à propos des Arabes, toute peine mérite salaire. Que demandestu pour conduire le hadji ?
— Jusqu'où, sidi? Jusqu'à Doin?
L'imam se retourna de mon côté.
— Vas-tu jusqu'à Doin ? me demanda-t-il.
— C'est possible, quoique ce soit bien loin, mais j'irai certainement jusqu'à Mareb.
— Mais, dit le réis, Mareb n'est qu'à cing ou six journées de Sana, et, recommandé par toi, je n'ai pas, pour un si petit service, de salaire à demander.
L'imam, habitué à tout faire faire pour rien, allait reconnaître la justesse de ce raisonnement, mais j'insislai.
— Eh bien! puisque tu insistes, dit Abou-Bekr, ee fois à Mareb, tu me donneras ce que tu vou-
ras.
‘ — Non pas, dis-je, je veux faire avec toi un marché crit,
— Tu te défies done de moi?
= Pas le moins du monde; mais, comme il peut marriver un accident, il vaut mieux prendre ses précautions. D'ailleurs, je ne suis pas seul.
— Comment, tu n'es pas seul?
— Non, j'ai deux domestiques mâles et une négresse.
— De combien de chameaux se compose ta suite?
— De quatre chameaux.
— Tu n’as pas de cheval ni de mule?
— Je ne crois pas que ces animaux solent convenables pour traverser le désert.
— Dois-je te fournir les chameaux, ou les as-tu?
— Je n’en ai plus, les miens sont morts; mais j’en achéterai.
En effet, mes chameaux étaient morts de fatigue depuis leur arrivée à Sana.
— Je donne les chameaux, dit ’imam.
Le réis secoua la tête.
— Tu n'en veux pas? dit imam.
— Non, répondit le réis; tes chameaux sont trop bien nourris; ce sont des chameaux pour la ville; ils crient quand on les charge et compromettent le salut des caravanes.
— Je Vachéterai les chameaux, alors, dit l’imam ; tu fourniras au hadji les quatre meilleurs que tu pourras trouver.
Le réis fit la grimace. Il aimait mieux m'avoir pour débiteur que l'imam. L'imam remarqua le mouvement et me regarda en riant.
— Ces coquins de Bédouins, me dit-il, ils n’ont pas confiance en nous. Il est vrai que nous leur rendons bien la pareille. Voyons, combien veux-tu pour les quatre chameaux ?
— Cinq cents talaris.
— Ta protection comprise?
— Non;,si tu veux me payer ma protection, il faut me la payer ce qu’elle vaut.
— Mais, malheureux! dit imam, tes chameaux sont trop chers. Je vais envoyer un de mes esclaves au marché, et, pour cinquante ou soixante talaris, il m'achèlera des chameaux qui vaudront les tiens.
Le réis secoua de nouveau la tête.
— Les miens, dit-il, sont des chameaux qui ont déjà fait huit ou dix fois la route; ils connaissent le chemin, ils savent les haltes, ils trouvent les citernes, ils flairent le danger. Nos chameaux valent le double des autres chameaux, sans compter qu'ils vont plus vite, et sauvent au besoin leur cavalier.
— Eh bien! dit l’imam, c'est convenu, je vais te donner quatre cents talaris pour tes quatre chameaux.
Le réis m'interrogea du regard. Je lui fis signe d'accepter.
— Eh bien! soit, dit-il; va pour quatre cents talaris.
C'était largement cent talaris de trop que le brave réis se résignait à recevoir. L'imam appela son khasnadar et lui donna ordre de compter devant moi les quatre cents talaris. Les quatre cents talaris furent comptés à l'instant même devant moi, et contre un recu qu'il me remit. Le réis empocha son argent, après l'avoir compté pièce à pièce et avoir bien examiné si les douros n'étaient pas rognés ou troués, et si sur les couronnes de Marie-Thérèse se trouvaient bien exactement les petits points voulus. Il en trouva une douzaine qui étaient, à son avis, dans des condilions défectueuses et qu'il rendit à l'imam. Celui-ci les examina à son tour, discuta leur valeur, et insisla pour les lui faire prendre
— Pour toi, dit-il à l'imam, ils valent le prix que tu leur attribues; mais, pour moi, ils ne valent rien du tout.
L'imam lui en fit donner d'autres. Puis, appelant son fakih, il lui ordonna d'écrire le marché de protection. Le réis était fort blessé de toutes ces précautions.
— Tu me prends donc pour un homme de mauvaise foi? Puisque je réponds sur ma tête de ton ami, il ne lui arrivera pas malheur.
— Oui; mais s'il lui arrivait malheur, où irais-je te chercher?
— Et quelle sécurité de plus te donnera ma promesse ?
Sh
— Ta signature, en ce cas, sera envoyée dans ton pays, et prouvera à tes compatriotes que tu es un gredin.
Alors le chérif dicta au fakih. Nous faisons toujours grâce des préliminaires.
« Le soussigné, Hadji-Abd’el-Hamid, déclare avoir l'intention de se rendre de Sana à Mareb, avec faculté, s’il lui convient, de se rendre de cette ville à Doân, et accepter pour guide et protecteur le nommé Abou-Bekr-el-Doani, auquel il promet de se conformer aux usages des pays qu'il doit parcourir. Celte protection d'Abou-Bekr-el-Doûni lui sera accordée moyennant une somme de dix talaris... »
Abou-Bekr interrompit l'imam au milieu de sa diclée.
— Dix talaris, dit-il, ce n’est pas raisonnable pour un homme que l'imam de Sana appelle son ami.
— Aimes-tu mieux que je t'appelle mon ennemi ? dit l’imam.
— Pourquoi ne laisses-tu pas ton ami faire directement ses affaires, sidi?
— Oui, cela ferait mieux les tiennes, n’est-ce pas?
Et imam répéta:
« Dix talaris. »
— Mais au moins, dit l'Arabe, tu me donneras un cafetan?
L’imam, habitué à faire des cadeaux impromptus, a toujours des cafetans confectionnés, tout prêts et à tous prix.
— Soit, dit-il tu auras ton cafetan...
Et il continua:
« De dix talaris. »
On ajouta la date du jour, du mois et de l’année. Puisje mis mon cachet, l’imam apposa le sien, et celui du fakih qui avait écrit le sous seing privé vint en troisième. Ce fut le tour du réis de donner son adhésion. Elle était la contre-partie de la mienne. Comme il ne savait pas lire, on la lui lut à haute voix. Mais quand il eut écouté la lecture :
— Attends, sidi, fit-il.
Et il sortit.
— Tu vois, me dit l’imam, le drôle ne se fie pas à nous; il est allé chercher un de ses compagnons qui sache lire.
Et, en effet, cing minutes après, Abou-Bekr-el-Doani revenait avec son correspondant. Ni l’un ni l'autre ne paraissaient le moins du monde embarrassés de leur défiance. Abou-Bekr fit lire à son correspondant les deux sous seings privés, pour savoir si le mien était bien conforme au sien. Seulement, une chose le blessa: c'est qu'il y avait dans le sous seing privé les mots: Protection accordée moyennant dix talaris.
- Les Arabes se font payer comme guides, dit-il, inais non pas comme protecteurs; on mettra donc sur le teskérêt que je recevrai dix talaris comme guide, mais que je protégerai pour rien.
Aprés une discussion qui dura plus de dix minutes, on fut obligé de changer la rédaction et de faire comme voulait Abou-Bekr. En conséquence, les cachets furent mis, le correspondant fut obligé de mettre le sien, ce qu'il fit de la meilleure grace du monde, et il ful convenu que nous partirions dans Ja huitaine. L'imam fit remettre son cafetan au réis. Il était de drap noir.
— Je te remercie, dit-il à l'imam; mais comme il n'y a que les chrétiens et les juifs qui portent de cafelans noirs, en entrant à Doin on dirait que j'ai abjuré, et les femmes et les enfants me lapidi ratent,
L'imam se mit à rire et lui fit donner un cafetar vert; c'était la couleur du prophète, Abou-Bekr n'a vait plus rien à dire; seulement, i leût préféré rouge Mais comme Abou-Bekr n'étail ni général ni ministre,
Yimam ne jugea point à propos de lui accorder cette distinction.
A peine rentré chez moi, je reçus une nouvelle ambassade de l'imam. Il m’envoyait mes provisions de route, café, sucre, confitures, farine, etc. etc.; plus cent bourses, c'est-à-dire environ deux mille cing cents francs. Ces bourses sont de petits sacs de toile cachetés et scellés du cachet du trésor.
Au nombre des cadeaux étaient cinq ou six bouteilles de vinaigre. L’imam y avait joint l’objet de l’ambition de tous les Arabes, c’est-à-dire un fort beau cafetan rouge brodé dor, et plusieurs pièces de nankin et de mousseline ; enfin un trés-beau dromadaire coureur, tout caparaçonné, lequel, au dire du nègre qui l’amenait, pouvait faire vingt lieues d’une seule traite et en moins de cinq heures.
C'était un très-beau cadeau, et qui me mit dans un très-grand embarras. Je n'avais rien fait pour limam, et ne savais de mon côté que lui offrir. D’ailleurs, n’avait-il pas de tout en abondance ? J'avais, moi, une magnifique montre à répétition, de plus, il me restait une petite musique de Genève ; j'avais encore de beaux fusils à deux coups, et une carte géographique en arabe. Je pris ma montre, ma boîte à musique, mon plus beau fusil, mon atlas, et j'envoyai le tout par Sélim à l’imam. J'y joignis trois ou quatre boîtes d’afrits (capsules), attendu qu'on ne trouve les capsules au sud qu’à Aden, et au nord qu'au Caire.
Il me renvoya mon fusil, en me remerciant et en me demandant une lancette. Je m’empressai de lui envoyer un étui où il y en avait six. Par malheur, il ne savait pas s’en servir. Il m’envoya chercher le lendemain.
— Hadji, me dit-il, tu m'avais envoyé un fusil qui peut l'être, à toi voyageur, bien plus utile qu'à moi qui ai des fusils de toute espèce. Je tai fait demander une lancette, tu m'en as envoyé six; maintenant je voudrais connaître la manière de m'en servir.
— Fais venir quelqu'un, sidi, lui dis-je, et je te montrerai comment il faut s’y prendre.
— Non, dit-il, essaye l'instrument sur moi-même.
— Comment, lui demandai-je, tu veux que je te saigne ?
— Oui, si tu veux.
— Tu n’es point malade, pourquoi te saigner? Cela peut te faire mal.
— Ne me saigne pas alors, mais montre-moi comment on saigne.
J'avais toujours sur moi mon ruban rouge à ligature, je lui serrai le bras, et, les veines gonflées, je lui montrai les trois veines principales que l'on peut attaquer sans danger.
Quant à la montre, il en était enchanté; seulement,
comme il y avait un ressort pour arrêter la sonnerie et que le ressort était fermé, il n'avait pas pu faire agir Je timbre. Je lui montrai comment on faisait manceuvrer le ressort, placé pour empêcher la montre, dans un faux mouvement, de sonner toute seule, comme on désarme un pistolet pour l'empêcher de vartir.
Après la montre et même avant la montre, la musique fut ce qui lui fit le plus de plaisir. Je lui indiquai aussi la façon de la remonter et tut fis jouer ses trois airs. Il appela alors tout son monde, et l'expérience se renouvela devant un auditoire d'une vinglaine de personnes. Après s'être bien amuse avec la musique, il la donna à l'un de ses esclaves pour la porter dans son harem. Il ne me restait plus qu'à le remercier de toutes ses bontés, qui, d'après ma position près de Hussein, dépassaient en réalité tout ce que j'avais espéré de lui.
— A propos, me dit-il, tu sais que le mahadi vient de faire de nouvelles excursions dans les montagnes
d'Amrän. Mes troupes sont parties, et, si tu restais encore huit jours seulement, j'aurais probablement . des nouvelles à te donner. Il faut que le bandit ait . des ailes. Quand je le crois à l'ouest, il est à l'est. Je finis par croire qu'il est vraiment sorcier et qu'il se dédouble. De son côté, le chérif Hussein me menace. On vient d'arrêter un espion porteur de lettres de lui et de mon neveu. Ces lettres étaient adressées au mahadi, et prouvent qu'ils faisaient cause commune ensemble. Il est clair, d’après ces lettres, que d'ici à un mois nous serons en guerre avec Hussein. Pendant que le mahadi m’attaquera par le sud, lui m’attaquera sur trois points, par l’ouest, le nord et l’est. L'imam me faisait toutes ces confidences à voix basse. D'ailleurs, tous les assistants, voyant qu'il avait à me parler, s'étaient retirés à l'écart. Je n'avais rien à répondre à tous ces projets du mahadi et d’Hussein. Seulement, ils redoublaient mon désir de partir le plus tôt possible. Voyant que je me contentais de m'incliner à toutes ces ouvertures, il comprit mon embarras, et changeant de conversation :
— Décidément, me demanda-t-il, quel jour parstu?
— Samedi, après la prière du soir.
— Tu as donc reva Abou-Bekr ?
— Il est venu ce matin me dire de me tenir prêt, et je le suis. .
— C'est. bien. Demain viens prendre ton passeort. : ' ‘ Ce n’était qu’un moyen de me faire, le lendemain, de nouvelles confidences. Au moment où il venait de me donner mon teskérêt, el où j'allais définitivement prendre congé de lui, un messager arriva.
Un des frères de l'imam en était venu aux mains avec le mahadi. Après une lutte acharnée, les troupes du mahadi s'étaient repliées, en laissant beaucoup de morts, mais en tuant aussi beaucoup de monde. On poursuivait le. mahadi dans les montagnes. Je n’eus pas le courage de souhaiter à l’imam un heureux succès. Le mahadi, tout faux prophète et imposteur qu'il était, m'avait paru ce qu'il était en réalité, c'est-àdire un homme supérieur.
Le jour du départ arriva. L'imam, pour me faire
FIN
honneur, voulut que quelques membres de sa famille me donnassent la conduite jusqu’à un quart de lieue de la ville. Je lui fis observer que ce serait m’honorer, aux yeux de mes compagnons de voyage, plus que je ne méritais. Je ne craignais rien tant que de paraitre un grand personnage au moment de partir pour le désert. Il comprit mes observations.
— Cependant, me dit-il, avant de nous quitter, nous devons partager ensemble le pain et le sel.
Il frappa dans ses mains, et ses esclaves apportèrent une petite collation composée de viandes, et particulièrement de fruits, de crème et de confitures. Tout cela était propre et élégant comme je n’avais encore rien vu dans l'Yémen. Le repas terminé et le café pris, nous nous embrassames à la manière arabe. Il récita le fatha qui me recommandait à Dieu et me souhaita toutes sortes de prospérités. Sa dernière parole fut pour me prier de lui écrire aussitôt mon arrivée à Mareb et pour m'inviter à me défier des francs-macons du désert. Ses fils et ses frères, qui avaient fait collation avec nous, m’accompagnérent jusqu’au dehors de la maison. Je les quittai à l'entrée de la ville.
Chez moi, je trouvai toutes mes connaissances de Sana, et entre autres le vizir, qui m’attendaient pour me demander les mêmes médicaments que j'avais donnés à l'imam. Ma réponse fut bien simple : j'avais tout donné à l'imam.
Vers le soir, le réis revint me trouver. Il m’annonçait qu'à huit heures ses chameaux seraient à ma porte. L’imam l’avait fait venir de nouveau, et, d'une manière toute particulière, m'avait encore recommandé à lui.
A huit heures et demie, les chameaux étaient chargés. A neuf heures, nous sortions de la ville par la porte de Saba. Le gros de la caravane, se composant de deux cents chameaux, nous y attendait.
On échangea les adieux, au milieu des coups de fusil des hommes et des lamentations. des femmes, et l’on se mit en route sur une seule file, dans la direction de Rodda.
Quatre jours après, nous quittions l'Arabie Heureuse à Kasser-el-Nad, et, le même jour, appuyant à lest, nous entrions dans le désert.
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